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On était des loups de Sandrine Collette

Editeur : Jean-Claude Lattès

Depuis Des nœuds d’acier, son premier roman, Sandrine Collette fait partie des auteures dont je lis tous les romans. Même si les histoires sont différentes les unes des autres, on retrouve des thématiques communes, ici la famille et l’errance, dans un roman fortement émotionnel.

Depuis qu’il est parti de chez ses parents, Liam habite aux abords d’une forêt, loin de toute civilisation. Il vit de sa chasse, de sa culture et se fait ravitailler une fois par mois par Mike, un ami qui a un hydravion. Il a rencontré Ava à la ville lors d’un de ses voyages et elle a accepté de le suivre. Puis Ava a voulu un enfant et Aru est né dans cette nature sauvage, peuplée d’ours et de loups.

Alors qu’il revient de la chasse, il sent que l’atmosphère a changé. Même s’il ne ressent pas de sentiments particuliers pour Aru, ce dernier ne court pas le rejoindre comme d’habitude. En faisant le tour de la maison, il voit Ava allongée. Il se rend vite compte qu’elle a été attaquée par un ours et rend son dernier soupir dans ses bras, dès que Liam a trouvé Aru caché sous sa femme.

Liam ne peut se résoudre de vivre dans ces conditions extrêmes avec un enfant de cinq ans. Il décide donc de se rendre à dos de chevaux chez son oncle et sa tante pour leur confier l’enfant. Le père et le fils vont entamer un long voyage dans un nature hostile, lui donnant l’occasion de se pencher sur les liens qui les unissent.

On peut avoir l’impression d’avoir lu ce genre d’histoire, et on peut penser chez Sandrine Collette à Juste après la vague ou chez Cormac McCarthy avec La Route (D’ailleurs, où est-ce que j’ai bien pu le ranger, celui-là ?). Elle choisit donc de s’approprier un thème connu, voire rabâché et y applique sa patte, de façon impressionnante tant l’immersion et l émotion transpirent de chaque page.

Que l’on soit homme ou femme, père ou mère, on se retrouve immergé dans l’esprit de Liam. Narrateur de cette histoire, il nous partage, avec ses propres mots, ses actes, ses pensées et ses décisions même si elles vont nous surprendre, nous choquer, et heurter la morale qu’on nous a inculquée. Sauf que cette histoire se situe dans un monde dur, brutal, celui de la nature sauvage où la moindre faiblesse se termine bien souvent par la mort.

On ne trouvera donc pas de dialogue, ou très peu, Liam étant un taiseux et Aru un tout jeune enfant qui suit son père comme un poids mort. Attendez vous à être surpris, tant par ce que fait Liam que par les scènes d’une dureté impitoyable. Et si je réagis comme cela, cela prouve que j’ai totalement adhéré à cette histoire, et qu’à la fin, j’ai mouillé mes yeux, non pas parce que j’ai accepté cet homme, mais parce que je me suis retrouvé à sa place.

En tout juste deux cents pages, Sandrine Collette nous fait voyager dans un monde inconnu, dans une nature sans pitié, peuplée d’êtres perdus, isolés, survivants. Il n’en faut pas plus pour qu’une auteure au talent immense nous fasse croire à une histoire incroyable, à deux personnages incroyables. Et le fait d’avoir sorti ce roman au moment de la rentrée littéraire d’automne laisse augurer une pluie de récompenses à venir, ce qui ne serait que justice.

Oldies : Dalva de Jim Harrison

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Traducteur : Brice Matthieussent

Préface inédite de François Busnel

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

L’auteur :    

James Harrison, dit Jim Harrison, est un écrivain, poète et essayiste américain, né le 11 décembre 1937 à Grayling (Michigan) et mort le 26 mars 2016 à Patagonia (Arizona).

La mère de Jim Harrison est d’origine suédoise. Son père est agent agricole, spécialisé dans la conservation des sols. Lorsqu’il a trois ans, la famille emménage dans la ville de Reed City (Michigan). À l’âge de sept ans, son œil gauche est accidentellement crevé au cours d’un jeu.

À 16 ans, il décide de devenir écrivain « de par mes convictions romantiques et le profond ennui ressenti face au mode de vie bourgeois et middle class ». Il quitte le Michigan pour vivre la grande aventure à Boston et à New York.

En 1960, à l’âge de 23 ans, il épouse Linda King. Ils ont deux filles, Jamie et Anna. Il obtient cette même année une licence de lettres. En 1962, son père et sa sœur Judith meurent dans un accident de circulation, percutés par la voiture d’un chauffard ivre. Il fait ses études à l’université d’État du Michigan où il obtient une licence (1960) et un master (1964) en littérature comparée. En 1965, il est engagé comme assistant d’anglais à l’université d’État de New York de Stony Brook mais renonce rapidement à une carrière universitaire. Pour élever ses filles, il rédige des articles de journaux, des scénarios, en même temps que sont publiés ses premiers romans et ses recueils de poèmes.

Ses premières influences sont Arthur Rimbaud, Richard Wright et Walt Whitman. Il étudie ensuite une multitude de poètes anglophones dont WB Yeats, Dylan Thomas, Robert Bly et Robert Duncan. Il citera également plus tard un ensemble diversifié d’influences, issues de la poésie mondiale, notamment : la poésie symboliste française ; les poètes russes Georgy Ivanov et Vladimir Mayakovsky ; le poète allemand Rainier Maria Rilke ; et la poésie chinoise de la dynastie Tang. Il est un grand admirateur du poète français René Char.

