Archives du mot-clé Ecrivain

Dans les règles de l’art de Makis Malafékas

Editeur : Asphalte

Traducteur : Nicolas Pallier

Cela faisait un petit bout de temps que je ne m’étais pas penché du côté de chez Asphalte. Il a suffi que mon dealer de livres attire mon attention sur ce premier roman pour que je plonge aussitôt. Accrochez-vous, ça va vite.

Ecrivain grec vivant à Paris, Mikhalis Krokos profite du lancement de son dernier roman consacré un musicien de jazz John Coltrane pour revenir à Athènes. Tout est prévu pour que le livre soit annoncé en grandes pompes lors de la Documenta, la grande exposition d’art contemporain, qui est pour la première fois décentralisée en Grèce.

Il retrouve Christina, sa grande amie, qui lui demande un service. Lors d’une soirée orgiaque, leur ami Harry a demandé à ses invités de dessiner sur un tableau pour créer une œuvre nouvelle. Alors qu’elle avait abusée d’alcool et de drogues, elle a fait un pari de dérober le tableau, ce qu’elle a fait. Mais, pleine de remords, elle voudrait le rendre à Harry et ne sait pas comment le faire.

Le lendemain matin, malheureusement, Christina se rend compte que quelqu’un a pénétré chez elle et a dérobé le tableau. Krokos, par gentillesse, accepte de rendre visite à son ami Harry dans sa luxueuse villa d’Hydra pour savoir s’il est l’auteur du vol ou s’il tient vraiment à récupérer cette peinture sans aucun intérêt. Krokos vient de mettre un doigt dans un engrenage qui va le dépasser.

Ce roman comporte tous les ingrédients d’un polar pour me plaire. On se retrouve avec un personnage principal jeté en pâture dans une affaire qui au départ peut paraitre simple et qui va se compliquer au fur et à mesure. On apprécie le style simple et rythmé ainsi que les événements qui s’enchainent et qui créent un tourbillon qui nous entraine dans sa course folle. Bref, c’est du pur plaisir.

J’ai été surpris de la facilité de l’auteur à nous faire vivre l’ambiance chaude (cela se passe en été) d’Athènes, à nous décrire la ville et à nous présenter le festival, les coulisses, les antis qui montent leur propre contre festival. Et on a droit aussi à des fêtes, toutes plus orgiaques les unes que les autres, avec drogues, alcools et sexe à gogo, ce qui entre en opposition avec l’état de délabrement du pays.

Et c’est ce chemin là que Makis Malafékas nous propose d’emprunter avec le trafic d’œuvres d’art, élargissant même son propos au niveau international, dans lequel il ne se gêne pas pour montrer une Grèce plus victime que proactive sur ce terrain. Je ne sais pas si ce qu’il raconte à des bases réelles, le fait est que j’ai passé un bon moment avec ce roman et que je le recommande chaudement (je vous rappelle que cela se passe à Athènes en été !). Et puis, un auteur qui cite Richard Brautigan est forcément à suivre !

Publicité

L’homme peuplé de Franck Bouysse

Editeur : Albin Michel

Est-il seulement imaginable de ne pas acheter le nouveau roman de Franck Bouysse ? Est-il seulement imaginable de ne pas le lire et de ne pas en parler. Que nenni !

Caleb habite une petite maison dans une campagne perdue de France. Il se rappelle Sarah sa mère, qui prenait soin de lui, tous ces petits gestes qui font l’amour. Il se rappelle aussi quand il lui avait présenté sa première petite amie, comment elle l’avait presque insultée pour qu’elle s’éloigne de son fils. Par contre, Caleb ne connait pas son père, et d’ailleurs, Sarah n’en parle jamais.

Caleb se rappelle quand l’ambulance a débarqué, pour emmener la vieille Privat qui loge en face. Caleb la voyait nourrir ses poules, s’occuper de son jardin. La vieille était morte avant d’arriver à l’hôpital, contrairement à sa mère qui avait fait une crise cardiaque quand il avait parlé d’avoir une femme. Peut-être n’était-il pas fait pour avoir de femme, en tant que sourcier ? En attendant, Caleb voit un homme emménager dans la maison de la Privat.

Alors que son premier roman a été adulé par les critiques et le public, Harry a tenté d’écrire un deuxième opus. Mais il sent que la sincérité n’y est pas, il ne veut pas se mentir, donc mentir au lecteur. Il vient d’acheter une maison, dans un coin perdu, pour retrouver son âme, ou pour fuir l’effervescence des milieux littéraires. Peut-être va-t-il retrouver ici l’inspiration qui lui fait tant défaut ?

On se retrouve dans ce nouveau roman en territoire connu, dans une campagne isolée, avec deux hommes que tout oppose. L’un est issu du cru, issu de la Terre, matériel ; l’autre est étranger, spirituel ou à tout le moins intellectuel. On trouve d’ailleurs une belle image dans le livre où Caleb fouille dans le puits quand Harry visite son grenier, créant entre eux la distance égale de la Terre au ciel.

De même, on y retrouve cette vie dure, âpre, avec sa météo rigoureuse et ses habitants qui ne s’adressent pas plus d’un mot. On y retrouve Caleb, sorte de sourcier, que tout le monde craint car il serait capable de jeter des sorts. Ma foi, on a déjà lu ce genre de scénario chez Franck Bouysse, et on serait tenté de laisser tomber ce roman sous ce fallacieux prétexte. Sauf que quelques dérapages attirent l’œil, quelques reflexions semblent plus personnelles et la fin nous rassure.

Franck Bouysse utilise son terrain de prédilection pour parler de la création littéraire, pour se questionner que la page blanche, sur l’inspiration mais aussi et surtout sur la nécessité de ne pas se mentir, de rester honnête envers soi-même et donc envers son lectorat. A ceux qui pourraient lui reprocher de prendre tout le temps le même décor, les mêmes personnages, il leur répond par ce livre, il leur dit son intégrité, son refus de la compromission.

