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Zippo de Valentine Imhof

Editeur : Rouergue Noir

Attention, coup de cœur !

Après Par les rafales, son précédent et premier roman, qui démontrait une plume rare de poésie, Valentine Imhof se lance dans le thriller. Pour autant, il est bien plus que cela tant ce roman est brillant.

Clic ! Clic ! Clic ! Le bruit de son briquet Zippo est entêtant mais le calme, dans ce bar au nom étrange : Le Y-Not II. Il l’attend, Elle, Eva, celle qui l’a fait chavirer et qu’il cherche sans relâche. Il l’aperçoit, ou croit l’apercevoir et il chancelle. Il s’approche, lui offre un verre, puis sortent marcher dans le parc. Elle s’assoit (Clic !) et est surprise par le bruit. Elle tourne sa tête vers lui et son regard lui montre qu’il s’est encore trompé. Il sort sa flasque d’essence, l’asperge, surtout sur le visage et Clic ! Prometheus.

Eva l’a connu alors qu’elle était adolescente. Elle lui trouvait une laideur fascinante, une tristesse irrésistible ; son visage marqué l’a tout de suite attirée. Ils ont dansé, comme s’ils étaient seuls au monde sur un rock des années 50. Elle l’a suivi jusqu’à un perron puis un premier baiser les a réunis. C’était leur première rencontre. Leur dernière a commencé de la même façon, et s’est terminée par la mort de sa sœur, calcinée dans une voiture.

La lieutenant Mia Larström vient de débarquer au poste de police de Milwaukee avec un dossier en béton. Elle est convoquée sur le lieu d’un crime : une jeune femme à moitié brûlée sur un banc. Ce n’est pas une première pour elle. Son binôme, le lieutenant Peter « Casanova » McNamara est en retard, comme d’habitude. Il va encore la seriner avec ses aventures sexuelles, lui raconter comment il a fait hurler toute la nuit sa conquête d’un soir. Leur équipe ressemble à un mélange de feu et de glace.

Le début de ce roman ressemble à s’y méprendre à un thriller, et l’enquête, bien complexe, se révèle ardue pour nos deux enquêteurs. Les chapitres, très courts, vont s’enchaîner en passant d’un personnage à l’autre. Il n’y a aucun repère en tête de chapitre pour indiquer lequel est au centre du chapitre et pourtant, on n’est jamais perdu. La magie du talent de Valentine Imhof commence …

Parce que, petit à petit, l’auteure va lever le voile, non pas sur l’intrigue, puisque l’on va rapidement comprendre de quoi il retourne, mais sur les personnages. Petit à petit, Valentine Imhof va gratter le vernis qui cache la psychologie de chacun d’eux, et révéler leur passé et les cicatrices qui en découlent, leurs blessures comme des tatouages indélébiles, ineffaçables, ces moments qui marquent une vie à jamais.

De ces personnages que l’on aura bien du mal à oublier, on se rendra compte que rien n’est aussi simple, qu’aucun d’entre eux n’est ni blanc, ni noir, ni gris. Ils sont un mélange de toutes les couleurs, pour donner un résultat indéfini, poussés par leur motivation propre. Et plus on s’enfonce dans le roman, plus le nombre de personnages augmente, et ils sont tous décrits avec la même acuité, la même justesse.

Valentine Imhof va donc nous plonger dans les abîmes de l’âme, et nous plonger dans un décor de douleur. Rapidement, on se retrouve dans un monde BDSM, et le décor est à l’image des personnages, une descente aux enfers comme une recherche du plaisir, la douleur comme un cri d’extase, non pas pour oublier le passé, mais pour se rechercher soi, sa vraie personnalité.

Valentine Imhof met aussi son style au service de son histoire, poétique et noir, agrémenté par une bande-son sans fautes (merci d’avoir cité Joy Division et d’avoir déterré My Bloody Valentine !). Il y a une vraie rage dans son écriture, de sa plume coule une lave incandescente qu’elle déverse sur chaque ligne. Ses phrases sont éclairées, lumineuses, éblouissantes et emplie de tant de noirceur, jusqu’au dénouement final extraordinaire, sans rédemption, sans espoir, noir opaque. Énorme ! Un brûlant roman à classer juste à côté de Versus d’Antoine Chainas.

