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La traque de la musaraigne de Florent Couao-Zotti (Jigal)

Les éditions Jigal, après avoir trouvé Janis Otsiemi, nous ont dégotté un autre auteur africain. Et je peux vous dire qu’il n’y a pas à hésiter, La traque de la musaraigne, c’est du bon, du tout bon, du très bon. Il nous propose de suivre l’itinéraire de deux personnages : Stephane Néguirec et Jesus Light à Porto Novo au Benin.

Stéphane Néguirec est Breton qui a émigré en Afrique sans réel but dans la vie. Il erre de bar en bar, profitant de la compagnie des prostituées. Dans l’un d’eux, il sort avec l’une d’elles quand il se fait agresser dans la rue. Une autre jeune femme lui propose de l’aider, lui offrant même de le guider et de le payer pour rester avec lui. De fait, elle sort une liasse de billets dans une peluche. Son attitude parait bien étrange, jusqu’à ce qu’elle lui propose un mariage blanc en l’échange d’argent. Mais leur aventure est loin d’être terminée.

Jesus Light s’appelle en réalité Ansah Ossey. Il est plutôt un petit bandit ghanéen à la petite semaine, sauf qu’il vient de faire un gros braquage et qu’il est le seul survivant de cette affaire. Et comble de malchance, sa petite amie Pamela est partie avec ce qui reste du butin. Il part donc à sa recherche et rejoint le Benin. A peine arrivé, un commissaire de police lui prend ce qui lui reste d’argent pour éviter une arrestation. La course poursuite commence.

Florent Couao-Zotti nous concocte là un super polar, très maitrisé, avec de superbes personnages, et surtout une ambiance poussiéreuse à souhait. Il nous montre, à travers les pérégrinations de ces deux personnages, la vie des pauvres gens, au gré des différentes rencontres, qui sont parsemées d’humour au second degré. Ces deux personnages vont donc avoir chacun à leur tour à un chapitre, principe classique mais redoutablement efficace quand il s’agit de décrire deux trajectoires qui sont destinées à se croiser.

Car c’est bien dans le dernier chapitre que tout va se dénouer, la rencontre tant attendue va avoir lieu dans le dernier chapitre et je peux vous dire que cela vaut largement le détour. L’ensemble du roman est maitrisé, de bout en bout, et je dois dire qu’en ce qui concerne le style, on ne fait pas mieux que les auteurs africains. Leur façon d’utiliser des expressions du cru, ajoutée à des mots, verbes ou phrases imagées sont redoutablement efficaces et surtout un formidable plaisir de lecture.

Contrairement à son collègue Janis Otsiemi, Florent Couao-Zotti ne va pas faire l’autopsie de sa société ou de son pays. Il utilise ses personnages pour nous montrer leur vie, pour nous immerger dans un nouveau contexte sans pour autant pointer ouvertement certains travers. Par contre, l’intrigue est parfaitement construite, et ce roman se savoure comme un repas beninois de luxe, tant le plaisir est au rendez vous. Et puis, en terme de style imagé, on fait difficilement mieux que les auteurs africains, tant ils semblent être les nouveaux créateurs de la langue française.

Mauvaise étoile de Roger Jon Ellory (Sonatine)

Après son dernier roman Les anges de New York que je n’avais pas aimé, il me tardait de lire ce roman, car je suis et je reste un grand fan de cet auteur. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on a affaire à un changement radical, et dans le fond et la forme. Mauvaise étoile est un pur thriller passionnant.

Ils sont deux frères, deux demi frères par leur mère Carole Kempner, qui les a eu de deux pères différents. L’ainé Elliott « Digger » Danziger a toujours aidé et protégé son cadet d’un peu plus d’un an Clarence « Clay » Luckman, surtout après la mort de leur mère. Elle a été tuée par leur père et Elliott va assister au meurtre. Ils vont ensuite passer d’orphelinats en maisons de correction jusqu’à l’adolescence. Digger a toujours été le bagarreur, le maillon fort des deux enfants, alors que Clay est celui qui est plus fragile mais aussi le plus réfléchi.

Earl Sheridan est un psychopathe qui est en route pour son exécution. En route, le mauvais temps les oblige à faire une pause dans la maison de correction à Hesperia dans laquelle les deux frères sont enfermés. Earl arrive à s’enfuir en les prenant en otage. Commence alors une fuite éperdue sur les routes des Etats-Unis où Earl va élever Digger et où Clay va réussir à s’enfuir et rejoindre l’Eldorado, ce nom porteur de tous les espoirs.

On n’a pas le temps de reprendre son souffle pendant ce roman, tant on rentre rapidement dans le vif du sujet dès les premières pages pour suivre cette course effrénée vers nulle part, en suivant trois groupes séparés. D’un coté Earl et Digger qui vont perpétrer des meurtres dans le seul but d’avoir de l’argent pour poursuivre leur route sanglante. De l’autre, Clay et une jeune fille rencontrée en chemin qui essayent d’échapper à leur destin. En parallèle, Franck Cassidy, un simple flic essaie de comprendre qui est le tueur et qui va être leur prochaine victime.

