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Un pays obscur d’Alain Claret

Editeur : Manufacture de livres

Laissez-vous guider par Thomas qui vous narre son histoire. Journaliste de deuxième zone, il est parti il y a 10 ans à l’étranger et est devenu ce que l’on appelle Grand Reporter. Un bien grand mot pour pas grand’ chose, finalement. Sa dernière destination l’a emmené en Lybie où il a rencontré Tom, un collègue anglais, son double, son alter-ego14, son amant aussi. Puis Thomas et Tom ont été pris en otage par un groupuscule et seul Thomas s’en est sorti vivant, mais pas forcément indemne.

Laissez-vous bercer par le quotidien de Thomas. Quand il est libéré, cela fait un an que son père est mort. Il est naturellement revenu vivre dans la maison paternelle, perdue au milieu des bois. Les jours et sa vie s’écoule au rythme du doux vent qui fait bruisser les feuilles des arbres. Et Thomas passe ses journées entre balades et souvenirs, entre regrets et lectures des aventures de Tom Ripley.

Laissez-vous charmer par Hannah, la compagne de Thomas qu’il a quittée 10 ans auparavant, par sa beauté triste, par son désespoir addictif, par son appel au secours pour retrouver sa fille adolescente qui a disparue. Son appel ressemble à l’appel du vide, ce vertige dangereux et sans fond qui donne envie de plonger, de se perdre à nouveau dans une histoire sans avenir.

Laissez-vous emmener par cette histoire ayant pour personnage principal un homme marqué à vie par son enlèvement, qui se retrouve dans la position d’une victime collatérale, aussi bien en Libye qu’après son retour au pays. Bienvenue dans la tête de cet homme qui, à la grisaille du présent, préfère les brumes enchantées des deux Tom, qui ne le quittent jamais d’une semelle. Il y a finalement plus de mystères dans les disparitions des jeunes filles que dans les magouilles de nos dirigeants mondiaux. Et ce n’est pas moins important.

Laissez-vous emporter par la magie des mots, par l’art de décrire un décor et de le rendre tellement vrai qu’il ressort des pages, qu’il devient palpable au toucher. Humez les odeurs humides des sous-bois, confondez les avec l’air rêche des caves de Libye. Dans ce décor feutré, même les habitants du village sont inquiétants. Heureusement, Tom est là, aux cotés de Thomas. Il y a de toute évidence une filiation entre Alain Claret et Franck Bouysse, dans l’évidence des phrases, dans la poésie instantanée et éthérée des mots.

Laissez-vous envoûter par cette histoire étrange, peuplée de personnages vrais ou inventés, fantômes présents ou regrettés, par des souvenirs enchanteurs ou embellis. Entrez dans un paysage peuplé de forêts sombres, d’horizons brouillardeux, de fausses vérités et de vrais mensonges. Finalement, la vérité n’est pas belle à voir et certains souvenirs du passé ne devraient jamais être déterrés.

Laissez-vous tenter par ce roman pas comme les autres, qui vous fera voyager, qui vous plongera dans les souvenirs d’un autre, qui vous transportera par la pensée et vous plongera dans les Abymes de l’âme. N’y cherchez pas d’action, pas de super-héros, pas de dialogues, pas de sang, pas de violence, juste une belle histoire, une belle poésie. De la belle littérature, en somme.

Laissez-vous tenter

Ne ratez pas l’avis des Unwalkers et Jean-Marc

La pension de la Via Saffi de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traducteur : Florence Rigollet

Attention, coup de cœur !

Ça y est, je le tiens, le premier coup de cœur de 2017. Et quel coup de cœur, quel roman ! Son précédent roman paru chez nous chez Agullo aussi, Le fleuve des brumes, était déjà impressionnant d’ambiance et parlait d’un sujet historique prenant. Celui-ci est plus introspectif et émotionnellement très fort.

A quelques jours de Noel, Parme, Italie. C’est une période habituellement calme au commissariat. Une vieille dame vient pour signaler qu’elle est inquiète car son amie ne répond ni au téléphone, ni quand on sonne à sa porte. De loin, le commissaire Soneri entend que la vieille dame s’insurge, qu’il s’agit de Ghitta, qu’elle ne sort jamais de chez elle, qu’elle tient la pension Tagliavini, dans la Via Saffi. Ce nom, cet endroit, tout cela lui rappelait sa jeunesse.

C’était il y a quinze ans. Tous les jeunes de l’université étaient passés par la pension, logeant dans les chambres meublées de Ghitta. Ada habitait là-bas. C’était la femme de Soneri. Cela fait quinze ans qu’elle est morte en mettant au monde leur enfant. Quinze ans qu’il survit à ce drame, à l’absence de l’être aimé. Quinze ans qu’il imagine ce qu’aurait du être sa vie avec elle.

