Archives pour la catégorie Littérature italienne

Des romans policiers chez de petits éditeurs

Récemment, j’ai lu deux romans policiers édités par deux petits éditeurs. D’où l’idée de regrouper mes deux avis pour faire un billet thématique. Si Théâtre au sang est un polar sympathique, Le train pour Tallinn vaut largement le détour.

Théâtre au sang d’Eliane Arav

Editeur : Le Chant des Voyelles

Au théâtre Charles Victor, la pièce de Samuel Beckett bat son plein depuis six mois. Et la présence de la grande, l’immense actrice Tessa Saguine y est pour quelque chose. Tout le gratin de Paris s’est déplacé ce soir, mais la diva se fait attendre. Pour faire patienter le public, on leur propose une lecture, jusqu’à ce qu’un corps tombe des cintres. Tessa est morte. Didier Daille, dit Didaille, commandant de police est dans la salle. Il va devoir trouver le coupable parmi tous ceux qui disent aimer l’actrice et tous ceux qui la détestent réellement … c’est-à-dire tous !

La petite maison d’édition Le Chant des Voyelles nous propose un roman policier classique, dont la forme peut sembler surannée. On a en effet l’impression de lire une enquête de Maigret, où l’on voit le commandant Didaille enquêter seul, sans être obligé de faire de point pour le procureur ou sa hiérarchie. Pour autant, il a accès à la technologie moderne telle que l’analyse ADN. Cela en fait un roman doucement décalé.

C’est aussi un sacré pavé, avec un format de livre plus long que large, qui se lit avec un grand plaisir, grâce à la fluidité du style et à ses nombreux dialogues. D’ailleurs, l’enquête va surtout avancer par dialogues, avec une scène par chapitre, ce qui est tout à fait classique mais très bien fait. De même, les indices sont parsemés de ci de là, et l’auteure a même ajouté une touche de fantôme, une touche de mystère bienvenue.

Et ce que j’ai apprécié, c’est cette plongée dans le monde du spectacle, plongée aidée par l’utilisation de termes spécifiques liés au théâtre (expliqués dans un lexique en fin de roman), mais aussi la peinture de ce monde de faux-semblants. Et donc, tout le monde ment et / ou joue la comédie … Aidé en cela par une bonne dose de dérision et de sarcasme, ce roman s’avère être une lecture bien agréable et surprenante.

Le train pour Tallinn d’Arno Saar

Editeur : La Fosse aux Ours

Traducteur : Patrick Vighetti

Dans le train qui relie Saint Petersburg à Tallinn, le contrôleur essaie de réveiller un homme qui s’est endormi après avoir bu une bouteille entière de vodka bon marché. Depuis la chute du communisme et l’indépendance des pays baltes, cette ligne de train doit faire des arrêts prolongés aux douanes. L’homme décédé est allé boire au bar pendant le trajet en Russie et ne s’est plus déplacé ensuite. Peut-être s’est-il contenté de boire sa bouteille d’alcool bon marché ? Et comme on ne vend pas cette marque dans le train, peut-être l’avait-il avec lui ? Toutes les hypothèses sont permises quand on apprend son identité : Igor Semenov, un homme d’affaires russe.

L’inspecteur Marko Kurismaa a la cinquantaine et souffre de narcolepsie. Seul Kalio Kuslap, le commissaire-chef le sait et le couvre. Il n’est pas apprécié, surtout parce que son père était un fervent opposé à l’ancien régime politique. N’ayant pas d’enfant, ni de femme (il a une liaison avec Kristina Lupp, une policière), il se consacre à son travail. Affublé d’une jeune recrue, Kasper Mand, il préfère travailler en solitaire, sans compter ses heures.

C’est une vraie curiosité que ce roman à plusieurs égards. Tout d’abord, l’auteur Arno Saar est italien, et il n’est autre qu’Alessandro Perissinotto, auteur de littérature blanche. Ensuite, il situe son intrigue dans un pays balte après la chute du mur et l’indépendance de l’Estonie. Si le déroulement de l’intrigue est classique, avec une enquête à base d’entretiens, beaucoup de pistes et un inspecteur immédiatement sympathique, ce roman est réellement une excellente surprise.

Sans en rajouter outre mesure, Arno Saar nous présente un pays scindé en deux, une partie de la population regrettant la rupture des liens avec les Russes, les autres détestant l’époque communiste et les exactions du KGB. Le contexte est un pays froid, où le soleil est peu présent dans la journée. Et ce petit pays possède aussi ses casseroles, et quelles casseroles ! La fin de ce roman en est une illustration éloquente.

Savoir que ce roman est la première enquête de Marko Kurismaa est une excellente nouvelle. Car la lecture de ce roman est un pur plaisir, le dépaysement est garanti sans en rajouter et on a hâte de retrouver notre commissaire dans sa deuxième enquête qui s’appelle La neve sotto la neve, La neige sous la neige. Tout un programme !

