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Un arrière gout de rouille de Philipp Meyer (Denoel 2010 – Folio 2012)

Je ne vais pas tourner autour du pot … ce roman est magnifique. Et ça commence par ce titre, un arrière gout de rouille, comme un gout amer dans la bouche dont l’on ne peut pas se débarrasser, comme s’il ne restait dans cette région reculée des Etats Unis que des regrets, l’impression de ne rien pouvoir faire, d’être dépassé par les événements. Un arrière gout de rouille annonce la mort d’un pays, par la mort de ses âmes, le déclin d’une civilisation par la perte de toute illusion.

Et c’est dans un roman choral à six voix que Philipp Meyer nous dessine sa toile noire. Dans la petite ville de Buell, les industries sidérurgiques ont toutes fermées les unes après les autres. Les grands fours ont été dynamités et il ne reste que quelques vestiges qui sont petit à petit rongés par la rouille. Même les forêts alentour n’ont plus leur éclat. Et comme le dit Grace : « Il fallait de l’argent pour partir, il fallait partir pour trouver de l’argent ».

L’intrigue démarre avec deux adolescents d’une vingtaine d’années, Isaac English et Billy Poe, qui veulent partir de Buell, pour trouver une meilleure vie ailleurs. Car à Buell, il n’y a aucun avenir. A peine sortis de la ville, ils se trouvent pris à partie avec quelques personnages peu engageants et l’un d’eux menace Poe avec son couteau. Isaac lui balance alors une boule d’acier qui tue l’assaillant.

Isaac, c’est le gringalet intelligent, celui qui pourrait s’en sortir avec sa tête, décrocher une place dans une université grâce à ses facultés intellectuelles. Poe, c’est le sportif, reconnu comme excellent en football américain, qui pourrait aussi trouver une université avec ses dons sportifs. Cet accident va bouleverser leur vie : Isaac va s’enfuir et Poe rester. Isaac va s’apercevoir que le reste du pays est en train de sombrer et Poe va être arrêté et décider de ne rien dire.

C’est Harris qui va se charger d’arrêter Poe. Il est shérif dans la petite ville de Buell, et c’est le travail qu’il a trouvé pour ne pas quitter cette ville. Son idéal n’est pas de rendre la justice, son secret, c’est qu’il est amoureux de Grace, la mère de Poe. Cette affaire va lui permettre de se rapprocher d’elle, au risque que cela se termine mal. Il est aussi confronté aux réductions de budget, ce qui lui impose de se séparer de plusieurs hommes alors que la délinquance augmente dans une région ravagée par le chômage. Grace aurait pu partir quand elle en avait l’occasion, mais elle a préféré se sacrifier pour son fils, en étant obligée de l’élever seule puisque son mari ne revient que très épisodiquement.

Isaac va rendre visite à Lee, sa sœur, la seule qui ait eu le courage de partir faire des études ailleurs. Elle est diplômée de Yale mais a été obligée de revenir s’occuper de leur père, paralysé à la suite d’un accident du travail lors de la fermeture des fours. Et puis, l’habitude aidant, la routine finit par vous prendre dans ses bras impitoyables jusqu’au point de non retour où vous ne pouvez plus quitter votre quotidien.

Vous l’aurez compris, au travers de ces personnages aux psychologies très fouillées et très différentes, Philipp Meyer dont c’est le premier roman prend le temps d’aborder de nombreux thèmes sans jamais prendre parti, mais en ne se gênant pas pour lancer quelques vérités, en particulier sur la prédominance des gains économiques sur les vies humaines. Et pourtant ce livre a été publié en 2009, avant la crise financière de cette même année.

Tout au long de ces 535 pages, ces personnages errent à la recherche d’un idéal, confrontés à leurs problèmes bien sur, mais surtout à la recherche d’un but, d’un espoir. Et la ville, la campagne est de la même couleur morose que leur vie, la couleur est triste comme la rouille qui empoisonne leur vie est les maintient bloqués dans cette région maudite, vouée à mourir. Et jamais, je n’ai ressenti de lassitude, toute phrase a sa justification, les dialogues sont étincelants de justesse et le résultat est noir, éloquent, magnifique.

