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Chien de guerre de Jérémy Bouquin

Editeur : Editions du Caïman

L’année 2020 commence bien avec le dernier roman en date de Jérémy Bouquin, auteur que je suis depuis un certain temps déjà. Si le style est toujours aussi direct, le sujet est inédit et rappelle certains autres ouvrages traitant de ce sujet, dont Premier Sang de David Morrell, à savoir, le retour des soldats à la vie « normale ».

« Grand » Franck, surnom donné à cause de sa taille, est de retour au pays, abandonné dans ce train Corail qui ne transporte que quelques âmes égarées comme lui. Cela fait bien longtemps qu’il n’a pas connu un calme pareil, transbahuté du Pakistan à la frontière de l’Afghanistan, à la France via l’Allemagne. Sanctionné, puni, viré, c’est le poids qu’il doit se trimbaler en plus de son barda, après une dizaine d’années sur les champs de guerre mondiaux.

Grand Franck revient donc à la case Départ, plus de dix ans après, chez sa mère Gisèle. Il y retrouve Cynthia sa femme, et son petit garçon Léon. Le décalage le frappe de plein fouet : d’exécutant, il se retrouve chargé de famille. Et la confrontation est d’autant plus violente qu’il se sent incapable d’occuper la place que ses proches attendent de lui. Sa première mission va être d’aller chercher du travail à Pôle-Emploi.

Pour ceux qui connaissent Jérémy Bouquin, ils ne seront pas surpris par son style direct, qui claque, à coups de mots, de phrases courtes. Pour les autres, il va falloir vous y habituer. Et si ce style sied peu au début du roman, que j’ai trouvé un peu poussif, il convient parfaitement à toute la suite de l’histoire. Et surtout au retour au pays de ce soldat et à la violence qu’il va subir et faire subir.

Le sujet est donc le retour des enfants de la patrie dans son giron, et le manque d’infrastructures ou d’accueil pour eux. Mais il s’agit aussi et surtout de plonger dans la psychologie d’un homme marqué à vie par ce qu’il a vécu sur le front, et de sa descente inéluctable aux enfers, un enfer pire encore que la guerre. Au passage, on s’apercevra vite que si on n’a pas de relations, on ne s’en sort pas, et la conclusion de ce roman nous laissera un goût amer comme je les aime.

Car il ne faut pas croire que ce polar est fait que l’on s’apitoie sur le sort du Grand Franck. Jérémy Bouquin n’est pas un homme à messages mais un homme à personnages. Et ce Franck-là, on va avoir bien du mal à l’oublier, tant il va verser dans une folie incroyablement violente et tristement réaliste. Il y a une tension qui s’installe, une pression qui augmente jusqu’à cette fin qui ne ressemble pas à un feu d’artifice mais plutôt à une exécution en règle, comme une peine capitale. Vous ne comprenez pas ce que je veux dire ? C’est normal, c’est pour vous inciter à lire ce roman !

La crête des damnés de Joe Meno

Editeur : Agullo

Traductrice : Estelle Flory

Après Le blues de la Harpie que j’ai beaucoup aimé et Prodiges et miracles que j’ai zappé, ce roman là ne pouvait que passer entre mes mains. Les avis des blogs que je suis fidèlement étaient unanimes, la période évoquée (les années 90) me parle, les références musicales aussi. Bref, ce roman, il avait tout pour me plaire. Comme j’aime le suspense, il va vous falloir lire mon avis jusqu’au bout pour savoir ce que j’en pense.

Brian Oswald est un adolescent de 17 ans comme tous les autres. Il est affublé de grosses lunettes et n’est pas particulièrement beau. Il est amoureux de sa meilleure amie, Gretchen, qui est grosse mais a un esprit punk et non conformiste qui le séduit. Il passe tout son temps avec elle et ne souhaite qu’une chose : l’inviter au bal de fin d’année organisé par son lycée catholique de South Chicago.

