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Les visages écrasés de Marin Ledun (Seuil Roman Noir)

Voici mon premier roman de Marin Ledun, dont j’avais très envie de lire un livre, et je profite de la sélection pour le prix 813 pour commencer par un roman noir, très ancré dans la réalité sociale actuelle. Au passage, je remercie Holden de l’excellent site Unwalkers qui me l’a donné.

Vincent Fournier a la cinquantaine, il est marié et a deux enfants. Il a été balloté de postes en postes avant d’atterrir sur une plate forme téléphonique à répondre aux exigences des clients et d’essayer de vendre quelques forfaits téléphoniques supplémentaires. Car les objectifs sont difficiles à atteindre voire impossibles à réaliser. Il a fait une tentative de suicide et va de plus en plus mal.

Il a rendez-vous avec le docteur Carole Matthieu, qui est médecin du travail. Elle connait mieux que n’importe qui la situation des salariés, leur mal-être, leur difficultés au quotidien, et l’inhumanité qui règne dans cette entreprise. Une fois de plus, Vincent lui déclare qu’il ne dort plus, qu’il n’en peut plus. Alors elle consigne dans son rapport qu’il doit obtenir un arrêt de travail.

A la fin de son travail, elle prend sa voiture, mais s’arrête quelques pâtés de maisons plus loin, revient sur le site de l’entreprise, armée d’un pistolet, et retrouve Vincent, étourdi par le médicament qu’elle lui a injecté. Elle presse le révolver contre son menton, et suicide Vincent, pour soulager ses souffrances autant que pour dénoncer les conditions de travail qui règnent dans cette entreprise.

Ce roman a été écrit avec toute la passion et l’envie de montrer et démontrer une vision du monde du travail d’aujourd’hui. Clairement, le sujet tient à cœur à Marin Ledun, et il nous le fait sentir au travers de cette histoire de médecin du travail. Il a clairement écrit une intrigue sans concession, montrant la loi de l’objectif inatteignable et des gains optimaux, au détriment de l’humanité.

Tous les personnages y passent, grâce à une personne qui les connait mieux que tout le monde, le médecin du travail, qui recueille tous les petits maux, les petites pensées, les petits soucis, les grandes désillusions, les grandes luttes pour rester en vie selon la nouvelle philosophie : travailler pour vivre. Comme Marin Ledun a travaillé dans ce monde de standard téléphonique, il nous le fait vivre par le petit bout de la lorgnette.

Et quoi de mieux que de nous le décrire par les yeux d’une personne dérangée, stressée, à bout, qui fait partie de l’entreprise sans pour autant en faire partie ? Quel génie d’avoir choisi ce médecin qui au travers de son mal-être veut soulager les salariés qui souffrent ? Ecrite à la première personne, il nous fait pénétrer dans la psychologie de ce médecin du travail, à la fois docteur et complice des objectifs de cette entreprise.

La seule réserve que j’apporterais à ce roman, c’est son style haché qui colle mal avec la personnalité du docteur ; j’aurais aimé des phrases plus construites qui donneraient à montrer l’éducation et le dilemme de la personnalité du médecin. Et puis, j’y ai trouvé une certaine répétition sur certains messages tels que « les objectifs sont inatteignables » qui apparait plusieurs fois. Malgré cela , il est écrit sur la quatrième de couverture : « Un roman noir à offrir de toute urgence à votre DRH », ce qui est accrocheur; il faut que tout le monde le lise, alors lisez le !

L’homme inquiet de Henning Mankell (Seuil Policiers)

Voici donc le dernier tome des enquêtes de Kurt Wallander, ce qui n’est pas une surprise pour le lecteur, puisque c’est affiché sur la couverture. J’aurais mis un peu moins d’un an à attaquer ce roman, plus par appréhension que par envie.

Wallander est sur la fin de sa vie professionnelle, il a décidé de quitter Ystad et de s’acheter une maison à la campagne. Comme il n’aime pas être seul, il a aussi adopté un chien, Jussi. Enfin, sa fille Linda a enfin trouvé l’amour en la personne de Hans von Enke et cette union va donner naissance à une petite Klara. Wallander va donc se trouver un nouvel objectif : vivre pour sa petite fille.