Peut-être ne voulait-il pas y aller, ressasser ses souvenirs ? Peut-être devait-il y aller ? Il se dirigea vers la pension. La porte avait été claquée, pas fermée à clé. Il l’ouvre avec sa carte de crédit. En entrant, il retrouve le couloir, les chambres alignées, ses souvenirs collés dans l’air ambiant. C’est dans la cuisine qu’il trouve Ghitta, allongée sur le carrelage. Il n’y a aucune trace de sang, les bijoux sont dans un petit coffre en bois. Elle a été poignardée et vidée de son sang comme un cochon.

Déjà avec Le fleuve des brumes, j’avais été enthousiasmé par la qualité de l’écriture de Valerio Varesi et son talent à peindre des atmosphères. Avec ce roman, je retrouve toutes les raisons pour lesquelles j’aime cet auteur, auxquelles j’ajoute cette incroyable plongée dans la psychologie de Soneri, indéniablement marqué par son passé et la perte de sa femme lors de l’accouchement de leur enfant.

On pourrait penser que, chronologiquement, ce roman arrive avant Le fleuve des brumes, puisqu’il aborde le passé du commissaire. Et pourtant, il a été publié en Italie un an après. Surtout, ce roman fait appel aux souvenirs du lecteur, à ses blessures, à ses cicatrices toujours ouvertes, de ces moments désagréables qui, la plupart du temps, nous laissent tranquilles, jusqu’à ce qu’un moment, ils reviennent nous hanter.

Comme tout le monde, j’ai des souvenirs douloureux, des regrets, des moments que je souhaiterais oublier, comme certaines phrases ou réactions qui me marquent. Comme Soneri, je voudrais bien tourner la page, mettre un voile opaque sur tout ça, regarder vers l’avant. Mais ça n’existe que dans les livres. Et en parlant de livres, La pension de la Via Saffi m’a fait mal, même si le sujet est assez loin de mes expériences. Il n’empêche que la façon de raconter cette histoire force forcément le lecteur à se pencher sur son passé, le place devant ses propres responsabilités.

Avec son personnage de commissaire taciturne et sa façon de creuser le passé du personnage, on se retrouve très proche des meilleurs romans d’Arnaldur Indridason. Son style est d’une subtilité rare, détaillant de petits moments, des petits détails qui rappellent des souvenirs, et par conséquent l’absence de la personne aimée. Quand je disais que ce roman était intemporel, il est surtout universel, et m’a permis une vraie remise en cause sur ce qu’est la mémoire et la façon dont on arrange les souvenirs.

Il n’y a pas une seule faute dans ce roman, et je n’y ai vu que des qualités. Son rythme doux et tendre, à l’image des images du passé qui traînent dans nos cerveaux, est d’autant plus cruel, et fait appel à l’expérience du lecteur. C’est en cela que je trouve ce roman remarquable, extraordinaire, puissant, profond : le lecteur que je suis s’identifie au personnage de Soneri et s’approprie cette histoire et tout ce qu’elle implique. Pour tout vous dire, j’en ai pleuré, et j’ai mis une bonne semaine à m’en remettre. Coup de cœur !

Ne ratez pas non plus le coup de cœur de mon ami du Sud La Petite Souris

Novellas chez Ombres Noires

Depuis quelque temps, Ombres Noires publie à bas prix des romans courts, que l’on appelle novellas, écrites par des auteurs connus et reconnus. Si j’avais été peu convaincu par Le convoyeur du 3ème reich de CJ.Box, j’ai été enchanté par les deux romans que je vous propose maintenant :

Secret des tranchées

Le secret des tranchées de Thomas H.Cook :

Quatrième de couverture :

Franklin Altman est parvenu à quitter l’Allemagne au lendemain de la Première Guerre mondiale et a refait sa vie aux États-Unis. Après avoir changé de nom, il a su gagner une place honorable parmi les intellectuels new-yorkais.

11 novembre 1968, cinquante ans après la signature de l’Armistice. Franklin prononce un discours à l’occasion de cette commémoration lorsqu’un ancien camarade de jeunesse se fait connaître à l’assistance, faisant ressurgir chez lui un pan entier de son passé.

Il est évident que les deux hommes ont quelque chose en commun. Un secret peut-être… La lumières viendra-t-elle de ce manuscrit, laissé par cet ancien ami, dont le contenu aurait pu changer le cours de l’Histoire?

