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Ce qui reste de candeur de Thierry Brun

Editeur : Jigal

Cela faisait un petit bout de temps que l’on n’avait plus de nouvelles de Thierry Brun, depuis 2016 et son formidable Les rapaces. Avec cet auteur, on a l’assurance de passer un bon moment avec un personnage vivant à vos cotés. Une nouvelle fois, c’est un très bon polar, qui va vous malmener.

Thomas Boral se retrouve coincé sur l’autoroute menant vers Mazamet où se déroule l’organisation du Rallye Montagne Noire. Il fait une chaleur torride, et sans climatisation, c’est l’enfer dans la Ford. Quand il regarde dans le rétroviseur, il aperçoit un SUV Mercedes. Il est sûr d’avoir déjà aperçu le véhicule et son chauffeur en costume auparavant. Il est maintenant persuadé d’être suivi.

Il faut dire que Thomas Boral vient de sortir de prison. En échange de sa libération, il doit témoigner contre Franck Miller, patron d’Intermediation Group et tueur de la mafia pour qui il a travaillé. Alors, il tourne et retourne avant de se garer sur un parking proche d’une banque. Il va y déposer de l’argent qu’il a dérobé à son ancien patron.

Sur les conseils de Rousseau, chargé de sa protection, il trouve une maison à louer à Caunes-Minervois, et cherche à occuper son temps libre. Il fait la connaissance de son voisin, Adrian et de sa superbe femme Delphine. Il se remet au sport, et commence à faire du bricolage, tout ça pour oublier la menace qui pèse au dessus de sa tête. Surtout quand la nuit, il entend de drôles de bruits.

Une nouvelle fois, on entre dans le personnage de Thomas Boral, avec une facilité déconcertante. On entend des bruits, on sursaute à la moindre surprise et, imperceptiblement, la tension se met en place. Thierry Brun ne met qu’une petite dizaine de pages pour placer son décor, mettre en route son intrigue, puis il nous prend en charge … et on le suit avec plaisir !

Ce qui est un comble. Thierry Brun ne nous prend pas par la main, il nous place une corde autour du coup, avec un nœud coulant, et il resserre petit à petit le nœud jusqu’à ce qu’on ne puisse plus respirer. La tension monte de plus en plus au fur et à mesure du déroulement du roman, au fur et à mesure des événements qui vont enfoncer notre pauvre Franck Boral. A croire qu’il cherche les problèmes !

C’est un roman sous haute tension, qui nous met à mal, parce qu’il remet sans cesse en cause nos certitudes. On finit par ne plus savoir qui est le gentil, qui est le méchant, dans cette histoire. A tel point que l’on devient paranoïaque ! A cela s’ajoute une atmosphère étouffante, liée à la température mais aussi au stress qui monte. Et, on est vraiment soulagé quand cela se termine, car on n’aurait pas pu tenir longtemps à ce rythme. Ce roman s’avère être un très bon polar étouffant.

Dans les angles morts d’Elizabeth Brundage

Editeur : Quai Voltaire

Traductrice : Cécile Arnaud

Je ne sais pas si ça vous intéresse, mais je vais vous parler d’une habitude, d’une manie que j’ai, pour le choix de mes lectures. Chaque année, il y a des romans dont je sens qu’ils vont me plaire, ou tout du moins, des romans qui ont tout pour me plaire. Cela peut aller de l’auteur au sujet en passant par la lecture de la première page dans une librairie ou même un article de blog. Dans ces cas-là, je les achète, les mets de coté et les lis tous pendant le mois de décembre.

Ce roman là, je l’ai mis de coté suite aux nombreux billets élogieux chez les collègues, et surtout grâce à celui de Christophe Laurent. Et si je l’ai lu en novembre, c’est parce que ce titre est sélectionné pour le Grand Prix des Balais d’Or 2019 organisé par mon ami Richard. Autopsie des habitants de la campagne américaine.

Chosen est une petite ville perdue du Nord-Est des Etats-Unis, qui vit en autarcie. Les habitants n’aiment pas les gens de la ville, de New York, trop hautains pour eux. A Chosen comme dans toute petite ville, tout le monde sait tout, personne ne dit rien. Les Clare se sont installés à Chosen après avoir quitté New York. Ils ont acheté la ferme des Hale, suite à la saisie par la banque pour manquement de paiement. George Clare est professeur au collège et Catherine était peintre mais a abandonné son travail pour élever leur fille.