Wallander va être invité à l’anniversaire du père de Hans, Hakan, ancien commandant de la marine, ayant officié dans les sous marins. Hakan et Wallander se lient tout de suite d’amitié, et ils s’isolent dans la bibliothèque. Hakan se confie alors sur son passé et sur une étrange affaire où des sous-marins russes ou polonais ont pénétré les eaux territoriales suédoises, avant qu’un ordre haut placé leur permette de s’enfuir et disparaitre.

Hakan s’interrompt tout en sous entendant qu’il expliquerait cette étrange décision de laisser partir des sous-marins ennemis. Peu de temps après, Hakan disparait à son tour. L’inquiétude est à son comble pour Hans, son fils. Louise, la mère de Hans reste très calme. Wallander ne peut s’occuper de cette affaire puisqu’elle est hors de sa juridiction mais il aide les policiers du coin comme il peut. Puis c’est au tour de Louise de disparaitre. Wallander, en arrêt maladie, va donc poursuivre l’enquête.

C’est une enquête particulière à laquelle nous convie Henning Mankell, aux prises avec le monde de l’espionnage avec tous ses faux semblants, toutes ses fausses pistes ; et finalement un roman d’espionnage n’est pas très éloigné d’un roman policier. Comme d’habitude, il y fait une grande part aux personnages et à leur psychologie fouillée, et aux grandes qualités de Wallander de noter toutes les petites remarques, tous les petits indices qui vont le mener à une vérité.

Mais c’est aussi et surtout un roman sur la vieillesse, sur un homme qui a peur de devenir comme son propre père, peu aimable et irritable, qui a peur de mourir, alors que sa petite fille vient de naitre, qui a peur de l’inconnu, lui qui cherche la lumière de la vérité. Des petits maux incessants, aux incidents, sans oublier les pertes de mémoire, Wallander se regarde dépérir, lentement, et Mankell, en cela, est d’une cruauté telle qu’il est difficile pour nous, fans, de le voir finir comme ça.

C’est d’autant plus difficile que nous aimons ce personnage tellement humain, qui se rappelle ses enquêtes précédentes, qui revoit ses amis qui vieillissent aussi, et j’ai trouvé ce dernier roman presque inhumain. En refermant ce livre, j’en veux à Mankell d’avoir écrit ces dernières phrases, de l’avoir abandonné à une fin tellement actuelle, celle de la vieillesse, et de l’oubli, avec cette cruauté des pertes de mémoire. C’était la dernière enquête de Wallander, un personnage adorablement bougon.

Le silence pour preuve de Gianrico Carofiglio (Seuil Policier)

A ce jour, j’ai lu tous les romans de Gianrico Carofiglio, et beaucoup aimé ceux qui constituent le cycle Guido Guerrieri. Eh bien, le dernier en date, Le silence pour preuve, ne fait pas axception à la règle.

Guido Guerrieri est avocat pénaliste et atteint maintenant l’age de 45 ans. Il a du déménager de son petit bureau qui le logeait sa secrétaire et lui pour un endroit plus grand. En effet, sa secrétaire poursuit ses études de droit, et il l’a embauchée, d’où l’ajout au personnel d’une nouvelle secrétaire et d’une stagiaire, fille d’un de ses amis. Toujours célibataire divorcé, ses passions sont la lecture, le vélo et la boxe.

Guido est le spécialiste des causes perdues, puisqu ‘il travaille surtout sur des affaires de pourvoi en cassation. Un de ses amis avocats lui présente les parents de Manuella. Cela fait 6 mois que Manuella a disparu, et le juge s’apprête à classer l’affaire, faute de pistes. Ils lui demandent de mener une enquête pour relancer la recherche de leur fille.

Guido va donc s’improviser détective privé, lisant tout d’abord les comptes-rendus des interrogatoires de l’enquête, et décide d’aller interroger les proches de Manuella, qui bizarrement, n’ont pas dit grand’ chose aux carabiniers. Et ce qu’il va découvrir est loin d’être tout rose.

Les aventures de Guido Guerrieri sont un peu comme si je rencontrais un ami. Il vient, et me narre sa vie, ses déboires, ses joies, ses peines, ses soucis, ses espoirs, ses regrets. Gianrico Carofiglio écrit d’une façon tellement fluide, que l’on écoute la voix de Guerrieri, un peu lancinante, toujours positive, un peu renfermée, sans jamais hausser le ton, avec cet humour et cette ironie qui font toujours sourire.