En 1967, la famille retourne dans le Michigan pour s’installer dans une ferme sur les rives du Lake Leelanau (en). Thomas McGuane, qui travaille à l’écriture de scénarios pour Hollywood, lui présente Jack Nicholson, qui devient son ami et lui prête l’argent nécessaire pour qu’il puisse nourrir sa famille tout en se consacrant à l’écriture. Il entretient une correspondance avec son ami Gérard Oberlé. Elle est publiée en partie dans Aventures d’un gourmand vagabond : le cuit et le cru (Raw and the Cooked : Adventures of a Roving Gourmand, 2001).

Une grande partie des écrits de Harrison se déroulent dans des régions peu peuplées d’Amérique du Nord et de l’Ouest (les Sand Hills du Nebraska, la péninsule du Michigan, les montagnes du Montana) et le long de la frontière Arizona-Mexique.

Il partage son temps entre le Michigan, le Montana, et l’Arizona, selon les saisons.

Traduit en français d’abord par Serge Lentz, Marie-Hélène Dumas, Pierre-François Gorse et Sara Oudin, puis par Brice Matthieussent, il est publié dans vingt-trois langues à travers le monde.

Jim Harrison meurt d’une crise cardiaque le 26 mars 2016, à l’âge de 78 ans, dans sa maison de Patagonia, Arizona.

Le 23 mars 2022 sort en salle le film-documentaire  » Seule la terre est éternelle  » réalisé par François Busnel et Adrien Soland. L’émission  » L’instant M  » diffusée sur France Inter le même jour y est consacrée avec pour invité l’animateur de  » La grande librairie « .

Jim Harrison, surnommé  » le cyclope  » est décrit comme  » un homme à bout de souffle, fumant cigarette sur cigarette « . S’il est évoqué le drame de la disparition accidentelle de son père et de sa sœur, ce film testament s’ouvre surtout sur les paysages américains et le rapport de l’écrivain avec la nature :  » L’écriture et la pêche à la truite vont bien ensemble » dit-il.

A l’issue du tournage qui a duré trois semaines durant l’été 2015, un rendez-vous est fixé au printemps 2016 pour tourner des plans complémentaires. Le 26 mars 2016, Jim Harrison tournera la dernière page de sa vie.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :   

Portrait somptueux d’une femme incarnant à elle seule l’histoire, tragique et sublime, du Paradis perdu de l’Amérique, Dalva, dès sa parution en 1989, était voué à devenir un classique instantané : un livre culte qui allait inspirer toute une génération d’écrivains à porter un nouveau regard sur l’âme de leur pays, et toute une génération de lecteurs à s’aventurer dans les grands espaces du roman américain.

À travers la destinée de cette femme éminemment libre, indomptable et sensuelle, c’est en effet l’épopée de l’Amérique tout entière, ses mythes fondateurs, la majesté de ses paysages sauvages, mais aussi la part d’ombre de ses origines, qui est ressuscitée sous nos yeux.

Roman d’amours et d’aventures, saga familiale, ode à l’espoir envers et contre toutes les violences de l’Histoire – depuis le génocide de la nation indienne jusqu’aux ravages d’une modernité cynique et cupide en passant par le traumatisme du Vietnam –, Dalva, à l’image de son inoubliable héroïne, est un livre pour l’éternité.

Mon avis :  

Quand on lit beaucoup de polars, comme moi, la tentation est grande de plonger dans la littérature dite blanche. Je pense toujours que les classifications ne servent à rien et celui-ci pourrait bien être considéré comme un roman noir. Car l’histoire de cette mère de 45 ans à la recherche de son fils qu’elle a eu 29 ans auparavant est aussi originale qu’il aborde des thèmes essentiels liés à l’Histoire Américaine.

Jim Harrison a voulu son héroïne forte, libre, et confrontée à la vie qui passe en ayant l’impression de rater ce qui est essentiel. Elle occupe d’ailleurs, en tant que narratrice de deux des parties du roman qui en comporte trois, toute la place et nous parle d’elle, de son mal-être, de son parti de vivre sa vie comme elle l’entend, et peu importe ce qu’en pensent les autres. Alors, elle part de chez elle, elle boit, prend de la drogue parfois, change d’amant souvent, ne s’attache à rien ni personne mais ressent un manque, ces manques, ceux de son premier amour et celui de son fils qu’elle a du abandonner.

Jim Harrison a construit autour de Dalva l’histoire de sa famille, L’un de ses derniers amants en date, Michael, le narrateur de la deuxième partie, veut que Dalva se penche sur l’histoire de sa famille, celle de son arrière grand-père, pasteur ayant voulu sauver des indiens lors de ce génocide du 19ème siècle, son grand-père mort pendant la grande guerre, son père mort en Corée. Autant de drames que l’auteur revisite, sans nous fournir de « scoops » mais en creusant un sillon émotionnel déjà béant.

De ce constat, de Michael qui tire Dalva de son mal-être, de Dalva femme libre, de Northridge en sauveur d’une cause perdue, Jim Harrison nous dessine une magnifique fresque sur l’Histoire Américaine, mais aussi nous pose la question sur la bestialité humaine, capable de détruire son semblable et de ruiner la nature autour de lui. Avec sa plume évocatrice et par moments poétique, Jim Harrison a écrit avec Dalva un roman intemporel, grandiose, inoubliable.

Le chouchou du mois de septembre 2022

Entre mes lectures estivales dont les billets sont publiés ce mois-ci et la chance dans mes choix, j’ai eu l’occasion de publier trois billets par semaine, donc carton plein de mon coté. Par contre le revers de la médaille, c’est que j’ai eu beaucoup de mal à choisir mon chouchou tant toutes ces lectures auront été marquantes.

Honneur au coup de cœur Black Novel, avec Demande à la poussière de John Fante (10/18), la biographie romancée sous le nom d’Arturo Bandini, qui nous montre le chemin de croix d’un jeune homme à Los Angles pour devenir un Artiste. Ce roman est juste un monument de la littérature américaine, injustement méconnu qui aura inspiré bon nombre d’auteurs et dont l’influence s’étend encore aujourd’hui.