Je vous le dis, coup de cœur !

L’artiste d’Antonin Varenne

Editeur : Manufacture de livres

La Manufacture de livres ressort donc le premier roman d’Antonin Varenne, Le fruit de vos entrailles, sous un nouveau titre. Cette édition a été complètement revue et corrigée par l’auteur. Comme j’avais lu la version précédente, j’ai donc lu ou relu cette version en ayant l’impression de lire une nouvelle version d’un scénario que je connaissais. Comme Antonin Varenne, je reprends donc mon billet et le complète par rapport à mon ressenti d’aujourd’hui.

Nous sommes en 2001, plus précisément juste après les attentas du 11 septembre. La paranoïa s’installe partout, d’autant plus que l’explosion dans l’usine AZF n’est pas là pour rassurer les gens. A Paris, comme ailleurs, les CRS pullulent sur les trottoirs, alors que les affaires criminelles ne sont ni plus ni moins inquiétantes qu’avant.

En quelques semaines, plusieurs affaires voient le jour. Une jeune femme se suicide en se jetant par la fenêtre de son appartement du deuxième étage avec ses deux enfants dans les bras. Un artiste peintre habitant Menilmontant est sauvagement poignardé chez lui, et son corps disposé d’une façon que l’on pourrait qualifier d’artistique. Puis d’autres artistes sont aux aussi assassinés chez eux.

Deux personnages à part vont s’intéresser à ces affaires. Maximilien est un ancien détective privé reconverti en laveur de vitres. Sa femme attend un enfant, alors il s’ennuie et se mêle de ces affaires. Virgile Heckmann est un inspecteur doué, mais hautain et autodestructeur. Son éducation dans une famille très aisée a fait de lui un homme qui refuse tout contact avec les autres humains. Ces deux énergumènes, avec l’aide d’un vieil original, ancien médecin ayant pratiqué l’avortement illégal, vont s’allier pour chercher et comprendre les motivations de ce mystérieux assassin.

Le roman repose sur trois personnages forts avec une psychologie complexe. Ils sont vrais et on sent qu’Antonin Varenne les aime. Ce sont des écorchés vifs, autodestructeurs, survivants d’un suicide quotidien. Ils sont extrêmes, jusqu’au-boutistes, incompris et exilés au milieu d’une société qui avance sans eux, marginaux sans le vouloir car ne rentrant pas dans le moule. D’ailleurs, ils sont tellement jusqu’au boutistes qu’ils vont devenir amis, ou du moins se rapprocher de ce qu’ils peuvent accepter dans un contact humain.

La société justement tient une place importante dans le roman. Antonin Varenne a placé son intrigue entre le 11 septembre et les émeutes de novembre. Cela donne un contexte violent, anarchiste, où toutes les actions de répression sont justifiées par l’insécurité extérieure comme intérieure. Et cela donne une thématique intéressante à ce roman où les personnages sont plongés dans une incertitude totale, un chaos avec une réponse militariste du gouvernement et où leur seule réponse est le rejet des autres, l’enfermement sur soi, le refus de l’engagement, l’absence de sentiments.

C’est étrange d’avoir relu ce roman car j’ai eu l’impression d’en lire un autre mais avec les mêmes personnages et le même scénario. Le contexte se retrouve placé en tant que décor et les personnages plus mis en lumière. Les défauts précédents ont été gommés et le style s’est affermi, devient visuel et plus direct. Les effets de style ont aussi été enlevés et certains messages explicites remplacés par des situations où le lecteur fera sa propre déduction. La fin reste la même et est toujours aussi noire, dure à lire. C’est donc une autre version de son premier roman qu’Antonin Varenne nous propose comme on fait des « remakes » de certains films, et il faut l’apprécier comme tel.

Oldies : Du sang sur l’autel de Thomas H. Cook

Editeur : Gallimard – Série Noire

Traducteur : Madeleine Charvet

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède

Quand j’ai créé cette rubrique, j’avais aussi dans l’idée de lire les premiers romans de mes auteurs favoris. C’est une façon de voir le chemin parcouru et pour moi, la possibilité de me rassurer sur mes gouts. Je n’ai pas trouvé le premier roman de cet auteur que j’adore tant alors voici son deuxième paru en France.

