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Chronique virtuelle : Itinéraire d’un flic de Luis Alfredo

Editeur : Ska (Livre numérique)

Les enquêtes du commandant René-Charles de Villemur sont maintenant regroupées dans un seul et unique recueil numérique, chez Ska. Ce personnage hors-norme hors temps va donc trimbaler sa silhouette mitterrandienne à travers cinq affaires. Cette compilation inclut un épisode inédit appelé Emasculation. J’ai donc regroupé mes lectures de chacune d’elles dans un seul billet et vous encourage à aller vous procurer ce livre numérique à moins de 4 euros) pour découvrir une personnalité intéressante, attachante et spéciale.

Pendaison de Luis Alfredo :

Premier tome des enquêtes du commandant René-Charles de Villemur, ce mini roman d’une cinquantaine de pages se lit très rapidement et doit se savourer comme un dessert … ou une entrée en matière. J’avais déjà lu Kidnapping qui comportait un style humoristique. Ici, on est dans une intrigue plus sérieuse.

Quand on appelle Villemur ce matin-là, c’est à cause de la découverte du cadavre d’un homme pendu dans son entrée. On aurait pu penser à un suicide, si ce n’est que le pauvre homme a été émasculé après pendaison. Difficile dès lors de songer à un suicide. Quand Villemur visite la chambre du mort, il n’y trouve que des habits d’homme. La victime serait-elle homosexuelle ? Pour Villemur qui vient de se brouiller avec son ami de cœur Christian, la thèse de l’homophobie est à retenir parmi les mobiles possibles.

Malgré son apparence d’un autre âge, on est tout de suite familier avec ce commandant de police décidément pas comme les autres. Toujours bien habillé, avec son chapeau mitterrandien, il déroule son enquête avec application, recherchant le mobile pour trouver le coupable, pour arriver à une conclusion bien amère. D’une écriture agréable et appliquée, cette enquête est un réel plaisir de lecture que l’on souhaite prolonger de suite.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul 

Sodomie :

Six mois que son amant Christian est parti. René-Charles de Villemur, commandant de police, tombe dans la routine et noie sa solitude dans l’alcool. Quand on lui signale le meurtre d’un boucher, il se rend sur place. La scène du meurtre est étrange : on lui a enfoncé le canon de l’arme dans le cul et tiré à deux reprises. Encore plus étrange, il y a de la vaseline sur les doigts du boucher et sur son anus, ce qui implique qu’on lui a ordonné d’en mettre.

Alors qu’on lui met dans les pattes Patricia Boyer, une journaliste qui veut faire un reportage sur la police, le commandant et son acolyte Octave vont, comme à leur habitude, dérouler leur méthode, faite d’interrogatoire des voisins. Mais quand un deuxième meurtre est signalé le lendemain, exécuté selon la même méthode, la situation devient urgente, et la pression de la hiérarchie plus pressante.

On retrouve ici toutes les qualités de la précédente enquête, un style fluide, des scènes qui s’enchainent vite et des dialogues savoureux. Cette lecture est donc un vrai plaisir de retrouver ce commandant de police bien typé, même si on découvre assez rapidement l’identité du coupable. La conclusion, par contre, vaut le détour à elle-seule.

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Kidnapping :

Le quotidien d’un officier de police est très varié de nos jours. Le commandant René-Charles de Villemur peut passer d’un rassemblement politique à un suicide en passant par la disparition d’une personne. C’est la disparition de Véronique Chérelle qui va l’occuper, rapportée par son adjoint Octave. Celle-ci a organisé un repas avec des amis et elle n’est pas présente, laissant son mari gérer le repas. Parmi les amis, il y a l’influent M. de Saint-Mont. Devant l’inquiétude de l’assistance, Chérelle appelle la police, ce qui va donner à une enquête sous haute tension dès lors que l’on touche aux grands de ce pays.

J’avais déjà lu cette enquête, alors je vous remets mon avis. J’ai découvert à l’envers cette série et je dois dire qu’on peut les lire indépendamment les uns des autres. Il y a un coté suranné dans le style, un coté légèrement décalé et humoristique, voire sarcastique, qui rendent cette lecture passionnante. L’intrigue est simple mais en peu de mots, l’auteur créé des psychologies, une ambiance et c’est du pur plaisir. Pour tout vous dire, j’ai déjà acheté les autres épisodes ! Je pense que j’y reviendrai plus en détail plus tard …

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Eventration :

Après être passé par tous les postes du supermarché, Patrice Rousse en est devenu le chef de la sécurité. Avec son copain Lucien, ils prennent en flagrant délit de belles jeunes femmes, les emmènent dans la réserve pour assouvir leurs besoins sexuels. Quand il s’agit des arabes, il faut plutôt jouer des poings ; une bonne correction n’a jamais fait de mal à personne ! Lucien, de son coté, profite aussi des largesses de Geneviève, la femme de Patrice sans qu’il n’en sache rien.

De son coté, le commandant René-Charles de Villemur n’arrive pas à oublier le départ de son ami Christian et s’enfonce dans une dépression fortement alcoolisée. Quand il apprend le suicide de Patricia Boyer, une amie, son horizon s’assombrit. L’affaire de l’assassinat de Lucien devrait lui apporter une motivation, mais ce n’est pas le cas. Heureusement qu’Octave, son adjoint, est là pour le secouer.

Cette nouvelle, trop courte à mon goût, ressemble à s’y méprendre à une enquête de l’inspecteur Columbo, dans sa construction. Pendant plus d’un tiers de cette histoire, l’auteur va nous présenter le contexte sans toutefois nous présenter le coupable. Le ton est définitivement plus noir, plus désespéré et on est loin de la dérision présente dans les autres enquêtes. Cela prouve que Luis Alfredo est doué dans tous les genres.

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Emasculation :

Cet épisode n’est disponible que dans la compilation regroupant les quatre autres enquêtes.

Depuis l’affaire relatée dans Pendaison où une victime fut assassinée et émasculée, René-Charles de Villemur discute chez lui avec ses amis Joan Nadal et Patrick Fonvieux d’une série de meurtres visant des homosexuels. Comme ils ont lieu dans une autre juridiction, le commandant n’est pas en charge de l’enquête.

Il est plus de cinq heures du matin quand le téléphone sonne. C’est Octave, son adjoint qui l’informe que le commandant Villote souhaite le joindre. Ce dernier vient de découvrir sur une plage proche de Bordeaux un nouveau cadavre, celui de Christian, son ancien amant que René-Charles a du mal à oublier. Une lettre adressée à René-Charles lui rappelle l’affaire de la mort de Victor Ferran, celle relatée dans Pendaison …

La boucle est bouclée avec cette enquête qui fait référence à la première. On retrouve évidemment avec grand plaisir les personnages qui parcourent ces affaires, et j’ai été étonné de la proximité que j’ai retrouvée avec eux. Ils sont tellement bien dépeints sans en rajouter qu’ils en deviennent des proches.

Le sujet aborde des croisades d’un autre temps, celles d’éliminer ceux qui ne sont pas comme le commun des mortels. Les victimes sont des homosexuels et l’auteur aborde ce sujet avec suffisamment de recul pour laisser le lecteur être horrifié par la connerie humaine. D’ailleurs, quand on lit certains messages sur les réseaux sociaux, on se dit que la réalité pourrait bien dépasser la fiction.

Il n’en reste pas moins que ce premier (que j’espère ne pas être le dernier) est complet et représente une série de très bons romans policiers populaires. D’ailleurs, en parlant de série, je verrai bien ces cinq enquêtes adaptées en série télévisée car tous les ingrédients sont présents pour passionner les masses, des sujets abordés aux personnages passionnants. Avis aux amateurs !

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Reflux de Franck Membribe

Editeur : Ska (Numérique) ; Horsain (Papier)

Je n’avais plus entendu parler de Franck Membribe depuis Coup de foehn ; c’était édité chez Krakoen en 2011. Cette année, il nous revient avec un thème évoquant les racines de tout un chacun dans un roman intrigant et attachant.

Un homme se réveille tout nu sur la plage  de Malu Entu (Mal du Ventre), une île au large de la Sardaigne ; il vient d’être vomi par la mer. Un hélicoptère vient le chercher et une infirmière lui demande s’il va bien. Elle s’appelle Enza. Elle lui apprend qu’il est le seul survivant après le passage d’un tsunami sur ce morceau de terre qui dépasse à peine du niveau de la mer.

