Tous les articles par Pierre FAVEROLLE

Nickel boys de Colson Whitehead

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Charles Recoursé

« Même morts, les garçons étaient un problème. »

Pour son Noël 1962, Elwood Curtis reçut un cadeau qui allait changer sa vie : un disque appelé Martin Luther King at Zion Hill. Les mots gravés sur la galette de vinyle lui apportèrent une vérité : un homme noir a autant de droit qu’un homme blanc. Elwood, jeune noir, se rendit compte qu’il valait autant que n’importe qui. Elevé par sa grand-mère Harriet, il travailla dès l’âge de neuf ans à l’hôtel Richmond à la plonge.

Dans sa volonté d’exister, il chercha à devenir le meilleur à la plonge. Alors que les cuistots organisaient un concours d’essuyage d’assiettes, Elwood fut opposé à Pete, un petit nouveau. Pour le vainqueur, le prix était une encyclopédie complète qu’un représentant avait oubliée dans sa chambre. Elwood gagna et eut toutes les peines du monde à ramener les 10 tomes par le bus. Rentré à la maison, fier de sa victoire, il se rendit compte que seul le premier tome était complet, les neuf autres ne comportaient que des feuilles blanches.

Persuadé de faire la différence par son intelligence, Elwood lisait beaucoup. Les années passèrent et il vit sa chance arriver quand les écoles s’ouvrirent aux jeunes noirs, avec l’arrêt Brown vs Board of education. Elwood avait quitté l’hôtel Richmond pour le bureau de tabac de M.Marconi. Ce dernier l’aida à économiser son argent si bien qu’un jour, Elwood fut capable d’aller à l’université. Alors qu’il faisait du stop pour s’y rendre, une voiture s’arrêta. Il monta sans arrière-pensée. Quand la voiture fut arrêtée par la police, le conducteur noir et Elwood furent accusé d’avoir volé la voiture. Les deux passagers étant noirs, le juge n’hésite pas : ils iront en prison pour vol ; et comme Elwood est mineur, il sera envoyé à la Nickel Academy, une maison de correction chargée de remettre les jeunes noirs sur le bon chemin.

Quelle histoire ! Quel roman ! Ce roman, qui a valu son deuxième Prix Pulitzer à son auteur, m’a ouvert les yeux sur un écrivain hors norme. A la fois engagé pour la cause noire, mais aussi et surtout humaniste, Colson Whitehead construit une histoire hallucinante en prenant le recul nécessaire pour ne pas être accusé de partisanisme, tout en montrant les incohérences qui en deviennent des évidences, des anormalités qui devraient relever du simple bon sens.

On peut donc être surpris par ce style froid, factuel, qui se contente de dérouler les scènes, sans y insérer le moindre dialogue (il y en a moins d’une dizaine dans le roman). Personnellement, j’ai eu l’impression de relire Candide de Voltaire, une version moderne autour d’un combat d’un autre âge, la lutte des noirs pour leurs droits civiques. Le style se veut simple, et les conclusions de chaque scène sont ponctuées de remarques, que même un enfant de dix ans comprendrait et en déterminerait le ridicule.

On peut dès lors trouver un ton de cynisme dans l’écriture de Colson Whitehead, voire même trouver certains passages drôles tant cela nous parait ridicule. Par exemple, quand ils se font arrêter par la police à bord d’une Plymouth Fury 61, le juge en déduit qu’un noir ne peut pas conduire une telle voiture et que c’est donc forcément une voiture volée. C’est aussi dans ces évidences que le roman tire sa force, une force dévastatrice.

A la fois combat pour une cause de toute évidence juste, et malheureusement toujours contemporaine (il suffit de regarder les journaux télévisés), ce roman décrit aussi la perte de l’innocence mais aussi la naïveté d’une partie de la population, par l’écart gigantesque entre les discours officiels et la réalité. Et le retour à la réalité sont illustrés par des scènes de punition (non décrites dans le détail) qui sont autant de rappels sur le chemin qui reste à faire.

En conclusion du roman, Colson Whitehead explique le pourquoi de son roman, nous donne les pistes pour comprendre que ce genre de maison de correction a existé et qu’il s’est inspiré de la “Arthur G. DozierSchool for Boys”, qui a fermé ses portes en 2011 ! D’une puissance rare, ce roman est un vrai plaidoyer rageur contre un combat qui n’est pas fini, et que la lutte doit continuer.

Si vous êtes anglophones, je vous joins l’article du Tampa Bay Times, sinon, je vous joins le billet de Hugues de la librairie Charybde

Larmes de fond de Pierre Pouchairet

Editeur : Filature(s)

Au rythme où Pierre Pouchairet publie ses romans, je dois avouer que j’ai du mal à suivre. J’avais le choix entre lire les deux petits derniers de la série Les trois brestoises, achetés lors de mes vacances estivales, ou bien lire celui-ci qui sort dans une toute nouvelle collection. On retrouve dans ce roman toutes les qualités que j’adore chez cet auteur.

Quimper. Yvonnick Oger tient une petite boutique de réparation informatique. Au moment de fermer, une sexagénaire lui apporte, affolée, son ordinateur qui n’a pas apprécié la dernière mise à jour. Rentré chez lui, il retrouve sa compagne Sandrine avec qui il partage son amour de la plongée sous-marine. Un coup de fil va abréger sa soirée : on a besoin de lui pour une mission pour récupérer un conteneur en forme de torpilles sous l’eau, de la part d’un de ses clients qui penche du coté des fachos.

Quimper. Jean de Frécourt a dépassé les soixante-dix ans après avoir magouillé auprès de tous les politiques de tous bords. En rentrant chez lui, un livreur lui amène un paquet, avant de le malmener avec un couteau. Puis on lui met une cagoule sur la tête et il atterrit dans le coffre d’une voiture, puis dans un bateau. Il doit se rendre à l’évidence, il vient de se faire enlever et se demande ce que ses ravisseurs lui veulent.