Le reste des billets se partage entre la littérature française et la littérature américaine, à une exception près (deux en fait) : La face nord du cœur de Dolores Redondo (Gallimard Folio), thriller espagnol, fait suite à la trilogie de la vallée de Baztan. Avec ce prequel, on en apprend beaucoup sur Amaia Salazar ainsi que sur l’agent du FBI Dupree. Original dans sa construction, il nous plonge en plein ouragan Katrina dans des scènes hallucinantes où flotte un air de fantastique dans le bayou.

La sixième enquête d’Harry Bosch, L’envol des anges de Michael Connelly (Points), confirme le statut de cet auteur parmi les meilleurs dans la sphère du polar. Connelly nous parle de sa ville et situe son intrigue pendant les émeutes après l’affaire Rodney King. Cet opus est à classer dans les meilleures enquêtes de Bosch tant la pression ressentie à la lecture est intense et le final surprenant

Après Betty, j’attendais beaucoup de ce roman. L’été où tout a fondu de Tiffany McDaniel (Gallmeister) nous transporte dans une petite ville où le procureur, fils du narrateur, demande au Diable de se présenter à lui. Un enfant noir arrive et d’étranges drames apparaissent. Sur cette intrigue entre chronique familiale et fantastique, Tiffany McDaniel nous emporte grâce à son style poétique dans une vaste reflexion sur le Bien et le Mal.

Toujours aux Etats-Unis, Lady Chevy de John Woods (Albin Michel) est probablement le premier roman le plus impressionnant et le plus provoquant que j’aurais lu en 2022. John Woods a mis ses tripes dans cette histoire d’une adolescente obèse immergée dans un environnement rural qui s’est créée un mur pour se prémunir des moqueries des autres. Il en profite pour brosser une image de l’opposition ville / campagne tant d’un point de vue éducatif que politique. Et il termine son roman avec une fin juste formidable. A ne pas rater.

Du coté des français, commençons par Tant qu’il y a de l’amour de Sandrine Cohen (Editions du Caïman). Auréolée du Grand Prix de la Littérature Policière, elle nous offre un roman émotionnellement fort sur une famille pas comme les autres et proposent une vision du monde par les yeux des enfants. Sandrine Cohen conserve son style dans cette histoire attachante qui nous invite à raisonner différemment.

Darwyne de Colin Niel (Editions du Rouergue) permet à l’auteur de revenir en Guyane pour nous présenter deux personnages, Darwyne, jeune garçon vivant dans un bidonville malaimé par sa mère et Mathurine, assistante sociale qui reçoit un message d’alerte et est perturbée par son désir de devenir mère et ses échecs de fécondation in-vitro. L’immersion dans ce monde de désoeuvrement et de désamour maternel sont au centre de ce roman fortement émotionnel.

L’affaire de l’île Barbe de Stanislas Petroski (Afitt), en tant que premier tome d’une série, nous plonge à la fin du XIXème siècle et nous présente le professeur Lacassagne, l’un des fondateurs de la médecine légale moderne, et son apprenti Ange-Emmanuel Huin, apache au passé douteux. Les personnages sont formidablement croqués dans une intrigue inspirée d’un cas réel et on n’a qu’une envie, lire la prochaine enquête. Le livre est complété par une postface nous présentant le contexte de cette époque, de quoi se divertir intelligemment.

Le tableau du peintre juif de Benoit Severac (Manufacture de livres) aussi va nous en apprendre beaucoup sur les réseaux de résistance pour faire passer les soldats ou les juifs en Espagne. C’est aussi et surtout un portrait bluffant d’un homme qui veut faire reconnaitre son grand-père en tant que Juste des Nations et qui s’obstine tout en sachant qu’il a tort de sacrifier sa vie de famille. Impressionnant.

Comme je l’ai dit en introduction, tous les romans chroniqués auraient pu obtenir le titre de chouchou du mois, tant j’ai eu de la chance dans mes choix de lecture. Malgré cela, le titre revient à Black’s creek de Sam Millar (Le beau jardin), parce que je n’attendais pas Sam Millar sur le terrain d’un adolescent confronté au monde des adultes, parce que cette histoire est narrée de façon impeccable avec une fin surprenante, parce que les dialogues sont géniaux et parce que ce roman est publié par une petite maison d’édition et qu’il mérite d’être mis en avant.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans vos choix de lecture. Je vous donne rendez-vous pour un nouveau titre de chouchou du mois. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

L’été où tout a fondu de Tiffany McDaniel

Editeur : Gallmeister

Traducteur : François Happe

A la suite du succès rencontré par son roman Betty, les éditions Gallmeister ressortent le premier roman de Tiffany McDaniel, initialement sorti chez les éditions Joëlle Losfeld, dans une nouvelle traduction. On retrouve avec plaisir cette plume poétique dans cette histoire entre réalité et fantastique.

La petite ville de Breathed, Ohio, est écrasée par la chaleur lors de cet été 1984. Fielding Bliss, le narrateur, passe ses vacances avec son grand frère Grand qui excelle au lancer au baseball, sa mère Stella qui ne sort pas de la maison par peur de l’eau, Autopsy, son père qui a la charge de procureur, et Granny leur vieux chien. A la suite d’un procès qu’il a gagné, Autopsy, toujours dans le doute, fait publier dans un journal l’annonce suivante :

« Cher Monsieur le Diable, Messire Satan, Seigneur Lucifer, et toutes les autres croix que vous portez, je vous invite cordialement à Breathed, Ohio. Pays de collines et de meules de foin, de pêcheurs et de rédempteurs.

Puissiez-vous venir en paix.

Avec une grande foi.

