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L’échiquier d’Howard Gray de Florent Marotta (Rouge Sang)

Que voilà un premier roman alléchant, que voilà un polar attrayant. Même si on peut y trouver quelques défauts, L’échiquier d’Howard Gray est un roman dans lequel on prend plaisir à suivre les aventures de Gino Paradio.

Gino Paradio est un ancien flic, qui a vu ses parents exécutés et qui a été viré de la police peu de temps après. Il s’est donc reconverti en détective privé, ou du moins comme il aime se faire appeler : agent de recherche privé. Alors, il passe ses journées à contenter les maris cocus en suivant les femmes infidèles, mais il garde toujours au fond de lui cette rage : celle de retrouver les assassins de ses parents et de les faire payer, et en particulier de retrouver et de tuer Sentino.

C’est là que débarque Arthy, son ancien pote pour lui proposer une affaire. Depuis l’attentat à la bombe dans le métro à la station Bastille, Racheed Al’Wesan, Iranien de nationalité, fait office d’ennemi public numéro Un. Pour ce faire, Arthy lui fournit les dossiers et les photos disponibles. Gino commence par les taches rébarbatives, mais arrive vite dans une impasse … jusqu’à ce qu’il accepte un diner chez sa concierge.

Fabienne lui fait un menu dont elle a le secret et ils en viennent à parler de l’affaire Al’Wesan. En regardant les photos, elle note au second plan de l’une d’elles, un panneau indiquant l’A10. En suivant cette piste, Gino débarque à coté de Rambouillet, et il apprend que l’homme de la photo ressemble comme deux gouttes d’eau à Mourad Alhami. Aidé par son ami Wired, un craker informatique, il va se lancer dans une aventure qui va très vite le dépasser.

Et vous allez me dire : « Et Howard Gray, dans tout ça ? ». Eh bien, il va vous falloir attendre la moitié du bouquin pour savoir qui il est. Et pour comprendre tout le pourquoi de cette machination infernale, il vous faudra patienter jusqu’à la fin … encore que le dernier chapitre vous réservera un retournement de situation fort bien trouvé. Car l’une des grandes qualités de ce roman est bien la maitrise de l’intrigue.

Mais commençons par les personnages : j’étais au début dubitatif comme à chaque fois que je suis confronté à quelqu’un qui veut se faire justice lui-même. Et si on prend plaisir à suivre Gino, on n’est pas là pour éprouver de la sympathie pour lui. Si sa soif de vengeance le motive, l’auteur a plutôt tendance à en rajouter un peu trop, à mon gout. Par contre, les deux autres personnages sont plus convaincants et ne sont pas laissés de coté, faisant partie intégrante des événements.

En fait, le début du roman, où seul Gino est au centre de la scène, m’a paru longuet, bavard mais dès que les deux autres personnages entrent en scène, le rythme s’élève et le plaisir de suivre les événements est au rendez vous. Cela se voit d’ailleurs par la taille des chapitres qui passent de 40 à 20 pages. Bref, outre ce petit défaut, je dois dire que j’ai été épaté par le scenario, et surtout par la façon que Florent Marotta a de nous amener à la scène finale.

Et je peux vous dire que la scène à l’assemblée nationale vaut le coup, et rien que pour elle, ce roman vaut le coup d’être acheté. Quand on ajoute à cela, un dernier chapitre tout simplement renversant et bigrement bien trouvé, ce roman s’avère un bon divertissement voire plus. Cet auteur s’avère un très bon inventeur d’histoire, sachant à la fois maitriser ses personnages, sa narration, son intrigue et ses dialogues. Je vous le dis : on va en entendre parler de ce nouvel auteur. Retenez bien son nom : Florent Marotta.

Sans crier gare surgit la nuit de Bernard Pasobrola (Rail noir)

J’avais beaucoup aimé Mortelle hôtesse, alors je récidive avec son dernier roman en date paru aux éditions du Rail Noir, un roman qui fait réfléchir sur la manipulation des cerveaux.

