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L’accident de l’A35 de Graeme Macray Burnet

Editeur : Sonatine

Traducteur : Julie Sibony

J’avais découvert Graeme Macray Burnet avec son roman précédent, La disparition d’Adèle Bedeau, et j’en avais gardé un très bon souvenir. Ceux qui ont aimé ce roman vont adorer celui-ci puisqu’il use des mêmes qualités.

C’est un accident tragiquement banal qui a amené l’inspecteur Georges Gorski sur l’Autoroute A35, entre Strasbourg et Saint Louis. A quelques kilomètres près, ce sont les officiers de la police de Strasbourg qui se serait occupée de cette affaire. A priori, le conducteur s’est endormi au volant, et a quitté la route, venant s’encastrer dans un arbre. Gorski remarque tout juste des rayures sur le coté droit qui ne semblent pas liées à l’accident.

C’est lui qui se retrouve avec la mission d’annoncer la mauvaise nouvelle à la femme de Bertrand Barthelme, Lucette. Il est accueilli froidement par Thérèse la bonne puis annonce l’accident le plus calmement possible. Étonnamment, Lucette reste froide, ne montrant aucune émotion, comme si cet événement ne la touchait pas, ou ne la concernait pas. Puis, il annonce la nouvelle à son fils, Raymond, qui lisait Sartre dans sa chambre ou du moins semblait le lire.

L’identification du corps doit avoir lieu quelques jours plus tard. Lucette et Raymond se présentent à la morgue et reconnaissent bien le corps du défunt. Lucette, toujours aussi belle dans son malheur, éblouit Gorski. Avant de partir, elle fait part à l’inspecteur de son étonnement : son mari devait dîner avec des collègues de travail et des amis. Que faisait-il donc sur l’autoroute de Strasbourg ?

Ceux qui pensent avoir affaire à une enquête trépidante ont totalement tort. Car la grande qualité des romans de Graeme Macray Burnet est de créer des romans psychologiques. N’allez donc pas y cherche de l’action à tout va, ni de scènes emplies d’hémoglobine ! Par contre, si vous êtes adeptes de personnages complexes, de déroulements réfléchis, et de scènes extrêmement détaillées et dévoilant un aspect important de la solution.

Deux personnages vont donc dérouler l’intrigue par chapitre alterné, Gorski et Raymond. Gorski est toujours séparé de sa femme, et cela lui pèse. D’un naturel timide, taciturne, il est aussi redoutablement rigoureux dans son cheminement intellectuel, ne privilégiant aucune hypothèse mais gardant toujours à l’esprit toutes les possibilités. Etant aussi effacé, il va découvrir la solution de cette énigme (de ces énigmes car il va y avoir un assassinat à Strasbourg) mais ne va pas pour autant se battre pour faire jaillir la vérité. C’est un peu une victoire personnelle contre la vérité, un challenge contre les faits étrangers.

De l’autre coté, nous avons un jeune adolescent qui découvre la vie et l’amour. Il n’est pas plus choqué que sa mère par la mort de son père mais il veut découvrir ses mystères. Il va donc suivre son enquête à partir d’un morceau de papier trouvé dans son bureau et découvrir bien plus qu’il ne le voudrait. Ces chapitres sont remarquables de justesse, très émouvants, malgré le style froid et distant. Et jamais ce personnage de Raymond ne semble plus faible que Gorski, bien au contraire. Raymond est l’enquêteur factuel, Gorski est son pendant intuitif.

Si l’intrigue est bien différente de son précédent roman, on y trouve les mêmes qualités quant à la psychologie des personnages. C’est surtout son style très détaillé, à l’extrême parfois, sa méticulosité dans la peinture des décors, mais aussi tous les raisonnements des enquêteurs qui en font un roman psychologique passionnant. Et puis, l’auteur ne s’en cache pas, c’est un gigantesque hommage à Georges Simenon et Claude Chabrol, dans sa volonté de montrer par le détail la vie des gens normaux. D’ailleurs, la rue Saint Fiacre y joue un rôle très important (clin d’œil à Simenon, bien sur) et la légende que l’auteur créé autour de ce roman est autant un trait humoristique que des cris d’amour à ces grands auteurs.

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Le chant de l’assassin de Roger Jon Ellory

Editeur : Sonatine

Traducteurs : Claude et Jean Demanuelli

Depuis sa première parution avec Seul le silence, je dois dire que je prends un plaisir à lire les histoires que cet auteur nous invente, avec toujours comme décor les Etats Unis, pas celui clinquant tout beau tout propre mais celui des campagnes.