Sauf que Gretchen est folle de Tony Degan, un suprémaciste dans toute sa splendeur (désolé, il fallait que je le fasse). Ce qui fait la différence entre Tony et Brian, c’est bien sa faculté à être à l’aise avec les autres et surtout les filles, enfin, les jeunes femmes. Car Brian se rend compte que grandir, cela veut dire passer de l’âge adolescent à l’âge adulte. Et cela veut dire que le monde apparaît tout de suite très compliqué.

Ce qui motive Brian, ce qui le fait vivre, c’est la musique. Il se lève en musique, chante de la musique dans sa tête, écoute de la musique dans la voiture de Gretchen. Il est persuadé qu’il la fera craquer en lui composant une cassette d’une compilation comprenant les meilleures chansons jamais écrites. Car c’est grâce à la musique, il en est persuadé, qu’il va réussir et grandir.

Que l’on soit clair, dès le début, ceci n’est pas un polar. Que l’on soit clair aussi, ce roman parle du début des années 90 et par ses références musicales, il parlera plus à un lecteur ayant dépassé la quarantaine qu’à un jeune d’aujourd’hui. Pour ceux-là, ce roman, par ses qualités de narration et surtout par son style parlé, honnête, vrai, il fera office de roman culte, comme c’est d’ores et déjà le cas pour moi.

Est-ce une autobiographie ? Est-ce une volonté de replonger dans cette époque mouvementée de la musique ? En tous cas, Joe Meno atteint son but : parler à la fois de la société américaine d’alors (mais a-t-elle réellement changée ?) très carrée, figée dans un modèle ultra conformiste, entre religion et respect des règles, et de la difficulté d’un jeune homme de passer au stade d’adulte.

Il serait erroné de résumer le roman à la vie d’un adolescent cherchant à tout prix à perdre sa virginité. Il y a tous ces moments de la vie de Brian, qui semblent tellement vrais, si communs qu’on les a tous vécus. Qui construisent un paysage fascinant parce qu’on a l’impression d’avoir vécu la même chose.

Entre refus d’un destin tout tracé, difficultés familiales et besoin d’être aimé, reconnu, Joe Meno nous offre un roman universel sur la nécessité de trouver sa place dans la société, quelle qu’elle soit. Et il illustre parfaitement la contradiction du passage à l’âge adulte, où il faut choisir entre faire partie d’un groupe et s’affirmer comme être humain unique. Comment devenir adulte dans une société ouvertement raciste ?

Accompagné d’une bande son qui m’a fait rêver, entre punk et hard-rock, en passant par le jazz (avec les formidables passages chez son ami Rod), ce roman souffle une tempête de nostalgie en citant beaucoup de chansons qui ont tant compté pour moi (et qui comptent encore). Il est amusant de voir apparaître pêle-mêle les Smiths, Black Flag, Les Ramones, les Misfits, les Dead Kennedys ou les New York Dolls, aux cotés d’AC/DC ou Van Halen. J’en ai même découvert beaucoup ! J’ai adoré, c’est un roman qui m’a fait grandir, même encore aujourd’hui. A noter Roman Culte !

Au passage, je tire un grand coup de chapeau à la traductrice Estelle Flory.

La chronique de Suzie : Expiations – Celles qui voulaient se souvenir de Kanae Minato

Editeur : Atelier Akatombo

Traducteurs : Dominique Sylvain, Saori Nakajima et Frank Sylvain

Quand j’ai un roman japonais, je fais appel à ma spécialiste du genre, qui adore aussi les polars : Suzie. Et comme l’Atelier Akatombo est spécialisée dans les romans japonais, je les achète et les lui donne pour avis. A ton tour, donc, Suzie, et encore un grand, un énorme merci pour ces avis et ta contribution :

Bonjour amis lecteur,

Voici un moment que je n’étais pas sortie de mon antre. Cette fois-ci, je pense que je vais rester un moment à l’extérieur pur vous parler de mes différentes lectures. En ce moment, je suis dans une phase « romans japonais » et c’est de ces derniers dont je vais vous parler en commençant par le plus récent « Expiations : Celles qui voulaient se souvenir de Kanae Minato (en japonais shokuzai / 贖罪).

