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Ce n’est qu’un début, Commissaire Soneri de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traducteur : Florence Rigollet

Chaque année, je retrouve le Commissaire Soneri comme on rencontre un vieil ami. Lors de cette rencontre, nous devisons sur divers sujets qui bien évidemment dévient sur des sujets contemporains. Avec son air désabusé, il fait montre d’une lucidité remarquable et nous parle ici d’héritage.

Soneri regarde la pluie tomber sur Parme quand Juvara, son adjoint vient lui annoncer la découverte d’un corps. L’homme, retrouvé pendu avec une ceinture, a réussi à sectionner les barbelés enfermant le chantier et pénétrer dans ce lieu peu fréquenté avant de se donner la mort, qui remonte au moins à douze heures. Le problème qui se pose à Soneri est de découvrir son identité puisqu’aucun papier n’a été trouvé.

« Les suicidés sont beaucoup plus clairvoyants qu’on le croit. »

En sortant, Soneri voit une dépanneuse manœuvrer pour emmener une Vespa Primavera 125. Le petit scooter a été trouvé près d’un camp de Roms. Dans la valise du mort, Juvara y trouve des habits de marque. Alors qu’il déjeune avec son ami Nanetti, le téléphone vient les déranger : un homme vient d’être assassiné devant chez lui de 23 coups de couteau, pendant que sa compagne prenait sa douche.

« Les hommes vieillissent mieux que les motos. »

Franca Pezzani les reçoit en état de choc. Elle a entendu l’interphone de la porte, puis plus rien. Quand elle s’est inquiétée, elle est allée voir et a trouvé son mari mort, poignardé. Quand elle donne son nom, Guglielmo Boselli, Soneri se rappelle son surnom, Elmo, l’un des leaders du Mouvement Etudiant de 1968. Pourtant, pour lui, Elmo s’était rangé des affaires politiques. Bizarrement, la Vespa s’avère appartenir à Elmo ; la déclaration de vol date de 34 ans !

« Malheureusement, on a tendance à embellir tous nos souvenirs. La mémoire les arrange. »

Dans chaque roman, Valerio Varesi nous parle d’un aspect de la société avec un recul et une lucidité impressionnante, et propose sa vision avec plusieurs années d’avance. Il faut se rappeler que la série a commencé a être publiée en 2003 et montre des aspects dont on retrouve les conséquences aujourd’hui. Si on répertorie les romans sortis en France par rapport aux dates de publication italienne, on trouve :

Le Fleuve des brumes (2003) : Métaphore entre le Pô et l’état de l’Italie

La pension de Via Saffi (2004) : Regrets vis-à-vis de ses propres erreurs passées

Les ombres de Montelupo (2005) : Les erreurs sur le mauvais jugement de son père

Les mains vides (2006) : Le Nouveau Monde a choisi une idole unique : l’argent

Or, encens et poussière (2007) : La fracture entre les pauvres et les riches

La Maison du Commandant (2008) : Le rejet des étrangers et leur statut de boucs émissaires

La Main de Dieu (2009) : La place de la religion dans la société moderne

« le problème n’est pas tant la mort des autres, mais la part de nous-mêmes qui meurt avec eux. »

Ce roman est sorti en 2010 et aborde le sujet des révoltes communistes des années 60 et de l’héritage à la fois sur la société mais aussi, d’une façon plus intime, sur les conséquences des enfants des leaders. On y trouve une réflexion d’un des personnages interrogés qui dit, (je paraphrase car je n’ai pas retrouvé le passage exact) : Les communistes ont créé le bordel, et les gens veulent des règles, de l’ordre. Il n’est pas étonnant que le peuple se tourne vers l’extrême-droite qui leur promet de la discipline.

« Tout est bon à prendre, surtout quand on n’a rien. »

Quand on voit la situation actuelle de l’Italie, on mesure l’aspect visionnaire de Valerio Varesi. Avec son air débonnaire, son art de l’interrogatoire, où il laisse parler les gens mais sait les provoquer au bon moment, Soneri va réussir à démêler cette pelote de laine bien complexe en nous parlant de nous, en nous mettant en garde. Et après avoir tourné la dernière page, je me suis senti plus serein après ma discussion avec mon ami Soneri. On se donne rendez-vous l’année prochaine, bien entendu ! 

«  – Qu’avons-nous à voir avec la politique et tout ce qui s’ensuit ? se récria Coriani
– Rien, rien …, répéta Soneri, déçu et rempli d’amertume. Nous, on est seulement là pour ramasser les morceaux. »

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Le sang de nos ennemis de Gérard Lecas

Editeur : Rivages

On a peu l’habitude de voir Gérard Lecas sur les étals des libraires, et j’avais découvert sa plume avec Deux balles, un court roman au style coup de poing paru chez Jigal. Changement de temps, changement de décor, nous voilà transportés à Marseille en 1962.

