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Skaer de Philippe Setbon

Editeur : Editions du Caïman

Philippe Setbon fait partie de ces auteurs capables de vous emmener dans des scénarii prenants, toujours portés par des personnages forts auxquels on croit d’emblée. Il ne faut pas rater Skaer !

Skaer a acheté et retapé une petite cahute juchée sur une colline en plein pays basque, du côté d’Ilbaritz. En contrebas, se tient une belle demeure, dans laquelle vient d’arriver une famille. Toujours à l’affut, il observe le mari qui semble énervé. En descendant prudemment et sans faire de bruit, il entend le mari frapper sa femme et lui intimer de ranger la maison, avant de s’en aller en ville.

Stéphanie est en train d’éponger le sang qui coule de son nez quand Skaer entre dans la propriété. Il n’a jamais apprécié que l’on s’en prenne à une femme. Il conseille à Stéphanie et Celestia, sa fille adolescente, de ne pas s’inquiéter. Son mari ne la violentera plus, il en fait une affaire personnelle. Derrière sa barbe qui cache des cicatrices, Skaer devrait faire peur mais il dégage une aura de confiance.

Skaer s’introduit dans la chambre d’hôtel du mari. Quand ce dernier rentre, il lui met le marché en main : ne plus avoir aucun contact avec sa femme et sa fille. Comme il refuse, Skaer le tue et maquille le meurtre en accident. Pour le lieutenant Paul Burgonges, l’accident ne fait aucun doute. Lorsqu’il annonce le drame à Stéphanie, il rencontre Skaer. Les deux hommes se trouvent un objectif commun, trouver le tueur d’enfants qui a déjà fait cinq victimes.

Je ne vais pas tourner autour du pot, ce roman est un petit bijou de polar. La fluidité du style de l’auteur n’est plus à démontrer, son talent à bâtir des intrigues costaudes non plus. Mais il me semble qu’il a mis beaucoup d’application dans la construction de l’intrigue qui est tout simplement remarquable et qu’il n’a laissé aucune zone d’ombre en ce qui concerne le passé des personnages et leur psychologie.

Stéphanie peut apparaitre comme la victime, et Skaer comme le sauveur, le chevalier. Mais c’est surtout le personnage de Celestia qui crève l’écran, tant elle prend de l’ampleur au fur et à mesure de l’intrigue au point de voler la vedette à Skaer. Cette gamine apparait comme une battante, elle soutient sa mère, se montre d’un courage proche de l’inconscience et elle est bigrement attachante. Skaer est construit comme un personnage plus classique. Il est présenté comme un barbouze, un soldat déserteur, capable de revêtir différentes identités, de se fondre dans l’ombre et d’être sans pitié quand il le faut. Enfin, Burgonges aurait pu être le niais dépassé par les événements mais l’auteur l’a voulu comme le complice de Skaer … et je ne vous en dis pas plus.

A construire son roman comme il l’a fait, on imagine sans mal cette histoire adaptée au cinéma, tant l’écriture est visuelle, le scénario remarquable, le découpage des scènes implacable et les dialogues savoureux et évidents. Toutes ces qualités font de ce roman un divertissement très haut de gamme, le genre de polar dont vous souviendrez longtemps tant vous y aurez trouvé du plaisir à sa lecture.

Au passage, la photographie en couverture est superbe.

Jesus’ son de Denis Johnson

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format poche)

Traducteur : Pierre Furlan

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Une fois n’est pas coutume, je vous propose un recueil de nouvelles pour cette rubrique Oldies, d’un auteur américain bien peu connu chez nous.

L’auteur :

Denis Johnson, né le 1er juillet 1949 à Munich en Allemagne de l’Ouest et mort le 24 mai 2017, est un auteur américain. Il est surtout connu pour son recueil de Jesus’ Son (1992) et son roman Arbre de fumée (2007), qui a remporté le National Book Award.

Dans sa jeunesse, Denis Johnson suit son père au gré des affectations de celui-ci. Il devient dépendant ensuite à diverses substances. Finalement, il obtient une maitrise (MFA) à l’université de l’Iowa. Ses principales influences sont Dr Seuss, Dylan Thomas, Walt Whitman et T. S. Eliot. Il a reçu de nombreux prix pour ses œuvres, y compris un Prix du Whiting Writer’s en 1986 et une bourse Lannan pour la fiction en 1993.

Selon un groupe de critiques, écrivains et autres membres du milieu littéraire, son recueil Jesus’ son fait partie des meilleures œuvres de fiction américaines des 25 dernières années.

Denis Johnson fait des débuts remarqués avec la publication de son recueil de nouvelles Jesus’ Son (1992), qui a été adapté au cinéma en 1999 sous le même titre, et qui a été cité comme l’un des dix meilleurs films de l’année par le New York Times, le Los Angeles Times, et par Roger Ebert. Denis Johnson a un petit rôle dans le film, interprétant l’homme ayant été poignardé à l’œil par sa femme.

Il est titulaire en 2006-2007 de la chaire Mitte d’écriture créative à l’université d’État du Texas, à San Marcos (Texas).