Dans ce roman, Guerrieri est un peu moins « Calimero » que d’habitude, un peu plus seul, et beaucoup plus nostalgique, se remémorant des événements du passé. Il joue au détective amateur pour chercher une jeune femme, et s’aperçoit qu’il ne comprend pas cette nouvelle génération, sa solitude, ses fausses amitiés et son manque d’humanisme.

Alors encore une fois, j’ai passé un excellent moment avec mon pote, et je me languis de notre prochaine rencontre. A bientôt, mon pote !

Les leçons du mal de Thomas H. Cook (Seuil Policiers)

Après les lectures géniales de Les feuilles mortes et enthousiastes de Les liens du sang, Thomas H.Cook est un auteur dont je lis tous les nouveaux romans. Voici le dernier en date : Les leçons du mal.

Nous voici donc dans le sud des Etats-Unis, au Mississipi. Jack Branch, devenu un vieil homme, se rappelle sa jeunesse, et en particulier l’année 1954, quand il est revenu dans sa ville natale de lakeland, pour enseigner au lycée une thématique sur le Mal. Il a affaire à une douzaine d’adolescents, et n’hésite pas à illustrer ses propos des pires exemples ayant existé dans l’histoire mondiale.

Un jour, l’une de ses étudiantes Sheila disparaît. Jack pense l’avoir aperçue dans la camionnette de Eddie Miller, un autre de ses étudiants. Eddie n’est autre que le fils du célèbre meurtrier Luther Miller, qui a tué la jeune Linda. Luther a été arrêté, a reconnu les faits et est mort en prison. Alors que l’émotion est grande, que tout le monde pense Eddie coupable, il s’avère que Sheila avait fugué pour donner une leçon à son petit ami avec qui elle s’entend mal.

Jack se sent coupable d’avoir dénoncé un innocent au sheriff Drummond, et va le prendre sous son aile. Alors qu’il donne un devoir à sa classe, à savoir disserter sur un personnage maléfique, Eddie choisit comme sujet de son mémoire son propre père. Jack va aider le jeune adolescent à remonter dans le passé et à enquêter sur un père qu’il a peu connu puisqu’il avait cinq ans au moment des faits.

Thomas H.Cook est un orfèvre et un sacré écrivain. Il prend une situation basique, avec des gens basiques, invente des petites scènes et les insère délicatement, relie le tout avec une ligne directrice basée sur une psychologie sans failles, et ajoute un peu de piment au travers d’un style mystérieux, qui nous amène à toujours se demander où il veut en venir et où il va nous mener. Thomas H. Cook est un super conteur.

Au-delà de toutes ces qualités, les personnages sont d’une grande complexité. Jack est un professeur de grande qualité, issu d’une bonne famille et qui enseigne aux « pauvres », pour les élever dans la société. Eddie, lui, traîne sa vie, lesté d’un poids incommensurable lié à l’exaction de son père qu’il n’a pas connu, il est rejeté, taciturne, méfiant, réservé et il veut percer l’abcès avec ce passé qui lui ronge sa vie et son âme. Ces personnages permettent à Thomas H.Cook d’aborder des thèmes aussi divers que l’héritage familial, la culpabilité, la jalousie, l’éducation, les relations Maître – élève ou les relations père – fils.

Tous ceux qui aiment lire des livres d’action doivent passer leur chemin. Ceux qui aiment lire une histoire avec des personnages consistants se jetteront dessus. Car Thomas H.Cook, c’est quand même le top, cela se lit comme du petit lait (euh, l’expression vient de ma femme !), et même si parfois, on voit les ficelles de l’auteur, ce roman est quand même d’un très bon niveau. J’adore !

Le cul des anges de Benjamin Legrand (Seuil noir)

Voici le deuxième roman que je lis de la sélection automnale de Polar SNCF, d’ailleurs qualifié pour la finale. En lisant la quatrième de couverture, je me rends compte que cet auteur a déjà écrit neuf romans. Ce sera donc une nouvelle découverte pour moi.

Dimitri est un tueur à gages russe qui débarque à Nice avec un contrat à exécuter. Alors qu’il va récupérer ses armes qui sont dans un casier de la consigne de la gare, une jeune femme lui vole le sac tant convoité. Il la poursuit jusque dans le TGV, échappe aux contrôleurs et se retrouve avec cette jeune paumée rebelle dans un palace de Cannes. Après l’avoir entraînée dans le petit casino du palace, il réussit à récupérer son sac.