Brest. En ce dimanche matin, Léanne se réveille difficilement après le bœuf qu’elle a fait la veille au soir avec ses deux amies Sandrine et Elodie. Après un footing, direction le commissariat central où elle est sure de ne trouver personne. Elle en profite pour passer en revue ses écoutes téléphoniques en cours sur un jeune geek potentiellement livreur de drogue et un homme d’affaires douteuses. Les discussions sur le téléphone de de Frécourt montrent sa femme Gisèle affolée : elle est persuadée que l’on a enlevé son mari.

Divisé en trois parties, ce roman va réunir les deux sœurs que les habitués des romans de Pierre Pouchairet connaissent bien. La première est consacrée à Léanne, la deuxième à Johanna et la troisième se nommant Deux flics peut se passer de commentaires. L’intrigue commence donc en Bretagne, fait ensuite un détour à Nice puisque Johanna vient d’y être nommée commandant.

Deux lieux différents, deux enquêtes différentes, mais deux personnages de femme flic qui ont les mêmes qualités : une force humaine hors du commun. Toutes deux ont leurs failles, leurs cicatrices, faute à un passé tumultueux et à des regrets pesants : Léanne a vu son mari mourir et Johanna est affublée d’un boitement suite à une affaire précédente. Toutes deux ont plutôt tendance à être des têtes brulées.

Même si on n’a pas lu les enquêtes précédentes, Pierre Pouchairet nous explique brièvement les affaires précédentes, non pas pour spolier les histoires mais pour justifier la psychologie de ses personnages. Et ces enquêtes-là, qui vont se rejoindre, vont encore une fois malmener nos deux héroïnes et mettre à jour des complots qui démontrent une fois de plus l’étendue de l’imagination de l’auteur. En fait, Pierre Pouchairet donne à son œuvre une cohérence globale avec ce roman qui fait le lien entre le cycle des trois Brestoises, Tuez les tous et La prophétie de Langley.

Comme bien souvent, quand l’auteur a exercé le métier de flic, l’intrigue suit scrupuleusement les étapes d’une enquête, ce qui donne un accent vrai à l’histoire et c’est grandement appréciable. Et encore une fois, on se retrouve avec un super polar, au rythme trépident qui ne vous lâchera pas du début à la fin. Les romans de Pierre Pouchairet sont comme une drogue dure : quand on y a goûté, on ne peut plus s’en passer et on ne rêve que d’une chose, en reprendre un autre.

Avant les diamants de Dominique Maisons

Editeur : Editions de la Martinière

Attention, coup de cœur !

Après toutes les bonnes critiques parues sur ce roman, je me joins aux autres … avec un peu de retard … pour vous inciter à acquérir et à dévorer ce roman qui nous plonge dans le monde d’Hollywood de 1953. Le plaisir et l’immersion sont totaux.

17 mars 1953, Nevada Test Site, Mercury, Comté de Nye. Plusieurs invités viennent assister à la démonstration de force organisée par l’armée américaine. La bombe Annie vient confirmer la prédominance des Etats-Unis dans la course aux armes atomiques. Convoqué par le général Trautman, le major Chance Buckman se voit confier une mission de la plus haute importance : Comme le Maccarthisme s’essouffle, l’armée doit subventionner des producteurs indépendants des grands studios qui diffuseront des messages démontrant la grandeur de l’Amérique. A l’avenir, chaque pays aura deux cultures : la sienne et la culture américaine. Pour cette mission, il sera secondé par l’agent Annie Morrisson.

17 mars 1953, Lone Pine, Comté d’Inyo, Californie Larkin Moffat, producteur maniable de westerns à petits budgets, travaille au bouclage de son dernier film en date, avec une figure vieillissante du cinéma américain, Wild Johnny Savage. Il est obligé d’aller chercher la star dans sa roulotte car le tournage des scènes va bientôt démarrer. Il découvre un acteur épuisé, endormi dans ses vapeurs de drogue. Sans hésiter, le producteur sans scrupules appelle un docteur pour qu’il lui injecte un remontant pas tout à fait légal, de quoi lui faire tourner les scènes du jour. Puis il va passer ses nerfs sur sa compagne, Didi, à coups de ceinturons, avant de la violer. C’est le prix à payer pour devenir une Star.

17 mars 1953, Little Church of the West, Las Vegas, Nevada. Le père Santino Starace a réussi à faire fructifier son église et devient incontournable au sein de la Legion of Decency,  une ligue de vertu donnant des étiquettes de visionnage très strictes aux films pour préserver la morale du peuple américain. Ayant terminé sa journée, il retrouve son amant Juanito, qui a la moitié de son âge et qui rêve de devenir acteur. Quand Buckman et Morrisson le contactent, il accepte de faire l’intermédiaire avec Jack Dragna, qui gère les affaires du mafioso Mickey Cohen, incarcéré depuis peu pour évasion fiscale. En échange, le père Starace négocie des papiers en règle pour Jancinto. Dragna y voit l’occasion de diversifier les investissements de la mafia et la possibilité d’un rendement extraordinaire.

Je ne sais pas ce qu’il en est de vous, mais je suis passionné par le cinéma américain d’après-guerre. C’est aussi le cas de Dominique Maisons, dont chaque ligne de ce roman est écrite avec passion. Et c’est un vrai grand beau roman noir auquel on a droit avec ce pavé de 500 pages, comme une sorte de voyage enchanté dans un monde féérique, mais aussi superficiel et irrémédiablement violent.

La comparaison en quatrième de couverture avec les grands auteurs contemporains est flatteuse (James Ellroy, Robert Littell ou Don Winslow) et ce roman n’a pas besoin de ces références pour se situer au-dessus du lot. Ce roman formidablement évocateur, possède sa propre identité et se place parmi les meilleurs romans évocateurs de cette période. Car, avec une plume érudite et une puissance évocatrice, le lecteur que je suis a fait un voyage dans le temps, et découvert l’envers du décor imprimé sur la toile de cinéma.

L’auteur n’avait pas besoin de parsemer son histoire de personnages illustres (on y croise entre autres Errol Flynn, Clark Gable, Gary Cooper, Franck Sinatra, ou HedyLamarr) pour sonner vrai. Et pourtant, ils sont tellement bien utilisés dans l’intrigue qu’ils se fondent dans le décor. On y sent l’odeur de la peinture fraiche, on y entend les caméras tourner, on y voit des acteurs ou actrices malades se transformer dès qu’on entend le mot « Moteur ».

