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La poule borgne de Claude Soloy (Editions Lajouanie)

Ce roman là, vous n’aurez jamais l’idée d’aller le chercher. Déjà, la couverture vous fait de l’œil, un œil rouge qui passe au travers d’un trou percé dans une caisse en bois et ça fait peur … Ensuite, si vous tournez le livre pour lire la quatrième de couverture, vous y verrez une histoire de borgne qui rencontre une poule. Rassurez-vous, tout ceci est vrai, terriblement vrai.

L’homme faisait du vélo quand il rencontra une poule. Dans cette rencontre, qui fut aussi un accident, la poule y perdit un œil, là où l’homme l’avait déjà perdu. Il l’adopta, ce qu’elle sembla accepter, et quand il l’appela « Saloperie », elle tourna la tête. C’est ainsi qu’elle fut baptisée.

L’homme habitait un petit village, a vingt cinq ans, et allait se distraire au bar La Louvette. Outre qu’il y allait pour boire un coup, il y allait aussi pour rencontrer Geneviève, la jeune serveuse de quinze ans. Elle l’appelait « son petit mari », et lui faisait l’honneur de lui accorder des faveurs dans l’arrière salle. Il faut dire que le patron ne demandait en échange que la modique somme de quinze euros …

L’homme se rappelait sa jeunesse : son père alcoolique qui rentrait beurré chaque soir, sa mère qui acceptait les coups et fermait sa gueule, sa sœur qui aidait sa mère et supportait les regards lourds du père. Il se rappelait quand il avait cassé un verre et que le père lui avait envoyé une baffe à cause de laquelle il avait perdu son œil. Mais tout cela était bien oublié, entre son boulot de chantier et ses virées au bar … jusqu’à ce que deux gars de la ville ne débarquent …

Outre la couverture, le sujet et la façon de le traiter va vous surprendre, et je dirai même vous secouer. Avec Claude Soloy, on ne s’ennuie pas, et on n’est pas là non plus pour faire du politiquement correct. On est donc plongé dans une histoire dont le personnage principal est un borgne … pendant les deux tiers du livre. En effet, sur la dernière partie, sommairement appelée chapitre 5, on suit l’enquête d’un inspecteur appelé Dumbo, que l’on nomme ainsi pour ses oreilles, et qui va résoudre (on se demande comment) le meurtre … mais je ne vous en dis pas plus.

Donc, le sujet, s’il faut en donner un, est un personnage solitaire, brusque, sauvage, que le patron du bar nomme Macon, mais peut-être est-ce un surnom. Par ses descriptions minimalistes, on devine que l’on est dans un village. En fait, on a plutôt affaire avec les réflexions et les actes des personnages. Et ça parle cru, et ça cause vulgaire, et ça cause gras. Pour autant, le but n’est pas de se moquer des gens de province, mais plutôt dans un atmosphère le plus simplement possible.

Et le langage va bien avec cette série de personnages déjantés, sales, méchants, tous autant les uns que les autres. Et ça prostitue la petite pour faire plaisir à la clientèle, et ça se tape sur la gueule quand on n’est pas d’accord, et ça picole. Ils sont tous aussi cons les uns que les autres mais ont tous un point commun : Ils n’en ont rien à faire des autres, seule leur gueule compte. Au milieu de cette troupe de salauds, Macon et Geneviève font figure de nouveaux nés innocents, avec leur amour qui illumine ce monde crade et dégueulasse.

Alors, on se fout de l’intrigue, même s’il y en a une. On passe un vrai bon moment à s’enivrer de bons mots, d’expressions salaces, ou de scènes très visuelles et d’autant plus choquantes (je pense en particulier à celle où Macon se fait attaquer par les deux gars de la ville). Et que l’on soit clair, ce roman est de la couleur de la Terre, il est sale, et quand on l’a refermé, on en a pris plein la tête, et surtout on s’aperçoit qu’on a les mains sales, et l’âme aussi. Car ceux qu’on a aimé ne sont pas ce qu’ils paraissent être et ceux que l’on a détesté aussi. C’est vraiment un livre à part, original de bout en bout, qui n’est pas là pour vous plaire, et qui ne brosse pas dans le sens du poil. A noter que quelques scènes de sexe et de violence font qu’il vaut mieux réserver ce livre à un public averti.