Henry Quinn a été élevé seul par sa mère, secrétaire dans une bibliothèque, et n’a donc jamais connu son père. Juste avant sa majorité, ayant bu trop d’alcool, il s’amuse à tirer avec une arme à feu sur un tonneau. Pour son malheur, une balle rebondit et va parcourir plusieurs centaines de mètres avant de tuer une jeune femme, en train de préparer son petit déjeuner dans sa cuisine.

Accusé puis condamné juste après ses 18 ans, il en prend pour 5 ans au pénitencier de Reeves, sort au bout de 3 ans pour bonne conduite. S’il s’en sort en un morceau, c’est grâce à Evan Riggs, son compagnon de cellule. Condamné à la prison à vie, Evan lui demande de retrouver sa fille qu’il n’a jamais connue, pour lui donner une lettre. Henri ne peut qu’accepter ce service envers celui qui l’a sauvé et qu’il considère comme un père naturel.

Après une visite éclair auprès de sa mère, toujours aussi alcoolique, Henri prend la route de Calvary, où il devrait pouvoir retrouver la trace du frère d’Evan, Carson, qui en est le shérif. Le moins que l’on puisse dire est que l’accueil est froid, aussi bien de la part du shérif que des habitants de Calvary. Il semblerait même que tout le monde veuille oublier Evan et sa fille. Mais quel est le secret qui est enfermé dans cette petite ville ?

Je ne vais pas vous redire tout le bien que je pense du style hypnotique de Roger Jon Ellory, ce talent à créer des personnages forts, cette faculté à nous plonger dans un autre lieu et un autre espace-temps. Pour ce roman-là, il va mener en parallèle deux histoires : l’une contemporaine sur la recherche de la fille d’Evan, l’autre concernant la vie d’Evan, son crime et comment il en est arrivé là.

Pour la première fois, Roger Jon Ellory lier ses deux passions dans un seul roman : écrire une histoire simple et la musique. Evan est en effet un musicien maudit, créateur des Whiskey Poets (comme par hasard le nom du groupe réel de Ellory) et Henry un musicien doué. En entourant le tout de plusieurs questionnements et mystères bien épais, vous avez les ingrédients de ce roman une nouvelle fois réussi.

Les deux histoires vont alternativement se dérouler, tranquillement, pour nous amener à lever le voile sur la vérité, les vérités. D’un côté, l’enquête d’Henry qui montre une ville renfermée sur elle-même et qui veut éviter les étrangers. De l’autre, la vie d’Evan faite d’erreurs, de mauvais choix, d’hésitations, de moments de joie mais aussi de moments dramatiques. Ellory nous raconte une vie plongée dans l’Histoire américaine.

Comme à chaque fois, n se retrouve emporté dans un roman plein, complet, dans lequel on a beaucoup de plaisir à plonger parce qu’on a l’impression de côtoyer des personnages ordinaires au destin ordinaire qu’Ellory nous transforme en extraordinaire. Si on ressent beaucoup de maitrise et de retenue, dans les scènes émouvantes par exemple, c’est probablement parce qu’il a écrit là son roman le plus personnel, qui le touche le plus dans ses passions. Et avec ce roman-là, il n’a jamais été aussi proche de la littérature blanche. C’est encore un grand roman très réussi de la part de cet auteur dont je ne me lasse pas.

Le pays des oubliés de Michael Farris Smith

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

J’avais beaucoup aimé son précédent roman, Nulle part sur la Terre, donc je me devais de lire celui-ci. Il nous emmène une nouvelle fois aux Etats-Unis parmi les gens qui n’ont rien, les oubliés du rêve américain.

Jack Boucher n’a pas eu de chance : abandonné dès sa naissance, il est passé de famille d’accueil en famille d’accueil, jusqu’à arriver chez Maryann, une jeune femme célibataire. Il s’aperçoit que sa force tient dans ses mains gigantesques, et se découvre l’âme d’un combattant. Il part donc à 17 ans, vivre sa vie, gagner son argent lors de combats extrêmes. Pour améliorer ses gains, il parie aussi sur ses victoires.

Aujourd’hui, il a dépassé la quarantaine, et est la proie à de terribles maux de tête. Il essaie de se soigner avec l’alcool et des drogues. Il doit impérativement trouver de l’argent pour rembourser Big Momma Sweet mais aussi payer les dettes que Maryann a auprès de l’état avant que sa maison soit saisie. Et comme Maryann est atteinte de la maladie d’Alzheimer, Jack va se lancer dans sa croisade personnelle.

