Archives du mot-clé Village

L’été où tout a fondu de Tiffany McDaniel

Editeur : Gallmeister

Traducteur : François Happe

A la suite du succès rencontré par son roman Betty, les éditions Gallmeister ressortent le premier roman de Tiffany McDaniel, initialement sorti chez les éditions Joëlle Losfeld, dans une nouvelle traduction. On retrouve avec plaisir cette plume poétique dans cette histoire entre réalité et fantastique.

La petite ville de Breathed, Ohio, est écrasée par la chaleur lors de cet été 1984. Fielding Bliss, le narrateur, passe ses vacances avec son grand frère Grand qui excelle au lancer au baseball, sa mère Stella qui ne sort pas de la maison par peur de l’eau, Autopsy, son père qui a la charge de procureur, et Granny leur vieux chien. A la suite d’un procès qu’il a gagné, Autopsy, toujours dans le doute, fait publier dans un journal l’annonce suivante :

« Cher Monsieur le Diable, Messire Satan, Seigneur Lucifer, et toutes les autres croix que vous portez, je vous invite cordialement à Breathed, Ohio. Pays de collines et de meules de foin, de pêcheurs et de rédempteurs.

Puissiez-vous venir en paix.

Avec une grande foi.

AutopsyBliss »

Quelques jours plus tard, Fielding rencontre un petit garçon noir qui dit être le Diable. Il ne connait pas son nom, et se surnomme lui-même Sal, contraction de SAtan et Lucifer. Personne ne le croit et le shérif va rechercher des enfants ayant disparu dans les environs. Et dans cette ville à majorité blanche, on regarde bizarrement ce petit être, surtout quand des phénomènes dramatiques se succèdent.

Fielding se présente comme un vieil homme quand il raconte cette histoire et à chaque début de chapitre, il se raconte au présent quand un détail le ramène dans ses souvenirs, dans ce passé maudit de 1984. Le procédé, classique s’il en est, fonctionne à merveille ici et on ne peut qu’être ébahi devant la maitrise montrée par Tiffany McDaniel pour son premier roman, d’autant qu’elle a commencé son écriture à l’âge de 15 ans.

L’auteure va donc nous faire vivre cette ville, ces gens simples, qui respectent les autres, qui croient en la police et la justice, qui croient aussi aux légendes et à la religion. Et Sal va petit à petit concentrer toutes les craintes, toutes les peurs surtout dans un contexte propre à faire monter la tension et exciter tout le monde. Il fait chaud, il fait lourd, le ciel est bleu à n’en plus finir, et le vendeur de glaces a détruit son stock ! A cela, s’ajoute le racisme ambiant qui va aboutir à la création d’une communauté anti-noire … pardon … anti-Diable.

Il n’est pas une page qui nous rappelle le contexte, et je ne compte plus le nombre de verres bus pendant cette lecture, tant la chaleur est palpable, tant la sécheresse agressive. Et si on a l’impression de rester spectateur au début du roman, Tiffany McDaniel arrive à nous impliquer dans son histoire par de petits événements que l’on a forcément connus, et cela finit par créer une sorte d’intimité, ce qui va rendre la fin d’autant plus dramatique et horrible.

Et puis, Tiffany McDaniel nous étale déjà son talent d’écrivaine, sa poésie venue d’ailleurs (je parlais de poésie issue de ses racines indiennes lors de mon avis sur Betty). Elle a l’art de glisser des remarques, de faire des comparaisons dont nous n’aurions même pas eu l’idée, elle a le talent de montrer les sentiments des gens, de nous faire ressentir la souffrance de la nature et des animaux, et de pointer la nature de l’homme dans une vaste réflexion sur le Bien et le Mal de façon totalement original. On se laisse bercer, on voyage en compagnie de Fielding, et plus les pages filent, plus l’horreur monte. Un premier roman impressionnant.

Les gens des collines de Chris Offutt

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Anatole Pons-Reumaux

Chris Offutt publie trop rarement des romans, et cela attire forcément l’œil du fan de polar quand il aperçoit un de ses titres. Etant écrivain pour des séries télévisées, on comprend que son emploi du temps soit chargé. Mais quand on lit ses romans, on regrette qu’il n’en sorte pas plus souvent.

Mick Hardin est de retour dans son village du Kentucky. En tant que militaire de carrière, il a arpenté le monde dans tous les endroits ensanglantés du monde (Afghanistan, Irak, …) et travaille actuellement dans la Police Militaire. Alors qu’on lui accorde une permission, son retour va lui permettre de voir Peggy sa femme enceinte et de ressouder son couple qui bat de l’aile à cause de ses absences.

