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Le silence des carpes de Jérôme Bonnetto

Editeur : Inculte

Après La certitude des pierres, la curiosité m’a poussé à acheter le deuxième roman de Jérôme Bonnetto, juste pour voir jusqu’où pouvait aller cet auteur pas comme les autres. Eh bien, le silence des carpes est un roman pas comme les autres.

En plein cœur de la Moravie, une province de la République Tchèque, deux hommes se donnent rendez-vous tous les dimanches au bord d’un étang. Ota et Pavel viennent pêcher la carpe. Un jour, ils aperçoivent à la surface une carpe-amour. Cela justifie qu’ils continuent à venir ici pour l’attraper. Mais quelque soit leur stratagème, rien n’y fait ; aucun poisson ne mord.

Le robinet de la cuisine fuit et cela empêche Paul Solveig de dormir. Ce bruit incessant de la goutte qui tombe dans l’évier (ploc) avec la régularité d’un métronome (ploc, ploc, parfois plac, plac) lui porte sur les nerfs. Le lendemain, il appelle des plombiers inscrits dans l’annuaire mais aucun n’est libre. Au moment où le plombier à l’accent guttural débarque, pauline sa femme lui annonce qu’elle veut faire un break. Après le robinet, c’est sa femme qui fuit.

Le lendemain, réveillé par le soleil qui vient réchauffer sa peau, Paul Solveig se rend compte de l’absence de sa femme et se dirige vers la cuisine pour son petit déjeuner. Sous la table, une photo repose tranquillement. Paul étudie cette image en noir et blanc d’une femme assise sur un banc et se rend compte qu’elle doit appartenir au plombier. Que va-t-il en faire ? En lançant le dé, le chiffre est impair. Il ira donc rechercher cette femme.

Ce roman possède un ton qui, dès le début du roman, apparait attachant. Après le coté bizarre des deux amis qui vont à la pêche aux carpes, qui va revenir de façon récurrente, Paul Solveig nous raconte sa vie. A subir plutôt qu’agir, il a trouvé la solution à ses problèmes de prise de décision : il lance un dé ; en fonction du résultat, pair ou impair, il prend une direction qu’il n’aurait pas choisi s’il avait réfléchi.

Ainsi, sa femme partie, il part pour la République Tchèque pour retrouver une femme à la beauté intemporelle, aperçue sur une photographie. Il découvre un pays dont il ne connait même pas la langue, rencontre des gens simples à l’humour décalé et apprend leur art de vivre. Il croise ainsi Mila, jeune femme active et bouillonnante, fan de cinéma et en particulier de Milos Forman.

A la fois roman initiatique et roman d’amour, roman de découverte et roman d’émancipation, ce roman au ton gentiment humoristique, possède une belle plume imagée, drôle, sentimentale et respectueuse, nostalgique et introspective, où un homme se découvre en découvrant un pays. Avec un fond d’enquête qui débouche sur un secret terrible, le ton doucereux en fait un livre bigrement humain et attendrissant. C’est un roman vraiment original, dans sa forme et dans son fond, que je vous enjoins de découvrir.

Origine Paradis de Thierry Brun

Editeur : Hors d’Atteinte

Le rythme de parution des romans de Thierry Brun s’accélère, puisqu’un an seulement nous sépare de Ce qui reste de candeur, sorti chez Jigal. Et comme à chaque fois, on trouve dans Origine Paradis plusieurs niveaux de lecture.

A dix ans, Thomas ne peut pas comprendre ce qui lui arrive, quand il se lève ce matin-là. Il surprend des gens dans leur appartement, alors que ses parents viennent de mourir. A dix ans, on ne peut pas comprendre que ses parents se sont défenestrés. Ce jour-là, Thomas a perdu plus que ses parents, ses sentiments, ses émotions envers le monde, envers les gens se sont envolés.

Sa tante va donc l’élever, même si elle ne l’a pas voulu ni demandé et Thomas va se construire sa vie tout seul, dans un internat où il va passer ses années de collège. Tout le pousse à mener sa vie tout seul, à se construire son avenir, en toute méfiance vis-à-vis des autres. Il se construit un cercle très restreint de copains, pas d’amis, Laurent et Mounir. Et Thomas décide de sortir du système, d’arrêter sa scolarité à 16 ans.

De petits boulots en travail au noir, il arrive tant bien que mal à payer son loyer, n’ayant pas de besoins particuliers en termes d’argent. S’il ne ressent aucune empathie envers les autres, les gens le trouvent sympathiques et travailleur. Son oncle lui trouve alors un poste de rédacteur dactylo chez France Réelle, une association dirigée par un homme froid et paranoïaque Damien Saint-Clair.

Fait de chapitres courts, ce roman, qui présente la vie d’un jeune homme marqué par son passé, est écrit dans un style froid et distant, ce qui colle parfaitement avec le personnage principal. On sent aussi que Thierry Brun a volontairement voulu se positionner en retrait de son histoire, préférant laisser le devant de la scène à ses personnages. Pour autant, on va suivre la vie de Thomas, et le voir évoluer sous nos yeux.