Et puis, il y a ce style qui n’appartient qu’à Franck Bouysse. On n’y trouve jamais un mot de trop dans une phrase, mais une nouvelle façon d’aborder les choses. Franck Bouysse nous invite à regarder le monde autrement, en s’aidant de la richesse de la langue et de la poésie dont il fait preuve. Comme le dit ma femme : « C’est très bien écrit, on n’est plus dans la littérature, on touche à la poésie … du Franck Bouysse, quoi ! ». Dont acte

Oldies : Demande à la poussière de John Fante

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Attention, coup de cœur !

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Ce mois-ci, je vous propose de découvrir un des meilleurs auteurs américains, dont je ne connaissais que Bandini, le premier tome de son quatuor. Demande à la poussière en est le troisième.

L’auteur :

John Fante, né le 8 avril 1909 à Denver (Colorado) et mort le 8 mai 1983 à Los Angeles (Californie), est un romancier, nouvelliste et scénariste américain.

Fils d’immigrants italiens (son père était né à Torricella Peligna et sa mère, italo-américaine, était la fille d’un immigré de l’Italie méridionale)1, John Fante naît au Colorado (États-Unis) en 1909, au sein d’une famille croyante et conservatrice. Son enfance de gamin des rues turbulent se fera au sein d’une école jésuite, où Fante découvrira le besoin de liberté, la sexualité et l’écriture.

Il commence à écrire très tôt et, si on en croit ses romans autobiographiques, se montre un enfant particulièrement sensible, enflammé, charismatique et avide de la beauté du monde. À trois reprises entre 1927 et 1931, ses tentatives de mener des études universitaires échouent au bout de quelques mois.

À 20 ans, il se rend à Los Angeles (en 1929) où il travaille notamment dans une conserverie de poisson (évoqué dans La Route de Los Angeles) et exerce de nombreux petits boulots pour survivre. Avide de littérature, le jeune homme se nourrit spirituellement avec Knut Hamsun, Dostoïevski, Nietzsche, Jack London et Sinclair Lewis, et fait ses premières gammes en écriture.

Ses premières nouvelles attireront l’attention de H. L. Mencken, rédacteur en chef de la revue littéraire The American Mercury, qui publiera régulièrement, dès 1932, la prose du jeune Fante (sa première nouvelle est publiée alors qu’il a 23 ans, mais il se fait passer pour plus jeune, par orgueil et goût de la mise en scène de son propre talent) et gardera même une correspondance de 20 ans avec le jeune écrivain.

En 1933, son roman La Route de Los Angeles (The Road to Los Angeles) est refusé car jugé trop cru et trop provocant (malgré une correction de son ébauche vers 1936, le roman ne sera publié qu’en 1985, après sa mort).

Son premier roman Bandini, paraît en 1938. Largement autobiographique, le récit y suit les pérégrinations du jeune Arturo Bandini, fils d’immigrés italiens, habile rhéteur, manipulateur, joueur et jouisseur, qui a quitté son Colorado natal pour se faire une place au soleil. L’œuvre est habile, élégante, montre un Bandini/Fante sûr de lui et de sa folie, bien en adéquation avec la personnalité de Fante : menteur, joueur, il n’a pas hésité ici, et comme il ne cessera de le faire, de travestir la réalité, pour lui donner plus de substance, plus de goût, plus de puissance. Et l’effort marche à merveille : Bandini est un héros inimitable, borderline, toujours à chercher l’extrême et la nausée dans ses envies : l’art, la philosophie, les femmes. Bandini constitue le premier quart d’un cycle autobiographique constitué de La Route de Los Angeles, Demande à la poussière (Ask the Dust, publié en 1939), et beaucoup plus tardivement de Rêves de Bunker Hill (Dreams from Bunker Hill, publié en 1982).

L’autre cycle de Fante, Molise, comprend Les Compagnons de la grappe (The Brotherhood of the Grape, 1977) et Mon chien Stupide (My Dog Stupid, 1986).

À l’époque de Demande à la poussière, Fante est encore un gamin torturé et impulsif, qui s’est installé dans un petit hôtel tenu comme une pension de famille par une dame patronnesse. Fante vit alors seul et envoie de l’argent à sa mère dès que tombe un cachet de l’American Mercury. Il prophétise le monde et est sans cesse tendu entre deux abîmes : les femmes et la littérature.

Sa rencontre avec Joyce, une étudiante fortunée, éditrice et écrivain, qu’il épouse en juillet 1937 lui permettra de s’adonner pendant de longs mois à ses deux passions, le golf et le jeu. Il trouve tout de même le temps d’écrire et d’éditer son plus grand succès de librairie Pleins de vie (Full of Life, 1952) dont la manne financière lui permet d’acquérir une maison à Malibu. Le succès de sa dernière parution lui ouvre aussi les portes d’Hollywood. De 1950 à 1956, John Fante vit sous le règne de l’abondance, il travaille notamment pour la Fox et la MGM où il devient un scénariste important et reconnu avec les films My Man and I (1952), Full of Life (1956), Un seul amour (Jeanna Eagels, 1957), Miracle à Cupertino (The Reluctant Saint) (1962), La Rue chaude (Walk on the Wild Side, 1962), Mes six amours et mon chien (My Six Loves, 1963) et le téléfilm Something for a Lonely Man (en) (1968). Il est nommé aux Writers Guild of America Award du meilleur scénario en 1957 pour Full of Life. Durant cette période, il se rend également pour travailler à Rome et à Naples et ces séjours réveillent en lui la nostalgie de ses origines italiennes.

