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Au scalpel de Sam Millar

Editeur : Seuil

Traducteur : Patrick Raynal

Cela devient une bonne habitude : tous les ans, nous avons droit à la toute nouvelle aventure de Karl Kane, le personnage de détective récurrent de Sam Millar. Et personnellement, j’adore !

Un homme s’approche d’une maison et pénètre à l’intérieur. Sur son visage trône une cicatrice en forme de Z, d’où son surnom Scarman. Il sortit de sa camionnette un tapis, dans lequel est enroulé un fardeau. Il met le tout sur son épaule et entre dans la maison, quand quelque chose en dépasse : La main d’un enfant, celle de Tara.

Karl Kane essaie de dormir. Essaie car il est harcelé par des cauchemars, comme toujours. Son portable sonne. C’était Lipstick, la jeune prostituée qui lui a sauvé la vie. Elle l’appelle au secours depuis une chambre d’hôtel Europa. Un dénommé Graham Butler de Londres l’a frappée et veut lui faire des choses qu’elle ne veut pas. Karl débarque à l’hôtel, entre dans la chambre et dérouille Butler à coups de pieds dans la figure. Lipstick arrive à l’arrêter avant qu’il ne le tue. Puis Karl ramène Lipstick chez lui.

Scarman a observé la maison depuis quelque temps. Cette famille est composée d’ivrognes et de deux enfants. Ce qui l’intéresse, c’est la jeune fille Dorothy. Il attend que les parents soient abrutis par l’alcool avant de pénétrer dans la maison et de prendre la jeune enfant endormie au chloroforme. Puis il fait exploser la maison avec les bonbonnes de gaz entassées juste à coté.

Ce matin là, Naomi, la superbe secrétaire et amante de Karl lui demande de recevoir un homme pour une affaire. Son nom est Tommy Naughton. Il demande à Karl d’enquêter sur l’incendie de la maison de sa fille suite à l’explosion de bouteilles de gaz. La police conclut à un accident arguant que les parents ont du oublier d’éteindre leurs cigarettes en s’endormant. Sauf que les parents ne fument plus.

Les enquêtes de Karl Kane entrent dans la grande tradition des détectives de la littérature policière. Sam Millar y a ajouté sa patte, son originalité, en ayant créé un personnage noir et violent, en réaction à la violence de son environnement et de la société. A cela, il faut ajouter ce style si direct qui frappe sèchement comme des directs au foie, et un art des dialogues qui sonnent toujours justes.

Si on y trouve les obsessions de l’auteur, liées aux années de prison qu’il a passées en Irlande et une phobie de l’enfermement, la force évocatrice des descriptions en font une source de tension et d’angoisse pour le lecteur. Cette nouvelle enquête de Karl Kane ne fait pas exception à la règle, même si ici, Kark Kane va se retrouver personnellement impliqué dans son combat face à Scarman.

Au sens strict du terme, il ne s’agit pas d’un thriller, mais bien d’un roman noir violent, qui montre plus qu’il ne dénonce, le fait que l’on libère des cinglés assassins. Dans ce cas-là, l’auteur aurait pu faire apparaître son héros comme un justicier qui corrige les erreurs de la société, mais Sam Millar est bien plus intelligent que cela, nous proposant une fin qui ravira tout le monde, adeptes de romans noirs ou moralistes.

Il n’en reste pas moins que la peinture de la société reste toujours aussi noire et désespérante, même si ce n’est pas le sujet principal de l’enquête. Et par rapport aux précédentes enquêtes, le ton y est plus sur, les rebondissements nombreux, et l’humour hilarants, surtout dans les dialogues entre Karl et Naomi. Je trouve d’ailleurs que les romans de Karl Kane se rapprochent de l’univers de Jack Taylor, et ce n’est pas pour me déplaire. Bref, cet épisode est annoncé comme le meilleur de la série à ce jour, et je confirme : c’est excellent.

Les précédentes enquêtes de Karl Kane sont :

Les Chiens de Belfast

Le Cannibale de Crumlin Road

Un sale hiver26

En mémoire de Fred de Clayton Lindemuth

Editeur : Seuil

Traducteur : Patrice Carrer

Après Une contrée paisible et froide, qui était un formidable roman noir, je ne pouvais que m’intéresser à la deuxième parution en France de cet auteur. On retrouve cette même narration dure et sèche et les mêmes paysages américains. Après le Wyoming, Clayton Lindemuth nous emmène dans une petite ville de Caroline du Nord. Le roman commence comme ça :

J’ai approché la lampe de la tête de Fred. Ses yeux étaient injectés de sang, tuméfiés, et je l’ai contemplé quelques instants en me demandant si j’aurais le cran de l’achever si ça devenait nécessaire.

