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Les arbres, en hiver de Patrick Eris

Editeur : Wartberg

Depuis le temps que je vois passer le nom de cet auteur, il fallait bien que j’essaie un de ses romans. Et bien m’en a pris. Outre l’écriture qui est simple mais tout simplement belle, il y a une certaine liberté dans le ton, dans la façon de mener l’intrigue, qui font de ce roman une superbe découverte pour moi.

Dès l’age de 7 ans, il a fugué pendant une semaine complète, pour se retrouver en tête à tête avec la nature. Le narrateur n’a jamais oublié cette semaine de rêve et de liberté et la nature le lui a bien rendu, tant elle semble lui parler, le guider dans sa vie de tous les jours. Il est devenu gendarme à Clairvaux-les-Lacs.

Ils y sont quatre, ou plutôt ils y étaient quatre : Garonne, Caro et Serge en plus du narrateur. Il les appelle le Scooby gang. Depuis que Garonne a pris sa retraite, le Scooby gang a perdu un de ses membres, non remplacé, faute de budget. Malgré cela, l’ambiance reste bonne ; en tous cas, le narrateur fait tout pour qu’elle le reste.

Une famille, massacrée au couteau a été découverte dans une ferme isolée. Les corps ont été placés dans la cuisine, comme un simulacre de repas familial. Pour des gendarmes, peu habitués à ce genre de meurtres, c’est le choc. Personne ne va s’intéresser à ce massacre, et ils ne savent comment faire. En cherchant un peu, ils découvrent qu’une autre famille a été tuée pas loin du coté de Saint Claude. De là à imaginer qu’un tueur en série rôde, il n’y a qu’un pas que personne n’est prêt à croire.

A chaque fois que j’ouvre un roman de chez Wartberg, la première chose que je me dis, c’est que c’est remarquablement écrit. Le style est clair, explicite et plaisant à suivre. Et du coup, la deuxième chose que j’ai remarqué, c’est que chaque auteur a son style bien à lui, sa « patte ». Tout cela pour dire que les auteurs ont gardé leur identité et que le choix de cette maison d’édition est très pointu. Bref, ça me plait !

Et ce roman est formidable. J’en prends pour exemple cette façon de nous faire entrer dans le personnage, cette psychologie à la fois subtile et pointue de nous montrer un homme attaché à sa région et qui s’obstine à trouver la solution sans en connaitre les méthodes. Comme le narrateur, la région est abandonnée, personne ne s’intéresse à ce coin perdu et, évidemment, personne ne peut imaginer qu’un tueur en série sévisse dans nos campagnes !

C’est aussi un des gros points forts de ce roman : Il montre gentiment des aspects sans revendiquer mais en disant les choses clairement. Il y a les coupes budgétaires qui hantent le début du roman, puis les décisions arbitraires qui laissent esseulés des gendarmes qui n’ont aucune idée de comment mener une enquête. Enfin, il y a ce jeu de téléréalité qui passionne tous les habitants, alors qu’ils feraient mieux de s’intéresser à leurs voisins. C’est vrai que la vie semble plus belle derrière un écran plat mais le narrateur nous montre que la nature est plus grande, plus belle parce qu’en trois dimensions, voire quatre si l’on compte les voix qu’il entend.

Ce roman m’a charmé, m’a enchanté, avec son personnage si bien dessiné et son intrigue si surprenante. Car, comment résout-on une affaire de meurtre ? Comment fait-on pour communiquer avec des gens obnubilés par leur télévision ? Nul doute que je vais bientôt lire un roman de Patrick Eris, tant celui m’a émerveillé en toute simplicité.

Ne ratez pas les avis des amis Claude et l’Oncle Paul

L’homme qui valait des milliards de François Darnaudet

Editeur : Wartberg

Collection : Zones noires

J’avais découvert François Darnaudet avec le formidable Autopsie d’un bouquiniste qui nous parlait d’une partie de la vie de Chester Himes. A nouveau, on retrouve tout le talent de cet auteur pour nous raconter une histoire basée sur les mathématiques, et en particulier sur les nombres premiers. Mais rassurez-vous ! il s’agit bel et bien d’un polar, d’un très bon polar même.

16 Juin 2016, Taussat. Jean-Claude Bauduer est un professeur de mathématiques de cinquante ans. Quand ses enfants avaient pris leur envol, sa femme avait aussi fait ses bagages. Il n’a pas cherché d’autre compagnie autre qu’une bouteille de Cragganmore, célèbre whisky écossais. D’un naturel agressif, bougon, limite anarchiste ses élèves du collège Bastiani vers Arcachon l’aiment bien. Alors tous les soirs, il écrit une ligne qui illustre sa journée dans un cahier qu’il a titré : Foaitrekhon.

