Archives pour la catégorie Littérature espagnole

Oldies : La vie même de Paco Ignacio Taibo II

Editeur : Rivages Noir

Traducteur : Juan Marey

Je continue ma rubrique Oldies qui est consacrée en cette année 2018 à la collection Rivages Noir. J’ai choisi un auteur connu dont je n’ai jamais lu un roman, et c’est l’occasion de découvrir le Mexique dépeint par Paco Ignacio Taibo II.

L’auteur :

Paco Ignacio Taibo II ou Francisco Ignacio Taibo Mahojo, né le 11 janvier 1949 à Gijón en Espagne, est un écrivain, militant politique, journaliste et professeur d’université hispano-mexicain, auteur de romans policiers.

Né en 1949 à Gijón, dans les Asturies, en Espagne, «il grandit au sein d’une famille espagnole très engagée dans la lutte contre le franquisme.» En 1958, il a 9 ans quand sa famille de la haute bourgeoisie de tradition socialiste, émigre pour le Mexique, fuyant la dictature. Le jeune Paco est déjà un passionné de lecture grâce à son grand-oncle, féru de littérature. Son père Paco Ignacio Taibo I écrivain, gastronome, dramaturge et journaliste travaille pour la télévision mexicaine jusqu’en 1968.

En 1967, Paco Ignacio Taibo II écrit son premier livre, mais ce n’est qu’en 1976 qu’il publie son premier roman noir Jours de combat (Días de combate), où il met en scène pour la première fois son héros, le détective Héctor Belascoarán Shayne, un ancien ingénieur, diplômé d’une université américaine, qui est devenu détective privé à Mexico. Ce personnage borgne qui, comme son nom le laisse deviner, est d’origine basque et irlandaise, rappelle les héros des univers de «Hammett pour le côté politique et de Chandler pour le côté moral, mais il fait aussi référence à Simenon pour les aspects du quotidien.» Deux autres séries policières ont été créées par l’auteur : l’une, historique, met en scène quatre amis du révolutionnaire Pancho Villa, dont le poète Fermin Valencia ; l’autre, qui se déroule à l’époque contemporaine, a pour héros José Daniel Fierro, un célèbre auteur de roman policier qui réside à Mexico, sorte de double de Taibo.

Paco Ignacio Taibo II devient professeur d’histoire à l’Université de Mexico dans les années 1980. Il a écrit de nombreux essais historiques sur le mouvement ouvrier, ainsi qu’une importante biographie de Che Guevara qui le fit connaître largement au-delà du Mexique.

En avril 2005, il écrit avec le sous-commandant Marcos (pseudonyme de Rafael Guillén) le roman Des morts qui dérangent (Muertos incómodos). En outre, il est président de «l’association internationale du roman noir» et collabore activement à l’organisation de la Semana negra (Semaine noire), festival de littérature et de cinéma de Gijón.

Depuis 2007, il est le conseiller de la maison d’éditions L’Atinoir qui publie à Marseille de la littérature d’Amérique latine. Il collabore depuis 2016 à la revue Délibéré, dans laquelle il a publié des nouvelles ainsi que des articles consacrés au football, à la lecture, ou à l’écrivain et journaliste argentin Rodolfo Walsh.

(Source : Wikipedia)

Quatrième de couverture :

En un an et demi, deux chefs de la police municipale de Santa Ana, la ville  » rouge  » du nord du Mexique, ont été assassinés. Jose Daniel Fierro, célèbre écrivain de romans policiers, accepte de leur succéder. Il est bientôt confronté à deux cadavres (dont celui d’une « gringa », retrouvé nue dans l’église du Carmel), à la corruption, aux émissaires du gouvernement central, qui essaie de contrarier le destin  » rouge  » de la municipalité et à une histoire policière sans solution qui est plus proche de  » la vie même  » que de la fiction.

Mon avis :

C’est un roman original dans la forme que nous propose Paco Ignacio Taibo II plus que dans le fond. Le sujet aussi participe à l’intérêt que l’on peut porter à ce roman, puisqu’une ville, gangrenée par le crime va faire appel à un auteur de romans policiers pour prendre la tête de la police. Et tout incompétent qu’il est, José Daniel Fierro va apporter aux policiers les méthodes pour résoudre les affaires qu’il a en charge.