Juillet 1962. Alors que l’Algérie vient d’accéder à son indépendance, de nombreux réfugiés débarquent dans le port de Marseille. Ils se retrouvent rejetés de toutes parts, expulsés de leur pays de naissance et détestés par les marseillais. La situation politique n’est pas plus calme : L’OAS devant cet échec envisage des actions terroristes sur le sol français et devient la cible du SAC, le service armé du Général de Gaulle. Le paysage civique se retrouve aussi scindé entre communistes et extrême droite, entre résistants et collaborateurs ; Gérard Lecas situe donc son roman dans un lieu et une période explosive.

Le ministère de l’Intérieur décide de nommer Louis Anthureau à la police criminelle de Marseille, surtout par reconnaissance pour son père qui fut un résistant émérite aujourd’hui décédé et dont la mère à disparu. Il a en charge aussi de surveiller Jacques Molinari, un ancien résistant cinquantenaire proche de l’extrême droite. Ces deux-là ressemblent à s’y méprendre à une alliance du feu avec de l’eau.

Louis assiste à une fusillade sur un marché et reconnait Jacques parmi les assassins, mais il décide de ne rien dire. Il ne sait pas que Jacques joue sur plusieurs tableaux, de l’OAS à l’extrême droite en passant par les parrains locaux qui veulent monter un laboratoire d’affinage de drogue avec plusieurs centaines de kilogrammes en transit. Louis et Jacques vont devoir faire équipe sur une enquête compliquée : un maghrébin a été retrouvé avec un jerrican à coté plein de son sang. 

Voilà typiquement le genre de roman que j’adore. Je trouve que peu de romans traitent de cette période mouvementée alors que c’est un décor idéal pour un polar. Alors il faudra de l’attention pour bien appréhender les différents personnages et les différentes parties mais j’ai trouvé cela remarquablement clair, et le mélange entre les personnages réels et fictifs m’a semblé parfait.

On ressent à la lecture le savoir-faire d’un grand scénariste, tant les événements vont s’enchainer sans que l’on puisse réellement déterminer jusqu’où cela va nous mener. Devant toutes les factions en lutte, Louis et Jacques sont montrés beaucoup moins monolithiques et plus complexes qu’il n’y parait. Personne n’est tout blanc ou tout noir, ni gentil ni méchant. Un véritable panier de crabe dans une situation inextricable dont je me demande toujours comment on sen est sorti ! Et je suis resté béat d’admiration devant les dialogues justes et brillants. 

L’intrigue va se séparer en trois : Les meurtres de maghrébins, la recherche de la mère de Louis et la recherche du chargement de drogue qui a été dérobé. Ceci permet de montrer la lutte politique et policière en œuvre dans cette région qui ressemble à s’y méprendre à un baril de poudre où la mèche a été allumée depuis belle lurette. Avec ce roman, Gérard Lecas nous offre un roman bien complexe, bien passionnant, bien costaud, bien instructif. Le sang de nos ennemis est clairement à ne pas rater pour les amateurs d’histoire contemporaine.

Sans collier de Michèle Pedinielli

Editeur : Editions de l’Aube

Après Boccanera, Après les chiens, et La patience de l’immortelle, voici la quatrième affaire de notre détective privée niçoise Ghjulia Boccanera, surnommée par ses proches « Diou », dans une intrigue emberlificotée.

Diou et Dan son colocataire viennent de recevoir une nouvelle lettre de menace, sous prétexte qu’il est homosexuel ou qu’elle a ennuyé quelqu’un dans le cadre d’une de ses enquêtes. La menace ne laisse planer aucun doute : « Toi et l’enculé, on t’aura ». Pourtant, depuis son retour de Corse, elle n’a pas eu d’affaire extraordinaire. Et Dan tient une galerie d’art ce qui est difficilement concevable avec le contenu de la lettre.

Shérif Haïchout ressemble à l’exception dans l’entourage de Diou. Il est son ami et inspecteur de travail. Shérif se bat pour faire respecter les lois de protection des travailleurs. (J’adore la description qu’en fait Michèle : « Shérif est basané, communiste, tenace et obèse »). Shérif travaille sur le chantier Emblema, encore un qui ne sert à rien d’autre que détruire le Vieux Nice. A part quelques accidents transformés en incidents domestiques (ce qui est pratique quand une entreprise ne veut pas voir ses cotisations sociales augmenter), Shérif déplore un ouvrier qui s’est volatilisé. Il demande à Diou de retrouver le disparu, un moldave du nom de Marcus Cebanu.

