Archives pour la catégorie Coup de cœur 2023

La Femme Paradis de Pierre Chavagné

Attention, coup de cœur !

Editeur : Le Mot et le Reste

A l’origine, j’ai trouvé le conseil de lecture sur le blog PassionPolar de mon ami du sud Bruno. Puis, les avis se sont accumulés, tous positifs et ils ont tous raison : Ce roman fera partie de mes meilleures lectures de ce début d’année 2023.

Elle se lève ce matin-là, pousse la porte en chêne qui ferme sa grotte. Elle ne sait plus depuis combien de temps elle vit ici, dans le causse. Elle ne compte plus les jours, les semaines, les mois, les années peut-être. Elle connait par cœur le paysage qui entoure sa maigre habitation, connait toutes les couleurs, toutes les odeurs, tous les bruits, les chants des oiseaux, les grattements des animaux.

La veille, une détonation a retenti. Le silence a appesanti la forêt alentour, comme une menace qui risquait de s’imposer. Rien n’est arrivé mais elle ne peut empêcher une appréhension, une certaine inquiétude. Elle avait fait un tour, et avait été surprise par une meute de loups. Comme s’ils avaient senti qu’elle faisait partie de leur environnement, ils avaient passé leur chemin.

La détonation l’inquiète. Pour se calmer, elle écrit dans son petit cahier. Elle se rappelle un autre temps, un autre lieu, le passé. Elle se rappelle son mari, si charmant, si touché par sa timidité. Elle préfère laisser les souvenirs s’évaporer pour éviter la douleur et l’absence. Elle a construit son habitation, vit de chasse, de pêche et de cueillette. Elle a construit sa nouvelle vie comme une fusion avec la nature.

Jamais un roman ne m’a fait une telle impression … ou rarement. Entrer dans un lieu inconnu, en compagnie d’une personne inconnue, se pelotonner auprès d’elle comme un témoin silencieux, de peur de déranger le calme, l’équilibre parfait dans une nature calme et sereine. Vivre au rythme du soleil, des nuages menaçants qui s’amoncellent, des bruits enchanteurs et des odeurs simples.

Lire ce roman procure un plaisir proche d’un enchantement. Cette femme vit un retour à la nature et en devient comme un animal apeuré pour qui tout contact avec la pseudo-civilisation devient un danger. Jamais un roman ne m’aura fait voir autant de beautés naturelles, ne m’aura fait sentir les feuilles humidifiées par la brume matinale, ne m’aura fait écouter les chants mélodieux des oiseaux.

Et pourtant, elle va rencontrer des gens, des hommes. Dans ces moments-là son cœur s’enfuit, court à tout rompre, lui crie de se défendre d’une menace, existante ou à venir. De ces moments survient la violence, d’elle ou d’eux. Cet ode à la nature, à la femme, à la liberté est apparu sur les étals des libraires comme un miracle, comme un joyau rare, qu’il faut lire, relire, presque apprendre par cœur.

Coup de cœur !

Ne ratez pas le coup de cœur de mon ami Bruno sur PassionPolar

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La garce de David Goodis

Editeur : Fayard (Grand Format) ; Livre de Poche (Format poche)

Traducteur : Claude Benoit

Attention, coup de cœur !

Les titres de la rubrique Oldies de l’année 2023 sont consacrés aux éditions du Livre de Poche pour fêter leurs 70 années d’existence.

Ce mois-ci, nous avons l’occasion de redécouvrir, de se rappeler un grand auteur du Noir, un monument de la littérature américaine, tombé aux oubliettes dans son propre pays.

L’auteur :

David Goodis, né le 2 mars 1917, à Philadelphie où il est mort le 7 janvier 1967, est un écrivain américain de roman noir.

Issu du milieu juif de Philadelphie, David Loeb Goodis fréquente brièvement l’université de l’Indiana avant de terminer ses études en journalisme à l’université Temple en 1938. Peu après, il se trouve un emploi dans une agence de publicité et, pendant ses temps libres, rédige un grand nombre de nouvelles policières pour divers « pulps » américains. Il publie son premier livre Retour à la vie (Retreat from Oblivion) en 1938. À New York, où il déménage l’année suivante, il travaille comme scripteur dans le milieu de la radio.

Pendant la première moitié des années 1940, les éditeurs rejettent systématiquement ses manuscrits. En 1942, il se rend sur la côte Ouest et est engagé par les studios Universal. Il se marie à Los Angeles en 1943.

Puis vient le succès en 1946 avec la publication de Cauchemar (Dark Passage). L’adaptation de ce récit en 1947, sous le titre Les Passagers de la nuit avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall, lui permet de signer un lucratif contrat de six ans avec la Warner Bros, mais la plupart des scénarios qu’il écrit pour le studio ne dépassent pas l’étape de la rédaction.

