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Les voleurs de sexe de Janis Otsiemi (Jigal)

Voici le petit dernier d’un auteur que je défends depuis son premier roman paru chez Jigal, La vie est un sale boulot. Si le titre peut surprendre, il peut attirer l’œil de ceux qui arpenteront les rayons des libraires. Et pour le coup, ils tomberont sur un excellent polar. Bienvenue à Libreville, Gabon !

Akebe 2 est un quartier où il ne fait pas bon trainer à la nuit tombée. Benito et Tata sont deux jeunes garçons qui attendent leur troisième compère Balard. Né d’un père Burkinabé qui est retourné au pays, Benito est un passionné de musique, surtout de rap français hard-core, tels Tunisiano, Faf Larage ou Akhenaton. Tata lui est plutôt du genre fumeur et c’est le genre de gars qu’il ne faut pas chercher car il démarre au quart de tour et est toujours vainqueur dans ses bagarres. Balard quant à lui a une réputation de puceau et il vient annoncer à ses copains qu’il vient (enfin) de se faire une nana, la petite Nathalie qui a débarqué il y a à peine six mois et que tous les garçons convoitent.

Un accident de voiture a lieu pas loin de là où zonent les garçons. Le chauffeur a raté un virage dangereux. Quand ils arrivent sur les lieux, il est trop tard pour le chauffeur. Par contre, ils voient une valise avec beaucoup d’argent et une enveloppe kraft qui renferme des photos. Arrivés chez eux, ils sont ébahis par ce que montrent les photos : De nombreux membres du gouvernement et le président lui-même sont en pleine cérémonie maçonnique.

En parallèle, le capitaine Pierre Koumba est chargé de trouver un homme qui vole les sexes des Gabonais : Simplement en les touchant, les victimes sentent que leur sexe diminue. De nombreux cas sont déjà apparus et cela s’est terminé par une course poursuite pour attraper le soi-disant coupable, puis par un passage à tabac de celui-ci. Koumba et son équipe a intérêt à aller vite pour éviter la paranoïa et l’émeute. Car on ne plaisante pas avec le sexe au Gabon.

Avec ce roman, Janis Otsiemi, dont on vante les qualités d’écrivain, de ré-inventeur de la langue française, nous a concocté son roman le plus abouti à ce jour. Du moins, c’est mon avis.

Avec ce roman, on ne va plus lire Janis Otsiemi pour ses expressions imagées qui viennent de là-bas, du Gabon qui nous parait si loin. Car même si on y trouve toujours ces verbes bien trouvés, ces proverbes amusants, tout cela se retrouve bien intégré au récit, si bien qu’on ne les voit plus. Du moins, c’est mon avis.

Avec ce roman, On va se laisser transporter par ces personnages forts, mais si bien intégrés dans le décor. On ne s’étonne plus de la corruption des policiers, on ne s’apesantit plus sur les décors. On vit là-bas, on est plongés dans cette ville. Du moins, c’est mon avis.

Avec ce roman, Janis Otsiemi nous montre, avec la subtilité que l’on ressentait déjà auparavant, toutes les contradictions de cette société, ce mélange entre modernité (musique rap, truandise, violence) et superstitions (croyances dans des marabouts capables de jeter des sorts). Du moins c’est mon avis.

Avec ce roman, Janis Otsiemi aborde les différentes nationalités qui arrivent à Libreville, entre les Burkinabé qui viennent travailler ou les Ivoiriennes qui se prostituent, sans oublier les Chinois si discrets. Il montre une société qui évolue. Du moins, c’est mon avis.

Avec ce roman, Janis Otsiemi a écrit son meilleur roman à ce jour. Du moins, c’est mon avis. Et il a écrit un roman important sur une société en mutation, avec la verve qu’on lui connait, avec une langue si simple et si belle.

Avec ce roman, Janis Otsiemi a écrit un livre important.

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Six fourmis blanches de Sandrine Collette (Denoel-Sueurs Froides)

Après Des nœuds d’acier, Grand prix de la littérature policière, et Un vent de cendres, voici donc le troisième roman de cette jeune auteure. A chacun de ses romans, on change de lieu, de personnages, mais on retrouve toujours ce talent pour faire monter la tension. Bienvenue en Albanie, dans les montagnes enneigées, pour le meilleur … et surtout pour le pire.