Le personnage de Jack est clairement la pierre centrale de ce roman, au milieu d’un décor de désolation. Michael Farris Smith ne nous présente pas son pays comme un monde de gentils Bisounours décorés de paillettes. Nous sommes ici en plein dans l’Amérique profonde, faite de misère et de violence, entre bars crasseux et fêtes foraines désolées. Le décor est d’une laideur à pleurer.

Autour de Jack vont graviter de beaux personnages secondaires, au fur et à mesure de l’itinéraire de Jack, comme autant de balises vers son destin funeste. On ne peut qu’être ébahi par la justesse de ces scènes, même si on peut se dire pour certaines d’entre elles, qu’elles auraient leur place dans un recueil de nouvelles, car elles sont peu liées à la trame du livre. Jack est, d’ailleurs, le seul personnage humain de cette histoire, voulant réparer ou essayer de réparer les erreurs de son passé.

Enfin, par son style imagé, Michael Farris Smith dresse un constat de l’Amérique d’aujourd’hui, celle des pauvres, des oubliés, de ceux qui luttent pour survivre dans le pays le plus riche du monde. Sans jamais juger, sans jamais imposer son avis, l’auteur nous balade de coin sale en sous-sol crasseux pour suivre Jack et son issue que l’on imagine dramatique. Mais ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler la fin, qui, je vous l’assure, se déroule dans un décor grandiose et est très réussie.

La mort selon Turner de Tim Willocks

Editeur : Sonatine

Traducteur : Benjamin Legrand

Tim Willocks délaisse son cycle qui se déroule au Moyen Age (Ne ratez pas La Religion !) pour nous offrir un polar pur et dur, dont l’action se situe en Afrique du Sud. Et comme on pouvait s’y attendre, ce roman est d’une violence inouïe et d’une originalité dans sa façon de mener l’intrigue.

Ils sont six, six jeunes gars qui sont venus s’amuser au Cap, en Afrique du Sud. Ils sont venus passer leur soirée à boire, jusqu’à en oublier leur nom. Jason, Mark, Chris, Hennie, Simon et Dirk sortent du bar, pleins comme des barriques de l’alcool local. En sortant, Dirk tient à prendre le volant. Il tourne la clé de la voiture et cale. Il réessaie et ne s’aperçoit pas que la marche arrière est enclenchée. Le gros 4×4 entre dans un container de poubelles. Mais entre la voiture et le container, il y avait une pauvre fille, noire, affamée, qui voulait récupérer le Hamburger qu’ils avaient jeté. Quasiment coupée en deux, elle va agoniser sous le regard rigolard des jeunes.

Turner est un flic noir de la brigade criminelle. Il déteste la police car il a vu sa sœur tuée par des policiers mais il croit fermement en la justice. Et quand on lui donne un os à manger, il ne lâche rien. Écœuré par ce crime, il va se lancer dans cette course poursuite, et le téléphone portable qu’il retrouve près du corps va l’aider à identifier les coupables. C’est utile, les selfies ! Sur une des photos, il découvre le visage de Dirk Le Roux, le fils de Margot Le Roux, l’impitoyable reine du manganèse. Tout le monde la respecte pour avoir sauvé cette région de la misère et sa fortune est gigantesque. Mais rien ne peut arrêter la marche de la justice, la croisade que Turner va entamer, envers et contre tous.

Il ne faut pas s’attendre à un roman de gamins avec Tim Willocks. Cet auteur écrit avec une machette entre les dents, il coupe, tranche, dans de grands gestes … et peu importent les tâches de sang qui pourraient maculer les pages de ce livre. Si le début du roman sert à présenter les forces en présence, la suite va inexorablement faire monter la tension, vers un duel en forme d’apocalypse. C’est typiquement le genre de roman où on a les mains qui se crispent, s’accrochent aux pages, qui s’agrippent à en faire mal.

Il ne faut pas croire que Turner va occuper le centre du livre à lui tout seul. Tim Willocks construit son roman en nous balançant d’une scène à l’autre, sans relation apparente si ce n’est celle de construire une intrigue que l’on pourrait comparer à des montagnes russes. L’auteur veut nous secouer et il va nous secouer très fort. Et Tim Willocks ne se refuse rien, se moque des règles, des codes pour nous offrir une fresque sanglante où la valeur des vies humaines frise le zéro absolu.