Une femme seule de Marie Vindy (Fayard Noir)

Attention, coup de cœur ! Il ne faut jamais rester sur une impression mitigée. Onzième parano ne m’avait pas emballé. Ce roman de Marie Vindy,  je le regardais du coin de l’œil, car je pressentais une bonne lecture. Je ne fus pas déçu tant j’ai été emporté par ses personnages.

Au lieu-dit de l’Ermitage, près de Chaumont, en Haute Marne. Au petit matin du 10 janvier, Joe, vétérinaire, fait le tour des écuries pour vérifier su les chevaux vont bien. Il découvre le corps d’une jeune femme étranglée aux abords de la grange. Il se précipite alors chez la propriétaire, Marianne Gil, pour la prévenir. Elle lui conseille de prévenir la gendarmerie.

Le capitaine de gendarmerie Francis Humbert est immédiatement appelé sur les lieux. Il s’aperçoit que l’enquête va être difficile, que les indices ne vont pas se multiplier ou qu’il va falloir chercher longtemps. De là où est le corps, on aperçoit le manoir. Francis va alors rendre visite à Marianne, et être trouble par sa beauté sombre et mystérieuse.

Marianne est écrivaine et a eu du succès avec son deuxième roman. Il s’avère que la propriété ne lui appartient pas, mais à son ancien compagnon, Marc Eden, star de la chanson qui a entamé une carrière solo depuis que son groupe Garage a disparu. Elle s’est retirée dans cette propriété depuis leur rupture. Humbert, divorcé et dévoué à son travail, va plonger dans cette enquête, en cherchant tout d’abord qui peut bien être cette jeune femme.

Nous voici donc à la campagne, au fin fond de nulle part, à des kilomètres de la première habitation, dans un manoir perdu au fond des bois, habité par une créature belle et étrange, coupable et innocente, attirante et mystérieuse. Ne cherchez pas dans ce roman des scènes d’action, des courses poursuites, des meurtres à chaque page. Ce roman est un policier tout ce qu’il y a de plus classique dans le déroulement de son intrigue.

Car ce roman ne fait pas d’esbroufe.  L’intrigue est simple, mais elle est menée de main de maître, au rythme de la nature. Surtout elle est portée par deux personnages extrêmement forts et totalement opposés, deux personnalités comme un duo duel, un face à face entre ombre et lumière, entre mystère et vérité. Marie Vindy plonge dans les pensées les plus intimes de ses personnages sans trop en faire, sans trop en montrer et tout marche. Et j’ai couru tout au long du livre.

Quelle belle idée de prendre des gens simples, et de raconter une histoire simple, sans en rajouter, sans faire de vagues, avec un style simple. J’ai complètement adoré la façon de dérouler l’intrigue, le désespoir et l’envie de s’esseuler de Marianne, l’obstination, la fascination de Humbert, les scènes feutrées au coin de la cheminée, le réalisme de l’enquête, les bois mystérieux dans la nuit avec leurs bruits et leurs odeurs.

400 pages et deux jours de lecture. Jamais je n’ai ressenti l’envie de faire une pause, de poser le livre, ce fut pour moi une vraie addiction de fréquenter Humbert et Marianne, à les regarder se regarder, à les écouter se parler. Ça parle de gens comme vous et moi, ça parle d’amour, de crimes, de blessures, de cicatrices qui ne se referment pas, de la nature qui regarde, ça parle d’un homme et d’une femme et d’une histoire qui va les faire se rencontrer.C’est passionnant et tout fonctionne à merveille. J’ai lu sur Internet qu’il y avait du Mankell dans ce roman, et c’est un compliment mérité. En tous cas, il mérite amplement un coup de cœur !