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Révélation terrifiante et admirable à la fois pour l’univers intérieur d’une certaine jeunesse américaine hantée par la violence et la drogue, les onze nouvelles de ce recueil retracent les tribulations d’un narrateur unique. Vies brisées, agonies dérisoires, accidents spectaculaires, l’auteur décrit tout cela comme autant de vignettes de l’existence quotidienne vécue par les junkies errant à travers le paysage américain. Pour Christophe Mercier (Le Point) : « L’ensemble forme comme une tapisserie pointilliste, la radiographie d’une frange, invisible à l’œil nu, de l’Amérique moyenne. Une découverte impressionnante. »

Mon avis :

Dès la première nouvelle, on est frappé par l’absence de sentiments, lors d’un accident décrit comme des images colorées. On y trouve un coté détaché, halluciné malgré la violence du propos. Le ton est donné pour tout le reste de ce recueil, une violence omniprésente et détachée comme si elle était irréelle.

L’auteur nous présente un monde qui alterne entre réalité et cauchemar, fait de passages décalés soit dans la description soit dans les remarques qui peuvent paraitre choquantes. Dans ce monde de drogués, la réalité est altérée et l’impression que l’on en retire reste toujours étrange, inimaginable, fantasmagorique, comme quelque chose qui ne peut jamais arriver en vrai.

L’auteur semble nous présenter des moments de sa vie, des cartes postales sur des rencontres (Deux hommes), dans des situations communes (Un travail, Urgences). Il y est rarement question d’amour, mais quand c’est le cas, le ton est toujours violent, désabusé et décalé. Il n’est pas étonnant que l’auteur ait rencontré un grand succès avec ces nouvelles d’un ton qui semble imagé avec un filtre imposé par les stupéfiants, avec une bonne dose de poésie. Intéressant !

Last exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr

Editeur : Albin Michel (Grand format); Livre de Poche puis 10/18 (Format Poche)

Traducteurs : Jeanne Colza puis Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet

Attention, Coup de Cœur !

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Cela faisait plus de trente ans que je voulais lire ce roman, surtout grâce à sa réputation de chef d’œuvre de l’auteur, l’accusation d’obscénité qu’il a subie en Angleterre ne me faisant ni chaud ni froid.

L’auteur :

Hubert Selby, Jr., né le 23 juillet 1928 à New York, et mort le 26 avril 2004 (à 75 ans) à Los Angeles, est un écrivain américain.

Né à New York, dans l’arrondissement de Brooklyn en 1928, Selby quitte l’école à l’âge de 15 ans pour s’engager dans la marine marchande, où son père, orphelin, avait travaillé. Atteint de la tuberculose à 18 ans, les médecins lui annoncent qu’il lui reste deux mois à vivre. Il est opéré, perd une partie de son poumon, et restera 4 ans à l’hôpital.

Lors de la décennie suivante, Selby, convalescent, est cloué au lit et fréquemment hospitalisé (1946-1950) à la suite de diverses infections du poumon. « C’est à l’hôpital que j’ai commencé à lire avant d’éprouver le besoin d’écrire. » Incapable de suivre une vie normale à cause de ses problèmes de santé, Selby dira : « Je connais l’alphabet. Peut-être que je pourrais être écrivain. ». Grâce à sa première machine à écrire, il se lance frénétiquement dans l’écriture.

Son premier roman, Last Exit to Brooklyn, une collection d’histoires partageant un décor commun, Brooklyn, entraîna une forte controverse lorsqu’il fut publié en 1964. Allen Ginsberg prédit que l’ouvrage allait « exploser sur l’Amérique comme une bombe infernale qu’on lirait encore cent ans après. ». Il fut l’objet d’un procès pour obscénité en Angleterre, interdit de traduction en Italie, et interdit à la vente aux mineurs dans plusieurs états des États-Unis. Son éditeur, Grove Press, exploita cette controverse pour la campagne de promotion du livre, qui se vendit aux alentours de 750 000 exemplaires la première année. Il fut également traduit en douze langues. L’auteur le résume ainsi : « Quand j’ai publié Last Exit to Brooklyn, on m’a demandé de le décrire. Je n’avais pas réfléchi à la question et les mots qui me sont venus sont : « les horreurs d’une vie sans amour». ». L’ouvrage est republié sous une nouvelle traduction française début 2014.

Son second ouvrage, La Geôle, publié en 1971, est un échec commercial, malgré les critiques positives, ce qui décourage l’auteur.

Selby connaît des problèmes d’alcool, et devient dépendant à l’héroïne, ce qui le conduira deux mois en prison et un mois à l’hôpital, et lui permettra de sortir de cette dépendance. Cependant, après cette cure, il tombera encore plus dans l’alcoolisme.

En 1976 sort son roman Le Démon, l’histoire de Harry White, jeune cadre New-yorkais en proie à ses obsessions. Cette histoire présente de grandes similitudes avec American Psycho, écrit quinze ans plus tard par Bret Easton Ellis.

Deux ans plus tard, il publie Retour à Brooklyn ((en) Requiem for a Dream), qui sera adapté plus de 20 ans plus tard au cinéma, en 2000, sous le même titre, par Darren Aronofsky, avec qui il écrira le scénario.

En 1986 sort son recueil de nouvelles Chanson de la Neige Silencieuse ((en) Songs of the Silent Snow), et en 1998 son roman Le Saule (The Willow Tree), plus apaisé : « Mes premiers livres avaient tous ce côté pathologique, il fallait parler du « problème » sous tous les angles possibles alors que, dans Le Saule, j’essaie de parler de la solution et des moyens d’y parvenir. ». Enfin, en 2002, est publié Waiting Period, roman où le héros, contraint de reporter son suicide, reconsidère son projet.