Sa sœur, Linda Hardin, a récupéré le poste de shérif après la mort du précédent titulaire du poste. Dans des contrées rurales, il est bien difficile de se faire une place lorsqu’on est une femme. Mais Linda n’est pas du genre à se laisser faire.

Quand un vieil homme retraité, qui a l’habitude de partir à la recherche de racines de ginseng, retrouve le corps d’une jeune femme en bas d’une falaise, Le corps ne comporte pas de culotte, ce qui ouvre toutes les possibilités quant au mobile du meurtre. Linda va faire appel à son frère pour qu’il l’aide, car de toute évidence, beaucoup de gens connaissent l’identité du meurtrier et veulent faire leur justice eux-mêmes.

Cette intrigue simple permet à l’auteur de faire de formidables portraits des habitants des campagnes américaines. Mick et Linda vont surtout nous servir de guide pour rencontrer des gens mutiques, plus occupés à protéger leurs affaires et leurs terres qu’à aider les autres. Chris Offutt ne juge jamais personne, il déroule son intrigue, et nous montre ce que sont les vrais américains du cru et de ses problèmes culturels. J’en veux pour exemple l’accueil fait à Mick quand il approche d’une masure, accueilli par un homme armé d’un fusil.

Chris Offutt en profite aussi pour montrer le clivage de cette société, le fossé se creusant entre les pauvres et les riches, les hommes de pouvoir (qui peuvent convoquer le FBI pour une affaire locale, juste par un coup de fil) et le commun des mortels qui doivent se débrouiller. Dans une région calme en apparence, il oppose en permanence la nature calme et sereine à la violence des hommes. Car avec cette affaire, se cache aussi les élections de shérif et tout le monde aimerait que Linda les perde, parce qu’elle est une femme.

Chris Offutt développe tous ces thèmes avec un style simplifié, limpide, en y ajoutant des traits d’humour dans les dialogues. Mais surtout, il ressort de cette lecture un plaisir immense devant l’évidence de la narration. Chaque phrase, chaque événement paraissent évidents, minimalistes et pourtant si expressifs. Un excellent roman, un polar exemplaire de la part d’un auteur qui fait montre d’un sacré savoir-faire. Du grand art !

La Main de Dieu de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traductrice : Florence Rigollet

Outre Rocco Schiavone, le personnage d’Antonio Manzini, le deuxième personnage italien dont je suis avec assiduité les enquêtes se nomme le commissaire Soneri, dont La Main de Dieu est déjà la septième enquête publiée en France. Et on en redemande !

Quand il arrive au bureau, le commissaire Soneri s’aperçoit qu’on lui a envoyé un paquet. Inquiet, Juvara son second lui conseille de ne pas l’ouvrir. A l’intérieur, sont disposées des pâtisseries pour fêter la Saint-Hilaire, le protecteur de Parme, le 13 janvier. Il appelle Angela, sa compagne puis part se promener où des plaques de verglas résistent encore à la légère hausse des températures, laissant une sorte de bouillasse grise.

Arrivé au Ponte di Mezzo, Juvara l’appelle et lui annonce la présence d’un cadavre. Le hasard veut que le corps se soit échoué sous le pont que Soneri arpente. Il semblerait que le destin veuille qu’il s’intéresse à cette affaire. Le mort a dû rester longtemps dans l’eau avant d’arriver ici, vu son état, transporté par la crue. Il convie donc son ami médecin légiste Nanneti à faire quelques centaines de mètres pour faire la première analyse.

Le crâne étant enfoncé à l’arrière de la tête, il s’agit sans aucun doute d’un assassinat. En dehors de cela, ils n’ont aucune piste quant à l’identité du mort. Mais déjà, tous les média en font les choux gras. Alors qu’ils dégustent leur repas, Juvara appelle et signale une camionnette suspecte en amont de Parme, en amont, vers Pastorello. Elle comporte des impacts de balles de gros calibre. Le chef de Soneri Capuozzo et le magistrat sont en effervescence et Soneri décide de prendre les devants et de se rendre à Monteripa, village perdu dans les montagnes, où habite le propriétaire de la camionnette.

Chaque roman de Valerio Varesi nous emporte dans un rythme nonchalant, où grâce à une intrigue tortueuse, l’auteur nous propose de visiter son pays en prenant son temps, et de parler des changements de la société et leurs impacts. Le commissaire Soneri a sa propre logique pour mener son enquête, additionnant un a un les indices grâce à des discussions fort intéressantes avec les habitants du coin.