Diou se rend à l’adresse officielle de Marcus, un immeuble délabré derrière la gare, loué une fortune à des sans-papiers. Sur la boite aux lettres, elle voit plusieurs noms et trouve l’appartement de Marcus. Le jeune homme qui lui ouvre est en fait son cousin. Il n’a plus de nouvelles de Marcus depuis le lundi précédent.

Michèle Pedinielli par la voix de Diou continue de nous parler de notre monde, de notre société et en particulier des « petites gens », les exploités qui rament pour survivre. A travers cette intrigue complexe, elle aborde les conditions de travail sur les chantiers et dévie peu à peu sur un trafic de drogue. Elle aborde aussi les conditions de vie des immigrés, l’homophobie, l’impunité de certains, et le difficile héritage d’un passé sanglant.

En parallèle, nous suivons un jeune homme qui passera par Bologne, pendant les années de plomb. Il va se regrouper avec d’autres jeunes qui ne sont pas impliqués par les différentes factions en œuvre en Italie dans les années 80 mais vont en subir les conséquences dramatiques. A l’image de l’attentat de Nice, l’auteure ne prend pas position, mais porte son regard de témoin envers les victimes, en évoquant celui de Bologne en 1980.

Cette nouvelle enquête de Diou comporte tous les ingrédients des précédentes, et se veut un regard chargé de reproches envers des dirigeants qui n’ont rien à faire des gens qui tentent de vivre avec le peu qu’on leur octroie. Malgré une intrigue à multiples entrées, Michèle Pedinielli narre une belle histoire d’amitié-amour-loyauté qui traverse les âges et conserve son regard lucide sur notre société, où de nombreux passages humoristiques permettent de faire retomber la rage chez le lecteur. Continue, Diou, je te suivrai où que tu ailles !

Kepone de Philippe Godoc

Editeur : Viviane hamy

On avait perdu l’habitude de lire des polars engagés relatant des scandales récents, de ceux qui vous révulsent et vous donnent envie de vomir. Le fait que ce soit un premier roman est un argument supplémentaire pour que je me penche dessus.

Marc Montroy est un jeune journaliste pour un magazine écologiste de métropole « L’écologue ». D’origine guadeloupéenne par son père, il doit enquêter sur le scandale de la Chlordecone, produit inventé par Allied Chemical et interdit par les autorités américaines en 1975. Le brevet a ensuite été racheté par une entreprise brésilienne et fabriqué dans quelques pays dont la France. Il a été utilisé aux Antilles pour lutter contre le charançon du bananier, un insecte ravageur pour ces cultures. Il faudra attendre 1993 pour que cet insecticide fortement polluant soit officiellement interdit. En 2023, un non-lieu a été prononcé par la justice française, alors que depuis 2009, le Chlordecone est inscrit dans la convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants.

Marc Montroy commence son enquête à Hopewell (Virginie), où le Chlordecone a été fabriqué. Il y rencontre le Professeur Ashland, qui lui en apprend un peu plus, en particulier sur le fait que tout le monde savait avant 1970 que ce produit était dangereux. Il lui annonce aussi que la société qui a racheté le brevet est domiciliée au Brésil, qu’elle se nomme Farma mais que personne ne connait son actionnariat.

Quand il apprend par son demi-frère que l’on vient de diagnostiquer un cancer de la prostate à Celio son père, il décide de le rejoindre et d’en profiter pour continuer son enquête aux Antilles. Apprenant l’agression et la mort du Professeur Ashland, Marc Montroy se retrouve bientôt confronté à une spirale de violence concernant toutes les personnes proches du dossier Chlordecone.

Bien qu’ayant entendu parler de ce scandale sanitaire, je n’y avais pas prêté plus d’attention que cela avant de commencer cde roman. Et heureusement, Philippe Godoc nous remet les pendules à l’heure dans le début du roman, avant de s’orienter vers une intrigue plus resserrée, rythmée et bien stressante. Et il arrive à tenir le rythme du début jusqu’à la fin, remarquable !

L’auteur a donc choisi une forme classique du polar, avec un personnage principal journaliste et qui a toutes les qualités pour nous paraitre sympathique. Comme je le disais, le roman commence par une partie enquête qui permet de situer le contexte avant que Marc Montroy arrive en Guadeloupe. Et à partir de ce moment-là, les événements s’enchainent à une vitesse folle ce qui rend la lecture de ce roman addictive.

Outre son aspect documentaire complet, Philippe Godoc nous parle de la situation des Antilles, des connivences des hommes politiques et de leurs liens avec les riches industriels, de la haine des locaux envers les « Békés », des systèmes mafieux qui se permettent tout pour conserver leur position dominante, tout cela au travers des différents personnages secondaires (qui ne le sont pas).