Cette auteure a à son actif une quinzaine de livres dont seulement deux ont été traduits en français : « Les Assassins de la 5e B » (Kokuhaku /告白), son plus grand succès, et « Expiations ». Elle n’est publiée que depuis 2008.

Comme souvent au Japon, « Expiations » a fait l’objet d’une adaptation télévisuelle, plus précisément une mini-série de cinq épisodes. Cette dernière sera remontée, un peu plus tard, en un long-métrage en deux parties.

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Mais revenons au livre. L’histoire est simple. Alors que cinq petites filles d’une dizaine d’années jouent ensemble pour la fête d’O-Bon, l’une d’elles part avec un inconnu et on la retrouve assassinée à la fin de la journée, à quelques mètres de ses amies. Bien que les autres filles aient vu l’assassin, bizarrement, ce dernier reste un inconnu car la police n’arrive pas à obtenir une description de la part des enfants. Et, lorsque la mère de la petite fille assassinée s’en mêle, comment les survivantes vont-elles réagir? Doivent-elles vraiment expier pour une faute qu’elles n’ont pas commise?

Ce livre se décompose en plusieurs chapitres. Chacun de ces chapitres va correspondre à une des protagonistes. Chacun des titres des chapitres est axé sur une caractéristique de chaque personnage. L’auteure va expliquer la vie telle qu’elle était perçue par chacun et ce qui a changé avec l’homicide. On va suivre la vie de chaque personnage et leur évolution jusqu’à la prescription du crime, environ quinze ans plus tard. Aux quatre fillettes, va se rajouter une personne supplémentaire. De plus, chaque protagoniste va raconter son histoire à la première personne du singulier pour appuyer encore plus ce qui a pu lui arriver dans sa vie. Le dernier volet, de quelques pages, donne la solution et la raison de cet homicide.

Bien que court (moins de deux cent cinquante pages), l’auteur a un rythme et un style tout en finesse. La description de certains passages, qui serait pénible et douloureuse à lire, est juste évoquée. Elle va donner un élément qui va faire comprendre aux lecteurs l’horreur de la scène. A chaque chapitre, elle distribue des miettes d’information qui vont permettre de raisonner et de se poser des questions pertinentes. Au fur et à mesure de l’histoire, ce qui paraissait aller de soi n’est qu’un faux-semblant. La vérité n’est pas ce qu’elle semble être. La tension monte avec les découvertes et les questionnements de chacun. Et, la conclusion n’est qu’une explication d’une ignorance.

Outre cette histoire d’homicide, l’auteure va confronter deux univers, deux types de culture différents en rajoutant la notion de « hiérarchie » très présente au pays du soleil levant. Ce duel va être symbolisé par les enfants. Ce qui leur paraissait le summum de la classe va être dégradé par rapport aux nouveaux arrivants. Les uns essaient de trouver leurs marques dans un monde qui leur semble ancien alors que les autres envient les premiers et ne veulent pas les intégrer. Les deux univers ont du mal à se comprendre et à communiquer. Les préjugés vont bon train. Tout cela est évoqué par de légères touches au niveau de la vie quotidienne par des choses qui sembleraient étranges dans l’un ou l’autre de ces deux univers. Les enfants vont le démontrer tout au long de l’histoire.

Les personnages sont stéréotypés surtout les enfants avec une caractéristique mise en exergue : la petite timide, la grande sœur responsable, la sportive ou celle qui est en bonne santé. Chacune va percevoir le traumatisme de l’homicide ainsi que leur incapacité à se souvenir de l’agresseur de façon différente. Leur psyché va les protéger, soit en niant un aspect de leur corps, de leur aspect, soit en les convaincant que leur vision d’elle-même est fausse. Cela va engendrer des conséquences graves dans leur vie future. De plus, elles vont devoir gérer un deuxième traumatisme : l’expiation demandée par la mère de la victime. Cette dernière ne considère que son propre malheur. Elle considère que les camarades de sa défunte fille ont échoué dans leur rôle premier : retrouver l’assassin de sa fille. Elle va leur imposer une pression supplémentaire qui va peser lourdement sur leur psyché. La question que l’on peut se poser est de savoir si c’est l’homicide ou les paroles de la mère qui va conditionner leur futur. L’auteur rajoute un doute significatif sur le sujet. Elle laisse au lecteur le choix de trancher.