Ils sont six jeunes gens, et ont décidé de se retrouver, alors qu’ils ne se connaissent pas. Ils vont partir en Albanie, faire une excursion en montagne, à l’ancienne, dans un pays qu’ils ne connaissent pas et qui est sauvage. Lou est la narratrice de cette histoire. Elle y va avec son compagnon Elias. S’ajouteront à leur voyage un autre couple, Marc et Arielle, et Etienne et Lucas. L’ambiance est bonne et ils se retrouvent avec un guide du cru, Vigan.

Il s’appelle Matthias, il grimpe sur la montagne, portant dans ses bras une chèvre. Il a le Don, celui de déterminer lequel de ces mammifères va apporter le bon augure, la bonne destinée, la chance. Il est sacrificateur dans ce petit village d’Albanie. Son métier est de jeter une chèvre qu’il a choisi du haut des montagnes pour que le baptême, la mariage ou la naissance se passe bien. Le patriarche et légèrement mafieux patriarche nommé Carche lui demande de prendre Artur sous son aile pour lui apprendre le métier. Artur semble doué, mais il étouffe les chèvres avant de les balancer, et semble y prendre du plaisir.

D’un coté, six jeunes inconscients et un guide, de l’autre un sacrificateur, le décor est planté pour une rencontre sous haute tension.

Dire que ce roman ne comporte pas d’action serait mentir. Mais ce n’est pas ce qui a retenu mon attention. C’est surtout la tension qui règne dans chaque page qui rend ce roman stressant. De même, le fait d’alterner les chapitres entre Lou et Matthias est classique, mais cela donne à la fois une possibilité de souffler un peu et de faire durer le suspense. Ce que je veux dire, c’est que le roman se tient du début à la fin, et qu’on a l’impression de le lire en apnée.

Et tout tient dans cette façon de décrire les personnages ou les lieux. Car Sandrine Colette n’insiste pas sur les montagnes, elle ne passe pas son temps à décrire les compagnons de Lou ou à détailler les superstitions de ce petit village. Elle brosse ses tableaux par petites touches, nous rendant complices de l’ensemble, comme si nous étions de connivence avec elle pour connaitre le fond du décor. Nous avons droit à quelques passages nous montrant la beauté immaculée des sommets enneigés, mais Sandrine Colette nous les montre par les yeux de Lou. De même, les fêtes du village nous sont décrites par les yeux de Matthias, d’un air détaché. Cette immersion dans les personnages, parfaitement réussie, nous rend d’autant plus violente la suite de l’histoire.

Cela fait de Six fourmis blanches un roman à la fois au suspense insoutenable et à la fois un roman psychologique impeccable. Sandrine Colette a décidément un style à part, bien à elle, pour nous emmener dans des situations incroyables. Et pourtant, au début, le point de départ est simple, et on se fait des plans sur la suite. Et à chaque fois, l’auteure nous prend à contre-pied. Pourtant, on n’a pas vraiment envie de jouer, car je peux vous dire que le stress va crescendo tout au long du livre, jusqu’à la scène finale, très belle et très visuelle.

Sandrine Colette est sacrément douée, elle a le talent de nous mettre à la place de ses personnages, elle a le don de faire monter la tension par cette façon si subtile de décrire un environnement, elle a l’art de nous surprendre. Le seul point commun que je trouve à ses romans, c’est le huis clos. Dans le premier roman, c’était une cave ; dans le deuxième, c’était une propriété vigneronne, ici ce sont des sommets enneigés. Car l’air de rien, nos alpinistes amateurs se retrouvent enfermés aussi.

Et dire que ce n’est que son troisième roman ! Je me demande bien ce qu’elle va nous réserver par la suite. Un autre décor, d’autres personnages, un autre scenario diabolique. Une nouvelle fois, Sandrine Colette m’a épaté et je piaffe d’impatience, dans l’attente du prochain.