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Le chouchou du mois de septembre 2017

Comme je me limite à 3 billets par semaine au maximum, il y aura forcément moins de romans évoqués dans cette synthèse du mois, puisque le mois de septembre est un mois un peu plus court que les autres.

Je pourrais organiser un petit jeu autour de ce billet qui s’appellerait : « cherchez l’intrus ». car l’intrus n’est pas à chercher du coté des romans qui datent un peu. Il y en a eu trois ce mois ci, le plus récent étant La nuit des corbeaux de John Connoly (Pocket), onzième enquête du détective Charlie Parker. Je continue donc mon exploration de son univers même si cette enquête là ne comporte pas d’éléments fantastiques mais se révèle plutôt un roman policier, avec une intrigue tortueuse comme sait les concocter ce diable de John Connoly.

Retour en arrière en ce qui concerne deux romans français, dont l’un est excellent et l’autre divertissant. Quand on lit beaucoup de nouveautés comme moi, l’envie est forte de revenir aux racines, à des romans qui ont bâti le polar que l’on aime aujourd’hui. Parfois, le style est daté, presque démodé (si on peut utiliser cet adjectif concernant le style), et parfois c’est l’inverse. C’est le cas de Drôle de pistolet de Francis Ryck (French Pulp), très moderne, qui est classé dans les romans d’espionnage mais qui n’en est pas un. En fait, cette fuite d’un espion qui a trahi et qui essaie de survivre à ses poursuivants revanchards s’avère d’une modernité étonnante et donne un roman psychologique formidable basé sur une réflexion sur la confiance. Le deuxième roman « ancien », c’est un bon vieux San-Antonio, Tout le plaisir est pour moi de Frédéric Dard (Pocket), parce que, à force de lire des auteurs qui sont les dignes héritiers de ce grand auteur, il est bon parfois de revenir aux sources pour se fendre la poire, sans arrière pensée, juste rigoler un bon coup.

De roman psychologique, il en sera aussi question chez nos amis américains avec deux romans totalement différents dans l’intrigue et le style mais tout aussi intéressants. Nulle part sur la terre de Michael Farris Smith (Sonatine) met en scène des personnages que le rêve américain a oublié, qui ont un passif et qui doivent mener leur vie, en se disant que quelle que soit leur décision, elle continuera à les enfoncer. Le deuxième est une variation dans le style de ce qu’écrit Thomas H.Cook, mais écrit par un grand Monsieur de la littérature contemporaine. Par le vent pleuré de Ron Rash (Seuil) s’avère une nouvelle fois un formidable roman de la part d’un auteur qui ne m’a jamais déçu jusqu’à présent.

De l’action, il y en aura eu aussi pendant ce mois de septembre, en commençant par le deuxième tome de Pukhtu, nommé Pukhtu-Secundo de DOA (Gallimard Série Noire), un roman plus axé sur les salons où l’on fait de la politique et où l’on se bat contre les autres pour avancer ses propres pions. Mais vous en trouverez aussi dans Le Meurtre d’O’Doul Bridge de Florent Marotta (Taurnada), qui est une lecture plus divertissante, et qui vous proposera un style rythmé et une intrigue fort bien menée. Dans Ne prononcez pas leur nom de Jacques Saussey (Toucan), c’est un roman sous haute tension qui vous attend, écrit dans le sang avec plein de rage et dont l’auteur doit être fier d’avoir su écrire ses sentiments envers les meurtriers de masse.

Si vous êtes plus enclins à lire de la lecture noire, Prendre les loups pour des chiens de Hervé Le Corre (Rivages) en est probablement l’une des lectures à ne pas rater en cette année 2017. Personnellement, j’y ai vu des envies de se rapprocher de l’univers de Jim Thompson et l’atmosphère lourde, étouffante et glauque de ce roman en font une totale réussite, accompagnée par une écriture lumineuse. De l’écriture éblouissante, c’est ce que vous trouverez dans Le diable en personne de Peter Farris (Gallmeister), sorte de duel qui fait penser à un western moderne, même si j’ai eu l’impression d’avoir déjà lu ce genre d’intrigue.