Etant dans ma période de romans japonais, celui-ci est le plus récent en termes d’écriture. Et, je peux vous dire que l’auteure est très efficace pour mettre en place une atmosphère. J’ai vite senti la différence de comportement entre les nouveaux venus s’installer à la demande de leur entreprise et les natifs qui se contentaient de peu car c’était ce qu’ils avaient toujours connus. On ressent les disparités de vie, de culture comme si on y était, comme si on pouvait se mettre à la place de chacun des protagonistes en se demandant comment on aurait réagi dans de telles circonstances. La culpabilité des fillettes va les poursuivre tout au long de leur vie, alourdie par la sanction de la mère de la victime.

Et, on sent ce poids qui écrase chacune d’elle lorsqu’on prend connaissance de leur histoire. Mais, là où l’auteur est proprement diabolique, c’est qu’elle va vous expliquer que « l’ignorance est la mère de tous les crimes », qu’elle « est la mère de tous les maux ». Car ce qui semble être la vérité n’est qu’une vengeance. Contre qui et pourquoi, difficile de le savoir. Il faudra attendre la conclusion pour comprendre. Ce sont des faux-semblants qui gouvernent les différents protagonistes. On ne peut effacer le passé car il interviendra toujours sur le futur. Le passé se vengera toujours de ce qui a pu se passer, quitte à détruire tout le monde. Il m’a fallu lire quelques pages deux fois pour comprendre certains des sous-entendus de l’auteur car mon cerveau avait décidé de passer outre le message. Efficace, diabolique, manipulateur et tout en sous-entendus, avec une précision dans la description des différences entre les protagonistes qui vont arriver au même point, voici un succinct résumé de ce roman. A lire absolument pour découvrir la noirceur de l’âme humaine. Auteur à suivre.

Sur ces dernières paroles, je m’en vais voguer de librairies en bibliothèques avant de vous parler d’une autre œuvre japonaise. A très bientôt.

Les yeux fumés de Nathalie Sauvagnac

Editeur : Editions du Masque

C’est Coco qui a attiré mon attention sur ce roman, à coté duquel je serai passé, parce que, a priori, en lisant la quatrième de couverture, c’est un sujet tellement casse-gueule que je n’aurais pas osé tenter cette lecture. Et j’aurais eu tort, car ce roman a vraiment une âme, un ton pour dire les choses, un coté attachant.

Dans une cité faite de verticalités, il n’y a pas de place pour l’espace du rêve, pour imaginer l’horizon, un autre horizon. C’est la réflexion que je me suis faite pendant ma lecture. Il y a deux façons de vivre là : accepter ou se rebeller, subir ou fuir.

Philippe est le personnage principal de ce roman. Il vit dans une cité, chez ses parents et n’a pas tout à fait 18 ans, l’âge où il peut envisager de s’en aller. Avec la mère qui tient le ménage avec poigne et le père effacé et taiseux, il y a Arnaud l’aîné qui travaille dans un garage et les petits jumeaux. Philippe qui sèche de plus en plus de cours a donc du mal à trouver sa place dans sa famille mais aussi dans la société.

Alors il passe le temps, ce maudit temps, son ennemi. Il traîne dans la cité, vole un sandwich et une bière à midi et attends le soir. Heureusement, il y a Bruno, son ami, son seul ami. Bruno a la tchatche comme on dit. Il raconte ses voyages, les paysages qu’il a vus, les femmes qu’il a rencontrées. Il a vécu une vie de fantasme pour quelqu’un qui doit se résigner à s’allonger devant les barres verticales. Bruno dit-il la vérité ou invente-t-il ses aventures ? Au fond pour Philippe, cela n’a pas d’importance. Mais deux événements vont profondément bouleverser sa vie inutile.

