Le chouchou du mois de juin 2018

Quand le mois de juin débarque, on ne peut s’empêcher de penser aux vacances estivales. C’est donc une période où je lis des romans plus courts … pour vous proposer des idées d’allègement des bagages. Donc, comme chaque année, je vous propose des nouvelles électroniques éditées chez Ska et ma sélection vous propose quelques petits bijoux. Les nouvelles chroniquées sont :

Justice pour tous de Gaëtan Brixtel : une histoire simple pleine de cynisme

Vendredi 13 de Jérémy Bouquin : une ambiance d’enfer digne de Strange days

Bad dog de Frédérique Trigodet : quand un chien fait de la concurrence

Une odeur de brûlé de Gaëtan Brixtel : terrible histoire d’une noirceur sans pareille

Crapule de Sébastien Gehan : Visite du Havre en compagnie de marginaux

Popa de Louisa Kern : Nouvelle formidablement sensible et bien écrite

Une vie contre une autre d’Eva Scardapelle : belle découverte d’une auteure

Parmi les romans, commençons par les auteurs que j’affectionne particulièrement, voire plus. Quand se lève le brouillard rouge de Robin Cook (Rivages) a été l’occasion de lire le dernier roman d’un de mes auteurs favoris dans le cadre de ma rubrique Oldies. C’est un roman bien noir, bien violent où l’on s’aperçoit que le monde est hors contrôle et que la police ou les truands emploient pour seul langage : la mort.

Je vous propose aussi de plonger dans l’univers fantastique de Charlie Parker avec Sous l’emprise des ombres de John Connoly (Pocket). Depuis quelques romans, l’auteur a trouvé une recette qui mélange le polar, le roman noir et des aspects imaginaires liés au Mal. Ce roman présente un décor énorme, un village bâti sur des cavernes où règne des créatures malfaisantes. Il creuse donc un aspect religieux, tout en dénonçant le peu de soutien apporté aux Etats Unis envers les SDF et les pauvres.

Deux novellas remarquables sont aussi à souligner parce qu’elles sont écrites par des auteurs discrets mais importants dans le paysage du polar, et parce qu’elles proposent chacune un aspect social intéressant et passionnant. Les biffins de Marc Villard (Editions Joëlle Losfeld) nous présente le quotidien des vendeurs à la sauvette, à la façon d’un roman reportage, avec un personnage principal humain et attachant. C’est superbe. Quant à La petite gauloise de Jérôme Leroy (Manufacture de livres), c’est un roman au cynisme noir qui commence par une bavure et nous démontre le ridicule des situations face à la peur du terrorisme.

En ce qui me concerne, ce mois de juin aura été surtout le mois des découvertes, de belles découvertes :

Nestor Burma, je connais. Sergueï Dounovetz, je ne connaissais pas. Dans Les loups de Belleville de Sergueï Dounovetz (French Pulp), on a droit à un florilège d’humour et de réparties à chaque page. Si on ajoute à cela une intrigue complexe peuplée d’espions et de trafquants, cela donne un excellent divertissement.

Le vase rose d’Eric Oliva (Taurnada) m’a surpris, en bien, en très bien. Avec un premier chapitre dur, qui narre la mort du fils du personnage principal, l’auteur nous plonge dans la réaction psychologique d’un père qui veut connaitre la vérité. Loin d’en faire un héros, l’auteur arrive remarquablement bien à montrer les hauts et les bas d’un homme qui doute.

Little monsters de Kara Thomas (Castelmore) est classé en littérature Young Adult. Il n’empêche que c’est un vrai bon roman psychologique qui montre des adolescents qui veulent vivre vite. Et la conséquence de leurs mensonges et de leurs omissions. C’est une lecture à découvrir pour les jeunes et moins jeunes.

Nombre de premiers romans sont aussi venus s’ajouter à mes découvertes, et tous m’ont impressionné dans des styles radicalement différents.

Du feu dans la plaine de Thomas Sands (Les Arènes-Equinox) : retenez ce nom car ce tout jeune auteur a déjà un style, une vision et une lucidité pour nous peindre un personnage délaissé par la société de consommation. Roman culte !

Tuez-moi demain de Dominique Terrier (Carnet à spirales) : Rien de tel qu’un peu d’humour pour éclairer des journées grises. Émaille de références cinématographiques et musicales, les descriptions sont irrésistibles de drôlerie … et tant pis si certaines situations manquent de crédibilité, on rigole … et beaucoup.

