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Des romans policiers chez de petits éditeurs

Récemment, j’ai lu deux romans policiers édités par deux petits éditeurs. D’où l’idée de regrouper mes deux avis pour faire un billet thématique. Si Théâtre au sang est un polar sympathique, Le train pour Tallinn vaut largement le détour.

Théâtre au sang d’Eliane Arav

Editeur : Le Chant des Voyelles

Au théâtre Charles Victor, la pièce de Samuel Beckett bat son plein depuis six mois. Et la présence de la grande, l’immense actrice Tessa Saguine y est pour quelque chose. Tout le gratin de Paris s’est déplacé ce soir, mais la diva se fait attendre. Pour faire patienter le public, on leur propose une lecture, jusqu’à ce qu’un corps tombe des cintres. Tessa est morte. Didier Daille, dit Didaille, commandant de police est dans la salle. Il va devoir trouver le coupable parmi tous ceux qui disent aimer l’actrice et tous ceux qui la détestent réellement … c’est-à-dire tous !

La petite maison d’édition Le Chant des Voyelles nous propose un roman policier classique, dont la forme peut sembler surannée. On a en effet l’impression de lire une enquête de Maigret, où l’on voit le commandant Didaille enquêter seul, sans être obligé de faire de point pour le procureur ou sa hiérarchie. Pour autant, il a accès à la technologie moderne telle que l’analyse ADN. Cela en fait un roman doucement décalé.

C’est aussi un sacré pavé, avec un format de livre plus long que large, qui se lit avec un grand plaisir, grâce à la fluidité du style et à ses nombreux dialogues. D’ailleurs, l’enquête va surtout avancer par dialogues, avec une scène par chapitre, ce qui est tout à fait classique mais très bien fait. De même, les indices sont parsemés de ci de là, et l’auteure a même ajouté une touche de fantôme, une touche de mystère bienvenue.

Et ce que j’ai apprécié, c’est cette plongée dans le monde du spectacle, plongée aidée par l’utilisation de termes spécifiques liés au théâtre (expliqués dans un lexique en fin de roman), mais aussi la peinture de ce monde de faux-semblants. Et donc, tout le monde ment et / ou joue la comédie … Aidé en cela par une bonne dose de dérision et de sarcasme, ce roman s’avère être une lecture bien agréable et surprenante.

Le train pour Tallinn d’Arno Saar

Editeur : La Fosse aux Ours

Traducteur : Patrick Vighetti

Dans le train qui relie Saint Petersburg à Tallinn, le contrôleur essaie de réveiller un homme qui s’est endormi après avoir bu une bouteille entière de vodka bon marché. Depuis la chute du communisme et l’indépendance des pays baltes, cette ligne de train doit faire des arrêts prolongés aux douanes. L’homme décédé est allé boire au bar pendant le trajet en Russie et ne s’est plus déplacé ensuite. Peut-être s’est-il contenté de boire sa bouteille d’alcool bon marché ? Et comme on ne vend pas cette marque dans le train, peut-être l’avait-il avec lui ? Toutes les hypothèses sont permises quand on apprend son identité : Igor Semenov, un homme d’affaires russe.

L’inspecteur Marko Kurismaa a la cinquantaine et souffre de narcolepsie. Seul Kalio Kuslap, le commissaire-chef le sait et le couvre. Il n’est pas apprécié, surtout parce que son père était un fervent opposé à l’ancien régime politique. N’ayant pas d’enfant, ni de femme (il a une liaison avec Kristina Lupp, une policière), il se consacre à son travail. Affublé d’une jeune recrue, Kasper Mand, il préfère travailler en solitaire, sans compter ses heures.

C’est une vraie curiosité que ce roman à plusieurs égards. Tout d’abord, l’auteur Arno Saar est italien, et il n’est autre qu’Alessandro Perissinotto, auteur de littérature blanche. Ensuite, il situe son intrigue dans un pays balte après la chute du mur et l’indépendance de l’Estonie. Si le déroulement de l’intrigue est classique, avec une enquête à base d’entretiens, beaucoup de pistes et un inspecteur immédiatement sympathique, ce roman est réellement une excellente surprise.