Roman social par excellence, Les yeux fumés est une vraie découverte et une sacrée surprise venant d’une auteure que je ne connaissais pas. A lire la quatrième de couverture ou même mon humble résumé, ce n’est pas forcément attirant. Et pourtant, c’est bien par la simplicité de l’écriture que ressort la force (j’allais dire la puissance) de l’émotion. Et c’est de cette simplicité que se dévoile un tableau éloquent.

L’auteure nous montre tout le problème d’un contexte social qui n’a jamais été aussi brûlant. Il y a ceux qui veulent s’en sortir, et qui deviendront au mieux comptable dans un garage miteux et il y a ceux qui baissent les bras devant un combat perdu d’avance. Et certaines phrases ne manquent pas de le montrer. On pourrait ranger Philippe dans la deuxième catégorie et ce serait réduire le roman à une bien maigre partie de ce qu’il est.

Car c’est aussi un formidable portrait psychologique d’une génération de jeunes qui se sentent perdus, sans repères, qui grâce (ou à cause) des médias sont conscients de plus en plus tôt de ce qu’est la société et qui, devant le mur qu’on leur promet, se sentent démunis et sans armes pour l’affronter. C’est un portrait de jeunes original au sens où Nathalie Sauvagnac ne nous montre pas un irresponsable (comme on le voit ou lit souvent) mais la naissance d’un marginal découragé.

Divisé en deux parties (avant et après ses 18 ans, avant et après la famille, avant et après Bruno, avant et après …), ce roman ne prend pas de gants avec son lecteur, au sens où il montre tout, avec les mots de Philippe. Il n’est pas violent, mais juste dans ses paroles, dans ses expressions, vrai dans ses émotions. Et c’est par cette justesse qu’il arrive à toucher en plein dans le mille, par cette volonté de ne pas porter de jugement et d’écrire (décrire) une histoire ancrée dans le quotidien des cités.

J’ai essayé de ne pas paraphraser l’excellent billet de Yan que voici

Les mains vides de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traductrice : Florence Rigollet

Ce roman n’est que le quatrième publié en France de cet auteur, après Le fleuve des brumes, La pension de la via Saffi et Les ombres de Montelupo, et déjà, j’ai l’impression qu’à chaque fois, ce sont des lectures impératives, obligatoires, tant ces lignes disent tant de choses.

C’est le mois d’aout dans la ville de Parme et la chaleur est insupportable. On aurait pu croire que la ville sommeillerait tranquillement en attendant la baisse de la température de la soirée. Mais il devait en être autrement. Dès le matin, un appel à la radio signale un braquage, réalisé par quatre individus. Puis c’est une bagarre générale qui se déclenche Via Trento, impliquant une quinzaine de personnes. Puis, c’est un fou qui menace la foule avec un couteau.

Mais c’est l’appel suivant qui attire l’attention du commissaire Soneri : deux hommes viennent de voler l’accordéon du musicien qui joue sur les marches du Teatro Regio. « On peut tout supporter de cette ville : sa chaleur, ses voyous … Mais pas qu’on lui vole sa musique. » L’après midi commence sur le même rythme : une jeune fille a été agressée puis un homme est retrouvé mort chez lui. On demande à Soneri d’aller voir cette affaire bien étrange.

En plein quartier des boutiques de fringues, Soneri arrive dans l’appartement de Francesco Galluzzo. Le mort, brun et bronzé, est couché à coté du canapé, sa tête tournée vers la porte. L’appartement est en total désordre et l’homme a le visage tuméfié, avec des traces de corde aux poignets. C’est son associé qui l’a découvert, après être allé chercher la clé chez la sœur de Galluzzo. Pour Soneri, c’est clair : c’est un passage à tabac qui s’est mal terminé.

Ceux qui ont lu les trois premières enquêtes de Soneri risquent d’être surpris au démarrage de ce livre. Là où Le fleuve des brumes jouait sur les ambiances, où La pension de la via Saffi et Les ombres de Montelupo abordaient les relations du commissaire avec son passé familial, nous sommes plongés dans une canicule en pleine ville. Le style et le rythme s’en ressentent : les phrases sont rapides, toutes en actions, en mouvements, et il y a peu de place pour les sentiments.

