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Cinquante-trois présages de Cloé Mehdi

Editeur : Seuil / Cadre Noir

J’avais tellement adoré Rien ne se perd, et quand j’avais rencontré Cloé au salon de Saint-Maur en Poche, elle m’avait dit travailler sur un roman totalement différent, plutôt futuriste. Je ne m’attendais pas à un roman comme ça !

Dans un futur proche, la population occidentale a délaissé l’aspect spirituel de leur vie, et abandonné toute religion. Les rumeurs ou la légende disent que Dieu a alors explosé et donné naissance à une trentaine de divinités. Ces divinités sont réunies et connues sous le nom de La Multitude, et elles choisissent un être humain pour être leur interprète, une Désignée. Outre l’accueil des nouveaux croyants, les Désignés doivent aussi porter la bonne parole et répondre aux sollicitations des médias.

Raylee Mirre est la Désignée du Dieu Dix-Neuf. Quand Raylee Mirre se lève, ce matin-là, elle manque de se prendre les pieds dans le corps de Kyle, allongé mort au milieu de la cuisine. Ses deux colocataires jumeaux, Hector et Adrian, auraient dû faire le ménage avant qu’elle descende. Si Raylee est une Désignée, les jumeaux sont à la fois ses gardes du corps et des Bourreaux au service des Dieux Rouges, les plus violents envers l’Humanité.

A côté de cette permanence de Hondatte, le gouvernement, inquiet de cette mouvance, a mis en place une organisation spéciale pour surveiller la Multitude, l’Observatoire des Divinités. Le lieutenant Hassan Bechry doit en particulier comprendre les disparitions inexpliquées de jeunes gens liés à la Multitude. Pour ce faire, il charge Jérémie Perreira de se faire embaucher pour infiltrer cette mystérieuse organisation de plus en plus influente.

Je pourrais comparer Cloé Mehdi à une équilibriste, avançant sur son câble tendu, quel que soit le décor qui s’étend sous elle, quelle que soit la force du vent qui balaie l’atmosphère. Que ce soit dans le genre de Roman Noir (Rien ne se perd) ou dans le Roman d’Anticipation ici, elle présente notre société avec une franchise et une acuité remarquables, que l’on soit d’accord ou pas avec le propos.

Encore une fois, l’intrigue telle qu’elle est présentée en quatrième de couverture peut faire penser à une charge contre les religions monothéistes. Ce qui n’est pas le cas, loin de là. Avec cette histoire, Cloé Mehdi nous parle de notre société, de ceux qui galèrent avec quelques centaines d’euros par mois et qui n’ont même plus de Dieu pour apercevoir un peu d’espoir. Elle nous parle aussi de racisme, de rejet envers ceux qui ont décidé de vivre autrement, les homosexuels, les transgenres, de la violence sous-jacente, du manque d’humanité grandissante.

Tout le roman repose sur le personnage de Raylee Mirre, jeune femme frêle qui subit son statut de désignée plutôt que d’en tirer une fierté ou un pouvoir. Quand elle reçoit des messages, des visions, elle devient malade, atteinte d’une forte fièvre. Elle ne maitrise pas les éléments ni les événements, ce qui, pour quelqu’un de si sensible devient un véritable arrache-cœur pour elle. Etant noire et homosexuelle, elle subit aussi le rejet, la haine des autres ce qui donne un personnage sans attaches, émotif mais sans rien pour libérer son trop plein de sentiments. Son apparence n’attire pas non plus la sympathie, avec son crâne rasé. Et elle va se retrouver au cœur d’une guerre entre les divinités.

Le scénario peut sembler partir dans tous les sens, mais au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, on se rend compte qu’il est savamment dosé, et qu’il montre une société en pleine déliquescence et qui perd ses repères. Cloé Mehdi reste fidèle à sa conduite, elle veut parler d’aujourd’hui, des gens qui veulent y vivre et choisir de traiter le sujet de la religion en partant d’une dystopie est une preuve d’intelligence et de lucidité. Ces cinquante-trois présages est un roman inclassable, vrai, lucide, intelligent, philosophique et écrit avec un recul nécessaire et bienvenu.

Le jour où Kennedy n’est pas mort de R.J.Ellory

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

Le dernier roman en date de Roger Jon Ellory ne fait pas exception à la règle : il nous parle des Etats-Unis. Et pourtant, il s’avère être un roman surprenant à bien des égards, et en particulier vis-à-vis de l’histoire puisqu’il s’agit d’une uchronie. Et si John Fitzgerald Kennedy n’était pas mort le 22 novembre 1963 ?