Merci infiniment à Spider Bruno pour le cadeau !

L’auteur :

Thomas H. Cook est né à Fort Payne le 19 septembre 1947.

Originaire de l’Alabama, Thomas H. Cook a fait ses études au Georgia State College puis au Hunter College d’où il est ressorti avec un Master en Histoire américaine. À la Columbia University, il obtient également un Master de philosophie.

Ainsi armé, Thomas H. Cook enseigne l’Anglais et l’Histoire, de 1978 à 1981, au Dekalb Community College de Géorgie et devient rédacteur et critique de livres pour l’Atlanta Magazine (19878-1982). À la même époque, Thomas H. Cook commence à écrire et à être publié. Au rythme d’un roman annuel à peu près. Unanimement reconnu, il a reçu un Edgar Allan Poe Award de la Mystery Writers of America en 1997 pour The Chattam School Affair. La même année, Andrew Mondshein a adapté au grand écran Evidence of Blood.

Thomas H. Cook se partage actuellement entre Cap Code et New York City avec sa petite famille.

(Source Klibre)

Quatrième de couverture :

Dans Salt Lake City, capitale économique et religieuse des Mormons, un dément, qui se prend pour un Illuminé, tue, pour régler de vieux comptes qui remontent à l’époque des premiers Mormons, des personnalités de la ville. Tandis qu’un flic romanesque et cafardeux, qui a quitté New-York par dégoût, ne réussit pas à s’acclimater. Ce sera cependant lui qui démasquera le dément.

Mon avis :

Un homme arrive au Paradise Hotel de Salt Lake City et passe un coup de fil. Il demande une prostituée, une négresse. Quand Rayette Jones arrive, elle se déshabille, il se place derrière elle et l’étrangle. Tom Jackson est inspecteur de police, en provenance de New York. Il est rare d’avoir des cas de meurtres dans cette petite bourgade tranquille. Le médecin légiste lui indique que le corps de Rayette a été lavé puis habillé. Tom trouve rapidement le souteneur qui a organisé cette passe et comme tout a été géré pat téléphone, il va être difficile de trouver le coupable. Quelques jours après, c’est un célèbre journaliste du coin, Lester Fielding qui est abattu d’une balle dans la tête.

Si ce pur roman policier respecte tous les codes du polar, il a aussi la forme des romans que l’on pouvait lire dans les années 80, fait à base d’interrogatoires. On y trouve donc beaucoup de dialogues qui vont nous lancer sur beaucoup de pistes qui vont s’avérer très loin de la résolution finale. Mais ils vont nous en apprendre beaucoup sur la psychologie de chacun et c’est un des points essentiels de ce roman.

Car en tant qu’un des premiers romans de Thomas H. Cook, c’est bien la psychologie des personnages qui domine et en particulier celle de Tom Jackson, présenté comme un « étranger » qui débarque dans une ville détenue et gérée par les Mormons. D’une nature discrète mais redoutablement tenace, c’est un personnage solitaire qui souffre de cette solitude et de ce sentiment de ne rien faire de sa vie.

Tout le monde va lui rappeler de ne pas faire de vagues, de ne pas ébranler la communauté qui fait vivre la ville. Et ce roman va s’avérer bien plus subtil qu’il n’en a l’air, avec comme Tom Jackson, cette sensation de ne pas vouloir appuyer là où ça fait mal. Et pourtant, ce roman, dans son dénouement s’avérera non pas une dénonciation mais un plaidoyer humaniste envers des gens qui sont sensés véhiculer un message d’amour. Du sang sur l’autel s’avère un très bon roman policier de la part de cet immense auteur.

Ne ratez pas l’avis de Yan (lors de la réédition chez Points) et de l’Oncle Paul

Le tueur en ciré de Samuel Sutra

Editeur : Alter Real

Samuel Sutra est un auteur que je défends depuis ses premiers romans, car c’est un auteur bourré … de talent, capable de nous offrir des comédies hilarantes et de nous écrire des romans policiers bercés par la musique jazzy de son style, comme Kind of Black. C’est du coté du roman humoristique qu’il faut ranger Le tueur en ciré, de l’humour qui vous fait éclater de rire.