Enfin, les romans policiers ne sont pas en reste avec deux romans marquants en ce qui me concerne. Comme de longs échos de Elena Piacentini (Fleuve noir) démarre un nouveau cycle dans l’œuvre de cette auteure, avec de nouveaux personnages formidables et un nouveau lieu. C’est incontestablement l’un des romans à ne pas manquer de cette rentrée littéraire. Enfin, j’attire votre attention sur un premier roman, Il ne faut jamais faire le mal à demi de Lionel Fintoni (Editions de l’Aube) qui est d’une grande ambition, et qui malgré ses nombreux personnages, nous emmène dans une intrigue qui vous fera forcément réagir. C’est écrit simplement, l’accent étant mis sur les personnages justement et sur une description d’une société qui ne s’impose plus aucune limite.

Pour le titre honorifique de chouchou du mois, je n’ai pas l’habitude de vous faire part de mes atermoiements. Mais j’ai eu bien du mal à choisir entre Ron Rash, Hervé Le Corre et Elena Piacentini. J’ai donc choisi celui qui n’a jamais nommé chouchou du mois à savoir Prendre les loups pour des chiens de Hervé Le Corre (Rivages).

Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou du mois. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

Vous avez trouvé qui est l’intrus ?

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Prendre les loups pour des chiens de Hervé Le Corre

Editeur : Rivages

Précédé d’une réputation d’excellent roman noir, je me devais de le lire rapidement. Enfin, rapidement, à mon rythme … et je regretterais presque de ne pas l’avoir lu plus tôt. Noir, c’est noir ; il n’y a plus d’espoir …

« C’était un temps déraisonnable

On avait mis les morts à table

On faisait des châteaux de sable

On prenait les loups pour des chiens

Tout changeait de pôle et d’épaule

La pièce était-elle ou non drôle

Moi si j’y tenais mal mon rôle

C’était de n’y comprendre rien».

« Est-ce ainsi que les hommes vivent » Aragon

Il fait chaud, étouffant en cet été. Franck vient d’être libéré après cinq années de prison. Ils l’ont libéré avec une heure d’avance sur l’horaire prévu. Du coup, il est obligé d’attendre en face de la prison, s’efforçant à ne pas regarder les portes maudites. La voiture qui vient le chercher est conduite par une femme qu’il ne connait pas. Son frère Fabien aurait pu venir, mais il est en Espagne pour quelques semaines.

Le trajet s’avère étouffant, à cause de la chaleur mais aussi de la présence de cette jeune femme qui dégage une animalité brutale. Elle s’appelle Jessica et vit avec son frère. Le trajet se passe dans un silence lourd de sous-entendus. Surtout, Franck imagine les désirs dont il a été privé derrière les barreaux. Pendant quelque temps, Franck sera logé chez les parents de Jessica, qui les appelle les Vieux. Arrivé dans une masure éloignée de tout, Franck fait connaissance avec la mauvaise humeur des vieux. Il est surtout accueilli par le chien, une sorte de bête proche du loup qui ferait peur à quiconque rencontre son regard agressif. Seule la petite Rachel, la fille de Jessica détonne dans ce paysage aux allures d’enfer.

Franck va loger dans une caravane montée sur des parpaings. Il a plongé pour un casse minable, pour 60 000 euros volés, mais il n’a jamais cafté. Depuis qu’il a sorti, il faut qu’il retrouve ses repères dans une vie qu’il a oubliée. Le lendemain, le Vieux lui demande de l’accompagner pour apporter une voiture de luxe qu’il a maquillée. Mais le Vieux n’est pas le seul à avoir une attitude bizarre …

Si après un début aussi cauchemardesque, on peut penser à un huis-clos, la suite se passant dans divers endroits du sud-ouest va certes nous faire changer de décor, mais on va retrouver la même ambiance étouffante que dans la masure des Vieux. Car Hervé Le Corre nous plonge dans un monde de petits arnaqueurs, que l’on pourrait croire méchants, mais ce n’est rien par rapport à ceux avec lesquels ils sont en affaire. Si l’atmosphère y est lourde, le ton est définitivement violent, que ce soit explicite ou suggéré dans les dialogues.