A partir d’une affaire simple en apparence, l’affaire va non pas se complexifier, mais dévoiler des liens sur la vie secrète de Parme et l’implantation de la mafia dans les commerces de la ville. Puis, le commissaire va se montrer un témoin des changements de sa ville, de sa vie, empli de nostalgie, de ce passé où la vie semblait si simple, si limpide, plus en relation avec la loi et le respect des gens.

Car le monde a choisi un nouveau roi, un nouveau Dieu, celui de l’argent. Tout se vend, tout s’achète et plus on en donne aux gens, plus ils en demandent. On trouve cette phrase éloquente et remarquable dans la deuxième moitié du livre : « L’argent est la nouvelle idole unique et totalitaire. Il ne nous reste plus que deux possibilités : soit en profiter, soit tenter de s’y opposer. Moi, j’ai choisi la première et vous, la seconde. Le seul point sur lequel on se retrouve, c’est le mépris qu’on peut ressentir pour ce monde-là. »

Si le sujet n’est pas nouveau, le regard que pose Valerio Varesi et son commissaire sur notre monde et sur son évolution permet de prendre un peu de recul par rapport à ce qu’on subit tous les jours. Publié en 2004, il avait des allures de visionnaire ; aujourd’hui, il fait office de constat pessimiste. Mais il y a une qualité que l’on ne peut lui reprocher : c’est de nous avoir emmené dans cette Parme magique, pour parler d’un sujet universel, avec un beau constat d’échec. Et quand on a tourné la dernière page, on a envie d’éteindre la télévision quand il y a des pages de publicité.

Le Loup d’Hiroshima de Yuko Yusuki

Editeur : Atelier Akatombo

Traducteurs : Dominique et Frank Sylvain

Une toute nouvelle maison d’édition a vu le jour cet été. L’Atelier Akatombo nous propose de découvrir la littérature de genre japonaise. Le premier roman sorti cet été nous propose une plongée dans le monde des Yakuzas. J’ai oublié de vous dire, que ce roman fait partie des titres présélectionnés pour le Grand Prix des Balais d’Or 2019.

Le jeune lieutenant Hioka débarque au commissariat de Kurehara, située dans la banlieue de Hiroshima. Pour une première affectation, il va lui falloir apprendre les règles de base. Avec le commandant Ôgami, il va être servi. Dès les premières heures de cohabitation, Ôgami n’hésite pas à lui donner des tapes sur la tête comme on le ferait à un enfant qui ne veut pas comprendre. De même, il doit toujours avoir à disposition un briquet pour allumer les cigarettes du commandant, ou passer devant pour ouvrir les portes.

Il n’est pas que le commandant Ôgami soit content d’avoir un jeune collé à ses basques. Aussi commence-t-il par le mettre à l’épreuve, quitte à pousser un garde du corps yakuza à le provoquer en duel. Comme Hioka s’en sort bien, il peut envisager de lui en dire plus, un tout petit plus sur la réalité du terrain. Car si le commandant Ôgami est détesté par ses chefs, c’est parce qu’il est bien intégré dans la sphère Yakuza.

Et pour être bien intégré, le commandant Ôgami est bien intégré ! D’ailleurs, ils ont rendez vous dans un bar, qui n’est autre que le Quartier Général du clan yakuza Odani, l’un des trois gangs de Hiroshima. Pour Hioka, son chef est traité comme un hôte de marque. D’ailleurs, Moritaka, l’un des dirigeants Odani, le charge de retrouver Junko Uesawa, son comptable qui a disparu.

Ce roman est à la fois un roman d’éducation, d’initiation et un roman social. A travers cette histoire, Hioka va découvrir un nouveau monde, qui vit en parallèle du sien. L’auteure va, au travers de scènes simples, nous montrer la différence qui existe entre ces deux mondes et les différentes règles de bienséance. Il est amusant de voir par exemple que la majorité des règles de morale ou sociale sont exactement inversées. Et pour autant, le monde des yakuzas est loin d’être anarchique, car bien que violent et sans pitié, il y règne une loyauté et un respect des uns envers les autres.