Le parisien de Jean-François Paillard (Asphalte) : Marseille a une réputation sulfureuse et ce n’est pas ce roman qui va améliorer les choses. Sur une trame classique, ce roman fort bien fait montre un ancien soldat qui se retrouve dans une situation de guerre civile … comme un certain Rambo, non ?

Dans l’ombre du viaduc d’Alain Delmas (Editions Intervalles) se détache dès le début par son style littéraire et visuel. Ce roman nous plonge dans l’Espagne des années 50, dans un village où on se méfie des étrangers. Un roman très intéressant.

Le titre du chouchou du mois revient donc à Racket de Dominique Manotti (Les Arènes-Equinox), et pas parce que je veux mettre en avant l’auteure (que je vénère) mais pour son sujet et la façon dont il est traité. Rappelez-vous le rachat d’Alsthom (La branche énergie) par General Electric. Dominique Manotti prend à bras le corps ce sujet pour imaginer (ou pas) toutes les magouilles qui ont pu advenir (ou pas). Effarant, révoltant, à ne pas rater !

J’espère que cette liste vous aura permis de choisir vos prochaines lectures. Je vous donne rendez-vous fin août pour le titre de chouchou de l’été. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

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Le Parisien de Jean-François Paillard

Editeur : Asphalte

On a plutôt l’habitude de lire des romans sud-américains chez Asphalte, ou du moins des romans d’origine hispanique. La curiosité et l’attente est donc grande quand Asphalte propose un roman français, qui plus est un premier roman.

Il se fait appeler Narval. Son métier est d’assurer la sécurité de certaines personnes, et parfois de réaliser quelques extras en tant que tueur à gages. Il ne dit pas son âge, mais approche doucement de la cinquantaine. Ancien militaire, il a arpenté le monde, partout où il y a avait des combats, du Congo à l’Irak, de l’Afghanistan à l’ancienne Yougoslavie. Dans le désert, il faisait équipe avec Giorgi.

C’est Giorgi qui l’a recommandé pour ce travail. Narval débarque à Marseille à une semaine du Classico Marseille – PSG. Après avoir pris possession de sa chambre (prépayée), il doit se rendre au Tahiti pour connaitre sa mission. Il est accueilli par le directeur de l’établissement, José Battisti et fait la connaissance du secrétaire particulier du maire, Bertrand Dubreuil, ainsi que des services de police municipale.

On lui présente la photo de Karim Drili, qui règne en maître dans les cités de la Castellane grâce au trafic de drogue. Drili est soupçonné d’avoir tué un jeune mineur et menace le maire de mort car le maire veut abattre les tours de la Castellane. Sa mission s’il l’accepte sera de protéger le maire. Quand il rentre à son hôtel, des hommes lourdement armés sont dans la chambre. Il semblerait que Narval soit tombé dans un beau traquenard.

Sur un thème classique, Jean-François Paillard utilise la rivalité entre Parisiens et Marseillais pour dérouler son intrigue et nous livre donc un roman d’action efficace. Narval se retrouve donc dans une ville qu’il ne connait pas et tout cela est décrit comme s’il se retrouvait au milieu de la jungle, dans un environnement hostile. D’ailleurs l’auteur ajoute des passages qui reviennent sur le passé de Narval, mettant en parallèle la situation actuelle à Marseille avec les combats sur le front de la guerre.

Si le roman laisse penser que Marseille est une ville mafieuse où rien n’est sous contrôle, je pense que l’auteur a surtout voulu mettre en évidence un soldat qui, après être revenu de la guerre, retrouve un contexte identique dans la société dite en situation de paix. La vie à Marseille ressemble au front, du moins c’est comme ça que Narval prend ce qui lui arrive. On se retrouve donc avec un thème plus proche de Premier sang de David Morell (qui a donné Rambo au cinéma) ou L’année du dragon de Robert Daley (roman dispensable mais film génial de Mickael Cimino) que d’une description de la corruption marseillaise à tous les niveaux.

Si je retiendrai une belle visite de la ville de Marseille et une belle efficacité dans les scènes d’action, certaines descriptions ont tendance à être un peu longues et m’ont fait sortir la tête du roman. Par contre, la fin est géniale et laisse à penser qu’il pourrait y avoir une suite … ou pas. Énigmatique fin, qui du coup, m’a fait réaliser que j’aurais eu une attirance envers ce roman, comme une addiction et que j’aimerais bien y retourner, dans ces pages. C’est donc un bon roman, qui a un goût de Reviens-y !

