Archives pour la catégorie Coup de coeur 2016

Un avant-gout des anges de Philippe Setbon

Editeur : Editions du Caïman

Attention, coup de cœur !

Philippe Setbon clôt d’une formidable façon sa trilogie « Les trois visages de la vengeance ». Auparavant, nous avions déjà lu de formidables polars avec Cécile et le monsieur d’à côté et T’es pas Dieu, petit bonhomme. Avec ce polar là, Philipe Setbon a écrit ce qui pourrait s’apparenter à un chef d’œuvre, un parfait condensé de polar noir. En fait, j’ai pris mon pied, lisant ces 190 pages en une journée, et je n’ai rien à lui reprocher. Pour tout vous dire, je n’avais pas été autant secoué depuis Le dramaturge de Ken Bruen ou Hyenae de Gilles Vincent.

Je voudrais juste faire un aparté : A chaque fois que je lis une trilogie, je suis enchanté par le dernier tome. Peut-être que je devrais faire une psychanalyse pour comprendre pourquoi ? Ou peut-être que les auteurs se lâchent sur leur dernier opus ? Voilà de quoi réflechir sur des sujets finalement pas intéressants pour vous, mais pour moi ?

C’est l’histoire d’un SDF qui se fait tabasser sur les quais de Seine à Paris. C’est l’histoire d’une femme qui appelle les flics et les pompiers pour lui sauver la vie. C’est finalement une scène que l’on peut voir de nos jours …

Le SDF se retrouve à l’hôpital, se rappelant de la présence d’un ange à sas cotés. Il s’appelle Bruno Fabrizio, et depuis qu’il a quitté la police, ce capitaine de police a descendu toutes les marches jusqu’en enfer. Son ange vient le voir. Cette jeune femme s’appelle France Norman. Elle semble timide, humaine, et lui propose de l’héberger. En effet, elle a hérité d’un appartement de sa mère défunte et a besoin de quelqu’un pour le retaper. Pendant tout le temps des travaux, elle lui propose d’occuper l’appartement.

Puis c’est son collègue le lieutenant Alex Nowak qui vient le voir. Plus jeune, il est complètement impliqué dans sa mission, celle d’arrêter les assassins. Il ne comprend pas comment un grand capitaine a pu tomber aussi bas. Alors, poussé par son instinct et sa curiosité, il va aller voir l’ancienne collègue de Bruno et découvrir l’horreur, celle de la dernière affaire du capitaine Fabrizio.

Bruno est sorti de l’hôpital et emménage chez France. Son nom est un heureux hasard, puisqu’ils aiment tous les deux Norman Mailer. Bruno met quelques semaines à se remettre de son tabassage, et commence les travaux. Dans un renfoncement, il trouve une liste de 5 hommes et leurs photos. La carte de visite d’un détective privé est agrafée aux photos. Le drame se met doucement en place …

Créativité : Le propre d’un polar, c’est avant tout de mettre en place une intrigue à l’aide de scènes qui, sans être complexes, finissent par former un tout … tout en laissant une part de mystère. Philippe Setbon excelle à construire son intrigue.

Noirceur : La couleur de ce polar est indéniablement noire, le contexte, les personnages, l’ambiance. Il n’y a pas une page, pas une ligne pour sortir la tête du seau. Quoique, quelques belles envolées, quand Bruno croit qu’il peut s’en sortir nous laissent un peu d’espoir. Mais c’est pour retomber encore plus bas.

Valeurs humaines : Cette noirceur est volontaire pour mieux faire ressortir les hommes et les femmes qui peuplent ce roman. Comment peut-on supporter un tel monde quand on est raisonnablement humain ? Philippe Setbon nous créé de formidables personnages malmenés par une société dont les faits divers se révèlent plus horribles les uns que les autres. A partir de là, tout est possible, même le pire, surtout le pire. On aime ces personnages par ce qu’ils vivent, pour ce qu’ils vivent.

Précision : Sans que l’on ait l’impression que c’est écrit, tout m’a semblé juste, précis, à un tel point qu’on est ébahi devant tant de simplicité. C’est du pur plaisir à lire, aussi bien dans les descriptions des scènes que dans les dialogues, qui ne dépassent que rarement une phrase et qui claquent comme il faut.

Concision : cela aboutit à un polar de 190 pages où tout est dit et bien dit, où on ne nous montre que ce qui est strictement nécessaire. Ce roman est une véritable démonstration de ce qu’il faut faire et démontre que sans en faire des tonnes, on peut créer et faire ressentir des émotions fortes et inoubliables.