Cette carrière fut vraisemblablement alimentaire pour Fante, qui regrettait la cruauté bruyante de son travail de romancier. Il tombe alors dans un oubli relatif jusqu’à ce que Charles Bukowski, qui le vénérait, entreprenne avec son ami et éditeur John Martin de Black Sparrow Press, de rééditer Demande à la poussière. La situation matérielle de Fante s’améliore dans les années qui suivent grâce à l’éditeur de Black Sparrow Books et à Bukowski qui font tant pour le faire redécouvrir du grand public ; mais Fante est désormais aveugle et cul-de-jatte à cause de complications liées à son diabète. À l’occasion de sa rencontre avec Charles Bukowski, Fante dit alors : « La pire chose qui puisse arriver aux gens c’est l’amertume. Ils deviennent tous si amers ». Peu avant sa mort, il dicte à sa femme Joyce les épreuves de Rêves de Bunker Hill. Il meurt en mai 1983, à l’âge de 74 ans.

Fante est le père de quatre enfants, dont l’écrivain Dan Fante.

(Source Wikipedia)

Résumé :

Pendant la grande dépression, Arturo Bandini est un écrivain tourmenté et fauché vivant dans un hôtel résidentiel de Bunker Hill (Los Angeles). Il crée inconsciemment une image de Los Angeles comme une dystopie moderne à l’époque de la grande dépression. Démuni, il erre dans les cafés et fait la connaissance de Camilla Lopez, une serveuse au tempérament fougueux. Bien qu’attiré par cette belle Mexicaine, Bandini, d’origine italienne, rêve plutôt d’une alliance avec une Américaine, qui faciliterait son ascension sociale.

Or, chaque fois qu’il tente de s’éloigner de Camilla, celle-ci lui revient, sans qu’il puisse lui résister. Bandini lutte alors avec sa propre pauvreté, sa culpabilité catholique et son amour pour Camilla dont la santé se détériore. Elle-même est amoureuse de Sammy, mais il part s’exiler dans le désert en apprenant qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, et refuse de la voir. Camilla est finalement admise dans un hôpital psychiatrique.

Lorsque son éditeur lui offre une somme importante pour son roman, Bandini décide d’emmener Camilla loin de Los Angeles et part s’installer avec la serveuse dans un bungalow sur la côte, où leur amour et l’ouvrage autobiographique en chantier se font écho. Il lui achète un chiot et repart à Los Angeles récupérer ses affaires. Lorsqu’il revient, elle a disparu. Il suit ses traces jusque chez Sammy, qui l’a déjà chassée et lui apprend qu’elle est probablement en train d’errer dans le désert avec son chien. Bandini essaie de la retrouver, en vain. Il prend une copie de son dernier roman tout juste publié, le dédicace à Camilla et le lance le plus loin possible dans la direction qu’elle a prise.

Mon avis :

Dans les années 30, un tsunami a déferlé sur la littérature américaine. Largement autobiographique, John Fante va donc décrire son arrivée à Los Angeles après avoir quitté son Colorado natal. S’il se persuade d’être le nouveau génie de la littérature, sa passion pour l’écriture va lui imposer de survivre un peu plus longtemps pour écrire, encore et encore, sur ses émotions, mais aussi son environnement.

A première vue, il s’agit d’une autobiographie mais ce roman dépasse très largement ce cadre tant au niveau du style que de ce qu’il raconte. Dès le début du roman, on est emporté par la fougue montrée par Arturo Bandini, l’alter-égo de John Fante. Chaque phrase est mûrement pensée, chaque mot comporte une puissance incroyable, une force d’évocation hors du commun. John Fante nous montre sa capacité à décrire son environnement, ses pensées, son entourage, son style emporte tout par sa passion, sa fougue, sa verve, son rythme. Et j’ose à peine le dire, peu importe ce qu’il raconte, on le suit.

Qui dit autobiographie, dit descriptif de la vie d’Arturo Bandini. Il va nous décrire sa vie et derrière ses tribulations va apparaitre un homme obsédé par l’écriture en se persuadant qu’il est un génie. On pourrait croire qu’il se veut écrivain parce que c’est un moyen facile de gagner sa vie, et de profiter de bons moments, des femmes et de l’alcool. Il n’en est rien, le peu d’argent lui sert à aller à la rencontre des autres pour alimenter ses nouvelles, pour leur donner plus de vie, plus de passion.

Pour autant, Arturo Bandini est un personnage à part. Voleur, menteur, bonimenteur, fabulateur, fabuliste, formidable conteur, il se représente la figure d’un écrivain comme un témoin maudit. Il ne faut pas croire qu’il écrit pour l’argent, il tient ce rôle comme une profession de foi, comme une nécessité pour vivre. De même, il considère qu’un écrivain doit vivre durement pour toucher à la vérité de ce qu’il exprime. Dès qu’il touche de l’argent, il dépense tout pour être sûr de vivre dans la pauvreté, pour être convaincu de toucher le fond. Seul un homme qui souffre peut devenir un artiste.

Contrairement à d’autres grands auteurs, il ne cherchera pas d’expédients, d’excitants, comme la drogue même s’il en parle. Sa volonté de vivre vite, de vivre durement, se retrouve motivée par l’alcool (surtout pour passer le temps) et les femmes. Sa relation avec Camilla et Vera se situera toujours dans une opposition Amour / Haine, avec toujours ce mantra qu’on sait ce qu’on aime quand on l’a perdu. Il malmènera, violentera les femmes de sa vie pour les perdre, juste pour être persuadé qu’il devra agir pour les retrouver. On retrouve d’ailleurs la même relation d’amour / haine envers la religion quand il appelle Dieu avant de le rejeter comme une gigantesque imposture.

Arturo Bandini va donc nous narrer la ville de Los Angeles, la grande ville pour lui qui est un campagnard. Il va nous montrer les rues et les quartiers glauques, les bars enfumés, les pauvres qui font la manche. Tout ce contexte servira de moelle épinière pour développer sa faculté à exprimer des émotions, à nous faire ressentir la pauvreté, la faim, la torture nécessaire qu’il s’impose pour atteindre le sommet de l’écriture.