Ska cru 2018

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures. Tous ces titres et plus encore sont à retrouver sur le site de Ska : https://skaediteur.net/

Justice pour tous de Gaëtan Brixtel

Enfin, merde ! On peut plus boire un coup tranquille dans un petit bar sans se faire emmerder ? Le narrateur va nous compter ses déboires, dans les bars, où il oublie le temps qui passe. C’est vrai que, quand on a 26 ans, qu’on est au chômage, on n’a pas beaucoup d’espoir, alors l’alcool c’est un palliatif. Même ses parents ne savent plus comment faire ! Et son destin, c’est de subir des piliers de bar comme lui.

Cet auteur, je l’avais découvert l’année dernière chez Ska, justement ! Cet auteur a l’art de nous conter des scènes de tous les jours, des petits moments qui peuvent sembler insignifiants. Sauf qu’insidieusement, ces petits riens deviennent un grand tout quand il s’agit de se mettre à la place de la victime. On ne peut même pas dire que le sort s’acharne sur notre narrateur, mais que la fin est d’une drôlerie bigrement cynique qui nous ferait éclater de rire si on ne s’était pas attaché à ce pauvre jeune.

Vendredi 13 de Jérémy Bouquin

Jeudi 12, dans un futur proche. Le pays subit des émeutes depuis cinq ans, c’est la désolation partout. La narratrice prend le bus, direction le sud pour sortir de la ville. Elle débarque dans une sorte de hangar, en plein Territoire Zéro, où la fête bat son plein : on fête la fin du monde. Elle arrive en pleine orgie. Elle se dirige vers un gars qui fait des croquis, Harley. Elle cherche une fille, pas n’importe quelle fille … Mona.

Tiens ! je lis des nouvelles érotiques ? oui, très peu. Mais je ne pouvais passer outre celle-ci. Parce que c’est un auteur que j’adore, et parce que le début est terrible. En une vingtaine de pages, Jérémy Bouquin nous décrit un monde en perdition, et ce qui marque, ce sont ces quelques mots qui créent le décor fait de folie et de néons. On pense immanquablement au Versus d’Antoine Chainas, mais aussi à ce film génial qu’était Strange days de Kathryn Bigelow. S’il y a deux ou trois scènes érotiques genre SM, c’est surtout le cadre qui est fascinant. On regrette même que ce ne soit pas plus long. A ne pas rater.

Bad dog de Frédérique Trigodet

Tout allait bien dans leur couple. Elle aimait son homme, à la folie. Lui travaillait comme un fou, s’absentant toute la semaine pour trouver des chantiers mieux payés. Et puis … il prit un chien. Elle ne sait pas pourquoi, mais elle avait l’impression que le chien ne l’aimait pas, qu’il était un mur entre elle et lui.

Voilà une nouvelle bien courte, trop courte mais terrible. En n’en disant que le minimum, l’auteure nous fait entrer dans une maison commune, et nous conte un conte de l’horreur du quotidien. Cette nouvelle est marquante par sa conclusion, mais surtout par son style littéraire remarquable. En quelques pages et 20 minutes de lecture, j’ai envie de suivre les prochaines parutions de cette auteure.

Une odeur de brûlé de Gaëtan Brixtel :

Vincent vivait une vie de rêve avec sa femme Agathe. Quand ils ont eu un enfant, le petit Timothée, leur vie a changé. Et il n’était pas prêt à ce bouleversement, d’autant qu’il a tendance à paniquer pour un rien. Et chez un bébé, les raisons de s’inquiéter sont nombreuses, trop nombreuses pour lui qui a du mal à prendre le dessus.

Une nouvelle fois, Gaëtan Brixtel prend une situation commune, de la vie de tous les jours, pour développer son drame. Et quel drame ! Cet auteur est bigrement doué, capable de nous montrer ce qu’est l’arrivée d’un bébé dans la vie d’un jeune homme. Quel talent pour nous faire vivre tout ça de l’intérieur. Evidemment, le drame n’est jamais bien loin, puisque nous sommes dans la collection Noire Sœur. Et ce drame là, il va marquer l’imaginaire du lecteur pendant de longues années. Je vous le dis : cette nouvelle est excellente, dure mais excellente !

Crapule de Sébastien Gehan :

Le narrateur se lève à 13H06, un dimanche matin. La ville du Havre dort encore et il a du mal à se remettre de sa soirée, très arrosée. Il se rend au Palace, sorte de supermarché pour marginaux, dans le quartier du Rond-point. Il fait un arrêt au Vincennes, le bar-PMU pour jouer son quinté, avant de rencontrer Momo et son chien Crapule.