Tous ces personnages sont des gens courageux, des battants qui ont envie de faire quelque chose. On a l’impression qu’ils sont assommés, dépassés par des forces qui les dépassent. Ils ont l’impression de ne plus avoir leur destin entre leur main, ils sont bloqués dans une région qui ne peut vouloir dire que la mort pour eux. Et ce pays qui prône le rêve américain, est finalement impitoyable envers ses gens pour faire plus d’argent.

C’est un véritable roman d’apocalypse, vu au travers de ses victimes que nous donne à voir Philipp Meyer. Et ce roman n’a jamais été aussi contemporain, aussi impressionnant, car il nous montre ce paysage de l’intérieur, à travers des gens ordinaires. Il est bien facile de passer outre, de se boucher les yeux, et d’allumer la télévision. L’autre alternative est d’ouvrir ce roman, et d’accompagner ses six personnages dans leur vie, et votre vision des gens en sera changée.

Ce roman qui a été publié par Denoel en 2010, a été repris par Folio à la fin de l’année dernière. Il n’y a donc aucune raison de ne pas le lire. C’est un roman noir magnifique.Et merci Richard pour cette lecture, un immense merci !

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Serenitas de Philippe Nicholson (Carnets Nord)

Ce livre que j’ai choisi par son sujet m’a surpris, très agréablement surpris, et même bluffé tant il est passionnant à lire. Pour preuve, je l’ai lu en deux jours, ce roman de 420 pages. Voici le résumé des premiers chapitres.

A l’image de tous les états du monde, la France est en faillite. La société s’est adaptée, et des strates se sont formées. Il y a ceux qui ne travaillent pas, relégués dans la rue au rang de SDF, dont l’espérance de vie ne dépasse pas deux ans. Il y a les travailleurs, payés une misère qui mettent tout leur argent dans leur loyer. Il y a les dirigeants, qui bénéficient d’un logement de fonction et des meilleures infrastructures. Enfin, il y a les riches triés sur le volet pour bénéficier des largesses de propriétés privées totalement indépendantes de l’Etat. Ils ont ainsi accès aux meilleurs médecins, aux meilleurs instituteurs et à des milices privées qui les protègent dans leur résidence dorée.

Depuis l’apparition de la drogue D23, surnommée The Perfect One car elle est fortement addictive et sans aucun danger d’overdose, les narco-gangs font vivre toute une partie de la population en échange de la diffusion de la drogue. Paris se retrouve donc aux mains des narco-trafiquants. En ce mois de décembre très froid, une bombe explose en plein Pigalle. Fjord Keeling, un journaliste rebelle, se trouvait sur les lieux. Il ne croit pas, comme le gouvernement veut le faire croire, que les narco-trafiquants sont les commanditaires de cet attentat. Il va découvrir un complot qui va très largement le dépasser.

Ce roman, traité comme un thriller d’anticipation, peut se lire à deux niveaux. C’est pour cela que je l’ai trouvé très intéressant. L’auteur est bigrement doué pour suivre une trame compliquée avec de multiples personnages allant du colocataire de Fjord aux leaders de la multinationale Ijing Ltd qui détient les résidences ultra sécurisées, des rédacteurs en chefs des journeaux jusqu’au plus hautes fonctions de l’état. On passe de l’un à l’autre sans aucune difficulté, et le rythme amené par les chapitres assez courts et des dialogues redoutablement bien écrits font qu’il y a une tension dès les premières pages et que la solution de tout ce salamalec ne sera dévoilé qu’en toute fin de livre.

Au-delà de l’intrigue passionnante, Philippe Nicholson nous dépeint un monde du futur inquiétant, et les plus pessimistes pourront y voir les prémices du cauchemar que l’on nous décrit dans Serenitas. Les gens dans le rue y meurent sans que cela ne concerne personne, les nantis sont tellement enfermés dans leur monde de platine qu’ils ne se rendent plus compte de la réalité du terrain, les politiques ne pensent qu’à leurs résultats électoraux, et heureusement, il y a quelques personnes qui ne baissent pas les bras. La démonstration n’est pas lourde, elle est parsemée intelligemment, par petites touches, au fil de scènes fort bien pensées et qui toutes, font avancer l’intrigue selon différents points de vue.

