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Road Tripes de Sébastien Gendron (Albin Michel)

Si j’ai lu ce roman, c’est grâce à l’oncle Paul qui m’a gentiment envoyé ce roman, alors c’est aussi l’occasion de vous rappeler d’aller voir son site pour bénéficier d’excellentes chroniques quotidiennes sur le polar. Merci Paul !

Vincent est un jeune homme qui a fait de longues études et qui se retrouve sur le carreau. Le voilà à distribuer des encarts publicitaires dans les boites aux lettres. Il a depuis bien longtemps laissé tomber sa fierté et sa volonté de se battre et a entamé une autre phase de sa vie que l’on pourrait appeler survie.

C’est alors qu’une porte de voiture s’ouvre, Vincent entre, la porte se ferme, et il se retrouve assis à coté de Carell, un homme déjanté fan de Johnny Halliday. Après avoir mis le feu aux tracts (ce qui va entrainer un feu de forêt), ils vont entamer une folle équipée de 4000km à travers la France, entre vols de voitures et bastons.

Ce roman est une bouffée d’air frais, qui ne ressemble à rien de ce que j’ai lu auparavant. Et pourtant, je connais Sébastien Gendron depuis 2008 et son Tri sélectif des ordures (sorti en 2008 et bizarrement absent de la bibliographie en fin de roman), son univers déjanté et décalé, plein de dérision et d’inventivité. D’ailleurs, c’est amusant que j’ai lu ce roman juste au moment où je venais d’acquérir son premier roman Mes amis mortels. Bref, ce roman semble marquer une sorte de tournant dans la carrière de Sébastien Gendron, où l’humour déjanté était de mise. Ici, l’humour est plus grinçant.

Ce roman est clairement écrit comme un film, et on peut se demander ou espérer qu’il en devienne un. Les remerciements (en fin de roman) sont écrits d’ailleurs en forme de générique. Il faut dire que la plupart des 285 pages sont des dialogues sur la vie, la société de ces deux personnages dont l’un, Vincent, est éteint, marqué par un événement dramatique qui a eu lieu dans sa vie personnelle et l’autre, Carell, qui est un peu dingue et surtout sans autre limite que de rouler à 200 à l’heure sur les routes.

On rencontre aussi des personnages complètement dingues, des gendarmes nostalgiques, des sectes encore plus frappées que Carell, des collectionneurs de R16 … L’imagination de Sébastien Gendron est exactement comme Carell, elle est sans limite et a pour but de nous distraire, nous amuser, nous faire grincer aussi quand il raconte que la personne qu’ils ont tuée est un paisible père de famille, par exemple.

Au bout de 100 pages, on se demande bien quel peut être le but de ces 2 gars là et ils s’en fixent un : attaquer une banque. Au bout de 200 pages, on se demande quelle fut la vie de ces deux gars là, et ils se racontent. En fait Sébastien Gendron répond aux questions que se pose le lecteur juste avant qu’il ne se les pose. Et puis quel plaisir de lire ce style sautillant, décalé, à la limite du langage parlé, mais toujours très imagé. Bref, c’est un livre qui s’avale, qui n’est pas là pour faire plaisir, qui dérange parfois, mais qui remplit son rôle de nous passionner.

Il faut aussi que je vous parle de la fin. Car l’auteur donne un sens à son livre, nous montrant qu’il y a bien peu de distances entre le bien et le mal, entre la construction et la destruction. Et après 285 pages de carnage et meurtres, il démontre qu’il ne faut pas grand-chose, d’une étincelle pour que tout pète. Ces deux portraits sont des personnages sans but, sans espoir, sans limite, sans avenir. Et on s’perçoit que sous un certain angle, il y a plus fou qu’eux, plus dangereux qu’eux et que la limite est ténue entre normalité et criminalité. Bon, il ne faut tout de même pas prendre tout ça au sérieux tout de même ! Mais c’est un livre trop vite lu mais surement pas oublié de sitôt.

D’ailleurs, l’avis de l’oncle Paul est ici

Novella : Boulette de Max Obione (Editions de l’Atelier)

4ème de couverture :

Eh, la grosse ! Qu’est-ce que t’as à me regarder ? Bouge ton gros cul…
Tais-toi le père ! Je suis Boulette, un homme est venu, un bougnoule comme tu dis.
Il m’a prise dans ses bras. La mer est devant nous, il m’emmènera.
Là-bas.
— You… arab ?
— No, Kurd !
— Vous êtes Kurd ?
— Yes, Kurd of Iraq.
Crève, vieux pourri, et adieu !
La mer nous emporte, tu vois ?

Mon avis :

Environs de Sangatte. Boulette, une jeune fille grosse, malaimée et décriée par tous les gens du village va rencontrer un Kurde, qui veut partir en Angleterre. Malheureusement, elle croit qu’elle est amoureuse.