Sébastien Gehan nous fait visiter un petit quartier du Havre, qui a gardé son esprit français, anti nazi et révolté contre la vie. C’est une vie de marginaux, ceux qui travaillent (ou pas) et qui boivent (ou pas) mais qui toujours gardent des relations humaines. Et puis, la société ne les aime pas, tout se ligue contre eux. Et si en ce jour de brouillard, ils avaient de la chance ? Une nouvelle fort bien écrite et attachante.

Popa de Louisa Kern :

Dans un hameau, un homme vit dans une maison isolée. Il construit sa clôture sous le soleil agressif. Ses voisins, situés à quelques centaines de mètres, sont une femme et une petite fille. La petite vient le voir quand sa mère part travailler et ils restent ensemble tous les deux. Juste besoin d’une présence. Lui se rappelle Annette, sa petite, quand elle avait deux, trois ans. Elle l’appelle Popa de sa voix trainante.

Cette nouvelle est à la fois tendre et enchanteresse et terrible. Le rythme y est lent, pour mieux nous bercer dans ce décor de champs à perte de vue, et pour mieux centrer l’intrigue sur ces deux personnages atypiques, que rien n’aurait pu réunir. La simplicité du style et l’utilisation des bons mots créent une sorte de douceur dans un paysage plombé par une chaleur suffocante. Une nouvelle simple en apparence et remarquablement réussie sur le plan de l’émotion et de sa chute finale.

Une vie contre une autre d’Eva Scardapelle

La famille Charvet fait tourner sa ferme et devant le travail à faire l’été, ils embauchent des saisonniers. Quand le père meurt, la mère Edmonde songe à vendre l’exploitation mais le fils Antoine refuse au nom de la mémoire. Alors les deux restant s’échinent à faire tourner la ferme. Mais petit à petit, Antoine devient trop présent, en particulier dans la vie privée de sa mère, lui refusant une aventure avec un saisonnier. Le décor de l’enfer est installé.

C’est une très belle nouvelle, très appliquée que nous présente Eva Scardapelle, dont c’est le premier ouvrage que je lis. Le décor est plantée, la situation établie et l’intrigue monte petit à petit en intensité, jusqu’à une chute dramatique, qui n’est pas forcément celle que l’on attend. Après avoir lu cette nouvelle, je vais surveiller les prochaines parutions de cette auteure car j’y ai senti un beau potentiel au niveau de l’écriture, simple et évocatrice.

Racket de Dominique Manotti

Editeur : Les Arènes / Equinox

Dominique Manotti est de retour, et elle est en forme ! C’est le moins que l’on puisse dire ! Son dernier roman en date est une bombe et comporte tous les ingrédients pour me plaire, voire démontre s’il en était besoin, pourquoi Madame Manotti est une de mes auteures favorites françaises.

Avril 2013. François Lamblin est directeur des affaires internationales chez Orstam. Quand il atterrit à l’aéroport JFK de New-York, il est sur de remporter le marché qu’il s’apprête à défendre. Arrivé au bureau des douanes, deux agents lui demandent de les suivre. Lamblin ne comprend pas ce qu’on lui reproche. Une note interne a bien demandé de limiter les déplacements aux Etats Unis, mais personne ne le lui a interdit. Les premières discussions tournent autour d’actes de corruption dans le cadre d’un marché indonésien. Pour lui montrer qu’il a intérêt à parler, le FBI lui rappelle sa consommation de drogues quand il était étudiant.

Montréal. Ludovic Castelvieux a été trafiquant de drogues, puis a migré au Canada. Là-bas, grâce à quelques appuis, il a officiellement créé une entreprise de prêts. Car en réalité, son activité sert à blanchir de l’argent de la drogue, en servant d’intermédiaire entre l’argent sale et les banques. Ce matin, il apprend qu’un de ses clients vient de se pendre dans son garage. Il sait que ce n’est pas un suicide et qu’il sera le prochain sur la liste. Il décide de s’enfuir incognito pour sauver sa peau.

Paris. L’affaire fait grand bruit dans les bureaux d’Orstam, alors que rien n’a filtré dans la presse hexagonale. Carvous, le PDG convoque Nicolas Barrot, un jeune cadre dynamique aux dents longues et lui confie la communication interne et externe de cette affaire ; en gros, toute la situation de crise de cette affaire.