Il y a à la fois une sorte de recul, de détachement dans la narration mais aussi beaucoup d’humour, de dérision envers une ville qui s’est habituée à être la proie des truands et des tueurs. Et la résolution ne sera pas extraordinaire comme on peut la trouver dans les romans policiers habituels mais elle viendra de témoignages des uns et des autres.

Avec ses chapitres très courts, Paco Ignacio Taibo II va alterner les chapitres narratifs avec les lettres de José Daniel Ferrio à sa femme qui est restée au pays, ce qui nous montre son état de stress et ses questionnements, mais aussi avec les propres notes de l’auteur de romans policiers en vue d’écrire l’histoire de la municipalité rouge de Santa Ana. C’est la façon qu’a choisi l’auteur pour dénoncer les travers de son pays, la corruption généralisée, les politiques véreux et la mainmise des criminels sur la ville. Ce roman s’avère à la fois un témoignage et une mise en garde sur le chemin néfaste qu’a pris son pays, le Mexique, dans les années 80, et il est intéressant, passionnant de le lire encore aujourd’hui.

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Franco la muerte (Arcane 17)

C’est un fait inédit : on annonce la sortie d’un recueil de nouvelles pour fêter les 40 ans de la mort de Franco. Vingt nouvelles écrites par vingt auteurs, au format imposé mais au sujet libre. Ce roman se veut aussi un rappel, un cheveu sur la soupe de l’oubli. Rien que pour certaines de ces nouvelles, ce recueil vaut le coup. Ce recueil sort demain 27 aout 2015.

Je vous propose de regarder cela dans le détail :

Moi et Franco de Patrick Amand :

Sous la forme d’un souvenir de famille, l’auteur nous conte comment le père de son ami Roberto aurait pu tuer le général lors d’un attentat pendant une partie de chasse. C’est une belle illustration d’un assassinat littéraire par procuration.

Le banquet du bas monde d’Alain Bellet :

A la mort de Franco, au ciel, tout le monde est content. De nombreux personnages se côtoient, mais je manque de culture pour apprécier pleinement cette nouvelle.

Mon village fantôme d’Antoine Blocier :

Alors qu’il découvre un article de papier jauni sur le village de Janovas, le narrateur va évoquer les drames qui sont survenus là-bas et qui ont marqué sa famille. Toute en retenue, mais plein de rage, un pan de l’histoire espagnole à faire froid dans le dos. Rien qu’à lire la première phrase, on en a des frissons.

Mauricio Lopez est communiste ! de Frédéric Bertin-Denis :

Il s’appelle Pedro, il a 14 ans, il conduit le troupeau vers les pâturages. En ce 8 aout 1942, il est arrêté par les troupes franquistes, pour ses relations supposées communistes, alors qu’il ne sait même pas ce que cela veut dire. L’auteur de Viva la muerte que j’avais adoré nous concocte une formidable nouvelle dramatique, au style sans émotion, efficace comme un uppercut au foie.

Le raid du F-BEQB de Didier Daeninckx :

Il fallait tout le talent de Didier Daeninckx pour écrire en seulement vingt pages une enquête policière passionnante qui démarre avec un véhicule retrouvé dans un canal et qui se termine avec une certaine amertume. Excellent.

Porque te vas de Jeanne Desaubry :

Elle s’appelait Valérie, étudiait à la Sorbonne. Elle s’était décidée d’aller voir un film de Carlos Saura … Encore une fois, Jeanne Desaubry nous sort une nouvelle bien noire, un vrai concentré de polar, pour le plaisir du lecteur.

Le cimetière des deux mères de Pierre Domenges :

Esteban subit une séance d’hypnotisme qui va le ramener à l’époque des enfants volés du franquisme.

L’ombre de la Santa Cruz de Maurice Gouiran :

Le 20 novembre a lieu à Madrid le diner des patries, où tous les partis fascistes se donnent rendez-vous pour célébrer la mort de Franco. Le narrateur a décidé de gâcher les festivités en hommage à Pedro. Une nouvelle intéressante car on y apprend plein de choses et la chute est excellente.

El Ogro (L’ogre) de Gildas Girodeau :

Cette nouvelle conte la préparation et la réalisation de l’attentat à la bombe contre le successeur désigné au général Franco. La bombe était cachée derrière une sculpture dénommée L’ogre qui représentait des enfants mangeant l’ogre.