N’étant pas adepte ni lecteur de nouvelles, je ne vais pas juger cette courte histoire par rapport à d’autres novellistes. Le format de l’histoire (24 pages) est parfaitement maitrisé, surtout grâce à son style très direct. Pas le temps de faire de la psychologie de supermarché, il faut aller droit au but. Max Obione met tout son cynisme et sa cruauté au service de cette fable dramatique.

Alors j’ai avalé Boulette et sans en faire trop (de boulette), je dois dire que cette histoire m’a pris aux tripes, et l’air de rien, le final est surprenant. Et je me suis dit : Pour les gens qui ont une demi heure de trajet à faire, à 4 euros, c’est une sacré bonne affaire. Alors il faudrait vendre ces nouvelles (il y en a une soixantaine dans cette collection) sur les quais des gares. Alors, avis aux distributeurs !

Orphelins de sang de Patrick Bard (Seuil)

Attention, coup de cœur ! En course pour la sélection Polar SNCF, j’avais choisi ce titre pour son sujet. Je m’étais dit aussi que je connaissais cet auteur, mais en lisant sa bibliographie, je me suis rendu compte que je m’étais trompé. Ce roman sera donc l’occasion pour moi de découvrir un auteur … et quelle découverte mes amis !

Je ne vous conseille pas d’aller à Ciudad de Guatemala, l’une des villes les plus violentes du monde. Victor Hugo Hueso est pompier. Son travail principal consiste à récupérer les cadavres des gens tués par les gangs et de prendre des photographies qui serviront ensuite à la police. Car cette ville est dirigée par la corruption et le meurtre et la police ne peut rien avec leur pauvre 9 mm face aux armes automatiques. Victor Hugo Hueso tient son nom de la passion qu’avait son père pour l’auteur français, dont il n’a d’ailleurs pas lu la moindre ligne.

Il a un rêve ou plutôt un objectif : devenir journaliste professionnel pour les journaux dont les pages regorgent de faits divers sanglants. Parce qu’il est doué et pour l’argent. Il suit des cours à l’université après son macabre travail. Ce matin-là, il est appelé pour un double meurtre de 2 jeunes femmes. L’une d’elles est morte, l’autre est dans le coma avec une balle dans la tête. A leurs pieds, a été abandonné une poupée de Shrek en mauvais état. Apparemment elles se promenaient avec un bébé qui a disparu. Comme Hueso doit faire un article pour valider son cycle universitaire, il va mener l’enquête avec son ami de la police Pastor.

La police n’est pas une priorité pour le Guatemala. Pastor fait partie de la brigade des fémicides, c’est-à-dire le département chargé de résoudre les meurtres de jeunes femmes. Mais le nombre des policiers de cette brigade diminue d’année en année alors que le nombre de meurtre peut atteindre un par heure certains jours.

A l’autre bout de la chaine, il y a Kate et John Mac Cormack. Ils sont américains, habitent à Santa Monica et désespèrent d’avoir un enfant. Ils ont essayé d’adopter un petit Roumain , mais la Roumanie vient de décider d’arrêter toutes les adoptions en cours. John remarque un site internet d’une association qui se propose de faire toutes les démarches pour l’adoption de petits Guatémaltèques en quatre mois. Comme leur jardinier est de cette nationalité, ils vont se lancer dans l’aventure une nouvelle fois …

J’allais commencer mon article par « Magnifique », mais ce n’est pas exactement le terme qui convient pour ce roman. Car le contexte noir et ultra violent ne va pas avec ce terme qui tient de la beauté. C’est plutôt un roman superbe et passionnant et cela pour plusieurs raisons. Tout est maitrisé dans ce livre, du déroulement de l’intrigue au style direct et acéré, de la psychologie des personnages à la vulgarisation de l’histoire du Guatemala. Ce livre plaira à tous, quel que soit ce que l’on cherche, que ce soit une enquête, ou une plongée dans la vie du pays, ou des personnages profonds, ou un suspense prenant.

Patrick Bard ne fait pas de voyeurisme, ne fait pas dans l’extrême, ne montre pas d’esbroufe, ne cherche à nous en mettre plein les yeux. Il nous plonge dans un monde déshumanisé, où la vie humaine n’a plus de valeur, où seul l’appât de l’argent devient une règle de vie. Et Patrick Bard se met au service de l’Histoire, de son histoire, de ses personnages pour mieux nous montrer ce que nous ignorons, ce que nous voulons ignorer. Formidable Hymne à l’humanisme plutôt qu’à l’humanité, ce livre remet férocement nos petites vies à leur petite place, en face de nos grandes responsabilités.