AutopsyBliss »

Quelques jours plus tard, Fielding rencontre un petit garçon noir qui dit être le Diable. Il ne connait pas son nom, et se surnomme lui-même Sal, contraction de SAtan et Lucifer. Personne ne le croit et le shérif va rechercher des enfants ayant disparu dans les environs. Et dans cette ville à majorité blanche, on regarde bizarrement ce petit être, surtout quand des phénomènes dramatiques se succèdent.

Fielding se présente comme un vieil homme quand il raconte cette histoire et à chaque début de chapitre, il se raconte au présent quand un détail le ramène dans ses souvenirs, dans ce passé maudit de 1984. Le procédé, classique s’il en est, fonctionne à merveille ici et on ne peut qu’être ébahi devant la maitrise montrée par Tiffany McDaniel pour son premier roman, d’autant qu’elle a commencé son écriture à l’âge de 15 ans.

L’auteure va donc nous faire vivre cette ville, ces gens simples, qui respectent les autres, qui croient en la police et la justice, qui croient aussi aux légendes et à la religion. Et Sal va petit à petit concentrer toutes les craintes, toutes les peurs surtout dans un contexte propre à faire monter la tension et exciter tout le monde. Il fait chaud, il fait lourd, le ciel est bleu à n’en plus finir, et le vendeur de glaces a détruit son stock ! A cela, s’ajoute le racisme ambiant qui va aboutir à la création d’une communauté anti-noire … pardon … anti-Diable.

Il n’est pas une page qui nous rappelle le contexte, et je ne compte plus le nombre de verres bus pendant cette lecture, tant la chaleur est palpable, tant la sécheresse agressive. Et si on a l’impression de rester spectateur au début du roman, Tiffany McDaniel arrive à nous impliquer dans son histoire par de petits événements que l’on a forcément connus, et cela finit par créer une sorte d’intimité, ce qui va rendre la fin d’autant plus dramatique et horrible.

Et puis, Tiffany McDaniel nous étale déjà son talent d’écrivaine, sa poésie venue d’ailleurs (je parlais de poésie issue de ses racines indiennes lors de mon avis sur Betty). Elle a l’art de glisser des remarques, de faire des comparaisons dont nous n’aurions même pas eu l’idée, elle a le talent de montrer les sentiments des gens, de nous faire ressentir la souffrance de la nature et des animaux, et de pointer la nature de l’homme dans une vaste réflexion sur le Bien et le Mal de façon totalement original. On se laisse bercer, on voyage en compagnie de Fielding, et plus les pages filent, plus l’horreur monte. Un premier roman impressionnant.

La face nord du cœur de Dolores Redondo

Editeur : Gallimard – Folio Policier

Traducteur : Anne Plantagenet

Sélectionné parmi les finalistes du trophée du meilleur roman étranger de l’Association 813, j’avais acheté ce roman à sa sortie suite à de nombreux conseils de mes collègues et amis blogueurs. Ils avaient raison !

En aout 2005, Amaia Salazar, sous-inspectrice de la police de Navarre, vient suivre une conférence au siège du FBI à Quantico. Son objectif est d’acquérir des compétences dans la détermination des profils de tueurs en série et devenir ainsi profileuse. La conférence est assurée par l’agent spécial Duprée, reconnu comme étant un génie dans les analyses de serial killers.

Lors de la présentation d’un cas réel, Amaia qui semble être d’un caractère réservé, participe activement à l’activité proposée et impressionne Duprée. En proposant une nouvelle façon d’analyser les indices, elle met en lumière une nouvelle piste potentielle. Duprée l’aborde donc lors d’une pause au restaurant et lui propose d’intégrer leur groupe d’enquête sur la chasse au tueur qu’ils vont maintenant dénommer Le Compositeur.

Ce dernier profiterait en effet des catastrophes naturelles pour s’immiscer dans des familles en détresse et d’assassiner des familles entières, composées de deux parents, trois enfants et de la grand-mère. La situation devient urgente quand on leur annonce un cyclone de niveau 1, nommé Katrina, se dirige vers la Nouvelle Orléans et va bientôt devenir un des ouragans les plus dévastateurs que les Etats-Unis ont connu.

Il ne faut pas avoir peur de se jeter à corps perdu dans ce pavé de 750 pages, tant on se retrouve rapidement emmené dans ces enquêtes menées par deux génies policiers. Et il n’est pas nécessaire d’avoir lu la trilogie de Betzan pour aborder ce prequel, qui va nous présenter la jeunesse d’Amaia, mais aussi celle de Duprée et l’obsession de ce dernier dans la recherche de jeunes filles disparues en Nouvelle Orléans.

A base d’allers-retours entre présent et passé, entre les deux personnages principaux mais aussi des autres enquêteurs du FBI, Dolores Redondo nous passionne à nous décrire la démarche utilisée, la façon d’utiliser les indices à la disposition des agents du FBI pour essayer de déterminer la psychologie du tueur, et en déduire sa façon d’opérer. On va ainsi passer plus de temps à assister à des brainstormings qu’à une course poursuite effrénée, dans la première partie.

Puis arrive l’ouragan, et le décor change pour devenir un champ de désolation, que l’auteure va nous faire vivre par les yeux d’Amaia, seule personne extérieure (car non américaine) et seule personne choquée par la façon dont les gens sont traités, ou devrais-je dire non secourus. A coté, la façon d’aborder le vaudou dans l’enquête de Duprée parait un peu pâlotte. C’est dans cette deuxième partie que l’on trouve cette phrase extrêmement explicite et que je garderai longtemps en mémoire :

« Des terroristes détruisent le World Trade Center et le pays bascule dans le malheur, mais quand une ville entière à forte population noire disparaît sous l’eau, qu’est-ce que ça peut faire ? Aurait-on trouvé normal que quatre jours après la destruction des tours jumelles l’aide ne soit toujours pas arrivée ? »

La face nord du cœur, « le lieu le plus désolé du monde », comme l’annonce Dolores Redondo en introduction, se révèle un excellent thriller, irrémédiablement bien construit et original dans sa façon d’aborder une enquête sur un serial killer. En ayant décrit les racines d’Amaia, elle nous donne envie de nous plonger dans la trilogie de Betzan qui va suivre ces événements et publiés antérieurement.