Le thème, enfin, devrais-je dire, le premier thème de ce roman est donc la nécessité de se rattacher à ses racines, mais aussi l’impact de ses origines sur notre vie. Entre les environnements familiaux ou professionnels, Thomas qui souffre d’amnésie dissociative selon les médecins, subit des accès de colère ou de violence sans pouvoir rien y faire ; sa seule défense étant de s’éloigner des autres. Peut-on décemment envisager l’avenir en effaçant, négligeant, oubliant le passé ?

Le deuxième thème plus matériel et évident, concerne les associations qui orientent les sources d’argent vers les partis politiques, comment dans un cadre légal, elles arrivent, en créant des micro-partis pour noyauter le système politique. Sans rentrer dans les détails, ce qui aurait pu faire de ce roman un document intéressant, ce thème sert de trame pour justifier la fin du roman. Moins engagé que les romans de Jérôme Leroy, il est suffisamment explicite pour démonter cette mécanique.

Enfin, l’auteur revient sur un thème qui lui est cher, celui de la lucidité par les autres et par les femmes. Thomas va rencontrer Audrey Lourre, journaliste d’investigation, avec laquelle il va vivre une histoire d’amour. Elle va aussi lui ouvrir les yeux sur la réalité du monde et par là-même, sur son passé. Thierry Brun nous montre comment nous devons tenir et assumer le passé, comment nous devons vivre avec les autres, combien les femmes peuvent sauver le monde (même si ce n’est que celui de Thomas). Les femmes et l’amour sont-ils les seuls espoirs qu’il nous reste ? Même si le ton est clinique, ce roman est un plaidoyer pour l’amour, l’amour des autres et l’amour de soi.

Nos corps étrangers de Carine Joaquim

Editeur : Manufacture de livres

Avec ce roman, cette lecture se situe loin de mes habitudes, puisqu’il ne s’agit pas d’un polar mais plutôt d’une chronique familiale avec un fond social contemporain, abordant des sujets de société complexes. Il bénéficie d’une écriture remarquablement fluide.

Suite à une crise conjugale, Elisabeth et Stéphane décident de quitter Paris pour la lointaine banlieue et une maison plus grande, un terrain de verdure et un atelier au fond du jardin pour permettre à Elisabeth de s’adonner à sa passion, la peinture. Elisabeth ne pardonne pas à Stéphane son aventure avec Carla, si jeune si belle, si destructrice d’une vie jusque-là sans anicroches.

Leur enfant adolescente de quinze ans, Maëva, vit difficilement le déménagement et l’éloignement de ses amies, le déracinement et la perte de ses repères. Même le collège lui semble nul, ses camarades sans intérêt voire détestables. Mais voilà, ce nouvel environnement se veut une bouée en pleine tempête pour tenter de sauver une vie de famille qui était vouée à l’échec, voire à l’explosion.

Après un premier trimestre difficile, chacun va trouver ses marques et subir des événements qui vont bouleverser la vie de chacun d’entre eux.

Même si l’intrigue est très éloignée d’un polar, et si la fin tourne au roman noir, on reste scotché par la plume de l’auteure, qui m’a semblée à la fois si simple et si raffinée. Je me suis laissé emporter par cette histoire, par la façon dont elle est racontée, touché par les situations qui peuvent sembler banale mais qui sont si démonstratives de la psychologie des gens, de la psychologie des couples.

Car on sent bien que Carine Joaquim a voulu mettre toute sa passion dans ce livre, sa passion des gens, sa passion de l’amour, sa volonté de comprendre les relations entre un mari et une femme, les difficultés d’être adolescent et de subir les réactions des adultes. Et puis, on y trouve sa passion de l’art, ses liens avec le matériel, ses questionnements sur qui, de l’esprit ou du corps commande nos réactions, sur le besoin d’échappatoires comme autant de témoignages extérieurs d’un état d’esprit intérieur.

Chacun, dans sa position, dans son rôle, montre ses motivations, de Stéphane qui se donne les clés d’un renouveau amoureux quitte à sacrifier son temps disponible dû aux transports, d’Elisabeth à la recherche d’une relation humaine, à la fois charnel et spirituel, de Maëva dans son besoin de lien émotionnel, de découvertes et d’émancipation. Mais c’est aussi et surtout un constat de la difficulté de communiquer même quand ce qu’on veut dire est pourtant si simple.

Tant de thèmes sont abordés dans ce roman, qui pourtant fait moins de 250 pages, et sont tellement universels qu’on y trouvera au moins une scène pour s’identifier au personnage, à pointer nos erreurs pour finalement aboutir à une conclusion à laquelle on ne peut que compatir. Emotionnellement très fort, ce roman inaugure un début d’année prometteur, où l’auteure démontre qu’avec plus de simplicité, les sentiments frappent durement et durablement.

J’espère ne pas en avoir trop dit, et surtout, vous avoir donné envie de lire ce très bon premier roman.

Oldies : L’insigne rouge du courage de Stephen Crane

Editeur : Gallmeister

Traducteurs : Pierre Bondil et Johanne Le Ray

Afin de fêter ses 15 années d’existence, la chronique Oldies de cette année sera consacrée aux éditions Gallmeister, spécialisée dans la littérature anglo-saxonne. Et quoi de mieux que remonter aux sources avec un roman initialement écrit en 1895 ?

L’auteur :

Stephen Crane, né le 1er novembre 1871 à Newark, dans l’État du New Jersey, et mort le 5 juin 1900 à Badenweiler, en Allemagne, est un écrivain, poète et journaliste américain.