Dans le lit d’hôpital, à Cagliari, sa fiche d’identité indique qu’il est inconnu. Enza vient le voir et elle lui montre un journal qui le décrit comme l’unique survivant du tsunami. Mais il ne se souvient de rien. Comme il semble en bonne santé, il doit quitter l’hôpital, et Enza lui propose de prendre une chambre que loue Maddalena, sa mère ; il y sera au calme, loin des journalistes et des curieux.

Enza se propose de l’aider. Au consulat, elle déniche une liste de ressortissants français. A priori, il ne reconnait aucun nom parmi les six hommes et six femmes. C’est le lendemain qu’elle lui annonce qu’il s’appelle Edwin Salmantin, grâce à une caisse en plastique étanche retrouvée sur une plage. Il serait banquier et travaillerait en Suisse. Un peu plus tard, ses certitudes sont remises en cause : sur le marché, quelqu’un l’accoste pour qu’il lui dédicace un livre : Berlin express de Daniel Wantmins.

Pour un romancier, partir d’un personnage amnésique est à la fois un sujet casse-gueule mais aussi un formidable potentiel pour revisiter son passé. Dès les quarante premières pages, on se laisse bercer par la douce musique de l’auteur, par cette légèreté dans le ton qui donne une vraie fluidité à la lecture. Et ces quarante premières pages nous mettent mal à l’aise car on ne sait qui est réellement ce Monsieur X ni où l’auteur veut nous emmener.

Le roman commence avec un Monsieur X, puis passe à Edwin Salmantin, pour semer le doute dans nos esprits. C’est suffisamment intrigant pour que notre attention soit accrochée, et l’impression ne nous lâche pas, puisque l’auteur décide de passer au personnage d’Enza et de nous plonger dans un roman choral, donnant la parole aux deux personnages principaux à tour de rôle. Si le principe est connu, il est remarquablement bien utilisé ici et forme comme une danse, entre ces deux personnages qui vont se tourner autour, avancer, reculer, pour creuser un passé qui semble fuir Edwin.

Et plus le roman avance, plus le thème du roman s’affirme : l’importance de notre mémoire et de nos racines. De la recherche de l’identité d’Edwin va s’ajouter celle d’Enza, et ces virevoltes vont se compléter, se soutenir, et bâtir les deux piliers de ce roman. Peut-on ignorer ses racines ? Surement pas. En quoi peuvent-elles influer sur notre avenir ? Peut-on changer de vie et réparer nos erreurs passées ? Voilà les questions posées par Franck Membribe, des questions qui lui tiennent à cœur, et auxquelles il répond avec passion et sensibilité, sans en rajouter, avec une belle subtilité et émotion.

Ska cru 2020 :

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures. Tous ces titres et plus encore sont à retrouver sur le site de Ska : https://skaediteur.net/

Canon de Max Obione :

Après la représentation du Karnas Circus, Monsieur Zompani se précipite dans la loge de Rosa, la femme canon avec du champagne pour la féliciter. Il profite surtout du fait que l’amant de Rosa Wladimir est en train de démonter les gradins pour obtenir ses faveurs. Les enfants sont les témoins de ce drame pendant lequel Zamponi va perdre un œil. Ce sont des jumeaux siamois attachés par le dos qui partagent les organes et ne peuvent donc être séparés par une opération chirurgicale.

Max Obione est au meilleur de sa forme en évoquant les petits cirques dans une époque non déterminée. Cette nouvelle qui évoque les freaks chers à Harry Crews ont plus de sentiments et sont plus émouvants que les gens normaux. Il aborde aussi le drame que j’appellerai le « With or Without you », en référence à la superbe chanson de U2, pour déboucher sur une fin qui m’a fait pleurer. Juste magnifique.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Deux heures à tuer de Gaëtan Brixtel :

Ce jeune auteur bigrement doué nous propose de passer, le temps d’une nouvelle, deux heures dans un esprit malade, entre paranoïa et schizophrénie. Les deux heures représentent le laps de temps entre le sandwich du midi et l’ouverture de la médiathèque. Entre temps, il imagine des scènes sanglantes où il se débarrasse de ses nuisibles à lui, jusqu’à ce que ses pilules d’anxiolytiques ne fassent leur travail. Une nouvelle tout simplement hallucinante dont Paul Maugendre a dit aussi tant de bien ici :

http://leslecturesdelonclepaul.over-blog.com/2020/04/gaetan-brixtel-deux-heures-a-tuer.html

Eva de Roland Sadaune :

Samo et Willys vivent la belle vie en tant que petits dealers, roulant dans de belles voitures, évoquant les grands auteurs de hard-boiled américains. Samo, le narrateur, aime emmener Eva dans ses balades mais ce qu’il nous raconte est loin de la vérité.

Roland Sadaune joue sur les registres rêve / réalité, nous projetant dans de grands espaces avant de rétrécir violemment l’horizon possible. La chute comme tout bonne nouvelle, est brutale et cruelle, donnant une bien belle lecture.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Rabbit run de Gaëtan Brixtel :

Vincent est un chômeur solitaire qui garde un contact social grâce à son amie Adélie. Elle lui propose de prendre un animal de compagnie, pas un chien, ni un chat mais plutôt un lapin. Il l’appellera Gustave. Et bientôt Vincent va reporter son inquiétude sur l’animal, oubliant son mal-être.

Hasard de la vie, nous avons aussi pris un lapin pour animal domestique. Et quand j’ai lu le début de cette nouvelle, j’ai retrouvé les premiers instants de l’arrivée de notre lapin, puis sa progression au fur et à mesure qu’il grandissait. Je me suis forcément identifié à Vincent, même si je suis moins gaga que lui de la bête. Et je ébahi par la justesse et la façon de raconter cette histoire. Gaëtan Brixtel a un vrai talent : celui de vous glisser et cajoler dans un cocon tout doux et chaud avant de vous allonger d’une belle claque. C’est encore le cas ici : la chute est aussi brutale que cruelle.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Dragon noir de Stéphane Kirchacker :

Roro a pris l’ascenseur social pour échapper à la cité des Lilas, et obtenir un diplôme d’architecte. Roro et Juliette, c’est le coup de foudre depuis quelque temps, et il voudrait bien l’épouser. Mais son père, le Comte, issu d’une lignée royale s’oppose à cette union contre nature. Quand Juliette se fait enlever, poussée de force dans une BMW, le comte fait appel au prétendant puisque les ravisseurs viennent de cette cité maudite.

Stéphane Kirchaker réussit le tour de force d’écrire un polar en forme de conte des Mille et une nuits, aussi romantique que chevaleresque. Vous trouverez au détour d’une cité malfamée, des fées, des trolls, des nains et des elfes. Vous y trouverez aussi de l’action, et surtout de l’humour. Tout ça en 12 pages sur ma liseuse. Quand je vous dis que c’est un tour de force, c’est une formidable réussite.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

La viande hurle de Jeanne Desaubry :

Martine travaille dans une usine du Nord de la France. Elle n’est pas gréviste, contrairement aux ouvriers qui bloquent l’entrée, ou même son père qui a passé sa vie sur les chaines. Elle veut juste passer inaperçue, que personne ne voit son ventre qui grossit. Elle veut oublier celui qui lui a fait subir ça.

Avec une économie de mots remarquable, Jeanne Desaubry présente un drame, malheureusement commun, entre viol et harcèlement sexuel, d’autant plus horrible que l’on est plongé dans ce quotidien des ouvriers de façon réaliste. Et la chute de cette nouvelle est conforme à la noirceur de l’histoire.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

En mon cœur ces racines de Valérie Allam :

Sous son hangar de tôle, ce vieillard aveugle raconte sa vie, ses souvenirs, ses regrets au petit Kouakou, si sage, si patient. Il se rappelle Khadija, son amour de jeunesse qu’il a perdu le jour où il est parti rejoindre la France.

D’une tendresse et d’une sensibilité rare, Valérie Allam raconte une vie, deux vies, des vies en une dizaine de pages. Plantant son décor sous un abri au toit de tôle, la pauvreté du lieu fait ressortir la puissance des sentiments et des rendez-vous ratés.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Ciel rouge de Jean-Hugues Oppel :

Maurice G. brûle le bitume sur l’autoroute de nuit. A bord de sa Fuego, Max une peluche pleine de drogue et un corps dans le coffre. En musique de fond, du rock, du hard, à fond la caisse. Max doit se vider et faire le plein. Pause pipi caca dans une station habitée. Pour son malheur.