Il a vécu à Manhattan, puis à Los Angeles, où il a enseigné à l’Université. Il a été marié trois fois et a eu quatre enfants, deux filles et deux garçons.

À la fin de sa vie, il confiait à l’un de ses amis  » je peux tout juste taper une lettre sur ce putain d’ordinateur « . En effet, Selby avait acheté un ordinateur, dans le seul et unique but de remplacer sa  » bonne vieille machine à écrire « .

Il est mort le 26 avril 2004 à Los Angeles d’une maladie pulmonaire chronique, consécutive à la tuberculose contractée durant sa jeunesse. Il s’est éteint accompagné de ses proches : son ex-femme Suzanne, chez qui il se trouvait, les enfants de son premier mariage, et son chien.

Quatrième de couverture :

Consacré à la violence qui déchire une société sans amour mais ivre de sexualité, ce livre a imposé d’emblée Selby parmi les auteurs majeurs de la seconde moitié de ce siècle. D’autres oeuvres ont suivi : La Geôle, Le Démon, Retour à Brooklyn, toutes parues dans notre « Domaine étranger ». Last Exit to Brooklyn reste le point d’orgue de ce Céline américain acharné à nous livrer la vision apocalyptique d’un rêve devenu cauchemar. Où la solitude, la misère et l’angoisse se conjuguent comme pour mieux plonger le lecteur dans ce qui n’est peut-être que le reflet de sa propre existence. Implacablement.

Mon avis :

Autant vous prévenir tout de suite, ce roman se mérite, il nécessite des efforts et du courage mais vous trouverez la récompense au bout du chemin. Ce roman est composé de six nouvelles plus ou moins longues qui tournent autour d’un quartier de Brooklyn, le bar grec d’Alex. Dans ce microcosme, on va trouver un échantillon de la société américaine représentative de ce qu’elle était mais aussi de ce qu’elle est devenue. Car ce roman reste encore d’actualité et démontre la violence inhérente à ses règles, ses lois, son éducation.

Dès la première nouvelle, le ton est donné : un groupe de clients du bar passe son temps à boire puis, pour se dégourdir les jambes et les poings, entraine quelqu’un dehors pour le tabasser, qu’il soit soldat ou pédé. Cet extrait permet aussi d’entrer dans le monde d’Hubert Selby Jr. Les gens passent leur temps comme ils le peuvent, vivent en meute mais malgré tout, se retrouvent seuls devant les secondes qui s’écoulent avant leur mort. Il permet aussi d’appréhender ce que sera le style imposé de l’auteur : de longs paragraphes, pas d’indication de dialogues, tout est noyé dans une même narration, car le lecteur doit être capable d’écouter cette musique rythmé que le narrateur leur assène, comme une batterie battant la mesure infernale.

On retrouve la solitude au menu de la deuxième nouvelle, La reine est morte, avec Georgette, un travesti qui est amoureuse de Vinnie qui l’ignore. Et ce n’est pas le fait d’avoir un enfant qui va combler cette solitude, selon Trois avec bébé. Mais c’est bien dans Tralala ou La grève que l’on retrouve le thème principal du livre, celui d’exister dans une société aveugle et écrasante, où l’on voit deux personnages qui cherchent à exister (Tralala qui devient une prostituée sans se l’avouer et Harry qui se cherche sexuellement).

Ces nouvelles forment un tout, comme une farandole enlacée, avec ses phrases qui harcèlent le lecteur, sans lui donner la possibilité de respirer. Si le livre se mérite, il a le mérite de poser des questions, mettant en cause une société avide du paraitre beau et sans tâches, éliminant de fait la possibilité de faire sa vie indépendamment des autres. Et tous ces personnages comprendront trop tard leur erreur, la société se vengeant d’eux de façon extrêmement violente.

J’ai eu l’occasion de comparer les deux traductions disponibles en France. Les deux se basent sur le même texte et pourtant, cela n’a rien à voir. Celle de Jeanne Colza me semble plus respecter la forme et le rythme voulu par Selby, mais pâtit de termes argotiques liés à l’époque de la traduction alors que celle de Jean-Pierre Carasso, plus littéraire me semble être une interprétation du texte. Les deux sont intéressantes, respectueuses, surtout quand l’on considère que ce texte est intraduisible, tant les nuances sont difficiles à retranscrire.

Pour peu que vous fassiez un effort, notez ce titre et lisez ce monument de la littérature américaine, qui n’a pas pris une ride et qui pose les bonnes questions sur ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir, notre rapport aux autres et l’image qu’ils ont de nous. Last exit to Brooklyn est un texte puissant, indémodable, grandiose et d’une modernité impressionnante. Un classique !

Coup de cœur !

Je vous conseille aussi de lire ce texte de Jean-Pierre Carasso qui parle sa façon d’appréhender ce texte et ses difficultés. Après cela, vous le lirez peut-être en Anglais !

Moins que zéro de Brett Easton Ellis

Editeur : 10/18 (Format Poche)

Traducteur : Brice Matthieussent

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Et nous commençons en fanfare avec un auteur dérangeant, le trublion Brett Easton Ellis.

L’auteur :

Né à Los Angeles, Bret Easton Ellis passe son enfance à Sherman Oaks, dans la vallée de San Fernando. Il est le fils de Robert Martin Ellis, promoteur immobilier, et de Dale Ellis, femme au foyer, qui divorcent en 1982.

