Archives pour la catégorie Littérature chinoise

Hong Kong Noir de Chan Ho-Kei

Editeur : Denoel

Traducteur : Alexis Brossolet

Le titre de ce roman peut faire penser aux recueils de nouvelles publiés par les éditions Asphalte, qui étaient centrés sur une ville. Et on peut voir ce roman comme une somme de nouvelles écrites par un seul auteur sur Hong Kong. Mais ce serait bien réducteur car ces 6 enquêtes ou affaires policières forment un ensemble qui permet de voir l’évolution de cette ville et de sa criminalité.

Les deux personnages principaux sont Kwan Chun-Ok et Lok Siu-Ming. Kwan est un enquêteur hors pair, le seul à avoir connu un taux de résolution d’affaires de 100%, grâce à son esprit d’observation, de déduction, de psychologie et de ruse. Lok est un jeune inspecteur que Kwan a pris sous son aile, et qu’il forme. D’ailleurs il n’est pas rare que Lok l’appelle Maître.

Au travers de ces 6 affaires, on voit évoluer la ville et sa vie, mais aussi comment la criminalité a pris son essor et le pouvoir. La première affaire nous montre Kwan sur son lit de mort, atteint d’un cancer du foie, plongé dans le coma et capable de ne répondre aux questions que par des bips (1 bip pour oui, 2 bips pour non), grâce à des électrodes branchées sur son cerveau. Puis, avec les affaires suivantes, nous allons remonter le temps et participer aux enquêtes importantes résolues par Kwan et Lok.

Et le lecteur est invité à participer à ces enquêtes. Car l’auteur décrit ce que les deux enquêteurs voient, et démontre dans le dernier chapitre comment on peut arriver à la solution en ne faisant preuve que de logique et d’observation, avec une bonne dose de ruse pour piéger le coupable. Outre l’aspect ludique, c’est une véritable démonstration et on en peut rester insensible devant tant d’ingéniosité à la fois dans la construction de l’intrigue mais aussi dans la précision de l’écriture (et de la traduction).

Il y a aussi dans ces enquêtes la volonté de montrer comment les gens et leur vie a évolué. Si le propos n’est pas politique ou revendicateur, les faits relatés sont suffisamment explicites pour nous faire vivre cette ville et son évolution tout au long des 50 années que balais ce roman. Alors, roman ou recueil ? Peu importe, c’est un livre passionnant à lire dont je vous propose un résumé des 6 affaires.

  • La vérité entre le noir et le blanc

En 2012, M.Yuen, le propriétaire d’une puissante entreprise familiale a été assassiné chez lui à l’aide d’un fusil de chasse sous-marine. Si on peut penser à un cambriolage, tant le bureau a été retourné, rien n’a été dérobé à part quelques centaine de milliers de dollars. L’inspecteur Lok a réuni la famille et la domestique dans la chambre d’hôpital de Kwan Chun-Ok, le divin détective afin de découvrir le coupable.

  • L’honneur du prisonnier

Au début des années 2000, deux triades se partagent le marché de la criminalité à Hong-Kong, la Société de l’Infinie Justice et la Tige de la Florissante Loyauté, dirigée par Chor. Chor est aussi le propriétaire d’une société de show business dont la principale vedette est Tong Wing, une fantastique chanteuse. Au commissariat, on vient de recevoir une vidéo amateur montrant l’agression de Tong Wing et on la voit s’enfuir poursuivie par quatre malfrats. L’inspecteur Lok va devoir trouver les coupables de ce meurtre, alors qu’on n’a pas retrouvé le corps de la chanteuse.

  • Le jour le plus long

Kwan Chun-Dok est dans son dernier jour de travail, en cette année 1997, pour une retraite bien méritée. Il tient à boucler une dernière affaire, retrouver Shek, un dangereux truand qui vient de s’évader de l’hôpital où on l’avait amené. Alors que Hong Kong passe sous gouvernance chinoise, les émeutes font rage. Sur un marché, un attentat vient d’avoir lieu : des forcenés ont jeté des bombes de soude, brulant des passants. La police étant débordée, elle fait appel au département des crimes sérieux et Kwan, aidé de Lok vont aller sur place pour trouver les coupables.