Mon avis :

Imaginez que la seconde guerre mondiale n’ait jamais eu lieu. Imaginez qu’un historien vienne faire dédicacer son livre en 1968. C’est un ancien Allemand, ayant émigré aux Etats-Unis, et il rencontre alors un ancien Allemand, comme lui. Qu’est-ce qui peut bien lier ces deux hommes que tout sépare ?

Sans aucune esbroufe, puisque tout se passe dans la librairie, cette rencontre va être emplie de non-dits à travers des dialogues mystérieux qui ne vont donner aucun indice au lecteur, mais plutôt lui poser plein de questions. Thomas H.Cook a probablement atteint dans ce court roman son style le plus subtil qui soit, pour ouvrir au lecteur les questions les plus vastes, sans lui donner jamais aucun indice. C’est un roman remarquable de sensibilité, avec un final qui laisse pantois. Et après avoir tourné la dernière page, le lecteur se pose enfin la grande question : Qu’est-ce que l’Histoire ?

 Prière achever

Prière d’achever de John Connoly :

Quatrième de couverture :

Comment expliquer à la police que l’on a été témoin de la chute d’une femme, sous un train, alors qu’aucune trace de l’effroyable accident n’est visible? C’est ce qui arrive à M. Berger, tranquille célibataire qui vient de s’installer à la campagne dans le vain espoir d’écrire un roman.

L’événement est d’autant plus troublant que, quelques jours plus tard, la même jeune femme se jette à nouveau sous la locomotive. Cette fois-ci, M. Berger décide de suivre cette mystérieuse créature au sac rouge. Il atterrit dans une étrange librairie tenue par un vieil érudit, qui accueille en ses murs les plus grands personnages de la littérature…

Mon avis :

Le format court des romans est à la fois un exercice périlleux mais il autorise aussi toutes les folies. Car il permet de poser des situations inédites sans être obligé de décrire dans le détail des lieux ou des psychologies. Dans ce roman, Connoly rend hommage à l’écriture, à l’imagination et tire son chapeau envers les héros qui ont bercé notre enfance.

Ecrit comme un conte, se voulant intemporel et magnifique de possibles, j’ai lu ce roman avec autant d’émerveillement que d’étonnement devant la créativité qui remplit ces pages. C’est un roman magnifique, un conte pour adulte qui nous plonge dans nos souvenirs, qui nous emplit de rêve. Avec ce roman, John Connoly n’a jamais été aussi près de Edgar Allan Poe.

Anges déchus de Gunnar Staalesen (Folio)

Voici la troisième version de lecture commune, avec un roman « nordique » d’un auteur dont on ne parle pas assez, Gunnar Staalesen. Mon choix a été conseillé par l’excellent Cynic, fan de Staalesen.

Lors de l’enterrement d’un copain d’enfance tombé d’un échafaudage, Varg Veum rencontre d’autres amis, et c’est l’occasion pour lui de remuer ses souvenirs. Il va faire la fête avec son ami Jakob, qui fit partie d’un groupe de rock appelé The Harpers dans les années 60.

Jakob raconte à Varg l’histoire des Harpers : Ils ont tous laissé tomber brutalement le groupe en 1975, et seul le chanteur Johnny continue à faire le spectacle en public, dans une boite de nuit miteuse. Deux des membres du groupe sont morts récemment, l’un s’est étouffé pour avoir trop bu, l’autre s’est fait renverser par un bus.

Jakob demande à Varg de retrouver sa femme qui a quitté le domicile conjugal pour la deuxième fois. Quand Varg voit la photographie,  il reconnaît son amour de jeunesse : Rebecca. La première fois qu’elle est partie, elle avait rejoint Johnny. Quand Johnny est poignardé en pleine rue, Varg décide d’enquêter et il va découvrir les dessous d’un groupe de rock, avec des accents de nostalgie.

Varg Veum n’est pas de ces détectives privés qui vont résoudre des énigmes à la force de leurs poings ou à l’aide de batailles furieuses. Il va réunir les indices et sans violence, confondre le ou les coupables. C’est donc une enquête à base de visites, d’interrogatoires et de déductions à laquelle on assiste ici. Et Gunnar Staalesen se met au diapason de son intrigue, avançant doucement, prenant le temps de décrire les lieux, définissant la psychologie de ses personnages par leurs expressions ou leurs réactions.