Concarneau, juillet 1982. La saison touristique va bientôt démarrer. Au bar du port, ça discute ferme autour du journal local, Le Phare. Monique Dugommier a été retrouvée étranglée avec la ceinture de son peignoir, dans sa chambre de la résidence pour personnages âgées aisées, Les Mimosas. Pour clore la discussion, rien de tel que lever le coude et boire un coup à sa mémoire … C’est le troisième meurtre en quelques jours qui secoue la petite ville balnéaire.

En effet, deux semaines plutôt, le 3 juillet, Nathalie Laroche, une haltérophile belge, débarque pour s’inscrire au concours culinaire. Appelé le Chili Concarneau, le but est de revisiter la blanquette de veau. Non, je déconne, c’est le Chili con Carne. Ah ! vous n’aviez pas compris ? Bref, Nathalie Laroche, 200 kilos au compteur, cordon noir au sens où elle rate toutes ses recettes, a été retrouvée flottant (étonnant, non ?) dans le port, étranglée aussi. Le lendemain, c’est le corps de Mireille Kermabon, passante connue (d’aucuns auraient dit péripatéticienne renommée) que l’on retrouve dans les poubelles. A partir de trois meurtres, il faut considérer qu’un tueur en série sévit.

Au dernier étage de l’hôtel de l’Amiral, la duchesse Soizic de la Haute-Karadec décide d’écourter ses vacances, plus par peur des meurtres que par son planning désolément vide. Francis, le directeur de l’hôtel, essaie de la retenir. Elle accepte de rester une journée de plus, et il descend renvoyer le taxi. En bas, en levant la tête, il voit la duchesse pendu au bout du fil : elle vient d’être étranglée par le fil du téléphone.

Au 36 quai des Orfèvres, le commissaire Christian Boiteaulette, que ses hommes surnomment Le Timbré (mais il n’a pas compris pourquoi), reçoit un appel à l’aide du commissaire Leroydec de Concarneau. Boiteaulette n’aurait pas répondu à cet appel si la duchesse n’était pas la tante de son préfet bien-aimé. Par malheur, son adjoint Boileau (nom antinomique avec son occupation) a déjà dépêché sur place Auguste Lambert, le gaffeur de la Police Criminelle Nationale. Pour rattraper le coup, Boiteaulette envoie 10 hommes incognito pour aider Lambert à résoudre cette affaire au plus vite, par souci de travail bien fait, et un peu aussi pour sa carrière.

Délaissant son personnage de Tonton, le roi de la truande, Samuel Sutra passe de l’autre coté de la ligne jaune, en créant un personnage de flic inénarrable de drôlerie. Outre le fait qu’il est un gaffeur de renommée internationale, il a l’immense et envié talent de tirer des conclusions fausses à partir d’indices évidents et de savoir qu’il est d’une classe supérieure par rapport aux autochtones bretons.

Jamais méchant, sur un ton à la fois ironique et moqueur, Samuel Sutra déploie tout son art de la comédie en inventant des scènes incroyables. Je ne vous citerai que celle de l’arrivée de Lambert à la gare, ou celle de Nathalie Laroche si visuelle et burlesque. Tous les modes comiques y sont présents, y compris les quiproquos (la scène où Lambert interroge Francis est énorme) et on se marre, on se marre à en éclater de rire. Et puis, la prose de Samuel Sutra n’est pas de celle que l’on survole : on y savoure tous les mots, toutes phrases au risque de passer sur un jeu de mots, une moquerie ou même un éclat de rire.

Passant du passé au présent, Samuel Sutra se permet d’écrire derrière le coté drôle du livre un vrai roman policier, avec une intrigue, un mystère et une résolution à la Agatha Christie. Les personnages sont tous bien décrits avec toujours un sens décalé de la vérité. Et puis, je ne peux m’empêcher de tirer un coup de chapeau à ce roman qui est un vrai hommage à Peter Sellers et Blake Edwards. Sans hésitation, ce livre est LA comédie de l’été.