Ce portrait d’un écorché vif, toujours en train de courir après un objectif dont il n’a aucune idée, est un voyage fantastique qui aborde le sujet de la difficulté d’écrire mais aussi la nécessité d’apporter un peu de beauté, de poésie dans un monde noir et sans pitié. Ce roman, c’est une pépite, un monument de la littérature, probablement encore plus fort que Bandini, que j’avais lu il y a plus de trente ans, car plus rythmé et empli de rage de vivre. Et on se rend compte du nombre d’écrivains qui ont été influencé par les romans de John Fante, auteur que l’on a tendance à oublier. Quelle injustice !

Coup de cœur !

La forêt des silences de Serge Brussolo

Editeur : H&O

L’année dernière, je découvrais avec beaucoup de plaisir Le cavalier du septième jour. Je me suis donc plongé avec envie sur ce nouveau roman, qui nous propose une plongée dans une forêt mystérieuse entourant un village qui ne l’est pas moins.

Le lieutenant J.T.Eldrick s’enfonce dans la plaine, pour rejoindre la citadelle. C’est son tour de garde, il doit surveiller la forêt alentour, silencieuse au point de ne percevoir ni bruits d’animaux ni chants d’oiseaux. Ancien vétéran du Vietnam, il s’est retiré dans le village de Hag’s (dont le vrai nom est Hairless Hag’s taffies, littéralement Les caramels de la vieille sorcière chauve).

Arrivé à son poste de garde, il monte dans la tourelle et surveille tout mouvement. Il sait très bien qu’il ne se passera rien avant la nuit. Ayant somnolé quelques minutes, il se réveille en pleine nuit ; un bruit l’a surpris. Effrayé par ce qu’il pourrait voir, il se terre et n’ose jeter un coup d’œil. Au petit matin, il trouve au pied de la citadelle un gâteau recouvert d’une crème qui ressemble à du sang coagulé. Dedans sont plantées trois bougies. Les bûcherons, êtres mystérieux qui habitent la forêt, réclament trois morts en offrande.

Naomi, jeune journaliste paranoïaque, enfile les kilomètres dans sa vieille voiture. Son patron, le richissime Bertram Aloysius Sweeton, propriétaire des éditions Sweeton& Sweet lui a demandé de retrouver son auteur phare Barney Lambster. Lambster a reçu une confortable avance pour écrire la biographie du juge Hooter et il ne donne plus de nouvelles. Il se serait rendu à Hag’s, ville que le juge Hooter a créée en 1867, en devenant le maire, le shérif, le juge et le bourreau.

Une nouvelle fois, je me suis laissé prendre par ce roman qui vous prend à la gorge dès les trois premiers chapitres. Le premier s’avère angoissant et mystérieux à souhait ; le deuxième est consacré à Naomi, dont on apprendra le passé par la suite ; et le troisième se consacre à l’accueil de Naomi par Ruth, la mairesse adjoint, qui va lui édicté les règles prévalant à Hag’s. On apprend donc que ce village ne bénéficie d’aucunes technologies, vivant en totale autarcie avec des règles de bonne conduite obligatoires. Très vite, Naomi a peur qu’on ne puisse jamais repartir de ce village.

Puis l’imagination de l’auteur nous prend par la main, dans des directions que l’on ne s’attend pas à lire. Inexorablement, la tension monte face aux événements et l’intrigue se transforme en sorte d’Escape Game, avec en parallèle le choix des trois victimes qui seront offertes en offrande. Mais ne croyez pas que cette histoire est aussi simple qu’il n’y parait. Car vous serez surpris par la tournure que prend ce roman.

D’un abord facile, écrit simplement, ce roman se veut un divertissement et il remplit largement son rôle. Relativement court, avec des chapitres d’une dizaine de pages, on passe d’un personnage à l’autre en passant par tous les sentiments, car Serge Brussolo sait parfaitement manipuler son lectorat.  Voilà un roman très divertissant qui vous fera passer quelques bonnes heures de lecture.

La ville de plomb de Jean Meckert

Editeur : Joëlle Losfeld éditions

Je continue ma découverte de l’œuvre de Jean Meckert avec un roman datant de 1949 et devenu depuis introuvable. Ce roman doit être considéré comme un questionnement de l’auteur sur son propre avenir.

Au premier niveau, l’auteur nous raconte la vie des ouvriers et surtout en dehors du travail, cherchant à oublier la monotonie et la répétition des journées sans but. Etienne Ménart et Martin Duhaut sont amis dans la vie et aussi éloignés que peuvent l’être le feu et la glace. Etienne est un impulsif qui cherche le plaisir immédiat alors que Martin est plus posé, plus timide et écrit son Grand Libre, La ville de Plomb.

Les deux jeunes hommes courent après la jeune et belle Gilberte Laurent, pour son physique en ce qui concerne Etienne, pour fonder une vie familiale en ce qui concerne Martin. Mais Etienne ne peut envisager de conquérir Gilberte s’il est puceau. Il décide donc de séduire Marguerite Pillot, la magasinière de 40 ans qui a encore de beaux restes.

La soirée entre Etienne et Marguerite qui ouvre le roman est typique des problèmes de communication mais aussi de la psychologie des personnages, ainsi que de la recherche du plaisir facile. Alors qu’Etienne a obtenu ce pour quoi il était venu, il n’accepte pas qu’elle insiste et cherche à le retenir. Lorsqu’il la frappe, elle tombe malencontreusement la tête contre le carrelage et en meurt.

Quels que soient les personnages masculins de ce roman, on découvre des jeunes gens à la recherche de leur identité, obligés de concilier avec leur nature. Au-delà de l’intrigue pseudo-policière, il s’agit bien de décrire la classe ouvrière et son mal-être, obligée de tomber dans la routine. Gilberte, quant à elle, représente la part féminine de ce roman. Hésitant entre passion et assurance, elle va se trouver un parti sûr, mais toujours hésiter entre la folie dévastatrice d’Etienne et le mariage promis par Robert Failloux, qui fait office de celui qui tient la chandelle.