A quelques minutes près … de Patrick Fort :

1973, Madrid. Virtudes est une petite fille qui fait tout le temps le même cauchemar : un ogre vient la dévorer. Adelina sa mère la réveille pour assister à l’église… Une nouvelle parfaite, passionnante qui comporte juste ce qu’il faut de descriptions et de psychologies.

Franco : La muerte de Hervé Le Corre :

Le soir de la mort de Franco …

« Il y a dans Bordeaux, entre la flèche Saint Michel et le cours de la Marne, un vieil homme qui sourir à la photo de son fils, tué un jour de juillet pendant la bataille de l’Ebre. »

Une nouvelle magnifique

Gratia Plena de Sophie Loubière :

La lettre de Franco à son père, pleine de rage est une nouvelle remarquablement écrite. Je ne suis pas sur que cet homme ait fait montre d’humanité mais littérairement parlant, ces quelques pages sont un grand moment.

GAL-OAS de Roger Martin :

Au travers d’une lettre de Eva-Maria Dirche, fille de Jean-Paul Dirche, à Robert Ménard, nouveau maire de Béziers, l’auteur écrit une charge contre les relations entre l’Espagne et la France, les attentats fascistes et les relations entre le Gal et l’OAS. Fichtre, voilà une bien belle charge contre les barbouzes et certains hommes politiques !

Les Couacs Franco de Jacques Mondoloni :

Le 14 novembre 1975, pendant un concert au Palais des Congrès, on apprend la mort de Franco.

Decimas de Ricardo Montserrat :

Ricardo Montserrat donne la parole à Franco, qui écrit une lettre à Joseph Staline pour décrire la manipulation et l’extermination de son peuple.

Garrots-Gorilles de Chantal Montellier :

Agnès Saulnier, professeur de vingt six ans, prend fait et cause pour les révolutionnaires espagnols suite à la condamnation au garrot de Salvador Puig Antich. Elle devient même dessinatrice politique engagée. La suite de l’histoire va nous montrer la recette du garrot à la française. Une nouvelle révoltante.

Los Caidos de Max Obione :

Une jeune étudiante loue une chambre chez un vieil homme à moitié aveugle. Petit à petit, leur relation va devenir plus étroite et il va parler de l’Espagne, de sa jeunesse, de ses parents. Elle va l’aider à réaliser sa promesse, son rêve. De toutes les nouvelles, celle-ci remporte la palme de l’Emotion. Tout y est si vrai et si sobrement écrit. Et puis, cette dernière phrase nous arrache un sourire, un rire amer.

Je ne suis pas Franco de Jean-Hugues Oppel :

Un prisonnier, soupçonné d’être un terroriste, n’a qu’une seule phrase en bouche : « je ne suis pas Franco ». C’est l’occasion pour l’auteur de rappeler quelques évidences qu’il est bon de se rappeler telle celle-ci : « Tuer un homme pour défendre une idée, ce n’est pas défendre une idée, c’est tuer un homme. »

La faute du toubib de Gérard Streiff :

Les derniers jours de Franco montrent un homme paranoïaque. Quand la maladie se déclare, un jeune reporter, amant de la fille d’un des docteurs a accès à des informations en avant-première. Il devient la coqueluche du tout Paris. Jusqu’à ce que …

Les vivants et les morts de Maria Torres Celada :

L’inspecteur Francisco Alcantara est passé du camp républicain au camp pour l’armée franquiste. Cette nouvelle montre la progression d’un homme qui n’a jamais pris de décision et qui a mené sa vie en suivant le cours d’eau du temps. Remarquablement écrit.

Bien que ce ne soit pas une lecture commune, l’ami Claude a aussi parlé de ce recueil aujourd’hui même ici

Bouclage à Barcelone de Xavier Bosch (Liana Levi)

C’est une belle découverte que nous propose Liana Levi, le genre de roman qui emprunte les codes du polar pour nous montrer le quotidien des journalistes, tout en nous invitant subtilement à réfléchir à leur mission.

Dani Santana est un présentateur de journal télévisé, qui connait un grand succès de par ses sujets traités et sa classe naturelle. Riera, le président honorifique du conseil éditorial du Cronica le convoque et lui propose de prendre la direction du journal en tant que directeur de la rédaction. Ce journal populaire est sous la direction de A.B.C., directeur général du groupe Blanco, du nom du propriétaire de la holding de communication. Dani accepte le challenge. Il n’avait pas trop le choix, s’il refusait, il ne présenterait plus le journal télévisé.