Après des études secondaires dans une école privée, The Buckley School, il suit un cursus musical au Bennington College (l’université qui inspire le « Camden Arts College » dans Les Lois de l’attraction).

Parallèlement à ses études, il joue dans divers groupes musicaux, dont The Parents. Il est toujours étudiant à la sortie de son premier livre, Moins que zéro. Bien reçu par la critique, il s’en vend 50 000 exemplaires dès la première année.

En 1987, Bret Easton Ellis s’installe à New York pour sortir son deuxième roman Les Lois de l’attraction. Le roman est adapté au cinéma en 2001 par Roger Avary et interprété par James Van Der Beek et Jessica Biel. C’est dans ce livre que l’on voit apparaître un personnage nommé Patrick Bateman, que l’on retrouvera dans son roman suivant.

Son ouvrage le plus controversé est sans doute American Psycho (1991). Son éditeur Simon & Schuster lui avait versé une avance de 300 000 dollars pour qu’il écrive une histoire à propos d’un serial killer. À la suite de nombreuses protestations, l’éditeur refuse de publier le roman. En effet, celui-ci est considéré comme dangereusement misogyne. Il sort finalement en 1991, édité par Vintage Books. Certains voient dans ce livre, dont le protagoniste Patrick Bateman est une caricature de yuppie matérialiste et un tueur en série, un exemple d’art transgressif. American Psycho est porté à l’écran en 2000 par Mary Harron, le personnage principal étant interprété par Christian Bale.

(Source : Wikipedia)

Quatrième de couverture :

La révélation des années quatre-vingt assurément. Le premier livre du sulfureux Ellis, qui n’a alors que vingt ans, est un choc. À sa sortie pourtant, « Moins que zéro » est modérément accueilli par les critiques américains. Il connaît en revanche un énorme succès en France.

L’histoire, un puzzle dont on ne cesse de replacer les morceaux, est celle de personnages interchangeables, jeunes gens dorés sur tranche, désœuvrés et la tête enfarinée. L’un s’ennuie à mourir dans son loft de deux cents mètres carrés, l’autre cherche désespérément un endroit ou passer la soirée et tout ce joli monde de dix-huit ans à peine se téléphone et se retrouve dans les lieux les plus chics de Los Angeles. Pour méditer, bien entendu, sur les dernières fringues à la mode ou le meilleur plan dope de la ville. Et les parents dans tout ça? Ils sont trop occupés et stressés par leurs boulots, leurs maîtresses ou leurs psychiatres pour voir ce que devient leur charmante progéniture.

Au bout du compte, on a l’impression d’un immense vide, d’une vie qui n’a plus aucun sens. Et là où l’on était d’abord agacé, on finit par être ému, puis révolté. Car, c’est toute la force d’Ellis de nous faire comprendre que ce monde roule un peu trop souvent sur la jante. Stellio Paris.

Mon avis :

Pour un fan de cet auteur comme moi, la curiosité aiguisait mes appétits et j’attendais une occasion de lire ce roman. Ecrit à l’âge de 21 ans, il apparait comme une œuvre impressionnante de maturité. Déjà, il impose son style, très détaillé, à tel point que chaque geste évoqué nous donne l’impression de voir un film se dérouler devant nos yeux. Quant au sujet, il s’agit toujours d’une autopsie de la société américaine, en même qu’une charge féroce contre son anti-culture.

Clay revient à Los Angeles pour les vacances de Noël et retrouve ses amis et sa petite amie. Pendant deux semaines, il va arpenter les soirées, boire, fumer, sniffer, tout en observant ses contemporains. Fils d’un couple divorcé ultra-riche, il ne fait rien car ne trouve aucun intérêt à sa vie, et joue le rôle de suiveur, de témoin d’une génération en mal de repères et se laissant berner par les plaisirs faciles.

Mais derrière ces atours ensorcelants, Brett Easton Ellis nous peint une société propre sur elle, mais qui derrière le décor, se révèle la plus horrible possible. Entre son voisin fan de nazisme, une de ses connaissances qui utilise une jeune fille comme esclave sexuelle, ses amis qui se laissent aller aux pires vices, Clay nous montre les racines de cette société sans réel fondement que celui du fric qui cherche toujours plus de frissons au mépris des lois.

Plus calme que ses deux romans suivants, moins gores, mais tout aussi marquants, ce roman est sans pitié sur ces jeunes gens riches qui ne savent rien faire d’autre que profiter, de leur argent et des autres. D’ailleurs, Clay le dit plusieurs fois : « On peut disparaitre ici sans même s’en apercevoir ». Je vous rajoute aussi une phrase qui fait froid dans le dos de la part de Rip, un copain de Clay : « Quand on veut quelque chose, on a le droit de le prendre. Quand on veut faire quelque chose, on a le droit de le faire. » (Page 228). J’ajouterai sans aucune limite, le No Limit des années Carter puis Reagan.

Je tiens à signaler la traduction exceptionnelle de Brice Matthieussent, et ne peux que vous conseiller de plonger dans ce roman puis d’enchainer avec Les lois de l’attraction et American Psycho tout en vous mettant en garde sur des scènes ultra-violentes dans ces deux derniers, pour mieux enfoncer le clou.