De dialogues, il y en aura peu, puisque le roman se déroule en présence de Franck, personnage principal, et formidable icône de quelqu’un complètement perdu dans un monde qu’il n’a pas quitté depuis longtemps mais qui lui est inconnu. On commence par voir quelqu’un de perdu, ne voulant pas trop s’imposer, puis on passe à une personnage qui se retrouve confronter à des événements qu’il voudrait éviter mais qu’il est obligé de subir, pour enfin voir un Franck qui prend des décisions qu’il a du mal à supporter.

Le deuxième personnage d’importance de ce roman, c’est Jessica, cette mère instable, qui ne sait qu’attirer le malheur, avide de drogues, de sexe et d’alcool pour oublier son existence misérable. Consciente de son irrésistible pouvoir de séduction, elle s’acharne sur les mâles pour son propre plaisir et son propre bien. A la limite, Rachel sa fille est une erreur de parcours qu’elle aimerait bien effacer mais qu’elle aime aussi comme une mère.

Incontestablement, hervé Le Corre rend hommage aux grands du roman noir, en transplantant cette intrigue en France, une intrigue digne du Grand Jim Thompson. On y retrouve le « héros », la femme fatale, des cinglés, des violents, des dangereux, et un univers si oppressants, si violent, si glauque que l’on a plaisir à se plonger la tête dans cette noirceur.

Et puis il y a la plume magique de Hervé Le Corre, et j’aurais pu commencer mon billet par cela. Rarement sa plume aura été aussi belle, lumineuse dans cette noirceur. Si la tension est omniprésente du début à la fin, les phrases en deviennent hypnotiques, et on prend plaisir à se laisser mener dans cette moiteur néfaste. On ne va pas s’attendrir devant le destin de chacun mais bien se laisser mener par une intrigue vénéneuse. Et c’est probablement, à mon avis, le meilleur roman de la part d’un des meilleurs auteurs de romans noirs français.

Ne ratez pas les avis de Yan, Arutha, Jean-Marc, Sebastien chez Geneviève

 

Défoncé de Mark Haskell Smith

Editeur : Rivages

Traducteur : Julien Guérif

Sur les recommandations de mon ami Richard, voilà une lecture fort plaisante avec une foultitude personnages déjantés … euh … défoncés.

Quatrième de couverture :

Miro Basinas, passionné de botanique, cultive ses plants avec amour. Il ne s’agit ni de fleurs ni de fruits et légumes, mais de marijuana. Comme c’est un artisan doué et consciencieux, il remporta la prestigieuse Cannabis Cup d’Amsterdam, une véritable consécration qui doit lui ouvrir les portes de la gloire. Dès lors, tout ce que l’univers compte de plus défoncé se met en quête de son « produit ». Gangsters, mormons, belle Portugaise enceinte, hommes d’affaires douteux : toux n’ont plus d’yeux que pour Miro. Et bien sûr, les ennuis commencent…

« Sans doute le chef-d’oeuvre de Mark Haskell Smith. » (Jerry Stahl)

Mark Haskell Smith adore les histoires échevelées dans lesquelles des personnages dépassés par les événements luttent pour leurs survie dans les conditions les plus improbables. Drôles, distrayants, satiriques, ses romans sont aussi des hymnes aux plaisirs de ce monde et des dénonciations de la bigoterie ou du consumérisme.

Mon avis :

Ça commence par un homme qui se prend une balle dans le torse. Par chance, la balle ne touche aucun organe vital.

Avant la balle, Miro gagne le concours de la meilleure herbe de cannabis. Il fait la connaissance de Guss et Marianna.

Après la balle, on a volé à Miro ses plants de cannabis. Ce n’est pas grave, en tant que botaniste, il est capable d’en créer une meilleure. Mais qui a bien voulu le tuer ?

A travers une intrigue simple, amusante et décalée, Mark Haskell créé un roman gentiment loufoque avec plein de personnages tous plus frappés les uns que les autres. Et je peux vous dire que certains valent vraiment le coup doeil, entre les bandits qui sont de véritables caricatures ou ce Mormons qui s’attache à son lit tous les soirs pour éviter la tentation de la masturbation.