En outre, sa vie privée s’effrite et il divorce en 1948. De retour à Philadelphie en 1950, il s’occupe de ses parents et de son frère schizophrène, puis sombre dans l’alcool. Cette version de l’écrivain maudit relèverait toutefois de la légende d’après l’enquête biographique de Philippe Garnier.

Oublié dans son pays natal, David Goodis doit son succès en France à l’adaptation de plusieurs de ses livres au cinéma, notamment de Tirez sur le pianiste par François Truffaut en 1960, dont c’est le deuxième long-métrage, La lune dans le caniveau de Jean-Jacques Beineix, Rue Barbare de Gilles Béhat ou Descente aux enfers de Francis Girod.

(Source : Wikipedia, complété par mes soins)

Quatrième de couverture :

Clara Ervin pourrait être votre voisine. Elle vit tranquille auprès de son mari, mais sort traîner la nuit. Elle veut le bonheur de sa belle-fille, mais lui inculque ses conceptions à coups de poing. Elle aime un homme passionnément, mais lui fait littéralement perdre la tête. Elle veut améliorer son niveau de vie et n’hésite pas à tuer pour cela.

Après La Lune dans le Caniveau, Cassidy’s Girl, voici La Garce, le roman sans doute le plus noir, le plus dur de David Goodis qui, longtemps classé parmi les grands du polar, est maintenant considéré comme l’un des maîtres de la littérature américaine.

Mon avis :

Commençons par une anecdote : quand je fais mes courses le week-end, je ne rate jamais l’occasion de passer devant ce que mon hypermarché appelle la Bibliothèque participative. Je suis tombé sur ce roman que je ne connaissais pas et je n’ai pas hésité à le prendre et le lire aussitôt.

Je n’avais pas lu de roman de David Goodis depuis plus de trente ans, puisqu’en tant que grand fan de la collection Rivages Noir, j’en avais lu trois ou quatre. Peut-être étais-je trop jeune, mais je dois dire que je n’avais pas été enthousiasmé par ces romans. Peut-être suis-je aujourd’hui plus attentif à la construction d’une intrigue, aux descriptions, aux psychologies, au style, toujours est-il que La garce m’a totalement emporté.

Le premier chapitre nous présente Ervin, veuf avec une adolescente, conscient de devoir se trouver une femme qui l’aidera dans ses tâches quotidiennes dont l’éducation de sa fille. Ervin est persuadé d’avoir rencontré la femme idéale. Le deuxième chapitre aborde le personnage d’Evelyn et la façon dont elle voit son père, et sa volonté de faire sa propre vie.

Puis arrive Clara, que l’on découvre experte en manipulation. Le prisme change totalement et on découvre un personnage féminin qui, au fur et à mesure du roman, nous est dépeint comme un véritable monstre. Plus l’intrigue avance, plus on découvre un personnage sans sentiment, incroyablement et monstrueusement stratégique dans sa façon d’influencer les événements pour atteindre son objectif de récupérer l’argent de son mari.

Usant de charme, de sexe, de violence ou de chantage, Clara va se montrer remarquablement consciente des atouts qu’elle possède et des possibilités qui s’offrent à elle de façon incroyablement opportuniste. En se rappelant que ce roman date de 1947, je ne suis pas sûr qu’il existe un roman ayant présenté un tel personnage féminin auparavant.

Et puis, même si le roman se concentre sur les personnages, David Goodis fait partie de ces auteurs capables de vous transporter dans les décors qu’il a créés. Les descriptions se révèlent détaillées, remarquables dans leur évocation, imagées (d’aucuns diraient cinématographiques). Avec ce roman, j’ai enfin découvert la puissance de la plume de ce grand auteur et il va me falloir relire ses autres romans.

Je ne suis pas sûr que vous puissiez trouver cette édition au Livre de Poche, car le tirage est épuisé depuis bien longtemps. Vous pourrez le retrouver dans l’intégrale David Goodis des intégrales des éditions du Masque en eBook. Réhabilitons cet auteur incontournable !

Coup de cœur !

Black flies de Shannon Burke

Editeur : Sonatine

Traducteur : Diniz Galhos

Paru en 2012 sous le titre 911, les éditions Sonatine ressortent le roman sous le titre utilisé lors de son adaptation en film réalisé par Jean-Christophe Sauvaire (Johnny Mad Dog) avec Sean Penn, Mike Tyson et Michael Pitt. Ayant adoré ce roman, j’en profite pour recycler mon avis sous ce nouveau titre, puisque c’était un coup de cœur pour moi !