Ce roman ultra violent, ultra prenant, ultra stressant n’est pas dénué de message, et nous fait entrer dans cette croisade de fou, à travers le personnage de Turner. Nul n’est au dessus des lois pour lui, même si la pauvre jeune fille était atteinte du sida et devait mourir trois mois plus tard. Il y a eu faute, il y a eu meurtre et le coupable doit payer. C’est une lutte de l’argent contre la justice, du pouvoir contre la loi. Et ce roman est déroulé comme un western, un duel à distance avant de se terminer par une scène finale explosive, dure, énorme de démesure, gigantesque comme une bataille perdue d’avance où on jette ses dernières forces. Attention aux âmes sensibles ! Ce roman va vous remuer, vous dégoutter mais la morale humaniste est une notion tangible, réelle et crue pour Turner. Impressionnant !

Ne ratez pas l’avis de Mr.K

La disparition d’Adèle Bedeau de Graeme MacRae Burnet

Editeur : Sonatine

Traductrice : Julie Sibony

Ayant raté son précédent roman L’accusé du Ross-Shire, qui est en fait son deuxième, je me rattrape avec La disparition d’Adèle Bedeau, qui vient de paraître et qui est son premier roman. Amateurs de romans psychologiques et d’ambiance, celui-ci est pour vous.

A Saint Louis, petit village proche de Mulhouse, le restaurant de la Cloche trône sur la place. Tous les midis, Manfred Bowman vient y manger, ainsi que le jeudi soir. Bowman est le directeur de la banque. C’est un personnage renfermé, mystérieux et discret. Il n’est pas marié, même pas en couple et on ne lui connait pas de liaison. Par contre, il aime regarder Adèle Bedeau, la serveuse, se déplacer se déplacer dans la salle, se pencher sur les tables pour les nettoyer. Il aime regarder son chemisier s’ouvrir légèrement pour apercevoir les bretelles de son soutien-gorge.

Un soir, Adèle a fini son service et Bowman sort juste après elle. Comme ils prennent la même direction, il la suit à quelques mètres de distance. Il s’imagine qu’elle va lui adresser la parole, qu’ils pourraient peut-être prendre un verre. Soudain, elle s’arrête à un coin de rue. Ils échangent quelques mots puis une moto débarque et un jeune homme l’embarque après lui avoir passé un casque. Le lendemain, Adèle ne vient pas au travail.

L’inspecteur Georges Gorski est en charge de cette enquête. D’un naturel plutôt débonnaire, il va interroger plusieurs personnes. En parallèle, des battues sont organisées pour retrouver la jeune femme. Quand il interroge Bowman, l’entrevue est cordiale et Bowman décide mentir quand on lui demande s’il a vu Adèle. Gorski fait montre d’une belle obsession, liée à une affaire qui date de 20 ans, où le corps d’une jeune femme a été retrouvé étranglé dans les bois autour de Saint Louis. La disparition d’Adèle remue de douloureux souvenirs et son incapacité à trouver le coupable.

Adeptes de romans d’action, passez votre chemin. Ce roman est un roman psychologique, qui va décrire dans le détail les réactions des deux personnages principaux, Bowman et Gorski. Pour chaque événement, somme toute banal, Bowman va s’inquiéter des interprétations des autres sur lui, de sa possible implication dans une disparition à propos de laquelle il n’y est pour rien. Gorski va lui se poser des questions sur ce qu’il est, sur ce qu’il fait et sur ce qu’il devrait faire, se dévalorisant tout le temps par rapport à ce que les autres attendent de lui.

Bowman est du genre à se glisser dans le trou d’une souris, du genre à ne pas vouloir faire de vague, du genre à vouloir qu’on l’oublie. Pour vivre heureux, vivons caché, serait sa maxime. Gorski porte sa croix depuis la condamnation d’un innocent lors d’une affaire qui date de 20 ans. Il ne se remet pas de cette affaire, et veut donc toutes les preuves avant d’avancer quoi que ce soit. Même sa femme, sa belle famille le considèrent comme un mauvais policier, alors que lui ne cherche pas la gloire mais juste redorer son blason, sa réputation, l’estime qu’il a de lui-même.

Le rythme est lent, lancinant comme la vie des petits villages, où il ne se passe pas grand’chose. L’auteur va nous montrer finalement la vie normale des gens normaux, y ajoutant les angoisses des protagonistes. C’est une des forces de ce roman. On arrive à s’imprégner de l’ambiance d’un petit village, de suivre le rythme nonchalant et de se passionner par les réactions de Bowman ou Gorski. C’est cette grande qualité qui le rapproche des romans d’Albert Simenon.