Pour moi, Philippe Setbon a écrit le polar parfait ; c’est un coup de cœur, évidemment !

Ne ratez pas l’avis de Jean Le Belge

Publicités

Cartel de Don Winslow

Editeur : Seuil

Traduction : Jean Esch

Attention, coup de cœur, gros coup de cœur, énorme coup de cœur !

J’ai bien peur que ce billet s’adresse à ceux qui ont lu La griffe du chien. Pour les autres, dépêchez vous de rattraper votre retard, car Cartel en est la suite, et c’est un MONUMENT ! La griffe du chien fait partie de mon Top 10 de tous les livres que j’ai pu lire, et c’est forcément avec un peu d’appréhension, de crainte, que j’ai commencé cette lecture. Je dois dire qu’il y avait aussi un peu de peur, celle de trouver ce roman bien, mais sans plus, de ternir ce fantastique livre qu’est La griffe du chien.

Il n’en est rien. Cartel se révèle au niveau de son prédécesseur, sans se répéter ou paraphraser l’épopée précédente. Alors que La griffe du chien racontait l’ascension inéluctable du trafic de drogue, approuvé par les Etats Unis, à travers un duel devenu personnel entre Art Keller et la famille Barrera, entre 1975 et 2000, Cartel raconte la guerre civile (ou presque parce que non reconnue comme telle) qui a ravagé le Mexique. Il balaie donc la période qui va de 2004 à 2012.

Le livre s’ouvre sur une liste plus de 200 personnes, 200 journalistes qui sont morts pour avoir enquêté ou parlé des événements qui se sont passés au Mexique pendant son écriture. Comme entrée en matière, ça plombe l’ambiance et après avoir lu Cartel, on comprend que Don Winslow a voulu rendre hommage à tous ces gens qui luttent pour informer, qui veulent faire éclater la vérité, en relatant les faits.

2004, au Nouveau Mexique. Art Keller a quitté la DEA et s’est reconverti en apiculteur dans un monastère. Pour tenter d’oublier son passé, sa vie, mais aussi pour fuir.

2004, San Diego. Adan Barrera, l’ancien roi de la drogue, passe 23 heures par jour dans sa cellule. Son avocat vient lui annoncer la mort de sa fille Gloria, atteinte de Lymphangiome kystique qui engendre une malformation de la tête. Adan veut assister aux obsèques à tout prix. Il demande à son avocat de négocier sa présence contre des informations sur les cartels mexicains. Au retour de l’enterrement, Adan Barrera promet la tête d’Hugo Garza, le leader du cartel du Golfe, à la condition d’être extradé dans une prison au Mexique.

Dans la prison de Puente Grande, Adan organise sa cellule avec un coin bureau et a même droit à une cuisine individuelle avec cuisinier. Il reprend le métier, organisant les transports et recevant toutes les informations sur ses ordinateurs personnels. Il met la tête d’Art Keller à prix, pour deux millions de dollars, car il veut avant tout éliminer son pire ennemi. Dans la nuit de réveillon, il organise une rébellion et en profite pour s’échapper.

Art Keller a été prévenu par deux agents de la DEA. Sa tête est mise à prix. Alors, il reprend la fuite, changeant tous les jours d’hôtel, abattant de jeunes drogués qui lui courent après. Mais la fuite n’a qu’un temps. Il se résigne à retourner voir Taylor, son ancien chef à la DEA, et lui propose ses services pour arrêter Adan Barrera. Car c’est avant tout une question d’honneur et de survie.

Après quelques dizaines de pages pour introduire l’histoire, Don Winslow entre dans le vif du sujet, ou plutôt il nous plonge brutalement dans le Mexique des années 2000, un pays livré aux cartels de la drogue, qui se font la guerre entre eux, engendrant un massacre (et je pèse mes mots !) qui s’apparente plus à un génocide qu’à une guerre civile. Chaque région étant détenue par un cartel, les combats deviennent une guerre de territoire, chaque camp se construisant une véritable armée de milliers de tueurs sanguinaires, chaque camp étant soutenu soit par la police municipale, soit la police fédérale, soit par l’armée. Bref, chaque événement est l’occasion d’engendrer une vague de crimes dont les innocents sont plus nombreux au sol que les coupables eux-mêmes.

Cartel, c’est un livre de fou, qui réussit à nous faire vivre de l’intérieur cette situation inédite d’un pays qui a perdu le pouvoir face au crime organisé comme des armées de mercenaires, des soldats sans aucune humanité.

Cartel, c’est un livre qui vous montre que derrière les horreurs, derrière les compromissions, derrière les corruptions, derrière les hypocrisies des grands pays industrialisés, il y a des hommes et des femmes qui se battent pour vivre, car ils veulent vivre honnêtement.