23 février 1979. La famille Pratt est en train de préparer à manger quand les chiens se mettent à aboyer. Dehors, leur voisin, George Clare se dirige vers leur maison, avec sa petite fille Franny dans les bras. George a l’air choqué, et la petite fille annonce : « Maman a bobo ». June Pratt demande à son mari Joe d’appeler la police. Une demi-heure plus tard, le shérif Travis Lawton débarque. Lawton décide d’aller sur place avec George. Dans la chambre conjugale, le corps de Catherine Clare git avec une hache plantée dans la tête.

George est immédiatement emmené au poste du shérif pour interrogatoire. La veille, ils ont mangé, comme d’habitude, se sont couchés à 11 heures. George est parti au travail à sept heures. Il part tôt depuis qu’il est devenu directeur du collège. Jusque là, tout était normal. Quand il est revenu, il a découvert sa femme morte, sa fille en train de jouer au rez de chaussée. A la réaction de Travis, George sent bien qu’il va avoir besoin d’un avocat. Mais que s’est il donc passé dans la ferme des Hale, puis des Clare ?

Il me faut prévenir le lecteur ou la lectrice : ce roman n’est pas pour les amateurs de thriller sanglant, ni pour celui qui cherche une écriture directe. Ce roman est tout simplement un beau roman de pure littérature, le genre de roman dont la plume va vous plonger dans un autre monde et vous bouleverser, vous hanter longtemps. Plonger, c’est le bon terme, car il va placer au centre d’un décor étrange et mystérieux des personnages et décortiquer, autopsier leurs réactions.

Ce roman est découpé en cinq parties, dont chacune va faire avancer l’intrigue, tout en en découvrant des aspects différents mais toujours avec la même pureté. Après avoir présenté le meurtre de Catherine, il va revenir un an auparavant, lors de l’arrivée des Clare, puis nous présenter la précédente famille propriétaire, les Hale, dont leurs trois fils ont été élevés par leur oncle et tante. Puis, les voisins, les habitants de cette petite ville vont apparaître, ayant chacun leur rôle à jouer dans cette histoire.

Dès la première partie, dès le début en fait, on est pris par la main, on est envoûte par l’écriture toute en finesse, toute en précision de l’auteure. Le fait qu’elle ne signale pas les dialogues ne gêne la lecture mais ajoute un supplément de vérité par la réaction de celui ou celle qui parle. Et c’est une aura de mystère qui plane sur cette histoire, avec l’interaction des acteurs avec la ferme mais aussi avec la nature environnante.

Puis on change de registre dans la deuxième partie, en dévoilant les dessous de l’intimité des différentes familles qui nourrissent ce roman. La tension monte, l’horreur du quotidien devient pesante alors que l’écriture se veut toujours aussi précise, mais plus analytique, distante. Et plus on avance dans le roman, plus cette tension devient intolérable au fur et à mesure que l’on s’attache aux personnages.

Le but d’Elizabeth Brundage n’étant ni de faire un roman policier, ni un roman fantastique, elle parsème son histoire d’un peu de chaque genre avec toujours autant de classe. Cela en fait un roman tout simplement inclassable, hors genre, et ceux qui veulent creuser un sillon entre littérature blanche et littérature noire seront bien embêtés quand il s’agira de parler de ce roman. Car ce roman est tout simplement un grand roman, et probablement le roman le mieux écrit de tous ceux que j’aurais lu cette année. Vous vous devez de le lire, il comporte des centaines de phrases qui trouveraient leur place dans un recueil de citations, il contient des personnages inoubliables, des scènes incroyables. Et cette écriture est tout simplement magique.

Ne ratez pas aussi l’avis de mon ami Denis

Peur de Dirk Kurbjuweit

Editeur : Delcourt

Traducteur : Denis Michelis

Voilà un roman conseillé par mon ami Richard le Concierge Masqué, que j’avais l’intention de lire … mais pas tout de suite. Il faut dire que la couverture me faisait penser à un thriller et j’avais peur que cela soit sanglant … mais pas du tout. C’est un pur roman psychologique.

Randolf Tiefenthaler va rendre visite à son père en prison, qui a dépassé les soixante dix ans. Il vient d’en prendre pour 7 ans, pour avoir tué Dieter Tiberius, le voisin de Randolf. Randolf va le voir avec toute la famille, sa mère, sa femme, ses enfants. Ils ne se disent pas grand-chose, ils ne se sont jamais beaucoup parlé. Randolf considère qu’il a eu une enfance heureuse, mais il a toujours eu peur.