Quel plaisir de retrouver Jean-Hugues Oppel et son style haché. De morceaux de phrases, des mots mis bout à bout pour mieux faire ressentir le mouvement, l’action, le rythme et le stress. Cette nouvelle est digne des meilleurs films d’action. Un must !

Je suis un génie de Stanislas Petrosky :

Doté d’un quotient intellectuel hors-norme, avec un coefficient de 170 sur l’échelle de Wechsler, le narrateur n’a jamais connu l’amour. Il est malheureusement atteint de déformation congénitale, comme Elephant Man. Alors il se consacre à la mise au point de prothèses commandées par le cerveau. Mais la désillusion est au bout de la route.

Cette nouvelle est juste incroyable : être capable de faire de la vulgarisation scientifique comme si un génie vous parle. Et la lecture en devient tellement simple que l’on entre dans le jeu, jusqu’à arriver à une chute mémorable, pleine de hargne et de haine.

Soudain partir de Frédérique Trigodet :

Caroline, jeune femme quarantenaire, a vu grandir ses enfants, les a vus quitter la maison et se retrouve avec son mari qu’elle nomme monmari. Passionné de Formule 1, il s’assomme de télévision avant de se coucher tôt, alors qu’elle est insomniaque. Alors, sur le balcon, elle regarde les bateaux partir …

Cette nouvelle aurait plus sa place dans une collection littéraire que chez Noire Sœur. Car nous nous trouvons là en face d’un texte toute en émotion, subtil et introspectif sur une femme qui, à un tournant de sa vie, se pose des questions quant à son avenir. Elle a été une bonne mère ? Soit. Mais après ? Avec une plume descriptive et magnifique, l’auteure nous prend dans ses serres et nous immerge dans les questionnements d’une mère à la recherche de questions et de la figure de son père.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Super N de Jeanne Desaubry :

Léa et Sandrine sont deux sœurs. Elles ont une idée pour se payer leurs courses au Super N. Emprunter le gosse de la voisine et planquer dans la poussette leurs emplettes. Mais le vigile du Super N veille au grain. Et il est prêt à profiter de la situation.

D’un fait divers, l’auteure en tire une nouvelle bien noire qui dégénère vers la fin. Ecrite avec beaucoup de recul, voire de froideur, c’est une plongée ignoble dans le quotidien des pauvres gens.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Point de fuite de Jeanne Desaubry

Editeur : Ska (Numérique) ; Horsain (Papier)

Je n’avais pas lu de roman de Jeanne Desaubry depuis l’excellent Poubelle’s girls. Jeanne m’a permis de lire en avant-première son tout nouveau roman et je l’en remercie. Ce roman sortira en version numérique chez Ska et en version papier chez Horsain.

Ce roman aborde la période 1980-1981, quand Coluche s’est porté candidat pour les élections présidentielles. J’avais 14 ans à l’époque, je ne m’intéressais pas à la politique mais j’ai vécu l’après crise pétrolière, la hausse du chômage, les manifestations, les magouilles de Giscard, et cet espoir (chez les ouvriers) d’une candidature de gauche. Et puis, il y avait Coluche, cet humoriste non conformiste, provocateur interdit à la télévision. Pour moi, sa candidature était une blague, et vu notre situation familiale, cela ne faisait pas rire à la maison. On ne plaisantait pas avec la fonction présidentielle, à l’époque. Par contre, les médias ont largement couvert la mort de son régisseur, René Gorlin, et je m’en rappelle parfaitement.

Ce roman commence le 23 novembre 1980, et Marie, l’amante de René est inquiète de son absence. Elle est enceinte de 7 mois et cela ne ressemble pas à René de la laisser aussi longtemps sans nouvelles. Elle fait le tour de la troupe de Coluche pour savoir s’ils sont au courant de quelque chose mais elle revient bredouille. Deux jours après, deux policiers se présentent chez elle et son monde s’effondre.

On lui apprend, en effet, que le corps de René a été découvert dans un terrain vague de banlieue, assassiné de deux balles dans la nuque. Comme un vulgaire mafieux. Elle se retrouve totalement abasourdie et est bousculée entre les interrogatoires et le rejet des proches de René. Surtout, elle ne comprend pas et se rend compte qu’elle ne connaissait pas l’homme avec qui elle vivait, avec qui elle va avoir un enfant.

Avec ce roman, prenant comme base de départ un fait divers connu, Jeanne Desaubry nous offre un roman puissant, émotionnellement fort. Comme elle le dit (ou l’écrit) en prologue, Tout est vrai et tout est faux. Et la question que je me pose est : quelle importance que ce soit vrai ou faux ? Les émotions que j’ai ressenties, les larmes que j’ai versées, la rage qui m’a tenaillée le ventre, la compassion qui m’a serrée la gorge, elles sont vraies.

Le roman nous propose de suivre Marie, amante et concubine de René, enceinte de 7 mois. René a une femme, Dany et deux enfants. Marie sait tout cela mais ne s’est jamais posée de questions sur ce qu’il a fait par le passé, ses magouilles, ses trafics. Elle sait juste qu’il est régisseur pour le comique qui compte, et qu’elle accueille comme un pur plaisir sa présence, quand il n’est pas en tournée. Ou ailleurs, car elle ne sait pas où il passe ses journées. Seuls comptent pour elle les moments passés ensemble.

Elle est d’autant plus étonnée, quand elle apprend sa mort, ressemblant à celle d’un mafieux qui a trahi la cause. Elle prend de plein fouet le déni de la troupe qui entoure Coluche, elle souffre lors des interrogatoires de la police car la seule réponse qu’elle peut leur donner est : « Je ne sais pas ». Et forcément, ceux-ci ont du mal à la croire. Et ce n’est pas le soutien et le mutisme de ses parents qui vont la soulager. Bien qu’entourée, elle se sent jugée sans raison, accusée au lieu d’être soutenue dans son épreuve.

C’est un portrait de femme aux abois, comme une biche prise dans les phares d’une voiture, c’est le portrait d’une femme en souffrance, qui place son malheur d’aujourd’hui avant son bonheur d’être mère de demain. Ce sont surtout toutes ces phrases si justes, si vraies, qui font mal au cœur, qui nous mettent à sa place sans que l’on ne puisse rien y faire. Le personnage de Marie est simple, juste humain, ne voulant qu’une chose : retrouver son amour, puis comprendre, puis expliquer.

De cette simplicité, Jeanne Desaubry a juste tiré le plus important : celui des sentiments. Elle a créé une connivence, un lien entre son personnage et le lecteur, évitant des scènes qui vous en mettent plein la vue, pour se concentrer sur ce qu’elle pense, sur ce qu’elle est. Cela pourrait tourner au larmoyant, mais la retenue et la subtilité en font un roman poignant, de ceux qui nous donnent envie de hurler. C’est juste magnifique, d’une force qui emporte tout, de celle à laquelle on ne peut pas résister. C’est une démonstration de la puissance de la littérature, le roman le plus fort émotionnellement de 2019 pour moi.

Ne ratez pas les avis de l’Oncle Paul et de mon ami Jean le Belge

Chronique virtuelle : Ska cru 2019

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures. Tous ces titres et plus encore sont à retrouver sur le site de Ska : https://skaediteur.net/

Cercueil express de Mouloud Akkouche

Mohamed est devenu humoriste en France. Quand on lui apprend que sa mère est malade, il ne songe qu’à retourner au pays, l’Algérie, pour la voir. Mais des extrémistes ont juré de lui faire la peau à cause de certaines phrases dans son spectacle. C’est son fils ainé qui a l’idée : il n’a qu’à faire le voyage enfermé dans un cercueil.

Même si le sujet peut prêter à rire, et si on peut aisément imaginer une comédie avec ce thème, c’est avec beaucoup de délicatesse et de finesse que Mouloud Akkouche nous raconte cette histoire. On y passe facilement de la comédie à l’émotion en passant par la rage en une vingtaine de pages. Cette nouvelle est l’illustration parfaite de la façon de raconter une histoire simplement.