Lune captive dans un œil mort de Pascal Garnier (Points)

Voici donc Le livre que j’ai proposé pour la lecture commune ouverte à tous. D’ailleurs, c’est l’occasion de remercier tous les participants, puisque nous avons battu un record : nous sommes 13 volontaires.
LES CONVIVIALES, L’EXPERT DES RESIDENCES SENIORS : Les Conviviales, c’est un nouveau concept de vie pour les retraités qui ont choisi de vivre une retraite active au soleil… en quelques mots, Les Conviviales, c’est : UNE RESIDENCE CLOTUREE ET SECURISEE.
Ainsi commence ce roman de Pascal Garnier. Une publicité pour cette résidence formidable pour les seniors qui veulent vivre tranquillement leur retraite. Les deux premiers habitants s’appellent Odette et Martial Sudre, et ils débarquent en plein hiver, dans le froid et la pluie. A part M. Flesh, le gardien bizarre et peu amène, ils ne vont voir personne avant le printemps.
Au mois de mars débarque un nouveau couple, Maxime et Marlène Node. Les Sudre sont évidemment ravis d’avoir enfin des voisins avec qui discuter ou faire des activités. Puis arrive une femme seule, Léa. Tout ce petit monde va vivre reclus, et petit à petit, les failles vont apparaître, le voisinage obligatoire va mener à un drame que personne n’aurait pu prévoir.
C’est un sacré huis clos auquel nous a convié Pascal Garnier. Les personnages sont très bien dessinés et chacun aspire à un peu de tranquillité, à s’éloigner du monde des actifs pour profiter de la dernière période de leur vie. Il y a Martial l’introverti, Odette l’hyper active organisatrice, Maxime qui se cache derrière son sourire Ultra Brite, Marlène qui survit avec son drame personnel, et Lea qui souffre de périodes d’absence. Il n’y a pas d’esbroufe, pas de scènes spectaculaire, juste une histoire simple et noire racontée avec finesse.
Ce roman est un pur plaisir au niveau du style, alliant à la fois une efficacité hors norme, avec le bon adjectif pour décrire un lieu ou une ambiance, et une poésie dans des descriptions qui, une fois lues nous paraissent évidentes. Mais toujours, pointe le nez du cynisme, de la noirceur des âmes, car finalement, l’homme reste finalement un homme, et même si l’enfer c’est les autres, le plaisir ou la délivrance vient de l’élimination de celui qui est différent.
D’ailleurs, ce roman démarre très fort avec une préface écrite pour l’occasion par Monsieur le Maître, j’ai nommé Jean Bernard Pouy. Toute en finesse, en respect, en tristesse aussi puisque l’auteur a disparu en 2010, celle-ci nous montre que Pascal Garnier est un auteur indispensable et tellement différent, et qu’il manque au paysage romanesque noir français.
Monsieur Garnier, de là-haut, comme notre monde doit toujours vous sembler aussi risible qu’avant, je n’ai jamais lu de roman de vous et quelle erreur j’ai pu commettre. Je vous le promets, nous nous retrouverons bientôt.

Viandes et légumes de Guillaume Gonzalès (Editions Kyklos)

Ah la la ! Quel plaisir la vie en province par rapport à la vie parisienne ! Pas de problèmes de bouchons sur les routes, pas de problèmes de grève dans les transports en commun, les gens y sont détendus, sympathiques. Et puis, il y a cette nature … rien à voir avec ces barres en béton !

Prenez Galaad. Ce jeune homme va quitter la grande ville pour rejoindre la province et la petite de Brou. Mais au fait, où est-ce que ça se situe, Brou ? Voici ce que j’ai trouvé sur Internet : Située entre Beauce et Perche, Brou est une ville de quelque 3800 habitants. Commune à dimension humaine, Brou offre un cadre de vie paisible avec tous les services. A 1H30 de Paris et 40 Km de Chartres, la ville de Brou offre un cadre champêtre propice aux ballades et randonnées.

Que disais-je ? Ah oui, Galaad. Il va donc venir s’installer à Brou pour reprendre le bar de son frère Arthur. En effet, Arthur est mort dans une fusillade et une de ses employées est dans le coma. J’ai oublié de vous dire ? Arthur était le propriétaire de Viandes et Légumes, le célèbre bar à putes. Bref, par loyauté familiale, il va donc reprendre son bar.