Ma sœur, serial killeuse de Oyinkan Braithwaite

Editeur : Delcourt

Traducteur : Christine Barnaste

L’année dernière, j’avais été très agréablement surpris par Peur de Dirk Kurbjuweit, sorti chez les mêmes éditions Delcourt. Cette année, ils jouent toujours la carte de la surprise (et quelle surprise !) d’une jeune nigériane de 31 ans. Si le titre peut vous paraître kitsch, passez outre et jetez vous sur ce roman pas comme les autres.

Le téléphone sonne. Au bout du fil, Ayoola, qui appelle sa sœur Korede. Le message est simple : « Korede, je l’ai tué. ». Pendant que Korede nettoie la salle de bains à l’eau de javel, Ayoola reste prostrée sur les toilettes. Puis les deux jeunes femmes trouvent des draps dans lesquels elles enveloppent le corps. Il finira comme les autres, dans la mer, mangé par les poissons.

Ayoola et Korede sont sœurs, et très différentes. Korede n’est pas belle, au contraire de sa sœur qui fait tomber tous les cœurs masculins. Korede est infirmière à l’hôpital de Lagos, au Nigeria alors qu’Ayolla passe son temps sur les réseaux sociaux. Au bureau, Korede doit bien se rendre compte d’une chose : A partir de 3 meurtres, on parle de serial killer. Sa sœur est donc une serial killeuse. Ayoola a la fâcheuse habitude de tuer ses amoureux.

Korede est troublée par cette découverte, et en parle avec un malade avec qui elle devise, mais ce dernier ne peut pas répondre, puisqu’il est dans le coma. Et quand le docteur Tade la surprend, elle rougit comme une jeune fille prise en faute. Il faut dire qu’elle en pince pour Tade. Elle qui a toujours protégé sa sœur, comme une mission, une croisade personnelle et familiale, va se retrouver face à un problème inattendu : Quand Ayoola débarque à l’hôpital, le docteur Tade tombe immédiatement d’elle.

Une fois ouvert, on ne peut lâcher ce livre. La faute à cette simplicité à décrire des situations qui sont à la fois drôles et dramatiques, des scènes simples qui vont faire irrémédiablement avancer l’intrigue vers une fin qu’on ne peut a priori pas deviner à l’avance. A coups de chapitres courts, de questionnements sur ce qu’elle doit faire, elle nous partage ses problèmes … et bon sang ! On n’aimerait pas être à sa place !

La situation est rapidement mise en place, on n’a même pas le temps de se préparer que l’on est pris dans un tourbillon, celui de l’imagination de l’auteure qui va nous malmener de situations folles en situations folles, sans pour autant que cela ne paraisse improbable. C’est ce mélange de sérieux et de décalé qui font de ce livre un pur plaisir de lecture. Et il est bien difficile de croire que c’est là son premier roman.

Oyinkan ne s’attarde pas sur le Nigeria et la vie des gens. A la limite, cela pourrait se passer n’importe où dans le monde. C’est peut-être le seul reproche que je ferai à ce roman. Car pour le reste, c’est juste de la folie, un formidable portrait de femme prise dans les chaines de la tradition familiale, celle de devoir protéger à tout prix sa petite sœur. Et elle va en voir de toutes les couleurs, Korede ! Excellent, tout est excellent dans ce roman. Du divertissement haut de gamme.

Le regretté Claude le Nocher avait donné un coup de cœur pour ce roman, son dernier. Comme il avait raison.

Si je meurs avant mon réveil … de Philippe Setbon

Editeur : AO éditions

C’est totalement par hasard que je suis tombé sur le dernier polar de Philippe Setbon. Depuis que je l’ai découvert grâce aux éditions du Caïman, je ne peux qu’être fervent de ses scénarii tordus et vicieux. C’est encore le cas ici.