Sauf qu’ici, il va être confronté à un petit village où les gens préfèrent se taire que de s’ouvrir à un inconnu, un village qui survit grâce à une entreprise d’embouteillage d’eau minérale, peuplée majoritairement de pauvres gens et détenu par Malpeli. Comme à son habitude, Soneri passe d’un personnage à l’autre, et en profite pour se prouver une fois de plus son mal-être devant cette société avide de profits et pleine d’irrespect.

Et c’est en cela que Valerio Varesi est grand. Il aborde des thèmes contemporains, la course au profit par exemple quand on lui parle de créer des pistes de ski et que pour ce faire, il faut abattre ces forêts. Il nous parle de l’immédiateté inutile de l’information, la recherche de scoops des journalistes et les réactions des politiques qui y voient l’opportunité de créer un état policier toujours plus répressif.

Mais il aborde aussi d’autres thèmes plus généraux, presque philosophiques, comme la place de la religion dans la société moderne, mais aussi le mal être, la place de l’homme, la nécessaire recherche de l’espoir, autant de thèmes abordés par Soneri et le curé du village que j’ai trouvés passionnants. Valerio Varesi m’a encore pris par la main avec cette nouvelle enquête, nous avons cheminé des sentiers enneigés ensemble, nous avons devisé sur notre passé, notre monde d’aujourd’hui, nos peurs du lendemain, nos questions ou plutôt questionnements quant à l’avenir, et ce fut un déchirement de tourner la dernière page, celle d’avoir à quitter un ami cher (et virtuel) tel que le commissaire Soneri.

Histoire universelle des Hommes-Chats de Josu Arteaga

Editeur : Nouveau Monde éditions

Traducteur : Pierre-Jean Bourgeat

Pourvu que l’on accepte la forme, que l’on connaisse l’histoire de l’Espagne, ce premier roman est une vraie surprise, probablement l’une des meilleures en cette année 2022. L’auteur nous présente une autopsie d’un village, une petite histoire dans les interlignes de la grande Histoire.

« A Olariz, nous comprenons la mort et la vie à notre façon. Tout nait, tout meurt. Ni plus ni moins. Et ce, depuis la première aube. Pour les humains ou les animaux. Sans distinction. La vie est la neige première. La mort est la neige piétinée. Les deux sont semblables. »

Le narrateur va donc nous raconter la vie de ce village renfermé sur lui-même, en y mêlant ses souvenirs personnels. Ainsi, il se rappelle son père, accoucheur qui mettait bas des juments. Il avait sept ans quand son père l’avait emmené Olaiceta, Ce matin-là, le narrateur avait trouvé un œuf avec deux jaunes lors de son petit déjeuner. Cela aurait dû être un bon présage. Mais le jeune poulain est né avec deux têtes. Alors, il a emmené la jeune bête dans les bois pour l’achever et l’enterrer. Plusieurs années après, une truie donna le jour à douze petits, comme le nombre des apôtres de Jésus. De rage et de douleur, la truie s’est jetée sur eux et les a tous dévorés. Il en va ainsi de la vie et de la mort. Et il faut toujours écouter les présages, et surtout bien les interpréter.

Le narrateur se rappelle aussi Teodora, une jeune femme honnête et pauvre. Son mari avait choisi le camp de la révolution et le couple haïssait le curé et sa religion. Ils travaillaient dans un ferme de riches sans enfant et espéraient hériter à la mort des propriétaires quand un petit Gabriel vit le jour. On dit que le mari de Teodora y mit le feu et Gabriel en réchappa. Par contre, il mourut encore bébé et on dit que Teodora enduisait ses tétons de poison avant de les donner à Gabriel. Les propriétaires les chassèrent et tout le monde au villages les appelaient Les Damnés …

Dans un village rural, éloigné de toute modernité, ce village va nous raconter ses petites histoires, embringuées dans la Grande Histoire. Par son éloignement, il ne subit pas les conséquences de ce qui se passe à l’extérieur. Et les lois sont revenues celles de la nature, celles du plus fort, celles du village. Les hommes y sont rugueux, taiseux, et préfèrent régler leurs affaires entre eux plutôt que de faire appel à quelqu’un d’extérieur. D’ailleurs, on n’y trouve pas de police, chacun fait sa justice.