Le souci, c’est qu’un mafieux accessoirement légèrement caïd local, a débauché ses employées accessoirement effeuilleuses et attraction principale de bar. Ce mafieux, Demetrius, associé à son sbire chien fidèle, n’hésite pas à utiliser des arguments frappants contre lesquels il est bien difficile de se dresser. Si on ajoute une mystérieuse mallette recherchée par un dénommé Moulin et qu’Arthur aurait eu en sa possession, un tableau de Fragonard, et des amis de Galaad peu recommandables de Paris, cela donne une jolie peinture de la vie provinciale tranquille et paisible.

Vous l’aurez compris ! Rien n’est sérieux là dedans. La narration à la première personne apporte le décalage suffisant, les phrases humoristiques, les situations délirantes. Un exemple, le sbire de Demetrius donne des notes aux blagues de son chef. Tout est trop, les personnages, les réactions, les dialogues. Ça part dans tous les sens, c’est animé, relevé, et je dois dire que si je n’ai pas trouvé cela génial, ce roman est très divertissant.

On est loin des romans noirs avec des détectives privés alcooliques. On est loin des flics aux prises avec des serials killers. On est loin des psychologues qui viennent en soutien des forces de police. On a affaire à un pauvre type, qui est ballotté comme une balle de flipper entre des frappés, des fous et des dingues et qui cherche à s’en sortir. Et quant à la fin, elle vous promettra cinquante dernières pages de dégoût à tous points de vue.

Ah ! C’est le pied, la vie en province, je vous le dis ! Et encore plus quand c’est raconté avec autant d’allant et de plaisir. D’ailleurs, c’est aussi pour ça que l’on s’amuse autant dans ce roman : L’auteur a du s’amuser à l’écrire, il a bien du s’éclater, et il fait passer sa folie dans son écriture. Guillaume Gonzalès est un écrivain que je vais suivre à l’avenir.

Un grand merci en tous cas à Holden de Unwalkers, qui a rédigé la quatrième de couverture et qui m’a permis de lire ce livre. A signaler que l’auteur s’excuse auprès des habitants de Brou pour les avoir maltraités, belle marque de politesse.

La France tranquille de Olivier Bordaçarre (Fayard noir)

 

France tranquille

Quid de ce roman, qui fait partie de la rentrée littéraire noire de Fayard ? Un sujet bien noir, cynique sur la vie provinciale en proie aux affres d’un tueur en série, voilà de quoi allécher tout amateur de roman noir.

Nogent-les-chartreux a tout d’une ville de province paisible où il fait bon vivre. Il y a les petits commerces du centre ville, les usines qui permettent d’employer les ouvriers, les cités du quartier du Bas qui regroupent les pauvres, et les maisons bourgeoises qui abritent les … bourgeois. Bref, vraiment, c’est une vie somme toute classique qui coule comme un ruisseau sans remous.

La gendarmerie est sous la direction du commandant Paul Garand et est composée d’une cinquantaine d’hommes. Garand arbore une bonne cinquantaine d’années, est divorcé de Nadine mais doit s’occuper de son fils Gregory. Se laissant aller depuis le départ de sa femme pour un docteur parisien, il accuse plus d’un quintal sur la balance. Fainéant, aimant le calme, il aspire, à l’image de sa ville, à une tranquillité qui lui permet d’aller pêcher la carpe.

Alors qu’il est prêt pour sa partie de pêche, on lui signale un corps étranglé et brulé. Aucun autre indice ne permet d’aiguiller les gendarmes si ce n’est une indication : « SUGET 0 » avec une belle faute d’orthographe. Quand les cadavres continuent à s’accumuler dans les trois mois qui suivent, la ville devient folle et ressortent des tentations sécuritaires et extrémistes qui vont dérégler cette petite ville paisible de province.