La commandante Noria Ghozali subit une douche froide. Du jour au lendemain, elle est virée de la DCRI. La raison est que son frère s’est engagé dans le Djihad en Syrie. Elle est donc mutée à la DRPP, chargée de la sécurité des entreprises. A la tête d’un tout petit service composé de deux membres, cela ressemble bien à une mise à l’écart.

En introduction de ce roman, Dominique Manotti indique que son roman est librement adapté de la vente de la branche Energie d’Alsthom à General Electric. Quand on fouille un peu Internet sur cette sombre affaire, on s’aperçoit que Dominique Manotti a trouvé là un cheval de bataille a la hauteur des thèmes qu’elle veut aborder dans ses romans, à savoir montrer les rouages de la politique et de l’économie pour mieux se révolter. Elle avait déjà démontré tout son talent dans Lorraine Connection, ce fantastique roman sur le rachat de l’usine de Thomson par Daewoo.

Re-belote et dix de der avec cette affaire aux allures internationales ! Surtout, n’ayez pas peur si vous êtes allergiques à toute notion d’économie ou de finance. Dominique Manotti vous fait passer la pilule en restant très simple, mais surtout en centrant son intrigue sur ses personnages. Et elle ajoute un sens du rythme, si bien que l’on a l’impression de lire un roman d’action. Et elle nous assène des rebondissements avec une créativité telle qu’on la suit les yeux fermés. Et tout cela est écrit de main de maître avec une efficacité de mots qui m’étonne à chaque fois.

Ce qui ressort de tout ce la est bien sombre, d’autant plus que la fin est déjà annoncée, avant de commencer le livre. Il n’en reste pas moins que ce qui y est dit et écrit, ce sont les implications des banques (françaises et américaines), les connivences de la Justice américaine et des services de police (FBI compris), ce sont les manœuvres des mafias (toutes quelles qu’elles soient), ce sont l’absence (voulue ou non) des politiques, englués dans leurs petites querelles futiles. Ce sont finalement les gros qui touchent et les petits qui trinquent. Rien ne change, n’est-ce pas ? Révoltant !

Pour vous informer sur cette affaire, lisez donc les articles de Libération, FranceinfosTV et des Echos

Ne ratez pas aussi les avis de Hannibal, Jean-MarcNyctalopes et Charybde

Dans l’ombre du viaduc d’Alain Delmas

Editeur : Editions Intervalles

Vous connaissez mon gout pour les premiers romans. Je fais donc en sorte d’en insérer de temps en temps dans ma liste de lectures, me basant essentiellement sur les sujets proposés et leur genre. Celui-ci m’a attiré par son contexte.

Espagne, 1957. Arnaud Madrier est un jeune ingénieur d’une trentaine d’années. Alors que la ville de Valence est sujette à de fréquentes inondations, il est dépêché sur place pour construire un barrage qui détournera le lit du fleuve. Pendant ses travaux, il fait la connaissance de Paco. Ce dernier lui propose de venir voir la feria dans sa ville natale Teruel, à quelques 200 kilomètres de Valence.

Après un trajet en tortillard pittoresque, Arnaud débarque chez Paco. Paco le logera dans sa chambre et dormira avec Rafael, son frère. Mais quand le soir arrive, le père rentre et exige de Paco que son ami s’en aille. Mais Paco ne dit rien à Arnaud. Paco raconte à Arnaud que son père, capitaine de régiment républicain, a perdu sa jambe pendant la guerre. Il a en effet été en prison, s’est blessé à la jambe qui a été gangrenée faute de soins. Arnaud lui dit alors qu’il est à la recherche de son père, disparu 20 ans plus tôt dans la région, alors qu’il était venu soutenir les socialistes.

La ville est calme quand ils la visitent. Les festivités ne commenceront que plus tard dans la journée. La ville a gardé tous ses charmes d’antan, surplombée par un viaduc impressionnant. Quand ils s’arrêtent dans un bar, Arnaud aperçoit Inès. Les deux jeunes gens se dévisagent et Arnaud fera tout pour la revoir lors de la feria, car elle lui plait beaucoup. Mais cela risque d’avoir des conséquences dramatiques.

A la lecture du premier chapitre, on est immédiatement pris par la qualité de l’écriture. Il est rare que l’on soit non pas emporté mais bercé, charmé par une telle fluidité et une telle évidence dans un premier roman. Sans en faire des tonnes, l’auteur déroule son intrigue avec une belle maîtrise, trouvant un excellent équilibre entre l’ambiance, les décors, les descriptions et les dialogues. Impressionnant !