Cartel, c’est un livre qui démonte tous les mécanismes, toutes les décisions prises si haut au sommet de tous les états (de la Maison Blanche à l’Europe) qui soit disant font tout pour lutter contre la drogue, mais qui en sous-main facilitent le trafic par l’ouverture des frontières pour laisser passer des camions ou des bateaux remplis de cocaïne.

Cartel, c’est un gigantesque roman de guerre politique et économique, comme un énorme jeu de plateau où chacun avance ses pions, fait des alliances avec ses ennemis d’hier pour mieux récupérer une région ou mieux trahir un ami d’hier, tout cela au nom du pouvoir et non de l’argent, puisqu’ils sont immensément riches et ont placé leur argent dans les entreprises industrielles mondiales.

Cartel, c’est un livre qui prend votre tête pour la plonger dans le sable du désert, où sont enterrés des milliers de personnes ; pour vous emmener dans un trajet de bus quand une bande armée débarque et tire dans le tas, qui vous montre que l’on peut élever des enfants de 11 ans et en faire des machines à tuer.

Cartel, au-delà du souffle épique et de son incroyable densité, c’est aussi des personnages, tous plus sublimes les uns que les autres ; qu’ils soient du bon coté ou du mauvais, ils sont tous à vos cotés, ils vous montreront leur vie, leur logique. Au premier rang d’eux, il y aura des femmes, formidables de courage (Marisol en particulier) qui vont reconstruire un village ; il y aura des journalistes grandis par leur courage et à l’espérance de vie si courte ; il y aura des policiers corrompus, des paysans, des barmen, des caïds, des mercenaires, des enfants, et tant de morts.

Cartel, c’est avant tout un grand, un énorme roman, qui se base sur une documentation impressionnante, qui arrange les faits pour faire avancer son intrigue et qui débouche sur une scène finale de feu d’artifice. D’ailleurs, je remercie Damien Ruzé pour m’avoir signalé ce site qui lui relate la situation du Mexique : http://www.borderlandbeat.com/. Parce que, ne croyez pas que c’est fini. La guerre de la drogue est d’ors et déjà perdue. Et les responsables de la situation mexicaine sont aussi à chercher de l’autre coté de la frontière.

Cartel, c’est tout simplement ma meilleure lecture de 2016.

Coup de cœur !

Ne ratez pas les avis des amis Jean-Marc et Yan.

 

Rien ne se perd de Cloé Mehdi

Editeur : Jigal

Attention, coup de cœur !

Cloé Mehdi avait été remarquée avec son premier roman, Monstres en cavale, qui avait remporté le Prix de Beaune en 2014, roman qui avait reçu beaucoup d’éloges, que j’avais acheté mais pas encore lu. Il fallait que je rattrape cette injustice avec ce deuxième roman sorti aux éditions Jigal, dont le sujet m’intéressait beaucoup. Et je dois dire que ce roman est profondément sensible, et que j’ai fondu … c’est tout simplement magnifique.

Le personnage principal s’appelle Mattia Lorozzi, il a onze ans. Ce matin là, il se rend à l’hôpital avec son tuteur Zé, pour aller rendre visite à Gabrielle, la compagne de celui-ci, qui vient de faire une nouvelle tentative de suicide. Sur le chemin, Mattia a remarqué un tag, réalisé en rouge sur un mur : « Justice pour Saïd ». Pourtant, cela fait plusieurs années que Saïd a été tué lors d’un contrôle de police, qui a mal tourné.

Mattia va rater l’école plusieurs jours, se cachant même sous le lit pour veiller sur Gabrielle, qu’il aime bien. Pour veiller sur elle, pour veiller sur lui. Au bout d’une semaine, Mattia retourne à l’école, et ne se cherche pas d’excuse, il dit la vérité : Gabrielle s’est tranchée les veines. Il faut dire que Mattia est habitué à la mort des autres. Son père, déjà, s’est pendu, quelques années auparavant.

A la sortie de l’école, Zé est en retard. Mattia se retrouve seul, à devoir rentrer chez lui. Deux hommes lui demandent où est passé Zé. Ils connaissent son nom. Ils disent : « Tu es au courant que ton tuteur est un assassin ? ». Mattia passe à l’hôpital mais Zé n’y est pas. Son poste de surveillant de nuit n’est pas évident à gérer, avec la garde de Mattia. Les docteurs veulent enfermer Gabrielle dans un asile, pour la protéger disent-ils. Zé ne veut pas. Ils rentrent chez eux continuer leur vie … si on peut l’appeler comme ça.