Lola est une jeune femme de 18 ans qui a un don extraordinaire de physionomiste. Embauchée par le casino de la Croisette, elle fait fureur pour dénicher les joueurs interdits de salle de jeu ou condamnés. Lors d’un règlement de compte, elle reçoit une balle dans la tête, devient amnésique, perd son don mais se découvre une belle voix. Elle devient la chanteuse dans le groupe Le cul des anges.

Lucien est un retraité qui, avec sa femme Raymonde, s’est privé de tout pendant toute leur vie, afin de se payer un appartement dans le sud pour leur retraite. Alors que Raymonde meurt d’un cancer foudroyant, Lucien rencontre Fernand et ils deviennent partenaires de pétanque. Un soir, Lucien entend son voisin maltraiter un enfant, et décide qu’il va lui faire payer.

Edward Valentine est militaire de la Navy en villégiature dans le sud de la France. A coté de ce travail, il a une entreprise de films pornographiques, qu’il dirige avec Henri-Pierre et le Flamand. Il veut faire un dernier grand coup, avant de partir avec la caisse de 10 millions de dollars. Pour cela, il doit se débarrasser de son chauffeur et garde du corps Taylor. Son plan prévoit de lui trancher la gorge et de faire croire à un enlèvement par des terroristes.

Benjamin Legrand a construit son roman sur la base de plus d’une quinzaine de personnages différents, qui n’ont a priori aucun rapport ni contact les uns avec les autres. Mais tous vont se retrouver à un moment ou à un autre sur la même trajectoire. Tout est construit comme une gigantesque toile d’araignée, ou plutôt une feuille de papier que l’on plie, et les gens se rencontrent dans des circonstances plutôt violentes.

Malgré le nombre élevé de personnages, jamais je ne me suis senti perdu. Car tous sont très bien dessinés, avec un passé, un caractère, et une logique face aux événements auxquels ils sont confrontés. Alors on suit cette aventure avec plaisir, où on se sent manipulé dans un scénario diabolique. Je dois dire que je suis envieux devant l’imagination et la construction implacable de ce roman.

Je dois avouer que c’est bien écrit, c’est bien dialogué, c’est superbement bien construit et c’est original comme un bon scénario de film. Le problème, c’est, qu’au-delà de toutes les qualités évidentes de cet auteur, je n’ai jamais été emporté par ce roman. Je l’ai trouvé bon, très bon même, mais j’en suis sorti avec une impression que Benjamin Legrand est passé à coté d’un roman génial. Et je ne sais même pas pourquoi ! Quoiqu’il en soit, j’ai aimé cette histoire à la construction implacable et je suis curieux que ceux qui l’ont lu me disent ce qu’ils en ont pensé. En ce qui me concerne, je lirai sans aucun doute son prochain livre.

Pour la place du mort de Charlie Huston (Seuil Policiers)

Attention, coup de cœur ! Ce roman là, je l’avais noté sur son résumé de quatrième de couverture. Conforté dans mon choix par le billet de l’ami Claude Le Nocher, je l’ai bien vite acheté, puis stocké en attendant que l’actualité se calme. Le voici donc !

C’est l’histoire de 4 copains au début des années 80 : Paul, Hector, George et Andy. Paul est le plus grand, et veut s’engager dans l’armée, pour assouvir sa violence et s’éloigner de son père qui a raté ses études. Hector, mexicain d’origine, est un adorateur de punk rock comme Paul. Pour compléter le groupe, il y a George et Andy, les deux frères : George le grand fainéant et Andy le petit génie des mathématiques. Tous s’ennuient en cet été chaud.

Andy vient de faire une bêtise : il a laissé son vélo dans la rue sans l’attacher. Evidemment, il a été volé, et cela ne peut être que l’œuvre de Timo Arroyo. Celui-ci déboule la rue juché sur le vélo. Timo est le plus jeune du gang Arroyo, qui est composé de Francisco et Ramon, gang qui deale de la drogue au lycée. Lors d’un affrontement de nos 4 comparses avec les Arroyo, ils arrivent à récupérer le vélo.