Son père, le révérend Jonathan Townley Crane et sa mère Mary Helen Peck Crane, entièrement dévouée aux activités de son mari au sein de l’Église Méthodiste furent les parents de 14 enfants, dont 5 décédés en bas âge. Le révérend J.T Crane décède lorsque Stephen a huit ans. Sa sœur Agnès, institutrice, l’éveille à la lecture romanesque. C’est à 19 ans qu’il publie son premier essai (sur l’explorateur Henry Morton Stanley) dans le magazine de son école, mais dès l’année précédente, il aide son frère Townley à rédiger la chronique locale pour le New York Tribune.

À partir de septembre 1890, il étudie au Lafayette College, puis entre à l’Université de Syracuse en 1891, mais quitte l’établissement six mois plus tard. En 1892, il commence sa carrière à New York comme journaliste indépendant. Devenu reporter correspondant pour le New York Tribune, il est renvoyé du journal qui n’a pas apprécié son compte rendu d’une manifestation ouvrière.

En 1893, il publie Maggie, fille des rues sous le pseudonyme de Johnston Smith, récit réaliste où abondent les dialogues truffés de jurons. L’œuvre fait scandale. En 1895, avec l’aide de Hamlin Garland, il publie La Conquête du courage (The Red Badge of Courage), un roman réaliste sur la guerre de Sécession vécue et observée par les yeux d’un jeune soldat. Le livre remporte un certain succès.

Il travaille à partir de 1895 comme correspondant pour plusieurs journaux et couvre différents conflits, notamment au Mexique. En 1896, alors qu’il se rend à Cuba, le bateau coule et, après 36 heures de naufrage, trois survivants parviennent à atteindre les côtes de la Floride. Crane s’inspire de cette aventure pour écrire The Open Boat and Other Tales, en 1898. Il est correspondant de guerre en Grèce et en Turquie en 1897, puis à Cuba et à Porto Rico pendant la guerre hispano-américaine de 1898. Déjà malade, il s’installe avec sa compagne en Angleterre dans le Sussex où il fait la connaissance de Henry James et surtout de Joseph Conrad qu’il rencontre plusieurs fois.

Stephen Crane meurt de la tuberculose, à vingt-huit ans, à Badenweiler, en Allemagne. Il est enterré au cimetière d’Evergreen à Hillside, New Jersey (en).

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

À la veille d’une bataille de la guerre de Sécession, Henry Fleming est un jeune soldat de l’armée nordiste fraîchement enrôlé et assailli par le doute. Pourquoi s’est-il engagé ? Sera-t-il capable, du haut de ses 17 ans, de faire face au danger ? Le lendemain, sous le feu ennemi, il réagit comme un lâche et s’en veut terriblement. Mais dans la confusion générale, Henry est frappé à la tête, recevant cet “insigne rouge du courage” qu’est une blessure de guerre. Son attitude au combat va s’en trouver radicalement modifiée.

Mon avis :

Loin d’être ma tasse de thé, les romans de guerre (comme les films d’ailleurs) ne m’intéressent guère. Lire des tripes étalées dans un champ de bataille ou bien d’autres horreurs ne constituent pas ce que je cherche dans la littérature. Il aura fallu la phrase d’accroche d’Ernest Hemingway pour me décider : « L’un des meilleurs romans de la littérature américaine ».

En compagnie d’Henry Fleming, nous allons nous diriger vers le front avec tous les doutes que cela comporte. Nous allons passer de l’enrôlement aux rumeurs qui courent les régiments, du voyage à pied joyeux plein de chansons aux nuits interminables et angoissantes, de l’attente qui force à penser aux raisons que l’on a d’être là aux combats toujours plus sanglants, jusqu’aux confrontations en face à face.

Henry Fleming, débordant de fierté et de volonté, s’engage sans bien savoir dans quoi il met les pieds. Quand il marche vers les combats, la troupe est pleine d’entrain. En pause pour la nuit, les questions commencent à fuser, pour se demander pourquoi on veut tuer notre semblable ou plus simplement pourquoi on est là ? Et puis, le fracas remplit le silence, les canons d’abord, puis les fusils et enfin, la charge à la course. Au milieu de la fumée, l’angoisse monte. Et ne reste qu’une chose : la rage, la volonté de tenir le drapeau.

Roman étonnant par son sujet, rappelons-nous qu’il a été écrit en 1895, il surprendra aussi par la modernité de son style, magnifiée par la traduction de Pierre Bondil et Johanne Le Ray, et l’art de ne dire que ce qui est nécessaire, ce qui est une marque de fabrique de tout un pan de la littérature américaine. On y trouve aussi une alternance entre les scènes de bataille et les pauses, ce qui me questionne sur le fait que ce roman n’ait jamais été adapté en film. Par le jeu des couleurs quand le brume se lève, le stress engendré par les bruits, les cris, les armes, les odeurs de poudre et le toucher du mât du drapeau, Stephen Crane nous fait vivre cette bataille sans jamais y être allé en faisant appel à nos sens.

En cela, ce roman a toute sa place chez Gallmeister et constitue une pierre angulaire littéraire de l’histoire (courte) des Etats-Unis.

Betty de Tiffany McDaniel

Editeur : Gallmeister

Traducteur : François Happe

Attention, Coup de Cœur !