On peut réellement parler d’un virage dans l’œuvre de Roger Jon Ellory, tant cet auteur ne nous a pas habitués à tant de noirceur et tant de violences dans ses précédents livres. Le style si littéraire et hypnotique fait place ici à plus d’efficacité, et on prend les phrases en pleine gueule. Les personnages qu’il nous montre sont tous des gens nés sous la mauvaise étoile, qui n’ont aucun espoir dans la vie si ce n’est celle d’essayer de survivre. Et la morale de cette histoire est que quand on nait du mauvais coté de la barrière, il y a bien peu de possibilités de s’en sortir.

Ce livre montre aussi toute la démesure des Etats-Unis, pays qui exerce une véritable fascination auprès de l’auteur, aussi bien par ses paysages gigantesques que sa violence incroyable, engendrant des monstres errant sans but sur les routes interminables qui parcourent les contrées infinies.

Si le parcours de Digger entaché de meurtres plus sanglants les uns que les autres m’a paru un peu répétitif, si la réflexion sur la maitrise du destin de chacun est probablement un des thèmes que l’auteur a voulu ébaucher, j’ai trouvé tout de même certains passages répétitifs et quelques longueurs. Il n’en reste pas moins que la tension est constante, que le stress monte au fur et à mesure des pages et que j’ai trouvé ce roman un très bon thriller qui culmine dans un final hallucinant, même si le chapitre final en forme de happy-end ne me parait pas forcément utile.

Vous l’aurez compris, je suis heureux de ce nouveau roman, car je l’ai trouvé bien plus passionnant que son précédent, et même si je le trouve inégal et un peu long, il n’en reste pas moins que je garderai longtemps en mémoire certaines scènes et ces personnages perdus aussi bien dans leur vie qu’au milieu de ces espaces gigantesques.

Deep Winter de Samuel W.Gailey (Gallmeister)

Gallmeister est une petite maison d’édition qui a pour habitude de nous trouver des auteurs de grande qualité. Ils ont aussi une collection Noire, qui est une vraie mine de talents. Ce roman a sa place parmi Trevanian, Tapply, Craig Johnson mais surtout Walt Whitman. Deep Winter fait surtout partie de ces romans qui nous dépeignent l’Amérique profonde, celle des campagnes abandonnées, désertées suite l’industrialisation féroce, où il s’avère que ne vivent là que des gens qui sont revenus à l’état de bêtes féroces. C’est ce que l’on trouve dans des romans tels que Le diable tout le temps, Donnybrook ou bien Pike, paru chez Gallmeister justement.

Danny est un jeune homme qui vit chichement, s’amusant à faire des sculptures en bois. Il est légèrement attardé, depuis l’accident de voiture, dans lequel ses parents sont morts. Il a été élevé par ses grands parents. Le livre s’ouvre sur une scène terrible : Danny a dans ses bras le corps de Mindy, sa meilleure amie d’enfance, une serveuse de bar fort mignonne. Il lui avait apporté un superbe oiseau taillé dans le bois et peint.

Puis on revient quelques heures auparavant. Aujourd’hui est un grand jour, c’est l’anniversaire de Mindy, et celui de Danny : ces deux là sont nés le même jour, ce qui les a surement rapprochés. Mais Mindy éprouve aussi de la pitié et a toujours protégé Danny des autres, agressifs envers ce colosse à la tête d’argile. Ce jour là, dans le bar où travaille Mindy, Sokowski, le shérif adjoint, boit un coup. Comme toujours, il s’en prend à Danny et se fait rabrouer par Mindy.

Puis Sokowski va rejoindre Carl, son ami avec qui il fait de la culture de marijuana. Cela lui permet d’assurer ses fins de mois. Ils prévoient ce soir là d’aller dans une soirée où l’alcool coulera à flot et où il y aura beaucoup de drogue et de femmes peu farouches. Cette journée, qui a débuté sagement, va se poursuivre par le meurtre de Mindy et par la traque de Danny, qui fait office de suspect idéal.

Ce roman est un vrai page turner. Avec ses chapitres courts, ses personnages vivants, Samuel Gailey nous montre tout son talent pour mener son intrigue à terme. On y trouve surtout une galerie de fondus, de teigneux qui vivent à l’abri de leurs armes à feux. On y trouve aussi la vie d’une petite ville, où tout le monde se connait, depuis la plus petite école car ces gens du cru ne veulent pas quitter l’endroit où ils sont nés. Samuel Gailey a choisi de nous montrer des personnages à la limite de la caricature tels Danny, l’attardé gentil ou Sokowski le salaud intégral. De toutes façons, dans ce pays là, personne n’en sortira indemne voire vivant.

Le style est redoutablement efficace, et l’ambiance, froide et violente, a plutôt des tons noirs par opposition avec la neige omniprésente dans ces contrées perdues en plein hiver. L’alternance des personnages (chaque chapitre porte le nom d’un personnage), le fait que les chapitres soient courts, tout concourt à faire de ce roman un livre que l’on a pas envie de lâcher.