Et malgré cette histoire déjantée qui comporte des scènes hilarantes, je suis resté en dehors de ce roman. Je l’ai lu, je l’ai fini mais sans grande passion. Je pense que le style très propret m’a rendu l’ensemble très lisse ce qui fait que ce qui est raconté ne se ressent pas dans le style. Peut-être est-ce du simplement au fait que ce n’était pas le bon moment pour lire ce roman ? Bref, un bon polar marrant mais qui ne casse pas des briques, en ce qui me concerne.

Oldies : La pomme de discorde de Donald Westlake

Editeur : Rivages

Traducteur : Denise May et Marc Boulet

Quand je ne sais pas quoi lire, je me tourne souvent vers les Grands du polar. Elmore Leonard, Donald Westlake, David Goodis, William Irish ou Lawrence Block sont quelques noms vers lesquels je me tourne. Donald Westlake pour moi est un incontournable.

L’auteur :

Donald Westlake (1933-2008) est né à Brooklyn. Écrivain prolifique et éclectique, il a écrit plus d’une centaine de livres, approchant bon nombre des genres de la littérature policière que ce soit le polar humoristique (son genre de prédilection), le roman policier, le roman noir, le thriller, le fantastique ou même la science-fiction.

Il a écrit sous divers pseudonymes, en particulier ceux de Richard Stark et Tucker Coe.

Spécialiste du roman de « casse », ses deux personnages préférés et récurrents sont John Dortmunder, cambrioleur professionnel aux aventures rocambolesques poursuivi par la poisse et Parker (sous le pseudonyme de Stark), jumeau sérieux de Dortmunder, un cambrioleur froid, cynique et efficace.

Il a remporté par trois fois le Edgar award, et a été désigné en 1993 Grand Master de l’association Mystery Writers of America.

Quatrième de couverture :

Depuis son renvoi de la police de New York, Mitch Tobin flirte avec la dépression nerveuse. Aussi, lorsqu’il est interné dans un établissement de soins psychiatriques, peut-on se demander s’il est là en tant qu’enquêteur privé ou en tant que patient…

Mon avis :

Donald Westlake a écrit plus d’une centaine de romans, balayant tous les genres. Il est certes connu et reconnu pour ses romans humoristiques (la série Dortmunder, Aztèques dansants …) mais aussi pour ses romans plus sociaux (Le contrat) mais aussi pour ses romans plus violents mettant en scène le tueur à gages Parker. Avec une telle quantité de romans à son actif, il serait faux pour moi d’affirmer que tous ses romans sont incontournables mais il y en a beaucoup.

Ce roman fait partie de la série Mitch Tobin, que Westlake avait écrit sous le pseudonyme de Tucker Coe. La pomme de discorde, publié en 1970, avait été traduit en France la même année sous le titre « Alerte aux dingues », à la Série Noire. Rivages a eu la bonne idée de ressortir ce roman, dans une traduction complétée, car c’est un drôle de roman d’enquête.

Je ne connaissais pas Donald Westlake dans ce registre, moitié roman psychologique, moitié Whodunit. Mitch Tobin a été durement atteint par la mort de son partenaire de la police. N’étant pas encore détective privé, il accepte d’enquêter sur des actes de malveillance dans un asile, ou plutôt dans une maison de repos, qui renferme des doux dingues. Et Mitch va avoir fort à faire …

C’est un roman psychologique bien fait, qui allie la description des lieux avec les difficultés de Mitch Tobin. Il est d’ailleurs amusant de voir Mitch s’enfermer pour résoudre cette affaire. Et c’est un roman d’enquête fort bien mené, que Agatha Christie n’aurait pas renié. D’une rigueur à toute épreuve, Westlake va nous amener vers une solution que l’on n’aurait pas vu venir !

Dire que c’est un des meilleurs romans de Westlake serait un mensonge. C’est un bon polar qui révèle une nouvelle facette de cet auteur aux multiples facettes, qui a une nouvelle fois su me captiver.