Et puis, derrière les fastes exhibés devant la caméra, l’ambiance tourne au scénario le plus noir que l’on puisse imaginer. Des luttes d’influence aux relations entre l’armée, le cinéma et la mafia, des actions violentes perpétrées pour assouvir un besoin sexuel, ou une envie de meurtre ou juste un besoin de vengeance, quand ce n’est pas pour éliminer une concurrente, ce roman ne nous épargne rien, tout en restant en retrait, factuel comme un témoin de cette époque apparemment idéale mais en réalité si cruelle et immonde.

Pour illustrer ces aspects, des personnages fictifs vont émailler cette intrigue, Didi, Liz, Juanito, Buckman, Annie, Moffat, Storance, et tous sont justes, vrais, psychologiquement impeccables, tout au long de cette année 1953 que parcourt cette histoire. Ils vont tous être tour à tour innocents, coupables, bourreau et victimes. Hollywood vend du rêve mais l’envers du décor ressemble plutôt à une machine à broyer des êtres humains.

Avec son scenario en béton, sans oublier sa fin apocalyptique, avec ses personnages formidables, avec sa puissance d’évocation, et son style si fluide et hypnotique, Dominique Maisons a écrit un grand livre, que je ne suis pas prêt d’oublier. Il a aussi garder sa passion intacte, ne jamais faiblir tout au long des 500 pages, et nous offrir un grand moment de littérature, tout simplement.

Coup de cœur !

Si j’ai lu (dévoré) ce roman, c’est surtout grâce aux billets de Laulo et Yvan

Un accident est si vite arrivé de Sophie Loubière

Editeur : Pocket

Ce recueil de nouvelles possède tous les ingrédients pour en faire un plat de choix. Alors qu’elles ne dépassent que rarement quatre pages, ces scènes quotidiennes ont l’avantage de présenter des personnes de tous les jours face à leur destin, se dirigeant vers une chute, la plupart du temps, funeste et dramatique. J’ai beaucoup apprécié la simplicité du style mais aussi la méticulosité à résumer une vie en quelques lignes et à décrire un décor en quelques adjectifs. Et puis, on y trouve quelques joyaux bien jouissifs, bien noirs. Mais, trève de plaisanterie, voici mon avis sur ces histoires noires :

Cuisine italienne : Roberto Danza tient une pizzeria. Monique est sous la douche. Il a une dizaine de minutes pour s’absenter, mettre le feu à la pizzeria pour toucher les 50 000 euros de l’assurance. Mais tout ne se passe pas comme prévu … Une histoire bien construite avec une chute rigolote.

Ondes de choc : A partir d’une bagarre entre deux demi-frères, Benoît et Doudou, l’auteure écrit une nouvelle glaçante qui fouille les relations familiales.

Le million : Juliette et Pascal Courtier se sont mariés jeunes, pleins d’illusions; mais le vie en a décidé autrement, et seule la roue d’un jeu télévisé peut leur apporter l’espoir du Million. Avec un style distant, Sophie Loubière créé en seulement trois pages, toute une vie de déceptions et de rancoeur dans un petit bijou de noirceur. Cela confine au génie.

Régulation : Au bistrot de Saint-Médard, les chasseurs du coin s’y rejoignent pour regretter les lapins qu’ils ont ratés. Jean-François en profite pour leur annoncer qu’il va arrêter de fumer pour son bébé à venir … Sophie Loubière n’a pas son pareil pour narrer un fait-divers dramatique.

Vernissage : Lucienne Parisot fête ses 79 ans et sa fille Lucienne est inquiète du retard de versement de sa pension. Voici un voyage chez les gens désespérés qui vont jusqu’à l’impensable pour survivre.

Sleeping with Brad Pitt : Jean-Paul Gardoni, sosie de Brad Pitt, va suivre son itinéraire en utilisant sa qualité auprès de la gent féminine.

0,1% : Martine, conseillère à la Société Générale, s’est toujours mise au service de ses clients. Un soir, un coup de téléphone lui annonce qu’elle va mourir dans quelques jours, selon des statistiques officielles de son assurance vie. Digne d’une nouvelle de Stephen King, l’auteure y ajoute l’humour noir nécessaire pour en faire un petit joyau.

De façon accidentelle : Depuis l’accident de la route de son mari, l’épouse se retrouve avec deux personnes en fauteuil roulant, en comptant sa belle-mère. Comme elle juge que cela ne peut plus durer, elle songe à se débarrasser des deux handicapés.

Les beignets de miss Jewell : Après une journée bien chargée, l’agent de la police de la Nouvelle Angleterre Stefan Murray doit encore arrêter Harold Walt avec de pourvoir profiter des beignets de Miss Jewell. Une histoire classique mais hilarante.

Ma photo dans le journal : Elle avance dans son trotteur quand la famille arbore fièrement le portrait du père à la une du journal pour sa prise à la pêche. Elle aussi aura sa photo dans le journal. Alors que l’on s’attend à une histoire enfantine, c’est bien un fait divers noir auquel on adroit, terrible dans sa conclusion.

Sri Sûria Narayana : Rajni, de la tribu des Bohpas, ne veut pas être mariée à un garçon de treize ans qu’elle ne connaît pas. Alors, elle prie le Dieu du Soleil Sri Sûria Narayana et se dirige vers la voie de chemin de fer. Et Sophie Loubière nous offre une nouvelle d’une beauté éclatante aux teints orangés comme un soleil qui se couche.

Allez directement à la case Départ : Huguette Acard est déjà tombée plusieurs fois chez elle et son docteur l’a prévenue : la prochaine fois, ce sera l’EHPAD. Pourtant, ce matin-là, elle bute sur une plaque d’égout … Cette nouvelle semble nous caresser par sa gentillesse avant de nous asséner un coup derrière la tête.

Le poisson : Quand Sophie Loubière s’essaie au genre fantastique, c’est pour nous parler de l’adoption d’un thon. Et la magie s’opère, on y croit, on est ému jusqu’à cette fin irrésistiblement drôle qui nous fait revenir sur Terre.