Le rythme est lent, Staalesen prend son temps pour installer ses personnages, pour décrire les lieux de l’enfance de Veum, pour plonger le lecteur dans une atmosphère nostalgique de souvenirs enchantés. Car au-delà de l’intrigue policière, le sujet est bien là : que sont devenus nos souvenirs d’antan ? Si les passages du passé flottent dans une ambiance ouatée idéalisée, le contraste est flagrant avec la réalité du jour et les découvertes ignobles de Veum. Et le décor si beau et si pur qu’il avait en mémoire ressemble au fur et à mesure du roman à une citadelle qui s’effondre.

Veum devient alors un homme qui, s’il ne perd pas ses illusions car son cynisme le met à l’abri, doit remettre en cause ses certitudes et doit regarder en face sa réalité qui vient en totale contradiction avec les images et sensations subjectives qu’il gardait en mémoire. Ce roman est un beau portrait d’un homme qui perd ses repères, ses racines, et le peu d’illusions qu’il pouvait encore avoir sur la malfaisance de l’homme en général. C’est un roman fait pour remettre à sa place le lecteur et il le fait rudement bien.

Au lieu-dit Noir-Étang de Thomas H.Cook (Seuil Policiers)

Coup de cœur ! Thomas H. Cook, vous le savez, est un de mes auteurs favoris. Parce qu’il fouille des thèmes qui me sont chers, parce que ses intrigues sont subtiles, parce que son style est fluide, parce que … Voici son dernier en date :
Dans les années 20, à Chatham, la vie était tellement tranquille. Henri Griswald se rappelle cette petite ville, l’école de garçons que son père Arthur a créée, le grand lac qui s’appelle Noir-Etang, et le drame qui a à jamais changé la ville, les gens, mais aussi sa vision et sa philosophie sur le monde. Tout a commencé en cette année 1926, quand Melle Channing est descendue du bus à Chatham.
Mlle Elizabeth Channing est une jeune femme qui vient pour occuper le poste de professeur d’arts plastiques. Outre qu’elle est très belle, sa façon de s’habiller très élégante et ses attitudes de distance et d’empathie font que Henry, jeune adolescent de 11 ans, va tomber sous le charme. Comme son père veut bien l’accueillir et l’aider à s’installer dans la petite maison près du lac Noir-Etang, Henry va le suivre et être souvent avec Mlle Channing.
Elle va ainsi lui raconter sa jeunesse, son éducation, ayant été éduquée par son père lors de voyages en Europe. Henry se sent enfermé dans sa petite ville de Chatham, et ne pense qu’a vivre ses rêves les plus fous. Il se met à détester son environnement, sa vielle ses parents pour leur petitesse d’esprit, et de nombreux habitants tombent sous le charme de Mlle Channing, dont M. Reed, lui aussi professeur à l’école de garçons.
Pour tout vous dire, à force de lire les romans de Thomas H.Cook, je commence à m’habituer à son style, à sa construction. Et le début du roman m’a un peu déçu, au sens où j’avais l’impression de lire Les leçons du mal. J’ai mis un peu de temps à me plonger dans cette intrigue, mais, à force d’amonceler les petites scènes du présent, enchevêtrées aux scènes du passé, Thomas H. Cook m’a à nouveau enthousiasmé et emporté jusqu’à une fin qui est tout bonnement extraordinairement géniale.
Comme d’habitude, il y a un homme, qui revient sur son passé, qui détaille son passé, qui dissèque les lieux, les attitudes, les gestes si petits qu’ils paraissent insignifiants, les paroles sans prétention mais si lourdes de conséquence au bout du compte, avec toujours cette finesse d’analyse dans les motivations des uns et des autres. Quel savoir faire impressionnant !
Thomas H. Cook y creuse, y questionne la force des institutions, la bêtise des a priori, l’injustice de la justice, l’idiotie des gens bien pensants au travers d’un adolescent qui s’ouvre au monde, qui croit découvrir la vérité alors qu’elle n’est que sa vérité avec les seuls éléments qu’il voit, qu’il ressent et l’expérience qu’il ressent. C’est un roman qui va toucher tout le monde, même s’il se passe dans les années 20 et que les mœurs ont évolué.
Une nouvelle fois, Thomas H. Cook fait mouche par sa construction, sa fluidité, son intelligence, ses personnages. Qui ne va pas craquer devant Mlle Channing, qui ne va pas se reconnaître devant Henry, qui ne va pas excuser Arthur devant ses non dits, qui ne va pas détester Me Parsons le procureur aveuglé par ses convictions ? Qui ne va pas adorer ce roman d’un souffle épique impressionnant ? Ce n’est pas parce que c’est un roman de Thomas H. Cook que je lui mets un coup de cœur, c’est parce que c’est un formidable roman, qui mérite de devenir un classique de la littérature … tout court. Grandiose !

Un grand merci à Richard qui m’a offert ce roman !