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Le Loup d’Hiroshima de Yuko Yusuki

Editeur : Atelier Akatombo

Traducteurs : Dominique et Frank Sylvain

Une toute nouvelle maison d’édition a vu le jour cet été. L’Atelier Akatombo nous propose de découvrir la littérature de genre japonaise. Le premier roman sorti cet été nous propose une plongée dans le monde des Yakuzas. J’ai oublié de vous dire, que ce roman fait partie des titres présélectionnés pour le Grand Prix des Balais d’Or 2019.

Le jeune lieutenant Hioka débarque au commissariat de Kurehara, située dans la banlieue de Hiroshima. Pour une première affectation, il va lui falloir apprendre les règles de base. Avec le commandant Ôgami, il va être servi. Dès les premières heures de cohabitation, Ôgami n’hésite pas à lui donner des tapes sur la tête comme on le ferait à un enfant qui ne veut pas comprendre. De même, il doit toujours avoir à disposition un briquet pour allumer les cigarettes du commandant, ou passer devant pour ouvrir les portes.

Il n’est pas que le commandant Ôgami soit content d’avoir un jeune collé à ses basques. Aussi commence-t-il par le mettre à l’épreuve, quitte à pousser un garde du corps yakuza à le provoquer en duel. Comme Hioka s’en sort bien, il peut envisager de lui en dire plus, un tout petit plus sur la réalité du terrain. Car si le commandant Ôgami est détesté par ses chefs, c’est parce qu’il est bien intégré dans la sphère Yakuza.

Et pour être bien intégré, le commandant Ôgami est bien intégré ! D’ailleurs, ils ont rendez vous dans un bar, qui n’est autre que le Quartier Général du clan yakuza Odani, l’un des trois gangs de Hiroshima. Pour Hioka, son chef est traité comme un hôte de marque. D’ailleurs, Moritaka, l’un des dirigeants Odani, le charge de retrouver Junko Uesawa, son comptable qui a disparu.

Ce roman est à la fois un roman d’éducation, d’initiation et un roman social. A travers cette histoire, Hioka va découvrir un nouveau monde, qui vit en parallèle du sien. L’auteure va, au travers de scènes simples, nous montrer la différence qui existe entre ces deux mondes et les différentes règles de bienséance. Il est amusant de voir par exemple que la majorité des règles de morale ou sociale sont exactement inversées. Et pour autant, le monde des yakuzas est loin d’être anarchique, car bien que violent et sans pitié, il y règne une loyauté et un respect des uns envers les autres.

Le déroulement de l’intrigue est relativement linéaire et classique. On y voit le commandant Ôgami passer d’un clan à l’autre avec la même facilité ; il utilise beaucoup les bras de levier qui sont à sa disposition, sous forme de chantage masqué. Il est clairement à l’aise comme un poisson dans l’eau, on sait qu’il sait beaucoup de choses, mais on ne sait jamais quoi ni comment il le sait. Et Hioka a un rôle majeur dans cette intrigue : écouter, voir, et apprendre. S’il est compétent, alors peut-être pourra-t-il grandir. Pour autant, on n’y sent aucune menace dans toutes ces relations entre les mafieux et la police. Quand quelqu’un va trop loin dans son attitude, alors il se met en danger de mort … et meurt, tout simplement.

J’ai trouvé le scénario très américanisé, dans sa façon de le conduire et aussi dans son final. Le style est détaillé, très agréable à lire et la traduction m’a paru par moments littérale. Par contre, chaque chapitre commence par les notes que prend Hioka pendant son séjour au commissariat. Ce qui permet de suivre ce qu’il retient. Certains passages sont raturés ; Allez savoir pourquoi ! Moi, je ne vous le dirai pas, il va vous falloir lire ce roman. Et franchement vous ne perdrez pas votre temps, car c’est un excellent polar.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

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Peur de Dirk Kurbjuweit

Editeur : Delcourt

Traducteur : Denis Michelis

Voilà un roman conseillé par mon ami Richard le Concierge Masqué, que j’avais l’intention de lire … mais pas tout de suite. Il faut dire que la couverture me faisait penser à un thriller et j’avais peur que cela soit sanglant … mais pas du tout. C’est un pur roman psychologique.