Empli de tristesse et de désœuvrement, ce roman désarçonne par ses sujets et on se demande ce que l’auteur veut nous dire cette société qui lamine ses jeunes gens. Puis, apparaissent des chapitres de La Ville de Plomb, ainsi que des extraits du journal intime de Martin. Et on ressent derrière ces passages, à la fois les questionnements d’un jeune homme sur son quotidien de sa vie et le sens de la vie, mais aussi sur la valeur et le pouvoir de la création. De ces chapitres, on voit combien ce roman devait revêtir une importance capitale pour quelqu’un qui a décidé de vivre de sa plume sans succès.

Roman témoin de son époque, mais creusant des thèmes toujours contemporains, La Ville de Plomb prend sa place parmi les œuvres littéraires importantes sur le but des livres et sur le rôle que doivent avoir les grands auteurs, ceux qui nous font réfléchir. Déstabilisant par sa forme, ce roman n’en démontre pas moins la grandeur de l’auteur et sa faculté à écrire de la grande littérature avec un style précis et de formidables dialogues.

Tuer le fils de Benoit Séverac

Editeur : Manufacture de livres

J’avais adoré 115, et dans un autre genre, j’ai adoré ce roman. Avec sa couverture à contre-jour, avec ce titre terrible, et cette histoire qui tourne autour de la relation Père / Fils, ce roman a tout pour toucher le lecteur.

Le corps de Patrick Fabas est découvert chez lui. La mise en scène veut faire croire à un suicide raté : il aurait tenté de se pendre, et en tombant, sa tête aurait cogné sur la table basse, le tuant sur le coup. Sauf que la plaie qu’il a à la tête peut venir du cendrier massif, retrouvé cassé à proximité. Aucun indice ne laisse supposer qu’il se serait suicidé. Il était membre d’un groupe de Bikers néo-nazis mais n’était pas le plus violent, et c’était un battant. Il avait des dettes de jeu, certes. Mais cela n’est guère convaincant. Sauf que …

Sauf que l’on découvre sur les lieux du crime un journal, celui de Matthieu Fabas, le fils de la victime. Ce journal, il l’a écrit en prison, lors d’ateliers d’écriture organisés avec un écrivain. Incarcéré depuis plus de 12 ans pour avoir tué un jeune homosexuel, sa sortie coïncide à quelques jours près avec la mort de son père. La succession des événements en fait le coupable idéal.

Sauf que pour le commandant Jean-Pierre Cérisol, de la SRPJ de Versailles, cela n’est pas aussi simple qu’il n’y parait. Les pistes semblent se multiplier entre le gang de bikers racistes et ses dettes de jeu, sans compter que Patrick Fabas n’était pas du genre à se faire beaucoup d’amis. Alors Cerisol va se plonger dans le journal de Matthieu et découvrir une autre facette de la vie familiale de Matthieu. Cela va aussi lui permettre de se donner une bouffée d’air entre son boulot et sa femme, Sylvia, atteinte de cécité à cause d’une maladie orpheline et championne de Torball.

Il faut que vous lisiez ce roman tant il va vous parler. Entre l’intrigue et sa résolution, les vies personnelles des flics et leur vie professionnelle, avec les allers-retours entre l’enquête proprement dite et les extraits du journal de Matthieu Fabas, c’est un roman d’une richesse rare que l’on tient entre les mains. Parce que l’on sort de ce roman indéniablement plus intelligent, et totalement marqué … mais je vais y revenir.

Psychologiquement, c’est très fort. Par l’alternance entre le groupe de flics et le journal de Matthieu, la construction devient à la fois classique par le déroulement de l’enquête et intime mais aussi implacable quant aux événements décrits. Cela permet aussi de positionner les opinions de différents points de vue, sans toutefois en dire trop, puisqu’il y a un aspect subjectif dans la narration. Ce qui est terrible, ce n’est pas tant l’éducation qu’a reçue Matthieu (On dit « A la dure ») que la façon dont il l’a vécue.

Même si Cerisol est l’enquêteur principal, ses collègues sont hauts en couleurs et bien présents : Nicodemo, le portugais très religieux et très respectueux de la famille mais qui se retrouve étouffé par ces liens ou Grospierres le petit jeune du service qui a un mastère et qui introduit un complexe d’infériorité en Cerisol à cause de ses diplômes. Cerisol, d’ailleurs, qui est à la tête de l’équipe, est psychologiquement lucide, plein d’empathie mais il ne peut occulter ses failles personnelles dont son incapacité à devenir père et ses envies et insatisfactions dans sa vie de couple.

C’est redoutablement intelligent de la part de Benoit Séverac d’avoir choisi un enquêteur qui n’a pas d’enfant, pour traiter cette affaire complexe, liée à la famille ; excellent choix, qui va être étayé par cette idée géniale d’avoir créé le journal de Matthieu, et de donner une autre vision de ce qu’a subi et ressenti le jeune homme. Et Benoit Séverac se permet d’adapter le style d’écriture ce qui se nous immerge totalement dans les différents personnages. Si l’on ajoute un style fluide et des dialogues brillants, cela fait suffisamment de qualités pour y plonger de suite.

Mais personnellement, j’y ai trouvé beaucoup de thèmes, organisés comme des duels ou des duos, emplis de contradictions, qui m’ont forcément forcé à me poser des questions. Et cela donne des passages d’une force émotionnelle terrible, que ce soient les relations entre Matthieu et son père, celles entre Matthieu et l’écrivain, ou même Cérisol avec chacun des membres de son équipe. Au-delà de la façon dont Matthieu est traité, on y parle de relations entre humains, et surtout de la façon dont on réagit, de la façon dont on encaisse un événement, de la façon dont on s’adapte et des conséquences qui peuvent en découler. Mais avec un tel thème, on ne peut que ressentir des réactions fortes tant le sujet est intime et fort.