  • La balance de Themis

Shek, le truand de l’épisode précédent, avait un frère. C’est Kwan qui les avait arrêtés huit ans plus tôt. Cet épisode revient sur la descente dans un immeuble de Hong Kong, qui fut un véritable fiasco d’un point de vue pertes humaines. Les frères Shek, Shek Boon-Tim et Shek Boon-Sing ont été repérés dans une planque et l’assaut des forces de police est donné avant que les équipes de renfort n’arrivent. De nombreuses victimes civiles vont y rester et Kwan va essayer de comprendre ce qui s’est passé.

  • Terre d’emprunt

Graham et Stella Hill ont déménagé après avoir subi un revers financier suite au crash pétrolier de 1973. Graham a accepté un poste dans le service qui lutte contre la corruption et Hong Kong a vu la naissance de leur fils Alfred. Un matin, Stella reçoit un coup de téléphone : Alfred a été enlevé et ne sera libéré qu’en échange d’une rançon. Effectivement, le jeune garçon et sa nounou ont disparu dès la sortie de l’école. C’est dans cette épisode que l’on voit l’importance de la corruption et des connivences entre entre les autorités chinoises et britanniques.

6- En sursis

En 1967 ont lieu à Hong Kong de nombreux attentats de la part de groupuscules communistes, visant à démontrer l’incapacité des Britanniques à faire régner l’ordre. Les attentats, basés sur de vraies et fausses bombes ont fait de nombreuses victimes. Un jeune homme essaie de survivre avec un ami qu’il nomme Grand Frère. Il habite en colocation chez la famille Ho et vit de petits boulots pour se payer un bol de riz. Un jour, il assiste à une conversation dans l’arrière boutique de M .Chow qui fait penser à une série d’attentats. Il va s’en ouvrir à un policier qu’il appelle Ah Sept.

L’ami Claude a donné un coup de cœur mérité à ce roman ici.

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Dragon bleu, tigre blanc de Qiu Xiaolong (Liana Levi)

Cela faisait un bon moment que je n’avais pas lu de roman de Qiu Xiaolong, depuis Les Courants fourbes du lac Tai que j’avais bien aimé mais que j’avais trouvé naïf dans son propos. Ce roman relance l’intérêt de cette série d’enquêtes réalisées par l’inspecteur Chen Cao, dont c’est le neuvième volume.

Quatrième de couverture :

Stupeur à la brigade des affaires spéciales de la police de Shanghai. Sous couvert d’une promotion ronflante, l’inspecteur Chen est démis de ses fonctions. Après tant d’enquêtes menées contre les intérêts du pouvoir, pas étonnant qu’on veuille sa peau.

Forcé d’agir à distance, inquiet pour sa vie, Chen affronte l’affaire la plus délicate de sa carrière tandis qu’à la tête de la ville, un ambitieux prince rouge et son épouse incarnent le renouveau communiste. Alors que dans les rues résonnent les vieux chants révolutionnaires, ambition et corruption se déclinent plus que jamais au présent.

Avec une amère lucidité, Qiu Xiaolong réinterprète à sa manière le scandale Bo Xilai qui secoua la Chine en 2013.

Mon avis :

C’est un roman un peu particulier, au sens où il n’y a pas de meurtres, ni d’enquête policière à proprement parler. En fait, l’inspecteur Chen a reçu une promotion, il est nommé directeur de la réforme judiciaire. C’est un titre qui sonne comme le glas d’une carrière pendant laquelle il a titillé les personnages les plus importants de Chine. Mais à force de dénoncer les travers de la société chinoise, on finit par gêner.

Chen a donc pris acte de sa nomination, et est en congés pendant une semaine pour s’occuper de la tombe de son père. Outre sa paranoïa car il pense être à tout moment espionné ou suivi dans la rue, il cherche la raison de son éviction parmi les dernières affaires dont il a la charge. Et cette intrigue permet à Qiu Xiaolong de montrer avec brio combien la société chinoise s’éloigne de ses idéaux.

