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Battues de Antonin Varenne

Editeur : La manufacture de livres

Avec un peu de retard, je vous propose mon avis sur un auteur que j’adore et qui a une saveur particulière pour moi, puisque Fakirs était le premier coup de cœur estampillé Black Novel. Pour Battues, Antonin Varenne plante sa tente dans la campagne française profonde pour une histoire bien noire.

Michèle Messenet est de retour à R., petite ville de province, où la fermeture des usines a irrémédiablement engendré sa décadence. Depuis, le chômage a augmenté, les jeunes sont partis à la grande ville, et ne restent que ceux qui ont bien voulu rester … ou qui n’ont pas pu faire autrement … Michèle Massenet a ouvert une boutique en ville, où elle vend un peu de tout. Cela fait 8 ans qu’elle est partie, faisant du trafic de drogue pour se payer la sienne. Elle est surtout partie pour quitter cette ville maudite. Depuis qu’elle est revenue, le sort semble s’acharner sur la ville, la malédiction s’est déclenchée.

Michèle Messenet est interrogée par le gendarme Vanberten. Elle explique comment les Courbier ont tenu la ville entre leurs mains, grace au commerce du bois. Elle décrit comment les Messenet détiennent une part du pouvoir grace à leur exploitation agricole. Elle cache, mais pas longtemps, qu’elle est revenue aussi pour Remi Parrot, le garde-chasse, qui a été défiguré lors d’un accident, et dont elle attend une déclaration. Elle connait les guerres de clans, les inimitiés qui ont engendré bien des malheurs, et qui vont à nouveau déclencher un cataclysme dans cette petite ville bien tranquille.

Avec une histoire d’amour matinée de rédemption, Antonin Varenne nous construit un roman à mi-chemin entre Romeo et Juliette et La Belle et la Bête, où les hommes se débattent avec le pouvoir qu’ils croient avoir et où le personnage féminin se révèle être le seul à avoir la tête sur les épaules. Alternant entre les différents personnages, l’auteur s’amuse à créer un canevas complexe pour faire avancer son histoire, entrecoupant différents passages ayant lieu dans le passé ou le présent, par des interrogatoires dans le bureau du gendarme.

Cette histoire se révèle très noire, sorte de peinture désenchantée d’une campagne oubliée, où les seules usines qui apportaient un peu de travail et de valeur ajoutée ont disparu, et où il ne reste plus qu’aux hommes à profiter de la nature qui leur tend ses joues. On a donc à faire avec de superbes personnages de dégueulasses, qui utilisent à leur profit les derniers restes de la nature, les terres étant exploitées à fond, les forêts déracinées pour revendre le bois. Ce roman se révèle une fable noire sur la sur-exploitation de la nature, et pointe les hommes en tant que coupables, sans aucune hésitation.

Cette histoire violente et dramatique va se découvrir petit à petit ; on va en apprendre un peu plus sur le passé des protagonistes, et découvrir que ceux qui ont le pouvoir et l’argent n’en ont encore pas assez, puisque le dénouement de ce déchainement de violence pousse au dégout devant les événements tragiques qui vont survenir. Cette histoire montre aussi de façon formidable la lutte des clans dans les petits villages, les histoires de famille qui passent de génération en génération sans jamais s’éteindre, car l’odeur du sang est reconnaissable entre toutes et les tâches ne s’effacent pas.

Cette histoire est servie par une plume magnifique, mais concernant cet auteur, j’y suis habitué. A tel point que quand j’en parle autour de moi, tout le monde me dit : « Ah oui, et ça doit être bien écrit ». Eh bien, ce n’est pas bien écrit, c’est superbe, cela semble tellement facile, tellement fluide, les dialogues sont tellement évidents, que l’on plonge avec délice dans cette jungle, peuplé d’hommes revenus au règne animal, luttant pour leur parcelle de pouvoir comme s’il s’agissait de survie. Vous l’aurez compris, une fois de plus, je suis sous le charme de l’écriture d’Antonin Varenne.

Clouer l’ouest de Séverine Chevalier (Manufacture de livres)

Hasard des programmations, ce roman vient de se voir attribuer le Prix Calibre 47 2016.

Il est vrai que, quand on a lu Grossir le ciel de Franck Bouysse, on a forcément envie de lire d’autres livres de cette collection Territori, mariage entre la Manufacture de livres et les éditions Ecorce. Lire ce roman, c’est comme se laisser happer par des paysages, ce livre comporte des pages incroyables, inoubliables. Ce livre est porté par une plume poétique rare, un joyau pur, sans taches (de sang).

L’histoire se déroule sur le plateau des mille vaches. Karl est parti, probablement pour voir la mer. Il revient quelques années plus tard dans son village, ou plutôt devrais-je dire dans sa famille. Rien n’a changé : tout est resté comme avant. Il retrouve sa mère, ses frères, ses amis. Il retrouve surtout sa fille Angèle, cinq ans, qui ne parle pas. Comme si elle voulait taire des secrets. Mais tous en ont.

Karl a la maladie du jeu, il est revenu chercher de l’argent pour payer ses dettes. Karl sait à qui il va demander cela. Il revient dans un endroit où les gens n’ont pas bougé. Les habitants n’ont pas bougé, enracinés dans leur vie comme le sont les grands arbres de la forêt. Karl débarque dans un endroit de non-dit. Personne ne parle, tout le monde voit. A chaque visite, à chaque endroit visité, Karl se rappelle sa jeunesse, avant le drame, ses quatre cent coups avec Serge et Pierre …

Et puis, il y a ce vieux sanglier qui arpente la région, cette bête noire que personne n’a vu, que tout le monde a cru voir, que tout le monde chasse, que tout le monde souhaiterait tuer. Ce vieux sanglier n’est-il pas aussi une image de leur vie ? Un mirage vers un ailleurs ?

Dans ce roman, Séverine Chevalier se lâche. On ressent la passion qui a poussé l’auteure à écrire cette histoire. D’une construction pas forcément linéaire, avec des chapitres flashbacks qui évoquent le jeunesse de Karl, l’histoire (plus que l’intrigue) avance, au rythme du vent qui balaie les plaines. Tous les personnages se retrouvent coincés dans une région hostile, au milieu d’une nature qui observe et qui menace.

Tous les personnages n’ont pas d’avenir, aucun espoir. Tous pensaient que Karl était parti pour vivre une vie de lumières, Il est revenu comme avant, sans son morceau d’oreille que son pote lui a arraché. Il y règne une sorte de tension, comme quand on entre dans un clan et que tout le monde vous regarde. Sauf que tous scrutent la terre, celle qui ne leur donne plus rien et qui les retient.

Séverine Chevalier accumule les scènes dans des chapitres courts comme on regarde des images collées dans un album photo. Et chaque mot, chaque phrase veut dire quelque chose. L’auteure atteint avec ce roman la quintessence du minimalisme, atteignant des sommets de poésie, remplissant le lecteur d’images, de sons, d’odeurs tous plus justes et plus beaux les uns que les autres. Cela donne un roman à la fois original et beau, d’une beauté silencieuse et triste. Impressionnant.

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