Stéphane Anglade est un homme qui souffre d’une amnésie sélective, suite à un accident vasculaire cérébral. Il est traité dans un hôpital psychiatrique situé proche de Grenoble. C’est aussi un homme qui porte sa croix, la mort de sa fille dans un attentat à Montpellier, où un magasin a pris feu. Quand Shila, une nouvelle patiente, atteinte de crise d’épilepsie arrive, ils vont se lier, se soutenir et reprendre l’enquête de cet attentat dans un pays en proie à une révolution.

En effet, depuis que le peuple a perdu la foi dans ses hommes politiques, depuis que le vote blanc est devenu majoritaire, deux partis se font la guerre, le parti d’extrême droite et le Parti Social d’Avenir Républicain. Ce dernier prône l’évolution de la société grâce à la science, en défendant une thérapie à base de manipulation cervicale pour éliminer le mal. Parétu, le leader du PSAR, a en vue la clinique de neurothérapie vibratoire dirigée par Jean Reverte.

Ce roman est à la fois un roman de personnages forts mais aussi une vraie réflexion sur où peut aller une société et la façon dont on peut manipuler les masses. Dans un monde en ruine, il y a une vraie opposition entre ces gens, malades et perdus, et le monde extérieur oppressé par l’armée omniprésente, les hélicoptères qui tournent à la recherche de dissidents. Si le style se veut froid et direct, c’est pour mieux faire ressortir les sujets importants du roman : la manipulation des masses.

Alors que l’intrigue se déroule dans un futur proche, Bernard Pasobrola en profite pour fouiller beaucoup de thèmes et en particulier la façon dont les politiques cherchent à diriger les opinions, à éliminer ceux qui ne pensent pas « bien », ou à maitriser ceux que l’on appelle les terroristes.

D’une enquête qui peut paraitre anodine au départ, l’enchainement est parfaitement logique pour démonter tous les rouages, les guerres intestines entre scientifiques à des fins peu avouables … mais sans le montrer. Car, quoi de plus facile que de diriger une population quand on maitrise son cerveau. Bernard Pasobrola en profite pour montrer toutes les thérapies existantes, justifiées par les scientifiques de renom et construit son roman comme une dénonciation contre la libre expression, la libre pensée.

Des personnages attachants à l’ambiance toujours oppressante par la présence de l’armée, le passage incessant des hélicoptères, tout concourt a donner un ton qui met le lecteur sous pression. De ce roman, qui montre si bien une société en déliquescence, Bernard Pasobrola nous demande ouvertement de réfléchir vers où nous voulons aller, de garder notre libre arbitre, et de choisir notre futur. Voilà un roman très bien fait, intelligent et prenant et que vous devez lire.

Lignes de feu de Jeffery Deaver (Editions des deux terres)

Comme je le dis, j’aime alterner mes lectures avec des thrillers américains, tels que ceux de James Patterson par exemple. Cette lecture m’a permis de découvrir un nouvel auteur puisque je n’avais jamais lu de roman de Jeffery Deaver.

Un attentat a eu lieu à Manhattan dans la sous station MH10 : elle s’est mise en défaut et un problème informatique n’a pas permis de délester le réseau. Une explosion a suivi faisant dans un bus tout proche de nombreuses victimes. Tous les organismes de sécurité des Etats-Unis sont sur les dents, et la NSA découvre dans des écoutes la possibilité que cet attentat soit fomenté par un groupuscule dont le nom commence par Justice pour …

Evidemment, on fait appel à Lincoln Rhyme, enquêteur paraplégique, qui est sur une autre affaire, la traque d’un tueur à gages nommé L’Horloger que personne n’a réussi à identifier et arrêter. Comme on le soupçonne d’être au Mexique, Lincoln va s’occuper de cette affaire d’attentat. D’autant plus que de nouveaux attentats vont survenir et que la situation va entrer rapidement dans une situation critique.

Je dois dire que j’ai été agréablement surpris par ce roman, qui nous explique comment l’alimentation électrique est gérée, et que tout repose sur l’enquête de Lincoln Rhyme. Ce n’est pas facile de rendre passionnante une enquête réalisée par un enquêteur paraplégique, et il faut savoir qu’il est aidé par Amelia Sachs, sa moitié, qui va sur le terrain avec une camera miniature placée sur son front.