C’est un roman dont l’on ressort à regret, car on en ressort plus intelligent. Ce n’est pas tant ce qui y est dit que ce qu’il implique. Ce roman nous pose des questions, car il touche à ce qu’on a de plus personnel et secret. Il nous pose des questions sur notre relation avec nos parents, sur la direction que l’on prend, des choix que l’on fait pour notre vie et personnellement, je me suis retrouvé dans ces questionnements. Pas sur les insultes qui y sont, car j’ai eu une enfance heureuse. Mais je me suis rendu compte qu’on réagissait tous par rapport à nos parents : soit on construit notre vie conformément à ce qu’ils veulent, soit on fait le contraire (pour les rebelles). Avant, les enfants prenaient la suite de leurs parents, commerce ou métier. Aujourd’hui encore, ils ont une grande influence sur ce qu’on va devenir, consciemment ou pas, parce qu’ils sont le socle sur lequel on construit notre vie.

Une nouvelle fois, Benoit Séverac m’a emporté dans son univers contemporain, en traitant de façon intelligente un thème fort mais pour autant d’actualité. Combien de fois entend-on que les parents démissionnent de leur rôle de parents ? C’est un roman fort, qui s’avère peu démonstratif mais qui place insidieusement les questions entre les lignes. Ce roman m’a beaucoup touché et il est et restera une de mes belles lectures de 2020.

Oldies : La vie même de Paco Ignacio Taibo II

Editeur : Rivages Noir

Traducteur : Juan Marey

Je continue ma rubrique Oldies qui est consacrée en cette année 2018 à la collection Rivages Noir. J’ai choisi un auteur connu dont je n’ai jamais lu un roman, et c’est l’occasion de découvrir le Mexique dépeint par Paco Ignacio Taibo II.

L’auteur :

Paco Ignacio Taibo II ou Francisco Ignacio Taibo Mahojo, né le 11 janvier 1949 à Gijón en Espagne, est un écrivain, militant politique, journaliste et professeur d’université hispano-mexicain, auteur de romans policiers.

Né en 1949 à Gijón, dans les Asturies, en Espagne, «il grandit au sein d’une famille espagnole très engagée dans la lutte contre le franquisme.» En 1958, il a 9 ans quand sa famille de la haute bourgeoisie de tradition socialiste, émigre pour le Mexique, fuyant la dictature. Le jeune Paco est déjà un passionné de lecture grâce à son grand-oncle, féru de littérature. Son père Paco Ignacio Taibo I écrivain, gastronome, dramaturge et journaliste travaille pour la télévision mexicaine jusqu’en 1968.

En 1967, Paco Ignacio Taibo II écrit son premier livre, mais ce n’est qu’en 1976 qu’il publie son premier roman noir Jours de combat (Días de combate), où il met en scène pour la première fois son héros, le détective Héctor Belascoarán Shayne, un ancien ingénieur, diplômé d’une université américaine, qui est devenu détective privé à Mexico. Ce personnage borgne qui, comme son nom le laisse deviner, est d’origine basque et irlandaise, rappelle les héros des univers de «Hammett pour le côté politique et de Chandler pour le côté moral, mais il fait aussi référence à Simenon pour les aspects du quotidien.» Deux autres séries policières ont été créées par l’auteur : l’une, historique, met en scène quatre amis du révolutionnaire Pancho Villa, dont le poète Fermin Valencia ; l’autre, qui se déroule à l’époque contemporaine, a pour héros José Daniel Fierro, un célèbre auteur de roman policier qui réside à Mexico, sorte de double de Taibo.

Paco Ignacio Taibo II devient professeur d’histoire à l’Université de Mexico dans les années 1980. Il a écrit de nombreux essais historiques sur le mouvement ouvrier, ainsi qu’une importante biographie de Che Guevara qui le fit connaître largement au-delà du Mexique.

En avril 2005, il écrit avec le sous-commandant Marcos (pseudonyme de Rafael Guillén) le roman Des morts qui dérangent (Muertos incómodos). En outre, il est président de «l’association internationale du roman noir» et collabore activement à l’organisation de la Semana negra (Semaine noire), festival de littérature et de cinéma de Gijón.

Depuis 2007, il est le conseiller de la maison d’éditions L’Atinoir qui publie à Marseille de la littérature d’Amérique latine. Il collabore depuis 2016 à la revue Délibéré, dans laquelle il a publié des nouvelles ainsi que des articles consacrés au football, à la lecture, ou à l’écrivain et journaliste argentin Rodolfo Walsh.

(Source : Wikipedia)

Quatrième de couverture :

En un an et demi, deux chefs de la police municipale de Santa Ana, la ville  » rouge  » du nord du Mexique, ont été assassinés. Jose Daniel Fierro, célèbre écrivain de romans policiers, accepte de leur succéder. Il est bientôt confronté à deux cadavres (dont celui d’une « gringa », retrouvé nue dans l’église du Carmel), à la corruption, aux émissaires du gouvernement central, qui essaie de contrarier le destin  » rouge  » de la municipalité et à une histoire policière sans solution qui est plus proche de  » la vie même  » que de la fiction.

Mon avis :

C’est un roman original dans la forme que nous propose Paco Ignacio Taibo II plus que dans le fond. Le sujet aussi participe à l’intérêt que l’on peut porter à ce roman, puisqu’une ville, gangrenée par le crime va faire appel à un auteur de romans policiers pour prendre la tête de la police. Et tout incompétent qu’il est, José Daniel Fierro va apporter aux policiers les méthodes pour résoudre les affaires qu’il a en charge.

Il y a à la fois une sorte de recul, de détachement dans la narration mais aussi beaucoup d’humour, de dérision envers une ville qui s’est habituée à être la proie des truands et des tueurs. Et la résolution ne sera pas extraordinaire comme on peut la trouver dans les romans policiers habituels mais elle viendra de témoignages des uns et des autres.