Si la narration est à la troisième personne du singulier, c’est pour suivre les deux amis qui, par la force des événements vont suivre des itinéraires séparés. Arnaud va être subjugué par Inès alors que Paco va subir l’influence de son père, vieil homme taiseux, capable de colères violentes envers sa famille. Cela permet aussi de décrire la vie de cette ville en liesse, dont la scène d’ouverture de la feria (qui doit durer 6 jours) et une corrida impressionnante de vérité (alors que je ne suis pas du tout adepte de ce spectacle).

Petit à petit, ce qui devait être un voyage d’agrément devient un séjour mystérieux. L’ambiance lourde de secrets devient plombante, les gens ne disent rien, et les ressentiments finissent par apparaître. Outre le personnage du père, les habitants regardent le nouveau venu de loin, et la ville qui devrait être accueillante se fait menaçante. Plus que du stress ou du suspense, l’auteur joue sur cette ambiance lourde, ajoutant ça et là des personnages qui vont ajouter une aura de mystère au décor.

C’est décidément une belle surprise et une formidable réussite que ce premier roman, qui comme je l’ai dit, montre une rare maîtrise, et nous permet de nous plonger dans un autre espace et un autre temps. Si le thème abordé, les rancœurs, les secrets du passé est un thème souvent abordé dans le polar, le fait d’avoir choisi l’Espagne et de l’avoir si bien décrite rend ce roman passionnant.

Des poches pleines de poches …

Voici une nouvelle rubrique dans Black Novel, consacrée aux livres de poche. Et si cela vous plait, cette rubrique reviendra. A vous de me dire.

Entre deux romans grand format, je lis aussi des romans au format de poche et je ne prends jamais le temps d’en parler. D’où ce titre énigmatique qui répertorie des romans de plus court format qui sont aussi bien des novellas que des romans. D’où cette nouvelle rubrique dédiée aux romans courts.

Les biffins de Marc Villard

Editeur : Joëlle Losfeld

Cécile a un sacerdoce, celui d’aider les marginaux et les SDF. C’est probablement du au fait que son père appelé Bird parce qu’il était musicien, ait fini clochard. Plus qu’une passion, cette volonté de sauver les autres est pour elle la ligne directrice de sa vie. Trouvant que cela devient trop dur pour elle, elle envisage de quitter l’association dans laquelle elle officie pour aider les biffins, ces vendeurs à la sauvette qui présentent leur marchandise entre le boulevard Barbès et les Puces de Saint Ouen.

N’ayant pas lu Bird, le premier roman où apparaît Cécile qui part à la recherche de son père, mais ça ne saurait tarder, je n’ai pas été gêné dans ma lecture. Je pourrais dire que c’est un roman noir, ou un roman social, mais c’est avant tout un documentaire voire un témoignage des gens qui vivent dans la rue, et que l’on ne veut pas montrer. Comment envisager que dans la Ville des lumières, il y ait encore des hommes, des femmes et des enfants vivant de rien dans la rue, abandonnés à eux-mêmes.

Marc Villard nous décrit une situation qui se dégrade, entre marginaux et malades, des sans papiers toujours plus nombreux et des aides de plus en plus absentes. Pour Cécile, ce n’est plus tenable. Avec les biffins, elle découvre un autre monde, empli de petites histoires, des familles accueillantes et des gens à aider. En 120 pages, Marc Villard nous décrit un monde que nous ne connaissons pas, avec une économie de mots remarquable. Aussi passionnant qu’effarant, ce voyage près de chez nous s’avère une lecture obligatoire, révoltante et humaine, sur des gens que l’on a oublié sur le coté du progrès.

Un feu dans la plaine de Thomas Sands

Editeur : Les Arènes – Equinox

Pour ma première lecture de la nouvelle collection Equinox des éditions Les arènes, sous la direction d’Aurélien Masson, j’ai été servi. Et pour un premier roman, c’est une sacrée surprise. Car ce roman est un cri de révolte venant d’un jeune homme qui en a marre de voir une société vendre une situation qui n’est pas la réalité, marre de la propagande faite pour endormir le peuple.

Il n’y a pas vraiment de scénario dans ce roman, mais plutôt la déambulation d’un jeune homme dont la mère est au chômage. L’entreprise dans laquelle il travaille va fermer. Il va donc parcourir ce monde, le regarder et montrer tout le ridicule d’une société qui vend des choses que de moins en moins de personnes peuvent s’acheter. Alors, pour combler sa rage, il va opter pour la destruction.