L’homme noir de Luca Poldelmengo (Rivages Noir)

Voici un nouvel auteur italien à découvrir. En plus, il s’agit d’un roman inédit en France, édité directement en format poche. L’occasion de découvrir un nouveau style à moindre cout.

Quatrième de couverture :

Fabiana, directrice d’un hôtel à Rome, roule en scooter sur une petite route de campagne lorsqu’elle est heurtée de plein fouet par une Punto conduite par un dénommé Filippo, manifestement en état d’ivresse avancée. L’accident se produit sous les yeux d’Alida, une enfant Rom de 10 ans. Il se trouve que Fabiana était la soeur de Marco, inspecteur de police sans gloire qui rêve de fuir le monde sur l’île de Pâques. Voulant prouver à son père, haut placé dans la hiérarchie policière, qu’il est capable de faire la lumière sur ce qui se révèle être un crime, Marco mène l’enquête…

Mon avis :

D’un fait divers banal, un accident frontal entre un scooter et une voiture, lauteur en profite pour nous montrer deux vies, deux hommes. L’un, Filippo, est chargé de famille et vient de perdre son travail. Pour trouver de l’argent, il décide de devenir dealer de rue. De cette petite délinquance, il va petit à petit s’enfoncer. L’autre, Marco, est un simple policier de la route. Il voue un culte sans limites à sa sœur qui a réussi dans sa vie. Peut-être est-ce du au fait qu’elle s’est éloignée de la famille, du père …

Nous allons voir ces deux hommes avant, pendant et après l’accident. Et tout est bien fait, pas formidable, mais mené de façon efficace, avec des phrases courtes et des chapitres ultra-courts. Ce va-et-vient nous montre un certain pan de la société, chacun du coté de la ligne blanche, qui sépare les bons des gentils, les hors-la-loi des policiers. Et que l’on soit d’un coté ou de l’autre, on trouve les mêmes ratés, les mêmes écorchés parce que, au bout du compte, il n’y a que des hommes.

J’ai l’impression que cet auteur a beaucoup de choses à dire, qu’il les dit bien, et que ce roman n’est que la naissance d’un auteur en devenir, qui sait montrer la vie des gens en Italie. C’est un roman très intéressant. A suivre …

… Et justice pour tous de Michael Mention (Rivages Noir)

Nous avions suivi avec passion cette trilogie consacrée à l’Angleterre, nous avions dévoré Sale temps pour le pays, puis Adieu demain. Il faut bien se rendre à l’évidence que cette trilogie est finie, terminée … en voici donc le dernier tome : Et justice pour tous.

24 janvier 2013. Mark Burstyn, ancien superintendant de la police de Leeds, vit maintenant à Paris. Après avoir fait de la prison, avoir indemnisé la famille des victimes, il a émigré dans la ville des lumières. Il habite un minable studio de 10m² dans le quartier de Stalingrad et a tout juste assez d’argent pour se payer sa bouteille de whisky quotidienne et ses Dunhill. Son seul contact qu’il garde avec son pays, ce sont des lettres hebdomadaires que lui écrit sa filleule, Amy Cooper.

Leeds. Le commissariat de Bradford reçoit des plaintes de personnes diverses, toutes agées d’une cinquantaine d’années. Elles se plaignent d’avoir subi des viols dans leur jeunesse à l’orphelinat de St Ann. Clarence Cooper, le père d’Amy, est chargé de l’enquête. Il commence par une perquisition et découvre dans une cave, derrière un mur, une véritable pièce de torture.

Paris. Mark, poussé par son ami Yann Bourgoin, décide d’appeler Clarence Cooper plus tard ce soir là. Il a pris son courage à deux mains pour parler à sa filleule. Clarence, au bout du fil, craque et éclate en sanglots : Amy vient de mourir, renversée par une voiture. Mark décide de revenir au pays. C’est le début de sa dernière croisade.