Le déroulement de l’intrigue est relativement linéaire et classique. On y voit le commandant Ôgami passer d’un clan à l’autre avec la même facilité ; il utilise beaucoup les bras de levier qui sont à sa disposition, sous forme de chantage masqué. Il est clairement à l’aise comme un poisson dans l’eau, on sait qu’il sait beaucoup de choses, mais on ne sait jamais quoi ni comment il le sait. Et Hioka a un rôle majeur dans cette intrigue : écouter, voir, et apprendre. S’il est compétent, alors peut-être pourra-t-il grandir. Pour autant, on n’y sent aucune menace dans toutes ces relations entre les mafieux et la police. Quand quelqu’un va trop loin dans son attitude, alors il se met en danger de mort … et meurt, tout simplement.

J’ai trouvé le scénario très américanisé, dans sa façon de le conduire et aussi dans son final. Le style est détaillé, très agréable à lire et la traduction m’a paru par moments littérale. Par contre, chaque chapitre commence par les notes que prend Hioka pendant son séjour au commissariat. Ce qui permet de suivre ce qu’il retient. Certains passages sont raturés ; Allez savoir pourquoi ! Moi, je ne vous le dirai pas, il va vous falloir lire ce roman. Et franchement vous ne perdrez pas votre temps, car c’est un excellent polar.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Oldies : Quand se lève le brouillard rouge de Robin Cook

Editeur : Rivages Noir

Traducteur : Jean-Paul Gratias

Quand j’ai décidé de consacrer cette année 2018 à la collection Rivages Noir, je savais que j’allais lire un roman de Robin Cook, puisque c’est l’un de mes auteurs favoris. L’auteur de J’étais Dora Suarez a toujours décrit remarquablement bien le Mal, et ses origines. Pour l’occasion, j’ai lu le dernier roman qu’il ait écrit.

L’auteur :

Robert William Arthur Cook dit Robin Cook, né le 12 juin 1931 à Londres et mort dans la même ville le 30 juillet 1994 est un écrivain britannique, auteur de roman noir.

Fils de bonne famille (un magnat du textile), Robin Cook passe sa petite enfance à Londres, puis dans le Kent où la famille s’est retirée en 1937 dans la crainte de la guerre. Après un bref passage au Collège d’Eton, il fait son service militaire, puis travaille quelque temps dans l’entreprise familiale, comme vendeur de lingerie.

Il passe les années 1950 successivement :

à Paris au Beat Hotel (où il côtoie William Burroughs et Allen Ginsberg) et danse dans les boîtes de la Rive gauche,

à New York, où il se marie et monte un trafic de tableaux vers Amsterdam,

en Espagne, où il séjourne en prison pour ses propos sur le général Francisco Franco dans un bar.

En 1960, il rentre à Londres, où il accepte d’être un prête-nom pour Charlie Da Silva, un proche collaborateur des jumeaux Kray. Interrogé par la police néerlandaise à propos d’une escroquerie d’assurances liée au vol supposé d’une toile de Rembrandt, il prétend avoir définitivement renoncé à son passé de criminel en faveur d’une nouvelle vie d’écrivain.

Signé Robin Cook, son premier roman, intitulé Crème anglaise (The Crust on its Uppers, 1962), le récit sans concessions d’une descente aux enfers délibérée d’un homme dans le milieu des truands londoniens, obtient à sa publication un succès de scandale immédiat.

Suivront des romans de plus en plus noirs et d’un réalisme sordide quasi documentaire, notamment Comment vivent les morts (How The Dead Live, 1986) ; Cauchemar dans la rue (Nightmare In The Street, 1988) ; J’étais Dora Suarez (I Was Dora Suarez, 1990) et Quand se lève le brouillard rouge (Not Till the Red Fog Rises, 1994)

Après avoir bourlingué de par le monde et avoir exercé toutes sortes de petits boulots, il est décédé à son domicile à Kensal Green, dans le nord-ouest de Londres, le 30 juillet 1994.