Traverser la nuit d’Hervé Le Corre

Editeur : Rivages/Noir

Acheté dès sa sortie en début d’année, je m’étais mis ce roman de coté pour mes ultimes lectures de 2021. Annoncé comme un roman noir, c’est effectivement une lecture qu’il vaut mieux entamer avec un bon moral, tant le ton y est sombre.

Un homme est retrouvé à un arrêt de tramway, vraisemblablement ivre. Les flics le ramènent au poste de police et se rendent compte que son tee-shirt est ensanglanté. Pour récupérer l’habit, ils lui enlèvent les menottes mais le prisonnier en profite pour prendre un pistolet. Mis en joue, l’homme ne sait quoi faire, puis se jette par la fenêtre. Quelques étages plus bas, sur le trottoir, la flaque de sang s’agrandit.

Louise a pris la bonne décision ; elle a pris son fils Sam et a quitté le domicile conjugal. Elle n’en pouvait plus qu’il la roue de coups chaque fois qu’il avait trop bu. Après avoir conduit son fils à l’école, elle va faire le ménage chez des petits vieux et faire leurs courses, avec cette menace pesante que son mari pourrait bien la retrouver.

Le commandant Jourdan entre dans l’appartement. La voisine a entendu les coups de feu, cinq ou six. La femme a été abattue dans la salle de bains, les corps des trois enfants parsemés dans la salle de séjour et le couloir, tués froidement. Le forcené s’est réfugié dans sa belle famille pour les descendre. Quand Jourdan arrive, la maison est bouclée et il décide d’y aller seul.

Christian vit seul et rend souvent visite à sa mère. Il doit subir les différentes humeurs, en général mauvaises, de ses clients à qui il livre des matériaux de construction. Depuis son retour du Tchad, il est pris de bouffée de haine, qu’il assouvit en poignardant de jeunes femmes rencontrées au hasard. Justement, il vient d’en repérer une à la sortie d’un bar. Cela lui donne comme une bouffée, une pulsion incontrôlable.

Bâti autour de trois piliers, des personnages plus vrais que nature, inoubliables, Hervé Le Corre construit un roman noir implacable, d’une noirceur et d’une violence brutale. Que ce soit Louise, Jourdan ou Christian, il nous présente trois âmes en peine, en souffrance : Louise obligée de s’en sortir seule et sous la menace constante de son ex-compagnon, Jourdan plongé dans les pires horreurs des drames familiaux et Christian obligé de tuer pour calmer ses pulsions.

Toutes ces scènes mises bout à bout vont passer en revue leur vie somme toute banale, dans une société que l’auteur nous montre sans pitié, ayant perdu toute humanité, où on est capable de frapper, de tuer sans raison. Il est par conséquent difficile de retenir son souffle, d’autant plus qu’on s’empêche de respirer devant tant de noirceur, grâce à la minutie apportée à la psychologie des personnages principaux et secondaires.

Si on sait qu’Hervé Le Corre fait partie des meilleurs auteurs de romans noirs français, il confirme ici sa capacité à nous plonger dans une réalité d’une noirceur infinie grâce à sa plume capable de décrire l’horreur et de décrire poétiquement une ville en automne, où derrière les ombres se cachent les monstres. Comme je vous le disais, il vaut mieux avoir le moral avant d’attaquer ce livre fantastiquement noir, sans nuances, et ce n’est pas la fin qui va vous soulager. Malgré cela, le monde doit continuer à tourner …

La chasse

Cette année, nous avons vu apparaitre deux romans portant le même titre, d’où l’idée de les regrouper dans le même billet. Ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre, ni dans le sujet traité, ni dans le genre abordé.

La chasse de Gabriel Bergmoser

Editeur : Sonatine

Traducteur : Charles Recoursé

Maintenant. Franck tient une station-service à 10 kilomètres de la ville, ce qui fait qu’il ne voit quasiment personne. Pour rendre service à son fils, il garde Allie, sa petite-fille de 14 ans. Deux jeunes gens s’arrêtent pour cause de panne de voiture. Puis une autre voiture déboule. Une jeune femme en sort, et s’écroule, couverte de boue et de sang.

Avant. Simon veut découvrir l’Australie authentique et part à l’aventure. Dans un bar, il rencontre une jeune femme, Maggie. Ils décident de faire la route ensemble, et elle choisit la route à l’aide d’une carte étalée sur les genoux. Ils débarquent bientôt dans un village perdu en plein désert, un village à l’atmosphère étrange.

On a affaire à un pur roman d’action et les comparaisons indiquées sur la quatrième de couverture sont quelque peu erronées. Seule la mention de Sam Peckinpah peut donner une idée de cette intrigue et de la façon dont elle est menée. Après être déclinée sur deux fils narratifs, l’histoire va rapidement se concentrer sur l’assaut de la station-service, et là, c’est un véritable massacre.

Le style, direct, descriptif et sans concession, laisse la place à l’action avec une ultra violence, ce qui fait que je conseillerai d’éviter ce roman aux âmes sensibles. Il faut dire que les habitants de ce village n’ayant aucune limite veulent coute que coute récupérer Maggie, dans un univers proche de Mad Max, sans l’humour mais avec l’hémoglobine. Un bon roman, bien violent, et surtout un premier roman d’un auteur intéressant dans sa façon de gérer ses scènes.