Lady Chevy de John Woods

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Diniz Galhos

L’Ohio semble receler d’un vivier d’auteurs très intéressants et à la clairvoyance remarquable. Il n’y a qu’à se rappeler de Stephen Marklay, Tiffany McDaniel, David Joy, Benjamin Whitmer pour n’en citer que certains. John Woods arrive avec un roman coup de poing, une autopsie de l’Amérique des campagnes, très largement suprémaciste, d’aucuns diraient trumpiste, même si le roman se déroule pendant le gouvernement de Barack Obama.

Subissant les moqueries de ses camarades de classe, Amy Wirkner porte sur son dos le surnom de Lady Chevy, en lien avec son surpoids et son postérieur très large. La fête organisée chez Sadie Schafer regroupe toute sa classe qui va entamer sa dernière année de lycée, avant d’essayer d’obtenir une place en université pour quitter enfin cette petite ville de Barnesville. Paul McCormick et Sadie forment le petit cercle d’amis d’Amy, surtout parce qu’ils se connaissent depuis la petite enfance.

Amy intégrera l’Ohio State University si ses moyennes restent à ce niveau. Elle deviendra vétérinaire, quittera enfin son père, qui a loué ses terres à une entreprise extrayant le gaz de schiste, sa mère qui va se faire baiser tous les soirs par des inconnus, son oncle, ex-soldat, enfermé dans ses théories paranoïaques et suprémacistes, et tous ces imbéciles qui passent leur temps à soigner leur apparence et vomir sur elle. Mais l’université coûte cher, et elle compte sur une bourse et un don de la paroisse.

Brett Hastings représente la loi à Barnesville en tant qu’adjoint du shérif. Il conduit dans le désert, avec comme passager, un homme dont la tête a été recouverte d’un sac poubelle. Randy s’est fait kidnapper parce qu’il est un dealer, parce qu’Hastings veut faire le ménage dans sa ville, à moins qu’il en ait besoin. Il le sort et les deux hommes avancent dans les collines, avant qu’Hastings lui ordonne de s’arrêter. La discussion ne dure pas longtemps et il lui tire une balle dans la tête à travers le sac poubelle.

Toute la ville devient malade, même son frère Stonewall, petit être chétif atteint de saignements et de crises. Tout le monde sait que cela vient des produits qu’ils injectent dans le sol. Paul, ce soir-là, vient voir Amy pour lui demander de l’aide. Il a fabriqué des bombes artisanales pour détruire les installations gazières ; Sauf que leur plan va tourner au drame et Amy va devoir réagir.

John Woods aurait pu donner la parole à Amy, en faire l’unique narratrice ; il a préféré un duo de raconteurs avec Amy et Hastings. Et il ne faut pas prendre ce roman comme un énième roman sur l’adolescence, ou même une simpliste description des campagnes américaines ou encore un pamphlet contre l’extraction du gaz de schiste. Ce serait bien trop réducteur par rapport à ce que John Woods a voulu montrer.

Car dans son premier roman, il a voulu parler de beaucoup de thèmes, et pour cela, il a choisi un personnage féminin hors normes (je ne parle pas de son poids), au sens où il a minutieusement construit sa psychologie. S’il l’a voulue en surpoids, c’est pour montrer une adolescente qui s’est construit un mur contre sa famille, contre ses amis, contre le monde ; et ce mur est tellement haut qu’elle a fini enfermée dans son monde. On la voit ainsi écoutant les autres, regardant les autres, mais ne suivant que son chemin, aidée en cela par une acuité et une intelligence au dessus du troupeau peuplant Barnesville.

Il a voulu aussi son héroïne en prise avec un environnement familial perturbé, mais il n’a pas fait dans la simplicité. Son père d’abord, au chômage, mais responsable, se retrouve obligé de louer ses terres à un processus mortel pour lui et les autres, car c’est sa seule source d’argent. Sa mère ne rêve que de s’enfuir, même s’il ne s’agit que d’une nuit dans les bras d’inconnus.

Enfin, son oncle, que l’auteur a appelé Oncle Tom (quel humour !), apparait comme un homme cultivé, qui est passé par la guerre et qui en a déduit sa propre logique philosophique raciste et s’est donné comme but dans la vie, la sauvegarde de la race blanche. Ces passages, où Amy et Tom discutent en s’entrainant au tir au fusil, sont les plus réussis du livre et font froid dans le dos. Ils apparaissent comme un portrait lucide de l’Amérique contemporaine (et pas que l’Amérique).

Bien sur, on y voit l’église essayer de fédérer cette ville, les riches profiter et les pauvres souffrir, mais on y voit surtout par ces descriptions les campagnes subir les lois des grandes villes, de l’Etat, et le ras-le-bol des politiques (Rappelons nous que ce roman se déroule sous l’ère Obama). On y voit aussi la police, pas plus douée que les gens du cru, à part Hastings, que l’on peut prendre comme un justicier de l’ombre et qui s’avère un assassin qui se débarrasse des gens qui le gênent.

Tout au long du roman, on va se retrouver gêné par ce qui est dit, par la façon dont c’est dit, par les événements qui vont se dérouler. Car on n’y trouve plus de notion de bien ou de mal, la morale n’existe plus, on parle ici de survie ; et pour Tom, il s’agit de survie de la race blanche. Plus que choquant, ce roman est provoquant, poussant toujours le bouchon un peu plus loin, en gardant son ton clairvoyant pour montrer la vérité du terrain, celui que les politiques ne veulent pas voir.