Randolf Tiefenthaler va rendre visite à son père en prison, qui a dépassé les soixante dix ans. Il vient d’en prendre pour 7 ans, pour avoir tué Dieter Tiberius, le voisin de Randolf. Randolf va le voir avec toute la famille, sa mère, sa femme, ses enfants. Ils ne se disent pas grand-chose, ils ne se sont jamais beaucoup parlé. Randolf considère qu’il a eu une enfance heureuse, mais il a toujours eu peur.

Son père était fan d’armes à feu. Il les collectionnait, s’entrainait dans un centre de tir, et apprenait à ses enfants à tirer. Randolf en a conçu une peur, celle que son père puisse le tuer. Sa réaction a été de se construire une vie confortable à l’abri des dangers. Il est devenu architecte, a épousé une femme belle et intelligente, a de beaux enfants, a acheté l’appartement de ses rêves. Mais ses rêves deviennent bientôt un cauchemar quand son voisin du dessous commence à les menacer par lettre interposée d’actes ignobles qu’ils n’ont pas fait.

Comme je le disais plus haut, il s’agit d’un pur roman psychologique, voire d’un roman entre littérature blanche et littérature noire. C’est le genre de roman qui peur réconcilier les lecteurs de tout bord, à condition d’aimer le genre en question. Car le sujet s’avère être bien dérangeant, poussant les limites de la morale grâce à un scénario bigrement bien fait et surtout bigrement vicieux. Ce qui est sur, c’est qu’il nous met dans une position bien inconfortable, et que cela ne peut que marquer les responsables de famille que nous sommes.

Si le roman commence par une visite en prison, le narrateur va vite tenter d’expliquer au lecteur comment sa vie de famille a pu arriver à un tel désastre. Il va revenir sur sa jeunesse, sur la passion de son père pour les armes à feu, et sa peur de la figure paternelle. Cette absence de vraie relation paternelle va engendrer une peur de la vie, des autres. Il va donc consacrer sa vie à se créer une zone de confort.

Son confort, il le trouve dans son métier d’architecte et dans son appartement cossu. Il se marie avec une femme belle et intelligente, a deux beaux enfants et trouve dans sa vie de famille la sphère de repos à laquelle il a toujours rêvé. Jusqu’à ce que son voisin de dessous en vienne à exercer un chantage affectif, un harcèlement moral à base de lettre de dénonciation, à propos desquels il ne peut rien.

Autant vous le dire, l’histoire est racontée par le narrateur et il n’y a aucun dialogue ou presque. Mais le narrateur fait preuve d’une justesse et d’une lucidité rares quand il se décrit, à base de retours vers le passé. A force de nous raconter ses souvenirs, à chercher les causes de son malheur, il arrive à nous mettre dans sa position, celle d’un homme aux prises à un problème où tous les choix qui s’offrent à lui ne sont des bonnes solutions.

Et cette position est bigrement inconfortable, voire insupportable. Il n’y pas vraiment de suspense, même si nous avons accès à la vérité à la fin du roman, mais il y a une vraie mise en position, d’un mari qui veut protéger sa famille et ne sait pas quoi faire. En tant que légaliste, c’est révoltant, mais en tant qu’homme, c’est marquant. Parce qu’on se retrouve pris entre deux feux, ne sachant finalement pas quoi faire … comme le narrateur. Vous l’avez compris, ce roman est dérangeant, et m’a bien marqué.

Dompteur d’anges de Claire Favan

Editeur : Robert Laffont

J’ai déjà dit et redit tout le bien que je pense de Claire Favan, sa capacité à écrire des histoires marquantes, à créer des personnages incroyables et à nous prendre dans ses filets pour nous faire passer d’excellents moments de lecture. A chaque fois, ses romans sont différents, et encore une fois, Dompteur d’anges est une formidable réussite.

Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Max Ender est depuis sa naissance marqué d’une sorte de destin funeste. Quand il est né, sa mère Faye a vu son père Derek partir, arguant qu’il ne voulait pas d’enfant. Alors elle l’élève seule, courageusement. Quand un camion la fauche, Max se retrouve seul à gérer sa vie, alors qu’il a à peine 19 ans. Et comme il est gentil, les gens lui confient des petits travaux.

Il rencontre Kyle, le fils des Legrand chez qui il travaille. A 12 ans, Kyle est remarquablement intelligent et ils deviennent les meilleurs amis du monde. Alors que Max se blesse, Kyle propose de rentrer chez lui pour aller chercher des compresses. Kyle prend son vélo et se précipite, pendant que Max se rend chez Mme Briggs, son prochain chantier. Personne ne reverra Kyle.