Fred a dit : « Si tu réglais plutôt leur compte aux ordures qui m’ont lâchement jeté dans l’arène ? »

Baer Creighton vit seul, dans sa maison au milieu des bois. Il se dirige vers la maison de Joe Stipe, qui organise des paris lors de combats de chiens. Joe Stipe dirige tout ce qui rapporte de l’argent, de l’alcool à la drogue, en passant par ces combats sanglants. Un de ses gars a du kidnapper le chien de Baer et Fred le chien s’est fait massacrer mais a quand même trouvé la force de revenir à la maison en sale état. Ceux qui ont fait ça vont devoir payer le prix fort. Sa venue chez Stipe n’est pas bien accueillie, mais il reviendra.

Baer distille le meilleur alcool de la région. C’est probablement pour cela qu’il est encore en vie. Il a le don de savoir quand quelqu’un ment, puisqu’il ressent comme une décharge électrique. Et il entend son chien parler. Cela rend sa vie solitaire moins dure. Et puis, il doit défendre son alambic contre des attaques des hommes de Stipe qui veulent le détruire. Dans cette petite ville perdue au milieu de nulle part, c’est une véritable guerre de tranchée à laquelle ces hommes se livrent.

Baer écrit des lettres à son ancienne amoureuse, Ruth pour qui il ressent encore de l’amour presque trente ans après. Après avoir épousé Larry, le frère de Baer, elle est partie, laissant derrière elle une fille Mae. Baer passe souvent voir Mae et ses gosses qu’elle a eus avec le fils du shérif Cory, qui est le petit dealer du coin. Il constate que Cory frappe toujours sa femme et lui donne de l’argent pour subvenir aux besoins des enfants. Dans cet enfer sur Terre, Baer va devoir faire respecter les règles, ses règles.

Comme dans son précédent roman, nous sommes plongés dans une petite ville, comme si elle était perdue au milieu de nulle part. Les hommes et les femmes semblent vivre en totale autarcie. Ce petit monde comporte tout ce que l’on peut trouver en termes de sauvagerie et Baer survit au milieu de tous. Chacun a sa fonction, chacun a son commerce et ceux qui ne participe pas au système de trafic sont les plus pauvres.

Cette vision de la société est profondément pessimiste. Ce monde est fait de violence ou comme diraient les Romains : Panem et circenses. Au milieu de ce microcosme, Baer produit la meilleure gnôle et tout le monde lui en achète. Et tout le monde l’envie. Ces rivalités engendrent de nombreux conflits, comme des sortes de combats de rues, comme des guerres de gagne-terrain, de gagne-pain. Si Stipe fait office de parrain local, Baer fait office de contre-pouvoir. Il ne cherche pas à prendre le pouvoir mais juste à vivre de son alcool, qu’il revend à prix d’or. Et malheur à ceux qui s’opposent à Stipe.

La plupart des chapitres sont écrits à la première personne, l’intrigue étant racontée par Baer. Certains chapitres sont à la troisième personne quand il s’agit de voir les troupes de Stipe fomenter leurs actions, ce qui est plus critiquable à mon gout. Si le rythme est plutôt lent, il ressort du style de Clayton Lindemuth une sorte de fascination dans la façon qu’il a de décrire les émotions de Baer ou les scènes d’action. D’un cran au dessous de son précédent roman à mon avis, il montre une vision noire de la société américaine comme savent le faire les nouveaux auteurs américains. Et la morale de cette histoire, Œil pour œil, dent pour dent, s’avère finalement le seul moyen de survie dans ce monde animal, ce monde de brutes dirigé par la force et les armes.

Ne ratez pas le coup de cœur de l’ami Claude.

 

Récit d’un avocat d’Antoine Bréa

Editeur : Seuil

La collection Seuil Policier change de nom et devient Cadre Noir. Si le visuel des couvertures devient plus commun, car on était habitué au titre séparant par le milieu deux photos, je dois dire que les nouvelles couvertures sont très réussies. Et on commence par un petit roman, une novella d’à peine 100 pages.