Son autobiographie, The Hidden Files, publiée en 1992, est parue en français sous le titre Mémoire vive (1993).

(Source : Wikipedia adapté par mes soins)

Quatrième de couverture :

A sa sortie de prison, Gust, gangster professionnel, dérobe avec quelques complices deux mille passeports britanniques dont le prix au marché noir avoisine les mille livres l’unité. Un joli pactole que des truands londoniens veulent négocier avec des électrons libres de l’ex-KGB qui, eux, veulent écouler des têtes nucléaires en provenance des arsenaux de l’Armée rouge. Mais les services du contre-espionnage britannique sont sur l’affaire…

Mi-roman criminel, mi-roman d’espionnage, l’ultime œuvre de l’immense Robin Cook, est un mélange d’humour, de distance, de noirceur et d’humanité bouleversante. A découvrir absolument.

Quand se lève le brouillard rouge est le dernier roman écrit par Robin Cook (1931-1994) et peut-être son chef-d’œuvre. La sécheresse du ton accentue encore le pouvoir d’émotion de cette magnifique épure, à la fois distante et intimiste, comme traversée d’un prémonitoire sentiment d’urgence absolue et s’achevant dans un silence de mort… (Jean-Pierre Deloux, Polar)

Mon avis :

Le roman débute par Sladden, qui rend visite à un homme dans une chambre d’hôtel. Quand il sort un revolver, on sent bien que cela va mal se passer. Homosexuel et obsédé sexuel, il sait qu’il doit rapidement faire son boulot avant d’être l’esclave de ses pulsions contre lesquelles il aurait du mal à résister. Il demande au gars, russe d’origine mais titulaire d’un faux passeport anglais de s’allonger sur le lit. Il s’allonge derrière lui et lui tire une balle dans la tête. Puis il arrange la scène de crime en faux suicide.

Si on débarque en plein milieu de cette intrigue, Robin Cook va petit à petit nous donner les pièces du puzzle pour comprendre de quoi il en retourne. Un lot de passeports vierges a été volé par des truands, dont faisait partie Gust, qui vient de sortir de prison. Ce lot est convoité par la mafia mais aussi par des Russes menés par Gatov. Gust, qui est en probation, va se retrouver au centre d’un imbroglio et va se défendre comme il sait le faire : par la violence.

Ce roman est une vraie collection de tiroirs. Si Gust et son itinéraire sanglant sert de trame principale, nous allons voir apparaître la police, la mafia, la police et les services secrets. Robin Cook nous dépeint un monde dur, violent, sans pitié où tous les décors sont des ruelles sombres ou des bars douteux. Et chacun ne connait qu’un seul langage, celui de la mort. Si on a l’impression qu’on laisse peu de chances aux repris de justice, il en ressort aussi que les méchants ne sont pas ceux que l’on croit et qu’il y a toujours quelqu’un de plus horrible situé plus haut dans la pyramide du crime.

Si le roman est prenant à lire, c’est grâce à ses nombreux dialogues emplis de réparties humoristiques et cinglantes. Il en ressort une tension poisseuse et palpable. Et c’est bien le personnage de Gust, que l’on devrait haïr tant il est violent qui parvient à nous émouvoir. Sa descente aux enfers et la poisse qu’il porte à ses proches arrivent à nous faire éprouver de la sympathie pour lui alors qu’il flingue ceux qui lui parlent mal.

Avec le recul, ce dernier roman de Robin Cook nous montre ce qu’il pensait de la société Anglo-Saxonne. Tout le monde y est pourri, qu’il soit du bon ou du mauvais coté de la loi. Et on y trouve aussi que réflexions philosophiques sur la vie et la mort qui ont forcément des résonances particulières dans l’esprit du lecteur et du fan de Robin Cook que je suis : Après la mort, il n’y a rien, il n’y a plus rien.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Vincent chez Foumette ainsi que cette interview sur Youtube03