Archives du mot-clé Washington

Blanc comme neige de George P.Pelecanos

Editeur : Editions de l’Olivier (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Traducteur : François Lasquin et Lise Dufaux

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. Et quoi de mieux que de se lancer dans le premier roman mettant en scène Derek Strange et Terry Quinn.

L’auteur :

La biographie de l’auteur est incluse dans un de mes précédents billets, Le chien qui vendait des chaussures.

https://blacknovel1.wordpress.com/2014/11/22/oldies-le-chien-qui-vendait-des-chaussures-de-george-p-pelecanos-gallimard-serie-noire/

Quatrième de couverture :

Washington (D.C.). Leona Wilson veut laver la réputation de son fils, policier noir tué à la suite d’une bavure, et faire graver son nom sur le mur du mémorial de la police de la ville. Elle fait appel à Derek Strange, un ancien flic noir d’une cinquantaine d’années, aujourd’hui détective privé, pour connaître la vérité.

L’affaire, qui a fait l’objet d’une enquête pointilleuse, s’est déroulée une nuit durant laquelle Wilson, qui n’était pas en uniforme, a été surpris par deux collègues alors qu’il braquait son arme sur un homme. Jugeant cette attitude menaçante, l’un des policiers, Terry Quinn, un Blanc, a abattu Wilson. Depuis, il a démissionné de la police pour devenir vendeur de livres et de disques d’occasion.

Pour mener sa contre-enquête, Derek Strange décide de le rencontrer et, convaincu de sa bonne foi, lui propose de l’assister dans ses recherches au cours desquelles les deux hommes vont visiter une partie des bas-fonds de la ville, côtoyer flics ripoux, junkies et exclus du système.

« Derek Strange est un nouveau personnage tout aussi attachant que le privé Nick Stefanos, qui, comme lui, officie à Washington. Ses origines ethniques et sa fine connaissance du terrain en font l’homme idéal pour témoigner à propos du racisme car, au-delà du fait-divers, cette question constitue le sujet central de ce roman noir plein de suspense. » – Claude Mesplède

Mon avis :

Ce roman narre la rencontre entre les deux personnages principaux de cette série, à savoir Derek Strange, la cinquantaine, détective privé noir ayant officié 30 ans auparavant dans la police et Terry Quinn, jeune policier blanc qui a tué Wilson, un collègue noir lors d’une rixe et a été innocenté lors de l’enquête. Depuis, Terry Quinn travaille dans une librairie. A priori, tout oppose ces deux hommes mais la mère de Wilson demande à Strange d’enquêter et ces deux compères vont se trouver, malgré leurs différences. Lors de leur enquête, ils vont croiser la route des Boone, Père et Fils, trafiquants de drogue et meurtriers.

Car, que ce soit par leur couleur de peau, par leur culture, leur âge ou leur psychologie, on ne peut être plus différent. Pourtant, il y a ce même détachement, cette même façon nonchalante de prendre les événements et de trouver le bon mot humoristique pour relâcher la pression. Alors que des auteurs insistent sur le côté impossible de leur rencontre, George P.Pelecanos en fait des scènes justes, simples et logiques.

Le style de George P.Pelecanos est très détaillé, nous décrivant jusqu’au bibelot ornant une étagère dans un bar des bas-fonds de Washington. Cela nous permet d’avoir immédiatement la scène devant les yeux. C’est un style très cinématographique que personnellement j’adore, surtout que les dialogues sont parfaits, savoureux, ce qui donne un bon équilibre à une scène. Un exemple du genre.

Pelecanos nous présente donc le Washington des années 90, multiraciale, avec une criminalité en augmentation. C’est un témoignage de cette époque pas si éloignée, seulement 30 ans, et pourtant, la criminalité a tellement progressé que l’on a l’impression de lire un roman historique ou un reportage sur la vie des flics et la façon dont ils sont perçus dans la société, cible d’actions de plus en plus violente, où il n’y a plus aucun respect de l’autorité sensée faire régner l’ordre et respecter la loi.