Quatrième de couverture :

En 1996, la cour d’assises du Jura condamne deux réfugiés kurdes, Ahmet A. et Unwer K., à trente ans de prison pour l’un, à la réclusion à perpétuité pour l’autre, pour faits de viol aggravé, assassinat en concomitance, tortures et actes de barbarie sur la personne d’Annie B., une jeune aide-soignante. Seize ans plus tard, le narrateur, jeune avocat souffreteux, se voit chargé par une vieille amie de porter assistance à « ce pauvre Ahmet » qui purge toujours sa peine à la prison de Clairvaux. Celui-ci craint d’être expulsé vers la Turquie après sa libération, ce qui selon lui le condamnerait à une mort certaine. Pas tout à fait sûr de ce qu’on exige de lui, notre narrateur prend connaissance du dossier, sans savoir qu’il met ainsi le pied dans une affaire qui va très vite le dépasser.

Si Récit d’un avocat débute à la manière d’un rapport juridique, le roman glisse rapidement vers une enquête sous le signe de l’inquiétante étrangeté, pour ne pas dire de l’angoisse pure. Bien au-delà du fait divers, ce sont des questions politiques qui émergent : les zones de guerre au Proche-Orient, Daech, l’éternel conflit entre l’État turc et les rebelles du PKK, la migration des populations qui en découle. « “Les sociétés ont les criminels qu’elles méritent”, observait en son temps Lacassagne. Se doutait-il que la corporation des criminels peut être assez large pour englober ceux qui les jugent ? » Toujours sur le fil entre fiction et réalité, Antoine Brea signe ici un thriller juridique implacable.

Mon avis :

Ce roman est un sacré coup de force. En une centaine de pages, avec des chapitres ne dépassant que rarement les 2 pages, avec un style littéraire sans dialogue, l’auteur nous fait entrer dans la psychologie d’un homme qui est devenu avocat après avoir été fonctionnaire. D’un naturel effacé, c’est une vieille dame qui correspond avec des prisonniers qui l’alerte sur le cas d’Ahmet. Elle lui annonce que s’il est expulsé, il se fera assassiner en Turquie, son pays d’origine. Il va alors transformer son métier, sa fonction en sorte de mission divine, et donner libre cours à sa folie latente.

Le début du roman s’avère très descriptif, comme un compte-rendu analytique d’une enquête. Et c’est cette façon très froide, très clinique, très factuelle, qui va nous faire entrer dans le personnage. Et si on peut penser que ce roman est trop court, c’est bien son format qui en fait un roman coup de poing. Car une fois commencée, on ne peut plus s’arrêter.

Le plus fort dans cette histoire, c’est qu’Ahmet est bien coupable, qu’il a bien violé, tué et massacré cette pauvre fille avec son complice, et que l’on pourrait se demander pourquoi il continue cette quête. Puis la force du style de l’auteur nous amène à ne pas nous poser la question, mais à le suivre, aveuglément et en toute confiance.

Ce n’est qu’après avoir lu la dernière page, la dernière ligne que l’on se réveille d’n cauchemar que l’on n’a pas vu venir, et on se dit que l’on a fait un sacré voyage dans l’esprit d’un jeune homme solitaire que l’absence de contacts sociaux a rendu malade. Un sacré coup de maitre pour un roman décidément bien particulier et pas comme les autres. Noir.

Ne ratez pas l’avis de Yan 

Duel de faussaires de Bradford Morrow

Editeur : Seuil

Traducteur : Philippe Loubat-Delranc

Rien qu’à lire la quatrième de couverture, j’avais envie de lire ce livre : Plonger dans le monde des faussaires, qui plus est dans le monde des flasificateurs de dédicaces, c’est pour tous les amoureux de livres un vrai régal. Ce fut le cas.

« On ne retrouva jamais ses mains. »

C’est ainsi que démarre ce roman et tout tient en une phrase.

Le narrateur nous situe le contexte, celui des collectionneurs de livres. Adam Diehl en était un célèbre. Il fut retrouvé assassiné chez lui et son corps atrocement mutilé. Le narrateur le connaissait bien, puisqu’il était son ami et beau frère. Tous les deux aimaient les livres, les originaux de grands auteurs tels que Conan Doyle, Faulkner, Yeats et bien d’autres. Dans leur domaine, ils sont peu nombreux, et finissent par tous se connaitre. Mais la brutalité de ce meurtre a ébranlé la communauté des collectionneurs.