Et ce n’est pas une référence jetée au hasard. On peut aussi y ajouter Claude Chabrol, cité dans la préface, par l’auteur lui-même. D’ailleurs, dans cette préface, l’auteur imagine la biographie imaginaire de Raymond Brunet qui aurait écrit ce roman en 1982, roman qui aurait été porté à l’écran en 1989 par Claude Chabrol. Ce roman est un bel hommage envers ces auteurs qui ont su recréer la vie des villages, sans esbroufe.

 

Le poids du monde de David Joy

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

Avec Là où les lumières se perdent, son premier roman, David Joy faisait une entrée fracassante dans le monde du roman noir rural américain, plus par son style très expressif que par son sujet. Avec Le poids du monde, son deuxième roman, il persiste et confirme tout le bien que l’on pouvait en attendre.

Little Canada, petite ville perdue dans les Appalaches. Thad et Aiden n’ont jamais eu la vie facile, et c’est probablement la raison pour laquelle ils sont devenus amis pour la vie, des sortes de frères de sang. Aiden a vu son père tuer sa mère, puis retourner l’arme contre lui. Devenu orphelin, il aurait du être pris en charge par l’Assistance Publique. Il a fallu toute l’obstination d’Alice, la mère de Thad, pour qu’Aiden soit adopté par Alice.

Des années ont passé. Thad et Aiden habitent un mobil-home misérable, échoué juste devant la maison d’Alice. Thad va s’engager dans l’armée, pour combattre en Afghanistan. Aiden se fera coincer par la police pour un sachet d’herbe et restera au pays. Un jour qu’Aiden répare une tuyauterie dans la maison, il devient l’amant de son meilleur ami. Si cela ne change rien dans la relation des deux amis, cette relation fait patienter Alice dans son envie de partir loin de ce coin pourri.

Au retour de Thad, les deux amis luttent tous les jours pour leur survie, en faisant de petits boulots ou en volant des broutilles qu’ils revendent ensuite. La crise de l’immobilier va leur permettre de récupérer le cuivre et profiter d’une manne financière inespérée. Aiden va pouvoir se procurer de l’alcool et Thad de la drogue, à laquelle il s’adonne depuis son retour de la guerre. Mais quand ils vont chez le dealer local pour acheter leurs doses, un événement dramatique va déclencher leur descente aux enfers …

A l’instar de son premier roman, Là où les lumières se perdent, David Joy prend comme décor les campagnes américaines, et comme personnages des désœuvrés, des délaissés du rêve américain. Il nous les présentent comme des hérissons écrasés sur le bord d’une autoroute, et personne ne s’arrête pour leur prêter main forte, rien n’est prévu pour leur tendre la main. Thad et Aiden n’ont pas perdu leurs illusions envers le système américain, dans le sens où ils ne sont jamais entrés dedans.

On ne peut s’empêcher d’y voir, non pas une dénonciation, mais une volonté de coller à une vérité, un état de fait sur la façon dont est gérée la société américaine. On peut aussi y voir une leçon, à la morale facile à mon gout, qui est qu’il suffit de sortir du droit chemin une fois pour subir toute sa vie les conséquences. Il n’empêche que Thad et Aiden entrent tous les deux dans cette catégorie : volontairement ou non, ils subissent leur vie de misère, soit pour des raisons familiales, soit pour des raisons d’honneur national. Dans les deux cas, nos deux amis d’enfance ne font rien pour sortir de leur fange, et on ne leur donne pas non plus de deuxième chance.

Il n’empêche que je n’ai pu m’empêcher d’y voir une bien belle illustration sur le bien et le mal, sur le fait que le mal est créé par l’Homme alors que la nature est innocente et d’une beauté infinie. Il n’y a qu’à lire les nombreux passages où l’auteur nous décrit la beauté de la forêt, ou le chant des oiseaux, avant de nous plonger dans une scène d’une noirceur brute. On peut aussi, au fur et à mesure du roman, y voir une déclinaison de la difficulté des choix et comment assumer leurs conséquences. Et cela ne marcherait pas sans la fantastique finesse de la plume de David Joy.