La mère de Kyle appelle Max le soir. Elle est inquiète. Alors Max refait le chemin retour pour retrouver son ami. Il aperçoit un vélo caché sur le bas-côté de la route, et découvre le corps de Kyle. Il a été violé et assassiné. Max n’étant pas très cultivé, il fait figure de coupable idéal. La police ne cherche pas plus loin et l’envoie en prison. Mais en prison, on n’aime pas les violeurs d’enfants.

Max va subir les pires outrages, pendant plusieurs années. Et son histoire, il va la mettre sur le dos de son manque de culture. Il va lire des livres et des livres … jusqu’à ce que le véritable coupable soit trouvé et Max se retrouve dehors. Son calvaire, sa torture va devenir sa motivation : la société devra payer et ceux qui l’ont enfermé vont souffrir comme lui a souffert. Avec l’argent qu’il touche, il achète une caravane et rencontre Suzy. Son avenir, il le voit très simplement : il va élever des enfants dans la haine de la société. Pour cela, il va enlever Tom Porter, le fils d’un de ceux qui l’ont enfermé.

Construit en trois actes, nommés Dompteur d’anges, Frères de sang et Frères ennemis, ce roman est un excellent exemple de ce que Claire Favan est capable de nous écrire en termes de créativité de l’intrigue. Je ne vais pas vous le cacher longtemps, j’ai lu ce roman de 400 pages en 2 jours, et m’a presque fait passer une nuit blanche ! Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas été pris dans un engrenage si savamment dosé, accroché aux pages pour savoir comment cela allait se dérouler.

Si l’histoire commence avec Max Ender, comme je l’ai fait lors de mon résumé (qui ne couvre qu’une cinquantaine de pages, rassurez-vous), elle va vite s’orienter sur Cameron (le nouveau nom de Tom Porter, après son adoption par Max). Max va alors former, éduquer Cameron à devenir une arme contre la société, de façon à réaliser sa vengeance, qui prend ici une dimension inédite.

Si la vengeance est bien le thème central du début du livre, la question qui est posée par Claire Favan est bien celle de l’éducation de nos chères têtes blondes. En grossissant le trait, parce que nous sommes dans un roman, Claire Favan nous montre comment on peut créer des monstres, ou des antisociaux. Et le lecteur que je suis, qui a depuis belle lurette éteint sa télévision pour ne pas subir les programmes débilitants, a fortement apprécié ces questionnements.

Le début du livre est donc dur, psychologiquement parlant, bien sur. Car en plus de nous placer face à ce débat, Claire Favan place ses personnages dans une situation ambigüe, et les rend attachants, ou du moins suffisamment pour que l’on se pose en juge. Evidemment, cela n’est possible que parce que les personnages sont encore une fois formidables et les situations potentielles possibles. Et surtout, logique. L’enchainement des rebondissements est un pur plaisir, et il y en a tellement qu’on est pris par la narration pour ne plus s’arrêter, d’où ma nuit presque blanche.

La suite du roman est à l’avenant : nous sommes questionnés sur les relations fraternelles, sur la culpabilité, sur les erreurs de la justice, sur la subjectivité des gens, sur les couleuvres qu’on nous fait avaler à longueur de la journée. Et tout cela dans un roman à suspense, un parfait page-turner, qui ne vous laissera jamais tranquille. Même lors du dernier chapitre, on se demande si cela va se terminer bien ou mal.

Voilà, voilà. Vous trouverez tout cela et même plus dans ce roman. Vous l’aurez compris, Claire Favan est incontournable dans le paysage polardeux français, et avec ce roman, elle a écrit une fois écrit un fantastique thriller (dans le bon sens du terme). Et jusqu’à maintenant, en ce qui me concerne, elle a réalisé un sans fautes ! Terrible, ce roman !

Oldies : Un enfant de Dieu de Cormac McCarthy (Points)

Il était temps que je lise ce roman, et j’en attendais tellement que mon niveau d’exigence était énorme. Et je n’ai pas été déçu, c’est effectivement un roman énorme, dérangeant, et c’est aussi une lecture exigente, qui se mérite. Mais je vous garantis que c’est une lecture marquante, c’est le moins que l’on puisse dire.