Le père du narrateur était un collectionneur émérite. Sa passion avait pour objectif de sauver ces œuvres originales pour sauvegarder la culture. Sa mère lui a appris à écrire et lui faisait faire des boucles et des boucles, tant et si bien qu’il avait acquis une grande habileté de ses mains. La tentation était bien grande de passer à la falsification des œuvres anciennes, ce que le narrateur fit bien vite, jusqu’à en faire son « métier ».

Le narrateur connaissait Adam Diehl et devint amoureux de sa sœur Meghan dès qu’il la vit. Entre méfiance et soupçons, les deux hommes ne se sont jamais vraiment aimés. Et le narrateur réussit malgré tout à se marier, tout en soupçonnant son tout nouveau beau-frère d’être un concurrent dans le domaine de la falsification. Entre la douleur de la perte d’un être cher et le métier de faussaire, les rebondissements vont vite survenir et compliquer la vie du jeune couple.

Après la première phrase remarquablement bien trouvée et qui jette un froid, l’auteur revient à plus de calme. Nous ne sommes pas dans un roman d’action, encore moins dans un livre gore. Nous allons plutôt avancer dans une ambiance feutrée, celle des bibliothèques et des boutiques poussiéreuses des collectionneurs. Certes, l’arrivée d’Internet et des boutiques en ligne évite de se déplacer dans ces boutiques. Et on se rend compte que cela facilite grandement le commerce illicite d’œuvres falsifiées.

Avec son style posé, calme, explicite, l’auteur nous invite à entrer dans ce microcosme obscur, qui ne s’affiche jamais au grand jour. Il nous montre aussi que c’est un petit monde où tout le monde se connait et où tout un chacun se méfie de son prochain. Cela ressemble beaucoup au monde des acheteurs de bijoux, au monde des receleurs, bref au monde des truands.

Après cette présentation qui va prendre un tiers du livre, on peut s’attendre à ce que le narrateur cherche le coupable de l’agression de son beau-frère. Le mystère ne sera jamais levé, ou du moins pas complètement, même si on a des pistes vers la fin du livre. En tous cas, le roman se transforme rapidement vers un harcèlement du narrateur qui va vite devenir une obsession, pour sauver sa vie et celle de son couple.

Si je dois vous donner une dernière argumentation qui vous décidera à plonger sur ce livre, c’est que le style de l’auteur reste toujours énigmatique, n’en disant que le minimum, nous plongeant dans la psychologie du personnage principal avec ce que cela comporte de zones d’ombre. Et si je vous dis que ce roman est le premier de l’auteur traduit en France, et qu’il en a écrit six autres, alors on est en droit d’espérer d’autres excellents romans à venir. Et ça, c’est rudement chouette.

Ne ratez pas les avis des amis Claude et de Bobpolar

 

Le chouchou du mois de septembre 2016

Oyez, oyez, braves gens ! Regardez mon étal de polars, il y en a pour tous les goûts ! Il vous suffit de choisir en fonction de ce que vous avez envie de lire !

Il me parait normal de mettre en avant mon coup de cœur du moment, mon coup de cœur de l’année 2016, même si celle-ci n’est pas terminée. Cartel de Don Winslow (Seuil) n’est pas un roman extraordinaire, il est exceptionnel. Faisant suite à La griffe du chien, roman devenu culte, cet auteur arrive à nous offrir un voyage en enfer, passionnant de la première à la dernière page. Et à nous montrer le dessous des cartes concernant le trafic de drogues et les luttes de pouvoir au niveau mondial.

Dans la catégorie Oldies but excellent goodies, je ne peux que vous conseiller La bête qui sommeille de Don Tracy (Folio). Outre la dénonciation du racisme, ce roman d’une modernité époustouflante est capable de vous faire ressentir la haine d’une foule en colère. C’est une expérience qui vous le détour, voire plus.

Et si vous cherchez des frissons, mâtinés d’humour, ne cherchez plus ! La proie des ombres de John Connoly (Pocket) est fait pour vous. Cette septième enquête de Charlie Parker est une grande réussite.

Les amateurs de romans policiers pourront tester un nouvel auteur et un nouveau personnage de juge récurrent avec La revanche du petit juge de Mimmo Gangemi (Points). Ce roman fait preuve d’une grande originalité dans la forme et nous présente l’omniprésence de la mafia dans le fond. Très très intéressant !