 

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Des poches pleines de poches

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche.

Si belle mais si morte de Rosa Mogliasso

Editeur : Finitude (Grand format) ; Points (Poche)

Traducteur : Joseph Incardona

« Elle était aussi belle qu’elle était morte. »

Elle est allongée au bord d’un fleuve, et seules ses chaussures rouges amenaient un peu de couleur à ce décor triste. Il y a bien une femme promenant son Teckel, Oscar qui se pose la question de ce qu’elle doit faire. Puis c’est un couple de deux jeunes adolescents qui décident de partir bien vite, pour éviter que les flics fouillent leurs poches et trouvent de l’herbe. Puis, un solitaire à moitié cinglé s’approche, la regarde, la hume, et décide de lui prendre une chaussure … pour la lancer dans le fleuve. Alfonso, masseur « spirituel » entend le fou crier et tombe sur le corps ; comme son petit ami Luigi est en prison, il ne veut pas lui attirer plus d’ennuis.

Et vous ? Si vous rencontriez le corps d’une jeune femme morte, que feriez-vous ? A partir de ce postulat, l’auteure décide nous montrer cinq personnages tous différents, tous occupés par leur quotidien, qui ne vont pas être bouleversés par ce corps mais juste être impactés. Ils vont donc suivre leur trajectoire, qui va immanquablement les ramener sur le même lieu. Jusqu’à la dernière page, qui est hilarante, d’un humour bien grinçant et bien jaune. Un conseil : ne lisez pas la dernière page avant d’avoir lu le reste, et jetez vous sur votre libraire pour lire ce court roman (129 pages) décidément pas comme les autres.

Manhattan chaos de Michaël Mention

Editeur : 10/18 (inédit)

13 juillet 1977, New York. Miles Davis n’a pas touché un instrument depuis deux ans. Il se terre dans son appartement, se gavant de drogues pour oublier son quotidien, sa vie, son passé, son œuvre, son génie, sa malédiction. Soudain, le quartier de Manhattan va subir une gigantesque coupure d’électricité qui va plonger la ville dans le noir. Malencontreusement, Miles Davis va renverser la boite métallique dans laquelle il garde sa drogue. Contre son gré, il va devoir mettre un pied dehors et aller chercher de quoi le sustenter. Cela va être l’occasion pour lui de se confronter à ce qu’il est et il se retrouver à la croisée du chemin, entre musique et mort.

Les romans de Michael Mention pourraient être classés en trois catégories : les romans noirs, les romans historiques et les OLNI, Objets à Lire Non Identifiés pour les ignares. Mais ce serait bien réducteur, même si ce roman fouille à la fois la vie de Miles Davis, les années 70 et qu’il n’est pas forcément facile d’accès. Car ce jeune auteur a décidé de fouiller l’esprit malade d’un drogué, un génie de la musique qui résiste pour ne plus jouer, car il n’est jamais arrivé à la note parfaite.

Dans ce New York plongé dans le noir, Miles Davis va donc lutter contre ses démons, aidé en cela par un personnage évanescent, Dieu ou Diable, peu importe, et qui va le forcer à regarder en face d’où il vient, ce qu’il est et où il va. En cela, ce roman est à rapprocher des romans sur les drogués (et ils sont nombreux). Mais avec son style haché et parfois ondulé et fluide, l’auteur va donner un rythme entrecoupé de morceaux rapides entourés de passages plus lents.

Michael Mention va aussi s’interroger sur la création (et en cela il se rapproche de son Maison fondée en 1959), sur ce qui pousse les hommes à rechercher non pas la beauté mais la perfection. Il va aussi nous immerger dans les années 70, toutes en paillettes alors que la pauvreté n’a jamais été aussi grande (la ville de New York est en faillite). Malgré son sujet très ambitieux et sa petite taille, 210 pages, ce roman aborde beaucoup de sujets et dit beaucoup de choses, et vaut le détour.

 

Des poches pleines de poches

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche. Et je vous propose deux romans à découvrir, et dont on va entendre parler puisqu’ils sont tous deux sélectionnés pour le Grand Prix des Balais d’Or 2019, organisé par mon ami Richard le Concierge Masqué.

Etoile morte d’Ivan Zinberg

Editeur : Critic (Grand format) ; Points (Poche)

Lundi 10 aout 2015, Los Angeles. Sean Madden et Carlos Gomez, deux inspecteurs du LAPD sont appelés au centre ville, au Luxe City Center Hotel. Un homme y a été assassiné et son corps est retrouvé menotté au lit et horriblement mutilé (surtout en dessous de la ceinture). La Scientific Investigation Division termine l’examen de la chambre sans rien trouver d’intéressant, à part des traces dans la moquette qui laissent à penser que la scène du meurtre a été filmée. La victime s’appelle Paul Gamble, propriétaire d’une société de partage de musique sur Internet. Les caméras révèlent qu’il est entré à l’hôtel avec une jeune femme blonde arborant de grandes lunettes de soleil.