Certes, l’intrigue avance lentement, mais c’est pour mieux s’arrêter sur tous les aspects, comme un touriste qui se baladerait dans les rues et trouverait à chaque fois qu’il jette un œil à droite ou à gauche des raisons de s’horrifier de ce que son pays est devenu. Du prix du terrain au cimetière qui est tellement élevé qu’il faut être riche pour s’acheter une concession pour la tombe d’un proche à la nourriture bourrée d’hormones voire impropre à la consommation pour que des Gros-Sous puissent se faire plus d’argent sur le dos des pauvres gens, la situation est éloquente.

Etrangement, le style est distant et pas du tout révolutionnaire ou revendicateur. Qiu Xiaolong se contente de nous montrer une situation à propos de laquelle il ne peut rien, et qui ne risque pas de changer, puisque la corruption atteint tous les étages de la société. Et ce qui m’a le plus plu, c’est quand Chen contacte ses amis, d’anciens policiers, et qu’il montre leur honnêteté par rapport aux jeunes cadors, qui ont pris le pouvoir pour l’argent qu’ils peuvent en tirer. En fait, le décalage entre le peuple et les hautes personnalités est remarquablement bien montré et d’autant plus frappant par la manière qu’a l’auteur d’amener son intrigue.

Avec des personnages à la recherche de toujours plus d’argent, quitte à mettre en danger son prochain, Chen trouve refuge dans la poésie et de nombreux passages s’opposent aux différents scandales tels ces porcs morts de maladie qu’un Chinois a racheté à bas prix pour en faire des saucisses qu’il revend à des supermarchés.

Et quand Qiu Xiaolong dit que « la vie en Chine est encore plus invraisemblable que dans ses romans », cela fait peur, très peur. Dragon bleu, Tigre blanc fait partie des bons opus de cette série avec Mort d’une héroïne rouge et Le très corruptible mandarin.

Les courants fourbes du lac Tai de Qiu Xiaolong (Points seuil)

Voici une lecture dans le cadre du prix du meilleur polar organisé par les éditions Points, et une retrouvailles avec l’inspecteur Chen dont j’avais beaucoup aimé Le très corruptible mandarin.

L’inspecteur principal Chen Cao est en vacances. Son ami l’ancien secrétaire général du comité de discipline du parti Zhao, maintenant à la retraite, lui a proposé de passer une semaine dans un centre de luxe réservé aux cadres du parti à Wuxi, à proximité du lac Tai. Aucune affaire n’étant urgente à Shanghai, il avait accepté, en l’échange d’une étude manuscrite sur le coin.

Chen va vite apprécier ce coin idyllique et se promener aux abords du parc de la tête de tortue, pour atterrir dans une petite gargote, chez un dénommé Wang où il va déguster des spécialités locales. Puis, il va rencontrer Shanshan, belle comme le jour, qui travaille dans l’usine chimique toute proche. Elle lui présente la situation locale, bien peu reluisante, puisque l’amélioration de la rentabilité de l’usine a augmenté considérablement la pollution du lac Tai.

Le lendemain, le directeur de l’usine est assassiné. En tant que responsable de l’environnement, Shanshan est rapidement questionnée et arrêtée. Chen, qui ne veut pas prendre part à l’enquête, rencontre le policier Huang et va, en sous main, chercher à innocenter celle pour qui son cœur est en train de fondre.

Pour ceux qui cherchent un bon roman policier, il faut lire l’œuvre de Qiu Xiaolong et en particulier celui-ci qui est très bien construit et qui regorge de fausses pistes en tous genres. De la femme à l’amante (appelée petite secrétaire) en passant par les futurs successeurs ou ceux qui ont beaucoup à gagner de la privatisation de l’usine, les fils de l’intrigue sont difficiles à dénouer à souhait.

Pour ceux qui cherchent une vision de la Chine de l’intérieur, il faut lire Qiu Xiaolong, qui nous montre les rapports entre les différentes personnes, les coutumes, les repas, les dialogues, le respect entre les gens, les droits des cadres comparés aux petites gens, les conséquences d’un capitalisme sauvage au détriment de la nature au travers de personnages attachants.

Qiu Xiaolong, même s’il traite d’un sujet à la mode, nous montre avec sa poésie habituelle (Chen écrit des poèmes en parallèle de l’enquête) une situation locale, que l’on peut facilement généraliser au pays entier et avoir peur des conséquences pour le monde. Comme d’habitude, c’est très bien fait, et c’est un vrai plaisir à lire et ça donne bigrement à réfléchir.