Il y a quatre départements au Cronica, troisième journal de Barcelone. Ismael Cardena est à la tête de la rubrique Politique ; Ernest Pla s’occupe de l’économie et de l’actualité internationale ; Berta Masdeu s’occupe du service photographique. Marcel Miro quant à lui s’occupe des Arts et spectacles. Monica Callol est aux sports, JR Fernandez pour la rubrique télévision, et Ricard Vilalta est le chef des informations. Enfin, Senza dirige la rubrique Société.

Dani Santana veut donner un nouveau souffle au journal. Sa première Une concerne les activités nocturnes sur Las Ramblas, oscillant entre prostitution et trafic de drogue. Forcément cela ne plait pas au maire, qui est en pleine campagne électorale. Son deuxième coup concerne les vendeurs ambulants de canettes de bière qui, soi-disant, servent à récupérer de l’argent pour les islamistes. Puis vient un scoop sur le candidat à la mairie, actuellement député. Toutes ces infos lui viennent de Senza et Dani, au milieu de la tourmente, décide de le couvrir. Mais la tempête ne fait que commencer.

Ce roman, même si j’y ai trouvé quelques imperfections, est bigrement intéressant. Je commence par ce qui m’a gêné ; comme ça, on est débarrassé. Ce roman alterne entre une narration à la première personne avec le personnage de Dani, et des chapitres à la troisième personne du singulier avec Senza ou des islamistes. C’est le genre de narration qui me gêne car il m’empêche de m’immerger complètement dans une histoire. C’est globalement le seul reproche que j’ai à faire à ce roman.

Car, outre que l’histoire est très bien menée, le contexte est bigrement intéressant. En fait, on voit un journaliste, brillant au demeurant, se voir offrir un poste de direction et découvrir les dessous d’un journal. Sans se montrer naïf, mais répétant la mission d’information du journaliste, l’auteur nous montre qu’il faut arrêter de se bercer d’illusions et qu’un journal est avant tout une entreprise donc qu’elle doit gagner de l’argent.

C’est là où ça devient intéressant, et que cela fait réfléchir. Car quand on publie une information, en restant le plus objectif possible, cela a forcément des conséquences pour les uns ou les autres, et donc tout le monde subit des pressions. L’impact est évident quand il s’agit des prostituées sur Las Ramblas et on imagine bien la pression de la part de la mairie. Cela est plus insidieux avec les vendeurs de canettes quand l’auteur nous montre la pression du fabricant de ces canettes, qui ne veut pas être assimilé à l’islamisme intégriste.

Et ce roman est une grande réussite, car la narration est fluide, les personnages passionnants, les jeux de pouvoir formidablement bien décrits. C’est aussi et surtout un roman qui vous oblige à réfléchir … et qui, au bout du compte, vous oblige à vous poser des questions quand vous regardez le journal télévisé ou ouvrez un journal d’information. Un roman qui ouvre les yeux, ce n’est pas tous les jours que l’on a ça entre les mains …

Ce qui n’est pas écrit de Rafael Reig (Points)

Voici un roman dont les avis sont partagés. Il est vrai que le sujet est sale, et la façon de le traiter très sale. Se voulant un hommage au Pas d’orchidées pour Miss Blandish de James Hadley Chase, c’est aussi une réflexion noire sur la création et l’écriture en particulier.

Depuis que Carmen et Carlos sont divorcés, elle a l’impression qu’il est devenu un bon père pour Jorge. D’ailleurs, ce week-end, il vient emmener son fils pour une excursion en montagne, où ils iront rejoindre Yolanda, la nouvelle petite amie de Carlos. En partant, Carlos dit à Carmen qu’il lui a laissé un polar qu’il vient de terminer.

Carlos est un auteur raté, qui s’est essayé à écrire des poèmes, sans toutefois trouver d’éditeur. Carmen va donc laisser à contre cœur son fils partir et commencer à lire le manuscrit. Il raconte l’histoire du kidnapping d’une jeune fille d’une riche famille par des ratés qui ne seront connus que par leur surnom.

Alors que Carlos a de grosses difficultés à communiquer avec son fils, qu’il aimerait voir grandir plus vite pour devenir un homme, Carmen, seule dans son salon attaque ce roman où elle y trouve des similitudes avec sa vie. Elle se retrouve dans cette jeune femme, droguée et violée, les personnages lui rappellent des gens de sa famille. Ne faut-il pas y voir là une prémonition ou un message ?