Ce roman est malheureusement épuisé. Il va donc être bien difficile de le trouver. Je ne peux que vous conseiller de fouiller vos greniers afin d’en retrouver un exemplaire, ou d’aller voir du coté des sites d’occasion. J’en profite pour lancer un appel aux éditions Points : Il serait grand temps d’envisager une réédition des enquêtes de Strange et Quinn, qui sont au nombre de quatre :

  • Blanc comme neige
  • Tout se paye
  • Soul Circus
  • Hard Revolution (Le meilleur de la série selon Polars Pourpres)

A noter que Red Fury est un prequel mettant en scène Derek Strange et qu’il est disponible au Livre de Poche

King Suckerman de George Pelecanos (Points)

Aux dire des experts pelecanosiens, King Suckerman est le meilleur roman de cet auteur, et chacun de ses romans se propose de montrer un aspect de la ville de Washington. Ici, nous faisons un retour en arrière, dans les années 70, quand la ville était à 80% noire. Ce roman est le premier d’un quartet, qui comporte Un nommé Peter Karras (qui se situe avant celui-ci), puis Suave comme l’éternité et Funky guns.

Nous sommes en 1976, à quelques jours des célébrations du bicentenaire de L’indépendance américaine. Wilton Cooper est un tueur à gages noir. Il est venu assister au Drive-in à son film favori : L’exécuteur noir, un film qu’il adore car il représente tellement ce qu’il est, lui. Au moment de la scène finale, il voit un jeune homme blanc qui entre dans la cabine du projecteur. Il reproduit les dialogues du film en tuant le projectionniste de plusieurs balles. Wilton Cooper va prendre sous son aile le jeune Bobby Roy Clagget.

Marcus Clay est un disquaire noir. C’est un ancien soldat revenu du Vietnam, mais il préfère ne jamais en parler. Il s’est pris d’affection pour le jeune Dimitri Karras, qui est élevé par sa mère, et avec qui il joue au basket. Dimitri sèche les cours, ne fait rien de ses journées et deale un peu de drogue.

Eddie Marchetti, surnommé Eddie Spaghetti, est à la tête du traffic de drogue à Washington, depuis que la Famille lui a demandé de quitter le New Jersey. Il attend la visite de Cooper qui doit lui proposer d’éliminer un gang de motards qui vend de la drogue, et celle d’un nommé Karras qui veut acheter une livre de dope.

Quand Dimitri débarque avec Clay chez Eddie Marchetti, Cooper est là avec Bobby Roy. La rencontre est sous haute tension, car il parle mal à Vivian et Dimitri ne l’accepte pas. Dimitri flanque un coup de poing à Eddie et les flingues sortent. Tout le monde se tient en joue. Et Clay ne sait pas pourquoi il fait cela, mais il prend l’argent, en même temps que la drogue. Dimitri et Clay repartent avec Vivian … Leur vie va se résumer à une question de survie.

Nous allons donc suivre l’itinéraire des deux groupes de personnes : d’un coté, la course sanglante de Cooper, avec son acolyte Bobby Roy, sorte de jeune homme cinglé et psychopathe. De l’autre Dimitri et Clay qui savent qu’une rencontre est incontournable, qu’il ne peuvent rien contre cela … jusqu’à ce que cela devienne une obligation pour stopper la série de massacres.

Outre la structure qui est plutôt classique et qui alterne entre les différents personnages, ce qui est remarquable dans ce roman, c’est la peinture du Washington des années 70, avec ces petits détails qui nous plongent dans les décors d’alors, avec cette bande son impeccable. On y trouve aussi ce combat des noirs pour exister, ce besoin d’être reconnu d’égal à égal avec les blancs. Le personnage de Cooper est d’ailleurs annonciateur de ce qui va arriver à la société américaine, puisque c’est un noir qui manipule et utilise un blanc.

Et puis, on retrouve les thèmes chers à l’auteur tels que l’amitié, la loyauté, la justice. Mais ce que Pelecanos a voulu mettre en avant, c’est cette époque charnière où dans une ville à 80% noire, la révolte gronde. Les films de la Blaxploitation montrent l’exemple à suivre, et donnent un espoir aux défavorisés d’accéder à une vie décente. Il n’y a jamais de volonté de dénoncer de la part de Pelecanos, juste de raconter à travers une histoire formidablement bien maitrisée les changements de la société américaine à venir. Superbe !