L’auteur :

Cormac McCarthy est un écrivain américain né le 20 juillet 1933 à Providence, Rhode Island (États-Unis). On le compare régulièrement à William Faulkner et, plus rarement, à Herman Melville.

Cormac McCarthy est le troisième d’une fratrie de six enfants. Son père, juriste, travaille de 1934 à 1967 pour la Tennessee Valley Authority, entreprise américaine chargée de la gestion et du développement économique de la vallée du fleuve Tennessee. Après ses études, il rejoint en 1953 l’armée de l’air américaine pour quatre ans, dont deux passés en Alaska, où il anime une émission de radio. En 1957, il reprend ses études à l’université. Il épouse Lee Holleman, étudiante, en 1961, dont il a un fils, Cullen. Il quitte l’université sans aller jusqu’au diplôme, et s’installe avec sa famille à Chicago, où il écrit son premier roman, The Orchard Keeper.

Divorcé de Lee Hollman, il rencontre Anne DeLisle durant l’été 1965, sur un bateau en route pour l’Irlande. Ils se marient l’année suivante au Royaume-Uni. Grâce au soutien financier de la Fondation Rockefeller, il voyage également dans le sud de l’Europe, avant de séjourner quelque temps à Ibiza, où il écrit son deuxième roman, Outer Dark, publié en 1968. En 1969, McCarthy et sa femme s’installent à Louisville, dans le Tennessee. Il y écrit Child of God.

McCarthy et Anne DeLisle se séparent en 1976, et l’écrivain déménage pour El Paso au Texas. En 1979, le roman sur lequel il travaille depuis près de vingt ans, Suttree est enfin publié. Blood Meridian, roman souvent considéré comme son meilleur, paraît en 1985.

McCarthy vit aujourd’hui dans le Tesuque (en), au nord de Santa Fe, Nouveau-Mexique, avec sa troisième épouse, Jennifer Winkley, épousée en 2006, et leur fils John. Il vit dans une relative discrétion et accorde très rarement des interviews.

Son dernier roman, The Road, La Route, publié en 2006, obtient le prestigieux prix Pulitzer, et le pousse à sortir de sa campagne en accordant pour la première fois un entretien télévisé, conduit par la journaliste américaine Oprah Winfrey, et diffusé le 5 juin 2007.

McCarthy revient en 2013, en tant que scénariste de Cartel (The Counselor), réalisé par Ridley Scott. McCarthy signe là son premier scénario original pour le cinéma. Cartel raconte l’histoire du conseiller, un avocat (incarné par Michael Fassbender) profitant du trafic de cocaïne à la frontière Américano-Mexicaine.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

À quel moment Lester est-il devenu un monstre ? Chassé de chez lui, il erre dans les montagnes comme un charognard guettant ses proies. Ses raisonnements se simplifient, les actes laissent place aux pulsions et ses gestes deviennent ceux d’un animal traqué. Un monologue où se mêlent insultes et sanglots s’élève dans sa grotte peuplée de cadavres ; le grognement à peine humain d’un enfant de Dieu.

« L’ultime musique terrestre. Celle de McCarthy, lyrique, dépouillée, tragique, est un très grand moment de littérature. » Lire

Mon avis :

Un enfant de Dieu est clairement un de ces romans que l’on n’oublie pas. A travers l’itinéraire et la vie de Lester Ballard, Cormac McCarthy nous questionne sur l’homme, sur la subtile différence entre l’homme et la bête. Car du jour où Lester est expulsé de sa maison, il va vivre dans les bois, trouver refuge dans une caverne et petit à petit devenir une bête en quête de survie.

Le style de Cormac McCarthy va osciller entre brutalité et poésie, mais jamais il ne va prendre position. L’auteur va juste alterner la narration avec des témoignages, sans toutefois le dire explicitement, ce qui fait que le lecteur cherche les explications lui-même. Chaque action est explicite, directe, il n’y a pas de place pour l’émotion, comme si on était dans un tribunal, mais un tribunal où l’accusé n’est pas Lester, celui-ci étant plutôt une possible conséquence de la société et de ses règles, un dommage collatéral. Cette volonté d’intransigeance dans le style va probablement rebuter des lecteurs, mais je le répète : c’est une lecture qui se mérite, et la découverte est au bout du tunnel. On n’y trouvera pas non plus de scènes gore ou sanglantes, tout étant suggéré plus que décrit, en une phrase.