Kidnapping de Luis Alfredo :

Le quotidien d’un officier de police est très varié de nos jours. Le commandant René Charles de Villemur peut passer d’un rassemblement politique à un suicide en passant par la disparition d’une personne. C’est la disparition de Véronique Chérelle qui va l’occuper, rapportée par son adjoint Octave. Celle-ci a organisé un repas avec des amis et elle n’est pas présente, laissant son mari gérer le repas. Parmi les amis, il y a l’influent M. de Saint-Mont. Devant l’inquiétude de l’assistance, Chérelle appelle la police, ce qui va donner à une enquête sous haute tension dès lors que l’on touche aux grands de ce pays.

Quelle idée de démarrer par l’épisode 3 de cette série ! Je découvre donc bien tard cette série et je dois dire qu’on peut les lire indépendamment les uns des autres. Il y a un coté suranné dans le style, un coté légèrement décalé et humoristique, voire sarcastique, qui rendent cette lecture passionnante. L’intrigue est simple mais en peu de mots, l’auteur créé des psychologies, une ambiance et c’est du pur plaisir. Pour tout vous dire, j’ai déjà acheté les autres épisodes ! Je pense que j’y reviendrai plus en détail plus tard …

Baiser du soir de Gaëtan Brixtel

Léa se rappelle ses deux grands parents qui se sont aimés durant toute leur vie. Ils ont toujours montré un visage avenant, humoristique, pas sérieux. Le grand père en particulier racontait à Léa toute jeune ce qu’on ne dit qu’aux grandes personnes. Et ça énervait le père.

Je ne peux vous en dire plus sur cette nouvelle de 12 pages qui sent bon le vécu. Sous la forme d’une chronique familiale, il additionne les anecdotes pour mieux cerner la psychologie des personnages et surtout enfermer le lecteur dans ses bras de lettres. C’est une bouffée d’émotion intense jusqu’à la chute d’une noirceur sans pareille. L’une de mes nouvelles favorites de cet auteur.

Contrat de chair de Mathilde Bensa :

Victorine quitte Le Havre au mois d’aout 1863 à bord de l’Isis, à destination de Port-de-France. Orpheline, elle avait été désignée parmi d’autres pour repeupler la Nouvelle Calédonie. Chenepa est canaque et a donné cinq enfants à Baptiste mais trois seulement ont survécu à la terrible fièvre ; elle se retrouve supplantée par Victorine. Victorine aura une fille Marie. C’est 13 ans plus tard que le drame va se jouer.

Cette nouvelle est surprenante par sa concision, nous insérant dans un monde inconnu, dans une famille inconnue et nous fait vivre une horreur comme il en existe tant. Si encore une fois, cela me parait court, c’est bien parec que cette plume expressive est très addictive et qu’on aimerait qu’elle nous raconte d’autres histoires plus longuement.

Lola de Louisa Kern

Comme une lettre, cette nouvelle nous raconte des souvenirs, des itinéraires, des regrets sur un homme qui a vécu les barricades, qui a fait de la prison et s’aperçoit vingt ans plus tard qu’il a raté sa vie. A mon avis, c’est un peu court, et pourtant ces phrases regorgent d’émotions brutes.

Dur à avaler de Stéphane Kirchacker :

En principe, quand il n’y a pas de corps, il n’y a pas de meurtre. Le capitaine Ludovic Grelier interroge une danseuse de boite de nuit habillée en geisha. Il veut savoir où peut bien être Maître Xavier Rochard. Il est loin d’imaginer ce qui a bien pu se passer, très loin, trop loin. Comme quoi, il faut se méfier des apparences.

Cette nouvelle policière prend une tournure plutôt classique, mais en respecte tous les codes. Un lieu, une description sommaire, des dialogues bigrement efficaces, une scène importante qui change tout, et surtout une fin ENORME. En même temps que je découvre un nouvel auteur, je découvre un nouveau talent. Un conseil : ne ratez pas cette nouvelle !

Le fils de Gaëtan Brixtel :

Le retour du fils prodigue … enfin, pas tout à fait. Dans une famille comme toutes les autres, le père est à la retraite et taille sa haie l’été. La mère sourit tout le temps. Le fils, c’est Vincent Deschamps, et il est de retour pour quelques temps … ou pas. Il retrouve ses copains d’avant, sa copine et ses souvenirs. Il est heureux mais aussi profondément désespéré, alors il prend des anxiolytiques. Beaucoup …

Portrait d’un jeune désœuvré, cyclothymique ou bipolaire, sans avenir, sans espoir, qui passe de la joie simple à la noirceur de son âme désespérée, cette nouvelle arrive à nous recréer une ambiance de village, une vie de famille, ses souvenirs, ses photos, ses secrets en tout juste un peu plus de 20 pages. C’est juste parfait, il y a un équilibre entre la narration et le parti pris de l’auteur d’avoir choisi de raconter son histoire en basculant entre le Je et le Il, pour montrer les états d’âme de Vincent. Petit à petit, cette histoire bascule dans le noir, l’horreur, l’inimaginable. C’est juste magnifique.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Il est à noter que l’Oncle Paul a chroniqué quasiment tous ces titres. Allez donc y fouiller !

Le pari de Gaëtan Brixtel :

Vincent et Anne sont deux adolescents. Elle semble avoir besoin de protection, lui veut la protéger. Quand ils se retrouvent seuls, elle lui propose un bain de minuit. Mais il fait froid, il fait nuit, et cette nuit va faire mal.

Comme une scène de film, décrite avec tant de justesse, cette nouvelle en devient vite une scène de torture. Et si la fin est indécise, pour notre plus grand plaisir, elle devient vite une tranche de vie amère, de celles que l’on n’oublie pas. Il y a comme un air de nostalgie, de regrets derrière ces lignes, qui font partie des cicatrices que l’on porte en nous.

Chroniques virtuelles : mes lectures électroniques de novembre

Je vous ai déjà dit ne lire que très rarement de livres sur ma liseuse. Je trouve que c’est bien pour y lire des nouvelles, mais j’ai un peu de mal avec des formats plus longs, surtout pour moi qui suis obligé de reprendre le livre pour écrire mon avis. Mais seuls les idiots ne changent pas d’avis. Voici donc deux romans de deux auteurs dont j’ai déjà parlé sur Black Novel.

Max de Jérémy Bouquin

Editeur : Ska

C’est tout juste un gamin, Max, un ado des rues, tout cradot. Il se présente chez un vieux qui a une petite pizzeria, rue des Mirailles, derrière la place de la République. Paulo le regarde et ne croit pas qu’il a 16 ans. Max dit qu’il sait se battre. Alors Paulo lui propose de faire la plonge et le ménage. Pas trop ce qu’il espérait, le Max. Mais il accepte, et fait la connaissance de Raoul, le cuistot.

Avec les quelques dizaines de couverts, payés en liquide, Max arrive à se faire une centaine d’euros par jour. Inespéré pour ce gamin des rues. Il prend ses aises dans le bar de Carlos, et flâne sur les bords de Loire. Il y rencontre Cloé, une jeune ado comme lui.

Puis Raymond se pointe à la pizzeria, pour demander du fric à Paulo. Paulo veut dire non, mais il finit par céder. Il exige un remboursement rapide, un taux d’intérêt important. Max observe, écoute et se rend compte que la pizzeria n’est peut-être pas qu’un restaurant.

On retrouve tout l’art de Jérémy Bouquin pour placer ses personnages, les tracer de quelques traits, et les mettre dans des décors évidents. Rien de tel qu’un petit restaurant, sombre, noyé au fond d‘une ruelle. Rien de tel qu’un propriétaire bougon, un cuistot taiseux, un jeune homme curieux et une jeune fille attirée. Après, tout est une question d’histoire.

Celle-ci est simple, et peut s’adresser à des ados, adeptes d’histoires contemporaines, ancrées dans le quotidien. Je la réserverai tout de même à des ados de 15-16 ans. Car le vocabulaire est fleuri de mots d’argot par moments. Les adultes y trouveront un ou deux chapitres superflus, soit 6 pages sur les 116. C’est peu.

L’histoire, quant à elle, commence comme un vieux qui veut sauver un jeune, une histoire d’éducation, avant de se diriger doucement vers le mystère, puis le suspense sur la fin. On a clairement du mal à lâcher la liseuse, avec ses phrases courtes, ses chapitres courts et ses dialogues brillants. D’ailleurs, on pourrait diviser le roman en deux parties, l’une pour Max, l’autre pour Cloé, bien équilibrées. C’est à nouveau un très bon polar de M.Jérémy Bouquin.