Si le plaisir est au rendez vous, il y a certaines petites choses qui m’ont gêné. Par exemple, les mais qui ne sont pas coupés alors que les paysages sont recouverts de neige. Ou encore certains personnages, que l’auteur fait apparaitre pour justifier la suite de son intrigue et qui disparaissent peu après, semblent superflus. Ou encore le manque de nuance dans la psychologie (les bons sont gentils, les m échants sont des salauds) gachent un peu l’ensemble quand on sort la tête du livre.

Reste que ce roman est une bonne surprise et que j’attends Samuel Gailey au tournant pour son prochain roman. Car il ne faut pas oublier que c’est un premier roman et qu’il est fort prometteur par le rythme soutenu et le déroulement de l’intrigue. Auteur à suivre …

Vous trouverez d’autres avis sur le net tels ceux de Yan, Jean Marc, Jeanne, Leatouchbook, Canel entre autres.

Le village de Dan Smith (Cherche Midi)

Le village est le premier roman traduit et publié en France de cet auteur anglo-saxon, résidant à Newcastle. Ne vous arrêtez pas au titre, sachez juste que c’est un des romans impressionnants de cette rentrée littéraire 2014.

Le petit village de Vyrif, en Ukraine, est perdu au milieu des bois. Il n’a pas encore été envahi par les armées révolutionnaires russes, à la recherche de main d’œuvre pour les camps de travail. En cette année 1930, l’hiver est particulièrement rigoureux. Le paysage est d’un blanc immaculé et les gens survivent de la chasse en attendant que les températures remontent.

Luka, le narrateur, est un ancien soldat russe. Il a combattu dans les armées impériales avant de rejoindre la révolution et de se battre aux cotés des armées rouges. Puis, il s’est exilé en Ukraine, s’est marié avec Natalia où il élève ses deux fils jumeaux Petro et Viktor et sa fille Lara. Même si sa vie de paysan l’occupe, son instinct de chasseur, de tireur d’élite est toujours présent en lui.

Alors qu’ils étaient partis à la chasse, Luka et ses fils trouvent un traineau dans lequel ils trouvent un homme mourant et deux enfants morts. Il s’avère que la cuisse de la fillette a été découpée comme un morceau de viande par un boucher. Luka décide de ramener le traineau mais les habitants du village sont inquiets qu’il ait ramené un tueur d’enfants parmi eux. Dimitri, le beau-frère de Luka fait partie de ceux qui veulent lyncher le nouveau venu. La foule s’excite tant et si bien qu’elle finit par pendre le pauvre homme. Luka, en fouillant dans ses affaires, s’aperçoit que les villageois ont pendu un innocent. Peut-être traquait-il l’assassin de ses enfants ? Quand Dariya, la fille de Dimitri et nièce de Luka disparait, Dimitri, Luka Petro et Viktor partent à la poursuite du ravisseur d’enfants.

La première chose qui frappe dans ce roman, c’est la fluidité du style de l’auteur. Et j’en profite pour saluer le travail du traducteur, Hubert Tezenas, qui a su retranscrire aussi bien le talent de l’auteur. Car dès le départ, on est plongé dans la vie des ces gens, dans un petit village perdu au milieu de nulle part, isolé au milieu des steppes enneigées, comme un petit point noir au centre d’une feuille de papier immaculé.

Le talent de cet auteur ne s’arrête pas là, car dès les premières pages, il nous plonge dans la psychologie d’un homme qui a changé de vie, devenant paysan pour fuir les horreurs de la guerre, mais dont la nature est d’être et de rester un soldat. Dans tous les gestes de tous les jours, dans sa façon d’observer et d’analyser les gens qui sont autour de lui, il agit comme un chasseur, à la poursuite de sa proie. Il est tout le temps en train de prévoir les réactions des gens de son entourage.

De ce fait, par le contexte et par le personnage de Luka, le rythme de l’intrigue est lent. Mais c’est tellement bien écrit que tout est passionnant, et tellement réaliste. Mais c’est surtout très stressant. On se retrouve, après une centaine de pages dans le village, en plein milieu de forêts enneigées, traquant un tueur, mais surtout dans une situation où les proies deviennent tour à tour chasseur puis chassé. Le roman, dans les dernières pages, devient beaucoup plus violent et plus cruel. Et pour autant, dans toutes ces péripéties, l’auteur est toujours aussi à l’aise pour nous placer au centre des événements.

On peut avoir l’impression que l’intrigue est touffue, voire mal maitrisée, mais en fait Dan Smith nous présente l’itinéraire d’un homme, soldat dans l’âme, qui va découvrir les autres, et en particulier ses fils. A la fois roman d’aventures, thriller, roman dramatique, ce roman remarquable du début jusqu’à la fin est aussi et surtout la découverte d’un auteur dont il va falloir suivre les prochaines publications. Pour finir de vous décider à le lire, j’ai eu l’impression à sa lecture de retrouver un style de narration proche de Seul le silence de Roger Jon Ellory, que j’ai adoré.