Ce roman est une réelle surprise, la quatrième de couverture est alléchante, mais le roman est encore plus fort. Le fait de faire un thriller pour envoyer un message, pour décoder les données que l’on nous donne, sans passer pour un cours magistral, c’est tout simplement impressionnant. Le ton n’est pas pessimiste, ou défaitiste, car pris sous le couvert d’un thriller rythmé, et c’est très intelligemment fait. Je ne vais pas vous conseiller de lire ce livre, vous devez le lire et le faire lire. Parlez en autour de vous, vous y verrez ce vers quoi nous ne devons pas aller.

Ne ratez pas l’article de l’ami Claude ici 

ZIPPO de Mathieu Blais et Joël Casséus (Editions Kyklos)

Deux auteurs québécois font leur entrée en force avec ce roman, aux odeurs de soufre et de brûlot. Son titre, ZIPPO, rappelle aussi le briquet tempête bien connu. Effectivement, ça brûle !

Dans un futur proche, dans la ville de Villanueva, aux Etats-Unis. Cette petite ville est à l’image du monde, alimentée par un canal et traversée par le boulevard Mac Carthy. La ville est en ébullition car elle accueille le sommet du ZIPPO, qui regroupe les neuf plus grandes puissances économiques mondiales. Le peuple, en révolte, attend des décisions. Dans le même temps, un météore menace de tomber sur la Terre, et de s’écraser sue Villanueva.

La ville est partagée entre les frasques, largement médiatisées et le quartier des Pornoputes où l’on a entassé les pauvres et les indésirables. Depuis peu, les prostituées disparaissent, et personne ne s’en soucie. La résistance essaie de faire parler d’elle, mais elle est violemment maitrisée par les forces de l’ordre, les Macoutes.

Kahid est un journaliste, et son patron va lui confier la mission de couvrir le sommet du ZIPPO, alors que cela ne le motive pas plus que cela. Il a perdu la belle A***, et il se perd dans l’alcool à longueur de journée, confondant les désordres de la rue avec les ruines de sa vie. De nombreux personnages vont se croiser, s’entrecroiser dans ce paysage chaotique.

Roman social, roman apocalyptique, roman de fin du monde. La vision désespérante mais pas désespérée d’un monde qui s’éteint donne une impression hallucinante et hallucinée de ce vers quoi pourrait basculer nos sociétés industrielles. Entre mauvais rêve, cauchemar et réalité, le tableau est poisseux, noir, sale, et empli de fureur, de celle que l’on éteint quand on lance la charge des forces de sécurité.

Il y a un tel écart dans le roman entre les belles présentations du ZIPPO et la réalité du terrain, entre ceux qui y croient et ceux qui meurent de faim. Que peut-on attendre d’un monde qui nourrit le peuple avec des cigarettes que l’on appelle des crache poumons, ou de l’alcool appelé jus de cervelle ? Que dire des camions poubelles chargés de ramasser les corps des morts qui jonchent les rues ?

Le style est à l’image de ce monde, anarchique, oubliant les phrases pour lancer des rafales de mots, noyant les dialogues dans la narration. Effet de style sans concession, sans pitié qui parfois m’a laissé pantois, parfois m’a laissé sur le bord de la route. Certains passages m’ont paru difficilement compréhensibles, comme si les auteurs voulaient asséner leurs coups de mots dans la tête du lecteur qui a déjà la tête sous l’eau ou dans le sang.

C’est un roman d’anticipation, heureusement, et n’y cherchez pas l’auteur des meurtres des pornoputes car l’intrigue a peu d’importance. Lisez le tableau, buvez les images, retenez le style, c’est un livre fait pour secouer et pour faire réfléchir. Mission réussie.

Le crépuscule des gueux de Hervé Sard (Krakoen)