Washington Noir, un recueil de nouvelles présenté par Georges Pelecanos (Asphalte)

Quand on parle de Washington, on pense aussitôt à la maison blanche, à la capitale des Etats Unis. Mais depuis Georges Pelecanos, nous savons que c’est une ville cosmopolite où règnent des quartiers dignes des villes les plus noires et les plus violentes au monde. Georges, tel un guide, nous donne à lire une préface qui présente donc sa ville comme une introduction à ce qui va suivre, et en particulier sa nouvelle L’indic de confiance. Si je ne l’ai pas trouvée géniale, elle a le mérite de planter le décor, à savoir une ville faite de quartiers, de rues aux mains de gens comme les autres, loin des magnifiques bâtiments que l’on donne à voir et visiter aux touristes.

Les auteurs participants à ce recueil sont : Robert Andrews, Jim Beane, Ruben Castaneda, Richard Currey, Jim Fusilli, James Grady, Jennifer Howard, Lester Irby, Kenji Jasper, Norman Kelley, Laura Lippman, Jim Patton, Georges Pelecanos, Quintin Peterson, David Slater et Robert Wisdom.

Comme tous les recueils de nouvelles, j’y ai trouvé du bon et du moins bon, du génial et de l’anecdotique, à mon goût. Mais l’ensemble est tout de même d’un très bon niveau. Alors je ne parlerai que de celles qui m’ont vraiment marqué, surtout par la peinture de personnages qui resteront longtemps dans ma petite cervelle.

Juste un dernier mot pour vous signaler que ce livre est divisé en quatre parties, DC dévoilée, Rues et ruelles, Flics et voleurs, La colline et ses frontières et que cette division ne m’a pas franchement convaincu. Par contre, la play-list en fin d’ouvrage permet elle de s’immerger dans cette ambiance bariolée et variée, mais surtout noire.

La capitale du monde de Jim Patton :

Cette nouvelle raconte la rencontre entre un flic et une immigrée clandestine d’origine moldave. La nouvelle fait la part belle aux différences que l’on peut trouver entre les beaux atours d’une ville touristique et la réalité des bas quartiers. Avec une science de l’efficacité dans la mise en place des personnages, cette nouvelle s’avère très attachante … et très noire aussi.

Les noms des perdus de Richard Currey :

Cette nouvelle est un chef d’œuvre, ou du moins je l’ai adorée. Je l’ai lue deux fois, tant cette histoire de vieil épicier, ancien des camps de concentration, est une réflexion sur la violence et l’auto-défense. Ce personnage, horrifié par tout ce qui touche les armes va s’acheter une arme pour se défendre contre les braquages qui empoisonnent sa vie. C’est une histoire extraordinaire, et l’on ne peut que regretter qu’elle soit si courte, tant elle m’a paru parfaite.

La femme et l’hypothèque de Laura Lippman :

On connait Laura Lippman pour sa science de la subtilité des psychologies féminines. Elle fait preuve ici d’un humour noir et froid dans une histoire de femme qui doit acheter la maison de son mari dont elle veut divorcer. Elle montre aussi la hausse des prix des maisons qui engendre une séparation entre les quartiers riches et pauvres. L’ensemble est d’une redoutable efficacité.

Dieu n’aime pas les trucs moches de Lester Irby :

Comment au travers de l’assassinat d’une jeune femme dans une boite de nuit de Washington, l’auteur nous montre par un témoignage d’une fille de bonne famille comment elle a intégré la pègre. Et l’histoire de la mafia de Washington nous est dévoilée de façon exemplaire. Une belle démonstration d’efficacité dans la simplicité du style.

Le pourboire de David Slater :

Dans cette nouvelle relativement courte, David Slater nous parle des pauvres gens, ceux qui travaillent douze heures par jour pour une cinquantaine de dollars. Le portrait de Gibson, cuisinier dans un petit bouge, est d’une exemplarité rare de simplicité pour montrer l’écart se creusant entre les pauvres et les riches, entre les monuments touristiques et les sales rues emplies de vide et de pénombre.

Vous l’aurez compris, ce recueil renferme un grand nombre de pépites que je ne peux que vous conseiller de découvrir.