Ma vie sera pire que la tienne de WIlliams Exbrayat

Roman auto-édité

Ils sont trois : Paulo, Mycose et le narrateur. Comme ils s’ennuient, l’idée de Paulo, le chef de la bande, décident d’emmener sa troupe visiter une résidence luxueuse et isolée, décorée d’un superbe (!) crépis rouge. Rapidement mise à sac, la maison pourrait être tranquille, jusqu’à ce qu’une bande de malfrats armée de vrais flingues ne débarquent …

Ils sont trois, affublés de masques à l’effigie de nos présidents de la République : Chirac, Hollande et Sarkozy. Ils entrent dans le casino, tirent une rafale de mitraillette et récupèrent tout l’argent liquide disponible. A la sortie, deux flics en civil les attendent et la tuerie commence. Ils arrivent à prendre la fuite en emportant une otage.

Trois des personnages vont se retrouver dans la dernière partie de ce roman, organisé comme un feu d’artifice.

Pour chacune de ces parties mettant en scène différents personnages dans différentes situations, le style y est différent. La première est écrite comme un roman d’action et ça pulse à une vitesse folle. Les phrases sont courtes, les dialogues claquent et j’y ai pris un plaisir fou avec ce narrateur qui cherche à comprendre qui poursuit qui et pourquoi. Puis vient le casse du casino et on se retrouve avec des paragraphes plus longs, et un rythme qui baisse.

Puis la troisième partie vient clore cette histoire avec une rencontre entre le narrateur et sa potentielle petite amie, avec ce qu’il faut de menace et de violence pour relancer l’intérêt. Cette troisième partie est déstructurée, moitié roman choral, moitié articles de presse ou rapports d’analyse psychiatrique. Il en ressort un roman avec plein de personnages que l’on reconnaît immédiatement, qui courent après un espoir de vie, et pour qui, la seule réponse est la violence. Peut-être faut-il y voir une image de notre société qui n’a pour seule réponse à l’absence d’espoir que la violence et la mort. Mais je ne pense pas que l’auteur ait voulu y insérer un message. C’est juste un polar bien noir, original, personnel, aussi divertissant que déstabilisant.

Pour le commander, c’est ici : https://www.amazon.fr/vie-sera-pire-que-tienne/dp/1719901538

 

Ska cru 2018

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures. Tous ces titres et plus encore sont à retrouver sur le site de Ska : https://skaediteur.net/

Justice pour tous de Gaëtan Brixtel

Enfin, merde ! On peut plus boire un coup tranquille dans un petit bar sans se faire emmerder ? Le narrateur va nous compter ses déboires, dans les bars, où il oublie le temps qui passe. C’est vrai que, quand on a 26 ans, qu’on est au chômage, on n’a pas beaucoup d’espoir, alors l’alcool c’est un palliatif. Même ses parents ne savent plus comment faire ! Et son destin, c’est de subir des piliers de bar comme lui.

Cet auteur, je l’avais découvert l’année dernière chez Ska, justement ! Cet auteur a l’art de nous conter des scènes de tous les jours, des petits moments qui peuvent sembler insignifiants. Sauf qu’insidieusement, ces petits riens deviennent un grand tout quand il s’agit de se mettre à la place de la victime. On ne peut même pas dire que le sort s’acharne sur notre narrateur, mais que la fin est d’une drôlerie bigrement cynique qui nous ferait éclater de rire si on ne s’était pas attaché à ce pauvre jeune.

Vendredi 13 de Jérémy Bouquin

Jeudi 12, dans un futur proche. Le pays subit des émeutes depuis cinq ans, c’est la désolation partout. La narratrice prend le bus, direction le sud pour sortir de la ville. Elle débarque dans une sorte de hangar, en plein Territoire Zéro, où la fête bat son plein : on fête la fin du monde. Elle arrive en pleine orgie. Elle se dirige vers un gars qui fait des croquis, Harley. Elle cherche une fille, pas n’importe quelle fille … Mona.

Tiens ! je lis des nouvelles érotiques ? oui, très peu. Mais je ne pouvais passer outre celle-ci. Parce que c’est un auteur que j’adore, et parce que le début est terrible. En une vingtaine de pages, Jérémy Bouquin nous décrit un monde en perdition, et ce qui marque, ce sont ces quelques mots qui créent le décor fait de folie et de néons. On pense immanquablement au Versus d’Antoine Chainas, mais aussi à ce film génial qu’était Strange days de Kathryn Bigelow. S’il y a deux ou trois scènes érotiques genre SM, c’est surtout le cadre qui est fascinant. On regrette même que ce ne soit pas plus long. A ne pas rater.

Bad dog de Frédérique Trigodet

Tout allait bien dans leur couple. Elle aimait son homme, à la folie. Lui travaillait comme un fou, s’absentant toute la semaine pour trouver des chantiers mieux payés. Et puis … il prit un chien. Elle ne sait pas pourquoi, mais elle avait l’impression que le chien ne l’aimait pas, qu’il était un mur entre elle et lui.

Voilà une nouvelle bien courte, trop courte mais terrible. En n’en disant que le minimum, l’auteure nous fait entrer dans une maison commune, et nous conte un conte de l’horreur du quotidien. Cette nouvelle est marquante par sa conclusion, mais surtout par son style littéraire remarquable. En quelques pages et 20 minutes de lecture, j’ai envie de suivre les prochaines parutions de cette auteure.

Une odeur de brûlé de Gaëtan Brixtel :

Vincent vivait une vie de rêve avec sa femme Agathe. Quand ils ont eu un enfant, le petit Timothée, leur vie a changé. Et il n’était pas prêt à ce bouleversement, d’autant qu’il a tendance à paniquer pour un rien. Et chez un bébé, les raisons de s’inquiéter sont nombreuses, trop nombreuses pour lui qui a du mal à prendre le dessus.

Une nouvelle fois, Gaëtan Brixtel prend une situation commune, de la vie de tous les jours, pour développer son drame. Et quel drame ! Cet auteur est bigrement doué, capable de nous montrer ce qu’est l’arrivée d’un bébé dans la vie d’un jeune homme. Quel talent pour nous faire vivre tout ça de l’intérieur. Evidemment, le drame n’est jamais bien loin, puisque nous sommes dans la collection Noire Sœur. Et ce drame là, il va marquer l’imaginaire du lecteur pendant de longues années. Je vous le dis : cette nouvelle est excellente, dure mais excellente !

Crapule de Sébastien Gehan :

Le narrateur se lève à 13H06, un dimanche matin. La ville du Havre dort encore et il a du mal à se remettre de sa soirée, très arrosée. Il se rend au Palace, sorte de supermarché pour marginaux, dans le quartier du Rond-point. Il fait un arrêt au Vincennes, le bar-PMU pour jouer son quinté, avant de rencontrer Momo et son chien Crapule.

Sébastien Gehan nous fait visiter un petit quartier du Havre, qui a gardé son esprit français, anti nazi et révolté contre la vie. C’est une vie de marginaux, ceux qui travaillent (ou pas) et qui boivent (ou pas) mais qui toujours gardent des relations humaines. Et puis, la société ne les aime pas, tout se ligue contre eux. Et si en ce jour de brouillard, ils avaient de la chance ? Une nouvelle fort bien écrite et attachante.

Popa de Louisa Kern :

Dans un hameau, un homme vit dans une maison isolée. Il construit sa clôture sous le soleil agressif. Ses voisins, situés à quelques centaines de mètres, sont une femme et une petite fille. La petite vient le voir quand sa mère part travailler et ils restent ensemble tous les deux. Juste besoin d’une présence. Lui se rappelle Annette, sa petite, quand elle avait deux, trois ans. Elle l’appelle Popa de sa voix trainante.

Cette nouvelle est à la fois tendre et enchanteresse et terrible. Le rythme y est lent, pour mieux nous bercer dans ce décor de champs à perte de vue, et pour mieux centrer l’intrigue sur ces deux personnages atypiques, que rien n’aurait pu réunir. La simplicité du style et l’utilisation des bons mots créent une sorte de douceur dans un paysage plombé par une chaleur suffocante. Une nouvelle simple en apparence et remarquablement réussie sur le plan de l’émotion et de sa chute finale.