Bref, ce roman est une excellente découverte, un premier roman comme je les aime, avec toute la passion de l’auteur envers cette région qu’il adore. Il renvoie dos à dos les différentes parties en conservant le recul nécessaire pour que le message porte. Kepone est un roman emballant, bluffant, qui mérite que l’on en parle, autant par ses qualités littéraires que par son sujet, surtout quand on apprend qu’un non-lieu a été prononcé envers les coupables. Rageant !

Duel à Beyrouth de Mishka Ben-David

Editeur : Nouveau Monde

Traducteur : Eric Moreau

Une fois n’est pas coutume, nous allons nous pencher sur un roman d’espionnage, qui plus est situé à Beyrouth. J’en lis peu mais la référence à John Le Carré sur la quatrième de couverture a fini de me décider.

Gadi revient à Beyrouth, au cœur de Dahieh Janoubyé, dans le fief du Hezbollah. Cela fait déjà un an qu’en tant que chef d’unité, il était venu repérer Abou Khaled, en vue d’une opération d’élimination. Abou Khaled avait commandité un nouvel attentat sanglant et la décision a été prise de l’éliminer. Accompagné de son équipe, Gadi avait chargé Ronen de réaliser cette tâche. Tout était prévu, du transport jusqu’à l’assassinat en passant par l’extraction. Sauf qu’au moment de tirer, Ronen n’avait pas pressé la détente et deux hommes ont été blessés lors de la fusillade qui a suivi.

Il aura donc fallu une année pour que la commission d’enquête donne ses conclusions. Gadi s’en sort, non s’en être désigné responsable et Ronen est écarté de toute mission opérationnelle. Ce dernier ressent une bouffée d’amertume, en même temps qu’une forte injustice. Dans le groupe, tous pensent Ronen coupable. Malgré le fait qu’il reconnaisse Gadi comme son mentor, contre l’avis de sa femme Naamah, l’ancienne petite amie de gadi, Ronen décide de retourner à Beyrouth réaliser sa mission envers et contre tous. Gadi se sentant responsable, va suivre ses traces pour l’empêcher de faire une nouvelle erreur.

Ce roman ne cache pas sa volonté de construire un roman d’espionnage costaud. L’auteur, ancien du Mossad, met beaucoup d’application, à la fois dans la réalisation d’une mission mais aussi dans la hiérarchie et les arcanes de décision. Il met un soin tout particulier pour décrire à la fois les réactions des personnages mais aussi leur motivation, en insistant sur l’extrême méticulosité dans la préparation, l’interdiction de toute improvisation, et le respect et l’obéissance qui y règne.

Plus on monte dans la hiérarchie, plus les décisions se font au plus haut sommet de l’état, et personne ne doit aller contre la voix suprême. On y voit aussi les communications faites officiellement à la presse et aux journalistes, des versions édulcorées de la réalité. Tout ceci donne un ton de vérité, de réalité dans cette intrigue dont le suspense va surtout résider dans la réussite de Gadi à arrêter Ronen.

Enfin, on y trouve une belle relation, presque filiale, entre les deux hommes. Qui va l’emporter entre la mentor Gadi et ce qu’il faut bien considérer comme un fils naturel ? On aura droit à plusieurs rencontres, mâtinées de suspense avec des scènes d’action fort réussies pour aboutir à une conclusion que j’ai trouvée sans surprise. Pour toute cette application que l’auteur a mise dans ses descriptions et sa construction des personnages, Mishka Ben-David ravira les fans de John Le Carré dont il ne cache pas sa filiation.

La vérité engendre la haine de Nicolas Bouquillon

Editeur : Ex-Aequo éditions

Il suffit de peu de choses pour tomber sur un roman bigrement instructif : un gentil mail de l’auteur, un livre distribué par mon nouveau facteur, une lecture vorace … typiquement la chance du blogueur de découvrir un nouvel auteur !

Pharaon Tarlais, éternel étudiant d’une trentaine d’années, a réussi à trouver un poste de stagiaire chez la sénatrice Sophie Dutertre et se sont trouvé de nombreux points communs, dont leur origine nordiste et une passion pour l’histoire institutionnelle de notre pays. Quand il arrive ce matin-là, il la découvre battue à mort dans son bureau, un voile blanc posé sur son visage. Il appelle immédiatement la police.

La lieutenante Gloria Novacek est dépêchée immédiatement sur les lieux. Ce meurtre est vu comme une attaque contre la République et traité en priorité, comme un acte terroriste. Bien qu’elle ait la cinquantaine, elle est aussi exigeante envers son travail qu’envers elle-même en tant que sportive accomplie. Quand elle se retrouve face à un jeune homme qui ne se décide pas à se choisir une voie professionnelle, elle a du mal à le prendre au sérieux.