Avec ses chapitres très courts, Paco Ignacio Taibo II va alterner les chapitres narratifs avec les lettres de José Daniel Ferrio à sa femme qui est restée au pays, ce qui nous montre son état de stress et ses questionnements, mais aussi avec les propres notes de l’auteur de romans policiers en vue d’écrire l’histoire de la municipalité rouge de Santa Ana. C’est la façon qu’a choisi l’auteur pour dénoncer les travers de son pays, la corruption généralisée, les politiques véreux et la mainmise des criminels sur la ville. Ce roman s’avère à la fois un témoignage et une mise en garde sur le chemin néfaste qu’a pris son pays, le Mexique, dans les années 80, et il est intéressant, passionnant de le lire encore aujourd’hui.

Je suis un guépard de Philippe Hauret

Editeur : Jigal

Après ses deux premiers romans, Je vis je meurs et Que Dieu me pardonne, qui œuvraient dans le pur polar noir, Philippe Hauret nous revient avec un polar social peuplé de gens comme vous et moi. Ce roman s’avère être une histoire dramatique contemporaine, dans laquelle l’auteur a peut-être trouvé son style, son genre.

Lino est un jeune homme d’une trentaine d’année qui regarde sa vie passer comme un cours d’eau tranquille. Occupant un poste de bureaucrate bien peu passionnant et mal payé, il subit le rythme lancinant du Métro – Boulot – Dodo, ne s’accordant que peu de loisir. En effet, quand le compte en banque est à sec dès la moitié du mois, on ne peut guère faire de folies le soir ou le week-end.

Ne se mêlant pas à ses collègues, ne cherchant pas de problèmes, Lino est un jeune homme transparent qui se rêve écrivain. Le soir, il rédige, relit, corrige des histoires sans grand espoir d’être un jour édité. D’ailleurs, il se persuade qu’il écrit avant tout pour lui, pour passer le temps, pour passer sa vie.

Un soir, alors qu’il revient d’une soirée dans un bar, il voit sur le seuil de son appartement une jeune fille endormie. Elle a juste un sac et est sale, ce qui lui montre qu’elle doit être sans domicile fixe. Il a suffisamment de problèmes personnels pour en plus rajouter ceux des autres. D’ailleurs, le lendemain, la jeune fille a disparu. Quelques jours plus tard, il la retrouve sur son palier, le visage en sang. Des jeunes ont voulu abuser d’elle. Alors, n’écoutant que son cœur, il la laisse entrer chez lui. Elle s’appelle Jessica.

Plutôt que d’inventer des paysages imaginaires, Philippe Hauret plante son décor en pleine ville, à Paris, et nous offre un roman social ancré dans le monde d’aujourd’hui. Il nous montre la vie de ceux qui arpentent les couloirs de métro, qui travaillent et qui touchent un salaire qui ne leur permet pas de vivre. La routine du travail est suivie par la routine de la maison puis la routine de la télévision. Voilà une vie bien triste dans laquelle il suffit d’une étincelle pour qu’elle prenne de l’ampleur.

Mais l’étincelle peut s’avérer une mèche et entraîner une explosion. Philippe Hauret aurait pu tomber dans un thriller, un roman d’action ou tout autre genre faisant de l’esbroufe. Il préfère la douceur, et la lucidité d’une histoire simple. Et il accompagne cette histoire à la fois dramatique, noire et belle d’une fluidité dans la narration qui rend hommage à sa créativité. Et le parcours de ces deux êtres, isolés au milieu des autres, va se dérouler sur la base de petits actes, de petits larcins aux grandes conséquences.

Ce roman ne fait que 200 pages mais chaque mot a tant à dire, tant à nous dire. C’est un regard non pas désenchanté mais lucide sur la vie et les rêves d’une autre vie, les rêves d’une vie tout court. Porteur d’un espoir parmi la grisaille de tout instant, ce roman est fondant, attachant dans sa retenue et sa fluidité. Avec ce troisième roman, maîtrisé de bout en bout, Philippe Hauret a écrit là un roman fort, humain, attachant. Il a peut-être trouvé un créneau personnel qui fonctionne à merveille. Il a, selon moi, écrit là son meilleur roman à ce jour. Vivement le suivant.

Ne ratez pas les avis de 404 et de l’ami Jean le Belge

Sœurs de Bernard Minier

Editeur : XO éditions

Pour ceux qui ont lu Glacé et Le Cercle, Bernard Minier est devenu une figure du polar français. Il a introduit dans le paysage français des ambiances qui, rein qu’avec quelques mots bien trouvés, créent une ambiance angoissante. Mais il n’y a pas que ça : les intrigues sont redoutablement bien montées. Bref, c’est du divertissement Haut de Gamme. Et c’est encore le cas avec son dernier opus en date.

« Immense, énorme, la forêt s’étendait devant elles … ».

1988. Ainsi comme le roman, deux sœurs s’enfoncent dans une forêt. Au départ, on croit qu’elles veulent se faire peur, ce qui est normal pour des jeunes filles de 15 et 16 ans. En fait, Ambre et Alice ont rendez-vous avec un personnage sombre, et ont amené des robes ressemblant aux habits de communiantes. Elles sont venues rencontrer Erik Lang, auteur de thrillers à succès, dont elles sont les plus grandes fans.

1989. A l’heure où les gens dorment encore, François-Régis Bercot file sur l’eau de la Garonne, pour s’octroyer quelques heures de sport intense, tendu sur son aviron. Quand il passe devant l’île du Grand Ramier, il aperçoit deux taches blanches. Il décide d’approcher et aperçoit deux corps ligotés à deux arbres, face à face, deux jeunes filles habillées en robe de communiantes.