Accident de parcours : Suite à un accident de moto, Daniel s’est retrouvé à l’hôpital, dans le coma. La fin de sa vie doit s’envisager dans un fauteuil roulant. Une nouvelle courte et cruelle.

Compartiment 12 : Quand une sexagénaire s’installe dans le compartiment de train, le voyage promet d’être un enfer. C’est une nouvelle très courte mais bigrement jouissive, qui donne son titre à ce recueil.

L’arbre qui cachait la forêt : Tommy Joplin a été réveillé par des coups de feu. Il a ensuite découvert ses deux parents, abattus par des balles de calibre 264. Le shérif Lupton est surpris par la sauvagerie de la scène. Qui avait perpétré ce double crime ? Ce qui pourrait s’apparenter à un Whodunit classique s’avère être une histoire terrible racontée avec beaucoup de détachement dans un style quasi-clinique.

Oscar m’a tuée : Un acteur mondialement célèbre assiste à l’enterrement d’une camarade de classe à Plaisir. Pour exaucer le dernier voeu de la défunte, il doit lire une lettre, une lettre terrible, qui donne une nouvelle effroyablement bien faite.

Elagage d’automne : Une vieille dame sort son chihuahua et découvre dans le jardin de son voisin d’habitude si méticuleux une branche d’olivier.

Bandit Panda : Les flics débarquent chez les Dos Santos : ils viennent pour Michael, qui vient de ramener 5 kilos de beuh, soit disant. Une nouvelle hilarante.

Bruce Willis n’est pas n’importe qui : Il n’a pas hésité pour défoncer la porte et sauver les enfants des flammes qui dévoraient l’appartement. Une nouvelle bien cynique.

Le meilleur ennemi de l’homme : A Metz, Rolande a perdu sa chatte Chouquette. Puis c’est toute la France qui est touchée par la disparition de félins. Une nouvelle à ne pas faire lire aux protecteurs des animaux.

Mauvaise blague : Catherine Denis explique à son fils de 11 ans Tristan, la différence entre connaitre et reconnaitre quelqu’un. Il doit se méfier de l’inconnu qui est assis au parc. Cette nouvelle très drôle se moque de l’excès de paranoïa en même temps qu’elle rappelle l’utilité du rire et de l’innocence.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan !

Paperboy de Pete Dexter

Editeur : Editions de l’Olivier (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Traduction : Brice Matthieussent.

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. 

Ce mois-ci, j’ai décidé de mettre à l’honneur un grand auteur de romans noirs dont on ne parle pas assez à mon goût. Lisez , relisez Pete Dexter.

L’auteur :

Pete Dexter, né le 22 juillet 1943 à Pontiac dans le Michigan, est un écrivain, journaliste et scénariste américain. Il a reçu le National Book Award en 1988 pour son livre Paris Trout (Cotton Point en France).

Il travaille comme journaliste d’investigation, chroniqueur et éditorialiste pour le Philadelphia Daily News de Philadelphie, le The Sacramento Bee de Sacramento et le Sun Sentinel de Fort Lauderdale avant de se consacrer à l’écriture. Il débute comme romancier en 1984 avec le roman noir God’s Pocket. Il obtient le National Book Award en 1988 pour le roman Paris Trout (Cotton Point en France).

Pete Dexter travaille également comme scénariste, il participe notamment aux adaptations de ses romans. Stephen Gyllenhaal réalise Paris Trout d’après le roman éponyme en 1991, Walter Hill se base sur Deadwood pour réaliser Wild Bill en 1995 et Lee Daniels réalise The Paperboy en 2012 d’après le roman du même nom.

Il a par ailleurs collaboré à l’écriture des films Rush, Les Hommes de l’ombre, Michael et Sexy Devil.

Pour la création de la série télévisée Deadwood, David Milch s’est inspiré du roman Deadwood.

Quatrième de couverture :

Dans une cellule de la prison de MoatCounty, en Floride, Hillary Van Wetter attend la mort. I lest accusé d’avoir assassiné – ou plus exactement éventré – le shérif local. Pendant ce temps, une certaine Charlotte Bless adresse une lettre au Miami Times, expliquant que le condamné va être exécuté pour un crime qu’il n’a pas commis. Flairant une affaire juteuse, le journal décide d’envoyer ses deux meilleurs reporters, James et Acheman, enquêter sur place.

Mon avis :

A Lately, dans le Comté de Moat, Hillary Van Wetter croupit en prison dans l’attente de son procès pour meurtre. Il est accusé d’avoir tué le shérif Thurmond Call, après que celui-ci ait tué à coups de pieds Jérôme Van Wetter, lors d’une arrestation. Le shérif Call n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’il a déjà tué seize jeunes noirs en trente-quatre ans d’exercice.

Jack James est le fils du propriétaire du MoatCounty Tribune. Son frère Ward a pris son envol et est devenu une star du Miami Times, avec son acolyte YardleyAcheman. Le procès de Hillary est l’occasion pour Jack de retrouver son frère puisqu’il va être embauché comme chauffeur pour lui. Une dénommée Charlotte Bless, serveuse et nymphomane de son état, leur demande de prouver l’innocence de son futur fiancé …

Jack va nous raconter cette enquête vue du côté des journalistes comme s’il déposait en tant que témoin dans un procès. Il va donc décrire chaque scène et le roman va avancer par de petites scènes ne dépassant que rarement deux pages. On ne peut qu’être ébahi par l’imagination de l’auteur mais aussi par la rigueur qu’il montre dans le déroulement de l’intrigue. Et on peut se dire que Pete Dexter a décidé de se ranger derrière son histoire, mais ce serait mal connaitre ce grand auteur.

Petit à petit, les scènes fortes vont se dévoiler, montrant les largesses de la justice, l’impunité des shérifs qui ont tous les droits et l’aveuglement et la culpabilité des policiers et de la population. Je pensais lire une charge contre la peine de mort, et je trouve une charge contre le système américain, avec au premier plan la façon dont on (mal) traite les journalistes, seuls êtres impartiaux, à la recherche de la vérité dans un système pourri jusqu’à la moelle.