Ressentant une sorte de culpabilité envers sa maîtresse de stage, Pharaon va étudier les détails en lien avec les Royalistes et les partager avec la lieutenante qui l’écoute d’une oreille distraite, quand un ancien ministre est retrouvé la tête tranchée, puis un journaliste spécialisé dans les histoires des dirigeants égorgé. Et à chaque fois, Pharaon y trouve des indices qui le confortent dans son idée que la clé du mystère est à trouver dans notre histoire.

Les premières pages surprennent par la plume de l’auteur que l’on a plus l’habitude de lire en littérature blanche. On y trouve peu de dialogues, de longues et belles phrases et les décors sont aussi rutilants que les expressions utilisées. Même si l’auteur en rajoute un peu (et c’est très rare), je dois dire qu’il montre une belle maitrise dans la construction des personnages, dans le déroulement de l’intrigue et dans l’opposition psychologique.

D’un coté Pharaon, éternel étudiant ne sachant pas se choisir un avenir professionnel mais d’une érudition incroyable ; De l’autre, Gloria, femme forte, exigeante, adepte de sports de combat, vivant à un rythme incroyable. Ces deux-là n’ont aucune raison de se côtoyer ni de s’apprécier et l’auteur évite une histoire d’amour qui aurait été pour le coup trop improbable. Passant de l’un à l’autre, on suit avec grand plaisir cette histoire.

Nicolas Bouquillon nous livre des rebondissements entre quelques révélations historiques sur notre pays démocratique, sur notre république et comme cela n’est pas pompeux, cela m’a passionné ; je suis même allé chercher des informations complémentaires sur Internet, sur cette période de la troisième république que je connais si mal.

Et puis, à partir de la moitié du roman, l’intrigue policière laisse sa place à une course poursuite puis à une chasse à l’homme (et à la femme) et le rythme s’accélère tout logiquement. L’auteur se permet même une scène dantesque de manifestation particulièrement réussie. Bref, ceux qui cherchent un roman policier instructif et fort bien construit, n’hésitez plus, ce roman est fait pour vous. Et allez savoir, peut-être y aura-t-il une suite ?

Ceci n’est pas une chanson d’amour d’Alessandro Robecchi

Editeur : Editions de l’Aube

Traducteurs : Paolo Bellomo & Agathe Lauriot Dit Prévost

Suite au billet de Jean-Marc Lahérrère, j’avais acquis ce roman et l’ai mis de côté. Maintenant que les trois tomes sont sortis, nous commençons donc une semaine complète dédiée à Alessandro Robecchi et son personnage récurrent Carlo Monterossi.

A voir les célébrités (que l’on appelle « stars ») squatter les émissions de télévision et étaler leurs problèmes de cœur, Carlo Monterossi a l’idée de transposer le concept auprès des gens du public et créé l’émission « Crazy Love ». Grâce à des scenarii concoctés aux petits oignons, l’émission rencontre un succès immédiat dès lors qu’il s’agit de regarder les malheurs de la ménagère, aidé en cela par la présentatrice vedette que tout le monde s’arrache Flora de Pisis.

Sauf que Carlo Monterossi ressent de la lassitude et veut arrêter de produire son émission pour « l’Usine à merde ». Quand un homme frappe à sa porte en voulant lui coller une balle entre les deux yeux, Carlo va faire appel à des deux amis Nadia et Oscar pour résoudre ce mystère plus tôt que la police ne serait capable de le faire.

Un homme riche monsieur Finzi fait appel à deux tueurs à gages pour résoudre un petit problème. Afin de pouvoir réaliser son centre commercial, il fait appel à un intermédiaire pour déloger des gitans du terrain. Mais l’affaire tourne mal, avec tirs de coups de feu et lancers de cocktail Molotov. Le bilan est lourd, deux morts côté gitans dont un enfant, et des policiers blessés. Il veut donc se débarrasser de l’intermédiaire incompétent.

En parallèle, les gitans ne peuvent pas laisser impuni cet acte meurtrier envers les leurs. N’ayant aucune confiance envers la police, et ils ont raison, ils vont mandater Hego et Clinton pour retrouver les assassins et les faire disparaitre de la surface de la Terre, ce qui ne serait pas une lourde perte.

Si vous ne le savez pas, je nourris une véritable aversion envers la télévision. Je ne peux donc que louer Alessandro Robecchi quand il l’évoque sous le terme « Usine à merde ». Et je m’attendais à détester Carlo Monterossi avant même de tourner la première page. Par son métier, scénariste et producteur d’émission de bas-étage (c’est mon opinion), Carlo pourrait ressembler à un chasseur de primes sans âme, courant après le profit en créant des émissions voyeuristes sans limites pourvu que cela lui ramène du fric.