Sans en rajouter outre mesure, Arno Saar nous présente un pays scindé en deux, une partie de la population regrettant la rupture des liens avec les Russes, les autres détestant l’époque communiste et les exactions du KGB. Le contexte est un pays froid, où le soleil est peu présent dans la journée. Et ce petit pays possède aussi ses casseroles, et quelles casseroles ! La fin de ce roman en est une illustration éloquente.

Savoir que ce roman est la première enquête de Marko Kurismaa est une excellente nouvelle. Car la lecture de ce roman est un pur plaisir, le dépaysement est garanti sans en rajouter et on a hâte de retrouver notre commissaire dans sa deuxième enquête qui s’appelle La neve sotto la neve, La neige sous la neige. Tout un programme !

 

Chronique virtuelle : Fais ton cinéma de André Delauré (Numeriklire)

Voici de retour la chronique virtuelle, qui concerne une lecture numérique. Ce sont 6 nouvelles écrites par André Delauré, dont j’avais adoré Fiché Coupable, qui sont suffisamment originales pour en parler ici.

Ces 6 nouvelles s’inscrivent dans un cycle qui s’appelle Fais ton cinéma. Le principe, c’est d’écrire une nouvelle qui se situe entre le scenario et la pièce de théatre, mais qui est tout de même un roman au sens où l’auteur donne quelques pistes sur les décors et les émotions. Sinon, tout est dans l’art du dialogue. Pourquoi ? Pour que le lecteur se fasse lui-même une idée de la scène, pour qu’il se fasse son propre cinéma. Il est donc inutile de vous préciser que les dialogues sont écrits au cordeau, très pensés pour que cela fonctionne.

A ma connaissance, cela n’a jamais été fait. Mon avis est que cela fonctionne à merveille, mais que cela marche parce que ce sont des nouvelles, dont la lecture est de l’ordre de 15 à 30 minutes. Dans les 6 nouvelles présentées ci-dessous, certaines partent d’une situation simple et forment une scène de vie, d’autres me paraissent plus abouties et forment une vraie histoire, à propos de laquelle on regrette justement qu’elle ne soit pas plus longue.

Reste que j’ai adoré faire cette expérience, que cela marche formidablement bien, car en lisant doucement les premières pages, on arrive à se créer un véritable décor. C’est évidemment du au talent de l’auteur. Sinon, comme tout recueil de nouvelles, j’ai mes préférées, et j’ai adoré Mamie momie et Le plan Triple A. J’ai beaucoup aimé Amours Mortes et les Minettes auto-adhésives. Les deux dernières m’ont paru plus classiques, présentant moins d’intérêt, peut-être parce que ce ne sont pas des histoires noires.

Il faut savoir que pour lire ces nouvelles, il suffit d’aller sur le site de Numeriklire. Le premier épisode est gratuit, les suivants sont vendus 0,99€. Les détails sont ici : http://numerikseries.net/category/fais-ton-cinema/

1ère séance : Mamie Momie

Blandine, septuagénaire alerte, se fait arracher son sac à main en sortant de la pâtisserie. Pour beaucoup de dames de son âge, ce serait une catastrophe… pas pour Blandine. Une délicieuse intrigue portée par une vieille dame qui cache bien son jeu, et qui ne s’en laisse conter ni par la société, ni par ceux qui pensent pouvoir abuser d’elle en toute impunité.

2ème séance : Le plan Triple A

Le brave Henri, méridional pittoresque, réserve une surprise à son fils Jean-Louis. Une de ces surprises qui vous changent la vie : Agnès, sa nouvelle conquête. La beauté, la séduction, le charme incarné. Mais la belle roucoule en apparence, car elle cache de bien noirs desseins. Elle finira par faire un voyage tout à fait inattendu.

3ème séance : Amours mortes

La douce Mona, qui vient de disparaître, manquera beaucoup à Fabien. Elle était si belle, si amoureuse. Cynthia aimerait aider le veuf à tourner la page. Mal lui en prend. À trop vouloir plaire, Cynthia risque bien de perdre son identité, mais trouvera-t-elle l’amour ?