Une vie contre une autre d’Eva Scardapelle

La famille Charvet fait tourner sa ferme et devant le travail à faire l’été, ils embauchent des saisonniers. Quand le père meurt, la mère Edmonde songe à vendre l’exploitation mais le fils Antoine refuse au nom de la mémoire. Alors les deux restant s’échinent à faire tourner la ferme. Mais petit à petit, Antoine devient trop présent, en particulier dans la vie privée de sa mère, lui refusant une aventure avec un saisonnier. Le décor de l’enfer est installé.

C’est une très belle nouvelle, très appliquée que nous présente Eva Scardapelle, dont c’est le premier ouvrage que je lis. Le décor est plantée, la situation établie et l’intrigue monte petit à petit en intensité, jusqu’à une chute dramatique, qui n’est pas forcément celle que l’on attend. Après avoir lu cette nouvelle, je vais surveiller les prochaines parutions de cette auteure car j’y ai senti un beau potentiel au niveau de l’écriture, simple et évocatrice.

Chronique virtuelle : Ska cru 2017

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures.

Petit Jésus de Régine Paquet :

 « Même mon père n’a pas supporté la croix de mon prénom. Il s’est barré dès mes 2 ans pour ne jamais revenir ni donner le moindre signe d’intérêt concernant le sort de son unique rejeton. Depuis on est resté en tête en tête maman et moi. Et le pire c’est que pendant des années ça m’a suffi, ça m’a comblé. Etre le petit Jésus de ma maman adorée qui ne s’appelle pas Marie. A presque 25 ans, là je n’en peux plus, j’étouffe. Pas parce que comme avant elle me prend sans cesse dans ses bras pour couvrir de baisers la frimousse de son petit homme, pas parce qu’elle étale sa sollicitude anxieuse sur toutes les plages de ma vie, pas parce qu’elle fait la voiture balai de toutes mes amitiés et de mes frémissements amoureux…non. Juste parce qu’elle est là, pas loin, quasi chaque jour. »

Cette nouvelle, fruit d’un atelier d’écriture dirigé par Jeanne Desaubry et organisé par l’association « Tu connais la nouvelle », illustre le thème « Famille, je vous Haime ».

Mon avis :

En 10 pages, Régine Paquet relève le pari de narrer 25 ans de la vie d’un jeune homme affublé du prénom de Jésus par la volonté de sa mère. Son père est parti quand il avait 2 ans et il est tout pour sa mère. De son 7ème anniversaire à sa crise d’ado, jusqu’à cette veille de Noel qui clot la nouvelle dans un grand éclat de rire noir. Impressionnant.

La traque de Sébastien Géhan :

« Déjà la foule les cherche du regard. Un gendarme les pointe du doigt. Sans réfléchir, Simon se détourne. Moussa se carapate sans demander son reste… Moussa court, Simon court. Leurs cœurs cognent dans leurs frêles poitrines. Derrière eux, les claquements des bottes à bouts ferrés résonnent en un terrible écho à leur peur. De longues larmes strient leur peau, brouillent leur vue, dégoulinent jusqu’à leurs lèvres déformées en des rigoles de souffrance. D’un revers de manche, ils s’essuient les yeux. »

A travers le destin de deux enfants, Sébastien Gehan mêle les époques et les situations.  Rafle des juifs durant la dernière guerre ou expulsions d’immigrants aujourd’hui, deux réalités non comparables, mais une même barbarie à l’œuvre.

Mon avis :

1942, l’enfant s’appelait Simon. 2003, L’enfant s’appelait Moussa. Simon était juif. Moussa est noir. On leur fait sentir que les deux ne sont pas chez eux, qu’ils ne seront nulle part chez eux. De ce parallèle difficile entre deux époques différentes, Sébastien Gehan donne à prendre du recul et réfléchir sur le monde. Les époques changent, les hommes restent toujours des bêtes.

Cruel d’Isabelle Letélié :

« L’homme s’est arrêté de parler et de marcher et s’est laissé tomber dans le fond du  hangar, dans le noir. Votre cœur bat encore de ses mots, des images qu’il a fait surgir et de son désespoir qu’il vous a communiqué. Puis votre attention se reporte sur la femme. La compassion que vous éprouviez un peu plus tôt pour sa situation s’est considérablement amoindrie. Bien au contraire, l’histoire que vous venez d’entendre vous a empli d’une épouvante qui a mué votre commisération en quelque  chose qui ressemble maintenant à de la haine. »

Isabelle Letélié nous offre une nouvelle qui rend le lecteur complice et spectateur de l’action qui s’y déroule, la chute vous en donnera les raisons. Original et bougrement efficace.

Mon avis :

C’est une nouvelle auteure que je découvre, et j’ai beaucoup aimé son efficacité, même si sa violence m’a un peu mis mal à l’aise. Voici un duel entre un homme et une femme, une scène de baston, une scène de torture. Va-t-il gagner, va-t-elle perdre ? Est-on suffisamment armé pour assister à ce scenario jusqu’au bout ? Est-ce réel ou imaginaire ? Lisez donc cette nouvelle jusqu’au bout pour vous rendre compte que vous aussi, vous aurez été manipulé !

Comme du sang d’Isabelle Letélié :

« Mais le répit est de courte durée. Dans son esprit, meublant le ruban infiniment avalé de la route, commencent à surgir des fragments stroboscopiques des heures qui viennent de s’écouler.         

Du rouge, beaucoup de rouge. Du rouge carmin, du rouge cramoisi, du rouge mouvant, du rouge figé, du rouge en gouttes et en nappes. Du sang ! Beaucoup de sang !  

C’est beau, non ? Le sang est une matière merveilleuse. J’aime ses couleurs changeantes, sa texture, son odeur. Depuis toujours. Mon premier souvenir est celui du sang. Je devais avoir trois ans. »

Au fil de ses nouvelles, Isabelle Letélié révèle son talent de conteuse de noires histoires où des suggestions pointillistes distillent une angoisse qui est la marque du genre.

Mon avis :

Quand on aime, on ne compte pas. Avec la même réussite que dans sa nouvelle précédente, l’auteure nous immerge dans la tête d’un homme au volant d’une voiture, qui se remémore des scènes noires. Entre réalité et imagination, une nouvelle fois le sens de la chute finale fait mouche.

Mémoire vive de Louisa Kern :

« Nettie ne se souvient plus que le repas est déjà dans le four. Alors elle prend un autre plat et dispose à nouveau les couches de légumes, de viande hachée, avec un peu de crème et de fromage râpé. Nettie refait les gestes qui la rassurent. Au moins n’est-elle plus en train d’essayer de se rappeler.   

Georges secoue la tête. Bien sûr que non, elle ne se souviendra pas de la promesse d’il y a cinquante ans. Au fond, il a bien fait de les appeler. Qu’ils viennent le plus vite possible, ça ne peut pas durer. C’est trop douloureux de la voir comme ça. »

Louisa Kern possède la faculté d’embarquer le lecteur sur des voies étranges, où le réel n’est jamais vrai, où le mystère est une autre forme de réalité. Le faux semblant est ici manié avec la maestria d’une nouvelliste de grand talent.

Mon avis :

Un homme regarde une femme dans ses taches ménagères. De l’importance de l’observation des petits détails qui construisent les souvenirs, qui bâtissent la mémoire. Toutes ces petites pièces de puzzle dont sont faites nos vies sont juste brossées, avec une simplicité étonnante, avant de nous plonger dans une fin noire, presque déprimante. On ressort de cette nouvelle la gorge serrée.

Aux enfants du Nord de Mathilde Bensa

« — Il faut que tu ailles le chercher à dix-huit heures chez Nelly avant de prendre les grands à la garderie. Je rentre tard ce soir.

— J’ai rendez-vous chez l’cardio à quatre heures. Je ne sais pas si je serai sorti.

— T’as appelé mon frère pour le boulot dont il t’a parlé dimanche ? Son copain, il ne va pas attendre cent sept  ans que tu lui téléphones.

— Je te dis que je vais chez le cardio et que je ne sais pas si je serai sorti.

— Mais t’as rien. Qu’est-ce que tu me prends la tête avec ça ! Arrête plutôt de jouer à la console et cherche du boulot. Ya six mois tu pouvais plus bouger à cause de ton dos, maintenant c’est le cœur. Et puis ce sera quoi après ? »

Cette nouvelle, fruit d’un atelier d’écriture dirigé par Jeanne Desaubry et organisé par l’association « Tu connais la nouvelle », illustre le thème « Famille, je vous Haime ».