Attention, coup de cœur !

Voilà un roman qui va vous secouer, et à propos duquel j’aurais pu décerner un coup de cœur … Il n’est pas passé loin, je vous l’assure, au sens où ce roman est comme une pince chauffée à blanc, qui va prendre vos tripes une à une et les torturer en bonne et due forme. Quand vous allez lire le sujet, vous allez naturellement que cela a déjà été vu ou lu. Il y a même des séries télévisées à propos de services urgentistes. Sauf qu’ici, on affaire à quelqu’un qui connait le milieu, puisqu’il a été lui-même ambulancier urgentiste.

Le but de ce roman n’est pas de faire un roman reportage, où on s’attarde comme dans des reportages « réalité » à la dure réalité des urgentistes dans les quartiers défavorisés. Ce n’est pas non plus un roman gore où on étale sur chaque page des litres en des litres d’hémoglobine, pour le plaisir de lecteurs en mal de sang coulant en rigoles. Le but de ce roman, je pense, est de s’intéresser à ces personnages dont la vocation est de sauver les gens. Et si, avant d’attaquer ce roman, je me posais vraiment la question sur ce qui peut motiver ces soldats de la vie (l’expression est de moi),  je dois dire qu’après avoir tourné la dernière page, j’ai éprouvé un sentiment de satisfaction car j’y ai trouvé les réponses que je cherchais. Et pour cela, il va vous falloir plonger dans la tête de cette équipe d’ambulanciers urgentistes en charge du quartier de Harlem.

L’histoire tient en deux lignes : au début des années 90, Oliver Cross vient de rater le concours d’entrée pour devenir médecin. Alors qu’il est sur de sa vocation, il postule à un poste d’ambulancier urgentiste, poste qu’il envisage d’occuper pendant une année en attendant le prochain concours. Il choisit même le quartier de Harlem de façon à être confronté à ce qu’on peut trouver de pire. Mais il est loin d’imaginer ce qu’il va rencontrer …

Alors, oui, on y rencontre des scènes crues, des descriptions succinctes difficiles à supporter, mais le but n’est pas de faire dans l’outrance : cela est fait de façon très directe, avec un style que l’on peut qualifier de froid, mais aussi de médical, factuel. Lors des différentes interventions, ces scènes ne font l’objet d’aucune émotion, les urgentistes se contentant de réaliser le premier diagnostic, les premiers soins avant l’arrivée de la cavalerie, que ce soient les pompiers ou les ambulanciers.

C’est bien la psychologie des ambulanciers que l’auteur nous montre, de la même façon qu’il nous peint ses scènes. Cela est fait par petites touches, par des dialogues courts, par des réactions brutales. Pour un roman américain, c’est bigrement subtil ! Je vous avouerai que le début est brutal, mais l’auteur a décidé de nous mettre la tête dans le seau rempli de merde. On y trouve des gens drogués, des victimes par balles, ou juste des personnes âgées tombées dans leur escalier ou des suicidés.

C’est dur pour ces personnages de supporter cela et chacun le fait à sa manière. TOUS les portraits sont d’une justesse incroyable. TOUS nous font vibrer à leur niveau. TOUS ont des réactions vraisemblables. Et TOUS vont vous émouvoir. Car au fur et à mesure de cette lecture, aussi dure soit-elle, on finit par les connaitre, par les apprécier, par les comprendre surtout ; et c’est là une des grandes réussites de ce roman. Ce n’est plus Oliver Cross qui nous raconte son histoire, c’est nous, lecteur, qui courons avec lui, c’est nous qui posons les perfursions, c’est nous qui faisons les diagnostics. Et quand il s’agit de prendre une décision qui peut remettre en cause une vie humaine, l’auteur nous réveille en nous assénant de belles claques dans la gueule, en nous rappelant que c’est ça la vraie vie !

Vous l’aurez compris, il faut du courage pour lire ce livre, mais on est récompensé au bout du compte. Car devant la pauvreté, devant le sort des drogués, nous finissons par ne plus les juger mais par devenir aussi analytique que ces ambulanciers doivent être pour bien faire leur travail. A la fin du bouquin, on en ressort autant horrifié que satisfait d’avoir fait son travail, et on en sort comme d’un cauchemar, soulagé d’avoir échappé à l’horreur et conscient d’avoir parcouru un grand moment de littérature.

Et même si la dernière page veut laisser une once d’espoir, je l’ai plutôt interprété comme un happy-end malheureux, comme une autoanalyse de l’auteur lui-même pour ne pas péter un plomb. Ce qui est sur, c’est que ce livre est de ceux que l’on n’oublie pas, comme on n’en lit peu dans une année. Coup de cœur !