La chasse de Bernard Minier

Editeur : XO éditions

Octobre 2020. Un homme court dans les bois, poursuivi par ses assassins. Il débouche, apeuré, sur une petite départementale. Les phares d’une voiture l’éblouissent ; le conducteur, un infirmier, n’a pas le temps de freiner. Le choc est fatal. Quand il sort de sa voiture, l’infirmier s’aperçoit qu’il s’agit d’un homme nu, portant une tête de cerf irrémédiablement fixée sur son occiput.

L’équipe de Servaz est appelée sur place, celui-ci étant étonné de devoir intervenir sur un accident de la route. Quand il se penche sur le corps, il aperçoit le mot JUSTICE gravé sur la poitrine du jeune mort. Peu après, il obtient son identité : Moussa Sarr, 18 ans, reconnu coupable d’un viol et tout juste relâché de prison. Il semble que certains veuillent se faire justice eux-même.

Dans cette enquête, Martin Servaz doit faire face à quelques changements. Son nouveau patron se nomme Chabrillac, et semble être le genre d’homme à ne pas se mouiller, trop politique. Et il doit intégrer un petit jeune, Raphael Karz, tout juste sorti de l’école de police. Bref, Bernard Minier dévoile tout son art à mettre en place un scénario avec un déroulement dont il a seul le secret.

Pour autant, après le cycle consacré à la poursuite de Julian Hirtmann, Bernard Minier sort de son confort pour nous parler de nous, de notre société. Il a minutieusement choisi son thème pour parler de la place de la police dans notre société, du mal-être de ceux sensés faire régner l’ordre et détestés par le plus grand nombre, mais aussi des journalistes qui mettent de l’huile sur le feu, des trafiquants de drogue et des cités. Bref, voilà un vrai bon roman social dans lequel l’auteur s’engage, et qui nous surprend par le fait qu’on ne l’attendait pas sur ce terrain là. Très bien.

Oldies : Les effarés de Hervé Le Corre

Editeur : Gallimard Série Noire (1996) ; L’éveilleur (2019) ; Points (2020)

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. C’est l’occasion de revenir sur un roman paru à l’origine à la Série Noire et réédité à juste titre, qui est le troisième de ce grand auteur français du Noir.

L’auteur :

Hervé Le Corre, né le 13 novembre 1955 à Bordeaux, est un auteur de roman policier.

Hervé Le Corre fréquente le lycée Michel-Montaigne, où il obtient son baccalauréat, série littéraire, en 1972. Il suit ensuite des études de Lettres à l’Université Bordeaux Montaigne.

Professeur de lettres dans un collège de Bègles, il est un lecteur passionné entre autres de littérature policière. Il commence à écrire sur le tard à l’âge de 30 ans des romans noirs et connaît un succès immédiat.

Son écriture, le choix de ses personnages, l’atmosphère assez sombre de ses livres le placent d’entrée parmi les auteurs français les plus noirs et les plus primés du roman policier hexagonal. Ses romans ont été primés à de nombreuses reprises.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Des jeunes désœuvrés qui matent des revues pornos, un trio de petites frappes qui commettent l’irréparable pendant le braquage d’un camion dont ils tuent le chauffeur, un commanditaire sans scrupule qui se fait confier une gamine tentant d’échapper aux griffes de son beau-père, une inspectrice de police lâchée au milieu de ce microcosme adipeux où règne la loi du plus fort ou du plus crapuleux…

Les figures de ce roman naviguent dans les eaux troubles d’un quartier à l’abandon en bord de Garonne, à l’ombre d’un immense immeuble voué à la démolition. Violent et réaliste, sans concession ni pathos, Hervé Le Corre déploie dans l’un de ses premiers romans, enfin réédité, sa vision d’une société corrompue où peut sourdre une lumière pas toujours si inquiétante qu’on le craindrait.

Mon avis :

Richard et Manuel sont deux petites frappes que l’ont charge d’un braquage : quand le chauffeur du Poids Lourd ira se chercher un sandwich, ils devront voler le camion empli de magnétoscopes. Mais en fait de braquage, cela se termine en tabassage à mort quand Richard perd le contrôle. Puis ils conduisent leur chargement jusqu’à un hangar où les attend leur commanditaire, François.

Bienvenue dans la cité Lumineuse du quartier de Bacalan, dans le Nord de Bordeaux. De ce fait divers violent, Hervé Le Corre va se faire le témoin de la vie des cités dans les années 90. Mais est-ce que cela a tant changé ? Avec son style direct, brut et violent, ne dépassant jamais les 10 pages, ce roman se lit d’une traite et parle de la société d’alors comme le ferait un reportage.

Car au-delà de ces voleurs, Hervé Le Corre y ajoute beaucoup de personnages, tant trafiquants que flics, simples habitants que femmes maltraitées ou violées, et nous assène des scènes d’une violence non pas démonstrative mais crue. Sans vouloir être trop explicite bien que certaines figures de style démonstratives soient bavardes, il nous plante le décor de cette société en transformation vers le pire, que ce soit vis-à-vis de la place de la femme dans la société, de la violence dont celle faite aux femmes ou de l’irrespect qui mène au crime.

C’est une société sans espoir, noire au possible que l’auteur nous décrit, comme une sorte de prémonition de ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Et l’écriture est parfois noire, parfois poétique, parfois rouge sang pour décrire ce contexte de déchéance. A ce titre, ce roman a sa place aux cotés des romans de Thierry Jonquet entre autres. Un roman effarant, comme son titre.