Son père était fan d’armes à feu. Il les collectionnait, s’entrainait dans un centre de tir, et apprenait à ses enfants à tirer. Randolf en a conçu une peur, celle que son père puisse le tuer. Sa réaction a été de se construire une vie confortable à l’abri des dangers. Il est devenu architecte, a épousé une femme belle et intelligente, a de beaux enfants, a acheté l’appartement de ses rêves. Mais ses rêves deviennent bientôt un cauchemar quand son voisin du dessous commence à les menacer par lettre interposée d’actes ignobles qu’ils n’ont pas fait.

Comme je le disais plus haut, il s’agit d’un pur roman psychologique, voire d’un roman entre littérature blanche et littérature noire. C’est le genre de roman qui peur réconcilier les lecteurs de tout bord, à condition d’aimer le genre en question. Car le sujet s’avère être bien dérangeant, poussant les limites de la morale grâce à un scénario bigrement bien fait et surtout bigrement vicieux. Ce qui est sur, c’est qu’il nous met dans une position bien inconfortable, et que cela ne peut que marquer les responsables de famille que nous sommes.

Si le roman commence par une visite en prison, le narrateur va vite tenter d’expliquer au lecteur comment sa vie de famille a pu arriver à un tel désastre. Il va revenir sur sa jeunesse, sur la passion de son père pour les armes à feu, et sa peur de la figure paternelle. Cette absence de vraie relation paternelle va engendrer une peur de la vie, des autres. Il va donc consacrer sa vie à se créer une zone de confort.

Son confort, il le trouve dans son métier d’architecte et dans son appartement cossu. Il se marie avec une femme belle et intelligente, a deux beaux enfants et trouve dans sa vie de famille la sphère de repos à laquelle il a toujours rêvé. Jusqu’à ce que son voisin de dessous en vienne à exercer un chantage affectif, un harcèlement moral à base de lettre de dénonciation, à propos desquels il ne peut rien.

Autant vous le dire, l’histoire est racontée par le narrateur et il n’y a aucun dialogue ou presque. Mais le narrateur fait preuve d’une justesse et d’une lucidité rares quand il se décrit, à base de retours vers le passé. A force de nous raconter ses souvenirs, à chercher les causes de son malheur, il arrive à nous mettre dans sa position, celle d’un homme aux prises à un problème où tous les choix qui s’offrent à lui ne sont des bonnes solutions.

Et cette position est bigrement inconfortable, voire insupportable. Il n’y pas vraiment de suspense, même si nous avons accès à la vérité à la fin du roman, mais il y a une vraie mise en position, d’un mari qui veut protéger sa famille et ne sait pas quoi faire. En tant que légaliste, c’est révoltant, mais en tant qu’homme, c’est marquant. Parce qu’on se retrouve pris entre deux feux, ne sachant finalement pas quoi faire … comme le narrateur. Vous l’avez compris, ce roman est dérangeant, et m’a bien marqué.

Cécile et le monsieur d’à coté de Philippe Setbon (Editions du Caïman)

L’une des dernières sorties des éditions Caïman porte un nom à rallonge, alors que c’est un petit roman de 130 pages. Et vu l’énorme plaisir que j’ai pris à le lire, on se demande pourquoi écrire des pavés de 500 – 600 pages alors qu’une bonne histoire peut tenir dans un format si court. A découvrir …

Cécile débarque dans son nouvel appartement, et rencontre son voisin, un vieux monsieur qui prononce les mots en les mâchant. Servais Marcuse l’accueille avec bonhommie et bien que Cécile ne le connaisse pas, elle a de la sympathie pour lui. Le vieux monsieur décide de sortir de chez lui quand elle arrive avec ses affaires, aidée en cela par ses deux amis Pierre et Jean-Pierre. Quand il est l’heure de manger, il l’invite à manger un bout et les deux amis, qui sont plus méfiants, préfèrent dégotter un petit troquet à coté. Bizarrement, Cécile accepte la proposition du vieux monsieur.

Chez lui, tout est bien rangé. Même Fiona n’est pas encombrante. Fiona, c’est la chatte de Servais Marcuse. Cela rappelle de bons souvenirs à Cécile : elle avait un chat aussi. Mais elle l’a laissé chez son petit ami Bruce. Le vieux monsieur est vite pris par la colère, la haine envers Bruce. Alors, il va aider Cécile à récupérer son chat … puis petit à petit à résoudre ses petits problèmes quotidiens.