Et là, tout le talent de l’auteur prend sa dimension, décrivant les discussions à distance entre Lincoln et Amelia, avec un style forcément très détaillé comme pour nous montrer ce qu’il voit de son lit. Et c’est redoutablement efficace car cela permet de ne montrer que ce que l’auteur veut nous montrer et que les zones d’ombre font monter la tension lors de la lecture.

Si le rythme est forcément lent, plutôt axé sur le raisonnement de Lincoln, ce n’est pas pour autant un roman sans stress et surtout passionnant et très bien écrit. Rappelez-vous un film qui s’appelait Bone collector ou Le désosseur avec Denzel Washington dans le rôle principal, il faisait monter la tension par des effets de caméra minutieusement choisis. Ce roman, avec un sujet qui nous montre notre dépendance à l’énergie, est construit sur ce principe, et c’est redoutablement efficace. A l’approche des fêtes de Noel, les amateurs de thriller savent quoi mettre sur leur liste de souhaits.

Spartakusbund de Marc André Poisson (Editions Papier Plume)

Voici un billet qui s’adresse à des lecteurs nord-américains, qu’ils soient québécois ou canadiens, puisque ce roman est édité là bas et pas (encore) distribué en France. Il a toutes les formes du thriller d’espionnage et mérite que l’on se penche dessus.

Claude Sanche est informaticien, et vient d’accepter un nouveau poste à Montréal. Il vient juste de quitter son appartement à Vieux Québec et part au travail, en passant par le tunnel Louis Hippolyte Lafontaine. Deux Poids Lourds le dépassent alors ; et il lui semble bien que les deux conducteurs se sont salués. Vers le bout du tunnel, ils s’arrêtent, bloquant la circulation, descendent et sortent des mitraillettes pour arroser les gens qui vont au travail. Claude se couche miraculeusement sous son volant et sort indemne de la gigantesque explosion déclenchée par les terroristes.

S’il a vaguement vu qu’ils étaient blonds aux yeux bleus, il ne peut pas donner plus de détails aux policiers et agents secrets qui l’interrogent. Tout juste garde-t-il en tête cet étrange salut que les deux conducteurs se sont échangés avant de déclencher l’apocalypse. Il décide de mener l’enquête.

En parallèle, Jean Gabié, garde cote, intercepte un étrange message en Allemand en se rapprochant de l’ile de Rowley, au large de l’Arctique, une ile désaffectée qui comporte d’anciennes antennes de radio. Il décide d’y aller voir et des coups de feu éclatent. Son chef ne veut pas l’autoriser à aller enquêter alors il prend des vacances pour s’assurer de ce qui se passe et, avec Claude Sanche er Richard Siroix policier fédéral de son état, ils vont faire une équipe explosive.

Voilà une lecture bien rafraichissante, qui nous ramènent quelques années en arrière, du temps des romans d’espionnage de la guerre froide. Prenez un héros, innocent, n’ayant aucun rapport avec le pouvoir, et mettez-le dans une situation inextricable. Ajoutez lui un partenaire un peu plus féru, pour faire avancer l’intrigue, mélangez avec des rebondissements toutes les 5 pages, rédigez ça avec un style qui fuse, clair et efficace et vous aurez un très bon thriller.

La recette parait simple, mais en réalité, c’est très difficile à réaliser. Et je dois dire que celui-ci est une réussite. On s’attache tout de suite à Claude, et on suit ses aventures avec beaucoup de vitesse tant c’est écrit simplement. L’auteur n’en fait pas des tonnes, nous concocte des dialogues courts, des descriptions efficaces. Le tout se tient formidablement bien, se lit à grande vitesse pour notre plus grand plaisir. Je regrette juste que les présentations des personnages soient un peu longues et pas forcément utiles dans le déroulement du scenario.