Avec ses descriptions détaillées mais toujours bien trouvées, il arrive à entrer dans l’intimité des personnages et imaginer leurs réactions de façon tout à fait humaines face à des événements qui les dépassent. Cette écriture en devient tellement évidente qu’elle en devient belle dans son déroulement dramatique, et devient d’autant plus violente que l’on s’est habitué à un rythme lancinant et lent. Et quand on arrive au dernier chapitre, on pense avoir fait subir à Alice, Thad et Aiden tout ce qui était humainement supportable, mais c’était sans compter un dernier chapitre extraordinaire. Avec ce deuxième roman, David Joy fait fort, plus fort que son précédent, et entre avec son style bien à lui, dans la liste des auteurs américains à suivre, car il a encore plein de choses à nous raconter.

Un dernier petit mot : Le titre anglais étant The weight of this world, je trouve dommage de l’avoir traduit par Le poids du monde et non pas Le poids de ce monde, qui collait mieux au roman. Sinon, je titre mon chapeau au traducteur qui a su rendre hommage à l’écriture imagée de David Joy.

Les fantômes de Manhattan de Roger Jon Ellory

Editeur : Sonatine

Traducteur : Claude et Jean Demanuelli

Sachez que je suis un fan de la plume de Roger Jon Ellory, depuis son premier roman paru en France, Seul le silence. Dès qu’un de ses romans sort, je suis assuré de me balader avec un personnage hors norme, avec une histoire racontée par un maître quand il s’agit de nous faire voyager.

Annie O’Neill a perdu son père à l’âge de 7 ans, et a vécu avec sa mère. A la mort de celle-ci, elle a décidé d’investir dans une petite librairie en plein cœur de Manhattan, ce qui lui permet tout juste de vivre. Âgée de 30 ans, son activité professionnelle ne lui laisse que peu de temps et sa vie personnelle et amoureuse s’en ressent. Alors, elle passe ses soirées libres avec son voisin, Sullivan, cinquantenaire débonnaire, philosophe et alcoolique.

Un lundi soir, un étrange vieillard débarque dans sa boutique. Il lui indique avoir connu son père, et détenir certaines de ses lettres. Il lui propose de créer aussi un club de lecture, ou plutôt une sorte de contrat où elle s’engage à lire un manuscrit narrant l’histoire d’un certain Haim Kruszwika, tzigane dans les années 30 en Europe, qui va être déporté à Dachau, avant d’être rescapé à la libération.

Quelques jours plus tard, un jeune homme se présente à la boutique. Sans avoir un but, il flâne dans les rayonnages et se présente : David Quinn. Il est à la recherche d’un ou plusieurs livres pour ses voyages. Annie le sentant réservé, elle lui propose trois livres. Elle ne peut pas se douter à ce moment-là, qu’ils vont se revoir très bientôt.

Cela peut sembler étrange d’éditer aujourd’hui le deuxième roman de RJ.Ellory, surtout en grand format. J’aurais plutôt imaginé qu’il serait sorti sur Sonatine +, leur collection où sortent des romans plus anciens. Ceci dit, ce roman détonne par rapport à ses autres productions par son aspect psychologique d’une part et par son personnage féminin d’autre part.

Le roman tient sur les épaules d’Annie 0’Neill, qui arrive à un tournant de sa vie, à l’approche de la trentaine. Clairement, elle est à la croisée des chemins, se demandant ce qu’elle va faire de sa vie, comment elle va envisager, elle qui n’a pas de passé. D’ailleurs, les trois hommes qui l’entourent dans ce roman représentent chacun une génération, de David le jeune, Sullivan le cinquantenaire et Forrester le plus âgé. Elle se retrouve face à un choix difficile à prendre, essayant de gérer les trois relations en parallèle.

Ce roman pose effectivement la question du poids du passé, et l’influence qu’il peut avoir dans nos choix de vie. Mais c’est aussi un roman mystérieux où tout au long du roman, on se pose la question de la chute finale. La question que l’on se pose est alors de savoir qui est le gentil de l’histoire et qui est le méchant. Et comme Roger Jon Ellory nous distille les informations au compte goutte, on est contraint d’accepter de jouer les règles du jeu fixées par l’auteur : le roman avancera à son rythme.

Alors, le rythme se révèle lent, décrivant les états d’âme d’Annie, et cela pourrait paraître long à lire. C’est sans compter le fabuleux talent de conteur de Roger Jon Ellory, qui arrive à nous passionner avec, finalement, peu de rebondissements. On se laisse bercer par ce faux rythme, fasciné par l’acuité de la description de la vie de cette jeune femme, jusqu’à un dénouement que l’on peut avoir senti venir, mais qui est empli d’émotions fortes. Je l’ai déjà dit, Ellory est fascinant et ce roman le démontre une nouvelle fois.