Je vais me joindre à tous mes collègues blogueurs, à tous les libraires et à tous les lecteurs qui ont encensé ce roman. Et je pense sincèrement qu’il est impossible de résister à cette histoire racontée par une petite fille qui grandit et découvre le vrai monde alors que son père le lui a expliqué avec sa poésie indienne.

Betty est une petite fille quand elle s’allonge sur le capot de leur voiture à coté de Landon Carpenter, son père de sang indien. Il lui explique que son cœur est en verre, que si, un jour, il perd Betty, alors son cœur se brisera en mille morceaux, et que ce sont ces morceaux qui le tueront. Tout le monde a un cœur en verre.

Ses parents se sont rencontrés dans le cimetière de Joyjug dans l’Ohio. Landon a trouvé bizarre de voir une jeune fille croquer dans une pomme, assise sur une tombe. Tout dans son attitude, dans la couleur noire de sa peau était réuni pour qu’ils se trouvent et s’aiment sous un ciel immaculé.

Quelques mois plus tard, il n’est plus possible pour Alka de cacher son ventre qui grossit. Le père d’Alka Lark la frappe pour la punir, parce qu’une femme ne peut avoir d’enfant sans mari. Il frappe sur le ventre pour tuer le Mal. Mal en point, Alka va retrouver Landon à la sortie de l’usine. En voyant son état, il décide d’ôter l’âme au père Lark, car aucun homme n’a le droit de frapper une femme. Le laissant pour mort, Landon décide de partir avec Alka, et ils s’installent à Breathed.

Ils vont traverser nombre d’états, au fil des années, en fonction des emplois que Landon trouve pour nourrir sa famille qui grandit. L’aîné s’appellera Leland, un garçon blond comme les blés. Puis arrive Fraya, Yarrow qui mourra étouffé en avalant un marron, Waconda qui pleurait tout le temps jusqu’à ce qu’elle avale une boule de coton, Flossie qui s’est toujours vue comme une star du cinéma, puis Betty qui est venue dans une baignoire, la seule qui avait la chevelure d’une Cherokee. Les deux derniers s’appellent Trustin et Lint.

Après cela, Alka décide qu’il n’y aura plus d’enfants et que leur vie doit s’épanouir là où ils ont commencé à vivre, à Breathed dans l’Ohio.

Betty, la narratrice de ce formidable roman, fait partie des personnages que je n’oublierai jamais, tant ce roman est fort, par la fluidité du style, par la simplicité de raconter et par la puissance émotionnelle. Nous allons suivre la vie de Betty de l’âge de 6 ans jusqu’à sa majorité et son départ à l’université, en passant en revue ses joies et ses peines, les bons moments et les drames. Petite fille sensible, elle suit son père, l’écoute lui raconter la Vie et écrit des bouts de vie sur des papiers qu’elle enfouit dans les bois tout proches.

Betty trouvera les réponses à toutes ses questions auprès de son père, un indien rejeté de tous pour la couleur de sa peau, et qui aura la chance de fonder une famille. Travaillant sans cesse, ne se plaignant jamais, et parsemant ses histoires de légendes sur la nature, Landon est un des personnages centraux du roman avec Betty. J’aurais aimé avoir un père comme lui, j’aurais aimé être un père comme lui.

Malgré le grand nombre d’enfants, on arrive à les repérer tous, ce qui est un sacré tour de force. Tiffany McDaniel leur a certes donné à chacun un signe distinctif, mais surtout, elle les a fort intelligemment incrusté dans le roman grâce à des scènes inoubliables. Et tous vont subir leur lot de joies, mais aussi de peines, voire de drames. Car au travers de ces dizaines d’années traversées par l’auteure, c’est la peinture d’une société qu’elle nous montre.

Betty la petite indienne telle qu’elle est surnommée par son père se fait le témoin de la société, par les événements qu’elle va subir. On pense tout de suite au racisme, celui de tous les jours, à ces voisins qui éloignent leur fille de peut qu’elle attrape une maladie. Mais elle est aussi institutionnalisée quand la maitresse d’école annonce devant toute la classe que Betty est forcément plus idiote puisqu’elle vient d’une tribu de sauvages. On peut aussi ajouter les chantiers de la mine d’où Landon sort couvert de charbon sur la figure. En fait, il se peignait le visage en noir sale pour que les autres ouvriers ne voient pas la couleur de sa peau, sinon ils l’auraient chassé à coups de pied.

Betty la jeune enfant va grandir et découvrir le monde des grands. Petit à petit, la naïveté va faire place à une lucidité, le monde naturellement beau et magique se fissurer sous la méchanceté des hommes. Car la jeune fille va devenir adolescente puis jeune femme et affronter le monde des hommes, fait par des hommes pour des hommes. Tiffany McDaniel va revenir plusieurs fois sur la place qu’occupe la femme dans la société chrétienne, si marginale alors qu’elle est au centre de la société indienne. Le naturel avec lequel elle pose les questions de Betty et la brutalité simple martèlent un message d’autant plus fort.

Tour à tour enchanteur, drôle, magique, dramatique, rageant, triste, ce roman fait voyager dans un pays qu’on ne veut pas voir, même si ses messages sont universels. Tiffany McDaniel s’est largement inspirée de la vie de sa mère. Elle a surtout écrit un formidable plaidoyer pour la tolérance et l’égalité des sexes, porté par un personnage féminin qui vous accompagnera tout le long de votre vie. C’est juste magique, poétique et magnifique !