Construit comme une suite de nouvelles, ce roman tient son fil directeur avec ce narrateur, que l’on imagine vieux, repensant au passé de ceux qui nous manquent. Chaque petit événement est l’occasion pour lui de se rappeler une scène, une personne, un fait marquant. La narration se fait donc sans aucun dialogue et de façon très directe. Cela en devient remarquable quand il arrive à nous passer en revue toute une vie et de faire revivre des fantômes devant nos yeux. J’ai adoré cette narration.

J’ai eu l’impression que l’auteur faisait appel dans certains chapitres à des faits de l’histoire espagnole, et n’en connaissant que des bribes, je me suis senti délaissé, j’ai eu l’impression de passer au travers. Par contre, le dernier chapitre, contre toute attente, est terrible et donne à l’ensemble la cohérence que j’attendais. Josu Arteaga se permet même de nous pointer du doigt, nous montrant que les horreurs qu’il a décrites n’ont rien à envier à celles du monde actuellement. On prend une bien belle claque pour la fin, voire même quelques réflexions philosophiques très justes. Voilà un premier roman surprenant et surtout très réussi. Auteur à suivre.

Entendez vous dans les campagnes d’Ahmed Tiab

Editeur : Editions de l’Aube

Ce roman nous propose une nouvelle enquête de Lotfi Benattar que l’on avait rencontré dans Pour donner la mort, tapez 1. On retrouve dans ce roman toutes les qualités de conteur de Ahmed Tiab.

A la suite de sa précédente enquête, Lotfi Benattar est tombé de plusieurs étages et a frôlé la mort. Après avoir passé plusieurs mois dans le coma, il a refait surface et s’est forcé à une rééducation de forçat pour retrouver un semblant de mobilité. Il en garde des cicatrices sur son beau visage et une allure d’escargot boitant, aidé en cela par son indispensable canne sur laquelle il doit s’appuyer.

Son chef décide de lui offrir une petite enquête qui devrait permettre de le remettre en selle. Du coup, il doit abandonner la cité phocéenne pour le Morvan, où on déplore d’un jeune homme habitant Verniers-en-Morvan. Bientôt, c’est son corps que l’on découvre non loin d’un centre de déradicalisation, où l’on essaie de récupérer de jeunes musulmans sur le point de se radicaliser.

Marie-Aliénor Castel de Fontaube aurait pu se contenter du piston de ses parents pour progresser dans la hiérarchie du journal. Elle préfère grimper les échelons par elle-même en commençant comme stagiaire. On lui demande de préparer le terrain sur cette affaire avant que la journaliste vedette la rejoigne. Elle va donc mener l’enquête de son coté en parallèle, alors que trois jeunes du centre sont portés disparus.

Par son allure de pantin fracassé, Lotfi a du mal à passer inaperçu. Et ce séjour dans la Morvan, sous un ciel constamment gris et noyé dans le brouillard ne va pas être une balade bucolique. Entre les gendarmes attentistes et les piliers de bar, entre un attardé mental et une jeune nymphomane, entre un village taiseux et un centre de « rééducation » de jeunes sur le point de se radicaliser, notre inspecteur a de quoi faire. Je regrette juste que le personnage d’Alison soit si peu présent.

Comme à son habitude, Ahmed Tiab ne place pas ses personnages au premier plan de la scène mais les utilise plutôt comme des liens envers tous les habitants de ce village. Son propos n’est jamais de pointer ou de dénoncer mais plutôt de décrire une situation compliquée et ubuesque comme le ferait un journaliste. Et comme partout en France, on retrouve dans ce microcosme tous les pans de notre société, regroupés dans une petite zone, où tous les ressentiments vont s’exacerber.

Cette zone rurale ressemble à s’y méprendre à une cocotte-minute sur le point d’exploser avec les extrémistes de tous bords, et même un trafic de drogue. Ahmed Tiab met beaucoup d’application dans son écriture pour nous présenter la situation et les psychologies des personnages, montrant au passage le bouleversement dû à la présence des potentiels extrémistes proches d’un village. Finalement, il nous décrit une campagne qui doit faire face aux mêmes problèmes que la grande ville, le manque de tolérance et d’acceptation des autres, ce que l’on voit tous les jours à la télévision.

La forêt des silences de Serge Brussolo

Editeur : H&O

L’année dernière, je découvrais avec beaucoup de plaisir Le cavalier du septième jour. Je me suis donc plongé avec envie sur ce nouveau roman, qui nous propose une plongée dans une forêt mystérieuse entourant un village qui ne l’est pas moins.