Autant vous prévenir tout de suite, Rafael Reig ne fait pas dans la dentelle. Que ce soit les personnages ou bien le roman de Carlos, tout est crade, bien crade. Les sentiments sont sales, les situations glauques, et on y trouve bien peu de cas de l’humain. A cela s’ajoute un style froid, clinique qui finit par faire froid dans le dos. C’est aussi le reproche que je ferai à ce roman, ce style si impersonnel qui m’a parfois laissé sur le bord du chemin, alors qu’il y avait des scènes fabuleuses à faire ressortir.

Rafael Reig, derrière son sujet, creuse beaucoup de sujets, parmi lesquels les relations Mère-Fils et Père-Fils. Là où Carmen est inquiète du destin de son fils, où elle se veut très protectrice, c’est Jorge qui cherche à protéger son père. Ces relations complexes vont se mêler avec le thème du paraitre : Aussi bien Carmen que Carlos veut avoir l’air fort, alors que Jorge est le seul à être franc, cash, direct, droit dans ses bottes.

C’est aussi le thème de la création que Rafael nous amène à aborder. Il montre un auteur qui puise dans son expérience personnelle pour écrire son premier roman, et surtout la réaction de ses proches devant ce roman. Doit-on écrire sur soi ? Quelle part de vérité met-on dans ses écrits ? Quelle distance un auteur met-il dans ses écrits par rapport à sa vie réelle ? Il faut dire que le polar de Carlos est impressionnant et surtout inquiétant pour une mère séparée de son enfant !

Il faut bien dire que ce roman arrive à dégoutter, sans forcément faire dans le gore. Il arrive à passionner par ses personnages et ses thèmes abordés. Il arrive à faire monter la pression, créant une tension palpable et glauque pour nous amener vers un final que l’on a bien du mal à imaginer mais qui ne peut qu’être dramatique. Il arrive surtout à laisser dans la bouche un sentiment de légère déception, tant il y avait aussi bien dans la construction que dans les sujets choisis de quoi écrire un pur chef d’œuvre. Ce roman n’est pas pour moi une déception mais plutôt une belle découverte d’un auteur dont je vais surveiller les prochaines parutions.

Ne ratez pas l’interview de l’auteur sur le site du concierge masqué

N’appelle pas à la maison de Carlos Zanon (Asphalte)

Alors que j’avais été peu convaincu par son précédent roman Soudain trop tard, je tenais à donner une nouvelle chance à Carlos Zanon. J’avais trouvé son précédent roman trop bavard, n’arrivant pas à me raccrocher à l’intrigue. Ce roman me réconcilie avec un auteur qui pourrait bien devenir un témoin de son pays, avec à la clé une intrigue faite de rebondissements pleins de créativité.

Quatrième de couverture :

Barcelone, de nos jours. Raquel, Cristian et Bruno vivent d’une arnaque dans laquelle ils excellent : ils font chanter les couples illégitimes. De l’argent facile, une organisation bien rôdée, menée de main de maître par Bruno, malgré quelques passages à tabac lorsque les choses dérapent.

Merche et Max sont amants. Elle est mariée, il est divorcé ; tous deux font partie de la classe moyenne catalane. Un jour, Cristian va repérer le couple et noter le numéro de plaque d’immatriculation de Max. L’engrenage diabolique est enclenché… mais rien ne va se passer comme prévu.

Deux mondes se côtoient dans ce roman où l’on croise une galerie de personnages marquants, durement touchés par la crise et par la vie.

Né à Barcelone en 1966, Carlos Zanón est poète, romancier, scénariste et critique littéraire. Soudain trop tard a remporté le prix Brigada 21 du meilleur premier roman noir en 2010. Ses livres ont été traduits et publiés aux États-Unis, en Italie, aux Pays-Bas et en Allemagne.

Mon avis :

Le début du roman m’a fait craindre le pire : je me retrouvais à nouveau avec des digressions qui me semblaient bavardes, et bien peu de choses pour me passionner. Puis Carlos Zanon installe ses personnages : d’un coté, nos trois comparses qui vivent sur le dos de couples infidèles. De l’autre, Max et Merche qui s’aiment mais qui doivent vivre leur amour caché.