Dès lors, la critique de la société américaine se fait autant acerbe que subtile, par petites touches, à travers des anecdotes à première vue anodines. J’en veux la réaction de la gouvernante noire du père du narrateur qui n’apprécie pas que ce dernier affiche sa sympathie envers les gens de couleur ; ou bien quand Ward devenu journaliste à succès a tout le temps d’étudier le lieu d’un accident d’avion de ligne, de compter le nombre de victimes, parce que les secours avaient une mission plus urgente : intervenir sur un incident d’un avion privé.

Décidément, ce roman s’avère plus subtil, plus intéressant que ce qu’il peut paraitre au premier abord. Et puis, si je peux vous donner un dernier conseil, en plus de celui de lire tous les romans de Pete Dexter. N’allez pas voir le film qui n’a retenu que les scènes trash pour totalement gommer l’aspect progressiste du roman.

Le chouchou du mois de septembre 2020

Comme tous les ans, en ce qui me concerne, je profite du mois de septembre pour vous partager mes lectures estivales. Ceci explique pourquoi j’aurais peu parlé des romans sortis lors de cette rentrée littéraire 2020. Je vous promets qu’il y en aura plus pendant le mois d’octobre.

Commençons par un coup de cœur avec Eureka Street de Robert McLiam Wilson (10/18), un roman qui nous immerge dans le Belfast des années 90, où la jeune génération ne se reconnait plus dans les combats de leurs ainés, et aspire à vivre enfin. Plein d’humour noir et d’autodérision, ce roman est extraordinaire.

Avec le Oldies de ce mois, j’aurais fait la connaissance de Ricardo Mendez dans Cinq femmes et demie de Francisco Gonzales Ledesma (Points). C’est un personnage singulier, et une enquête qui montre comment Barcelone se laisse appâter par les appels du fric. Nul doute que je vais revenir vers les enquêtes de Ricardo Mendez prochainement.

Au rayon Roman américain, notons L’arbre aux morts de Greg Iles (Actes Sud), la suite du formidable Brasier Noir. Celui-ci m’a paru un cran en dessous en creusant l’implication de la mafia dans le meurtre de John Fitzgerald Kennedy.

Par contre, la deuxième enquête de Harry Bosch, La glace noire de Michael Connelly (Points) est un très bon polar où on voit notre héros récurrent en prise avec le trafic de drogue en provenance du Mexique.

Enfin, Nuits Appalaches de Chris Offutt (Gallmeister) marque le retour de cet auteur rare, à la plume sèche et aux histoires si formidablement construites. Il nous montre comment un jeune vétéran de Corée a du mal à faire vivre sa famille, ce qui donne l’occasion à l’auteur de flinguer le rêve américain.

Au rayon Romans français, la moisson fut à la fois variée dans les genres chroniqués, et très bonne dans la valeur (à mon gout, bien sur). Commençons par L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski de Romain Slocombe (Points) qui fait partie de mes challenges personnels 2020. Ce deuxième tome des enquêtes de l’effroyable et ignoble inspecteur Sadorski est toujours aussi fascinant quant à la plongée dans la période d’occupation de Paris. Il est à noter une visite du Vélodrome d’hiver aussi horrible et inédite qu’intéressante.

En parlant de visite inédite, peu de polars ont placé leur intrigue à Tchernobyl. De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic (Livre De Poche) allie une enquête formidablement bien faite à une description de cette partie du monde qu’on a oubliée. C’est un excellent roman à ne pas rater. Ce roman a reçu le trophée 2020 du roman francophone de l’association 813.

Polar toujours, avec Surface d’Olivier Norek (Pocket), qui est ma première incursion dans les romans de cet auteur. J’ai trouvé le premier tiers du roman fascinant, et la suite plus classique. J’ai trouvé cela dommage car j’aurais pu lui mettre un coup de cœur. C’est tout de même un très bon polar.

Si vous êtes plus thriller, Goliat de Mehdi Brunet (Taurnada) d’un jeune auteur édité par une petite maison d’édition a de quoi vous surprendre. La construction est complexe, les chapitres courts, et le rythme élevé. C’est une excellente surprise à propos de laquelle on regrette qu’il ne fasse que 250 pages. Ce qui est bon signe.

Au rayon Anticipation, il faut noter Les dames blanches de Pierre Bordage (L’Atalante), qui fait un clin d’œil à la série télévisée Le Prisonnier avec des sphères blanches qui enlèvent des enfants de trois ans. L’auteur développe dans ce roman choral cette idée pour aboutir à un hymne à l’humanisme et à la défense de la Terre. Excellent.

Il fallait que je parle de Sanction de Pierre Tré-Hardy (Souffles Littéraires), tant ce roman ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire à ce jour. Avec une imagination débordante, il donne l’impression de partir dans tous les sens, avant de se recentrer sur un message humaniste (lui-aussi) qui flirte avec la science fiction. Un Objet à Lire Non Identifié.

Quant à la Rentrée littéraire 2020, j’ai été très agréablement surpris par Terminal 4  d’Hervé Jourdain (Fleuve Noir). Ce fut ma première lecture de cet auteur et j’ai été surpris par la véracité qui ressort de ses descriptions ainsi que la célérité imprimée dans l’intrigue. Une excellente découverte.

Buveurs de vent de Franck Bouysse (Albin Michel) marque le changement de maison d’édition d’un des meilleurs auteurs français. Sa plume est toujours aussi poétique et subtile, le décor plongé au cœur de nos campagnes et la narration fait penser à un conte intemporel. Franck Bouysse continue son chemin en enchantant la littérature.

Le titre du chouchou du mois revient donc à Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin (Manufacture de livres), un premier roman court, à l’intrigue simple et à l’écriture magiquement évocatrice, qui parle d’une famille, de familles. Comment réussit-on l’éducation de ses enfants ? C’est à travers cette simplicité que l’auteur fait déferler un flot d’émotions envahissant et c’est un superbe roman.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans le choix de vos lectures. Je vous donne rendez vous le mois prochain pour un prochain titre de chouchou du mois. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

Buveurs de vent de Franck Bouysse

Editeur : Albin Michel

Après son transfuge de La Manufacture de livres à Albin Michel, ce roman était attendu avec beaucoup d’impatience mais aussi d’inquiétude. On retrouve dans ce roman toutes les qualités qui nous font craquer pour la plume magique de Franck Bouysse.