A part quelques passages un peu long où on a l’impression que l’auteur en rajoute, ce roman porté par Amy et Hastings m’a impressionné par ce qu’il montre. J’ai tendance à dire que les auteurs mettent leurs tripes dans leur premier roman, et cela semble être le cas ici, tant John Woods est capable de faire une démonstration éloquente sans jamais juger qui que soit ; au lecteur de se faire sa propre opinion. John Woods a écrit l’autopsie de l’Amérique moderne et il va falloir suivre ses prochains écrits.

Un dernier mot : ne ratez pas la fin, avec quelques retournements de situation qui font que je ne suis pas prêt d’oublier ce roman. Impressionnant !

Le tableau du peintre juif de Benoit Séverac

Editeur : Manufacture de livres

Il doit me rester encore quelques romans à lire de Benoit Séverac. J’ai l’impression que ses romans surpassent ses précédents tant il est capable de nous parler de choses importantes tout en créant des histoires incroyables. Epoustouflant !

12 décembre 1943. Eli et Jeanne Trudel se pressent pour faire leurs bagages ; ils emporteront deux valises et les toiles d’Eli, peintre renommé. Leurs voisins Odette et Gilbert Trudel ont toujours été courtois, connaissant leur statut de juif. Gilbert travaillant à la préfecture, il vient de les prévenir d’une descente de la Gestapo. Eli et sa femme doivent donc fuir en espérant rejoindre l’Espagne.

Stéphane et Irène Milhas ont commencé par tenir un hôtel au centre de Firminy avant d’être obligés de mettre la clé sous la porte. N’écoutant que son esprit d’entrepreneur, Stéphane a créé une entreprise de transport avec trois camions. Mais le mouvement des gilets jaunes et l’incendie d’un camion a sonné le glas de cette nouvelle société. Depuis, Irène est vendeuse dans un magasin, et Stéphane se morfond au chômage.

La tante de Stéphane le contacte. Louise et Etienne sont des gens adorables qui doivent déménager dans un appartement plus petit que leur maison. Pour l’occasion, ils veulent se débarrasser de quelques objets. A cette occasion, ils lui proposent un tableau d’Eli Trudel, que son grand-père a hébergé et qu’il a reçu en remerciement. Pour Irène qui se renseigne, la cote de 100 000 euros du tableau permettrait d’embellir leur quotidien qui s’appauvrit. Stéphane voit dans ce tableau l’occasion de rendre hommage aux actes de bravoure de son grand-père. Il se met en tête de lui obtenir le titre de Juste parmi les Nations.

Benoit Séverac nous concocte ici une incroyable histoire, très détaillée, très documentée, ressemblant à un jeu de pistes. Stéphane n’y connaissant rien, il va franchir petit à petit les étapes lui permettant de faire reconnaitre ses aïeux en tant que Justes. L’auteur va nous raconter comment un ignorant va progresser dans cette quête totalement personnelle (mais j’y reviendrai plus tard).

De Firminy, Stéphane va donc voyager, tenter de retrouver des témoins, traverser la France, se retrouver en Israël, et terminer son voyage en Espagne. Je me demande si l’auteur n’a pas fait le même voyage en parallèle de Stéphane quand il écrivait son roman, tant tout m’a paru d’une véracité prenante. Pendant ce voyage, nous allons non seulement visiter un grand nombre de villes mais aussi en apprendre beaucoup sur les filières de passage de la France en Espagne pour les soldats, les combattants et les juifs. Nous allons même comprendre le rôle qu’occupait Franco pour conserver un semblant de neutralité dans cette guerre. Nous allons aussi découvrir les méandres pour atteindre le statut de Juste et apprendre que de nombreuses personnes cherchent à obtenir ce statut frauduleusement.

Mais ce que j’ai trouvé fascinant, dans ce roman, c’est le personnage principal, Stéphane. A partir du moment où il juge que sa quête est nécessaire, juste, il s’entête, s’obsède jusqu’à être prêt à laisser femme et enfants derrière lui, alors qu’il n’a rien à y gagner. Don Quichotte solitaire, luttant contre des vents plus forts que lui, il va aller au bout de sa mission, alors qu’il se rend bien compte du ridicule de sa situation et des conséquences qu’elles vont entrainer, et qu’il est prêt à assumer.

Pour moi, l’aspect psychologique de ce personnage qui s’entête et va au bout de son voyage est subjuguant, éblouissant, passionnant. On suit avec délectation cet homme qui prend une décision, terrible pour sa famille, s’enferme, apparait buté jusqu’au bout, mais montre une ténacité à toute épreuve sans que rien ne puisse le faire dévier de sa trajectoire. Cette histoire d’un homme qui a tort est un des grands moments de cette rentrée 2022.  

L’affaire de l’île Barbe de Stanislas Petrosky

Editeur : Afitt

Stanislas Petrosky, le créateur de Requiem, ce prêtre exorciste hors du commun se lance dans une nouvelle aventure, celle de nous faire revivre, de façon romancée, l’avènement de la médecine légiste. Une réussite !

En cette année 1881, un corps mutilé a été retrouvé enfermé dans un sac, flottant sur la Saône. Le sac est fermé par du fil de fer, et apporté à la morgue pour être autopsié. La morgue étant logée sur une platte, une barque flottante, cela permet d’empêcher n’importe qui d’entrer. Le professeur Lacassagne, aidé par son aide Ange-Clément Huin reçoivent le colis en compagnie du père Delaigue, le gardien, le docteur Coutagne étant absent.