Qui ne s’est jamais posé de questions sur son voisin ? Qui ne s’est jamais étonné des réactions de gens que l’on côtoie tous les jours ? Le principe de base de ce roman est d’une simplicité confondante et peut ouvrir sur tous les débouchés possibles et imaginables. Je m’explique : Partez du principe qu’une jeune femme emménage dans un appartement et rencontre son nouveau voisin, un vieux monsieur. Je suis certain qu’avec une idée pareille, il y aurait autant de romans que d’auteurs.

Finalement, on en viendrait à penser que les idées les plus simples sont les meilleures. Peut-être… En tous cas, le fait d’implanter son roman dans notre quotidien fait que l’on entre immédiatement dans le sujet et que l’on s’identifie rapidement aux acteurs de cette intrigue. Et ça marche d’autant mieux que l’on n’a pas droit à une psychologie lourdingue mais plutôt à des chapitres courts et un style simple.

L’auteur nous balade donc avec des rebondissements incessants, grâce surtout à une imagination débordante, n’hésitant pas à nous faire croire qu’un vieux monsieur qui marche à l’aide d’une canne arrive à se perpétrer des actions hautement condamnables. Et le lecteur que je suis marche à fond dans cette intrigue, court comme un malade pour savoir comment cela peut bien se terminer. Car comme c’est écrit avec un humour légèrement décalé, on est prêt à le suivre au bout du monde … du moins jusqu’à la fin du roman.

Vous l’aurez compris, c’est un excellent petit polar, et comme il est marqué sur la couverture que c’est le premier tome d’un triptyque nommé Les trois visages de la vengeance, je ne peux que vous conseiller de vous procurer ce roman avant la sortie du deuxième.

D’ailleurs, il vaut mieux vous le procurer directement chez l’éditeur dont je vous donne ici suite à ses problèmes avec son distributeur.

Ne ratez pas l’avis de Quatre Sans Quatre

Dernier désir de Olivier Bordaçarre (Fayard)

J’ai découvert Olivier Bordaçarre avec La France Tranquille, que j’ai beaucoup aimé. Il y avait un ton, un style et une verve pour décrire la vie d’une petite ville provinciale que l’on lit trop peu souvent. Son dernier roman est plus intimiste et parait d’ailleurs en littérature, probablement parce que le sujet peut paraitre de prime abord moins étiqueté polar, ce que je ne pense pas du tout. Il n’en reste pas moins que c’est un roman formidable.

Mina et Jonathan Martin est un ancien couple de Parisiens qui, ont commencé par déménager de Paris en banlieue parisienne avant de se rendre compte que leur vie serait plus confortable s’ils allaient vivre en province. Evidemment, ils vivraient plus chichement, Jonathan s’occupant de son jardin, d’ébénisterie et de bricolage tandis que Mina se contenterait de son poste de guide dans un château local. Ils ont donc choisi de s’installer au fin fond du Berry, proche de l’écluse de Neuilly-en-Dun avec leur fils Romain âgé de dix ans.

Un nouveau voisin débarque à quelques centaines de mètres de chez eux. Son prénom est Vladimir et son nom est le même que le leur, Martin. Si la coïncidence peut s’avérer amusante au début, celui-ci s’avère vite énigmatique, toujours aimable, légèrement distant, mais surtout extrêmement riche. Vladimir n’arrête pas de leur faire des cadeaux, entame la rénovation complète de sa maison en faisant appel aux artisans du coin, et commande les derniers équipements nec plus ultra pour améliorer son confort.

Mais certains petits détails vont transformer la vision qu’ont Jonathan et Mina de Vladimir. Il s’achète le dernier modèle de chez Volvo, de couleur rouge, le même que Jonathan et Mina, mais en véhicule neuf. Puis il fait repeindre les murs de la même couleur qu’eux, aménage sa cuisine exactement de la même façon. Quand Vladimir commence à offrir des cadeaux à Romain et qu’il devient de plus en plus intrusif, le couple commence à chanceler sur ses fondations.