Proche d’un scénario tel que Fight club, rejoignant tous les romans nihilistes récents, ce roman se distingue par son style sans concession, empreint de désespoir et de lucidité. Thomas Sands hurle le mal-être de son personnage, avec plus de brutalité qu’un Thierry Marignac, nous offrant un roman dur et noir, sans esbroufe. C’est une entrée impressionnante et réussie dans le monde du noir social. Ce roman-là, je vous le dis, a une bonne tête de roman culte. Nous allons être nombreux à attendre le deuxième roman de jeune auteur.

Ne ratez pas l’excellent avis de mon ami Petite Souris

La petite gauloise de Jérôme Leroy

Editeur : Manufacture de livres.

Le nouveau Jérôme Leroy reste dans l’actualité brûlante avec un roman traitant du terrorisme mais d’une façon tout à fait originale. Le roman nous plonge dans une scène qui interpelle le lecteur : Dans une école située dans la banlieue d’une grande ville de l’ouest de la France, un policier municipal descend un flic. Erreur, bavure, victime collatérale ou bien acte de terrorisme ? ou peut-être tout à la fois. Jérôme Leroy va tout reprendre de zéro pour nous démontrer à la façon d’un mathématicien consciencieux le ridicule de la situation.

Si le premier chapitre nous met dans l’ambiance d’une farce cruelle, le reste est à l’avenant, tout en dérision et cynisme. On voit y passer des dizaines de personnages qui ont tous un point commun : ils se croient importants mais ne sont que des vermisseaux. Des flics aux terroristes, des étudiants aux instituteurs, des jeunes des cités aux journalistes, on pourrait tous les prendre un par un et les pointer du doigt pour leur insignifiance.

Lors de ces 140 pages, on sourit, mais l’ensemble est surtout au rire jaune, grinçant, et nous permet de prendre du recul par rapport à toutes les conneries que l’on nous serine dans les informations écrites ou télévisuelles. Et une nouvelle fois, Jérôme fait preuve d’une belle lucidité pour nous amener à y réfléchir. La petite gauloise ? C’est finalement l’assurance d’un divertissement haut de gamme et intelligent.

Tuez-moi demain de Dominique Terrier

Editeur : Editions du Carnet à Spirales

Le narrateur s’appelle Poulbot et habite Montmartre. Ça ne s’invente pas ! Son activité principale est de prendre l’apéro avec son pote de toujours Lolo, con comme un ballon mais toujours prêt à rendre service, tout en devisant de phrases bien senties. Quand une beauté universelle débarque, enfin, quand elle déploie ses jambes en sortant de sa voiture, leur vie va basculer. Car si Poulbot est sous le charme, amoureux, cela ne dure qu’un temps : la belle plante se fait dézinguer par une rafale de mitraillette. Son dernier mot est pour l’oreille de Poulbot : Rosebud.

Le ton est de toute évidence à la franche rigolade et le premier chapitre est à cet égard un pur plaisir de comédie. Dominique Terrier fait preuve d’une originalité folle pour trouver des expressions qualifiant les personnages alentour, et il serait bien dommage de se passer d’un tel bonheur. Et pour supporter ce style humoristique, l’auteur s’appuie sur une intrigue à base de scènes burlesques et de nombreuses et judicieuses références cinématographiques et musicales..

Pour un premier roman, c’est une sacrée réussite et dans le genre, de Michel Audiard à Fréréric Dard, ou plus récemment Samuel Sutra ou Stanislas Pétroski, ce Tuez-moi demain n’a pas à rougir de ces romans comiques français. Il se classe même à leurs cotés avec fierté. Car on rigole franchement, on est même secoué par les scènes d’action qui font rebondir l’intrigue, et on passe un excellent moment de divertissement, sans y déceler le moindre temps mort. Une vraie réussite et une vraie découverte que ce premier roman.

Espace jeunesse : Little monsters de Kara Thomas

Editeur : Castelmore

Traducteur : Sébastien Baert

Parfois il m’arrive de lire des romans destinés à la jeunesse, soit parce que je cherche des livres pour ma fille (dans ce cas-ci), soit parce qu’ils me les conseillent. Ce n’est pas le cas pour ce roman puisque c’est la quatrième de couverture qui a attiré mon attention. Quand on parle d’un roman psychologique d’une héritière de Gillian Flynn, il ne faut pas longtemps pour que je m’y intéresse.