L’ouverture du sac ne peut se faire sans la présence des policiers Morin et Jacob. Leur surprise est grande quand ils découvrent un corps de femme dont on a coupé les jambes et mutilé le visage. Les hypothèses vont bon train ; certains pensent que le corps a été découpé parce qu’il ne logeait pas dans le sac, d’autres que cela permet de compliquer l’identification de la victime.

Le professeur Lacassagne procède donc à une exposition du corps, afin que les gens puissent venir le voir, et éventuellement reconnaitre la victime. De nombreuses fausses pistes apparaissent alors que le professeur fait un peu mieux connaissance avec son apprenti, d’origine Apache.

On ressent à la lecture tout l’honneur et le respect dont fait montre Stanislas Petrosky envers l’un des pères fondateurs de la médecine légiste moderne. Pour autant, il s’agit bien d’une enquête policière, particulière dans le sens où l’identité de la victime n’a jamais été découverte. L’auteur va donc nous décrire, en le romançant, ce qui s’est passé, tout en insistant sur les quelques idées qu’a proposées le professeur Lacassagne, comme le moulage du corps pour en garder une trace ou même l’utilisation de la photographie qui en est à ses balbutiements.

J’ai adoré cette façon de faire vivre les personnages, et le roman se présente surtout comme une mise en place des personnages. On découvre ainsi un professeur Lacassagne passionné, inventif, mais aussi à l’écoute des autres, doté d’un esprit de déduction hors du commun, psychologue, loyal et humain. Ange-Emmanuel Huin lui nous parait plus mystérieux, puisque nous ne connaitrons que peu de choses de son passé, mais nous aurons la scène occasionnant leur rencontre. On se doute qu’il a réalisé quelques exactions et qu’elles sont la cause de l’inimitié des deux policiers, deux flics véreux et pourris, corrompus et malfaisants. Bref, tous les ingrédients sont réunis pour initier une série fort prometteuse.

Enfin, je dois ajouter que ce roman bénéficie d’une préface du docteur Bernard Marc expliquant l’importance du professeur Lacassagne et d’une véritable étude en postface, nous présentant le contexte. Je vous conseille fortement celle-ci tant on y apprend beaucoup de choses sur la façon dont les avocats ont trouvé la brèche pour innocenter des coupables et pourquoi il fallait faire évoluer les techniques d’investigation. Le docteur Amos Frappa nous détaille aussi la guerre entre la police de Paris et celle de Lyon, la concurrence acharnée pour ne pas avoir l’air ridicule dans les journaux à faits divers dont le succès allait grandissant. Tout cela est bien passionnant.

Darwyne de Colin Niel

Editeur : Editions du Rouergue

Si je n’ai pas lu tous les romans de Colin Niel, ceux que j’ai manqués m’attendent dans une de mes bibliothèques. Par son titre et par son sujet, je ne pouvais pas rater celui-ci, que l’on aura d’ailleurs du mal à classer du coté du polar, ou même du roman noir. Colin Niel nous propose un voyage en Amazonie, une sorte de retour en Guyane française, pour une histoire dure et passionnante.

A Bois-Sec, au fin fond du bidonville, adossé à la forêt, un petit enfant de dix ans écoute sa mère chanter. Pour lui, ce chant d’amour vaut tous les regards, toutes les attentions, parce qu’elle le dédaigne. Darwyne joue avec des morceaux de bois, bercé par les notes de musique de Yolanda. Le soir, dans leur petit carbet qui fuit de partout, ils dorment chacun dans leur pièce, elle dans la chambre, lui par terre dans la salle.

Quand on frappe à la porte, Darwyne va ouvrir et se retrouve face à un homme grand et costaud. Il a perdu ses illusions depuis longtemps, il sait qu’il s’agit de son nouveau beau-père, le numéro 8, Jhonson. Ce petit garçon déformé, boitillant, subit les moqueries de ses camarades de classe. Mais sa mère, qui n’arrête pas de travailler pour qu’ils puissent vivre, insiste pour qu’il fasse bien ses devoirs, pour qu’il travaille bien et ait une chance de sortir de Bois-Sec.

Mathurine sent peser les années, pas tellement dans son corps, mais dans son esprit de mère qu’elle n’est pas. Jusqu’à maintenant, elle assumait sa volonté de ne pas avoir d’enfant. La quarantaine arrivant, elle s’est résignée à essayer, sans succès jusqu’à présent, la conception in vitro. Assistante sociale, elle prend son travail très au sérieux, suggérant à la justice la meilleure solution pour les cas difficiles qui lui sont soumis.

Elle doit prendre en charge un appel d’urgence, qui malheureusement date de trois semaines. Il s’agirait d’un cas de maltraitance sur le petit Darwyne Massily. Mathurine est habituée à voir des cas difficiles et sait les conditions de vie dans le bidonville. Plutôt que de se précipiter, elle préfère convoquer la mère, Yolanda, qui va se présenter avec Jhonson mais sans Darwyne.

Dès les premières lignes, Colin Niel nous plonge dans un autre monde, avec beaucoup de distance, de respect, instillant de ci, de là, les détails qui nous font toucher du doigt la réalité de la vie dans les bidonvilles. Et nous allons accompagner les deux personnages principaux dans leur visite tout au long de cette histoire dure et noire.

Nous découvrons Darwine, petit garçon handicapé par des malformations, victime des moqueries et insultes des autres, qui ne se sent bien que dans la jungle environnante, et fou d’amour pour sa mère. Yolanda, de son coté, fait vivre sa famille en revendant des articles achetés au marché en ville et des plats cuisinés par elle-même. Autant elle est fière de sa fille qui s’est trouvé un travail et un mari, autant Darwyne lui fait honte, le traitant de « petit pian », considérant qu’il ne vaut pas mieux qu’un singe.