Ce roman commence fort, très fort. A la limite, ce n’est pas un polar, mais une chronique des gens comme vous et moi, sur la vie, la mort, la justice, l’adolescence, l’éducation, sur les gens honnêtes, sur les pourris, sur les engrenages, sur les victimes collatérales, sur … tout. Si le roman commence avec une scène forte, elle permet surtout de nous accrocher, de poser une situation tout en laissant des zones de mystère. Petit à petit, certains pans vont se lever, on va faire connaissance avec l’entourage de Mattia, sa mère qui préfère fuir, son demi-frère qui veut les oublier, sa sœur qui veut oublier. Un drame tel que le suicide de leur père n’est pas un héritage facile. Mais les souvenirs de Saïd, jeune adolescent mort, tué, assassiné, hante le quartier, hante les gens ; on n’oublie pas impunément nos morts.

De cette chronique, j’aurais beaucoup de mal à oublier Mattia, le personnage principal, mais aussi tous les autres qui gravitent autour de lui. Tous sont d’une justesse incroyable, toutes les scènes, pourtant ordinaires, deviennent extraordinaires par cette faculté de subtilité du style, par cette volonté de trouver les bons mots sans effet superflus, juste en ne laissant émerger que les émotions. Nom de Dieu ! Je suis passé de la tristesse à la pitié, de la colère à la haine, de la révolte à l’envie de crier. On écoute Mattia, on comprend Mattia, on suit Mattia, on devient Mattia. Et on finit par cette simple question : Mais pourquoi ne peut-on pas se contenter de vivre tous ensemble ?

Ce livre n’est pas larmoyant, et à la limite, je me rends compte maintenant, combien il est difficile de traiter un tel sujet sans tomber dans la caricature. Cloé Mehdi a une plume magique, de celles qui vous font ressentir une émotion en une phrase, de celles qui vous montrent un paysage mieux encore que ce que vous avez devant les yeux. Ce roman, c’est une tempête d’émotions, c’est très noir, tellement évident, tellement beau, tellement révoltant, terriblement social, un constat simple comme savent le faire les enfants de 11 ans, avec l’évidence de leurs mots. Parce que ce sont eux, les enfants, qui ont raison, ce sont eux qui sont logiques dans ce monde illogique.

Ce roman est juste incroyable, juste magnifique, un coup de cœur évident, un coup de cœur évidemment !

Ne ratez pas les avis unanimes des amis Claude, Jean-Marc et Jean le Belge

Oldies : Le condor de Stig Holmas

Editeur : Sonatine

Traduction : Alain Gnaedig

Attention, coup de cœur, gors coup de cœur, énorme coup de cœur !

L’auteur :

Stig Holmås, né le 25 février 1946 à Bergen, en Norvège, est un poète et romancier norvégien, auteur de quelques romans policiers et d’ouvrages de littérature d’enfance et de jeunesse.

Il est bibliothécaire avant d’être librettiste, scénariste et anthologiste. Il publie tout d’abord des recueils de poèmes puis des ouvrages pour la jeunesse. En 1982, il reçoit le prix Kulturdepartementets pour la littérature enfantine.

En 1991, il fait paraître son premier roman O.K. Corral. En 1994, il publie Le Condor (Kondoren), dont la « construction formelle sophistiquée et très habilement agencée permet au lecteur d’oublier les situations très conventionnelles décrites dans ce roman, curieuse incursion d’une écriture lyrique et métaphorique dans le monde du roman noir », selon Catherine Chauchard.

À partir de 2003, il signe des scénarios pour la série télévisée norvégienne Taxi, Taxi.

Il est le père de l’homme politique Heikki Holmås.

Source : Wikipedia

Quatrième de couverture :

William Malcolm Openshaw, poète, intellectuel et amoureux des oiseaux, a eu plusieurs vies. Depuis des années, il erre aux quatre coins du globe, de Mexico à Tanger, en passant par Bogotá et Le Caire, ne fréquentant que les quartiers les plus pauvres. « Je me contente de traverser les villes, de les quitter en marchant lentement. » William est un homme hanté par de mystérieuses tragédies, par des secrets dont il ne parle pas. Au Portugal, à la suite d’une agression, il fait la connaissance de Henry Richardson, attaché à l’ambassade britannique de Lisbonne. Ce dernier semble en savoir beaucoup sur le passé de William, beaucoup trop même. Sur les disparitions, les morts violentes, les ombres et les trahisons qui ont jalonné son parcours. Richardson a peut-être même les réponses aux questions que se pose William sur sa vie d’avant, sur la tragédie qui a brisé son existence. Une véritable partie d’échecs à base de manipulations s’engage alors entre les deux hommes, dont l’issue ne peut être que tragique.