Et si vous essayiez le dernier roman de Megan Abbott ? Avant que tout se brise (Editions du Masque) est un régal de suspense familial, nous décrivant avec beaucoup de justesse et de subtilité la psychologie d’une mère de famille, aveuglée par les talents de sa fille ainée. Ou bien, vous pouvez lire Mauvaise compagnie de Laura Lippman (Toucan), roman psychologique aussi qui aborde avec beaucoup de talent l’aspect de la présomption d’innocence.

Pour ceux qui veulent du thriller, essayez donc En douce de Marin Ledun (Ombres Noires) et je vous garantis que vous serez surpris. Car le roman se révélera au bout du compte un vrai roman social, dont je ne suis pas prêt d’oublier la dernière phrase.

On peut aussi carrément changer d’univers. Je vous propose donc un un roman de science fiction, basé sur le voyage dans le temps. Dans L’homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu (Le Belial), on y aborde une vraie réflexion sur la façon d’aborder l’Histoire, au travers d’un rappel des horreurs perpétrées dans l’Unité 731.

Et pourquoi pas faire le grand saut ? Dans Ne sautez pas ! De Frédéric Ernotte (Lajouanie), cette histoire qui repose sur la personnalité de Mathias, un homme comme vous qui se découvre une responsabilité dans la société en aidant les associations humanitaires. Un roman attachant.

Le titre de chouchou du mois revient à Sur les hauteurs du mont Crève-Cœur de Thomas H.Cook (Seuil), pour sa faculté à nous faire revivre la vie dans un petit village du sud des Etats Unis en 1962, et pour cette conclusion surprenante, sans oublier le style subtil et inimitable de ce grand auteur que j’adore.

Je vous donne rendez vous le mois prochain. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

Cartel de Don Winslow

Editeur : Seuil

Traduction : Jean Esch

Attention, coup de cœur, gros coup de cœur, énorme coup de cœur !

J’ai bien peur que ce billet s’adresse à ceux qui ont lu La griffe du chien. Pour les autres, dépêchez vous de rattraper votre retard, car Cartel en est la suite, et c’est un MONUMENT ! La griffe du chien fait partie de mon Top 10 de tous les livres que j’ai pu lire, et c’est forcément avec un peu d’appréhension, de crainte, que j’ai commencé cette lecture. Je dois dire qu’il y avait aussi un peu de peur, celle de trouver ce roman bien, mais sans plus, de ternir ce fantastique livre qu’est La griffe du chien.

Il n’en est rien. Cartel se révèle au niveau de son prédécesseur, sans se répéter ou paraphraser l’épopée précédente. Alors que La griffe du chien racontait l’ascension inéluctable du trafic de drogue, approuvé par les Etats Unis, à travers un duel devenu personnel entre Art Keller et la famille Barrera, entre 1975 et 2000, Cartel raconte la guerre civile (ou presque parce que non reconnue comme telle) qui a ravagé le Mexique. Il balaie donc la période qui va de 2004 à 2012.

Le livre s’ouvre sur une liste plus de 200 personnes, 200 journalistes qui sont morts pour avoir enquêté ou parlé des événements qui se sont passés au Mexique pendant son écriture. Comme entrée en matière, ça plombe l’ambiance et après avoir lu Cartel, on comprend que Don Winslow a voulu rendre hommage à tous ces gens qui luttent pour informer, qui veulent faire éclater la vérité, en relatant les faits.

2004, au Nouveau Mexique. Art Keller a quitté la DEA et s’est reconverti en apiculteur dans un monastère. Pour tenter d’oublier son passé, sa vie, mais aussi pour fuir.

2004, San Diego. Adan Barrera, l’ancien roi de la drogue, passe 23 heures par jour dans sa cellule. Son avocat vient lui annoncer la mort de sa fille Gloria, atteinte de Lymphangiome kystique qui engendre une malformation de la tête. Adan veut assister aux obsèques à tout prix. Il demande à son avocat de négocier sa présence contre des informations sur les cartels mexicains. Au retour de l’enterrement, Adan Barrera promet la tête d’Hugo Garza, le leader du cartel du Golfe, à la condition d’être extradé dans une prison au Mexique.

Dans la prison de Puente Grande, Adan organise sa cellule avec un coin bureau et a même droit à une cuisine individuelle avec cuisinier. Il reprend le métier, organisant les transports et recevant toutes les informations sur ses ordinateurs personnels. Il met la tête d’Art Keller à prix, pour deux millions de dollars, car il veut avant tout éliminer son pire ennemi. Dans la nuit de réveillon, il organise une rébellion et en profite pour s’échapper.