Josée Vallée dit Jo débarque à Biarritz auréolée de sa chevelure de feu. La première chose qu’elle fait est d’enlever sa doudoune et d’aller prendre une bière au bar en face de la gare. John Fitzsimmons, Fitzie pour les intimes, la remarque aussitôt et lui paie un verre. Son plan drague est un peu trop voyant et elle le plante là, alors qu’il lui proposait de l’aider et de l’héberger en tout bien tout honneur. A force de se côtoyer, Fitzie va proposer à Jo un travail de serveuse chez des amis, Lucille et Louis « le gros loulou » qui tiennent un restaurant près des halles.

C’est dans un vieux grenier que l’on a retrouvé la pince du grand-père Victor. De la forme d’un sécateur, avec un grand clou à son extrémité, cet outil forgé des mains du « vieux » servait à tuer les animaux et à les dépecer. Victor, avant de mourir, a raconté pour la seule et unique fois à son petit-fils comment il a inventé et réalisé son outil, comment il l’a utilisé pendant la deuxième guerre mondiale contre les Allemands et tous ceux qui les ont aidés. Victor appelait cela « aller aux champignons ».

C’était un an plus tôt. Un an avant la dégringolade. Une année avant la chute libre jusqu’au fond des abysses. Elvire Gallia était alors capitaine des forces de police. Ce matin-là, elle reçoit un coup de fil de son jeune lieutenant, Rodolphe Noro. Il lui annonce que le corps d’Alice Julienne vient d’être atrocement découpé dans une forêt proche de Biarritz. Alice était la meilleur amie d’Elvire, sa seule amie.

Autre temps, autre lieu. Il y a la petite Marie, 10 ans. En ce 31 décembre 2000, alors que tout le monde craint et attend le bug, elle attend sa mère. Elle a prévenu qu’elle allait arriver plus tard. Elle s’endort tard, et est réveillée par des voix : celle de sa mère et celle d’un homme. Elle se cache sous le lit de sa mère et malheureusement pour elle, elle va entendre sa mère se faire tuer et découper. Elle sera ensuite élevée par son oncle.

On a l’habitude de lire des scénario diaboliques de la part de Philippe Setbon, celui-ci n’échappe par à la règle. Menant son intrigue sur quatre fronts, il nous malmène et nous emmène des années 40 à nos jours, passant d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre. C’est fait avec une maestria remarquable puisque, malgré la complexité de sa construction, cela se lit très facilement.

Et quand je dis que cela se lit très facilement, je devrais dire qu’on ne peut pas s’arrêter. Une fois que l’on a compris à quelle sauce Philippe Setbon va nous cuisiner, une fois qu’on a intégré chaque personnage, chaque lieu, chaque tems, et chaque psychologie, on en redemande, en se demandant où il va bien nous emmener. Et je suis sur que vous mourez d’envie de savoir … eh bien, je ne vous dirai pas !

J’adore les chapitres courts, j’adore la fluidité du style et j’adore ce scénario diabolique, à la limite vicieux sans description macabre ou sanguinolente qui ne soit nécessaire, j’adore ces dialogues remarquablement bien faits, et le visuel de chaque scène qui me fait dire que cela devrait faire un bon film ou une bonne série. J’adore ce roman pour ce qu’il est : un excellent divertissement.

M, le bord de l’abîme de Bernard Minier

Editeur : XO éditions

Délaissant Martin Servaz, Bernard Minier nous offre un nouveau roman orphelin, ce qu’il avait déjà fait en 2015 avec Une putain d’histoire. Avec cette histoire, Bernard Minier nous met en face des dangers de l’Intelligence Artificielle, de façon grandiose.

Moïra est une jeune française particulièrement douée dans le domaine de l’Intelligence Artificielle. Elle vient d’être démarchée à prix d’or de chez Facebook par le conglomérat hongkongais Ming. Ce dernier est valorisé à plusieurs centaines de milliards depuis qu’il a révolutionné le milieu des portables et des applications intelligentes. C’est donc dans un nouveau milieu, un nouveau monde que débarque Moïra.

A l’arrivée à l’aéroport, elle est attendue par un chauffeur particulier qui est chargé de la conduire à son hôtel de luxe. Après s’être rafraichie, elle descend au bar de l’hôtel et est abordée par deux policiers, les inspecteurs Chan (le jeune) et Elijah (le vieux). Ils veulent la mettre en garde contre le conglomérat et son propriétaire mystérieux, M.Ming. Plusieurs femmes travaillant pour Ming ont en effet été retrouvées assassinées.