On y trouve bien quelques maladresses, surtout dans le style, avant d’être enchanté par quelques mots québécois si évocateurs pour nous Français de métropole. Si vous êtes fan de polar d’action, d’espionnage et de suspense, alors ce roman est clairement pour vous. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il soit distribué en France … A suivre …

Un grand merci à son auteur pour sa gentillesse et la découverte de son roman très divertissant.

Un long moment de silence de Paul Colize (La Manufacture de livres)

Attention ! Coup de cœur ! Que c’est difficile d’écrire cette chronique pour ce livre que j’ai lu cet été ! Mais comment rendre justice à ce roman si foisonnant, important, envoutant, prenant, impressionnant ? Comment vous dire que Paul Colize m’a emporté dans son intrigue emberlificotée jusqu’à un dénouement pour le moins surprenant ?

Le roman s’ouvre sur la Tuerie du Caire, en 1954. Une voiture s’arrête devant l’aéroport, déversant sur le trottoir quatre hommes armés de mitraillettes. Ils ouvrent le feu sur les policiers présents puis font irruption dans l’aérogare et font un massacre parmi les passagers d’un vol en provenance de l’Allemagne. Le bilan sera lourd : 21 morts et une trentaine de blessés. L’enquête internationale n’arrivera jamais à démontrer qui furent les auteurs de cette tuerie aveugle …

De nos jours, Paris. Stanislas Kervyn est le fils d’une des victimes de la Tuerie du Caire. Il n’a jamais connu son père, il avait 1 an au moment du drame. Propriétaire d’une société de sécurité informatique, il consacre son temps libre à résoudre ce mystère. Il vient d’écrire un livre qu’il vient présenter à une émission littéraire télévisée. A la fin de l’émission, il reçoit un coup de téléphone. Son correspondant lui dit qu’il a des informations à lui communiquer, il était le chauffeur qui a emmené les tueurs du Caire …

1948, New York. Nathan Katz a 18 ans et est un miraculé des camps de la mort. Remarquablement intelligent, il va intégrer le Brooklyn College et être approché par une organisation qui s’appelle Le Chat, composée par des juifs ayant perdu leurs proches. Cette organisation secrète est chargée de repérer les anciens nazis pour les juger et les condamner.

Mais que relie donc un PDG d’une société informatique avec un chasseur de nazis ?

Parfait, le dessin de ce personnage qu’est Stanislas Kervyn, plus que désagréable, détestable à souhait, qui n’a aucun respect envers son prochain, rempli d’une fierté et d’une morgue pour écraser la moindre personne qu’il côtoie. C’est un personnage bien particulier que Paul Colize va nous obliger à suivre, à aimer, à détester, à apprécier au fil de l’histoire. Cet homme qui n’a pas de racine, mais qui les recherche, va être plongé dans une histoire qui va le dépasser. C’est un Icare moderne sans cœur qui va se bruler les ailes et découvrir la vérité et une forme d’humanité.

Parfait, le personnage de Nathan Katz, qui va nous faire visiter la deuxième partie du vingtième siècle, au travers sa recherche de vengeance, ayant laissé ses sentiments derrière les barbelés pour se lancer dans une course éperdue de la justice, ou du moins de se justice. C’est un personnage complexe, humain et inhumain, qui pose la question de la vengeance, de la justice, du pardon, de l’horreur, de la justification d’une attitude Œil pour œil, dent pour dent, qui implique le lecteur au plus haut point. Paul Colize pose le lecteur devant ses responsabilités, en posant la question : Que feriez vous ?

Parfaite la construction du roman, alternant les chapitres entre l’enquête de Stanislas et la vie de Nathan. Si la façon de faire n’est pas nouvelle, elle est réalisée avec une aisance et une évidence qui pousse le lecteur à lire plus avant, à avaler les pages, sans être pour autant dérouté ou perdu.

Parfait, le style de l’auteur, cette efficacité dans les mots utilisés, dans les phrases ciselées, dans les petits détails qui permettent de vous plonger dans un village d’Allemagne en 1954 par exemple. C’est un véritable plaisir des yeux, un véritable travail d’orfèvre, un véritable régal pour tout lecteur exigeant sur le style d’un roman. Ce roman est un vraie réussite, un grand travail d’écriture, un grand roman tout court.