4ème séance : Les Minettes auto-adhésives

Daniel, quinquagénaire séduisant, est hospitalisé d’urgence. Sa fille Véronique découvre chez lui une étrange collection de sacs à main, de cartes d’identité de jeunes femmes, mais où sont les demoiselles ? Terrifiée de découvrir son père sous un nouveau jour, elle va tout mettre en œuvre pour l’aider à combattre ses démons.

5ème séance : Inhibitions

En proie à un vague à l’âme redoutable, nostalgique d’un cinéma d’antan, la jeune Cécile passe ses journées scotchées à son portable, glissant peu à peu dans une insidieuse dépression. Sa mère l’espionne discrètement, et n’est pas loin de la croire folle. Quel pourrait être le remède à ce mal-être, si ce n’est l’amour ?

6ème séance : Délicatesses

Vincent, directeur de banque, a réuni ses employés autour du sapin de Noël. Caroline, son épouse, n’apprécie guère la foule et les honneurs rendus à son mari, pour lequel elle ne ressent plus qu’une indifférence polie. Elle se réfugie dans le bureau directorial, à l’abri du bruit et de la fête. Bernard, sous-directeur de la succursale, entend bien tirer parti de ce manque d’appétence pour séduire Caroline.

Novella : Fractale de Marin Ledun (La Tengo Editions)

4ème de couverture :

Fin de journée à SAUDIS Corporate, cabinet de conseil en placement de produits financiers. Un message d’alerte incendie est lancé. Six employés, trois hommes et trois femmes, gagnent le troisième sous-sol, conformément aux indications. Ils pensent à un exercice de sécurité. Mais quand les portes de l’ascenseur se referment derrière eux, ils réalisent qu’ils n’ont plus aucun moyen de remonter. Commence alors une attente épuisante où l’exercice se révèle être un jeu sordide dont chacun devra trouver les règles pour survivre.

Mon avis :

J’ai déja chroniqué ici même Nouveau monde Inc de Caryl Ferey, voici donc Fracale de Marin Ledun. Cette édition de pièces radiophoniques créées pour France Culture est une sacrée bonne idée. Dans cet opus, Marin Ledun nous montre comment un patron se joue de ses employés jusqu’à les pousser à bout lors d’un huis clos haletant, pour conclure dans un final digne d’un roman policier classique. La psychologie des personnages y est impeccable et c’est une véritable réussite en aussi peu de pages. ça se lit vite et c’est très plaisant. 91 pages de plaisir pour 4,80 euros, de quoi agrémenter vos voyages en transport en commun.

Novella : Nouveau monde Inc de Caryl Ferey (La Tengo)

4ème de couverture :

Nouveau-monde-Inc.png

Marie croyait partir au ski avec Pierre, pas qu’elle boirait avec ses amis et participerait à leurs jeux imbéciles.
Marie croyait que les accidents de voiture n’arrivaient qu’aux autres, que la mort était abstraite.
Marie ne croyait pas qu’elle rencontrerait un jour un attaché culturel tchétchène, encore moins qu’il l’emmène sur la lune.
Marie ne savait pas que le monde était comme elle : à l’agonie…

Caryl Férey imagine un nouveau monde où les bruits sont en prison, les voitures roulent avec de la merde, la mer est une poubelle et où les gens inutiles sont exécutés. Un monde pas si éloigné du nôtre… L’auteur revisite de façon anarchique et amusée les dysfonctionnements et les aberrations de notre société : productivisme, consommation, racisme etc…

 

Mon avis :

Ce titre est le deuxième volume de la collection Pièces à conviction après Fractale de Marin Ledun, une collection à suivre de très près.

C’est à un voyage un peu particulier auquel nous convie Caryl Ferey. C’est une sorte d’extrapolation de notre monde actuel, bourré d’humour noir à forte dose. C’est comme une pièce de théâtre, donc avec uniquement des dialogues et pourtant, c’est extrêmement expressif. Alors, c’est délirant, on rit jaune puis noir, puis on ne rit plus du tout. C’est une projection de nos pires cauchemars, de ce que pourrait devenir notre société, pleine de racisme, avec des naissances programmées, des morts obligatoires, des déchets partout, des bruits entassés chez les gens pour ne pas gêner les riches. La lecture de ce livre va vous prendre 1 heure maximum, une heure de frissons … Pourvu que ça n’arrive jamais !