Alors que demander de mieux à un livre qui nous montre la vie des Guatémaltèques de l’intérieur, et le parallèle avec la vie des pays riches, même si ce n’est pas le sujet premier du roman. Pour vous donner une idée de comparaison, bien que je n’aime pas ça, Orphelins de sang est du niveau de Zulu, une analyse sociale et sociologique de l’influence et de l’impact de nos vies de « riches » sur les autres pays dits « pauvres ». Passionnant, indispensable, de quoi largement donner un coup de cœur pour cet excellent roman. Et si je ne vous ai pas convaincu, je ne sais pas comment le dire autrement : Lisez ce roman.

Attention les fauves de Brice Pelman (Noir Retro – Plon)

De temps en temps, il fait bon lire des classiques. Bon, je ne parle pas de Zola ou Stendhal (que j’adore par ailleurs) mais des classiques du roman noir. Or Plon vient de créer une collection qui s’appelle Noir Rétro qui permet de lire ou relire ces romans qui ont été trop négligés à leur sortie, à tort.

Doria Deslandes est une jeune veuve qui vit dans une maison aux alentours de Nice. Elle a perdu son mari Remy dans un accident de voiture. Elle travaille comme traductrice chez elle et élève ses deux jumeaux Patrick et Marieke âgés de onze ans. Cela lui permet de gérer le quotidien sans trop de problèmes mais sans toutefois de contacts avec les gens. Un soir, Jourdain, un voisin débarque chez eux. Sous un prétexte fallacieux (l’élargissement de la route départementale), il rentre chez eux et trouve Doria désirable. Alors il n’écoute que son instinct et ses envies : il la viole et l’étouffe. Se rendant compte qu’il a fait une énorme erreur, il empoche le slip de Doria et s’enfuit bien vite.

Les enfants, qui dorment à l’étage, n’ont rien entendu. Le lendemain matin, ils découvrent le corps de leur mère et se rendent compte que leur mère est morte. Patrick est sous le choc alors que Marieke prend les choses en main. Le risque est trop grand qu’ils soient envoyés en pension et séparés. Elle lui propose de ne rien dire à personne. Ils savent où trouver de l’argent dans le tiroir de la commode et ont huit cent francs, de quoi tenir trois mois. Petit à petit, les proches vont poser des questions et chercher à voir cette mère absente.

Jourdain est marié depuis huit ans avec Marie-Louise. Alors que la période avant mariage laissait augurer une vie heureuse, il en fut autrement après que les deux eurent passé la bague au doigt. En effet, Marie Louise fut prise de migraines à répétition et Jourdain devint un homme sexuellement frustré. Le lendemain matin, il s’étonne de ne pas voir une voiture de police devant chez Doria mais s’inquiète de ne pas retrouver le slip, qu’il avait mis dans sa poche. Il n’a pas d’autre solution que d’approcher les enfants pour comprendre ce qui se passe. La situation devient de plus en plus difficile quand une voisine Mme Josepha vient voir Doria, puis quand leur tante Françoise débarque pour une visite de courtoisie.

Quand j’étais jeune (enfin plus jeune que maintenant, mais je vous rassure je ne suis pas vieux), j’arpentais les gares situées à côté de l’appartement de mes parents. Déjà, à cette époque, je lisais beaucoup, que ce soient des classiques (les vrais, ceux là) ou des romans d’aventure. Je regardais les devantures des marchands de journaux et je voyais les SAS, San Antonio et Fleuve Noir. Avec dédain et envie : dédain car la réputation de ces romans était d’être des romans sans envergure, de la sous littérature pour s’occuper pendant un voyage, envie car les couvertures montraient des femmes dénudées (Désolé mesdames, j’ai aussi été un adolescent !).

Après avoir dévoré ce livre, je me dois de rendre justice à Brice Pelman. Ce roman, qui part d’une idée simple, est tout simplement fantastique. Car au-delà de l’intrigue qui est fort bien racontée, au-delà du style fluide et limpide qui se lit bien et vite, la psychologie des personnages est vraiment impeccable. Entre Jourdain qui est d’abord pris de remords avant de chercher à comprendre puis à s’en sortir, et les voisins qui font circuler les bruits de couloir, l’intrigue avance essentiellement grâce à ses personnages vrais, à ses réactions réalistes, aux coups du sort qui compliquent la vie, aux bonnes mœurs qu’il ne faut pas transiger. Même les réactions des enfants sont impressionnantes de justesse. Cela en fait un récit incroyablement vrai et passionnant dont on ne sait jamais comment cela peut se terminer. Par moments, on atteint même des retournements à la Feydeau.

Quelle bonne idée d’avoir ressorti ces romans qui seraient aujourd’hui mis en lumière plus qu’ils ne le furent à l’époque (il faut dire aussi qu’il y a plus de media qu’avant), car il doit y avoir de vrais petits bijoux et qu’il est grand temps de leur rendre justice. A cet égard, je vous conseille de lire l’interview de Brice Pelman publiée chez Paul Maugendre ici pour avoir une idée du travail de titan que ces auteurs abattaient afin de garnir les rayonnages des gares d’antan.