En guise de représailles, ils décident d’aller cambrioler la maison des Arroyo. Ils fouillent toutes les pièces, découvrent de l’argent dont ils s’emparent, et finissent par tomber sur un laboratoire amateur de fabrication de drogue. Dans un réfrigérateur, ils trouvent des sachets de drogue et Paul s’empare d’un sachet de 500 grammes. Puis, ils continuent par la maison d’un voisin où ils volent des bijoux.

Paul passe un coup de fil anonyme à la police pour dénoncer les Arroyo, et la petite bande débarque chez Jeff, un copain d’école de leurs parents, qui a toutes les combines pour fourguer le résultat de leurs larcins. Seulement, on ne s’improvise pas bandit de grand chemin, surtout quand on a affaire à de vrais truands. Le décor est planté pour lancer la spirale dans laquelle ils vont s’enfoncer.

Le 9 décembre 1980, ma mère entre dans ma chambre pour me réveiller et m’annonce que l’on vient de tuer John Lennon. J’étais au collège et je n’écoutais que les disques des Beatles et de John Lennon. J’ai décidé de rester couché et de ne pas aller au collège. Je ne comprenais pas que l’on puisse tuer un homme, comme ça, sans raison, qui plus est quelqu’un qui prônait la paix. Quelques semaines plus tard sortait Back in black de AC/DC, album hommage à Bon Scott, mort dans sa voiture après une beuverie. Cet album résonnait pour moi comme un cri envers l’injustice de la mort.

Pourquoi cette petite digression ? Parce que les gamins de ce roman vivent par la musique, et que celle-ci est très proche de ce que j’ai écouté. Ce livre m’a fait vibrer dans sa première partie par cette similitude avec ma propre jeunesse, avec ces questions, ces envies, ces sensations, ces réactions envers le monde. Tout ça pour dire que nous avons été jeunes, nous avons fait des conneries, et nous avons tiré les leçons et les enseignements que la vie nous a fait subir.

Ce roman raconte une histoire simple, mais tout sonne juste : les caractères de nos quatre jeunes jusqu’à l’attitude de leurs parents, les situations et les dialogues, la psychologie des personnages sans en rajouter des tonnes, juste par petites touches, leurs rêves juvéniles venant en opposition à la dure réalité vécue par l’échec de leur père ou mère. Ça m’a fait frissonner et a fait résonner une once de nostalgie.

C’est un hymne à tous les parents qui pensent protéger leurs enfants, une symphonie à tous les jeunes qui font des bêtises et apprennent leurs gravités après en voir subi les conséquences. C’est un roman noir, avec cette différence entre la première et la deuxième partie, où d’abord on se prend de sympathie pour eux avant qu’ils fassent un petit tour en enfer, un superbe roman qui nous montre que la vie n’est pas si facile, et que l’expérience s’acquiert au prix de douloureuses épreuves. Avec un suspense haletant et une fin éblouissante, ce roman ne pouvait être qu’un coup de cœur Black Novel décerné haut la main. Vous l’aurez compris, c’est un livre à lire à tout prix.

Orphelins de sang de Patrick Bard (Seuil)

Attention, coup de cœur ! En course pour la sélection Polar SNCF, j’avais choisi ce titre pour son sujet. Je m’étais dit aussi que je connaissais cet auteur, mais en lisant sa bibliographie, je me suis rendu compte que je m’étais trompé. Ce roman sera donc l’occasion pour moi de découvrir un auteur … et quelle découverte mes amis !

Je ne vous conseille pas d’aller à Ciudad de Guatemala, l’une des villes les plus violentes du monde. Victor Hugo Hueso est pompier. Son travail principal consiste à récupérer les cadavres des gens tués par les gangs et de prendre des photographies qui serviront ensuite à la police. Car cette ville est dirigée par la corruption et le meurtre et la police ne peut rien avec leur pauvre 9 mm face aux armes automatiques. Victor Hugo Hueso tient son nom de la passion qu’avait son père pour l’auteur français, dont il n’a d’ailleurs pas lu la moindre ligne.

Il a un rêve ou plutôt un objectif : devenir journaliste professionnel pour les journaux dont les pages regorgent de faits divers sanglants. Parce qu’il est doué et pour l’argent. Il suit des cours à l’université après son macabre travail. Ce matin-là, il est appelé pour un double meurtre de 2 jeunes femmes. L’une d’elles est morte, l’autre est dans le coma avec une balle dans la tête. A leurs pieds, a été abandonné une poupée de Shrek en mauvais état. Apparemment elles se promenaient avec un bébé qui a disparu. Comme Hueso doit faire un article pour valider son cycle universitaire, il va mener l’enquête avec son ami de la police Pastor.