Mon avis :

Cette nouvelle est terrible car terriblement encrée dans notre quotidien. De la difficulté à affronter le chômage au quotidien qui nous bouffe, cette histoire se termine horriblement alors qu’elle commence par une grand-mère qui veut rapporter son doudou à son petit-fils. Et la qualité est telle qu’elle rappelle Natural Ennemies de Julius Horwitz. A ne rater sous aucun prétexte.

Le Roi Richard de Jeanne Desaubry :

« Papa, je voulais te dire…

— Quoi ? Vas-y, allez ! T’as pas peur de ton Papa quand même !

— C’est les autres à l’école. Elles aiment pas leur papa comme moi.

— Et tu l’aimes grand comment ton Papa, hein, ma puce ?

— Je l’aime fort ! fort ! »

La petite Léna se love contre son père. Il la serre tendrement, pose un baiser dans ses cheveux. Malgré la journée d’école, il y reste des traces d’odeur du shampooing bébé à la fraise qu’elle affectionne toujours. »

Cette fiction est inspirée de deux fait divers ayant défrayé la chronique judiciaire : mêlant incestes, abus et meurtre. Le style acéré, elliptique de l’auteure donne des effets de réel parfois insoutenables. Un diamant noir par une orfèvre en la matière.

Mon avis :

Je le dis souvent, les femmes ont l’art d’écrire des romans beaucoup plus durs que ce que peuvent écrire les hommes. Elles ont ce talent de toucher juste, de trouver les mots qui marquent les émotions. Jeanne Desaubry réussit ce coup de force dans cette nouvelle de nous placer en confesseur d’une femme qui raconte son quotidien fait de violences et d’incestes. Sans tomber dans le glauque, dans le voyeurisme, l’auteure montre, démontre et dénonce l’inacceptable. C’est terriblement effrayant et tout simplement noirissimement génial.

 

Les compils de Jan Thirion et Jérémy Bouquin

Ça s’appelle Thirion, la compil’ et Bouquin, la compil’.

Le recueil de Jan Thirion regroupe 15 nouvelles de tous genres qui sont :

Le Voyage à dos de cailloux

L’Enfant couché

Lac noir

Les Échassiers

Réussir une séparation

Salon du livre et du reptile

La Grande Sortie du dimanche

Une signature héroïque

Schizo

Dans la nuit, une pierre blanche

10 rounds

Flash mortel

Plume de sang

Moi, gorille et auxiliaire de vie

La grande déculottée

Le recueil de Jérémy Bouquin en regroupe 5 qui sont :

No limit !

Music Box

Nickel

Echouée

Boudin

Dans les deux cas, ce sont deux recueils à ne pas manquer.

Ces nouvelles et recueils sont à commander sur Ska-Librairie bien sur. Et n’oubliez pas le principal, lisez !

Chronique virtuelle : L’été chez Ska

Avant de partir en vacances, n’oubliez pas vos lectures. Et pour alléger les bagages, quoi de mieux que la lecture électronique ? Voici quelques nouvelles en provenance de chez Ska, des nouvelles noires, très noires …

 

Ballon de Catherine Fradier :Ballon

Note de l’éditeur :

Un ballon perdu sur la plage, la cruauté de la guerre comme horizon…

Un cercle jaune illumine soudain un rideau de fer arraché, une porte défoncée, effleure brièvement sa burka. Razan se jette derrière des sacs de sable empilés et attend. Un pick-up chargé de quatre hommes en treillis, la barbe broussailleuse, roule au ralenti. Elle se tasse, la souffrance anesthésiée par la terreur, et ne relève la tête que lorsque le bruit du moteur s’est évanoui, puis elle cavale le long des ruelles, se fondant dans l’ombre des façades éventrées.

Mon avis :

Moyen Orient, dans un pays en guerre. Un jeune enfant a oublié son ballon. Sa mère sort pour le récupérer. Cela parait simple, comme histoire, mais elle est pleine de sentiments et surtout effroyablement noire. Et plus on s’enfonce dans l’histoire, plus on a du mal à respirer, car on retient sa respiration. Il n’y a pas d’espoir à attendre, pas de lumière apparente, pas d’issue heureuse. Une dizaine de pages qui, finalement, nous rappelle la chance que nous avons, de vivre dans ce pays, et notre inhumanité à ignorer les autres. Terrible ! Un pur joyau noir, brutal !

Bad Trip de Gaetan BrixtelBad Trip

Note de l’éditeur :

Une nouvelle noire aux allures de thriller habilement surprenante

Les champignons hallucinogènes en guise de pâtée pour toutou ont un effet dévastateur…

« J’arrive pas à croire que Totor soit mort. »

Hélène a lancé ça à table.

Au milieu d’un apéritif dînatoire, évoquer notre chien, ça fait bizarre. Ca jette un froid sur les invités, sur les parents et moi : on dirait que même les bulles du champagne s’arrêtent de pétiller.

  1. Vaudry se permet tout de même de lui rendre hommage : « C’était une brave bête », dit-il avec une gêne profonde.

Mon avis :

La mère d’Emeric se plaint, lors d’un repas où ils ont invité M.Baudry : elle n’en revient pas que Totor, le chien de la famille, soit mort. C’est sur qu’Emeric se sent mal, c’est lui qui a promené Totor pour la dernière fois. Tout aurait du bien se passer mais il a rencontré son copain Antonin …

On peut tout imaginer … et je peux dire que Gaetan Brixtel a l’imagination fertile et un sacré talent pour conter une histoire … de routine puis drôle puis méchante puis noire puis noire. Je ne connaissais pas cet auteur mais il m’a emballé dès les premières lignes et a su planter le décor avant de faire partir son histoire en vrille dans le bon sens du terme. Bad Trip, je vous garantis un sacré bad trip, avec en guise de conclusion une belle pirouette noire, comme je les aime.

Echouée de Jérémy BouquinEchouée

Note de l’éditeur :

Échouée sur une aire d’autoroute, elle soulage les hommes jusqu’au jour où la femme-épave se rebiffe…

Myriam se tord un moment, la gamine, elle a vingt et un ans, tout au plus. Elle apprend la vie. C’est un peu un bébé. Pour elle, je suis « Mammy Branlette » ! Rien de plus, rien de mieux. Une putain de l’autoroute, un personnage burlesque, pittoresque du coin. Une permanente du secteur. Un fantôme un peu glauque de la route droite.

« Qu’il repose en paix ! » laisse alors échapper la gamine.

Elle ressasse la phrase de la nécrologie : « Qu’il repose en paix ! »

Là, je me bloque. Je me braque, même !

« Non ! »

Le pouvoir suggestif de la prose de Bouquin, le bien nommé, est efficace comme un uppercut au menton. Ça galope, ça cogne ! Le comble? Comme un maso, on en redemande.

Mon avis :

Elle se fait appeler Mona et vit depuis 15 ans sur un parking d’autoroute en masturbant les conducteurs qui passent. Jusqu’à ce qu’elle voit dans le journal une annonce nécrologique annonçant la mort de Thierry Parturel. L’heure de la vengeance a sonné …

En prenant des gens comme vous et moi, et en les plaçant dans une situation décalée, Jérémy Bouquin nous conte une histoire avec ce petit zeste d’humour qui rend la lecture très agréable … mais ce n’est que pour mieux nous endormir car la fin de cette nouvelle est bien noire ; et de ce voyage en absurdie, il transforme l’essai avec une fin bien noire. Avec son style fluide, ses remarques justes, toujours, on ressent beaucoup de sympathie pour ce personnage et beaucoup de haire pour les autres.

Un clou chassant l’autre de Damien Ruzé :Clou chassant autreElect

Note de l’éditeur :

Entre Raqqa et Bruxelles, les âmes perdues du djihad vont châtier les kouffar (mécréants)…

Un dernier doigt d’honneur à cette putain de Belgique qu’ils haïssent, ses pétasses blondes et grasses refusant de se faire basculer, sa jeunesse hystérique et dépravée, américanisée. Farid a juré sur le Coran. Si Djellal tombe, il mettra le plan à exécution. Leur plan. Asymétrique. Fulgurant. Imprévisible. Une œuvre d’art. Une installation. Djellal se bidonnera au paradis, matant l’hécatombe sur écran géant entre deux coups de chibre dans une vierge céleste. Farid se marre tout seul comme un con, ouvre la fenêtre, propulse la cigarette d’une pichenette dans la cour pavée. Rira bien qui rira le dernier.