Mathurine de son coté, donne tout à son travail, poussée par un désir de justice et de volonté de trouver la meilleure solution pour ces enfants maltraités. Elle doit aussi gérer son désir de devenir mère avec déjà trois échecs et veut faire une dernière tentative. Elle va tenter l’impossible pour établir un contact avec Darwyne, ne se doutant pas de ce qu’il subit chez lui.

Les autres personnages de ce livre sont loin de faire figure de tapisserie. Jhonson apparait comme un homme sérieux et travailleur, fou amoureux de Yolanda comme les précédents beaux-pères d’ailleurs. Nous souffrons avec lui quand il est obligé de tailler les arbres et les herbes qui chaque jour, progressent sur le terrain sans arrêt, ou quand il doit tenter de réparer le toit de tôle troué.

Petit à petit, cette histoire dramatique va s’agencer et progresser dans un contexte difficile, inhumain, et faire place à un drame terrible d’amour impossible. Il devient de plus en plus difficile de voir Darwyne éprouver cet amour unilatéral et exclusif alors que sa mère le déteste. L’attitude de Mathurine est elle exemplaire et nous laisse croire à un espoir impossible dans cet enfer vert, dans cette histoire noire. Et la volonté de l’auteur de rester en retrait, de rester factuel, permet de laisser fuser derrière ces lignes tout un flot d’émotions sur l’amour maternel et l’amour filial. Quel roman !

Black’s Creek de Sam Millar

Editeur : Le Beau jardin

Traducteur : Patrick Raynal

Pour ceux qui connaissent Sam Millar, cet incontournable auteur irlandais de romans noirs, Black’s Creek va les surprendre. Il nous permet de découvrir une autre facette de cet auteur à travers une intrigue impeccablement construite.

Tommy Henderson se rappelle cet été de son adolescence, alors qu’il est en train de lire un article faisant mention d’un drame survenu dans la petite ville de Black’s Creek. Il se rappelle qu’il passait tous ses après-midis avec ses deux amis, Brent Fleming et Horseshoe, à discuter des performances des super-héros tels que Hulk ou les quatre fantastiques, allongés au soleil au bord du lac.

Tommy se rappelle quand Joey Maxwell, un adolescent de leur âge, le fils du gardien de la prison, s’est approché et a commencé à entrer dans le lac, s’est dirigé vers le large. Il se rappelle que Brent, Horseshoe et lui l’ont encouragé à aller plus loin, pour plaisanter, avant de le voir se noyer. Tommy a plongé pour le secourir mais Joey s’était attaché avec les menottes de son père à une épave de voiture au fond du lac.

Grâce à sa tentative de sauvetage, Tommy est passé pour un héros local. Mais cet événement a irrémédiablement marqué les trois amis, qui furent persuadés que Norman Armstrong, le caissier du cinéma, en était le responsable et coupable. Armstrong, surnommé Not normal à cause de son allure, subissait des accusations de pédophilie dont les garçons ont entendu parler.

Tommy étant le fils du shérif, il était au courant de l’avancement de l’enquête lors des repas en famille. Il s’était rendu compte du fossé séparant la police et la justice. Partageant son désaccord avec ses deux amis, ils se sont unis par un serment de sang de venger Joey en récupérant une arme pour au moins tirer une balle dans les couilles de Not Normal. Ils avaient alors bâti un plan.

Dès que l’on a affaire à un roman portant sur une histoire d’un groupes d’adolescent, on pense naturellement à Stephen King et sa novella Le corps (The body) adapté en film sous le titre Stand by me. Depuis, de nombreux romans ont fouillé les relations entre amis lors du passage à l’âge adulte avec plus ou moins de réussite. Black’s Creek, disons-le d’emblée, est à placer en haut du panier.

Après un prologue qui nous permet de faire connaissance avec Tommy et de positionner le mystère de l’intrigue, nous voilà projetés trente ans en arrière, quand nos trois adolescents passaient des vacances insouciantes. Et sans effectuer de longues descriptions, la magie et le talent de Sam Millar opèrent comme si nous avions toujours connu Brent le chef, Horseshoe le craintif et Tommy le modérateur du groupe.

Avec Tommy, nous allons vivre le passage dans le monde adulte, fait de règles absconses, mais aussi la difficulté du métier de policier, la façon innocente que peut avoir un enfant de la justice et par voie de conséquence l’injustice qui en résulte quand un coupable est défendu par un bon avocat et acquitté. On va aussi être confronté à des éducations différentes, aux aprioris envers les gens qui nous pourrissent la vie et nous aveuglent. On va aussi connaitre avec Tommy son premier amour. On va surtout vivre une histoire dramatique, noire, tellement bien racontée qu’elle pourrait être vraie.

Tommy étant le narrateur, le roman bénéficie pleinement de l’objectivité de son regard, et de l’évolution de sa psychologie. En particulier, la façon de montrer son évolution, ses relations avec sa mère, autoritaire et son père, qu’il voit comme le seul apte à débloquer la situation, est tout simplement fascinante. J’ai ressenti une très agréable sensation lors de la lecture de ce roman, celle que chaque personnage faisait progresser l’intrigue et non l’inverse, ce qui ajoute au plaisir et donne une véracité à cette histoire.

Enfin, il faut bien le dire, Sam Millar déploie tout son talent d’écriture, cette façon de tout décrire sans en rajouter, d’atteindre une efficacité parfaite, tant dans le contexte, les décors, les psychologies. A cela, s’ajoute le don d’écrire des dialogues savoureux, humoristiques quand il le faut, plein de tension à certains moments, expressifs en juste quelques mots. Je vous le disais précédemment, ce roman se place tout en haut du panier, une pépite noire illustrant le passage à l’âge adulte dans un environnement rural.