Art Keller a été prévenu par deux agents de la DEA. Sa tête est mise à prix. Alors, il reprend la fuite, changeant tous les jours d’hôtel, abattant de jeunes drogués qui lui courent après. Mais la fuite n’a qu’un temps. Il se résigne à retourner voir Taylor, son ancien chef à la DEA, et lui propose ses services pour arrêter Adan Barrera. Car c’est avant tout une question d’honneur et de survie.

Après quelques dizaines de pages pour introduire l’histoire, Don Winslow entre dans le vif du sujet, ou plutôt il nous plonge brutalement dans le Mexique des années 2000, un pays livré aux cartels de la drogue, qui se font la guerre entre eux, engendrant un massacre (et je pèse mes mots !) qui s’apparente plus à un génocide qu’à une guerre civile. Chaque région étant détenue par un cartel, les combats deviennent une guerre de territoire, chaque camp se construisant une véritable armée de milliers de tueurs sanguinaires, chaque camp étant soutenu soit par la police municipale, soit la police fédérale, soit par l’armée. Bref, chaque événement est l’occasion d’engendrer une vague de crimes dont les innocents sont plus nombreux au sol que les coupables eux-mêmes.

Cartel, c’est un livre de fou, qui réussit à nous faire vivre de l’intérieur cette situation inédite d’un pays qui a perdu le pouvoir face au crime organisé comme des armées de mercenaires, des soldats sans aucune humanité.

Cartel, c’est un livre qui vous montre que derrière les horreurs, derrière les compromissions, derrière les corruptions, derrière les hypocrisies des grands pays industrialisés, il y a des hommes et des femmes qui se battent pour vivre, car ils veulent vivre honnêtement.

Cartel, c’est un livre qui démonte tous les mécanismes, toutes les décisions prises si haut au sommet de tous les états (de la Maison Blanche à l’Europe) qui soit disant font tout pour lutter contre la drogue, mais qui en sous-main facilitent le trafic par l’ouverture des frontières pour laisser passer des camions ou des bateaux remplis de cocaïne.

Cartel, c’est un gigantesque roman de guerre politique et économique, comme un énorme jeu de plateau où chacun avance ses pions, fait des alliances avec ses ennemis d’hier pour mieux récupérer une région ou mieux trahir un ami d’hier, tout cela au nom du pouvoir et non de l’argent, puisqu’ils sont immensément riches et ont placé leur argent dans les entreprises industrielles mondiales.

Cartel, c’est un livre qui prend votre tête pour la plonger dans le sable du désert, où sont enterrés des milliers de personnes ; pour vous emmener dans un trajet de bus quand une bande armée débarque et tire dans le tas, qui vous montre que l’on peut élever des enfants de 11 ans et en faire des machines à tuer.

Cartel, au-delà du souffle épique et de son incroyable densité, c’est aussi des personnages, tous plus sublimes les uns que les autres ; qu’ils soient du bon coté ou du mauvais, ils sont tous à vos cotés, ils vous montreront leur vie, leur logique. Au premier rang d’eux, il y aura des femmes, formidables de courage (Marisol en particulier) qui vont reconstruire un village ; il y aura des journalistes grandis par leur courage et à l’espérance de vie si courte ; il y aura des policiers corrompus, des paysans, des barmen, des caïds, des mercenaires, des enfants, et tant de morts.

Cartel, c’est avant tout un grand, un énorme roman, qui se base sur une documentation impressionnante, qui arrange les faits pour faire avancer son intrigue et qui débouche sur une scène finale de feu d’artifice. D’ailleurs, je remercie Damien Ruzé pour m’avoir signalé ce site qui lui relate la situation du Mexique : http://www.borderlandbeat.com/. Parce que, ne croyez pas que c’est fini. La guerre de la drogue est d’ors et déjà perdue. Et les responsables de la situation mexicaine sont aussi à chercher de l’autre coté de la frontière.

Cartel, c’est tout simplement ma meilleure lecture de 2016.

Coup de cœur !

Ne ratez pas les avis des amis Jean-Marc et Yan.