Je serais tenté de dire que ce roman est un bijou de peinture d’une ville de province, avec ses petits on-dit, ses faibles, ses lâches, ses discussions de bistrot, ses honnêtes, ses malhonnêtes, tout un petit microcosme qui vit protégé de la grande délinquance de la ville, et qui s’adapte aux nouvelles règles du libéralisme actuel. Les usines ferment, les négociations syndicats patrons n’en ont que le nom, les gens s’enferment chez eux devant la télévision, les petits commerces ferment …

Quand tout va bien, l’équilibre est maintenu. Quand un caillou se glisse dans les rouages, l’homme redevient un loup pour l’homme, on cherche les coupables, on installe des caméras de surveillance, on fait venir l’armée, on met au pilori ceux d’en Bas, qui ne travaillent pas et donc sont des voleurs voire des assassins. Par cet aspect là, qui est traité avec beaucoup de cynisme, ce roman est une vraie réussite, et les dialogues une réelle bénédiction.

C’est aussi parce que le personnage central (plutôt que principal) est quelqu’un de désabusé, détaché qu’il va réussir à garder son calme, et trouver la solution d’une énigme à laquelle les autres, des commerçants aux policiers, des commerçants aux politiques, n’auraient pas pensé, plus occupés qu’ils sont à sauver leur petite image, leur petite vie, leurs petits avantages.

Je dois dire que, au début du roman, j’ai eu du mal, tant le style de l’auteur allie un cynisme de bon aloi avec une méchanceté et une agressivité pas forcément utile. C’est du moins ce que j’ai ressenti à cette lecture, avant de me faire emporter par cette histoire qui peut paraître absurde mais qui tient par la force de ses personnages et les situations décrites.

Vous voulez du noir, du tristement comique, du révoltant, voir la société par l’autre bout de la lorgnette comme l’aurait fait un Desproges, alors ce livre est pour vous. Car, Olivier Bordaçarre veut nous faire réfléchir, en prenant un peu de hauteur à notre vie de tous les jours. Cette ville paisible peut aisément être transposable à un pays tout entier, et tout le monde y passe. Il n’y a pas de héros ici, mais y en a-t-il dans la vraie vie ? Honnêtement, il serait bien dommage de ne pas lire ce livre car vous passeriez à coté d’une partie de rigolade bien jaune et grinçante.

D’ailleurs, mon ami Bruno a adoré et L’ami Claude le recommande fortement, sans oublier l’ami Yan. Que vous faut il de plus ?

Breakfast on Pluto de Patrick McCabe (Asphalte)

Breakfast on pluto

Les éditions Asphalte ont le don de dénicher des auteurs rarement connus chez nous, et qui sont d’une grande qualité littéraire. Ce roman irlandais recèle de grandes qualités sur un sujet original traité avec humour.

Dans le petit village de Tyreelin, dans le comté de Cavan, la vie est compliquée pour les habitants à cause de la guerre qui sévit entre les deux Irlande. Et comme ce village est situé à quelques kilomètres de la frontière, le quotidien des habitants est parsemé d’attentats, d’arrestations et de morts violentes.

Patrick Braden est un enfant qui naît dans ce monde en guerre, fils illégitime d’un curé et d’une mère qu’il n’a jamais connu puisqu’elle l’a abandonné. Je dis il mais je devrais dire elle, car, depuis tout petit Patrick se sent femme. Malgré les moqueries dans la rue quand il porte un vêtement volé à La Moustachue, la femme qui l’élève, il cherche avant tout le bonheur dans sa personnalité féminine en se faisant appeler Pussy.

Pussy ne peut pas vivre longtemps comme ça. Elle quitte le domicile soi-disant familial pour se retrouver entre les bras de Totoche, le surnom qu’elle a donné à un politicien marié. Celui-ci trouvant la mort dans un attentat, elle part à nouveau, et son départ qui passe par Dublin et Londres, devient autant une fuite de son monde qu’une recherche de sa vraie mère et qui elle est.

Quand on n’a pas de chance, quand on commence la vie sans repère, sans famille et sans personnalité, la vie ne peut qu’être un enfer. Celle de Pussy en est un, mais comme le roman est écrit à travers son personnage, et qu’elle ne veut pas se laisser aller au désespoir, le ton est résolument léger, désinvolte et désenchanté, voire grinçant ou cynique. Patrick McCabe nous montre un pays, soumis à des attentats violents et aveugles. Et au milieu, il y a des gens, des peuples qui ne comprennent pas, essayant de vivre leur vie. Il n’y a pas meilleur moyen pour montrer l’absurdité d’un tel conflit. Mais le sujet n’est pas là, il est dans une quête d’identité.