Coup de Cœur !

Les jardins d’hiver de Michel Moatti

Editeur : HC éditions

Les romans de Michel Moatti se suivent et ne se ressemblent pas ; à croire que cela devient une habitude. En effet, nous avons l’occasion de lire des romans orphelins tels Alice change d’adresse ou Les retournants, pour ne citer qu’eux. Pour celui-ci, il nous rappelle les années de dictature de la junte militaire en Argentine.

Alors qu’il vit en Argentine et travaille à l’institut français, Mathieu Ermine rentre dans son appartement de la rue Sans-Remords quand il aperçoit une ombre au bord de la route. Il décide de prendre l’autostoppeur et s’aperçoit, quand il est dans la voiture, qu’il est couvert de sang. N’écoutant que son esprit humain, il le ramène chez lui pour le soigner. L’inconnu se présente comme Jorge Neuman, l’auteur du Traité des heures silencieuses.

Les deux hommes discutent et Neuman raconte que les militaires arrêtent arbitrairement des gens, les enferment dans des cellules, les torturent puis les tuent. Il lui donne l’exemple de cette psychologue allemande battue puis assassinée. La nationalité française ne sauvera pas Mathieu, dit-il. Neuman annonce qu’il a été enfermé dans un de ces centres et qu’il a été libéré. Neuman veut partir, il lui donne rendez-vous dans deux jours au café Malvinas.

Les deux hommes se retrouvent dans un coin du café, deux jours plus tard. Neuman lui raconte comment les militaires ont enlevé puis tué sa petite fille lors de la nuit des crayons uniquement parce qu’elles protestaient contre l’augmentation du prix de bus scolaire. Il raconte comment sa femme a été enlevée, comment il a été torturé, les cauchemars de sa vie qui portent un nom : le capitaine Rafael Vidal. Neuman a décidé de consacrer sa vie à tuer l’homme qui a décimé sa famille.

Ils doivent se rencontrer deux jours plus tard, au même endroit. Mais cette histoire pèse trop lourd pour les jeunes épaules de Mathieu. Il décide de fuir, revenir en lieu sûr, en France. Au moment de partir, le concierge de l’Institut français lui remet un pli : des pages entières de Neuman pour une suite à son roman qu’il est en train d’écrire. Arrivé à Paris, Mathieu fera sa thèse sur Jorge Neuman, le disparu de Buenos Aires.

Alors qu’il nous a habitués à des romans policiers ou des thrillers, c’est un vrai roman que nous tenons entre nos mains, qui ne se contente pas de visiter des moments horribles de l’histoire argentine, mais fouille aussi plusieurs thèmes, liés à l’héritage et à l’art. Pour ce faire, Michel Moatti adopte un style littéraire, presque détaché, factuel comme le ferait un étudiant pour sa thèse.

Pour ne pas avoir lu la quatrième de couverture, la surprise de me retrouver en terrain inconnu a ralenti ma lecture, puisque je me demandais où l’auteur voulait en venir. Puis on entre dans la vie de Mathieu Ermine, empli de remords d’avoir été aussi lâche, délaissant derrière lui un homme voué à la mort. Sa culpabilité va augmenter avec la réussite de sa thèse puis avec la publication de la biographie qu’il consacre à Neuman, argumentée par des extraits des feuillets dont il est l’héritier.

Et tout au long de ce roman, plane les ombres de Neuman, dont plus personne n’a de nouvelles, de Rafael Vidal, meurtrier qui sera accusé puis relâché, de Mathieu aussi qui va vivre avec ce poids sur les épaules. Avec une documentation édifiante sur ces événements, ce roman vaudrait déjà largement le détour, mais il serait injuste d’oublier cette fin, ce dernier chapitre probablement encore plus dur que tout ce qui a été écrit avant.

Avec ce roman, Michel Moatti a écrit un livre sur un sujet qui vraisemblablement lui tient à cœur. D’une rencontre sur un bord de route, il en tire un roman de fantômes, de crimes, de faiblesse humaine, de mystères, de personnages forts et de thèmes universels. Un nouveau roman marquant à mettre au crédit de ce grand auteur.

Ne ratez pas l’avis de Jean le Belge

La marche au canon de Jean Meckert

Editeur : Joëlle Losfeld éditions

Suite au formidable Nous avons les mains rouges, à qui j’ai décerné un Coup de cœur, j’ai décidé de lire les rééditions de Jean Meckert dans l’ordre. J’ai eu des difficultés à trouver La marche au canon, puisqu’il semble qu’il soit épuisé. Etant donné la qualité de ce texte, je lance un appel pour qu’il soir réédité. Car ce texte parle d’une période peu abordée dans la littérature, la débâcle de 1940 vue par un soldat.

Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne. N’écoutant que sa loyauté et son devoir envers son pays, Augustin Marcadet laisse derrière lui sa femme Emilienne et sa fille Monique et s’engage dans cette guerre qui ne devrait pas durer très longtemps. La réunion des appelés ressemble à ce qu’il attendait, un regroupement de jeunes gens volontaires, prêts à en découdre même s’ils ne sont pas au fait du maniement des armes.