Parfait le sujet et sa façon de le traiter, toute la documentation, toute cette érudition qui nous dévoile des pans d’histoire mal connus et un voyage dans le temps qui va durer soixante ans tout en nous passionnant du début à la fin. Formidable cette façon de lier les personnages à la grande histoire au travers de petites histoires.

Parfait ce roman, avec ce suspense si bien entretenu que malgré tout ce qui nous a été montré pendant ces 450 pages, la fin nous tombe sur la tête, nous tire des larmes embrouillées, et nous vient alors un immense regret, celui d’avoir tourné la dernière page. La gorge nouée, on croit en avoir fini, quand en lisant les remerciements de l’auteur, on comprend toute la passion qu’a mise Paul Colize dans cette histoire. Et c’est formidablement réussi.

Parfait ce roman !

L’évasion de Dominique Manotti (Gallimard Série noire)

Dominique Manotti a écrit avec L’évasion ce qui est probablement son roman le plus personnel. Au travers le destin de réfugiés italiens, membres des Brigades Rouges, elle s’interroge sur le processus de création et sur la mémoire, le détournement de l’histoire.

Rome, 1987. Filippo Zuliani, est un petit délinquant qui fait la connaissance de Carlo Fedeli, un membre réputé des Brigades Rouges. Au travers de leurs discussions, il voue une admiration envers ce combattant. Ils montent ensemble un plan pour s’évader de la prison dans un camion poubelle. Une fois dehors, Carlo donne à Filippo un nom et une adresse à Paris si cela se passe mal. Filippo va errer trois semaines dans les forêts italiennes jusqu’à ce qu’il apprenne que Carlo est mort lors d’un braquage de banque. Les journaux le nomment comme son principal complice ; il est temps pour lui d’immigrer en France.

Lisa Biaggi est le contact que Carlo lui a donné, c’est en fait l’une de ses amantes. Comme il vient de la part de Carlo, et malgré ses doutes sur la sincérité de Filippo, Lisa va l’aider à trouver un appartement à louer ainsi qu’un travail de gardien de nuit. L’appartement appartient à une doctoresse qui est aussi écrivain en manque d’inspiration. Filippo va tomber follement amoureux de Carla et se mettre à écrire son histoire en prenant des libertés avec la vérité, ce qui va lui occasionner bien des problèmes.

Dominique Manotti va utiliser le contexte des brigades rouges pour écrire un roman bien particulier, mais elle ne va pas outre mesure nous expliquer toute l’histoire de ce groupe anarchiste révolutionnaire. Tout juste, par le fait de présenter au premier plan des membres de ce groupe, se permet-elle de montrer les activités nauséabondes des services secrets italiens, tout en se gardant de prendre position, telle une historienne qu’elle est.

Par contre, au-delà de ce contexte, c’est le portrait de Filippo qui retient l’attention et sa façon d’utiliser la vérité pour écrire son roman, et c’est un personnage bien plus complexe qu’on ne peut le croire au premier abord. Quand il se met à écrire, il le fait avant tout pour plaire à Carla, pour se grandir à ses yeux, par pur amour. Sauf que les mensonges ou oublis qu’il insère dans son histoire vont remuer une boue qui risque de salir beaucoup de monde. Et comme il va jouer un jeu trouble, attiré par la reconnaissance, il va en payer le prix.

C’est donc une réflexion intense sur la vérité et sur sa reconstitution qu’aborde Dominique Manotti, ainsi que sur les conséquences à court ou moyen terme. C’est aussi toute la difficulté de construire une mémoire, de faire passer des messages, de défendre une cause. Dans ce roman, tout le monde a raison, tout le monde a tort. Seuls les petits paieront à la fin. Et la dernière phrase du roman est explicite : Peut-on encore se battre ? Doit-on encore se battre ?