Au lieu-dit Le Gour Noir, la légende dit qu’un jour, un homme et une femme sont arrivés avec un enfant. Toujours est-il qu’Elie et Lina Volny furent parmi les premiers à habiter ce coin perdu, surmonté par un viaduc, laissant passer la voie ferrée. Les drames n’ont pas épargné cette famille ; Lina est morte trop rapidement et Elie fut amputé d’une jambe suite à un accident de travail à la centrale électrique. Alors, Elie essaya d’élever sa fille Martha du mieux qu’il put.

Martin est revenu de la guerre et il rencontre Martha dans un bal. Elle est sure qu’ils sont faits l’un pour l’autre. De leur union naît quatre enfants, Marc, Matthieu, Mabel et Luc. Chaque enfant va trouver un moyen d’échapper à ce lieu qui ressemble à une prison : Marc s’évade dans la lecture, Matthieu s’échappe dans la nature environnante, Mabel découvre les premiers plaisirs adolescents et Luc voyage dans sa tête plus lentement et est considéré comme un simplet.

Nul ne sait quand Joyce est arrivé au Gour Noir. Immensément riche, il a donné libre cours à son ambition, sa folie de possession. Il a racheté petit à petit tout le village, renommant les rues à son nom, et bâti la carrière, le barrage et la centrale électrique qui emploie tous les hommes du coin. Joyce est entouré d’hommes de main, Double et Snake, violents et sans morale ; même la police en la personne de Lynch lui rend des comptes.

Les quatre enfants, unis comme les doigts de la main, se réunissent au viaduc, et utilisent une corde attachée au viaduc pour prendre de la hauteur par rapport à la noirceur ambiante. De là-haut, ils voient la nature telle qu’elle est, la faune et la flore intouchées et intouchable, le vent ébouriffant leurs cheveux. Un drame va bouleverser la famille Volny et par voie de conséquence, le village.

Après l’extraordinaire Né d’aucune femme, on pouvait être inquiet quand à la suite qu’allait donner Franck Bouysse à son œuvre littéraire. Dès les premières phrases, on s’aperçoit vite qu’il a choisi de rester dans un environnement rural, dans le Massif Central, en pleine nature. Et la grande nouveauté est que nous avons là un roman avec de multiples personnages, ce qui va donner l’occasion de présenter beaucoup de thématiques.

Evidemment, grâce ou à cause de son précédent roman, beaucoup de lecteurs vont voir dans Mabel le personnage principal, et vont ressentir une certaine frustration quand ils vont voir défiler les autres personnes. Et pourtant, tous ont bien le même poids dans cette intrigue dramatique, qu’ils soient du coté des gentils ou des méchants. Et on a l’impression que c’est plus la vie du village qui intéresse l’auteur, que l’itinéraire de ses personnages.

Franck Bouysse va nous parler de fraternité, de loyauté, de l’adolescence et de la difficulté de passer à l’âge adulte, de la difficulté d’être parent, de lutte des classes, de la beauté de la nature, de la pureté des sentiments. J’ai plutôt eu l’impression que Franck Bouysse voulait nous raconter un conte, pour adulte certes, avec ce qu’il faut de magie dans les images, les décors, les événements, un conte moderne dans un monde intemporel. Et c’est toujours un plaisir immense de se laisser bercer par le style incomparable aussi subtil que poétique, digne des plus grands auteurs contemporains. J’en veux ce passage d’une simplicité évidente et d’une justesse

« La beauté est une humaine conception. Seule la grâce peut traduire le divin. La beauté peut s’expliquer, pas la grâce. La beauté parade sur la terre ferme, la grâce flotte dans l’air, invisible. La grâce est un sacrement, la beauté, le simple couronnement d’un règne passager. »

Si certains peuvent reprocher la dualité Gentils / Méchants, je l’explique surtout par la forme voulue de l’auteur de narrer un conte. Et dans cet exercice là, Franck Bouysse est un conteur hors pair. Seule la fin m’a laissé dubitatif, tant elle est en décalage par rapport à l’histoire et à la morale éventuelle qu’il a voulu mettre dans son histoire. Cela reste tout de même un roman à lire, comme tous les romans de Franck Bouysse.

Des poches pleines de poches

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche.

Les dames blanches de Pierre Bordage

Editeur : L’Atalante

Dans un futur proche, de mystérieuses sphères blanches apparaissent en différents endroits du monde. Elles semblent absorber les enfants âgés de trois ans, ce qui arrive à Léo, le fils d’Elodie. Les pays s’allient pour essayer de les faire exploser mais rien n’y fait. Seuls les enfants avalés permettent de freiner leur progression. L’ONU propose alors de sacrifier des enfants de trois ans, armés d’une ceinture d’explosifs, et promulgue la loi d’Isaac, celle du sacrifice d’un enfant de chaque couple.

Ce roman est rythmé par des chapitres d’une dizaine de pages, portant le prénom d’un personnage rencontré lors de l’intrigue. Il faut savoir aussi qu’aucune notion de temps n’est indiquée, mais que chaque chapitre peut se dérouler plusieurs années après le précédent. Une fois assimilé ce principe, le lecteur peut pleinement se laisser emporter par ce formidable conteur qu’est Pierre Bordage.

L’histoire fait la part belle aux personnages, dont certains se retrouve au centre de l’affaire. C’est le cas d’Elodie, la première mère victime des sphères, de Lucho Herrera, le premier artificier de l’armée française à leur être confronté, de Camille, la première journaliste qui va être consacrée comme la spécialiste des sphères, ou de Basile Traoré, ufologue qui va ressentir une sensation de chaleur à leur proximité.

Les sphères engendrant des parasites et troublant les communications, la société entière va connaitre une régression technologique, revenant par exemple aux pigeons pour communiquer. Il suffit d’imaginer une vie sans transports, sans télévision, sans aucune innovation telle que nous la connaissons aujourd’hui. L’histoire va tourner aux drames terriblement émouvants sur une cinquantaine d’années pour aboutir à une conclusion emplie d’humanisme et de cri au secours envers la souffrance de la Terre. Un roman qu’il serait dommage de ne pas lire.