Kacey est une jeune lycéenne âgée de 17 ans, qui vient d’arriver à Broken Falls, dans le Wisconsin, pour habiter avec sa belle famille. Elle a en effet du quitter sa mère à New York, après avoir fait une énième fugue. Elle débarque donc dans la famille de son père, qui comporte deux enfants : Andrew qui va bientôt partir à la fac et Lauren âgée de 13 ans. Elle se sent étrangère dans sa vie : sa belle-mère ne sera jamais sa mère et elle ne se sent pas acceptée dans le village, ni au lycée.

L’important pour les filles de leur âge, c’est de s’intégrer à un groupe. Ses deux meilleures copines sont Bailey et Jade. Elle a rencontré Bailey lors d’un cours d’histoire et elles devaient faire un exposé en couple. Bailey s’est retrouvée seule et a été obligée de choisir Kacey. Depuis, elles sont inséparables et se racontent tout. Enfin, presque tout car il faut bien garder une part de secrets …

Cette nuit-là, Bailey et Jade ont promis à Kacey d’aller faire une virée nocturne à Sparow Hill. C’est là-bas qu’a eu lieu le massacre de la famille Leeds : le père a tué ses enfants en mettant le feu à sa maison avant de se suicider. On n’a jamais retrouvé sa femme, Josephine Leeds. Depuis, des légendes courent sur celles qu’on appelle la dame en rouge. Elle hanterait la grange. Quand les deux filles arrivent, la petite Lauren se réveille et elles décident de l’emmener avec elles. Mais rien ne se passe comme prévu et le toit de la grange s’effondre sous le poids de la neige, manquant tuer Kacey et Lauren.

Le lendemain, Kacey assure le service chez sa belle-mère Ashley, gérante du Milk and Sugar. Jade passe en coup de vent, lui assurant qu’elle lui enverra un SMS quand Bailey et elle iront à la fête de Sully. Mais Kacey ne reçoit aucun SMS. Et Bailey qui a bien été présente à la fête a disparu et n’est jamais rentrée chez elle.

Si ce roman est vendu dans une collection qui est destinée aux « Young Adults », (Jeunes adultes pour les non anglophones), je suis sur que les « vieux adultes » vont y prendre un grand plaisir. Car ce roman est remarquablement bien fait, et que l’on se fait avoir dans les dernières pages, avec la révélation du coupable. Et pourtant, en prenant un peu de recul, comme il est difficile de passionner un lecteur autour de la vie très rythmée et balisée des lycéens. Défi réussi !

C’est donc un roman psychologique que Kara Thomas nous propose et sa lecture est donc destinée aux aficionados de ce genre littéraire. Kara Thomas nous plonge immédiatement dans le cœur de la vie de Kacey, sans aucune explication, ce qui permet de nous plonger dans son quotidien. Pour autant, on suit ses pensées et ses pérégrinations sans se poser de questions. C’est quelque chose que j’ai apprécié, cette faculté de nous immerger dans une vie qui n’est pas la nôtre.

Petit à petit, Kara Thomas va nous expliquer le contexte, la vie de Kacey, comment elle est devenue amie de Bailey et Jade. Et l’auteure arrive à insuffler une sorte d’urgence, de stress dans son style, pour mieux nous plonger dans la tête d’une adolescente, et nous décrire ses soucis et ses centres d’intérêt, ses petits secrets et les ragots. Mais quand une copine disparaît, les petits secrets peuvent se transformer en gros mensonges et les conséquences devenir dramatiques.

Entre deux chapitres, de temps en temps, Kara Thomas insère des extraits d’un journal intime, que l’on devine vite être celui de Bailey, la jeune femme qui a disparu. Si au début, cela n’apporte pas grand’chose à l’histoire, ces chapitres finissent par éclairer cette histoire différemment. Et malgré les 300 pages, et le petit monde qui tourne autour de Kacey, l’auteure arrive à un dénouement surprenant.

Si les recettes de ce roman s’avèrent classiques, c’est un roman très bien fait qui a eu le mérite de passionner l’amateur de romans psychologique que je suis, et qui peut aussi faire découvrir ce genre à des lecteurs plus jeunes. Je pense que cette lecture peut intéresser les jeunes à partir de 16 ans, voire un peu plus, mais ce n’est que mon avis. Et si la quatrième de couverture fait référence à Gillian Flynn, je pencherai plutôt du coté de Megan Abbott pour la thématique abordée, même si l’écriture de Megan Abbott est plus subtile et destinée à un public plus âgé. Little Monsters est donc une bien belle découverte.