23 novembre 1963. Ed Dempster et Larry Furness fouillent un immeuble au coin de Houston et Elm Street. Ils découvrirent des cartons empilés de façon à faire un mur entre les escaliers et la fenêtre. Et derrière le mur de cartons, juste a coté de la fenêtre, une balle de 6mm toute neuve, inutilisée. Malheureusement, elle tombe entre deux lames de parquet. Impossible d’en faire plus.

Mitch Newman est journaliste photographe. Il a connu Jean Boyd le samedi 19 avril 1947, lors de l’anniversaire de celle-ci et est tombé immédiatement amoureux d’elle. Ils ont fait tous les deux les mêmes études, ne se sont plus quittés, jusqu’en juillet 1950 où il s’engagea comme photographe de guerre en Corée. C’était comme un appel pour lui, une déchirure pour elle. Mitch a passé 4 mois d’horreurs en Corée avant de revenir à jamais marqué et Jean a refusé de le voir, et même de répondre à ses lettres.

Chacun a fait son chemin, lui devenant photographe très porté sur la boisson, elle reporter au Washington Tribune jusqu’à ce que le 5 juillet 1964, Mitch apprenne que Jean s’était suicidée, en avalant des somnifères. Ne comprenant pas son geste, Mitch se rend dans sa maison, récupère son chat et va voir la mère de Jean, Alice. Elle non plus ne comprend pas ce geste. Mitch, pour rendre hommage à l’amour de sa vie, va reprendre l’enquête sur laquelle elle était et qui lui a occasionné d’être virée du Tribune. Mais plusieurs événements lui montrent que quelque chose de louche se trame.

Roger Jon Ellory avait déjà abordé la famille Kennedy dans une nouvelle, sortie hors commerce Le Texas en automne, dans laquelle il se mettait dans la tête du président assassiné. Il revient sur cet événement, en bon passionné des Etats-Unis pour une uchronie, ce qui lui donne une originalité par rapport à tout ce qui a pu être fait, écrit, édité sur cet événement incroyable du vingtième siècle.

Roger Jon Ellory est un écrivain doué pour raconter des histoires, et ce roman le démontre une nouvelle fois. Il a cette art de créer des personnages plus vrais que nature, de les positionner dans des situations réelles ou imaginées, mais en tous cas de nous immerger dans une histoire forte. C’est ici le personnage de Mitch qui va porter le scénario, un personnage attachant cherchant à réparer ses erreurs du passé, et qui va, à la fin du roman, se prendre une belle claque en apprenant qui il est réellement.

Entre les chapitres consacrés à l’enquête, qui avance comme dans un brouillard, nous allons naviguer en eaux troubles dans les services secrets, l’intimité du président et de sa famille et toutes les magouilles mises en place pour faire réélire Kennedy. L’auteur insiste beaucoup sur les trucages des votes pour placer JFK à la tête du pays, sur les financements de sa campagne par la mafia.

Pour autant, on ne trouvera pas de révélations sur la mort du président ; j’ai même trouvé qu’il y allait avec des pincettes, préférant mettre l’accent sur son personnage principal, se croyant investi d’une mission en mémoire de son amour perdu. Mais le roman est moins fort émotionnellement. Le déroulement de l’intrigue est remarquablement bien fait, prenant, passionnant, jouant avec les personnages réels comme avec des pions. Et c’est ce que je retiendrai de ce roman, un excellent polar jouissif en forme de jeu de piste.

Le dossier Anténora de LFJ Muracciole

Editeur : Toucan

Le nom de l’auteur (en fait il s’agit d’auteurs au pluriel) est mystérieux. La quatrième de couverture est bien tentante. Et la présentation de l’éditeur (que je vous recopie ci-après) dans le dossier de presse édifiant. Ce cocktail donne un polar fantastique.

La présentation de l’éditeur cite un personnage :

« Ce récit relate une série d’événements demeurés trop longtemps ignorés. Pendant le mois de mai fut réalisé à Paris le plus grand casse de l’histoire. Au même moment, le programme lunaire américain faillit capoter par la défection d’un astronaute, tandis qu’un réseau soviétique parvint à s’emparer des plans français de la bombe H.

Les protagonistes de ces affaires n’auraient jamais dû se rencontrer. Ils furent pourtant réunis et, sans aucune violence, ils réussirent à déstabiliser le système monétaire international.