 

Sur les hauteurs du Mont Crève-Cœur de Thomas H.Cook

Editeur : Seuil

Traducteur : Philippe Loubat-Delranc

Le dernier roman en date de Thomas H.Cook, que j’adore pour son talent et sa subtilité à faire revivre des époques passées est une merveille de roman social et s’intéresse aux années 60, dans le Sud des Etats Unis. Suspense et surprises au rendez vous !

« Voici le récit le plus tragique qu’il m’ait été donné d’entendre. Toute ma vie, je me suis évertué à le garder pour moi. » Ainsi commence ce roman, ainsi parle Ben Wade …

Cette histoire dramatique nous est contée par Ben Wade, médecin à Choctaw, une petite ville d’Alabama où il a passé toute son enfance. Quand il était jeune, il aidait son père à remplir les rayons de l’épicerie. Puis, il a fait ses études au lycée de Choctaw avant de poursuivre ses études de médecine ailleurs. Ben se rappelle l’année scolaire 1961-1962, celle qui a tout décidé de son avenir.

Ben a toujours été un très bon élève. C’est pourquoi le directeur a pensé à lui pour devenir le rédacteur en chef du journal du lycée, le Wildcat. Ben accepte cette charge et quand il en parle à Luke Duchamp, son meilleur ami, celui-ci lui dit qu’on lui a forcé la main. Ben s’en défend, arguant que cela allègera la charge de Mlle Carver qui s’en occupait jusqu’à maintenant. En tous cas, Ben espère rehausser le niveau intellectuel du journal.

Cette année là, une nouvelle élève est arrivée du Nord, de Baltimore Kelli Troy. Bien qu’elle fût de nature discrète, tout le monde la remarquait grâce à ses cheveux blonds, ses yeux bleus. Tout la différenciait car elle venait du Nord, d’une grande ville et était élevée seulement par sa mère. Tout cela alimentait les on-dit, mais personne n’aurait pu imaginer ce qui allait se passer en cette année 1962.

A la fin de l’année 1962, on a retrouvé le corps de Kelli en haut du mont Crève-Cœur. C’est Lyle Gates qui a été arrêté et accusé pour ce méfait, un jeune à la réputation de violent. Ben avait remarqué Kelli, il ressentait de l’attirance pour elle, surtout parce qu’elle venait d’ailleurs. Quand elle vint lui proposer un poème pour le Wildcat, ils devinrent amis et collaborateurs pour le journal …

A chaque roman de Thomas H.Cook, je me laisse embarquer par cette façon de poser un personnage, une situation, un événement dramatique et de dérouler son intrigue en insérant intelligemment des scènes du passé qui vont donner de l’épaisseur à l’ensemble. Ben Wade est un personnage foncièrement bon, reconnu et apprécié dans sa petite ville de Choctaw. Et pourtant un événement le mine. A partir de ce début si simple, Thomas H.Cook nous décrit un homme « adulé » mais si triste à l’intérieur. Et, au début, on croit à une bluette sur un amour de jeunesse …

Mais c’est mal connaitre cet auteur, ce grand auteur, manipulateur né. Ce début d’histoire lui donne l’occasion de revenir en 1962, dans le sud des Etats Unis, où finalement, l’égalité entre blancs et noirs n’est qu’un mirage. Certes, vu de loin, tout se passe bien, mais en réalité, certaines petites remarques, certaines attitudes, ou même la présence de si peu de noirs au lycée viennent montrer subtilement au lecteur que la réalité est plus moche que ce que l’on imagine.

Thomas H.Cook navigue avec une telle facilité dans la description de ce petit microcosme, qu’on a l’impression de faire un voyage dans le temps. L’apparition de Kelli, jeune fille passionnée pour l’égalité des chances vient certes mettre de l’huile sur le feu, et on en vient à regretter que l’auteur situe ses origines dans le Nord, car je trouve qu’il n’était pas utile de grossir le trait dans ce roman là. Vous avouerez que c’est un bien petit reproche !

Ami lecteur, que tu connaisses ou pas Thomas H.Cook, sache que ce n’est pas un roman revendicateur, ni même un roman témoignage, même s’il en a tous les atours, mais avant tout une belle histoire avec de beaux personnages, des mystères opaques et une fin … franchement, je croyais m’attendre à tout sauf à ça ! Après avoir tourné la dernière page, je me suis dit : « Avec tous les livres que j’ai lus de cet auteur, je me suis encore fait avoir ! ». Excellent, une fois encore c’est excellent. Lisez ce roman, vraiment !