Ce jour-là, Balthazar, le surdoué de la classe parle des sept problèmes mathématiques du Millénaire. Un milliardaire propose un million de dollars pour la résolution d’un de ces problèmes. Ce qui amuse Jean-Claude, c’est que l’un de ces problèmes fait référence à un de ses sujets de thèses. Mais c’est le problème sur les nombres premiers qui attirent son attention.

Paris. Kader est un jeune garçon doué en mathématiques et en informatique. Après être passé par France Telecom, il travaille maintenant à son compte et est payé par Euclhyde, une société qui lui demande d’espionner le Net et de lui signaler les matheux qui travaillent sur les problèmes du siècle, en les classant en trois catégories, des amateurs aux plus sérieux.

Bordeaux. Danassiev est un génie des maths, originaire d’Ukraine, promis à la médaille Fields. Il attend une livraison de la CAMIF. Quand il entend du bruit dans la rue, il va sur le balcon pour voir si c’est eux. Puis la porte sonne. Il ouvre et se retrouve face à deux gars qui le font passer par-dessus la rambarde du balcon.

Je pourrais continuer comme cela bien longtemps, puisque les chapitres se suivent à une vitesse folle, ne dépassant que rarement les 3 pages, et ajoutant sans cesse un rebondissement dans cette intrigue dingue. Et c’est amusant, car les mathématiques sont tout sauf une matière folle. Alors l’auteur va nous faire passer d’un personnage à l’autre avec une facilité qui force l’admiration pour un final sur des chapeaux de roue.

On ne s’ennuie pas, et je dirais même que l’on court avec l’auteur déguisé en professeur de mathématiques ronchon, qui nous assène des remarques fort bien vues sur l’état actuel de « l’Inéducation Nationale ». D’ailleurs, il nous précise en introduction de son roman que les nombres premiers étaient enseignés en 5ème dans les années 70 et qu’ils sont vus en spécialité mathématiques des terminales scientifiques. Avant de conclure, je cite : « Moins le savoir sera partagé et mieux se porteront les puissants ».

Avec un style simple mais efficace, avec un humour portant bien souvent sur du cynisme, ce roman s’avère très bien maitrisé et passionnant : Notre professeur va se lancer dans cette folle rechercher, résolution de problème avec une jolie collègue, avant de se rendre compte que cette solution est la base du cryptage des codes des cartes bleues. Finalement, on comprend mieux pourquoi tout le monde s’intéresse à la part du gâteau. Et François Darnaudet nous explique plein de choses sur les nombres premiers, sur les mathématiques, bien mieux que n’importe quel professeur. Cela en fait un excellent roman de divertissement mais aussi un roman intelligent qui rend intelligent.

Ne ratez pas l’excellent avis de l’oncle Paul

 

Train d’enfer de Jérémy Bouquin (Wartberg)

Cela fait un certain temps que j’essaie de suivre les publications de Jérémy Bouquin. Je dis que j’essaie, car c’est un auteur prolifique. Pour autant, je n’ai jamais été déçu par ce qu’il écrit, et c’est encore le cas avec ce voyage dans un train d’enfer.

Abel Jackal est un détective privé ultra select. En fait, personne ne le connait, il n’est répertorié nulle part, et n’est jamais connecté à Internet. Il utilise de faux papier, des téléphones jetables, et prend en charge des enquêtes sensibles, grâce à un bouche-à-oreille sans faille et efficace. Il faut dire qu’Abel Jackal ne connait pas l’échec. Sa dernière affaire en date va pourtant lui donner du fil à retordre …

Abel Jackal vient de boucler une affaire et amène donc son salaire (en liquide) à un propriétaire de boite de nuit, vers Toulon, spécialiste de blanchiment en tous genre. Ils se connaissent et se font confiance. Quand le patron d’une start-up l’appelle, c’est pour lui demander de filer son responsable commercial et de démontrer qu’il vole des données de son entreprise. Il faut dire que cette start-up gère des transfert de données ultra-confidentielles, venant même de l’état lui-même.