Parfois, Cormac McCarthy nous donne des pistes, ou du moins nous donne le véritable sujet de fond de son roman, telle cette citation tirée de la page 145, d’une conversation entre deux hommes (Pour votre information, le texte est complètement respecté, recopié tel quel et ne comporte aucune ponctuation particulière signalant un dialogue) :

Vous pensez qu’à l’époque les gens étaient pires qu’ils ne sont maintenant ? dit l’adjoint.
Le vieil homme contemplait la ville inondée. Non, dit-il. Je pense que les gens n’ont pas changé depuis le jour que le bon Dieu les a créés.

De la même façon, quand j’ai tourné la dernière page du livre, je me suis retrouvé face à la couverture, devant ce titre, que finalement j’ai trouvé comme un dernier coup de poing au ventre : Un enfant de Dieu.

Il nous montre aussi les réactions des gens, de tout un chacun, méfiant envers les gens qui sont différents d’eux, la façon dont on juge les autres, de façon juste et factuelle ou bien émotionnelle. Et l’auteur ne répondra pas à la question du livre pour savoir pourquoi Lester est devenu un psychopathe, mais il nous met brutalement devant les yeux la question essentielle : Quelle est la différence entre un homme et une bête ? La société n’engendre-t-elle pas finalement ses monstres ?

Pour moi, ce roman est un coup de cœur. Le sera-t-il pour vous ?

Mauvaise étoile de Roger Jon Ellory (Sonatine)

Après son dernier roman Les anges de New York que je n’avais pas aimé, il me tardait de lire ce roman, car je suis et je reste un grand fan de cet auteur. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on a affaire à un changement radical, et dans le fond et la forme. Mauvaise étoile est un pur thriller passionnant.

Ils sont deux frères, deux demi frères par leur mère Carole Kempner, qui les a eu de deux pères différents. L’ainé Elliott « Digger » Danziger a toujours aidé et protégé son cadet d’un peu plus d’un an Clarence « Clay » Luckman, surtout après la mort de leur mère. Elle a été tuée par leur père et Elliott va assister au meurtre. Ils vont ensuite passer d’orphelinats en maisons de correction jusqu’à l’adolescence. Digger a toujours été le bagarreur, le maillon fort des deux enfants, alors que Clay est celui qui est plus fragile mais aussi le plus réfléchi.

Earl Sheridan est un psychopathe qui est en route pour son exécution. En route, le mauvais temps les oblige à faire une pause dans la maison de correction à Hesperia dans laquelle les deux frères sont enfermés. Earl arrive à s’enfuir en les prenant en otage. Commence alors une fuite éperdue sur les routes des Etats-Unis où Earl va élever Digger et où Clay va réussir à s’enfuir et rejoindre l’Eldorado, ce nom porteur de tous les espoirs.

On n’a pas le temps de reprendre son souffle pendant ce roman, tant on rentre rapidement dans le vif du sujet dès les premières pages pour suivre cette course effrénée vers nulle part, en suivant trois groupes séparés. D’un coté Earl et Digger qui vont perpétrer des meurtres dans le seul but d’avoir de l’argent pour poursuivre leur route sanglante. De l’autre, Clay et une jeune fille rencontrée en chemin qui essayent d’échapper à leur destin. En parallèle, Franck Cassidy, un simple flic essaie de comprendre qui est le tueur et qui va être leur prochaine victime.

On peut réellement parler d’un virage dans l’œuvre de Roger Jon Ellory, tant cet auteur ne nous a pas habitués à tant de noirceur et tant de violences dans ses précédents livres. Le style si littéraire et hypnotique fait place ici à plus d’efficacité, et on prend les phrases en pleine gueule. Les personnages qu’il nous montre sont tous des gens nés sous la mauvaise étoile, qui n’ont aucun espoir dans la vie si ce n’est celle d’essayer de survivre. Et la morale de cette histoire est que quand on nait du mauvais coté de la barrière, il y a bien peu de possibilités de s’en sortir.

Ce livre montre aussi toute la démesure des Etats-Unis, pays qui exerce une véritable fascination auprès de l’auteur, aussi bien par ses paysages gigantesques que sa violence incroyable, engendrant des monstres errant sans but sur les routes interminables qui parcourent les contrées infinies.