Formidable ! D’une situation d’une simplicité extrême, Olivier Bordaçarre construit un petit joyau de roman noir, en distillant de petits détails par ci par là, mais sans en dire trop de façon à faire monter la pression. Sa façon de ne pas donner trop de détails laisse la place à l’imagination du lecteur, ce qui fait que l’on est pris dans la tenaille dès les premières pages sans pouvoir en sortir. On a vraiment l’impression qu’Olivier Bordaçarre tient notre cou entre ses mains, en serrant petit à petit, tout en relâchant la pression avant de resserrer vicieusement et sans prévenir dans la scène suivante.

Et quand je parle de pression, je dois dire que la sensation qui prédomine au fur et à mesure de la lecture est aussi et surtout le malaise. Car quoi de plus normal que d’avoir un nouveau voisin, charmant qui plus est ? Quoi de plus normal que de l’accueillir quand l’alimentation en eau de sa maison est coupée pour trois jours ? Certes, mais quand il se lève la nuit, fouille la maison, quoi de plus inquiétant ? Et puis, quand Vladimir sort de sa maison pour aller en ville, il s’avère un personnage autoritaire, étrange et sans pitié.

En disséquant le couple, Olivier Bordaçarre montre combien le contexte peut jouer sur notre vie quotidienne, tout en balançant le véritable sujet de son livre : Jonathan et Mina sont deux personnes ayant choisi de vivre loin du monde de l’ultra-consommation. Mais combien de temps peut-on résister à la facilité de l’argent, au confort de l’argent, même quand tout ce à quoi l’on croit semblait former des fondations à l épreuve de tous les obstacles. Olivier Bordaçarre nous offre une formidable démonstration de la fragilité du couple, de l’illusion des rêves, de la naïveté des principes de vie.

Je ne peux vous dire qu’une chose : en 275 pages, vous allez vous sentir mal, reconnaissant des situations que vous pourriez rencontrer, parce que vous allez forcément vous identifier à ce couple comme les autres. Et puis, vous ferez comme moi, vous relirez deux, trois, quatre fois ce passage des pages 263 à 265 car le sujet est bien là : la surconsommation n’est qu’une futilité qui ne fait avancer personne. Ce roman est une démonstration à la fois subtile et dure d’un sujet social important dans le fond, avec une forme d’huis-clos formidable. Un des romans incontournables de ce début d’année 2014, selon moi.

Ne ratez pas l’avis entre autres de l’ami Claude ici.

Lune captive dans un œil mort de Pascal Garnier (Points)

Voici donc Le livre que j’ai proposé pour la lecture commune ouverte à tous. D’ailleurs, c’est l’occasion de remercier tous les participants, puisque nous avons battu un record : nous sommes 13 volontaires.
LES CONVIVIALES, L’EXPERT DES RESIDENCES SENIORS : Les Conviviales, c’est un nouveau concept de vie pour les retraités qui ont choisi de vivre une retraite active au soleil… en quelques mots, Les Conviviales, c’est : UNE RESIDENCE CLOTUREE ET SECURISEE.
Ainsi commence ce roman de Pascal Garnier. Une publicité pour cette résidence formidable pour les seniors qui veulent vivre tranquillement leur retraite. Les deux premiers habitants s’appellent Odette et Martial Sudre, et ils débarquent en plein hiver, dans le froid et la pluie. A part M. Flesh, le gardien bizarre et peu amène, ils ne vont voir personne avant le printemps.
Au mois de mars débarque un nouveau couple, Maxime et Marlène Node. Les Sudre sont évidemment ravis d’avoir enfin des voisins avec qui discuter ou faire des activités. Puis arrive une femme seule, Léa. Tout ce petit monde va vivre reclus, et petit à petit, les failles vont apparaître, le voisinage obligatoire va mener à un drame que personne n’aurait pu prévoir.
C’est un sacré huis clos auquel nous a convié Pascal Garnier. Les personnages sont très bien dessinés et chacun aspire à un peu de tranquillité, à s’éloigner du monde des actifs pour profiter de la dernière période de leur vie. Il y a Martial l’introverti, Odette l’hyper active organisatrice, Maxime qui se cache derrière son sourire Ultra Brite, Marlène qui survit avec son drame personnel, et Lea qui souffre de périodes d’absence. Il n’y a pas d’esbroufe, pas de scènes spectaculaire, juste une histoire simple et noire racontée avec finesse.
Ce roman est un pur plaisir au niveau du style, alliant à la fois une efficacité hors norme, avec le bon adjectif pour décrire un lieu ou une ambiance, et une poésie dans des descriptions qui, une fois lues nous paraissent évidentes. Mais toujours, pointe le nez du cynisme, de la noirceur des âmes, car finalement, l’homme reste finalement un homme, et même si l’enfer c’est les autres, le plaisir ou la délivrance vient de l’élimination de celui qui est différent.
D’ailleurs, ce roman démarre très fort avec une préface écrite pour l’occasion par Monsieur le Maître, j’ai nommé Jean Bernard Pouy. Toute en finesse, en respect, en tristesse aussi puisque l’auteur a disparu en 2010, celle-ci nous montre que Pascal Garnier est un auteur indispensable et tellement différent, et qu’il manque au paysage romanesque noir français.
Monsieur Garnier, de là-haut, comme notre monde doit toujours vous sembler aussi risible qu’avant, je n’ai jamais lu de roman de vous et quelle erreur j’ai pu commettre. Je vous le promets, nous nous retrouverons bientôt.