Le lendemain, elle est accueillie au centre de recherche de Ming. On lui présente les locaux et les membres du comité directeur et de sécurité. Tout y est fait pour que les gens se sentent bien, pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Moïra devra travailler sur DEUS, la dernière innovation de Ming, le logiciel d’Intelligence Artificielle ultime. Elle devra déceler les failles du système et y apporter des corrections et plus d’humanité.

Voilà à nouveau un thriller qui a quelque chose à dire. Et ce n’est pas plus mal. Après Jérôme Camut et Nathalie Hug, c’est au tour de Bernard Minier de nous alerter sur les dangers qui nous guettent. L’auteur va pointer du doigt la conséquence de la mise en place de l’Intelligence Artificielle, quitte à grossir le trait pour les besoins de l’intrigue. Il n’empêche que la démonstration est efficace dans la forme et le fond, et très intelligente.

Dès le début du roman on est plongé dans le mystère. Et plus on avance dans le roman, plus les mystères vont se multiplier. Comme on est dans un thriller, les enquêtes sur les meurtres entourant Ming Company vont rythmer l’intrigue en parallèle de la découverte de l’entreprise de Moïra et de son travail, tout en évitant des termes technologiques trop compliqués. Car le but de Bernard Minier, c’est bien de nous mettre en garde.

En effet, dès le début du roman, l’auteur nous prévient : tout ce qui est présenté dans le roman existe, ce sont des innovations qui sont accessibles ou en cours de développement. Passé ce préambule, il nous montre ce que va être l’Intelligence Artificielle, non pas telle qu’on nous la présente mais telle qu’elle va influer sur nos vies, prendre notre place et supprimer définitivement ce qu’il nous reste de liberté, ce qui fait de nous des humains. Si on peut avoir l’impression qu’il grossit le trait parfois, c’est une démarche louable quand on sait que l’objectif de son roman est de nous alerter. Et même si j’ai moins adhéré à la fin du roman (on ne sort pas dehors quand il y a un typhon), cela n’occulte en rien la force du message, la mise en garde contre le Big Data.

Je vous ai recopié un passage situé en page 95 qui m’a marqué et qui, je l’espère, vous fera réagir :

« Imagine un agent conversationnel qui aura la réponse à toutes tes questions, continua-t-il d’une voix vibrante. Qui te connaîtra mieux que tu ne te connais. DEUS sera capable de te dire si tu dois sortir avec Pierre ou avec Jacques, parce qu’il saura que Jacques te fait rire alors que Pierre te rend triste, même si tu es plus attirée par Pierre que par Jacques. Il saura si tu dois travailler dans la banque ou dans l’informatique, si tu dois faire du vélo ou de la natation, si tu dois étudier le droit ou la médecine, si tu dois te marier ou pas – et comme ça pour les millions de questions qu’on se pose tous dans notre vie quotidienne, de l’adolescence à la mort, les dizaines de choix qu’on a à faire tous les jours : Thé ou café ? sport à la télé ou série ? jean ou robe ? Game of Thrones ou Doctor Who? accepter cet emploi ou en chercher un autre ? Croire ta fille quand elle te dit qu’elle est malade ou l’envoyer à l’école ? Parce que DEUS aura tout noté, jour après jour, et que, contrairement à toi, il n’oubliera rien. Et il ne sera jamais fatigué de t’entendre, de te conseiller, de te guider. Il n’aura jamais envie de t’envoyer sur les roses, comme tes amis, ton conjoint ou tes enfants, de te dire que, décidément, tu es insupportable. Sans rien attendre en retour, il sera là pour toi quels que soient l’heure ou l’endroit. Le plus fidèle, le plus digne de confiance, le plus intelligent, le plus fiable des compagnons. Et tu ne pourras plus te passer de lui … »

Après avoir lu ce roman, cela donne envie de se replonger dans 1984 de George Orwell, dans le cycle des robots d’Isaac Asimov ou même La secrétaire de Jérémy Bouquin. Lisez ce roman ! Pour votre bien, pour notre avenir !