Si le parcours de Digger entaché de meurtres plus sanglants les uns que les autres m’a paru un peu répétitif, si la réflexion sur la maitrise du destin de chacun est probablement un des thèmes que l’auteur a voulu ébaucher, j’ai trouvé tout de même certains passages répétitifs et quelques longueurs. Il n’en reste pas moins que la tension est constante, que le stress monte au fur et à mesure des pages et que j’ai trouvé ce roman un très bon thriller qui culmine dans un final hallucinant, même si le chapitre final en forme de happy-end ne me parait pas forcément utile.

Vous l’aurez compris, je suis heureux de ce nouveau roman, car je l’ai trouvé bien plus passionnant que son précédent, et même si je le trouve inégal et un peu long, il n’en reste pas moins que je garderai longtemps en mémoire certaines scènes et ces personnages perdus aussi bien dans leur vie qu’au milieu de ces espaces gigantesques.

Pike de Benjamin Withmer (Gallmeister)

Ils se sont mis à trois pour me tenter, pour me dire qu’il fallait que je le lise. Pas un, trois à la fois. Et dans la même semaine, en plus ! Bref, quand Jean Marc, Yan et Jeanne s’y mettent, vous disent qu’il faut lire tel livre, c’est difficile, très difficile de résister. Le livre en question, c’est Pike. L’auteur c’est Benjamin Withmer. Le résultat, c’est le premier roman d’un auteur que l’on est pas près d’oublier. Retenez ce nom : Benjamin Withmer, car il est le digne héritier des plus grands noms du roman noir américain. Et quand on lit Pike, on pense forcément à Jim Thompson.

Le livre s’ouvre sur une scène de poursuite entre un jeune noir et un flic, Derrick. La ville est sombre, même pas éclairée par la neige qui recouvre les trottoirs. Derrick ne perd pas son temps à poser des questions, il descend le noir d’une balle dans le dos. Le sang va s’écouler en petite rigole sur le blanc immaculé. Derrick, c’est le flic qui a penché du coté obscur.

Pike, c’est l’inverse, le truand qui s’est rangé. Avec le jeune Rory, il essaie de se racheter une conduite, d’éduquer le fils qu’il n’a pas eu. Rory, lui, le suit telle son ombre, étant un peu son bras armé, son coté violent, puisque Rory est boxeur amateur. Quand la petite fille de Pike, Wendy débarque, Pike se rappelle qu’il a abandonné sa fille Sarah alors qu’elle avait 6 ans, il se rappelle ce qu’il a essayé d’oublier, et va se trouver une nouvelle quête : celle de comprendre pourquoi sa fille est morte d’overdose, et pourquoi Derrick semble la connaitre et s’intéresser à Wendy.

Et c’est un duel à distance auquel nous allons assister, entre le méchant qui est devenu bon et le bon qui est devenu méchant. Derrick va semer la violence autour de lui, pour faire marcher son trafic, et Pike va mener l’enquête, rencontrant de nombreux personnages, dans des paysages naturels si beaux et si bien décrits. Ce sont donc de multiples chapitres, ne dépassant pas quatre pages qui vont faire avancer l’intrigue.

Et le style de Benjamin Withmer est tout simplement lumineux. Il a l’art de trouver des mots magnifiquement beaux pour décrire un monde noir absolu, et je peux vous dire que certains chapitres sont de purs chef d’œuvre de simplicité, d’efficacité et de suggestion, alliés à des dialogues tout simplement brillants. Et si par moments, on a l’impression que l’on assiste à une suite de petites scènes, certes magnifiques, mais parfois trop linéaires, il n’en reste pas moins que Benjamin Withmer se pose comme un futur grand s’il continue sur ce chemin.

Et je vais finir mon petit message par un conseil : Entrez dans une librairie, ouvrez le livre au dernier chapitre, lisez le ; après vous ne pourrez que l’acheter. Car ce dernier chapitre va vous prendre à la gorge sans déflorer l’intrigue, il est aussi la parfaite illustration de la noirceur du roman et l’exemple idéal pour que vous soyez envoutés par le style de l’auteur. Benjamin Withmer : A noter du coté des espoirs du roman noir et à ne pas oublier.

Le monde à l’endroit de Ron Rash (Seuil)

Ma très chère petite souris,

Comme tu as eu la gentillesse de me prêter Le monde à l’endroit de Ron Rash, je ne pouvais que te parler de cette lecture bouleversante et qui marquera ma (petite) culture littéraire. Mais que puis-je, ou du moins que dois-je ajouter à ton article publié sur ton blog Passion-polar ? J’ai l’impression qu’il me suffirait de crier à la face du monde : Lisez Ron Rash !