Le lieutenant J.T.Eldrick s’enfonce dans la plaine, pour rejoindre la citadelle. C’est son tour de garde, il doit surveiller la forêt alentour, silencieuse au point de ne percevoir ni bruits d’animaux ni chants d’oiseaux. Ancien vétéran du Vietnam, il s’est retiré dans le village de Hag’s (dont le vrai nom est Hairless Hag’s taffies, littéralement Les caramels de la vieille sorcière chauve).

Arrivé à son poste de garde, il monte dans la tourelle et surveille tout mouvement. Il sait très bien qu’il ne se passera rien avant la nuit. Ayant somnolé quelques minutes, il se réveille en pleine nuit ; un bruit l’a surpris. Effrayé par ce qu’il pourrait voir, il se terre et n’ose jeter un coup d’œil. Au petit matin, il trouve au pied de la citadelle un gâteau recouvert d’une crème qui ressemble à du sang coagulé. Dedans sont plantées trois bougies. Les bûcherons, êtres mystérieux qui habitent la forêt, réclament trois morts en offrande.

Naomi, jeune journaliste paranoïaque, enfile les kilomètres dans sa vieille voiture. Son patron, le richissime Bertram Aloysius Sweeton, propriétaire des éditions Sweeton& Sweet lui a demandé de retrouver son auteur phare Barney Lambster. Lambster a reçu une confortable avance pour écrire la biographie du juge Hooter et il ne donne plus de nouvelles. Il se serait rendu à Hag’s, ville que le juge Hooter a créée en 1867, en devenant le maire, le shérif, le juge et le bourreau.

Une nouvelle fois, je me suis laissé prendre par ce roman qui vous prend à la gorge dès les trois premiers chapitres. Le premier s’avère angoissant et mystérieux à souhait ; le deuxième est consacré à Naomi, dont on apprendra le passé par la suite ; et le troisième se consacre à l’accueil de Naomi par Ruth, la mairesse adjoint, qui va lui édicté les règles prévalant à Hag’s. On apprend donc que ce village ne bénéficie d’aucunes technologies, vivant en totale autarcie avec des règles de bonne conduite obligatoires. Très vite, Naomi a peur qu’on ne puisse jamais repartir de ce village.

Puis l’imagination de l’auteur nous prend par la main, dans des directions que l’on ne s’attend pas à lire. Inexorablement, la tension monte face aux événements et l’intrigue se transforme en sorte d’Escape Game, avec en parallèle le choix des trois victimes qui seront offertes en offrande. Mais ne croyez pas que cette histoire est aussi simple qu’il n’y parait. Car vous serez surpris par la tournure que prend ce roman.

D’un abord facile, écrit simplement, ce roman se veut un divertissement et il remplit largement son rôle. Relativement court, avec des chapitres d’une dizaine de pages, on passe d’un personnage à l’autre en passant par tous les sentiments, car Serge Brussolo sait parfaitement manipuler son lectorat.  Voilà un roman très divertissant qui vous fera passer quelques bonnes heures de lecture.

Corvidés de David Gauthier

Editeur : Envolume

Vous connaissez mon intérêt pour les premiers romans. Celui-ci part d’un sujet simple voire simplissime : découvrir le Corbeau qui empoisonne la vie d’un petit village. Mais quand on s’intéresse à l’humain, cela devient irrésistible. Une grande réussite.

Depuis sa rupture avec Elle, Nicolas Berger ne trouve plus goût à rien. Lui qui faisait montre de bonne humeur devient un être renfermé qui rumine sa rancœur et son malheur. Pour un journaliste, dela pose un sacré problème et c’est ce que lui explique son chef, Gérard, le rédacteur en chef de La Gironde. Une affaire de corbeau vient de surgir dans un petit village alentour et Nicolas dispose d’une semaine pour ramener un reportage.

Dans le train, il lit le dossier qu’on lui a préparé. Les accusations sont précises et tournées comme des vers poétiques mais néanmoins explicites et agressives :

« Le corbeau salue les ignorants, leur donne un peu de lumière, alors notez ceci :

La vieille militante n’a plus de fougue. Cette perdante ne l’ouvre plus. A-t-elle compris qu’elle ne servait à rien ? 

Le chat de la secrétaire binoclarde n’a pas fugué. Il a été écrasé par le boucher. Trop lâche pour l’avouer, il a jeté le cadavre encore chaud dans le fossé.