Stig Holmås, tout en nous proposant une intrigue d’une efficacité absolue, s’interroge sur la condition humaine avec une lucidité déchirante. La beauté et la puissance de l’écriture ne font qu’ajouter à l’éclat de cette perle noire, publiée en 1991, et considérée par beaucoup d’amateurs comme un chef-d’œuvre absolu du genre.

Stig Holmås est né en 1946 à Bergen. Publié précédemment en France dans la «Série noire», en 2001, Le Condor est son premier roman.

Mon avis :

Je ne vais pas tourner autour du pot : cette lecture est une des plus impressionnantes que j’aie jamais lu. Et cela m’a tellement impressionné que j’ai bien du mal à dire autre chose que « Jetez vous dessus ! ». Si on y regarde d’un peu plus près, nous avons à faire avec l’histoire d’une vie, d’un jeune homme qui vit dans les bas-fonds de Lisbonne, et se fait offrir un verre par un homme qui l’interroge et semble connaitre sa vie mieux que lui-même.

Au lieu d’avoir un duel, nous avons droit au déroulement d’une vie, d’abord par bribes, comme des pièces de puzzle éparpillées, puis le tableau d’ensemble se met en place. De sa jeunesse à la mort de son père, de l’alcoolisme à la maladie de sa mère, de ses études aux influences communistes de ses camarades, de ses braquages à la prison puis sa fuite vers … nulle part.

Ce roman, c’est à la fois l’histoire d’une fuite du réel, mais aussi l’histoire d’un échec, l’histoire d’un homme qui s’est bercé d’illusions, l’histoire d’un homme qui a raté ses rencontres, qui a perdu ses femmes, l’histoire d’un homme qui s’est fourvoyé dans un monde trop grand pour lui. Et quand il cherche à se raccrocher à quelque chose, c’est pour s’apercevoir que les autres lui ont menti, ou peut-être est-ce lui qui s’est menti lui-même.

Et puis, il y a ce style si simple, si expressif, si beau, si poétique, que l’on n’a pas envie de poser le livre, que l’on n’a pas envie de le quitter. En fait, je crois bien que j’ai trouvé le livre parfait, celui qui me parle car il est tellement bien écrit, qui me parle et qui va parler à beaucoup d’entre nous. C’est un livre magnifique, extraordinaire. Coup de cœur !

Nratez pas les avis du boss de Unwalkers ou de Jeanne Desaubry qui sont unanimes !

Antonia de Gildas Girodeau

Editeur : Au-delà du raisonnable

Attention, coup de cœur !

Par moments, je me dis que, pour ne pas se tromper dans les choix de lecture, il est très utile de suivre les conseils des amis. Pour être totalement honnête, je n’aurais jamais lu ce livre sans mon ami Richard, de son nom de scène Le Concierge Masqué, et je ne l’aurais jamais vu car il est rangé dans le rayon littérature, que je n’arpente jamais. Ce roman est un roman épique, presque une biographie, un roman qui aborde des sujets importants à travers un personnage féminin extraordinaire, et cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti une telle flamme pour un personnage de fiction. Fantastique !

Le roman commence en 1974, en Italie. La situation devient de plus en plus explosive et les attentats se multiplient contre le gouvernement. La cible des forces de l’ordre est le groupuscule d’extrême gauche. Antonia est une jeune femme recherchée par toutes les polices. Son surnom de La Pistolera est sur toutes les lèvres. C’est une passionnée, obnubilée par son combat contre les fascistes, quitte à commettre des attentats meurtriers.

Quand deux de ses acolytes sont arrêtés par la police, elle n’a d’autre choix que de fuir, pour survivre, pour combattre. Avec un peu d’argent et un déguisement, elle se retrouve à faire du stop pour rejoindre la France, et tombe sur Robert, un homme riche qui se dirige vers la Suisse. Elle va se laisser séduire par l’homme et par le luxe attenant. Devenant son amante puis sa compagne, elle va rester quelque temps avec lui, avant de le quitter.

Elle a pris une nouvelle identité et se nommera désormais Astrid. Grâce à son cousin Anselme, qui travaille au Vatican, elle arrive à avoir un entretien avec la Mère Supérieure en charge d’une congrégation qui aide les pays en voie de développement. Bien qu’elle ne soit pas catholique, elle accepte un poste d’enseignante en Ethiopie. Une nouvelle vie commence pour elle.