Propriétés Privées de Pascale Fonteneau (Actes sud)

De Pascale Fonteneau, j’avais lu 1275 ares dans la série Suite Noire (Forcément !). Que j’avais moyennement aimé, la faute peut-être aux clins d’œil à Jim Thompson et Jean Bernard Pouy. Mais je ne reste pas sur une impression, fut elle mauvaise. En me baladant dans une librairie, j’avais été attiré par le sujet du livre et je l’ai acheté. Quand j’ai découvert qu’il faisait partie de la sélection Eté de Polar SNCF, je me suis dit qu’il était temps de le lire.

Dans un petit lotissement proche de la cité des Champs, les habitants se sont organisés pour organiser des rondes afin de se protéger des malfaiteurs. Ce n’est pas qu’ils soient en grand danger, mais après l’agression de la petite Martine, alors qu’elle faisait le ménage chez les Durant, et en l’absence de réaction de la police, il fallait faire quelque chose.

Henri Frot fait partie de cette patrouille, celle de nuit souvent. Il fait des rondes avec son ami Robert. Un soir, ils trouvent un jeune homme mort. Robert arrive à décider Henri à l’aider à se débarrasser du corps en le balançant du haut du barrage. Henri dort mal cette nuit là, comme toutes les nuits depuis que sa femme est partie. Il boit, un peu trop, et est réveillé le lendemain par la police qui frappe à sa porte.

Ils l’interrogent sur un corps retrouvé dans le coffre d’un des habitants du lotissement, Denis Lassalle, un ancien militaire. D’ailleurs, Lassalle a disparu. Cela ne peut pas être le même corps ! En allant voir Robert, il s’aperçoit que Robert est parti lui aussi avec sa femme, sous prétextes que sa femme déprime et qu’elle a besoin de grand air. Pour cet homme toujours un peu perdu dans sa vie, trop passif, c’est un peu trop, mais il ne fait pas bon chercher la vérité de trop près parfois.

C’est une bien belle galerie de personnages à laquelle on a droit dans ce roman. Entre ceux qui ne sortent pas de chez eux et qui sont alimentés par les informations télévisées (Henri), ceux qui sont par nature bellicistes envers les autres ou les étrangers (Lassalle), ceux qui font leur beurre sur ces bribes d’information (le journaliste), ou les pacifistes de tout poils (Weiss). Tous sont très vivants et Pascale Fonteneau fait vivre ce petit microcosme avec beaucoup de talent.

Car c’est une sacrée vision de notre société qui ressort de ce livre, en aparté de l’intrigue, très caustique, voire cynique. Il n’y a pas de jugement, juste une certaine logique dans la psychologie de Henri qui démontre comment on en arrive à s’enfermer chez soi, par peur de l’extérieur. Heureusement, l’humour, très noir, par moment, évite de tomber dans des travers ou le ridicule. Alors, on sourit, on rit, en réfléchissant, et il en ressort une énorme jouissance pour le lecteur.

Et puis, il y a aussi toute cette description de la relation entre voisins, ces gens que l’on côtoie, que l’on connaît, que l’on croit connaître, cette pseudo famille qui en fait n’en est pas une. Ces gens bien sous tous rapports dont on n’arrivera jamais à cerner les contours. Et il nous revient en mémoire cette célèbre phrase de Sartre : « L’enfer c’est las autres ».

Quelle belle lecture que ce livre ! Quel plaisir ! Quelle jouissance ! Un livre chaudement recommandé, à ne pas prendre au premier degré, pour éviter de tomber définitivement paranoïaque envers les gens qui nous sont proches, si proches …