Goliat de Mehdi Brunet

Editeur : Taurnada

2019 : David Corvin se réveille devant sa bouteille d’alcool vide.

Septembre 2016 : Ancien agent du FBI, David s’est reconverti comme agent de sécurité à San José pour l’amour de sa femme Abigaël, qui en tant que scientifique spécialisée dans la chimie moléculaire. La prochaine mission d’Abigaël doit l’envoyer sur une plateforme pétrolière norvégienne, ce qui déclenche une grosse crise dans le couple. David décide de la suivre.

Octobre 2015 : Sur un chantier à San Francisco, le corps d’une femme est découvert mutilé  et exposé. L’inspecteur de police Curtis reçoit l’aide des agents du FBI Diaz et Munny. C’est le cinquième victime d’un tueur en série qu’ils pourchassent.

Juillet 2013 : Un Boeing 777 en provenance d’Incheon prévoit d’atterrir à San Francisco. Rowdy Yates se réjouit de retrouver sa femme Maggie, après un contrat juteux signé en Corée.

Juillet 2013 : Franck est un ancien soldat, marqué par ce qu’il a vécu en Irak. Il prend la route en direction de l’aéroport de San Francisco pour retrouver Jessica sa femme et Evelyne sa fille qui reviennent de Seoul par le vol du Boeing 777.

Juillet 2013 : Le Boeing 777 en provenance de Corée s’écrase à l’atterrissage.

Ce petit roman, par la taille, est véritablement une surprise pour moi et une véritable réussite. La construction, faite d’allers-retours entre présent et futur, passant d’un personnage à l’autre, d’un lieu géographique à l’autre, peut sembler compliquée. Il n’en est rien tant la maitrise en est impressionnante et les personnages parfaitement marqués et reconnaissables au premier paragraphe. Le fait que David Corvin soit le narrateur dans quelques chapitres rajoute à la tension et à notre envie de savoir comment cela va finir.

C’est de l’excellent divertissement, avec ce qu’il faut d’émotions, ce qu’il faut de mystères, quelques scènes morbides non explicites, et une tension qui monte jusqu’à un final fort réussi. Si l’identité du tueur est connue une centaine de pages avant la fin du roman, c’est pour mieux nous serrer entre ses serres pour savoir comment cela va se terminer. Les recettes à la fois du thriller et du roman policier sont respectées, avec une volonté de construction qui ajoute au mystère et à la tension nerveuse croissante. Le final, en pleine tempête est à la hauteur de l’attente, la conclusion noire comme il faut. Bref, ce roman est un très bon divertissement surprenant.

Eureka Street de Robert McLiam Wilson

Editeur : Christian Bourgois (Grand format) ; 10/18 (Format poche)

Traducteur : Brice Matthieussent

Attention : coup de cœur !

Ils sont deux : Jake Jackson et Chuckie Lurgan ; Amis à la vie, à l’amour, à la mort. Pourtant, tout les oppose. Jake est catholique, Chuckie est protestant. Jake est un violent nerveux, donnant du poing à la moindre contrariété, Chuckie est un calme et gentil fainéant. Jake est récupérateur (et parfois, il faut être persuasif) de biens mobiliers quand les pauvres habitants de Belfast ne peuvent plus honorer leur emprunt, Chuckie cherche un moyen de se faire du fric facilement.

Avec son esprit bagarreur, qu’il traine devant lui pour son travail mais aussi dans sa sphère personnelle, Jake pleure le départ de Sarah, sa copine. Comme il plait à la gent féminine, il se retrouve à guetter les signes des jeunes femmes qui s’intéresseraient à lui, comme Mary, la jeune serveuse du pub. Chuckie a un physique ingrat, bedonnant mais  sa vie change le jour où il tombe amoureux de Max, une jeune américaine d’une beauté évanescente, fille d’un diplomate assassiné.

Leur vie coule entre recherche de l’âme sœur et survie dans une ville en pleine crise économique, rythmée aux battements des attentats à la bombe, qui ne les étonnent plus. A la limite, leur jeu consiste à déterminer où la bombe a bien pu exploser, à la force du son qui leur parvient. La vie de Chuckie change le jour où il a l’idée de passer une petite annonce pour vendre des articles sexuels, qui lui permet de ramasser plusieurs dizaines de milliers de livres.

Cette chronique de vies de trentenaires dans une ville en souffrance est juste une étoile dans un ciel noir. La volonté de l’auteur de prendre comme personnages des habitants simples, et ce centrer l’intrigue sur les amours de ces deux jeunes gens s’avère d’autant plus efficace quand il s’agit d’aborder des scènes extrêmement fortes, autant par les émotions qu’elles transportent que la violence qui en est induite.

Le ton n’est jamais larmoyant, ou triste à pleurer ; c’est même tout le contraire. Tout en auto-dérision, l’auteur excelle dans l’humour noir et cynique, tout en ayant des répliques décalées et cinglantes, typiques de l’humour irlandais. Si on peut penser que le mode de vie et de pensée de ces jeunes est irresponsable, détaché de toute réalité, il faut plutôt y voir une nouvelle génération des années 90 qui refuse d’adopter les combats de leurs aînés, et qui veut enfin vivre.

 Pour autant, chacun des personnages va exprimer ses opinions et donner lieu à des passages d’une lucidité fantastique par la simplicité avec lesquelles elles sont exprimées. On y trouve par exemple ce paragraphe à propos des attentats qui tuent des innocents : « C’était la politique de cour de récréation. Si Julie frappe Suzie, Suzie ne frappe pas Julie en retour. Suzie frappe Sally à la place. »

L’histoire se déroule comme tous les grands romans populaires et possède un souffle et une force inoubliable, quasiment universelle, et tous les personnages résonneront longtemps en nous ; en particulier ce terrible chapitre 11 qui, au milieu d’une période calme, entre soirées au pub et repas familiaux, va décrire un attentat qui va impacter nos petits groupes. Et il est bien difficile de ne pas pleurer en le lisant.