Puis le transport vers le front de l’est commence. Le trajet se déroule dans un wagon à bestiaux, comme si on les menait à l’abattoir. On leur donne à peine de quoi manger ou boire, et les jeunes gens ne voient que rarement la lumière du jour. Il semblerait que les Allemands aient peur de nous puisque les combats n’ont pas commencé. Même si les conditions de transport sont horribles, la motivation l’emporte.

Arrivés, stockés dans une caserne de l’est de la France puis dans un tunnel, à Egelzing, le combat espéré se transforme en une attente interminable. Bien qu’Augustin pense à sa famille qu’il a laissée derrière lui, il arrive à oublier cette situation en jouant avec les copains au poker. Les blagues potaches, la bonne humeur ambiante permet de passer l’hiver rigoureux, froid, humide au fond de ce tunnel.

L’ennui fait place aux reproches, puis à la peur quand les premiers coups de canon se font entendre. Les informations disent que les Allemands sont passés par le Nord, qu’ils sont encerclés. Les ordres sont contradictoires, venant des officiers qui ont déserté la place rapidement. Devant l’absence de stratégie et de direction, il faut sauver sa peau. Peu à peu, le devoir fait place à l’incompréhension, à l’urgence, à la rancœur puis à la haine des hauts gradés.

A ma connaissance, personne n’a jamais écrit sur cette période en se plaçant à l’intérieur des troupes, en plein sur le front. L’auteur ayant vécu tous ces événements, il décrit simplement ce qu’il a vu, entendu, ressenti, pensé de l’innocence jusqu’à la haine de la guerre. Car finalement, les soldats ne sont-ils pas juste de la viande que l’on envoie à la boucherie ? Sans être frontalement antimilitariste, ce superbe texte montre l’absurdité de la guerre et le cheminement psychologique d’un homme arrivé a bout de ses illusions.

Ce texte inédit de Jean Meckert, formidablement préfacé par Stéphanie Delestré et Hervé Delouche devrait être lu, étudié par toutes les générations de tous les pays. Car il fait preuve d’une justesse, d’une simplicité, d’une rage contenue et d’une émotion touchante. Ce texte démontre combien l’humanisme doit l’emporter face à la barbarie et à l’idiotie.

Nickel boys de Colson Whitehead

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Charles Recoursé

« Même morts, les garçons étaient un problème. »

Pour son Noël 1962, Elwood Curtis reçut un cadeau qui allait changer sa vie : un disque appelé Martin Luther King at Zion Hill. Les mots gravés sur la galette de vinyle lui apportèrent une vérité : un homme noir a autant de droit qu’un homme blanc. Elwood, jeune noir, se rendit compte qu’il valait autant que n’importe qui. Elevé par sa grand-mère Harriet, il travailla dès l’âge de neuf ans à l’hôtel Richmond à la plonge.

Dans sa volonté d’exister, il chercha à devenir le meilleur à la plonge. Alors que les cuistots organisaient un concours d’essuyage d’assiettes, Elwood fut opposé à Pete, un petit nouveau. Pour le vainqueur, le prix était une encyclopédie complète qu’un représentant avait oubliée dans sa chambre. Elwood gagna et eut toutes les peines du monde à ramener les 10 tomes par le bus. Rentré à la maison, fier de sa victoire, il se rendit compte que seul le premier tome était complet, les neuf autres ne comportaient que des feuilles blanches.

Persuadé de faire la différence par son intelligence, Elwood lisait beaucoup. Les années passèrent et il vit sa chance arriver quand les écoles s’ouvrirent aux jeunes noirs, avec l’arrêt Brown vs Board of education. Elwood avait quitté l’hôtel Richmond pour le bureau de tabac de M.Marconi. Ce dernier l’aida à économiser son argent si bien qu’un jour, Elwood fut capable d’aller à l’université. Alors qu’il faisait du stop pour s’y rendre, une voiture s’arrêta. Il monta sans arrière-pensée. Quand la voiture fut arrêtée par la police, le conducteur noir et Elwood furent accusé d’avoir volé la voiture. Les deux passagers étant noirs, le juge n’hésite pas : ils iront en prison pour vol ; et comme Elwood est mineur, il sera envoyé à la Nickel Academy, une maison de correction chargée de remettre les jeunes noirs sur le bon chemin.

Quelle histoire ! Quel roman ! Ce roman, qui a valu son deuxième Prix Pulitzer à son auteur, m’a ouvert les yeux sur un écrivain hors norme. A la fois engagé pour la cause noire, mais aussi et surtout humaniste, Colson Whitehead construit une histoire hallucinante en prenant le recul nécessaire pour ne pas être accusé de partisanisme, tout en montrant les incohérences qui en deviennent des évidences, des anormalités qui devraient relever du simple bon sens.

On peut donc être surpris par ce style froid, factuel, qui se contente de dérouler les scènes, sans y insérer le moindre dialogue (il y en a moins d’une dizaine dans le roman). Personnellement, j’ai eu l’impression de relire Candide de Voltaire, une version moderne autour d’un combat d’un autre âge, la lutte des noirs pour leurs droits civiques. Le style se veut simple, et les conclusions de chaque scène sont ponctuées de remarques, que même un enfant de dix ans comprendrait et en déterminerait le ridicule.