Rassurez-vous, mon résumé ne couvre qu’une petite partie des tribulations d’Antonia. Car ce roman de seulement 250 pages va parcourir presque vingt années de la vie de cette jeune femme. Il est intéressant de savoir que l’auteur, en faisant des recherches pour un roman, a découvert ce personnage de jeune italienne qui a alerté sur les massacres du Rwanda bien avant qu’ils ne soient perpétrés. Alors, il a décidé de lui rendre hommage en lui inventant un passé, une vie.

En fait, j’ai été totalement pris, enchanté par ce roman. Et en premier, j’ai été époustouflé par l’écriture d’une limpidité rare, qui nous emmène dans différents lieux, dans différentes périodes de temps, sans jamais en faire trop. En fait, tout est dans la simplicité, dans la magie de transporter le lecteur ailleurs, par la force des mots, des phrases.

Bien que je ne sois pas spécialement féru de biographie, et que ce roman peut sembler en être une, je dois dire que j’ai été transporté par ce personnage de Antonia. Pour autant, il ne m’a pas inspiré de sympathie ni de pitié. Nous avons tout de même à faire avec une terroriste. Mais l’auteur est d’une remarquable intelligence, quand il se contente de jouer aux témoins et de ne jamais prendre parti.

Et cela lui permet de nous montrer un personnage féminin fort dans sa vie, dans ses amours, dans ses convictions. C’est un personnage qui, voulant faire passer ses messages de combat par la violence, va se découvrir dans la sauvegarde et la protection des autres. Antonia, c’est la portrait d’un enfant qui nait pour une deuxième fois, c’est une rose qui éclot sous nos yeux, sans jamais montrer un seul aspect de faiblesse.

Enfin, il y a la contexte historique, celui de l’Italie dans un premier temps, et le combat contre les brigades rouges. Celui de l’Éthiopie ensuite, embringué dans ses luttes politiciennes au détriment du peuple. Celui du Rwanda enfin où toute l’horreur des compromissions devient un argument pour laisser faire des massacres, qui trouveront leur apogée en 1994. L’auteur, en même temps que son héroïne, nous montre comment l’horreur devait arriver, comment elle aurait pu être évitée si les grands pays industrialisés (dont la France) avaient décidé de ne pas soutenir l’un des camps, si on n’avait pas fermé les yeux, si on n’avait pas été sourds aux appels au secours, si même la religion catholique avait fait passer un message de paix et d’harmonie. La plupart de ces aspects m’étaient connus, mais je ne les avais jamais lus dans un roman. Je vous le dis, ce roman est magnifique ! Coup de cœur !

Un grand, un énorme, un gigantesque merci à Richard pour cette découverte. Ne ratez pas les billets de Garoupe et l’oncle Paul.

Oldies : Fausse piste de James Crumley

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

Attention, coup de cœur !

J’en avais parlé il y a quelques mois avec mon ami Petite Souris, de James Crumley. Et donc, j’avais ressorti d’une de mes bibliothèques Fausse piste, édité à l’origine chez Gallimard dans la série noire tout d’abord puis chez Folio Policier. Le fait que Gallmeister réédite toute l’œuvre de James Crumley dans de nouvelles traductions est une excellente nouvelle. Car nous allons avoir droit à la crème de la crème du Noir.

L’auteur :

James Crumley est né au Texas en 1939. Après y avoir fait ses études et servi pendant deux ans dans l’armée, il devient professeur de composition littéraire. Il « visite » ainsi de nombreuses universités, il a la bougeotte et le métier de professeur ne lui convient pas. Attiré par le poète Richard Hugo, comme d’autres écrivains de sa génération (James Welch, Bob Reid, Neil McMahon, Jon A. Jackson), il débarque à Missoula, Montana au milieu des années 1960.

Il s’essaye à la poésie et l’écriture de nouvelles, et anime des ateliers d’écriture en compagnie de Richard Hugo, James Lee Burke et d’autres… En 1967, il écrit son premier roman, Un pour Marquer la Cadence (One to Count Cadence), qui n’est publié qu’en 1969. Sur fond de guerre du Viêt Nam, ce roman raconte une histoire d’amitié entre un sergent dur à cuire et un soldat gauchiste. Crumley met déjà le pied dans le roman noir, genre dans lequel il excellera par la suite (…)

James Crumley est terriblement ancré à Missoula, comme tous les autres écrivains du coin. Missoula est leur coin de paradis, un paradis où règnent tolérance, bonne humeur, où l’alcool coule à flot et où les écrivains sont une denrée incroyablement fréquente. À Missoula, tout le monde écrit. Au milieu des montagnes, dans cette ville de 50 000 habitants, James Crumley reste donc. Il essaye bien parfois de s’en « échapper » mais il finit toujours par y revenir.