Des cornes poussent sur la tête d’un adjoint. Il est ridicule, mollasson, incapable de voir que sa femme du nord se fait attraper par tout le monde, même le roi du village.

Votre dévoué corvidé »

On ne peut pas dire que l’accueil soit joyeux. Nicolas se pose au bar en face de la gare et rencontre Mathieu, l’envoyé spécial, le journaliste local, jeune homme embauché en CDD chargé de fournir un encart de temps en temps. Le pilier de bar ne se gêne pas pour dire ce qu’il pense des « fouille-merde ». Il apprend tout de même la bagarre qui a eu lieu lors du dernier conseil municipal, entre le maire et son adjoint. Malgré l’animosité ambiante, Nicolas se lance à corps (à cœur ?) perdu dans cette enquête.

Je me suis lancé plus par curiosité que par intérêt, tant les histoires de corbeaux pullulent dans les polars. Et je me suis laissé prendre au jeu. En fait, ce roman regorge de qualités, la première et la principale étant d’avoir créé ce personnage de journaliste dont la situation personnelle impacte son travail au jour le jour. Désabusé, presque déprimé, il accepte la mission qu’on lui confie, pour se changer les idées.

Et on croit à ce personnage parce qu’il est le narrateur et que l’écriture, à la fois pleine d’humour et de réparties en font un vrai plaisir de lecture. En bon journaliste, Nicolas est curieux de nature et observateur. L’auteur utilise donc un style fluide et descriptif qui nous fait croire à son personnage, et tout ça sans lourdeurs excessives. Comme je l’ai signalé plus haut, on se laisse prendre au jeu.

Et puis, on y trouve la description d’un petit village, où tout le monde se connait, où tout le monde en veut à tout le monde, où tout le monde sait tout et ne sait rien, où tout le monde a son opinion sans le dire. Les ressentiments viennent de toute part, entre les conseillers municipaux, envers les commerçants, envers les vignerons. Plus l’auteur en rajoute, plus le village de Salérac qui semblait calme et tranquille au départ, se transforme en nid de guêpes … et elles sont bigrement agressives cette année, les guêpes !

On va y rencontrer de sacrés énergumènes, des histoires tantôt belles comme des histoires d’amour ratées, tantôt détestables comme les bassesses de certains protagonistes. Le portrait de ce petit village semble tellement vrai que l’on ne peut que louer le talent de l’auteur à observer son prochain et à savoir le retranscrire dans un roman. Une étonnante et une excellente surprise, je vous dis !

La fin de ce roman dénote de l’ensemble du roman, plus violente mais ressemble à un feu d’artifice qui vient clore un beau défilé de petites gens qui grognent dans leur coin. L’auteur nous montre que la vie des villages où ça parle dans le dos, ça fait de grands sourires et ça fait circuler des bruits sur vous. Je ne peux que vous donner un conseil, laissez-vous tenter par ce roman, une très grande réussite.

La vallée de Bernard Minier

Editeur : XO éditions

Bernard Minier reprend son personnage récurrent le commandant Martin Servaz, après Glacé, Le cercle, N’éteins pas la lumière, Nuit et Sœurs. Je ne peux que vous conseiller de lire ces romans précédents avant d’attaquer celui-ci qui semble former une conclusion au cycle consacré à Marianne. Pour ceux qui ne les auraient pas lus, je vous conseille de ne pas lire mon résumé.

Martin Servaz vient d’être suspendu et rétrogradé au grade de capitaine suite à son affaire précédente. Il n’a donc plus ni insigne ni arme. Il attend son jugement au tribunal pénal puis sa sanction au conseil de discipline de la police. A cinquante ans, fréquentant le docteur Léa Delambre qui a 7 ans de moins que lui, en charge de son fils Gustav qu’il vient de découvrir, il se sent vieux, trop vieux.

La France vit au rythme de la Coupe de Monde de Football 2018, où la France poursuit son parcours. Gustav, l’enfant de Marianne, qui a été élevé par le tueur en série Julian Hirtmann, est maintenant hors de danger après son opération du foie. Il s’ouvre petit à petit mais c’est Martin qui s’inquiète de plus en plus, même si Hirtmann est détenu dans la prison 5 étoiles de Leoben en Autriche. Cette nuit-là, le téléphone sonne en pleine nuit. La voix de Marianne lui demande de le rejoindre, car elle est en danger.