Hervé Sard est un auteur que j’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois lors de salons et cela faisait un certain temps que je voulais lire un de ses romans. Il fallait que je choisisse entre Morsaline et Le crépuscule des gueux. C’est ce dernier que je vous présente ici :
De nos jours, en région parisienne. Trois jeunes femmes viennent d’être poussées sous le RER en quelques semaines du haut du pont de Chaville. Vraisemblablement, ce qui, au départ peut apparaître comme des suicides, se transforme vite en possibles assassinats. La police judiciaire va donc enquêter, sachant qu’à coté de Chaville, se trouve le Quai des Gueux.
Le Quai des gueux, c’est un petit village de SDF ; ce sont plutôt des gens, des vrais, des humais, des laissés pour compte abandonnés par la société qui se sont regroupés dans des baraques en tôles pour vivre ou plutôt survivre. Luigi, le plus vieux, a subi 17 ans de prison pour avoir balancé sa femme sous un RER un jour qu’il était saoul. Môme, la gentille du groupe, connaît son secret et le préviens que la police va débarquer alors il prend la fuite.
L’inspecteur Evariste Blond (à prononcer Blonde, il y tient !) est chargé de l’enquête. Il est affublé d’une stagiaire Christelle, qui n’a pas sa langue dans sa poche (et elle chiante !) Blond ne croit pas en la culpabilité de Luigi, alors il demande à Christelle un service : Elle doit demandé à son colocataire Timothée, un étudiant philosophe baba cool de se faire accepter au Quai des Gueux pour faire avancer l’enquête.
Je ne sais pas par où commencer tant ce roman regorge de qualités. Alors, commençons par les personnages, tous formidables. Il y a Luigi, qui ronge sa culpabilité comme les rats rongent les cadavres, Môme, cette petite bonne femme qui à cause d’un coup à la tête oublie ce qui vient de se passer, Betty Boop la pute vieillissante, Bocuse le cuisinier qui reste en retrait, Capo l’ancien militaire qui est naturellement le chef, Krishna l’allumé bizarre à la fois philosophe et le décalé de la vie. En face, le flic Evariste Blond, professionnel jusqu’au bout des ongles et surtout Christelle, bavarde comme pas deux, toujours à dire mille mots pour rien. C’est tellement bien écrit qu’on passerait des jours à les écouter.
Car le style est écrit en langage parlé, chaque chapitre est narré par un des personnages, et cela donne une impression de véracité. Et avec beaucoup d’imagination, Hervé Sard fait avancer son intrigue en faisant intervenir untel ou untel. Le principe est connu, mais avec autant de personnages, je n’en avais jamais lu. Et jamais on n’est perdu ! Et puis, Hervé Sard déborde d’amour envers les caractères qu’il a créés, et ça, j’adore. Il y a très peu, quasiment pas de cynisme, mais beaucoup de respect.
Il y a aussi les titres des chapitres, comme autant de proverbes à retenir, les bons mots, les phrases tantôt humoristiques, tantôt terriblement et horriblement réalistes. Il y a cette fluidité dans la narration, cette faculté à se mettre à la place d’une dizaine de personnages avec une telle facilité. Et puis, il y a des moments de pure comédie, comme pour alléger le tout, car le sujet n’est pas gai, dont la première rencontre entre Krishna et Timothée qui vaut son pesant d’or, un vrai dialogue de philosophes sourds.
Enfin, il y a le contexte, ces gens exclus du système, mais qui se débrouillent par eux-mêmes, récupérant ce que les supermarchés jettent pour se nourrir, se créant leur propre village, leur propre société. Le Quai des Gueux (dit quai « dédueu » par les bonnes gens) est finalement un miroir de notre vie, coté tain sombre. A l’inverse de Eric Miles Williamson qui montre les pauvres ayant la rage contre la société américaine, Hervé Sard nous démontre le système D français. Dans les deux cas, il y est question de survie. Et finalement, les gens du Quai des Gueux nous paraissent bien plus humains que beaucoup.

Viandes et légumes de Guillaume Gonzalès (Editions Kyklos)

Ah la la ! Quel plaisir la vie en province par rapport à la vie parisienne ! Pas de problèmes de bouchons sur les routes, pas de problèmes de grève dans les transports en commun, les gens y sont détendus, sympathiques. Et puis, il y a cette nature … rien à voir avec ces barres en béton !

Prenez Galaad. Ce jeune homme va quitter la grande ville pour rejoindre la province et la petite de Brou. Mais au fait, où est-ce que ça se situe, Brou ? Voici ce que j’ai trouvé sur Internet : Située entre Beauce et Perche, Brou est une ville de quelque 3800 habitants. Commune à dimension humaine, Brou offre un cadre de vie paisible avec tous les services. A 1H30 de Paris et 40 Km de Chartres, la ville de Brou offre un cadre champêtre propice aux ballades et randonnées.

Que disais-je ? Ah oui, Galaad. Il va donc venir s’installer à Brou pour reprendre le bar de son frère Arthur. En effet, Arthur est mort dans une fusillade et une de ses employées est dans le coma. J’ai oublié de vous dire ? Arthur était le propriétaire de Viandes et Légumes, le célèbre bar à putes. Bref, par loyauté familiale, il va donc reprendre son bar.