Avec son style si particulier à la recherche d’une efficacité maximale, mais que j’ai trouvé plus accessible par rapport à certains autres romans, Dominique Manotti ne nous écrit peut-être pas écrit son meilleur roman, mais en tous cas l’un de ceux qui nous parle, à nous citoyens. Et je vous le dis : lisez Dominique Manotti car ses livres sont importants à la société, à la démocratie. Merci Madame Manotti.

  rêve de Madoff

A noter que Dominique Manotti a sorti une nouvelle aux éditions Allia qui s’appelle Le rêve de Madoff. En 50 pages, elle fait la biographie de cet homme qui s’amusait à flirter avec l’illégalité. C’est tout simplement excellent et cela ne coute que 3,10 euros. Alors n’hésitez plus !

Non stop de Fréderic Mars (Hachette-Black Moon)

Dire que je voulais lire ce roman, qui a fait un grand tapage lors de la sortie, est un euphémisme. C’est Dup de Bookenstock qui avait attiré mon attention sur Non stop de Frédéric Mars, et j’ai même gagné ce roman lors d’un jeu organisé par leur blog. Si j’ai mis un peu de temps à le lire, c’est plus par manque de temps que par manque d’envie. Car ce roman a comblé mes envies et mes attentes. Attention ! roman d’action au programme.

Dimanche 9 septembre 2012, Manhattan, New York City.John Artwood est un homme comme les autres. Ce matin là, il va au travail … cela fait des années qu’il commercialise des verres sécurisés. Dans sa boite aux lettres, il récupère une enveloppe kraft qui lui est destinée. Il compte les pas jusqu’au quai du métro : 602 pas exactement. Il descend à la station de Union Square. Au moment où il s’arrête sur le quai, John Artwood explose.

Dans la station, Sam Pollack du New York Police Department. Il va se sortir indemne de cet attentat, mais étant aux premières loges, il va être impliqué dans l’enquête. Liz McGeary va insister sur ce point. Car ils se connaissent bien, pour avoir travaillé ensemble lors d’une précédente enquête. Liz fait partie du Department of Homeland Security, ce service chargé de la sécurité intérieure, créé après le 11 septembre. Bientôt, d’autres explosions similaires apparaissent, un peu partout dans le pays.

Si au début, le gouvernement pense à des explosions accidentelles, le nombre croissant de victimes les force à envisager des attentats terroristes. Tous les services de l’état américain sont mobilisés contre cette attaque sans précédent. Rapidement, ils vont se rendre compte que les personnes qui explosent ont été munies de pacemakers et qu’elles sont en fait des victimes qui ne doivent jamais s’arrêter de marcher sous peine d’exploser.

Ce roman fait clairement penser à 24 heures chrono, la série mettant en scène Jack Bauer. Et c’est clairement un hommage à cette série, mais aussi une illustration comme quoi un roman peut être aussi passionnant qu’une série télévisée, avec moins de violence. Car cette intrigue va à 100 à l’heure, avec une menace constante et une enquête passionnante. Les similitudes sont nombreuses : tous les services de l’état sont représentés, les personnages innombrables sans que l’on soit perdu, les personnages vivants et attachants.

Frederic Mars a rajouté des effets de style, que l’on pourra déplorer car ils ne sont pas forcément utiles, mais donnent l’impression d’être immergés dans cette intrigue. On a vraiment l’impression de voir un écran de télévision séparé en quatre où les protagonistes luttent contre une menace invisible qui peut les frapper à n’importe quel instant et en n’importe quel endroit.

Tous les ingrédients sont là, de l’action pure à l’enquête classique, sans oublier les passages affectifs qui touchent nos héros. C’est vraiment de la belle ouvrage, à laquelle on ajoutera une documentation impressionnante, aussi bien sur les services de sécurité américains que les situations géopolitiques du Moyen Orient. N’y cherchez pas de message, ou une quelconque dénonciation. Fréderic Mars nous a concocté là un pur roman d’action, du vrai divertissement, et ça marche bien, du début à la fin. Une très bonne lecture.

De chacun selon sa haine de Maurice Zytnicki (Editions Loubatières)

Après l’excellent Letal rock, j’étais curieux de lire le nouvel opus de Maurice Zytlicki. Avec une quatrième de couverture comme cela, cela ne pouvait qu’être alléchant, et cette lecture le fut à beaucoup d’égard.