« La vengeance est un plat qui se mange halal. Entre Raqqa et Bruxelles, les âmes perdues du djihad vont châtier les kouffar sans verser une goutte de sang, frappant au hasard, utilisant les points faibles de l’Occident : son insatiable soif de plaisir et sa létale propension au désespoir. »

Damien Ruzé : un ton, un rythme, une prosodie si noirs qu’on pourrait s’y égarer à jamais. À lire de toute urgence, ce texte écrit en janvier 2016, violemment prémonitoire.

Mon avis :

Du Pakistan à la Belgique, Damien Ruzé nous fait suivre une intrigue complète en peu de pages au travers de plusieurs personnages. Cela ressemble à un jeu de dominos que l’on assemble en posant les pions les uns par-dessus les autres. Cette nouvelle est surtout l’occasion pour moi de retrouver ce style que j’aime tant, si simple, si fluide, si facile en apparence, et qui nous balade dans différentes ambiances jusqu’à un final dramatique. Normal, c’est publié dans la collection Noire Sœur ! Damien Ruzé se montre aussi à l’aise dans les nouvelles que dans les romans, ce que j’ai déjà dit. Car, vous en connaissez beaucoup des auteurs capables de présenter des personnages en 3 ou 4 phrases ? Comme j’attends avec impatience son troisième roman !

Chronique virtuelle : ça boxe chez SkA

Ska, c’est une maison d’édition exclusivement dédiée au numérique. Cette maison d’édition édite aussi bien des romans que des nouvelles, soit de littérature blanche, soit de la littérature érotique soit des polars.

Par contre, on retrouve chez Ska de grands nooms du polar, et je citerai parmi les plus connus : Antoine Blocier, Claude Soloy, Damien Ruzé, Didier Daeninckx, Dominique Sylvain, Elena Piacentini, Elisa Vix, Francis Zamponi, Frank Thlliez, Gilles Vidal, Hafed Benotman, Zolma, Jan Thirion, Jeanne Desaubry, Jerome Leroy, Joseph Incardona, Laurence Biberfeld, Marc Villard, Marie Vindy, Max Obione, Maxime Gillio, Michel Bussi, Olivier Bordaçarre, Paul Colize, Rachid Santaki …

Au mois d’avril, ils ont édité des romans et nouvelles sur le thème de la boxe, et je vous en présente quelques lectures, dont certaines sont tout bonnement géniales. Comme je l’ai lu ailleurs, essayer ska, c’est l’adopter. Tous les titres de Ska sont disponibles ici : http://ska-librairie.net/index.php

A piece of steak de Jack London :

Piece of steak

Tom King est un boxeur professionnel vieillissant. Oh, pas le genre star de la boxe. C’est un boxeur qui combat pour survivre, pour acheter quelque chose à manger pour sa famille. Ce matin, en se levant, il a rêvé qu’il mangeait un steak. Toute la journée, cette envie lui a tenaillé le ventre. Ce soir, c’est le grand soir, il rencontre Sandel, et s’il gagne, il pourra rembourser toutes ses dettes.

Vous ne rêvez pas, c’est bien l’auteur de L’appel de la forêt et de Martin Eden qui a écrit cette nouvelle. Et tout y est, de l’ambiance à la noirceur du propos, Jack London est génial quand il s’agit de montrer ce qu’endurent les pauvres gens. Et quoi de mieux que de prendre l’exemple de la boxe. Il y a dans cette nouvelle tout le génie que l’on peut trouver dans un film tel que Nous avons gagné ce soir. Une nouvelle géniale. Un pur morceau d’anthologie !

Cette version de ce texte est proposée en fin de volume en version originale. Cela s’appelle une version complète et respectueuse de l’auteur. Chapeau !

Adrénaline de Joseph Incardona :

Adrenaline

Cette nouvelle raconte le combat de Max Chavez contre Paul Norman, vu du coté de Norman. Nomran est un boxeur vieillissant dont cela pourrait bien être le dernier combat. Chavez, plus jeune, est en route pour le championnat du monde. Norman n’a rien à perdre sinon montrer qu’il est encore capable de faire quelque chose de sa vie, qu’il a raté.

On a affaire là à un combat entre deux générations, entre deux hommes que tout oppose. Si cette nouvelle fait la part belle au match, avec des passages hallucinants qui sentent la sueur, le sang et la mort, c’est aussi une excellente façon de fouiller la psychologie d’un homme qui est au pied du mur, qui se bat non pas pour lui-même mais contre l’image que les autres ont de lui. C’est un combat coup de poing qui se déroule devant nos yeux effarés, violent et humain, qui montre toute la beauté de ce sport et dont on ressort groggy. Un bel exercice de style qui vous laissera KO.

Ring à putes de Rachid Santaki :

Ring à putes

« Les choses ne se passent jamais comme prévu. Alors Georges préfère prévenir que punir.

— Elle doit se coucher avant la fin. On a mis un paquet de fric, alors tu gères ! Chuchote le caillera.

— Mais on peut parier sur elle. On peut miser, tu vois bien qu’elle va gagner ! lui répond Claude.

— On ne change pas les plans. Ta putain se couche et tu fermes ta gueule ! lui lâche le man. Il regagne sa place, s’adresse à son voisin. Les deux crapules scrutent le combat avec inquiétude. Y a un paquet de cash en jeu. Une certitude : tirer dans le tas en cas de perte. »

Une nouvelle fois, c’est un combat entre une paumée et une championne que Rachid Santaki nous convie. Car la boxe entre hommes ou entre femmes n’a pas tant de différences, il s’agit d’opposer deux caractères et il n’y aura au bout du compte qu’une gagnante : la meilleure. Rachid Santaki n’a pas son pareil pour nous décrire les jeunes qui vivent à la marge de la société, ceux ou celles qui sont nés perdants et finiront perdants. On espère, on espère, car on veut que Marie gagne ce match mais la réalité est plus cruelle que la vie. Quels beaux portraits, quelles émotions, quels espoirs nous fait vivre cette nouvelle noire.

Amin’s blues de Max Obione :

Amin blues

3 rounds, c’est ce que Amin Lodge doit tenir, avant de se coucher. Effectivement, il se prend un direct en pleine face et pourrait bien simuler la chute et la fin du combat. Mais les insultes de son adversaire lui insufflent la rage. Le quatrième round démarre, ses jambes flageollent, il s’accroche à son adversaire. Il sait qu’en sortie d’accrochage, il y a une possibilité alors il l’exploite à fond et envoie un uppercut, tellement bien fait que l’autre en meurt.

En parallèle, un journaliste du Blues Monthly Stars, Nad Burnsteen enquête que cet étrange personnage.

Une sorte de Road book, à mi chemin entre histoires parallèles et course poursuite se déroule. Tout l’art de Max Obione à construire une histoire parallèle entre plusieurs personnages avec un style redoutablement efficace fait de ce roman un pur plaisir noir.

Avec Max Obione, le divertissement noir est forcément au rendez vous, et si je dois vous convaincre, lisez donc Scarelife.

No limit de Jeremy Bouquin :

No limit

Le Girl fight, c’est un combat sans règles entre deux jeunes filles dévêtues, organisé clandestinement dans un hangar. Il n’y a pas de ring, les spectateurs sont en cercle et les deux combattantes sont au milieu de la foule en rut, se battant jusqu’à la mort. Le narrateur est entraineur et croit dans les chances de Jane. Mais l’issue du combat va réserver quelques surprises bien noires.

Je ne connaissais pas Jeremy Bouquin, mais je peux vous dire que cet auteur m’a tout simplement impressionné. Dans cette nouvelle (comptez une heure de lecture), le décor est planté, les personnages sont vivants, la violence est crue. On a vraiment l’impression de vivre le combat de l’intérieur, on sue, on a peur, on s’accroche et on se prend des coups. Et quand, après nous avoir mis KO, Jeremy Bouquin nous assène sa fin, c’est bien parce que le lecteur est déjà à terre et qu’il peut prendre un coup de pied en plus, la bouche ouverte. Une excellente découverte et un auteur à suivre.