Marianne lui annonce qu’elle s’est évadée, et qu’elle est dans les Pyrénées, proche d’un cloître. A la brève description des lieux, il reconnait l’abbaye d’Aiguesvives. La conversation se coupe, elle semble en danger. Il décide de partir sur le champ, est reçu par le Père Adriel. La battue qu’ils organisent pour retrouver Marianne ne donne rien, Le lendemain, il se rend à la gendarmerie et retrouve la capitaine Irène Ziegler, qu’il a rencontré 8 ans auparavant. Elle lui apprend qu’une série de meurtres est en cours à Aiguesvives.

Comme je le disais, ce roman semble clore un cycle que j’appellerai le cycle de Marianne, et cela ne vous dévoilera en rien ni l’intrigue, ni son dénouement. D’ailleurs je suis curieux de voir comment Bernard Minier va rebondir et redonner un second souffle aux enquêtes de Martin Servaz. Je parle de second souffle, car ce roman est une sacrée épreuve pour le lecteur, tant il est obligé de retenir son souffle pendant plus de 500 pages.

J’ai trouvé dans ce roman beaucoup de similitudes avec ses deux premiers romans, outre les présences de Marianne et la menace de Julian Hirtmann. Les décors sont aussi majestueux qu’ils sont menaçants, dans un village encastré dans les montagnes, inondées de brume à l’image de Martin Servaz, pris dans une enquête et en proie à ses doutes personnels et à son urgence.

J’ai trouvé dans ce roman une tension constante, un suspense haletant, beaucoup de fausses pistes démontrant toute la maîtrise et l’art de cet auteur que je suis depuis ses débuts. Une fois que vous avez commencé les premières pages, vous ne pourrez plus le lâcher, je vous le garantis. Et puis, Bernard Minier évite les descriptions gore qui auraient desservi l’intrigue, et son message.

Car derrière ce roman policier exemplaire, où il est bien difficile de trouver un point faible, on y trouve plusieurs dénonciations, dont la façon dont est vue et maltraitée la police, leur mal-être, mais aussi la difficulté des relations entre parents et enfants, et enfin cette nouvelle plaie qui s’appelle la manipulation par Internet via les tablettes ou les jeux en ligne. Une nouvelle fois, la démonstration, remarquablement bien menée, ayant pour point central un personnage de pédopsychiatre féminin d’une dureté incroyable, est exemplaire. Bernard Minier démontre encore une fois qu’il a des choses à dire.

Alors, oui, je suis fan de cet auteur et ce billet doit être lu dans ce sens. Et puis, cerise sur le gâteau, il introduit des vers de Patrick Steven Morrissey, dont je suis fan à vie, qui sait si bien dire les sensations de malaise, les impressions d’être seul contre tous. C’est simple, prenez une chanson, n’importe laquelle, lisez un vers et vous trouverez une impression que vous aurez ressentie. Alors oui, ce roman doit faire partie de vos lectures estivales, sans aucune restriction.

La certitude des pierres de Jérôme Bonnetto

Editeur : Editions Inculte

Je ne connaissais pas cette maison d’édition, je ne connaissais pas l’auteur, et il aura fallu le billet de Laulo pour me convaincre de partir à l’aventure, comme une randonnée dans les montagnes, dans un paysage beau mais dur.

Guillaume Levasseur est un jeune homme qui a bourlingué de par le monde. Quand il débarque dans le village de Ségurian, encastré parmi les montagnes, il sait qu’il va pouvoir vivre là, créer quelque chose, et être heureux. Il ne demande pas grand-chose d’autre. Alors, il décide d’élever des moutons. Il les emmènera en pâturage dans les hauteurs et vivra chichement de leur viande et leur laine.

Au village, s’il est une tradition qu’il ne faut pas changer, c’est bien la chasse au sanglier. Ils sont une poignée à se donner rendez-vous, pour faire une battue dans la montagne, accompagnés de leurs chiens féroces. L’arrivée d’un berger en plein terrain de chasse est vue comme un défi, surtout venant d’un étranger. Il y a une chose dont ils sont sûrs, c’est qu’il va falloir qu’il parte, coûte que coûte.

Il y a une deuxième tradition qu’il ne faut surtout pas changer : La fête de la Saint Barthélémy. Ce jour-là, le village est en liesse, on mange, on boit, on rit. Cette date du 24 août, c’est une date incontournable pour tous et ce n’est pas un berger qui va la perturber.

Il faut avoir bien du courage pour écrire et même éditer un roman dont l’intrigue fait penser à Jean de Florette et dont le cadre ressemble à s’y méprendre à des grands classiques de la littérature française ; on peut parler d’Emile Zola, Jean Giono entre autres. Et pourtant, ce roman dépasse les comparatifs et porte en lui sa propre identité, autant par sa construction que par son style.