Sauf que Carlo Monterossi, après avoir rencontré un succès incommensurable, songe à changer d’orientation devant son « bébé » qui devient de plus en plus obscène. Vous l’aurez compris, loin d’être un personnage exempt de tout reproche, nous avons affaire à quelqu’un en quête de rédemption, d’autant plus qu’on va vouloir attenter à sa vie. En comparaison, ses acolytes Nadia et Oscar sont plus effacés … mais attendons la suite de la série.

Par contre, les deux autres groupes permettent de profiter pleinement de l’humour de l’auteur, très cynique et bien noir comme je l’aime. Autant Carlo nous montre un humour noir et désabusé sur le Système, autant les tueurs à gages nous offrent des répliques d’une drôlerie irrésistible. Même certaines scènes prêtent à rire surtout dans la dernière émission de Crazy Love, flirtant avec du burlesque.

Enfin, Alessandro Robecchi a construit une intrigue retorse à souhait. Au-delà de faire avancer trois groupes indépendants n’ayant aucun lien, il va bâtir son édifice petit à petit et faire se rencontrer tout le monde, d’une façon totalement naturelle. On ne peut qu’être ébahi par cette maitrise mais aussi par le rythme global, même si on peut regretter quelques passages inutilement bavards et la présence d’un groupe néonazi qui aurait mérité à lui seul une enquête supplémentaire.

En conclusion, j’ai envie de dire : « Chouette, un nouveau personnage récurrent à suivre. » Mais il faut aussi souligner la remarquable acuité du monde de la télévision, la description de groupes néonazis, le ton personnel parsemé d’humour caustique et des personnages attachants. Ceci n’est pas une chanson d’amour, qui rappelle un titre de Public Image Limited, est une très bonne entrée en matière dans les affaires de Carlo Monterossi.

Un coup dans les urnes de Julien Hervieux

Editeur : Alibi

Le précédent roman, Sur les quais, nous présentait Sam et Malik et leur façon de monter leur trafic de drogue de façon moderne, comme une vraie entreprise. Un coup dans les urnes poursuit donc l’histoire …

Sam Ramiro, ancien directeur marketing, a vite compris qu’il pouvait appliquer les règles du marketing au trafic de drogue. Avec son comparse Malik Rojas, il a monté un commerce de cocaïne Haut-de-Gamme à destination de la jet set parisienne, qu’ils ont nommée Cut It Yourself. A Sam le montage financier, à Malik la logistique. Pour couvrir cette activité, Malik dirige en parallèle la revente de shit dans la cité des Deux-Chênes.

Pour faire bonne mesure et s’acheter une tranquillité, ils ont passé un accord avec le capitaine Blanchard en lui servant un plateau des saisies et parfois de petits dealers … enfin, ceux qui commencent à être dangereux pour Malik. Officiellement, Sam gère sa société de marketing et Malik une galerie d’art où il vend des graffitis, ce qui fait vivre la cité et permet de blanchir les quantités colossales d’argent sale générées par la cocaïne.

Les élections municipales approchant, Madelon, sombre directeur de cabinet au ministère de l’intérieur, prend contact avec Sam. Il a mis des équipes pour mettre à jour le trafic des deux comparses et leur demande de l’aider à se faire élire maire à la place de Mme Grégeois grâce aux voix des habitants de la cité des Deux-Chênes. Les deux amis se retrouvent face à un chantage qui n’en porte pas le nom.

Moi qui n’ait pas lu Sur les quais, je n’ai ressenti aucune gêne dans ma lecture. Je dirais même que c’est intelligemment écrit pour présenter la situation sans en avoir l’air. En un chapitre, on a tout compris grâce à une scène intelligemment construite et des dialogues bigrement intelligents. Tout ceci nous permet de plonger directement, dès le deuxième chapitre, dans le cœur de l’intrigue.

Le sujet du roman se situe au niveau de la politique locale, des luttes intestines pour obtenir les clés d’une municipalité. Mais, rassurez-vous, tout cela est construit et mené comme un polar, avec juste ce qu’il faut de rebondissements et de solutions imaginatives, aidés en cela par un parfait équilibre entre la narration et les dialogues. Cela en devient juste savoureux, on se délecte des aventures de nos deux comparses et des solutions qu’ils trouvent pour s’en sortir.

Le livre est à la a fois rythmé par les étapes menant aux élections, premier et second tour, et par des chapitres venant en alternance et nous présentant les pensées de Sam ou Malik, ce qui permet de voir leur amusement devant ce qu’il faut bien appeler un gigantesque bordel orchestré pour en faire bénéficier quelques uns. La morale de l’histoire devient dès lors très simple : dès que vous obtenez le pouvoir, vous avez tous les droits … mais quelle lutte acharnée il faut mener au préalable !