Car dès Un pied au paradis, on sentait la patte d’un grand auteur. Quelle façon de maitriser son intrigue à plusieurs voix, de peindre une Amérique des petits, des insignifiants, de petit à petit dévoiler un drame qui de toute façon est inévitable. Et c’était son premier roman. Avec Serena, il frappait (à mon avis) encore plus fort, avec un personnage féminin incroyablement noir dans un environnement composé uniquement d’hommes, où on avait l’impression que le monde est animal et a engendré le mal, une formidable illustration de L’homme est un loup pour l’homme.

Le monde à l’endroit est sorti aux Etats Unis juste avant Serena. Et quand tu as sorti ton billet, tu m’as proposé de me le prêter. Et je ne peux que paraphraser ce que tu en as dit. Pourtant, tu sais bien que je n’aime pas répéter ce que les autres ont dit. Car ce roman est un grand moment, qui confirme que Ron Rash est un grand, un très grand auteur.

De cette histoire dramatique et noire, je n’en dirai qu’un mot : Travis Shelton, un jeune homme de 17 ans, va découvrir un plan de marijuana en allant à la pêche. Il va en voler quelques plans pour les vendre à Leonard, ancien professeur reconverti en dealer de drogue. Les vrais propriétaires sont les Carlton et ils vont piéger Travis et lui couper l’envie de recommencer en lui coupant le tendon d’Achille. Travis va se rétablir et s’installer chez Leonard, qui va le pousser à avoir son BAC.

Tu le sais, ma petite souris, qu’il y a des thèmes qui me touchent particulièrement. La relation Père-Fils fait partie de ceux-là. Travis en rupture avec sa famille va se trouver un nouveau mentor qui lui ouvre les yeux sur ses possibilités mais aussi sur ses conséquences. On ne peut pas sauver quelqu’un qui ne le veut pas. C’est aussi le poids du passé, l’influence des racines et leurs conséquences sur les hommes d’aujourd’hui. En effet, à Shelton Laurel pendant la guerre d’indépendance en 1863, eut lieu un massacre d’innocents uniquement sous prétexte qu’ils appartenaient à l’autre camp. Cet héritage ne s’efface jamais complètement, il y reste toujours des cicatrices.

Par contre, ma petite souris, il y a une chose que je n’aime pas beaucoup. Et je n’ai pas dit que c’est ce que tu fais. Certains mettent une étiquette de Nature Writing à Ron Rash, sous prétexte qu’il écrit et décrit des personnages et des situations qui se passent dans la campagne profonde, et mettant en scène des gens simples. Certes, la nature est omniprésente, dans sa dualité, belle et dangereuse, inégalable et mortelle. Mais Nature writing ou pas, c’est juste de la grande littérature. Et peut-être Ron Rash se pose-t-il la question suivante : L’homme est-il vraiment l’animal le plus évolué sur Terre ? Une question parmi tant d’autres, tant ce roman en regorge.

Enfin, chère petite souris, tu sais combien je suis attaché au style. C’est pour moi ce qui fait la différence entre un bon roman et un excellent roman. On n’y trouvera rien pour relever la tête du lecteur. Le style est brut voire brutal, sec, cherchant l’efficacité, le bon nom, l’adjectif juste ; bref, on est dans l’orfèvrerie, dans le pointillisme, l’obsession de la perfection. Par moment, il m’a fallu reprendre quelques phrases, je te l’avoue, mais dans l’ensemble, je suis époustouflé, impressionné, ébahi devant tant de talent. Tout cela pour te dire que je trouve que c’est une lecture qui se mérite.

Et moi qui n’aime pas mettre des étiquettes, je ne peux m’empêcher de rapprocher ce roman des meilleurs romans des grands auteurs américains. Et en particulier Père et fils de Larry Brown. D’ailleurs, je n’avais pas lu de roman aussi fort sur les pauvres gens depuis bien longtemps. Tu l’auras compris, j’ai adoré. Alors que puis-te dire ? Merci, un grand merci, un énorme merci ! Et comment puis je te remercier ? Ma foi, en publiant cette lettre, telle quelle, et en te dédiant ce billet. Petite souris, cette humble et misérable prose est pour toi, mon ami du Sud.

A bientôt. Pierre