Abel Jackal va donc suivre pendant plusieurs semaines Christophe Sellard, sans rien trouver. Il semblerait que ce dernier ne vive que pour sa boite, étant célibataire et ne sortant jamais. Il prend le TER entre Tours et Blois toujours tôt le matin et tard le soir. Alors que rien ne laissait présager un quelconque rebondissement, le train s’arrête en pleine campagne, victime d’une panne d’électricité. Abel Jackal n’est pas au bout de ses surprises !

Ce roman (j’allais dire ce Bouquin !) est l’illustration même du pourquoi j’adore cet auteur. Il n’est pas besoin de passer des pages et des pages pour présenter un personnage. Jérémy Bouquin nous démontre qu’avec une ou deux scènes, des phrases courtes qui percutent, quelques réactions qui remplacent de longues descriptions suffisent à brosser la psychologie d’un personnage.

Outre un premier chapitre dont on comprend difficilement l’intérêt, on entre tout de suite dans le vif du sujet. Le style est vif, acéré mais pour autant, l’auteur prend le temps d’installer son intrigue proprement dite, puisque celle-ci ne démarrera qu’une cinquantaine de pages plus loin. Par contre, les scènes sont génialement mises en valeur, et Abel Jackal un personnage incroyable. En fait, dans notre monde fliqué où nos moindres gestes sont suivis, lui passe au travers des mailles du filet en utilisant la technologie mise à sa disposition : Une belle résistance à ce système, en somme.

Et puis, à partir de ce voyage en TER, l’intrigue bascule. A partir de là, Jérémy Bouquin va nous surprendre avec de grands coups de théâtre. Et comme on est pris par Jackal, on marche à fond. Ça va toujours aussi vite, sauf que ça fait de plus en plus mal. Ce passage dans le TER, qui prend une moitié du livre est angoissant au possible, tout en étant parfaitement maitrisé. Puis, le ton change à nouveau, on a droit à quelques petites surprises avant la conclusion magistrale.

Clairement, avec ce livre, Jérémy Bouquin nous montre l’étendue de son talent, capable de nous angoisser dans un huis clos infernal et violent, à l’aise dans les dialogues intimistes de la suite, et il nous épate avec l’imagination dont il est capable pour nous offrir autant de rebondissements en aussi peu de pages. J’adore ce roman, j’adore cet auteur. Je souhaite que vous l’adoriez aussi.

Les gravats de la rade de Marek Corbel (Wartberg)

Sur Black Novel, je suis les publications de Marek Corbel, car je crois que c’est un grand auteur en devenir. Il a cette ambition d’écrire de grandes histoires implantées dans la Grande Histoire. Il a la volonté d’implanter dans ses intrigues de la politique, comme le fait idéalement la grande Dominique Manotti. Une nouvelle fois, ce roman fait preuve d’une belle ambition, à la fois dans le fonds et dans la forme.

26 octobre 2011, à Plougonvelin. Un incendie vient de ravager la résidence Le Moign. La résidente de cette demeure est une vieille dame agée de 88 ans et se déplaçant en fauteuil roulant. L’issue est fatale pour la vieille dame. On retrouve son corps. Mais ce n’est pas seulement un accident. L’autopsie montre qu’elle a été abattue d’une balle dans la tête. La gendarmerie est la première sur les lieux et le capitaine Laurent Gourmelon est chargé de l’enquête.

29 octobre 2011, à Brest. Le lieutenant adjudant chef Lefort appelle le lieutenant Sahliah Oudjani de la brigade maritime de Brest. Un patrouilleur vient de prendre dans ses filets le corps d’un noyé. Il s’avère qu’il s’agit d’un vieil homme à l’identité inconnue. Puis, le mystère se lève sur cet homme, ancien de la Fraction Armée Rouge et membre de la Bande à Baader. Mais pourquoi un vieux terroriste décide-t-il de se donner la mort à Brest ?

Nous allons suivre ces deux affaires en parallèle, puisque ces deux enquêtes vont être menées par deux services qui n’ont aucune relation a priori. Les mystères de l’administration française sont ainsi faits qu’il faudra attendre la moitié du roman pour voir Gourmelon et Salilah se rencontrer et s’entraider.

Je parlais d’ambition chez ce jeune auteur, et une nouvelle fois, nous sommes bien en présence d’un roman mêlant la Grande et la Petite histoire. Car la mort de la vieille Le Moign pourrait impliquer de nombreux membres de sa famille, et celle du vieil Allemand pourrait nous emmener vers des contrées sombres du terrorisme. Il n’en est rien, et la résolution de ces morts trouvera sa solution vers la deuxième guerre mondiale.