Oldies : Bad City Blues de Tim Willocks

Editeur : Editions de l’Olivier (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Traducteur : Elisabeth Peellaert

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. Et quoi de mieux que de revisiter le premier roman de Tim Willocks, un vrai hard-boiled.

L’auteur :

Tim Willocks est un médecin et écrivain britannique né en 1957 à Stalybridge (dans le Grand Manchester), en Angleterre. Il est auteur de romans policiers. Il vit aujourd’hui à Rome.

Tim Willocks est un médecin, formé à la fois en tant que chirurgien et psychiatre.

Il peint son propre portrait à travers les caractères de différents personnages de ses romans. On retrouve ainsi un personnage central avec une connaissance approfondie en médecine, en drogues et en arts martiaux. Willocks est lui-même ceinture noire de karaté. Il est aussi un grand fan de poker.

Son premier roman, Bad City Blues a été adapté au cinéma. Il a également coécrit le documentaire de Steven Spielberg, The Unfinished Journey.

Son roman La Religion se déroule pendant l’année 1565 durant le Grand Siège de Malte, et est le début d’une trilogie romanesque ayant pour héros Mattias Tannhauser. Le deuxième tome s’appelle Les douze enfants de Paris.

Doglands, publié en France en 2012 aux éditions Syros, est son premier roman pour la jeunesse. Il a obtenu en 2012 la Pépite du Roman adolescent européen au Salon du Livre Jeunesse de Montreuil.

(Source Wikipedia complété par moi-même)

Quatrième de couverture :

Callie, ex-prostituée camée à la cocaïne, réussit le casse du siècle en braquant la banque de son mari : un million de dollars à partager avec Luther Grimes, un vétéran du Vietnam reconverti dans le trafic de stupéfiant. Pour doubler son complice, la belle séduit son frère, Cicero Grimes, un psy déjanté. Et le capitaine Jefferson, un flic sadique, espère bien récupérer sa part du butin…

Tim Willocks est psychiatre, scénariste, producteur et écrivain. Souvent comparé à James Ellroy ou Norman Mailer, il est l’auteur de plusieurs polars d’une intensité et d’un réalisme rares.

« Il faut lire ce roman noir déjanté, hystérique, unique. » Lire

Mon avis :

Callilou Carter, Callie pour les intimes, ex-prostituée, ex-droguée est mariée avec le pasteur de l’Eglise évangéliste du Seigneur, Cleveland Carter. Cleveland est aussi le propriétaire d’une banque qui vient de subir un casse. Il vient d’apprendre que Callie a renseigné les voleurs et qu’elle revient de chez son amant Cicero Grimes. Après quelques maltraitances elle parvient à s’enfuir.

Cleveland Carter fait donc appel à Clarence Seymour Jefferson, le capitaine de police. Ce dernier voit très vite que la situation peut tourner à son avantage. Il flingue le pasteur et part à la poursuite du million de dollars, qu’il va pouvoir garder pour lui. Car Jefferson est plutôt du genre à ne pas faire dans la demi-mesure.

Dans le genre plongée dans un monde de déjantés, ce roman se place en bonne position. Entre Callie, Jefferson et les frères Grimes, tous sont plus cinglés les uns que les autres, avec une forte dominance pour la violence, voire le sexe, voire le sexe violent. Ne croyez pas qu’il n’y a pas de scénario, car même s’il est simple, il offre de belles parenthèses entre passé et futur, entre réalité et illusion.

Il n’empêche qu’il ne vaut mieux pas mettre ce roman entre toutes les mains, le style étant explicite et les décors et actions remarquablement bien décrites jusqu’à devenir insoutenables dans certains cas (enfin, moi, j’ai passé des paragraphes …). C’est le genre de roman à réserver aux aficionados de scénario bien fait mais ultra violent. Vous voilà prévenus.

Celle qui pleurait sous l’eau de Niko Tackian

Editeur : Calmann Levy

Après une infidélité à son personnage récurrent, Niko Tackian revient à Tomar Kahn, à travers une enquête qui va nous plonger dans une actualité sociétale dramatique, la violence faite aux femmes. C’est un polar costaud.

Une jeune femme a été découverte dans la piscine Pailleron, flottant en plein milieu, ses cheveux comme une corolle. Apparemment, elle s’est ouverte les veines et n’avait aucune chance de s’en sortir. La question qui se pose est : comment a-t-elle fait pour s’introduire dans l’établissement de nuit, alors qu’il est fermé au public ? Et puis, pourquoi a-t-on repéré des traces de pied plus grands que sa pointure ?

On sait bien peu de choses à propos de Clara Delattre, si ce n’est qu’elle venait souvent faire de la natation, qu’elle était instituteur et qu’elle était du genre solitaire. On sait tout juste par une collègue de travail qu’elle avait rencontré un homme. L’autopsie démontre qu’elle a pris des anticoagulants, ce qui finit par convaincre la hiérarchie policière qu’il s’agit bel et bien d’un suicide. Et sa relation avec le maître-nageur José Mendez ne semble être qu’un non-événement.

Le commandant Tomar Kahn n’a pas trop la tête à se pencher sur ce cas, d’autant plus que tout converge vers un suicide. L’arrivée d’une nouvelle procureure Ovidie Metzger va bouleverser son quotidien, d’autant plus qu’elle veut faire le jour sur l’assassinat de Thomas Müller, un inspecteur de l’IGPN qui voulait mettre en cause Tomar. Et puis, la mère de Tomar, Ara, a affaire avec des voisins dont la femme subit les assauts violents de son mari. Seule Rhonda Lamarck, la lieutenante et amante de Tomar, ne croit pas au suicide et s’obstine à faire éclater la vérité.