1989. Martin Servaz essaie d’oublier le suicide de son père, quatre ans auparavant. Mais même sa femme Alexandra ou sa fille Margot n’arrivent pas à lui enlever ce poids. Il vient de débarquer tout frais émoulu de l’école de Cannes-Écluse dans le service de Kovalski. Tout le service apprécie peu ce jeune qui sait tout, ne dit rien, et plein d’illusions dans le métier de flic. Ce double meurtre va être sa première enquête … et va avoir des répercutions inattendues 25 années plus tard.

Dans mon sobre et court résumé, j’ai volontairement omis les détails de l’enquête car cela va donc vous obliger à acheter ce roman. Et surtout, cela va m’éviter d’en dire trop, ou de placer un détail qui pourrait vous mettre sur la trace …

Bernard Minier a donc décidé dans le premier tiers du roman de présenter Martin Servaz jeune, aux prises avec plusieurs problèmes, qu’ils soient personnels, affectueux ou professionnels. Dans ce démarrage, on trouve un Servaz bien différent de ce qu’il deviendra par la suite, pensant faire respecter l’ordre et suivant le règlement à la lettre. C’est un beau clin d’œil que Bernard Minier fait à ses fans. A mon avis, il lui restera à nous montrer par la suite comment il est devenu solitaire et jusqu’au-boutiste comme un loup enragé.

Le deuxième personnage fort de ce roman est incontestablement Erik Lang, auteur de thrillers horrifiques à succès, personnage adulé par ses fans, mais désagréable, distant et mystérieux. Doit-on confondre un auteur avec ses écrits ? Les fans ont-ils un quelconque droit sur un auteur, quitte à dépasser ses écrits ? Tous les auteurs se sont penchés sur la relation qu’ils peuvent avoir avec leurs lecteurs, mais aussi avec le fait de créer. Ici, Bernard Minier ne spolie pas Stephen King et son génial Misery, mais penche plutôt vers un personnage désagréable et malgré cela adulé.

Dans le deuxième tiers, retour au présent et un nouveau duel entre Servaz et Erik Lang. Servaz apparaît plus expérimenté, ne se laissant pas aller à un quelconque ressentiment, et Erik Lang, qui a atteint la soixantaine, devient la victime. Changement d’époque, changement de décor et changement de scénario. Mais toujours avec autant de passion, de réussite et de surprises. Dans le troisième tiers, nous avons droit à une apothéose comme j’en ai rarement lue : Une scène d’interrogatoire de plus de 100 pages, tout simplement géniale. A nouveau, Bernard Minier nous dévoile ses cartes, et s’amuse à détruire le château que nous avions patiemment construit. Quel talent dans ce retournement de situation final, pour nous démontrer que lz solution n’est pas celle que nous avions imaginée !

Enfin, ne croyez pas que Bernard Minier a abandonné son art de créer l’angoisse par les ambiances. Il a l’art de créer une scène et nous y plonger en nous faisant passer des frissons fort désagréables. Et c’est tellement bon ! Sur quelques unes d’entre elles, on comprend comment il construit ses scènes, prenant un soin particulier pour créer l’ambiance, les lieux, les bruits, avant de lancer son personnage. Mais cela n’altère en rien le pur plaisir de lecture qu’il nous offre une nouvelle fois avec ce nouveau roman. Bernard Minier est décidément trop fort.

Ne ratez pas l’avis de Yvan

Les enlisés d’André Lay

Editeur : Fleuve Noir (N°1041-1973) ;  French Pulp (2017)

Quand je vous dis que French Pulp édite et réédite d’intéressants polars, voici une réédition d’un auteur que je n’avais jamais lu. Alors que l’on pourrait penser à un roman policier, nous avons affaire ici à un pur roman psychologique.

Alors qu’il assiste à une soirée du show-business parisien, pour avoir écrit le scénario d’un film bientôt sur les écrans, Claude Combel n’est pas dupe et s’ennuie. Malgré tout, il fait bonne figure et tout le monde le loue pour cette histoire. Rentrant chez lui avec sa femme Maud, celle-ci lui fait une scène, croyant avoir retrouvé dans cette histoire un épisode de leur vie commune où Claude l’a trompée.

Alors qu’il ressasse la mauvaise humeur de sa femme, il se persuade qu’elle aussi a un amant. Il examine son agenda et trouve tout de suite la plage horaire qui peut le lui permettre : Elle joue au tennis toutes les semaines avec Richard. Alors qu’il est fou amoureux de sa femme, il cherche par tous les moyens une idée de la regagner.

Alors qu’il rencontre dans un cocktail l’actrice de son film, elle lui avoue avoir pris rendez vous chez un docteur pour un remède miracle faisant maigrir. Le seul souci, c’est que ces médicaments ne sont pas en vente libre et sont dangereux pour la santé. Claude tient peut-être là une bonne idée d’empoissonner sa femme juste ce qu’il faut pour qu’elle ne puisse plus se passer de lui.

Ce roman relativement court puisqu’il ne fait que 200 pages, est essentiellement centré sur la psychologie de Claude. N’allez pas y chercher de l’action, puisque tout va se dérouler dans sa maison (ou presque) et que nous aurons en long, en large et en travers, les pensées et les actions tordues pour ne pas dire machiavéliques de ce personnage habitué à construire des intrigues retorses.

Pour ma part, c’est une lecture originale, au sens où on n’y a droit quasiment à aucun dialogue, mais plutôt aux pensées de Claude, à ce qu’il voit, entend et comment il les interprète. On assiste même à ses questionnements, à sa façon de raisonner pour arriver à une solution très particulière.

Rassurez-vous ! la morale de l’histoire sera sauve … d’une certaine façon. Surtout, en tournant la dernière page, on ne peut s’empêcher de penser qu’on a lu un bon polar et qu’on a passé un bon moment, pas forcément inoubliable, mais pas forcément anodin non plus.

Ne ratez pas l’avis de Claude