Mardi 11 aout 2015, Santa Monica Boulevard, Los Angeles. Michael Singer est photographe de presse, ce que d’aucuns appellent paparazzi. Il a toujours rêvé d’être enquêteur et a découvert par hasard qu’il pouvait faire beaucoup de fric en surprenant les stars. Ce jour-là, il a rendez vous avec Freddy Fox, un flic qui lui sert d’indic. Moyennant finances, il lui apporte quelques affaires en cours en avant-première. L’une d’entre elles attire son attention : Naomi Jenkins, la star présentatrice des informations a été retrouvée nue, violée dans un entrepôt, victime de la drogue GHB. Plutôt que d’utiliser ces informations comme un reportage photo traditionnel, Michael va se lancer dans l’enquête.

Avec un polar, on recherche avant tout du divertissement. Ce roman m’a plus que surpris, il m’a étonné par les qualités dont il regorge, venant du deuxième roman d’un jeune auteur. Et en premier lieu, je voudrais mettre en avant le scénario redoutable, remarquable dans sa construction. On va suivre deux enquêtes en parallèle, qui vont se rejoindre à 100 pages de la fin et jamais, on n’est perdu ou on se demande où on en est. Les personnages sont très bien fait, sans en rajouter outre mesure.

Cela fait que c’est un livre passionnant à lire qu’on n’a pas envie de lâcher. Certes l’action se situe aux Etats Unis, et on aura tendance à le comparer aux maîtres du genre. Mais je trouve qu’il tient la comparaison haut la main tant tout est très bien fait. Et puis, le sujet de fond est la pornographie et le gonzo extrême. Il nous montre le derrière des scènes de cul qui s’apparente plus à un viol qu’à un travail. Il y a une scène éloquente et très dure à vivre qui démonte le mythe que veulent nous faire croire les titres variés et insultants.

En conclusion, passée ma surprise, ma découverte d’un nouvel auteur, je m’aperçois que ce roman, outre qu’il m’a fait passer un excellent moment, a laissé en moi des traces grâce à ces personnages de Madden et Singer. Ne croyez pas que tout va y être rose bonbon, loin de là. Et nul doute que je lirai ses autres romans dont jeu d’ombres et Miroir obscur. Voilà du divertissement haut de gamme.

L’essence du mal de Luca D’Andrea

Editeur : Denoel (Grand Format) ; Folio (Poche)

Traductrice : Anaïs Bouteille-Bokobza

Jeremiah Salinger est scénariste de documentaires et rencontre le succès grâce à une série consacrée aux roadies de groupes de rock. Avec son ami et cameraman Mike McMellan, il va réaliser trois saisons de Road Crew mettant en lumière ces hommes de l’ombre qui assurent le bon déroulement des concerts. C’est aussi aux Etats Unis qu’il rencontre Annelise, originaire des Dolomites, qu’il va épouser et avec qui il va avoir une fille adorable Clara.

En crise de création, il va suivre sa femme dans son village natal du sud de Tyrol, à Siebenhoch et profiter de la vie de famille, d’autant plus que Clara est très éveillée. C’est là-bas qu’il va avoir l’idée d’un documentaire racontant la vie des sauveteurs. Mais lors d’un tournage, l’équipage va mourir et Salinger sera le seul rescapé. Marqué par cet accident, il va trouver sa planche de salut dans un événement dramatique qui a eu lieu 30 ans auparavant et qui a vu le massacre de trois jeunes gens dans la faille du Bletterbach.

« La rencontre sanglante de Stephen King avec Jo Nesbo » annoncée par le bandeau de Folio est largement exagérée, il faut le savoir. Certes, les trois jeunes gens ont été tués de façon atroce, mais cela est expliqué sans description gore. Si les relations entre Salinger et sa fille peuvent faire penser au King, l’évocation de Jo Nesbo m’interpelle. Franchement, je ne vois pas.

Par contre, on a droit à un roman qui oscille entre enquête de journaliste, chronique familiale, thriller et fantastique. C’est un mélange de genres qui fonctionne à merveille, surtout grâce au talent de l’auteur de savoir décrire simplement la vie familiale de Salinger avec des scènes visuelles dont certaines sont empreintes de mystère et qui créent une angoisse prenante.

Ah oui, on craque pour Clara, on est passionné par Werner, on a plaisir à rencontrer les habitants du village et on a beaucoup de sympathie pour Salinger qui a une obsession : trouver l’origine des meurtres comme une sorte de rédemption pour lui-même, pour qu’il se prouve qu’il vaut encore quelque chose. Et l’auteur joue des cordes sensibles, n’utilisant les scènes de tension que quand il le juge utile, et non pour relancer le rythme comme le font les Américains.