La police n’est pas une priorité pour le Guatemala. Pastor fait partie de la brigade des fémicides, c’est-à-dire le département chargé de résoudre les meurtres de jeunes femmes. Mais le nombre des policiers de cette brigade diminue d’année en année alors que le nombre de meurtre peut atteindre un par heure certains jours.

A l’autre bout de la chaine, il y a Kate et John Mac Cormack. Ils sont américains, habitent à Santa Monica et désespèrent d’avoir un enfant. Ils ont essayé d’adopter un petit Roumain , mais la Roumanie vient de décider d’arrêter toutes les adoptions en cours. John remarque un site internet d’une association qui se propose de faire toutes les démarches pour l’adoption de petits Guatémaltèques en quatre mois. Comme leur jardinier est de cette nationalité, ils vont se lancer dans l’aventure une nouvelle fois …

J’allais commencer mon article par « Magnifique », mais ce n’est pas exactement le terme qui convient pour ce roman. Car le contexte noir et ultra violent ne va pas avec ce terme qui tient de la beauté. C’est plutôt un roman superbe et passionnant et cela pour plusieurs raisons. Tout est maitrisé dans ce livre, du déroulement de l’intrigue au style direct et acéré, de la psychologie des personnages à la vulgarisation de l’histoire du Guatemala. Ce livre plaira à tous, quel que soit ce que l’on cherche, que ce soit une enquête, ou une plongée dans la vie du pays, ou des personnages profonds, ou un suspense prenant.

Patrick Bard ne fait pas de voyeurisme, ne fait pas dans l’extrême, ne montre pas d’esbroufe, ne cherche à nous en mettre plein les yeux. Il nous plonge dans un monde déshumanisé, où la vie humaine n’a plus de valeur, où seul l’appât de l’argent devient une règle de vie. Et Patrick Bard se met au service de l’Histoire, de son histoire, de ses personnages pour mieux nous montrer ce que nous ignorons, ce que nous voulons ignorer. Formidable Hymne à l’humanisme plutôt qu’à l’humanité, ce livre remet férocement nos petites vies à leur petite place, en face de nos grandes responsabilités.

Alors que demander de mieux à un livre qui nous montre la vie des Guatémaltèques de l’intérieur, et le parallèle avec la vie des pays riches, même si ce n’est pas le sujet premier du roman. Pour vous donner une idée de comparaison, bien que je n’aime pas ça, Orphelins de sang est du niveau de Zulu, une analyse sociale et sociologique de l’influence et de l’impact de nos vies de « riches » sur les autres pays dits « pauvres ». Passionnant, indispensable, de quoi largement donner un coup de cœur pour cet excellent roman. Et si je ne vous ai pas convaincu, je ne sais pas comment le dire autrement : Lisez ce roman.

Les raisons du doute de Gianrico Carofiglio (Seuil Policiers)