De la construction, je noterai le rythme donné par les fêtes de la Saint Barthélémy, pendant six années de suite comme autant de chapitres. Et pendant chaque année, on va voir l’intrigue se dessiner, se construire, et les deux camps se monter l’un contre l’autre. Guillaume va développer sa bergerie envers et contre tous, modernisant petit à petit ses installations, remportant des succès comme cette renommée quant à la qualité de la viande qu’il fournit. De l’autre, le clan des chasseurs, aveuglés et enfermés dans leurs traditions d’un autre temps, se montant la tête pour chasser l’intrus, l’étranger, l’autre qui les nargue dans leur bêtise.

L’histoire va évidemment être dramatique et pour autant, ce roman est passionnant par cette plume qui alterne sur tous les registres avec toujours autant de justesse. Tantôt elle nous prend à parti, tantôt elle est poétique, atteignant des hauteurs immaculées, tantôt elle se veut vulgaire, ou plutôt populaire. Mais à chaque fois, elle est unique car totalement assumée et personnelle.

Si on peut être surpris mais jamais rebuté, on ressort de cette histoire avec un goût amer dans la bouche mais ébloui par quelques morceaux de littérature éblouissants. Car plusieurs fois dans le livre, j’ai levé la tête des pages et me suis exclamé : « Ouah ! Trop fort ! ». C’est un vrai livre d’auteur et je ne peux que vous encourager à le découvrir. Le voyage en vaut largement la chandelle.

Maître des eaux de Patrick Coudreau

Editeur : Manufacture de livres

Je commence l’année 2020 par un premier roman sorti dès le début de l’année dans une maison d’édition que j’aime beaucoup. Connue pour les romans de Frank Bouysse, la Manufacture de Livres nous offre un roman dont l’univers est proche de son auteur phare.

A Brissole, petit village français, il ne fait pas bon être étranger, entendez ne pas être né dans le village. Les Grewicz ont débarqué au village, ont construit une ferme, se sont mis à élever des moutons. Et ils ne se sont jamais intégrés aux gens du village. D’un autre coté, les Brissoliens ne voulaient pas d’eux. Pas étonnant qu’il leur soit arrivé un malheur, un grand malheur.

Plusieurs années après, Mathias Grewicz revient à Brissole. Et les surnoms renaissent sur les lèvres des villageois, avides de protéger leur vie. « Grevisse », « Ecrevisse » sont les termes hurlés par la horde qui poursuit Mathias dans les forêts alentour. « On aura ta peau ! ». Quand on a un nom bizarre, on a forcément des choses à cacher ! Les chasseurs ont aperçu une ombre, ils ont tiré et ont touché Mathias au bras. Mathias va trouver refuge dans une grotte et préparer sa vengeance.

Mais il est bien surpris quand il est rejoint par une petite fille. Elle dit s’appeler Elia, être la belle-fille du maire, Preret. Elle sait combien c’est un salaud, ce Preret, elle sait bien qu’il frappe sa mère. Alors, elle est prête à l’aider, en lui apportant des médicaments et de la nourriture.

Pour son premier roman, Patrick Coudreau fait preuve d’une belle maîtrise dans sa façon de mener son intrigue, et nous offre un roman que beaucoup d’auteurs américains de la vague « Nature writing » ne nieraient pas. C’est une course poursuite entre des chasseurs et leur proie au milieu d’une nature apaisée dont les éléments ne demandent qu’à se déchaîner.

Alternant les points de vue entre Mathias et les habitants du village, il fait avancer son histoire tranquillement, faisant intervenir la petite Elia, la belle-fille du maire et qui est probablement la seule personne sensée de ce roman. Roman de personnages plus que roman de nature, il démontre de façon éloquente la folie des hommes face à la puissance tranquille de la nature.

C’est aussi un roman qui montre la bêtise violente des hommes face à l’inconnu, la peur des autres et les boucs émissaires qui sont victimes des imbéciles, comme toujours. Et ce que je retiendrai, c’est la bonne adéquation entre l’histoire, le style et la longueur du roman qui fait qu’on le lit d’une traite, sans s’arrêter. Et après avoir tourné la dernière page, je me suis dit que j’avais éprouvé le même plaisir que quand j’avais découvert Franck Bouysse, avec Grossir le ciel. C’est un signe.