Car c’est bien le personnage de Pussy qui remplit les pages. Pussy est bavarde, elle parle, digresse, est légère, parfois se fait plus grave mais elle a toujours la bonne remarque pour repartir de l’avant. C’est un garçon qui rêve, qui vit dans ses rêves, et qui ne cherche qu’une chose, trouver l’amour qu’on ne lui a jamais donné. C’est écrit comme une improvisation, additionnant les personnages et les situations d’un point de vue détaché, humoristique, et on se prend à suivre ses pérégrinations avec beaucoup d’empathie pour ce garçon fille qui ne sait pas qui il est. C’est une lecture originale et prenante qui pourra en rebuter certains par les longueurs dues au personnage de Pussy qui est une bavarde inconditionnelle. Une leçon d’optimisme !

Le bal des frelons de Pascal Dessaint (Rivages Thriller)

L’année dernière, Pascal Dessaint nous avait ébloui avec Les derniers jours d’un homme, l’une de mes meilleures lectures de 2010. Voici son dernier en date, qui nous narre la vie d’un petit village.

Dans un petit village d’Ariège, on pourrait penser que la vie peut s’écouler paisiblement. On y rencontre Maxime, qui s’occupe de ses abeilles et qui retrouve le fils de sa compagne qu’il a quitté. On y trouve Rémi, voyageur solitaire, qui a vécu avec Mariel, jusqu’à sa mort accidentelle, et qui l’a déterrée pour avoir une compagnie. Il y a Antonin, gardien de prison, marié avec Martine, passe une retraite tranquille jusqu’à ce que sa femme Martine lui annonce avoir retiré toutes leurs économies et avoir caché l’argent en liquide.

Martine, pour sa part, a été amante du maire Michel, lequel bénéficie de sa position pour en tirer des avantages substantiels. Martine fait du chantage auprès de Michel pour qu’il assassine son mari. Coralie, la secrétaire de mairie, entend la conversation et pense que sa chance est enfin arrivée d’épouser le maire et de perdre son pucelage. Il serait temps à 46 ans !

Il y a aussi Loïk, ancien taulard, qui a souffert de Antonin quand il était en prison. Il vit avec Baptiste, ancien taulard aussi et fan de Status Quo, s’occupe de son hérisson Caroline et se veut se venger de Antonin. Au milieu de ce petit microcosme, Charles le gendarme connaît bien ses administrés. Il va être confronté à une vague de violence inédite dans ce village si calme en apparence, si idyllique sur le papier.

Au milieu de cette nature tranquille, dans un village aux abords sympathiques, que pourrait-il se passer d’extraordinaire ? En suivant les petites histoires de ses habitants, on s’aperçoit vite qu’ils sont tous un dérangés, plein de rancunes, emplis de haine et désireux de vengeance envers leur prochain. Plutôt que de suivre le cours tranquille rythmé par les saisons, la violence va faire son apparition, démontrant que, comme la nature, l’homme n’est rien d’autre qu’un animal, tuant pour des raisons autres que pour se nourrir.

Car, comme partout ailleurs, les habitants de ce village suivent leurs motivations primales, pour l’argent, le sexe et le pouvoir. L’intrigue va avancer grâce aux narrations de tous les protagonistes, chacun présentant une portion de l’histoire. Et si c’est redoutablement efficace pour fouiller leur psychologie, si c’est très bien construit pour éviter toute redite, je regrette juste que le style ne se soit pas adapté à certains d’entre eux. Par contre, les personnages sont tellement bien dessinés que l’on n’a aucun mal à suivre l’histoire.

Enfin, il y a l’humour. Selon les personnages, c’est du premier degré, placé dans les reflexions ou les dialogues, parfois c’est du deuxième degré, mais plus généralement, c’est du cynisme noir pur et dur, du style : « Qu’est-ce que c’est que la prison, j’y disais, sinon une usine à à fabriquer des récidivistes ? ». On en arrive, avec cette galerie de doux dingues en tous genres, d’êtres «d’une nature bizarre, azimuté du bulbe, dérangé sous le capot », que les seuls êtres sensés de cette histoire sont finalement les animaux qui traversent le roman.