Il y a des auteurs que je suis, dont j’achète tous les livres les yeux fermés. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais il suffit d’un livre qui me marque pour que je sois fidèle. Carofiglio fait partie de ceux là. Auparavant édité chez Rivages, on m’avait prêté les 2 premiers titres (Témoin involontaire et Les yeux fermés) que j’avais lus aussitôt. C’est pour Les yeux fermés que j’avais eu un coup de foudre. Voici donc la nouvelle enquête de Guido Guerrieri.
Giodo Guerrieri est applelé à la prison de Bari pour défendre un prévenu appelé Fabio Paolicelli, dit Fabio Ray-Ban. Celui-ci a été condamné en première instance pour trafic de drogue. Lors d’un voyage de vacances avec sa femme et sa fille dans le Montenegro, il est arrêté avec 40 kilos de cocaine dans sa voiture. Son avocat, Maître Macri Corrado s’est présenté lui même à Fabio pour assurer sa défense mais il n’a pas fait grand’chose pour le défendre.
Mais Guido connaît Fabio. Quand il était plus jeune, Fabio et sa bande de fascistes avaient agressé Guido pour lui voler sa parka. Comme il avait refusé, Guido s’était fait tabassé dans la rue, dans l’ignorance générale des passants. Par la suite, Fabio avait été impliqué dans l’assassinat d’un communiste sans être inquiété. Quand il rencontre la femme de Fabio, Natsu Kawabata, d’origine japonaise, il prend la décision de défendre un homme qu’il souhaite du fond du coeur voir croupir en prison. Et l’enquête commence.
Pourquoi est-ce que j’aime cet auteur ? Je me suis posé cette question en écrivant cet article.
D’abord, il y a le personnage de Guido. Il a la quarantaine, est divorcé, aime les femmes la boxe et les livres. Ici, il est taraudé par l’envie d’avoir un enfant, mais sa dernière copine en date vient de partir un an pour les Etats Unis. Il a une excellente répartie, mais il a un problème : il ne dit pas toujours ce qu’il pense. Et c’est très bien fait par Carofiglio, car il ponctue ses dialogues de pensées qui souvent n’ont rien à voir avec ce que Guido répond. Et cela donne des passages truculents.
Car l’humour est omniprésent, soit directement car Guido est un personnage humain et foncièrement optimiste, malgré ce qui arrive dans sa vie privée, soit indirectement par des remarques ou des pensées qui sont parfois décalées par rapport à la situation.  Et d’ailleurs, Carofiglio fait partie de ces auteurs qui adorent leurs personnages. Cela se sent à la lecture et c’est pour cela que c’est aussi agréable à lire.
La qualité de l’intrigue est aussi un des arguments forts, mais il y a aussi une véritable autopsie de la justice italienne. Dans ce roman, le sujet est les doutes d’un avocat envers un personnage antipathique et le fait qu’on ne convoque pas un confrère avocat; ça ne se fait pas. Et si, en plus, on tombe amoureux de la femme de son client, cela devient compliqué à gérer.
Enfin, l’écriture est limpide, simple, tellement simple. Parfois, on a droit à des traits de poésie, comme souvent dans la littérature italienne. Mais là où Grisham met son style au service de son intrigue, Carofiglio met son style au service de ses personnages. C’est baeucoup plus prenant et psychologiquement bien plus passionnant.
J’espère vous avoir donné envie de lire Gianrico Carofiglio. Celui-ci n’est pas mon préféré, mais comme tous les bons auteurs, il vaut mieux les lire dans l’ordre en commençant par Témoin involontaire (fous rires garantis) puis Les Yeux fermés (Génial) pour finir par celui ci qui est très bon, avec son humour léger, nostalgique et désenchanté, un excellent portrait d’un quarantenaire en proie à ses doutes et ses cicatrices.

Un jour en mai de Georges P. Pelecanos (Seuil Policier)

Chouette ! Un nouveau Pelecanos ! Depuis que j’ai lu Les jardins de la mort, je suis accro ! Je ne m’y connais pas assez pour juger ce roman par rapport à tout ce qu’il a écrit, alors voici donc simplement l’avis d’un lecteur ignare dans le domaine Pelecanien.

Washington, printemps 72. Ivres et drogués, trois jeunes Blancs, Billy Cachoris, Peter Whitten et Alex Pappas, vont provoquer des Noirs dans leur quartier, en leur jetant une tarte aux fraises. L’affaire tourne mal lorsqu’ils font face aux frères Monroe et à Charles Baker. Peter s’enfuit, mais Billy est tué et Alex y perd presque un œil. James Monroe sera condamné à dix ans de prison.

Trente-cinq ans plus tard, Alex gère le restaurant hérité de son père. Son fils cadet est mort en Irak et son aîné étudie la restauration. De son côté, Raymond Monroe, qui est inquiet pour son fils, soldat en Afghanistan, travaille à l’hôpital Walter Reed où l’on soigne les blessés de guerre. Alex et Raymond se retrouvent. Charles Baker, lui, a passé l’essentiel de sa vie en prison. Pour lui, l’événement de 1972 l’a entrainé dans la voie de la délinquance et il va falloir que Alex et Peter paient d’une façon ou une autre.

Parlons du plaisir ! Le plaisir de rencontrer des personnages vrais, que l’on a l’impression de connaître depuis longtemps, alors que cela ne fait que quelques pages qu’on les côtoie. Le plaisir d’être plongé dans une époque pas si lointaine que cela, mais qui est si décalée. Le plaisir de voir Washington, comme si on y était, sans pour autant avoir des dizaines de lignes de descriptions. Le plaisir d’une bande-son musicale qui aide à nous imprégner de cette ambiance. Le plaisir de dévorer les phrases les unes après les autres sans jamais avoir l’impression de sentir l’auteur travailler derrière.