Accompagné de quelques anecdotes, ou de précisions sur le règlement des lois régissant les municipalités, l’auteur en profite en grossissant le trait (parfois) pour laisser Sam et Malik s’en amuser et se moquer de ce qu’on appelle « la démocratie ». Alors, si je ne peux que conseiller ce roman qui m’a beaucoup amusé (parce que je suis un cynique de base), je ne suis pas sûr (du tout) qu’il donne envie à ses lecteurs d’aller voter. Et finalement, cela me donne furieusement envie d’aller lire les autres écrits de Julien Hervieux ! Excellent !

L’insurrection impériale de Christophe Léon

Editeur : Le Muscadier

Les éditions Le Muscadier inaugure en ce début d’année une nouvelle collection « Noir », qui se présente ainsi :

« La collection Le Muscadier Noir propose des romans de littérature noire engagés qui s’articulent autour d’une mise en question de la société, des romans noirs de critique sociale qui s’opposent à la littérature du « moi » et proposent une littérature de société, qui s’enracinent dans les circonstances sociales dans lesquelles leur action se déroule, qui, enfin, déchiffrent et décodent le fonctionnement de la société à travers la fiction. »

Deux titres sont d’ores et déjà disponibles dès le mois de janvier, et je vous propose le premier d’entre eux, L’insurrection impériale qui va faire grincer des dents.

Jeffrey Poux de Maizieux (qu’on appelle JPM) fait partie des gens qui comptent dans notre pays, surfant sur l’argent et les entreprises qu’il dirige. Il se repose pour cela sur son chauffeur – garde du corps – homme à tout faire Gaëtan Morizet de la Barre. Ce dernier lui rappelle d’ailleurs qu’il doit assister à la réunion de préparation des championnats de monde de Waterpolo, non pas pour la beauté du sport mais pour y rencontrer le dirigeant d’une société avec laquelle JPM aimerait signer un contrat juteux. En sortant du siège de la FFWP, un homme se jette sur JPM et lui fend le crâne avec une feuille de boucher.

Il a prévu, du haut de ses vingt ans, de poursuivre ses études à la Sorbonne. Mais sa mère est tombée malade suite à un cancer foudroyant, et l’entreprise qui l’employait a profité de la COVID pour délocaliser ses activités et la licencier. Obligé d’abandonner ses perspectives d’avenir, il sent la rage monter devant l’impunité des Grands de cette société. L’idée de se venger, de montrer l’exemple, fait jour en lui et sa première victime sera JPM, le success-man le plus en vue du moment, celui qui goûtera à la feuille de boucher qu’il vient d’acquérir. Une autre personne l’insupporte, Georges-Henri Charançon, qui se permet d’organiser des repas en plein confinement …

Le commandant Olivier Lacelle, qui attend sa retraite proche de neuf mois, est chargé de cette enquête qui ne doit pas durer longtemps, dixit ses chefs ainsi que d’éminents membres du gouvernement. Son contact auprès du ministère se nomme Fleur Viam, commissaire de 31 ans atteinte du syndrome d’Asperger.

L’insurrection impériale est donc le premier roman que je lis de Christophe Léon, auteur prolifique dans beaucoup de genres, de la littérature générale à la littérature jeunesse en passant par des essais. Ce roman est un vrai polar, et montre pourquoi et comment les gens arrivent à être excédés par les attitudes de leurs dirigeants, les richesses étalées au grand jour, les impunités dont ils bénéficient.

En grossissant le trait, par moments, et en se basant sur certains faits récents montés en épingle par les médias, l’auteur construit une intrigue qui amène à faire réagir le lecteur. Alors que l’on peut s’attendre à une enquête en bonne et due forme, on se retrouve plutôt à une analyse détaillée des personnages à travers des scènes qui aboutissent à une conclusion attendue : on ne peut pas lutter contre le pouvoir.

Au début du roman, le style très littéraire et cultivé m’a semblé pompeux, ajouté à des paragraphes très longs ce que je n’apprécie pas. Au fur et à mesure de la lecture, je me suis habitué et j’ai vraiment apprécié cette lecture. Bien que l’on n’ait pas réellement affaire à un roman d’enquête, l’auteur arrive à nous accrocher et à suivre son intrigue sur deux fils directeurs en parallèle.

D’un côté, les deux policiers vont plutôt subir la situation et compter les morts, en l’absence de pistes sérieuses. De l’autre, nous avons ce jeune homme qui subit une situation familiale dramatique et qui est excédé par ce que se permettent les grands de ce monde. On en ressort avec un plaidoyer qui va opposer les deux camps si on prend un peu de recul : les révoltés (faisons tomber des têtes, comme en 1789) face aux légalistes (rien ne peut justifier un meurtre, quel qu’il soit). Comme vous le voyez, je suis aussi capable de grossir le trait.