En 1966, peu de temps après son arrivée à Missoula, il laisse définitivement tomber l’enseignement. Il n’est pas fait pour ça. En revanche, il a l’écriture dans le sang. Il en parle d’ailleurs comme d’une drogue, quelque chose de vital et quasi obsessionnel.

James Crumley décède dans sa soixante-huitième année, le 17 septembre 2008.

Quatrième de couverture :

Dans la petite ville de Meriwether, dans le Montana, le privé Milo Milodragovitch est sur le point de se retrouver au chômage technique. Les divorces se font maintenant à l’amiable. Plus besoin de retrouver l’époux volage ou la femme adultère en position compromettante. Ne lui reste qu’à s’adonner à son activité favorite, boire. S’imbiber méthodiquement, copieusement, pour éloigner le souvenir cuisant de ses propres mariages ratés, de la décadence de sa famille, de son héritage qui restera bloqué sur son compte jusqu’à ses cinquante-trois ans – ainsi en a décidé sa mère. C’est alors que la jeune et très belle Helen Duffy pousse sa porte : son petit frère, un jeune homme bien sous tous rapports, n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Milo s’engage alors sur une piste très glissante.

Dès son premier polar, James Crumley s’impose en grand maître du noir. Avec lyrisme, humanisme et humour, il dépoussière le mythe du privé et réinvente le genre.

Mon avis :

Quelle idée géniale de reprendre l’édition de l’œuvre noire de James Crumley ! Car nous avons là le top du top de la crème de la crème du Noir.

Ce roman constitue le premier tome des enquêtes de Milton Milodragovitch, dit Milo, dont la spécialité est de réaliser des enquêtes et filatures de maris ou femmes adultères. Comme l’état du Montana vient de voter une loi autorisant le divorce à l’amiable, Milo se retrouve sans travail. Il va avoir la possibilité de se recycler quand Helen, une superbe jeune femme, lui demande d’éclaircir le soi-disant suicide de son jeune frère Raymond.

Ce roman se situe chronologiquement dans l’œuvre de James Crumley, juste avant Le dernier baiser, ce pur chef d’œuvre noir (du moins c’est mon avis). Ce roman est impressionnant parce que le personnage de Milo qui nous narre cette histoire est d’une évidence rare dès la première page. Le style lui-même fait partie du personnage. En fait, dès le premier chapitre, James Crumley réinvente le rôle du détective privé, ou du moins ajoute une nouvelle pierre à l’édifice, en imposant son style.

Car il faut bien parler de style quand on parle de James Crumley. Il y a cette facilité à nous faire entrer dans le personnage. Il y a ces scènes burlesques mais réalistes (il n’y a qu’à voir le début où un voleur à la tire se fait écraser par une voiture et où Milo dit qu’il ne savait pas que le métier de voleur était un métier si dangereux !). Il y a ces dialogues si brillants et qui démontrent si bien la psychologie des personnages. Il y a cette volonté de donner autant d’importance aux personnages secondaires qu’à Milo. Il y a ce contexte si noir, cette autopsie si juste d’une société plongeant dans la violence avec l’émergence et l’arrivée de l’héroïne. Enfin, il y a ces phrases magiques, qui nous montrent les décors ou les personnages qui sont si poétiques qu’on reprend plusieurs fois la lecture d’une seule phrase, juste pour la laisser résonner dans notre tête.

Il faut ajouter que la traduction est très différente de la première version, faisant plus de place à l’humour et mettant en valeur la poésie (j’ai fait la comparaison sur quelques paragraphes). Mais honnêtement, les deux sont très bien faites. Et puis, on a droit dans la version Gallmeister à des illustrations en noir et blanc de toute beauté, signées Chabouté. Cela donne un roman qui ajoute au plaisir de la lecture, celui des planches de dessin.

Fantastique, ce roman est fantastique. Il comporte tous les ingrédients du roman de détective, avec un personnage fort, une intrigue forte, un contexte fort et un style inimitable, à la fois dur, noir et poétique. Il ne redéfinit par le genre, il apporte sa pierre à l’édifice et a inspiré de nombreux auteurs dont Ken Bruen, Sara Gran, Sam Millar et tant d’autres. Cette lecture est indispensable pour tout amateur de polar noir. Coup de cœur !

plusdeprobleme.com de Fabrice Pichon (Lajouanie)

Attention coup de coeur !