Construit comme un scénario de film, ce roman va vite à l’aide de ses chapitres courts. Je ne vais pas revenir sur les qualités d’auteur de Niko Tackian, tant tout y est construit avec beaucoup d’application et de savoir-faire. A part des paragraphes un peu longs à mon goût, les descriptions sont efficaces, les dialogues exemplaires de concision et il est bien difficile de trouver des défauts dans ce roman policier costaud.

Si les deux précédentes enquêtes (Toxique et Fantazmë) reposaient sur le personnage principal, Tomar Kahn, celui-ci se divise en deux entre Tomar et Rhonda. Tomar va essayer de lever les doutes sur les accusations qui le visent, et Rhonda va se pencher sur le cas de ce soi-disant suicide. Si le passé des personnages est bien expliqué au début du roman, je vous conseille tout de même de lire les deux précédentes enquêtes de Tomar, ne serait-ce que pour suivre l’évolution du personnage et des intrigues connexes.

Un dernier mot concernant ce roman et le sujet de fond abordé ici. Tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint. Et on ne parle pas des femmes (ou hommes) poussés au suicide. Faut-il que le polar aborde mille fois ce sujet pour que, enfin, quelque chose bouge ? La France est-elle à ce point dans l’immobilisme pour ne pas prendre de mesures afin que cela cesse ? C’est le deuxième roman qui aborde ce thème que je lis, après Du poison dans la tête de Jacques Saussey (French Pulp). Je vous conseille fortement ces deux lectures, car les deux sont des polars costauds.

Laisse le monde tomber de Jacques Olivier Bosco

Editeur : French Pulp

Jacques Olivier Bosco, dit JOB, est un des meilleurs dans la littérature française en termes de polars d’action. Il est capable de vous construire des scènes visuelles telles que l’on se trouve plongé en plein milieu d’un champ de bataille. On en baisserait presque la tête pour éviter de se prendre un projectile. Son petit dernier rajoute une corde à son arc.

Budapest, au début de l’hiver. Deux flics ramassent une jeune fille mineure pour la ramener au poste. Il faut dire qu’il fait froid et qu’elle est mignonne, elle pourrait rassasier des collègues frustrés. Alors qu’ils la laissent dans une pièce chauffée, elle va ouvrir une porte de secours pour faire entrer un commando de choc. Armés de couteaux et de mitraillettes, ils assassinent tout l’effectif policier.

Meudun, banlieue de Paris. Dans un terrain vague, au milieu de barres logeant des milliers de gens pauvres, un corps est retrouvé atrocement mutilé. Découpé, le visage arraché, il semblerait que le jeune garçon a été attaqué par un fauve. On se croirait dans un roman, Le chien des Baskerville pour ne pas le nommer. Après l’autopsie, il semblerait que quelques morceaux du visage aient été découpés avec un instrument tranchant.

La substitut du procureur est bien tentée de confier cette affaire à la Police Judiciaire. Mais pour faire une fleur à JEF, elle laisse l’affaire à la police locale. JEF, c’est Jean-François Lenantais, alcoolique notoire. Il est affublé d’Hélène Lartigue, dite La Trique pour son physique de petite femme costaude. Bientôt ils vont faire la connaissance de Tracy de la brigade des stupéfiants.

Ces trois-là ont bien des points communs. Ils ont tous des cicatrices, de celles qui vous marquent à vie, pire que des tatouages, qui eux ne font mal qu’en surface. Mais ils ont tous la même rage qui les habite et la même volonté d’agir devant une société et une hiérarchie qui ont baissé les bras. Le titre est d’ailleurs tiré d’un dialogue : « Que veux-tu que l’on fasse ? Qu’on laisse le monde tomber ? »

JOB ajoute donc une corde à son arc, celle d’une plongée dans un quotidien noir, sale, glauque. En prenant comme décor la banlieue parisienne, JOB nous propose presque un document, une enquête journalistique sur la réalité qu’on ne voit pas. Il y ajoute aussi un scénario rondement mené. Si les personnages sont un peu caricaturaux, la démonstration de leur motivation est exemplaire sans être balourde, et est aussi passionnante que ce que nous montre un Didier Fossey, par exemple.

Avec son style toujours aussi efficace, avec sa science de montrer des scènes d’action fantastiques, avec son sens du rythme, JOB nous emmène dans les bas-fond des banlieues, ceux des trafiquants, des tueurs, mais aussi des gens normaux qui doivent subir cette situation au quotidien. Et au milieu de ce décor de guerre latente, il y a les flics, pour qui plus personne n’a de respect, puisqu’ils sont plus gênants qu’autre chose. D’ailleurs, JOB évite le poncif du flic corrompu, et c’est tant mieux !

Tout cela donne un roman policier fort, noir et dérangeant. Dérangeant par ce qu’il montre, dérangeant par ce qu’il nous assène, dérangeant aussi par sa violence crue. Ne voulant pas prendre parti, il ne nous épargne rien ce qui nous amène à éprouver du respect pour ces flics dans un monde sans espoir. Ce n’est pas un roman militant, mais un roman vrai qui soufre à mon avis d’une violence débridée, explicite qui m’a personnellement gêné. Ce sera mon seul bémol, vous êtes prévenus.