Le souci, c’est qu’un mafieux accessoirement légèrement caïd local, a débauché ses employées accessoirement effeuilleuses et attraction principale de bar. Ce mafieux, Demetrius, associé à son sbire chien fidèle, n’hésite pas à utiliser des arguments frappants contre lesquels il est bien difficile de se dresser. Si on ajoute une mystérieuse mallette recherchée par un dénommé Moulin et qu’Arthur aurait eu en sa possession, un tableau de Fragonard, et des amis de Galaad peu recommandables de Paris, cela donne une jolie peinture de la vie provinciale tranquille et paisible.

Vous l’aurez compris ! Rien n’est sérieux là dedans. La narration à la première personne apporte le décalage suffisant, les phrases humoristiques, les situations délirantes. Un exemple, le sbire de Demetrius donne des notes aux blagues de son chef. Tout est trop, les personnages, les réactions, les dialogues. Ça part dans tous les sens, c’est animé, relevé, et je dois dire que si je n’ai pas trouvé cela génial, ce roman est très divertissant.

On est loin des romans noirs avec des détectives privés alcooliques. On est loin des flics aux prises avec des serials killers. On est loin des psychologues qui viennent en soutien des forces de police. On a affaire à un pauvre type, qui est ballotté comme une balle de flipper entre des frappés, des fous et des dingues et qui cherche à s’en sortir. Et quant à la fin, elle vous promettra cinquante dernières pages de dégoût à tous points de vue.

Ah ! C’est le pied, la vie en province, je vous le dis ! Et encore plus quand c’est raconté avec autant d’allant et de plaisir. D’ailleurs, c’est aussi pour ça que l’on s’amuse autant dans ce roman : L’auteur a du s’amuser à l’écrire, il a bien du s’éclater, et il fait passer sa folie dans son écriture. Guillaume Gonzalès est un écrivain que je vais suivre à l’avenir.

Un grand merci en tous cas à Holden de Unwalkers, qui a rédigé la quatrième de couverture et qui m’a permis de lire ce livre. A signaler que l’auteur s’excuse auprès des habitants de Brou pour les avoir maltraités, belle marque de politesse.

Les visages écrasés de Marin Ledun (Seuil Roman Noir)

Voici mon premier roman de Marin Ledun, dont j’avais très envie de lire un livre, et je profite de la sélection pour le prix 813 pour commencer par un roman noir, très ancré dans la réalité sociale actuelle. Au passage, je remercie Holden de l’excellent site Unwalkers qui me l’a donné.

Vincent Fournier a la cinquantaine, il est marié et a deux enfants. Il a été balloté de postes en postes avant d’atterrir sur une plate forme téléphonique à répondre aux exigences des clients et d’essayer de vendre quelques forfaits téléphoniques supplémentaires. Car les objectifs sont difficiles à atteindre voire impossibles à réaliser. Il a fait une tentative de suicide et va de plus en plus mal.

Il a rendez-vous avec le docteur Carole Matthieu, qui est médecin du travail. Elle connait mieux que n’importe qui la situation des salariés, leur mal-être, leur difficultés au quotidien, et l’inhumanité qui règne dans cette entreprise. Une fois de plus, Vincent lui déclare qu’il ne dort plus, qu’il n’en peut plus. Alors elle consigne dans son rapport qu’il doit obtenir un arrêt de travail.

A la fin de son travail, elle prend sa voiture, mais s’arrête quelques pâtés de maisons plus loin, revient sur le site de l’entreprise, armée d’un pistolet, et retrouve Vincent, étourdi par le médicament qu’elle lui a injecté. Elle presse le révolver contre son menton, et suicide Vincent, pour soulager ses souffrances autant que pour dénoncer les conditions de travail qui règnent dans cette entreprise.

Ce roman a été écrit avec toute la passion et l’envie de montrer et démontrer une vision du monde du travail d’aujourd’hui. Clairement, le sujet tient à cœur à Marin Ledun, et il nous le fait sentir au travers de cette histoire de médecin du travail. Il a clairement écrit une intrigue sans concession, montrant la loi de l’objectif inatteignable et des gains optimaux, au détriment de l’humanité.