Le temps a fait son œuvre et je suis aujourd’hui le dernier survivant de l’aventure. Il m’a paru qu’il était temps de témoigner. Si la trame est romancée, les faits sont bien réels, y compris pour les histoires d’amour qui ont parcouru l’intrigue. »

Le mercredi 24 avril 1968, un homme est retrouvé mort à l’aéroport d’Orly, vraisemblablement victime d’une crise cardiaque. Il s’agit du professeur Jacques Lacroix, éminent expert nucléaire du centre d’études de Saclay.

Le jeudi 25 avril 1968, le commandant Jim Clyde et son copilote Pete Young réalisent l’un des derniers essais sur le module lunaire Appolo. Plus tard dans la journée, Jim Clyde est convoqué. On lui annonce que ses résultats sanguins font état de prise d’alcool et de drogues. La NASA l’envoie à Paris avec sa femme, tous frais payés pour se reposer.

Le jeudi 25 avril 1968, à Vincennes, une Citroën DS se gare devant une agence de la BNP. Deux hommes en sortent et réalisent un casse sans blesser personne, emportant plus de 100 000 francs. Le gang des DS a encore frappé.

Le vendredi 26 avril 1968, Etienne Lemonnier, patron de la DST reçoit une information primordiale : Le Borgne, bien connu comme étant le plus grand espion soviétique actif en France, vient de sortir de l’ambassade russe. Lemonnier le fait suivre.

Il ne reste que quelques mois au commissaire Pujaud avant de profiter d’une retraite bien méritée. Âgé de 65 ans, il apprend qu’il va bientôt être grand-père. Il apprend aussi que plusieurs affaires vont avoir besoin de ses talents.

Ce roman, c’est du pur plaisir. A la frontière du roman policier, du roman d’espionnage et du roman d’aventures, il comprend toutes les qualités que l’on peut demander à un vrai bon polar populaire. A tel point que l’on a du mal à déterminer où se finit la réalité et où commence la fiction. A tel point que l’on se demande si ce roman est réellement une uchronie ou s’il se propose d’illustrer des moments peu connus de notre histoire. C’en est vraiment saisissant.

La construction, comme tout le roman, est d’une ambition folle : faire revivre la France au mois de mai 1968, non pas du coté des manifestations, mais sur les enquêtes que doit suivre en parallèle le commissaire Pujaud. Ce ne sont pas moins d’une douzaine de personnages qui vont animer cette intrigue, dans plusieurs lieux situés dans trois pays principaux, la France, Les Etats-Unis et la Russie.

L’une des principales énigmes du roman se situe autour de La divine comédie de Dante Alighieri, dont une nouvelle traduction doit voir le jour. Le roman est donc construit autour de trois grandes parties, L’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, et va dérouler cette histoire avec une passion peu commune. Avec ses chapitres ne dépassant que rarement les quatre pages, il se lit vite, très vite, malgré ses 574 pages, parce que nous sommes pris dans ce Paris du siècle dernier, par cette intrigue et le devenir de ses personnages.

Car les personnages sont brossés, et on n’y trouvera aucune description détaillée. On imagine bien de grands acteurs derrière ces figures et chaque scène ferait une fantastique trame pour un film ou une série. Malgré le grand nombre de personnages, on s’y retrouve facilement, pris par les nombreux soubresauts et meurtres qui vont émailler cette histoire. C’en est juste bluffant.

On y retrouve des énigmes policières, des courses poursuites, des espions, des barbouzes, des dirigeants, des banquiers, des jeunes gens innocents, des scientifiques, et tous vont se retrouver emportés par la furie de cette époque. D’ailleurs, les manifestations apparaissent rarement, de temps en temps, pour nous rappeler le contexte d’un monde sous haute tension. Et on y trouvera de-ci de-là quelques allusions à des habitudes d’alors, ainsi que quelques coups d’œil envers notre époque d’aujourd’hui.

Au final, c’est un régal, le genre de roman qui rappelle qu’avec une bonne histoire, d’excellents personnages et un excellent sens du rythme, on arrive avec beaucoup de talent à passionner le lecteur et surtout à semer le doute. Car, tout ce qui est raconté ici est-il vrai ou faux ? Tout est fait pour semer le doute et cela marche à fond.

On ne sait que peu de choses des auteurs, qui sont (a-priori) un couple Lucie et Jean-François Muracciole, mais je peux vous dire qu’on ne sent jamais qu’il s’agit d’une écriture à quatre mains et que l’ambition de ce roman est formidablement réussie. Sans aucun doute, je serai au rendez-vous de leur prochain roman. Que du plaisir, du vrai bon plaisir, que de lire un excellent polar populaire !