C’est aussi un roman sur l’amitié, plus forte que tout, la loyauté au-delà des clivages de territorialité, de nationalité ou de religion, de règles de vie, de fierté, de parents pris dans la tourmente mais toujours là en soutien, d’amour bien sur, toujours plus fort que tout. Et le nombre de passages que j’ai envie de partager est énorme. Je vais mettre ce roman à coté de mon lit pour relire quelques passages comme ceux que je vais partager :

« C’était Poetry Street. C’était le Belfast bourgeois, plus feuillu et plus prospère qu’on ne l’imagine. Sarah avait trouvé cet endroit et nous y avait installés pour mener notre vie arborée dans notre quartier arboré. Chaque fois que ses amis anglais ou sa famille nous avaient rendu visite, ils avaient toujours été déçus par l’absence de voitures calcinées ou de patrouilles militaires dans notre large avenue bordée d’arbres. De la fenêtre du bas, Belfast ressemblait à Oxford ou Cheltenham. Maisons, rues et gens avaient l’apparence cossue de revenus confortables. »

Ou encore :

« Et comme d’habitude, le ton est monté – le ton montait toujours dans les bars de Belfast. L vieille recette usée : La démocratie constitutionnelle, la liberté par la violence et les éternels droits de l’homme. Autrefois, nous discutions de femmes nues, mais au bout de quelques années, chacun de nous a cessé de croire aux mensonges des autres (…) Je veux dire que, pour lui (Chuckie), l’histoire et la politique étaient des livres posés sur une étagère, et Chuckie ne lisait jamais. »

Allez, une dernière sur l’efficacité des paramilitaires protestants :

« Malgré tous les mythes grand-guignolesques de protestants assoiffés de sang, ils n’arrivaient pas à la cheville des catholiques. Pourtant, Chuckie pensait que  leurs opérations étaient plus simples que celles des autres. La complexité politique ne leur convenait pas. Ils voulaient terroriser les catholiques. Et ils les terrorisaient en tuant des catholiques. Chuckie avait toujours eu le sentiment qu’ils excellaient en ce domaine. »

Coup de cœur !

Terminal 4 de Hervé Jourdain

Editeur : Fleuve noir

Ce roman est déjà le sixième de cet auteur, ancien capitaine de police, et ce sera pour moi le premier, une sorte de découverte. Bien qu’il mette en avant des personnages récurrents, je n’ai ressenti aucune gêne dans ma lecture ; j’ai même plutôt été emporté par le rythme insufflé à l’histoire.

Un incendie se déclare sur le chantier aéroportuaire du nouveau terminal de Roissy. Les pompiers se précipitent pour circonscrire le feu qui a pris dans des voitures. Quelle n’est pas la surprise de trouver un cadavre calciné dans le coffre de l’une d’elle !

Le fameux 36 quai des Orfèvres a déménagé au Bastion. Suite à une précédente affaire, le commissaire divisionnaire Hervé Compostel, le commandant Guillaume Desgranges, la capitaine de police Lola Rivière, et la brigadière Zoé Dechaume ont été placardisés dans le service anti-terroriste. Le service des douanes les appelle pour interpeller un homme qui transporte dans ses bagages des pièces d’or à l’effigie de l’Etat Islamique.

Sauf que sur le chemin, le dégagement de fumée attire l’attention de Lola et Zoé. Arrivées avant la police judiciaire, elles font les premières constatations et devraient passer la main à leur collègue. Mais de retour au Bastion, Zoé insiste pour conserver l’affaire du cadavre brûlé. Hervé Compostel va appeler sa hiérarchie et obtenir un passe-droit, étant donnée la charge de la Police Judiciaire en ce moment.

A partir de ce moment-là, Hervé Jourdain va nous décrire comment fonctionne l’aéroport, tout le microcosme qui tourne autour, toutes les entreprises qui en vivent et surtout tous les enjeux économiques et politiques. Tout en étant rigoureux sur les démarches policières, et les obligations administratives, le roman devient de plus en plus énorme, de plus en plus intéressant, nous dévoilant l’arrière du décor dont on n’a aucune idée quand on prend un avion pour une destination lointaine.

Les entreprises visibles sont bien évidemment celles ayant trait à la construction, que ce soit des bâtiments ou les nouveaux moyens de transport qui doivent être prêts pour les Jeux Olympiques de 2024. Mais il y a aussi les ouvriers qui dégèlent les avions, les transporteurs de bagages, les taxis, les vrais et les faux, (il faut savoir qu’il y a la guerre entre les taxis français et les taxis chinois), les SDF, les sans-papiers et enfin, je ne crois pas en oublier, les ZADistes, manifestant contre ce nouveau terminal, qui va ajouter de la pollution à une région qui n’en a pas besoin.

Outre qu’Hervé Jourdain va les faire intervenir dans le roman, il va les insérer dans l’intrigue, ajoutant ainsi autant de pistes potentielles pour les enquêteurs et autant de fausses pistes pour le lecteur qui cherche aussi à dénouer les liens. Malgré la multiplicité des suspects potentiels, le lecteur, justement, n’est jamais perdu, car l’auteur prend le temps de bien leur donner des caractéristiques reconnaissables. Un sacré tour de force !

Mais ce qui m’a énormément emballé, c’est le rythme qui est insufflé dans ce roman. Les chapitres sont courts, découpés eux-mêmes en scènes, et les enquêtes avancent en parallèle. L’auteur fait preuve d’une imagination et d’une construction implacable pour ne jamais baisser le rythme. Et c’est tout bonnement passionnant, à tel point que j’ai avalé les 315 pages en deux jours. Ce roman est impossible à lâcher, nous entraînant dans sa course folle, à la résolution d’une énigme remarquablement retorse.

Enfin, l’auteur en profite pour nous alerter sur la pollution des transports aériens, que tout le monde croit moins polluants. Il nous donne des chiffres, s’amuse même à nous proposer en fin de livre, des problèmes mathématiques. D’ailleurs, on se demande pourquoi nos énarques n’ont pas encore mis en œuvre des mesures pour lutter contre la pollution. A moins qu’ils y trouvent leur intérêt … mais c’est un sujet que je n’aborderai pas ici.

Pour moi, cette découverte d’un nouvel auteur est une bonne pioche et je vous encourage à vous jeter sur ce roman passionnant, rythmé et intelligent.