Il y a dans ce roman une nonchalance, une lenteur qui permet de rentrer dans la psychologie des personnages. Et ça ne va pas être à coups de gros poncifs que Carlos Zanon va nous présenter les uns et les autres. En menant les histoires en parallèle, il appuie son discours par des dialogues remarquables, et par des remarques d’une simplicité mais aussi d’une justesse passionnante.

Et puis, il nous plonge dans la vie de Barcelone, mais pas du coté touristique. On y voit ces petites rues, sombres et inquiétantes, on va boire un coup dans ces petits bars, on visite ces petits hôtels miteux que l’on voit à peine. Et, au détour d’un croisement, un mendiant fait la manche. Un personnage nous raconte comment il a perdu travail, femme et fierté. Ces passages sont d’autant plus marquants qu’ils sont inattendus. A travers ce roman, et même si ce n’est pas le sujet du roman, Carlos Zanon se fait un témoin lucide de la chute de son pays, avec sensibilité et subtilité.

Et l’intrigue, même si elle est classique, va bien nous surprendre. On y retrouve une trame classique où les personnages vont se rencontrer vers la fin. Il y a une destinée inéluctable dans leur parcours qui rappelle les plus grands auteurs américains, mais avec le rythme et la nonchalance du sud. Mais ne croyez pas que cela est aussi simple : les deux derniers chapitres vont vous mettre KO. Car ils sont d’une noirceur et d’une cruauté que le reste du roman ne le laissait pas entrevoir. L’auteur fait preuve d’une originalité et d’une créativité qui font que ce roman restera difficilement oubliable. Et rien que pour ces retournements de situation, cette lecture vaut son pesant d’or.

La maison des chagrins de Victor Del Arbol (Actes sud)

J’étais passé au travers de son précédent roman, La tristesse du samouraï, malgré tous les avis positifs qui ont été publiés. Il fallait bien que je m’essaie au petit dernier, que je qualifierai de surprenant à plus d’un égard. Nul doute que ce roman sera promis à un grand succès de par son intrigue, ses personnages et sa maitrise.

Eduardo est un peintre doué qui a laissé tomber sa carrière depuis la mort de sa femme et de sa fille dans un accident de voiture. Heureusement que sa galériste Olga, qui a toujours cru en lui, le soutient en lui offrant des portraits à réaliser, ce qui lui permet de survivre. Ses séances de psychiatre, une fois par mois, l’aident bien à tenir le coup, mais il reste dans un état instable. Sa seule satisfaction est de fréquenter sa voisine Graciela à qui il paie la location de son appartement et qui a une petite fille adorable.

Olga le contacte pour lui proposer un marché un peu spécial : Une riche veuve Gloria Tagger, veut qu’il réalise le portrait de Arthur, le célèbre propriétaire de l’INCSA, une des boites de gestion de fonds d’investissement en euros les plus connues. A travers cette peinture, elle souhaite voir ce qu’il y a derrière le visage de cet homme richissime et surpuissant qui a tué son fils, en l’écrasant sur un passage piéton.

Arthur qui purge une peine de prison arrive à se faire protéger au milieu d’une faune qui ne fait pas partie de son monde. Alors qu’il va réussir à alléger sa peine de prison pour bonne conduite, il va pouvoir poursuivre sa quête …

Les deux premiers chapitres sont vertigineux, montrant au travers les yeux de Eduardo son environnement, et Victor Del Arbol écrit comme un peintre construirait sa toile. J’ai tout simplement été époustouflé par ce début, tout en me demandant s’il allait pouvoir tenir jusqu’au bout des 475 pages que comporte ce récit. Puis il introduit petit à petit d’autres personnages, et, comme il est dit sur la quatrième de couverture, ce qui s’apparentait au début à un exercice de style devient un puzzle inextricable.

Alors que le rythme est lent, le style hypnotique et parfois éblouissant nous entraine dans une Espagne contemporaine, en nous détaillant les personnages par une analyse minutieuse de leur passé, et on a l’impression que l’auteur agit comme un médecin légiste, ouvrant le ventre de ses personnages pour en extraire leur racine. Le point commun de tous ces personnages, ce sont leurs cicatrices, ces moments douloureux du passé, leurs décisions parfois aléatoires qui font ce qu’ils sont aujourd’hui, des ombres sans but se fixant un objectif bien mystérieux.