Tous les personnages y passent, grâce à une personne qui les connait mieux que tout le monde, le médecin du travail, qui recueille tous les petits maux, les petites pensées, les petits soucis, les grandes désillusions, les grandes luttes pour rester en vie selon la nouvelle philosophie : travailler pour vivre. Comme Marin Ledun a travaillé dans ce monde de standard téléphonique, il nous le fait vivre par le petit bout de la lorgnette.

Et quoi de mieux que de nous le décrire par les yeux d’une personne dérangée, stressée, à bout, qui fait partie de l’entreprise sans pour autant en faire partie ? Quel génie d’avoir choisi ce médecin qui au travers de son mal-être veut soulager les salariés qui souffrent ? Ecrite à la première personne, il nous fait pénétrer dans la psychologie de ce médecin du travail, à la fois docteur et complice des objectifs de cette entreprise.

La seule réserve que j’apporterais à ce roman, c’est son style haché qui colle mal avec la personnalité du docteur ; j’aurais aimé des phrases plus construites qui donneraient à montrer l’éducation et le dilemme de la personnalité du médecin. Et puis, j’y ai trouvé une certaine répétition sur certains messages tels que « les objectifs sont inatteignables » qui apparait plusieurs fois. Malgré cela , il est écrit sur la quatrième de couverture : « Un roman noir à offrir de toute urgence à votre DRH », ce qui est accrocheur; il faut que tout le monde le lise, alors lisez le !

La vie est un sale boulot de Janis Otsiemi (Editions Jigal)

L’occasion fait le larron. Une grande chaîne de distribution (commençant par FN et finissant par AC) a décidé de faire une thématique polar africain. J’ai trouvé cela original, et je me suis rappelé que j’avais un livre caché au fond d’une de mes bibliothèques. D’où ce très bon roman noir (sans jeu de mot) de Janis Otsiemi. Ceci fait partie de mon défi sur la littérature policière des 5 continents dont voici le lien.

La vie est un sale boulot raconte l’histoire de Ondo Mba Alex, dit Chicano et de sa bande. Chicano, Ozone et Lebegue prévoient de faire un casse chez Farrad, un Arabe qui tient un magasin de luxe. Farrad doit être intercepté alors qu’il va déposer sa valise d’argent à la banque. Le coup est bien prévu : Lebegue teint en joue la femme de Farrad et les deux vendeurs, Chicano reste au volant de la voiture pour prendre la fuite, et Ozone doit récupérer l’argent.

Mais alors que Ozone file un coup de poing à Farrad, celui-ci ne se laisse pas faire et Ozone lui tire une balle dessus. « L’Arabe avait attrapé le pruneau sur le front comme on attrape un rhume. Ozone s’enfuit en courant, Lebegue s’éclipse et Chicano se fait serrer par des agents de la Société Gabonaise de Sécurité.

Après quatre années passées en prison, Chicano va sortir. En effet, il bénéficie de la grâce présidentielle. C’est inespéré, car cela n’arrive qu’à ceux qui sont condamnés à de faibles peines. Une fois dehors, il est plein de bonne volonté, veut trouver un travail, retrouver Mira, celle qu’il aime. Mais, il est bien difficile de trouver un travail quand on n’a pas de certificat, et Mira est enceinte d’un autre.

En introduction du livre, on trouve un extrait de L’instinct de mort de Jacques Mesrine. Il y est dit : « Un ex-condamné ne sera jamais quitte de sa dette, même après l’avoir payée. » Et voilà tout le drame qui se joue dans ce petit roman de 130 pages. Avec une intrigue classique, Otsiemi nous offre un voyage à Libreville, Gabon. Les personnages sont bien dessinés, et après nous avoir décrit le parcours de Chicano, il nous plonge dans les méandres de la corruption de la police judicière.

Car la grande qualité de ce roman est bien là : grâce à sa grande faculté à raconter des histoires, Otsiemi nous fait voyager. Son style est empreint du langage de là-bas, les dialogues viennent de ces contrées lointaines, les ambiances sont alourdies par le soleil, les expressions viennent du parler local. Tout au long du bouquin, je n’ai pas arrêté de m’extasier devant ce Français adapté. Et n’ayez crainte, on comprend parfaitement l’histoire.

Par ce voyage sur ce grand continent que je n’ai pas encore visité, je vous conseille vivement de lire ce livre, qui restera dans ma mémoire comme une carte postale colorée. Une très bonne découverte.