Fabrice Pichon, je le suis depuis ses débuts, depuis Vengeance sans visage, son premier roman policier. Pour ce roman, il change de maison d’édition, de style, de genre … et de lunettes (?) pour nous proposer un polar qui flirte entre le roman policier, le roman social, et le thriller. Fabrice Pichon a décidé de faire un mélange des genres et c’est une franche réussite.

Marc Segarra est cadre dans une société d’assurance, en province. Il travaille comme un fou pour nourrir sa famille mais il ne se sort plus de ses dettes, entre ses emprunts et ses enfants, dont l’un est handicapé. Seulement, pour avoir droit à des aides, il faut être pauvre ! Marc Segarra a rendez vous avec le juge de la commission de surendettement, le juge Chauvin. Mais ce dernier n’est guère compréhensif, arguant que Marc n’a fait aucun effort pour vendre sa maison. Mais Marc ne veut pas laisser sa famille à la rue.

Son seul moment de distraction, c’est d’aller voir Sylvie, une prostituée de luxe. Auparavant, il passait la voir souvent ; maintenant, il se contente de quelques brefs instants de bonheur volés. Elle refuse de le faire payer, car elle est amoureuse de lui. Ce soir là, une brute épaisse force la porte et ordonne à Sylvie de payer 70% de ses gains au grand chef, qui s’appelle La Baleine, un Roumain qui règne que la prostitution de qualité.

Marc, dans un élan qu’il ne comprend pas, assomme le malabar et le menace en se présentant sous le nom du juge Chauvin. En partant, le balèze laisse son pistolet, que Marc récupère. Il devient le héros de Sylvie, s’il ne l’était pas déjà. Quelques jours plus tard, une lettre du juge arrive donnant à Marc quelques jours supplémentaires de survie. Mais il ne voit pas comment s’en sortir. Sauf s’il utilisait l’arme du mafieux qu’il a gardé … et s’il se mettait à son compte ? Et s’il créait une entreprise d’élimination ?

Je ne peux que vous conseiller de vous jeter sur ce roman, et de ne pas tenir compte de vos apriori devant la taille du pavé (plus de 600 pages) car c’est un livre que l’on du mal à lâcher une fois qu’on l’a ouvert. En fait, j’ai trouvé tout ce que j’aime dans un polar. Et quand c’est fait comme ça, c’est tout simplement génial.

Tout d’abord, on part d’une situation simple mais tristement réaliste : un pauvre gars comme vous et moi, criblé de dettes, étranglé par ses crédits. On entre tout de suite dans le personnage, sans fioritures mais avec tant de justesse qu’on le suit les yeux fermés. Puis, premier événement : ce personnage a une amante. Avec cette deuxième situation, l’auteur introduit un deuxième personnage … ce principe va se répéter jusqu’à ce que tous les personnages soient entrés en scène.

Une fois que Fabrice Pichon nous a décrit son échiquier, il va faire évoluer ses pions. Je ne sais pas comment il fait, mais il arrive à trouver à chaque fois des événements qui vont faire rebondir l’intrigue, et bouleverser la destinée des personnages. Cela joue en grande partie dans l’addiction que l’on ressent à la lecture. En fait, ce roman a une intrigue sautillante, un peu comme une balle en mousse … sauf qu’elle ne rebondit jamais dans la direction que l’on aurait pu imaginer.

Pour finir, il faut quand même avouer que si on se passionne pour ce roman, c’est aussi grâce à ses formidables personnages. Et on retrouve là tout l’art et le talent de cet auteur pour peindre des personnages plus vrais que nature, où chacun a une même importance. L’auteur nous les décrit avec justesse, c’en est d’ailleurs impressionnant, leurs actions et réactions sont toutes logiques, et du coup, on se retrouve impliqué dans l’histoire, car ce qui leur arrive nous parle … forcément.

A la fermeture de ce livre, j’ai eu comme un déchirement. Parce que je ne voulais pas abandonner Marc, Sylvie, Marie et les autres, je ne voulais pas sortir de cette situation inextricable. Sans ressentir de sympathie particulière envers Marc, qui est tout de même un assassin, on s’attache à ces psychologies fortes, et on se laisse malmener avec plaisir. En fait, ce roman, c’est un peu comme un grand 8 qui vous secoue dans tous les sens, qui flirte avec le roman noir, la critique acerbe de la société de consommation, le roman policier, l’itinéraire d’un tueur, et j’en passe … Et ce qu’il y a de fort, dans ce roman, c’est qu’aucun de ces aspects n’est négligé, tout est parfaitement maitrisé. Ce livre est génial, je vous le dis !

Coupr de coeur