Et au moment où je commençais à trouver le livre un peu long, c’est-à-dire après une grosse moitié du livre, Victor Del Arbol m’a asséné un grand coup de poing derrière la tête. Et ce que je pensais être un gigantesque puzzle devient en fait un château de cartes, que l’auteur a patiemment mis en place, avant de brutalement le détruire, par morceaux, par coups de scènes incroyablement violentes (sans effusions de sang) et incroyablement visuelles. Et tous les personnages se retrouvent liés les uns aux autres par le fil de l’histoire, de leur histoire, de leur douleur, de leur horreur. Avec pour fond de toile ou toile de fond, cette philosophie : la douleur comme règle de vie, la vengeance comme motivation, le malheur comme conclusion.

Victor Del Arbol nous aura proposé avec ce roman une histoire originale, forte, impressionnante et passionnante qui laissera des marques au fer rouge et qui passionnera grand nombre de lecteurs, malgré les quelques longueurs. En tous cas, il passionnera ceux qui recherchent les histoires fort bien écrites pour peu que l’on apprécie les surprises. Comme il est de bon ton en cette rentrée littéraire, sortez des sentiers battus, et laissez aller vos envies, laissez vous surprendre par cette Maison des chagrins.

Un jambon calibre 45 de Carlos Salem (Actes sud)

Quand on commence un roman de Carlos Salem, il faut s’attendre à être surpris tant son univers légèrement décalé mais superbement imagé va nous surprendre et nous ravir. Ce jambon là ne dépareille pas dans l’œuvre d’un auteur bien particulier.

Nicolas Sotanovsky est un immigré argentin qui déambule dans Madrid, un jeune écrivain en panne d’inspiration, dont le principal problème pour le moment est de trouver un endroit pour dormir. Après une rencontre avec le Maigrichon, on lui propose de squatter chez Noelia, une jeune femme rousse qui s’est absentée.

Rien d’extraordinaire à cela, si ce n’est qu’un malabar gonflé aux hormones et ayant la sympathie d’un taureau en furie débarque à grands renforts de menaces. Ses mains sont comme des battoirs, et son surnom est tout trouvé : Jambon, voire même un jambon de calibre 45, vu la taille de ses doigts. Et imaginez, il s’appelle Serrano !

La mission que Nicolas doit remplir sous peine de mort, la sienne, est de trouver Noelia pour Jambon et son patron La Momie. Il a pour cela un week-end, pour retrouver une jeune femme qu’il n’a jamais vue, et Jambon le suivra pendant toute sa recherche, comme son ombre. Et pendant la semaine que va durer cette recherche, Nicolas va rencontrer nombre de personnages hauts en couleurs et connaître de nombreuses péripéties.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que quand on connaît Carlos Salem, on n’est pas étonné par ce roman, ce qui ne sera pas le cas de celui ou celle qui ne connaît pas le bonhomme. Car si on peut rapprocher ce roman d’un road book, on est très loin d’un roman noir ou d’un roman d’action. Ici tout est fluide et l’intrigue se déroule selon la vie de notre écrivain, c’est-à-dire comme un long fleuve tranquille.

Enfin presque : car quand un gros balaise vous tape dessus, ou quand vous essuyez des salves de tirs sans même savoir pourquoi, on s’aperçoit que la vie d’un écrivain n’est pas de tout repos. Reste que l’ensemble est comme d’habitude très imagé, parfois cru, parfois poétique, à mi chemin entre explicite et implicite, mais toujours écrit avec humour et dérision. Car il est difficile de ne pas voir en Nicolas quelques traits de Carlos lui-même.

D’ailleurs, on retrouve à nouveau dans ce roman les thématiques qui peuplent les romans de Carlos Salem : la fuite (de la réalité, de soi même), la quête d’un idéal, aussi futile soit-il, la logique illogique de la vie, le sexe, l’amour, le temps, les choix d’une vie … Bref, tout ce qui fait que ce roman est par moment aussi une source de réflexion.

Et puis, il y a des scènes d’une justesse, d’une fulgurance, d’une beauté esthétique incroyable, avec des phrases sorties de nulle part, des images d’une poésie folle, qui font que l’on fond (Tiens, ça rime !) à la lecture. En fait, l’écriture de Carlos Salem agit comme une drogue : quand on y a gouté, on ne peut plus s’en passer. C’est mon cas. Et chapeau pour ce roman qui m’a beaucoup touché !

L’avis de Petite Souris : http://passion-polar.over-blog.com/article-un-jambon-calibre-45-116475094.html