On en a lu des rédemptions, des croisades, des vengeances dans les polars. On en a lu des histoires de flics alcooliques, des délaissés, des désespérés, des revanchards. Mais je dois dire que celui-ci, il restera quelque part en moi, au fond de moi. Car ce roman est d’une noirceur rare. Il n’y a pas un chapitre qui relève l’autre ; quand on croit sortir la tête du seau, Michael Mention nous replonge dans l’eau à un tel point que, par moments, on a du mal à respirer. Dans ce roman, tout est noir et a la couleur du sang.

Comme d’habitude, Michael Mention utilise son style si particulier, mélange de phrases hachées et de mises en exergue de passages, pour mieux mettre en évidence les émotions, les passages forts. Et pour soutenir tout cela, on y trouve une narration à la première personne qui devient entêtante et martyrisante, et des dialogues justes, si justes que je me demande s’ils ne sont pas les meilleurs que l’auteur ait écrits.

Et puis, Michael Mention ne serait pas Michael Mention s’il n’y ajoutait pas sa patte, en ajoutant un sujet qu’il affectionne. Cette fois ci, c’est une analyse de l’état de l’Angleterre et les conséquences du passage de Margaret Thatcher au pouvoir. Il en profite d’ailleurs pour montrer l’incapacité des dirigeants actuels anglais à mener un pays vers un avenir, quel qu’il soit, et se permet même, pour la fin du roman de mener une charge violente avec documents à l’appui, fustigeant les crimes impunis et les immunités que les gens de pouvoir s’octroient. Pour clore sa trilogie, Michael Mention a écrit un formidable roman noir. Accrochez vous !

Perfidia de James Ellroy (Rivages)

Pour moi, James Ellroy est un monument, probablement le plus grand auteur contemporain, tous genres confondus. Il faut dire que j’ai eu l’occasion de lire Le dahlia noir dès sa sortie en France en 1988, et que ce roman a tout simplement balayé mes aprioris, par sa puissance et son souffle historique et humain. Je n’ai jamais lu une telle descente aux enfers, tant de fièvre, tant de passion, dans un roman. A tel point que je considère ce roman comme le meilleur que j’aie lu de ma vie, et qu’il restera à jamais dans mon panthéon de lecture.

Dans la foulée, j’ai évidemment avalé les trois autres tomes de la tétralogie de Los Angeles (Le Grand Nulle Part, L.A. Confidential et White Jazz). James Ellroy recréé le Los Angeles des années 50, en utilisant une narration basée sur trois personnages. James Ellroy invente aussi un style, son style, basé sur des mots, des bouts de phrases. Et cette tétralogie devient un monument, un grand moment de littérature.

Au fur et à mesure de la progression dans cette tétralogie, l’histoire de Los Angeles devient l’Histoire. Et le cadre de Los Angeles devient trop étroit. Des années 50, on passe aux années 60. De Los Angeles, on passe aux Etats Unis. James Ellroy se lance dans une entreprise de fou : écrire son histoire des Etats Unis des années 60. Il s’amuse aussi à insérer des personnages fictifs au milieu de célébrités, et le résultat est unique, incroyable, extraordinaire. Ce sera une trilogie à la démesure de son auteur : American Tabloïd, American Death Trip, Underworld USA.

Que pouvait-on attendre de plus de James Ellroy ? Après avoir dans la première tétralogie balayé la période 1946 – 1958, puis avoir exploré la période 1958 – 1972, James Ellroy décide de revenir dans un passé plus lointain, en nous proposant ce qui sera une deuxième tétralogie. Le premier tome est impressionnant, il se nomme Perfidia et comporte 830 pages. Un pavé comme on n’en fait plus, la plupart des romans ne faisant que 300 à 500 pages. Mais James Ellroy n’est pas un auteur comme les autres.

Le roman se propose d’observer, disséquer, autopsier Los Angeles en cette fin de 1941, et va dérouler tous les jours du 6 décembre au 29 décembre. En ce 6 décembre, la ville est en émoi, en surchauffe, le monde est en guerre et les Etats Unis regardent d’un œil inquiet la volonté expansionniste du voisin japonais. Surtout, la société est secouée par sa haine des juifs et le combat de tous les jours anti-rouges, anti-communistes ; d’où la passivité des Américains envers les exactions des Japonais ou des nazis.