On peut dès lors trouver un ton de cynisme dans l’écriture de Colson Whitehead, voire même trouver certains passages drôles tant cela nous parait ridicule. Par exemple, quand ils se font arrêter par la police à bord d’une Plymouth Fury 61, le juge en déduit qu’un noir ne peut pas conduire une telle voiture et que c’est donc forcément une voiture volée. C’est aussi dans ces évidences que le roman tire sa force, une force dévastatrice.

A la fois combat pour une cause de toute évidence juste, et malheureusement toujours contemporaine (il suffit de regarder les journaux télévisés), ce roman décrit aussi la perte de l’innocence mais aussi la naïveté d’une partie de la population, par l’écart gigantesque entre les discours officiels et la réalité. Et le retour à la réalité sont illustrés par des scènes de punition (non décrites dans le détail) qui sont autant de rappels sur le chemin qui reste à faire.

En conclusion du roman, Colson Whitehead explique le pourquoi de son roman, nous donne les pistes pour comprendre que ce genre de maison de correction a existé et qu’il s’est inspiré de la “Arthur G. DozierSchool for Boys”, qui a fermé ses portes en 2011 ! D’une puissance rare, ce roman est un vrai plaidoyer rageur contre un combat qui n’est pas fini, et que la lutte doit continuer.

Si vous êtes anglophones, je vous joins l’article du Tampa Bay Times, sinon, je vous joins le billet de Hugues de la librairie Charybde

Eureka Street de Robert McLiam Wilson

Editeur : Christian Bourgois (Grand format) ; 10/18 (Format poche)

Traducteur : Brice Matthieussent

Attention : coup de cœur !

Ils sont deux : Jake Jackson et Chuckie Lurgan ; Amis à la vie, à l’amour, à la mort. Pourtant, tout les oppose. Jake est catholique, Chuckie est protestant. Jake est un violent nerveux, donnant du poing à la moindre contrariété, Chuckie est un calme et gentil fainéant. Jake est récupérateur (et parfois, il faut être persuasif) de biens mobiliers quand les pauvres habitants de Belfast ne peuvent plus honorer leur emprunt, Chuckie cherche un moyen de se faire du fric facilement.

Avec son esprit bagarreur, qu’il traine devant lui pour son travail mais aussi dans sa sphère personnelle, Jake pleure le départ de Sarah, sa copine. Comme il plait à la gent féminine, il se retrouve à guetter les signes des jeunes femmes qui s’intéresseraient à lui, comme Mary, la jeune serveuse du pub. Chuckie a un physique ingrat, bedonnant mais  sa vie change le jour où il tombe amoureux de Max, une jeune américaine d’une beauté évanescente, fille d’un diplomate assassiné.

Leur vie coule entre recherche de l’âme sœur et survie dans une ville en pleine crise économique, rythmée aux battements des attentats à la bombe, qui ne les étonnent plus. A la limite, leur jeu consiste à déterminer où la bombe a bien pu exploser, à la force du son qui leur parvient. La vie de Chuckie change le jour où il a l’idée de passer une petite annonce pour vendre des articles sexuels, qui lui permet de ramasser plusieurs dizaines de milliers de livres.

Cette chronique de vies de trentenaires dans une ville en souffrance est juste une étoile dans un ciel noir. La volonté de l’auteur de prendre comme personnages des habitants simples, et ce centrer l’intrigue sur les amours de ces deux jeunes gens s’avère d’autant plus efficace quand il s’agit d’aborder des scènes extrêmement fortes, autant par les émotions qu’elles transportent que la violence qui en est induite.

Le ton n’est jamais larmoyant, ou triste à pleurer ; c’est même tout le contraire. Tout en auto-dérision, l’auteur excelle dans l’humour noir et cynique, tout en ayant des répliques décalées et cinglantes, typiques de l’humour irlandais. Si on peut penser que le mode de vie et de pensée de ces jeunes est irresponsable, détaché de toute réalité, il faut plutôt y voir une nouvelle génération des années 90 qui refuse d’adopter les combats de leurs aînés, et qui veut enfin vivre.

 Pour autant, chacun des personnages va exprimer ses opinions et donner lieu à des passages d’une lucidité fantastique par la simplicité avec lesquelles elles sont exprimées. On y trouve par exemple ce paragraphe à propos des attentats qui tuent des innocents : « C’était la politique de cour de récréation. Si Julie frappe Suzie, Suzie ne frappe pas Julie en retour. Suzie frappe Sally à la place. »

L’histoire se déroule comme tous les grands romans populaires et possède un souffle et une force inoubliable, quasiment universelle, et tous les personnages résonneront longtemps en nous ; en particulier ce terrible chapitre 11 qui, au milieu d’une période calme, entre soirées au pub et repas familiaux, va décrire un attentat qui va impacter nos petits groupes. Et il est bien difficile de ne pas pleurer en le lisant.