De nos jours, entre Toulouse, Paris et Lyon. Deux corps sont retrouvés égorgés chez eux à Toulouse ; deux professeurs qui avaient une vie sans problèmes. Le capitaine Leïla Hilmi est chargée de l’enquête. Et les pistes ne mènent nulle part, jusqu’à un communiqué provenant d’un mystérieux groupuscule appelé le CLN ne vienne mettre le feu aux poudres.

Le CLN, ou Comité Louis Negrette, du nom d’un ouvrier plombier qui fut tabassé à mort alors qu’il venait réparer un dégât des eaux dans une cité, revendique la résistance contre l’invasion des non-français. Se positionnant comme une force de libération de la république, ses communications sont inspirées de tous les groupes opprimés que l’histoire a connus de l’Algérie à l’Indochine ou la Yougoslavie, et ses actes terroristes vont aller crescendo dans la violence.

Ces actes vont rompre le fragile équilibre de la société, et trouver des échos dramatiques aussi bien auprès des immigrés intégrés que des Français qui se sentent en danger. Le message porte d’autant mieux qu’il ne revendique aucun message extrémiste raciste, et qu’il veut rassembler ceux qui croient à la suprématie de la nation et de la République. Quoi de mieux pour fédérer que de demander une réaction du peuple devant une invasion ? Le pays va alors sombrer dans le chaos.

Si vous ne connaissez pas Maurice Zytnicki, autant que vous sachiez que le personnage de flic est au centre de la trame, mais que Leïla est en fait un personnage secondaire. Comme dans Letal Rock, la place est laissée au CLN et à ses membres actifs, tous affublés de noms de code allant de Marsouin à Melchior en passant par Clémentine ou José Luis. Ils sont tous d’origine sociale différente, mais ont tous un idéal commun, cette idéologie d’opprimés, qui va mener au chaos.

J’aurais tant aimé donner un coup de cœur à ce roman, tant il y a des scènes tout bonnement hallucinantes, telles les scènes d’après attentats où, sans faire d’esbroufe, on découvre les lieux balayés par les idées destructrices de ce petit comité, ou bien les luttes intestines entre les membres qui cherchent qui à monter dans la hiérarchie, qui à se faire bien voir du chef. La psychologie des personnages est redoutablement bien fouillée, même si parfois, je l’ai trouvée un peu trop descriptive.

Ou encore, je peux citer ces scènes de discussion entre Leïla Hilmi, d’origine turque, et son père sur l’intégration des étrangers. Leïla croit à l’impossible, juste parce qu’elle a des amis français, qu’elle fait partie de la police, qu’elle se sent bien dans ce pays. Son père, lui, a perdu ses illusions, sans pour autant faire de manifestation ; il sait que quoi qu’il fasse, il ne sera jamais accepté, il ne sera jamais français. J’ai trouvé ces scènes poignantes, incroyablement et émotionnellement fortes.

Le seul bémol, ce sont ces scènes de discussion ou de négociation entre les membres du CLN pour savoir quelle cible ils vont prendre, ou comment ils vont s’y prendre, qui m’ont paru longues. Et puis, le CLN étant organisé en branches indépendantes, la branche parisienne est en concurrence avec celle de Lyon. Mais on ne voit jamais les gens de Lyon apparaître dans le roman.

Ce sont de petits détails qui ne gênent pas la lecture mais qui font que ce roman n’est qu’un très bon polar, alors que j’aurais aimé plus. Cette peinture de la société, où les dirigeants tirent sur une corde déjà tendue à l’extrême, se révèle être une bonne réflexion en même temps qu’un cauchemar. Et en refermant le livre, on regarde cet édifice s’écrouler, que l’on a mis tant d’années à construire.

Le chant du converti de Sebastian Rotella (Liana Levi)

J’avais découvert Sebastian Rotella avec Triple Crossing, et un personnage principal fort attachant Valentino Pescatore. Celui-ci faisait partie de la police des frontières américaine et était entrainé dans une aventure qui allait le mener vers la triple frontière.