Alors, je suis époustouflé, abasourdi par la maîtrise de l’intrigue, par le contrôle des personnages, par les détails parsemés ici ou là pour subtilement faire avancer l’histoire. Le parallèle années 1970 – années 2000 est saisissant, les dialogues formidables.

Et derrière toutes ces qualités, outre la cohabitation Noirs/Blancs, c’est le sujet du coupable / victime, du pardon opposé à la vengeance. Le sujet est superbement traité pour ne pas prendre position, rester factuel et laisser le lecteur se faire sa propre opinion. Et c’est bigrement agréable pour nous. Le livre est partagé en deux parties, une en 1972, une en 2007 et entre les deux parties, les agresseurs deviennent les agressés et inversement. Quand on se rappelle que tout est parti d’une bêtise, cela montre bien la poudrière sur laquelle nous sommes tous assis.

Je regrette juste la fin, qui m’a paru un peu tirée par les cheveux. Je trouve que cela fait presque trop moralisateur, après tout ce qu’il nous a décrit. Je n’en dis pas plus, pour ne poas la dévoiler, et cela ne gâche pas le plaisir de ce roman. Ce roman est un excellent roman, une formidable histoire avec de fantastiques personnages. C’est d’ailleurs majoritairement l’avis que vous pouvez lire chez mes copains blogueurs.

SAYA de Richard Collasse (Seuil)

Pour être totalement honnête, si ce roman n’avait pas été sélectionné par Polar SNCF, jamais je n’aurais eu l’idée de lire ce livre. Car le sujet est loin de ce que je cherche dans les romans noirs, ensuite le sujet est classique, enfin cela se passe au Japon et c’est un pays qui ne m’intéresse pas beaucoup. Ce n’est qu’un avis personnel !

Cela se passe donc au Japon dans les années 2000. Jinwaki est un cadre supérieur dans un magasin de luxe et il apprend qu’il va être viré. Tout son environnement s’écroule et il décide de n’en rien dire à sa famille. Sa femme Kaori est une femme au foyer qui dépense tout l’argent que lui ramène son mari. Ils vivent sous le même toit mais ne vivent pas dans la même vie : ils font chambre à part, ils se voient peu, ils ne se parlent pas. Jinwaki rencontre Saya, une jeune étudiante qui se livre à la prostitution pour payer ses études. Cela s’appelle là-bas des rapports subventionnés. Jinwaki et Saya vont bientôt vivre une véritable histoire d’amour, vouée à l’échec.

Ce roman, pardon, ce véritable roman est à nouveau à la limite de plus en plus ténue entre la littérature et le roman noir. C’est plutôt une bonne surprise en ce qui me concerne, et je peux vous dire que je l’ai lu en trois jours. La grande qualité de cet ouvrage est de nous montrer la vie au Japon sans en rajouter, par petites touches, racontée par les personnages eux-mêmes. En effet, les trois protagonistes sont les narrateurs à tour de rôle, et il n’aurait pas été crédible qu’ils rentrent dans des descriptions sans fin de leur vie de tous les jours.

L’écriture est très littéraire, comme si on lisait trois journaux intimes (ce qui est le cas). On a donc très peu de dialogues, très peu de personnages secondaires, très peu de détails psychologiques. Les villes ou les paysages ne sont décrits que si les personnages en ressentent le besoin, s’ils veulent nous faire partager leurs sentiments.

L’autre aspect de ce livre est le décalage entre le besoin de liberté des personnages et le carcan de la société japonaise. Le ton est très libertaire, sexuel parfois, et condamné par tout un chacun. On a l’impression que les trois personnages font ce que tout le monde voudrait faire. Il n’y a pas de descente en enfer, juste une fin inéluctable pour deux amoureux à l’amour impossible qui ne peut que mal se terminer.

J’ai parfois regretté que cela soit un peu plat, mais il y a des moments extrêmement touchants, et l’auteur ne juge pas ces personnes, ne les encourage pas non plus. Et au bout du compte, on ressort de ce livre en ayant l’impression d’avoir passé un bon moment, un très bon moment.