C’est aussi un roman sur l’amitié, plus forte que tout, la loyauté au-delà des clivages de territorialité, de nationalité ou de religion, de règles de vie, de fierté, de parents pris dans la tourmente mais toujours là en soutien, d’amour bien sur, toujours plus fort que tout. Et le nombre de passages que j’ai envie de partager est énorme. Je vais mettre ce roman à coté de mon lit pour relire quelques passages comme ceux que je vais partager :

« C’était Poetry Street. C’était le Belfast bourgeois, plus feuillu et plus prospère qu’on ne l’imagine. Sarah avait trouvé cet endroit et nous y avait installés pour mener notre vie arborée dans notre quartier arboré. Chaque fois que ses amis anglais ou sa famille nous avaient rendu visite, ils avaient toujours été déçus par l’absence de voitures calcinées ou de patrouilles militaires dans notre large avenue bordée d’arbres. De la fenêtre du bas, Belfast ressemblait à Oxford ou Cheltenham. Maisons, rues et gens avaient l’apparence cossue de revenus confortables. »

Ou encore :

« Et comme d’habitude, le ton est monté – le ton montait toujours dans les bars de Belfast. L vieille recette usée : La démocratie constitutionnelle, la liberté par la violence et les éternels droits de l’homme. Autrefois, nous discutions de femmes nues, mais au bout de quelques années, chacun de nous a cessé de croire aux mensonges des autres (…) Je veux dire que, pour lui (Chuckie), l’histoire et la politique étaient des livres posés sur une étagère, et Chuckie ne lisait jamais. »

Allez, une dernière sur l’efficacité des paramilitaires protestants :

« Malgré tous les mythes grand-guignolesques de protestants assoiffés de sang, ils n’arrivaient pas à la cheville des catholiques. Pourtant, Chuckie pensait que  leurs opérations étaient plus simples que celles des autres. La complexité politique ne leur convenait pas. Ils voulaient terroriser les catholiques. Et ils les terrorisaient en tuant des catholiques. Chuckie avait toujours eu le sentiment qu’ils excellaient en ce domaine. »

Coup de cœur !

Mauvaise graine de Nicolas Jaillet

Editeur : Manufacture de livres

Nicolas Jaillet est un auteur suffisamment rare pour que l’on se penche sur ses romans quand ils sortent. J’avais adoré La maison, et la couverture de ce roman m’a fait penser à Nous, les maîtres du monde, où il faisait une incursion dans le monde des super-héros. La jaquette est explicite sur le contenu : Quand Bridget Jones rencontre Kill Bill … mais pas seulement.

Quand Julie se réveille, ce matin-là, elle se rend compte qu’elle est dans sa salle de classe, dans laquelle elle exerce le métier d’institutrice. Impossible de se rappeler ce qu’elle a fait la veille. Ah oui, hier, c’était un repas avec ses trois copines, Céline, Magali et Aurélie, accompagnées de leurs copains Samy, Jigé et Patrick. Elles sont sympas, les copines, elles lui avaient trouvé un prince charmant pour la soirée, un dénommé Kevin. Mais Julie ne veut pas qu’on lui impose un mec, et puis, le gus se fait pressant. Alors, elle plante la fourchette dans la main baladeuse puis s’enfuit.

Les trois copines sont dans la cour de récréation et Julie essaie de les éviter. Pourtant, cela va être compliqué de les éviter toute la journée. Elle ne va quand même pas rester dans la salle de classe. Le soir, Magali la retrouve avec des livres qu’elle a empruntés à la médiathèque. Elles discutent, ne trouvent pas normal qu’elle ait des absences ; probablement une question d’hormones. Et puis, ses règles ont du retard. Alors Julie fait à tout hasard un test de grossesse … qui s’avère positif, super positif. Le problème, c’est qu’elle n’a pas fait l’amour depuis un certain temps, longtemps … ou alors elle ne se rappelle pas.

C’est la première fois que je lis un roman pareil, qui ne ressemble à aucun autre. Le début de ce roman ressemble à ce que l’on appelle un roman feel-good, enfin, j’imagine, puisque je n’en ai jamais lu. Avec beaucoup de dérision, d’humour décalé et cash et de vivacité, Julie nous apparaît comme une jeune femme qui s’éclate, qui boit beaucoup et a des absences qui ne l’inquiètent pas. Nicolas Jaillet ne s’embarrasse pas de psychologie de supermarché, peu importe la raison pour laquelle elle se remplit d’alcool fort, c’est un fait.

Et puis les personnages secondaires, l’entourage apparaît petit à petit pour créer le décor. Toute la première partie du roman bénéficie de ce rythme de dingue pour nous transporter dans le monde Julie jusqu’à ce retournement de situation : la grossesse. Va commencer alors pour elle la quête du possible potentiel père, puisqu’elle a choisi dès le début de garder le futur enfant.

Il faudra attendre la moitié du roman pour voir apparaître des signes inquiétants puis des événements inexplicables. Il faut bien se rendre à l’évidence, Julie a des super-pouvoirs qu’elle va découvrir petit à petit. Julie se transforme alors devant nos yeux en un mélange entre Super Jaimie et Wonder Woman, en passant par des scènes qui rappellent Matrix ou Kill Bill.

De roman Feel-Good, on passe à un hommage aux comics (comme Nicolas Jaillet l’avait fait dans Nous les maîtres du monde), et aux films populaires américains. Et la transition est si bien faite qu’on ne se pose aucune question, et qu’on continue à prendre un grand plaisir à la suivre, la Julie, dans ses aventures. Nicolas Jaillet a dû s’amuser comme un fou à écrire cette histoire, et sa folie jubilatoire est contagieuse. Et finalement, les super-héroïnes de notre société ne sont-elles pas les femmes enceintes ?