Clairement, le ton est drôle, légèrement décalé, pour mieux démontrer l’absurdité de la psychologie humaine. Dans ce petit village, les gens sont les mêmes qu’ailleurs, ni plus dingues, ni plus intelligents qu’ailleurs. C’est un roman parfaitement construit avec lequel on passe un excellent moment de lecture noire.

Village nègre de Olivier Chavanon (ArHsens éditions)

C’est toujours un plaisir de faire une petite place à de jeunes auteurs publiés par de petites maisons d’édition. C’est grâce à un partenariat avec Les agents littéraires que celui-ci est arrivé chez moi. Le résultat est d’une part original, et d’autre part surprenant.

Le lieu et l’époque ne sont pas définis dans ce roman. Tout juste sait on qu’il s’agit d’une ville au bord du fleuve, qu’en centre ville habitent les riches, en périphérie les pauvres et de l’autre coté réside le village nègre. Le village nègre est un genre de bidon ville où sont parqués les illégaux, en clair les étrangers sans papier. C’est l’hiver, et il est rigoureux.

Martin Vilano fait partie de ces pauvres qui habitent au bord du fleuve, juste en face du village nègre. L’hiver fait rage, et c’est l’époque de la Mascarade, une fête où l’alcool coule à flots et où les gens font des descentes dans les quartiers pour tabasser les illégaux. Martin rentre chez lui avec du combustible pour chauffer sa petite maison, quand l’agent Bidal, des services judiciaires l’apostrophe et lui demande de passer au poste pour parler du corps d’une jeune femme assassinée.

Au poste, l’agent Bidal se comporte comme si Martin était coupable. En effet, la victime a eu les deux yeux arrachés avec une grande précision. Justement, Martin venait d’emprunter un livre à la bibliothèque où était décrites dans le détail ce qui devait être fait pour enlever les yeux. Puis, l’agent Bidal exhibe un bout de papier trouvé dans la poche de la victime où est inscrit : « Martin va frapper encore ». Avec ce poids, Martin va essayer de vivre.

A travers une intrigue policière telle que celle là, on peut imaginer à peu près tout, avec dix mille façons de faire avancer l’histoire. Ça aurait pu être un roman d’enquête, un thriller haletant, ou bien un roman à rebondissements. Olivier Chavanon a décidé de prendre tout le monde à revers en livrant un roman étrange, déroutant mais que j’ai trouvé intéressant à bien des égards.

Tout d’abord, ce roman est écrit à la première personne, on vit à l’intérieur de la tête de Martin, qui est un homme solitaire, qui s’est retiré du monde pour se concentrer sur la lecture. Par pur dédain pour la matérialité des choses, il préfère se nourrir de culture, empruntant jusqu’à 10 livres par semaine à la bibliothèque. Il accorde peu d’importance à ce qui l’entoure, ne parlant que peu, évitant de se lier avec d’autres gens, il s’enferme dans une spirale de la solitude sans pour autant s’en plaindre.

Cela l’amène à voir le monde à sa façon, décrivant avec des termes très savants la moindre des situations, faisant des digressions à chaque petit événement, de sa vie scolaire à la naissance des papillons, en passant par des réflexions sur la ville, le fleuve. Par moments cela marche bien, par moments, c’est un peu hors sujet. Mais comme cela fait partie de la psychologie du personnage, on joue le jeu. Il faut dire tout de même que les 30 premières pages sont surprenantes, puis avec la découverte du corps, on suit l’auteur.

Ensuite,  il y a le contexte. L’auteur ne décrit ni lieu, ni espace de temps, mais on se doute que cela a lieu avant la deuxième guerre mondiale (merci la 4ème de couverture). L’ambiance du livre est un vrai moment de lecture. Tout y est froid, brouillardeux, glauque, les autres sont effrayants, les paysages sont mornes. Seuls les passages érudits de Martin éclairent la lecture. En lisant, j’ai bien évidemment pensé à Kafka par cette volonté de plonger le lecteur dans un lieu inconnu avec des gens bizarres dont on a du mal à comprendre les attitudes. Il y a beaucoup de similitudes avec Le Château par exemple.