En ce 6 décembre, un hold-up a lieu au drugstore Whalen. L’homme entre, réunit les clients au fond du magasin, tire des balles dans le plafond, prend des médicaments et le contenu de la caisse et s’enfuit. Hideo Ashida, de la police scientifique, un génie des technologies, a installé un appareil photo avec déclenchement automatique. Hideo Ashida est un homme juste, droit, qui cherche la reconnaissance grâce à ce qu’il maitrise le mieux : la technologie. Mais c’est aussi un Japonais de naissance, et il subit les insultes des Américains.

Car la tension est vive, l’inquiétude grandissante. Kay Lake, une jeune femme en recherche d’idéal, décide d’écrire son journal. Elle va montrer les chars qui descendent l’avenue, le racisme exacerbé des gens. Elle se croit amoureuse de Lee Blanchard, un ancien boxeur engagé dans la police.

William Parker est un homme bon, qui rêve de pouvoir sans vouloir vendre son âme au diable. C’est aussi un alcoolique qui a décidé d’arrêté de boire. A croire que, dans cette ville, le mal règne et qu’il faut une bonne dose d’alcool pour résister à l’appel du sang. Duddley Smith, lui, ne s’embarrasse pas avec la loi. En tant que sergent du LAPD, il gère ses affaires de la plus horrible façon qui soit, dans le sang. Mais on découvre un homme qui peut tomber amoureux.

Quatre corps sont découverts, en cette fin de journée du 6 décembre. La famille Watanabe est retrouvée dans son salon, alignés, le ventre ouvert, comme s’ils s’étaient fait harakiri. Quelques choses sont choquantes : l’alignement des corps, la lessive qui sèche sur la corde à linge et ce message : « L’apocalypse qui s’annonce n’est pas de notre fait. Nous avons été de bons citoyens et nous ne savions qu’elle allait se produire. ». L’apocalypse annoncée, c’est l’attaque de Pearl Harbour qui aura lieu le lendemain, le 7 décembre.

830 pages, c’est la nouvelle folie de James Ellroy. A travers quatre personnages principaux, que l’auteur, comme à son habitude, mélange à des personnalités ayant existé, il va montrer comment la paranoïa monte dans ce pays obnubilé par sa peur des rouges, il va montrer surtout comment un pays se trompe en pensant qu’il a toujours raison. Il va détailler différentes affaires, avec l’affaire Watanabe en toile de fond, dont la conclusion a été dictée par les politiques : trouver un coupable rapidement, n’importe lequel, par n’importe quels moyens.

Il y a tout dans ce livre, des personnages forts, des situations rocambolesques, des rebondissements, des luttes d’influence, mais surtout, James Ellroy montre, autopsie un pays raciste, xénophobe, qui cherche un bouc émissaire pour cacher sa peur, ses peurs. Il y a du bruit dans les rues, des couleurs sombres, des silences pendant les couvre-feux, des scènes de violence incroyables qui tiennent en une ou deux phrases.

Il y a surtout ce style inimitable, fait de petites phrases, qui rendent ce roman plus accessible que certains de ses précédents. Il y a ce talent naturel de plonger le lecteur dans une période de furie, si bien que l’on ne ressent aucune lassitude pendant la lecture, tant on sait par avance que le plaisir va être au rendez vous. Il y a ces scènes intimes aussi réussies que des scènes de meurtres et toutes les implications qui en découlent.

Et James Ellroy nous montre comment son pays déteste les juifs, comment il déteste les rouges, comment il déteste les Chinois, comment il déteste les Russes, comment il a peur des Japonais. Il montre les gens qui insultent ceux qui ont la peau jaune. Il montre comment certains Américains ont réquisitionnés les propriétés des Japonais pour se faire du fric, il montre la création de camps pour parquer les Jaunes, il montre comment son pays est devenu fou sous couvert de croyances criminelles et inhumaines. James Ellroy est de retour dans un livre d’une ampleur folle, à la démesure de son talent, de sa force, de sa grandeur. Ce roman est le premier d’une nouvelle tétralogie, le meilleur est encore à venir.

 Nota : Perfidia est le nom d’une chanson d’amour des années 40.