Et on est guidé du bout des doigts d’écrivain par ces allers-retours entre 2011 et 1943. Nous allons assister à l’enfermement et à la torture d’Yves, un prisonnier victime des nazis. Il faudra de la volonté et quelques efforts pour suivre cette intrigue emberlificotée, surtout pour ma part à cause d’un manque de présence des personnages principaux. Du coup, les chapitres courts de ce roman nous obligent à nous remettre en mémoire la place de chacun. Un peu plus de psychologie, de présence des personnages aurait facilité la lecture.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude ici

Voici donc une intrigue touffue dont la résolution laissera tout de même pantois, illustrant la bêtise humaine et l’aveuglement de certains imbéciles qui croient à des idéologies qui ne peuvent justifier les meurtres et autres lâchetés. Mais pour comprendre ce que je viens de dire, il vous faudra lire Les gravats de la rade …

Autopsie d’un bouquiniste de François Darnaudet (Wartberg)

A la fois hommage à Chester Himes et roman policier, avec ce roman, François Darnaudet réconcilie les amateurs de polars et les amoureux de bonnes histoires. Avec ce roman, on a rendez-vous avec des personnages attachants.

4 juin, Andernos, à coté d’Arcachon. Sur la jetée, un jeune homme blanc s’approche d’un jeune homme noir et lui vole son téléphone portable. Une course poursuite s’engage. Un peu plus loin, au troisième étage d’une résidence, Roger Sollers dit Soso lui indique que son agresseur a tourné le coin. Puis Soso bascule dans le vide et s’écrase mortellement en bas.

4 juin, Paris. Francis Darnet est un bouquiniste passionné de polars, ancien instituteur de l’éducation nationale. Il a dans son sac à dos une trentaine de romans, des Série Noire et des Carré Noir. C’est alors qu’il reçoit un texto de Béa : « Soso est mort. Viens ! Béa ».

Mai 1953, Paris. Chester Himes et son nouvel amour Willa Thompson Trierweiler se promènent avec Yves Malartic et sa femme. Yves prépare un roman sur l’ascension de l’Everest et Chester doit réécrire la fin de son dernier roman The Third Generation pour son éditeur. Yves propose à Chester de loger dans sa maison d’Andernos pour travailler son roman.

5 juin, Bordeaux. Cela fait vingt trois ans qu’il a quitté sa ville natale. Cela fait une vingtaine d’années qu’il n’a pas revu ses amis d’enfance, Piter, Robert et la fille de la bande Béa. Evidemment, les 3 garçons étaient amoureux de Béa, et c’est avec Robert qu’elle s’est mise en ménage. Béa pense que la mort de Soso n’est pas un accident mais qu’elle est liée à ses recherches sur un inédit de Chester Himes.

Croire que ce roman est destiné aux amateurs de polars serait une erreur. Ce roman a certes un fond de vérité, de document sur le passage de Chester Himes à Arcachon et ses environs. Mais c’est surtout un vrai roman policier dont les qualités de narration en font un roman attachant.

Car c’est bien ce que je retire de ce roman. La construction du roman, alternant entre le présent, le passé récent et 1953 en fait un roman passionnant à suivre, augmentant le mystère autour de la mort de Soso. Et puis, dans cette aura de mystère, on trouve une vraie sympathie envers ces amoureux des livres. Les personnages sont formidablement vivants, tout cela sonne vrai et on finit par s’attacher avec ces gens que l’on aimerait côtoyer, pour discuter sans fin de polars. Même les passages concernant Chester Himes (que personnellement je n’ai jamais lu) sont terriblement vrais.

Et puis, il y a cette amitié de ce petit groupe, qui rappellera tant de souvenirs à chacun d’entre nous. Tout est écrit avec tant de subtilité et de tendresse, sans en dire trop, ce qui fait que cela rappellera beaucoup de souvenirs à beaucoup de gens. Cela en fait un roman attachant à la construction implacable.

Et puis, Jean Bernard Pouy signe une préface fantastique qui en ferait rougir plus d’un. Avec cette phrase si belle qu’elle se passe de commentaires : « Je ne suis pas chercheur, mais j’ai la conviction que tous les éléments biographiques et historiographiques concernant l’écrivain américain sont exacts, habilement mélangés à ceux de la fiction imaginée par Darnaudet. Et même s’ils étaient de pure invention, qu’importe, puisqu’ils semblent vrais. »

 Ne ratez pas les avis des amis Claude le Nocher et l’Oncle Paul.