Et puis, Olivier Chavanon veut nous faire revivre ce que furent les Villages Nègres, ces lieux de désolation où on parquait les immigrés, les « illégaux » dans le livre, mais pas de l’intérieur, plutôt vu par un pauvre qui aurait pu y habiter. Et que dire des autres, ceux qui font des descentes pour casser des illégaux ? De toute ma lecture, je n’y ai vu aucun espoir, juste une peinture sale d’une société où les gens s’enferment dans leur propre citadelles par la peur des autres, par peur de perdre leurs avantages. D’où le retrait de la vie sociale de Martin, qui préfère la compagnie des livres à celle des hommes, car c’est moins dangereux.

Décidément, ce roman n’est ni un roman policier, ni un thriller, ni un roman à rebondissements, mais un roman curieux et remarquablement écrit, qui ne plaira pas aux purs fans de littérature policière mais plutôt à ceux qui sont curieux ou qui sont à l’affût de lire des romans écrits avec style.

Cotton Point de Pete Dexter (Points-roman noir)

Faisant partie du jury www.meilleurpolar.com, pour cette année, voici un roman faisant partie de la sélection 2011, et écrit par un maître du roman noir : Pete Dexter. Accrochez vous !

Nous sommes dans les années 50, à Cotton Point, petite ville de la Géorgie. Une épidémie de rage s’est déclarée, et Rosie Sayers, petite fille de 14 ans, va acheter des munitions au magasin de Paris Trout pour protéger sa famille des renards. « Les gens de couleur s’arrêtaient sur le seuil et attendaient. Les Blancs entraient et se servaient eux-mêmes ».

Sur le chemin du retour, Rosie se fait mordre par un renard, et sa mère, très croyante, croit qu’elle est envoûtée par le diable. Elle la répudie et Rosir est recueillie par Mary McNutt. Le fils de la famille, Henry Ray Boxer, vient de contracter un emprunt pour s’acheter une voiture. Malheureusement, un camion de bois emboutit la voiture et Henry Ray refuse de payer la voiture.

Mais Paris Trout n’est pas de cet avis. Ce qu’il prête, on doit lui rembourser, quels que soient les moyens. Il débarque armé de pistolets avec un comparse qui s’appelle Buster Devonne, et fait un carnage dans la maison, tuant la petite Rosie et blessant mortellement la mère Mary. Mais dans ce coin des Etats-Unis où Paris Trout fait tout le commerce de la ville, la justice n’est pas forcément la même pour tous.

Ce roman est un roman noir, très noir. Ne cherchez pas une once de pitié ou de dégoût envers les protagonistes de cette histoire. Pete Dexter se veut extrêmement précis dans ses descriptions, analytique dans les situations, et complet dans les psychologies des personnages. Il ne se gêne pas pour faire un portrait au vitriol d’un personnage abominable et ignoble, et si vous pensez que le début du livre résumé ci-dessus est déjà dégueulasse, ce n’est rien par rapport à la suite de l’histoire.

Pete Dexter ne juge pas ses personnages, mais il les place au centre de l’intrigue, construisant son roman en chapitres donnant le point de vue de chacun : Rosie la petite fille noire de 14 ans assassinée, Hanna la femme de Trout victime de son mari, Harry Seagraves l’avocat de Trout et Carl Bonner l’avocat représentant Hanna pour sa demande de divorce. Chacun a ses motivations propres et n’est (excusez le jeu de mots) ni blanc ni noir. Chaque psychologie est bien construite, complexe, réaliste, horrible parfois, avec des motivations cartésiennes dans un monde qui change.

Car c’est une démonstration éclatante que nous fait Pete Dexter : L’abolition de l’esclavage puis l’égalité entre Blancs et Noirs va changer la société et les règles qui la régissent mais les gens, eux, doivent changer leur mentalité, ce qui est plus long. Et puis, les riches ont plusieurs moyens de s’en sortir, sachant que Trout est un personnage qui a su se rendre indispensable car gérant le seul commerce de proximité qui fait vivre la ville. Ce Cotton Point se révèle un excellent roman qui amène de nombreuses réflexions.