Revoici donc Valentino, devenu Valentin à la faveur d’une erreur lors de la rédaction de son passeport. Il a décidé de poser ses valises en Argentine et travaille pour Facundo qui y possède une agence de détectives privés. Alors qu’il est installé dans un bar, son plus vieil ami d’enfance Raymond, dit Ràmon l’accoste. Cela fait dix ans qu’ils ne se sont pas vus, depuis ce jour là où ils se séparèrent avant une transaction de drogue.

Ils étaient inséparables, Ràmon était plus vieux d’un an et faisait office de « grand frère » pour Valentino. En grandissant, Ràmon alla dans une école privée, Valentino dans le public. Ràmon faisait toujours des bêtises et Valentino suivait. En grandissant, Ràmon fit du trafic de drogue et voulut clore une affaire en tuant son client ; ainsi il récupérerait l’argent et la drogue. Mais Valentino ne fut pas d’accord et ils se séparèrent … pendant 10 ans.

Assis dans le bar de l’aéroport de Buenos Aires, ils rattrapent le temps perdu, même si Valentino parle plus que Raymond. La seule chose que Valentino apprend, c’est que Raymond s’est converti à l’Islam. Quand Facundo appelle Valentin pour se rendre sur le lieu d’un attentat dans un centre commercial, la vie de Valentin va basculer. Facundo est atteint d’une crise cardiaque, et les services secrets arrêtent Valentin car ils trouvent sur son téléphone portable un appel de Raymond en lien avec l’attentat. De là à penser qu’il est complice, il n’y a qu’un pas.

Valentino, personnage hautement sympathique, après avoir été balloté des Etats Unis à l’Argentine en passant par le Mexique, se retrouve à nouveau en plein cœur de l’action, mais bien involontairement cette fois. Car c’est bien par la faute de son ami d’enfance qu’il est malmené de l’Argentine en passant par la Bolivie ou la France. Contrairement aux romans d’espionnage classiques, qui vont passer des heures à nous décrire les pays visités pour mieux imprégner le lecteur de l’ambiance, Sebastian Rotella leur oppose un style direct pour se concentrer sur son propos. Evidemment, on aura droit à quelques ingrédients liés au genre, tels des espions méchants, des scènes d’action rapides, ou bien une belle espionne venant de … France.

Car Sebastian Rotella, journaliste de son état, préfère le message au style. Une nouvelle fois, il nous démontre les ramifications du trafic de drogue avec les factions terroristes, les petits arrangements des grands pays industrialisés et surtout les victimes de grandes décisions que l’on nommera pour l’occasion dommages collatéraux.

Il y a des passages que j’ai beaucoup aimés, comme ceux où Pescatore s’interroge sur les us et coutumes d’un pays. Et cela devient encore plus intéressant quand il parle de la France, quand il demande si cela ne gêne pas la population quand les policiers ne demandent les papiers qu’à des personnes immigrés. En fait, on se rend compte que Sebastian Rotella, en bon reporter, parle de ce qu’il connait bien, des pays qu’il a visités et où il a habité.

Pendant la plus grande partie du roman, on ne sait plus à quel saint se vouer. Valentino rencontre un nombre de personnages impressionnants, se présentant comme des policiers, ou des espions, ou des trafiquants, et si on n’est jamais perdu dans la narration (ce qui est un point très positif de ce roman) on se pose beaucoup de questions dont on n’aura les réponses qu’à la toute fin, une fin très moderne … enfin, je me comprends.

Comme cela semble être une habitude avec Sebastian Rotella, Le chant du converti s’avère être un polar d’espionnage intelligent, où l’on apprend plein de choses, en particulier sur les relations troubles entre les différents états, et même sur les ramifications du terrorisme international, qui est bien plus efficace que les lenteurs des services de contre-espionnage des pays occidentaux. Ça va vite, ça part dans tous les sens et chaque lecteur y trouvera de quoi satisfaire sa soif de divertissement ou de curiosité.