Tout cela pour arriver à ma conclusion : lisez ce roman par son aspect original et sa démonstration de la raison pour laquelle les gens en arrivent à être excédés par ce qu’on nous montre à la télévision (aspect d’ailleurs qui aurait pu être plus détaillé). Car il remplit pleinement son rôle de réfléchir à la situation actuelle et nous poser des questions, avec ses accents de révolte.

Je suis un monstre de Jean Meckert

Editeur : Joëlle Losfeld

Les éditions Joëlle Losfeld ont décidé de rééditer les romans de Jean Meckert, ce qui n’est que justice pour un auteur majeur injustement tombé dans l’oubli. Après avoir adoré Nous avons les mains rouges (N°7), La marche au canon (N°1) et La ville de plomb (N°8), je vous propose le N°2 de cette collection, Je suis un monstre.

Afin de gagner de l’argent pour ses études, Narcisse, comme on le surnomme, a trouvé un travail de pion pour une classe verte dans un petit village de Savoie. Cela devrait lui permettre de terminer sa thèse sur la Fatigue pour sa licence ès Lettres. Alors qu’il est assis sous les derniers rayons de juin, il entend des enfants crier, probablement des Aiglons, puis un cri inhumain qui finit de l’inquiéter.

Alors qu’il redescend pour faire l’appel, Mathis lui annonce qu’eun de chez eux va manquer à l’appel. Se remémorant le cri, Narcisse se dépêche et découvre à la faveur du faisceau de sa lampe de poche le corps, lapidé par ses camarades. Devant l’horrible spectacle, Mathis, en tant que témoin, raconte les insultes sur Boucheret, puis le ton qui monte, puis comment ils s’y sont mis à quatre, avec Crussol en chef de bande.

Mathis propose de camoufler le corps, et dans un premier temps, il est de cet avis et rejoins sa cahute sans toucher au corps. Puis, arrivé en bas, il va voit le psychiatre et directeur, M.Gourzon, appelé le Grand-Condor pour lui annoncer la présence d’un blessé. Pour ce dernier, il n’y a pas de doute, il est inutile de faire appel aux gendarmes, Boucheret est sorti contre le règlement et a fait une mauvaise chute …

Dans la bibliographie de Jean Meckert, ce roman paru en 1952 est le dernier qu’il a publié chez Gallimard dans la collection blanche. A ce titre, on sent une certaine rage dans le traitement du sujet et on assiste à une volonté de choquer le lectorat. Que l’on tue quelqu’un pour ses idées, cela s’est déjà vu ; mais que ce genre de règlement de comptes concerne des adolescents de quatorze à seize ans, c’est beaucoup moins commun.

Jean Meckert n’hésite pas une minute pour nous présenter son contexte : au bout d’une dizaine de pages, Narcisse découvre le corps à la tête fracassée. D’emblée, l’horreur ne le choque pas, et il se fait chevalier sans peur et sans reproche du porteur de la vérité contre les hypocrites qui veulent camoufler le meurtre en banal accident de campagne. Dans ces moments-là, sa plume se fait rage pure, et le combat pour l’honnêteté démarre.

Ce roman porte en lui aussi le portrait d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, incertain quant à son avenir, incertain dans sa vie sentimentale, incertain dans sa position dans la société. Quand la colonie de jeunes va se scinder en deux, les rouges contre les popotins, il va se retrouver malgré lui à la tête d’adolescents qui veulent plus braver l’autorité que faire vivre des idées politiques.

Narcisse va aussi découvrir l’amour, se découvrir homosexuel et pédophile en même temps, tombant amoureux d’un jeune garçon auprès de qui il va s’ouvrir à la nature, au monde qui l’entoure, au besoin, au désir, au plaisir de l’autre. Jean Meckert sait nous montrer la poésie de la nature qu’il oppose à la bestialité des idées des hommes. Narcisse apparait à nouveau comme le chevalier blanc.

L’issue dramatique de ce roman ne viendra pas des hommes directement, mais de la nature, d’un événement météorologique qui va se venger de son inaction à faire un choix, par sa vie, celle des autres, l’échec d’un chef de clan qui n’en est pas un. D’une portée universelle, outre le portrait éminemment complexe de Narcisse, Jean Meckert fustige les hypocrites prêts à poignarder dans le dos ceux qui les gêne et pose la question du choix entre responsabilité personnelle et responsabilité collective. Un grand roman sur un être humain perdu dans un monde d’adultes !