Cela donne à ce roman une forme personnelle et originale, très agréable à suivre surtout si on considère que c’est un premier roman. Et même s’il fait 500 pages, on n’a pas envie de laisser tomber le roman, tant on s’attache à ce personnage de Salinger qui nous parait si vivant et si humain. Voilà un nouvel auteur épinglé sur Black Novel, une bien belle découverte d’un auteur dont je vais suivre les prochaines publications.

Ne ratez pas l’avis de Cédric Ségapelli

Un homme seul d’Antonio Manzini

Editeur : Denoël – Sueurs Froides

Traducteur : Samuel Sfez

Un homme seul est la quatrième enquête du sous-préfet Schiavone. Quand on a lu Piste noire, on tombe obligatoirement amoureux de ce personnage citadin, ancien policier romain exilé à Aoste en plein milieu des montagnes. On ne sait pas grand-chose de son passé, si ce n’est qu’une de ses enquêtes a gêné des personnages haut placé. C’est surtout Schiavone qui tient à bout de bras toute l’intrigue, avec son cynisme et sa méchanceté, et probablement son amertume aussi d’avoir été muté en province.

Froid comme la mort venait confirmer mon impression, et Maudit printemps se présentait comme un roman policier plus classique, avec une course poursuite sur la fin pour retrouver une jeune femme enlevée. Un homme seul est la suite immédiate de Maudit printemps, puisque les toutes dernières pages nous plongeait devant un événement dramatique et émotionnellement très fort. Si vous n’avez pas lu Maudit printemps, arrêtez votre lecture … maintenant.

Depuis l’assassinat de la fiancée de son meilleur ami chez lui, le sous-préfet Rocco Schiavone a quitté son domicile et se cache. Il n’a pas démissionné mais se terre dans un hôtel et ne se rend plus à son travail. Il faut dire qu’il était la cible du ou des tueurs et qu’Adèle Talamonti a été abattue de 8 balles de revolver à sa place. Mais ce n’est pas le genre à se laisser abattre (!). Le sous préfet Rocco Schiavone va donc rameuter tous ses contacts à Rome pour faire la liste de ceux qu’il aurait enfermé dans son poste précédent. Il va donc avoir une liste de coupables potentiels pour cet assassinat.

A la prison de Varallo, une rixe se déclenche entre prisonniers, pour une question de commerce à l’intérieur de la prison. Quand les gardiens écartent les protagonistes, ils découvrent un homme mort, assassiné : Mimmo Cuntrera. C’est justement l’homme que Rocco Schiavone vient de faire arrêter dans une gigantesque affaire de corruption par la mafia calabraise pour l’obtention du marché de construction du nouvel hôpital. Le juge Baldi va donc faire rechercher Schiavone car il a besoin de lui.

A jouer avec le feu, on se brûle; à flirter avec le diable, on franchit la ligne jaune. Schiavone est l’homme à abattre et s’il se terre, ce n’est pas tant pour sauver sa peau que pour trouver le ou les coupables. Il va donc être obligé de revenir pour trouver les coupables du meurtre de Mimmo Cuntrera et cela va lui permettre de poursuivre son enquête sur la mort d’Adèle.

Mais c’est un homme seul que l’on retrouve, comme l’indique le titre, qui va se refermer sur lui-même. N’ayant plus confiance en personne, ne voulant pas impliquer ses proches par risque de représailles, il va éviter tout contact. Et pour ceux qui ont lu les précédentes enquêtes, c’est amusant que la seule personne avec qui il travaille soit le juge Baldi, alors que Schiavone lui-même n’est pas bien propre !

Si on retrouve les qualités d’enquêteur de Schiavone, en particulier pour résoudre le meurtre de la prison, le ton est plutôt morose voire désespéré. L’auteur va s’intéresser à la psychologie de son personnage et en profiter pour nous faire visiter les rues d’Aoste. Mais il va aussi continuer à creuser la moelle de la société italienne, atteinte d’un cancer, celui de la ‘ndranguetta, la mafia calabraise.

Il y a donc moins de raisons de rire des réparties cinglantes de Schiavone envers ses subordonnés, même si on a droit à un beau couple de cons au commissariat. Le ton devient tout de même plus sérieux avec un final qui appelle une suite. Pour ma part, c’est un épisode moins passionnant, un ton en dessous des précédents,  mais, pour autant je continuerai à suivre les enquêtes de Schiavone.

Les ombres de Montelupo de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traducteur : Sarah Amrani

Après le magnifique opus précédent, La pension de la Via Saffi, voici donc la troisième enquête du commissaire Soneri ; une nouvelle fois, cette série s’affirme comme indispensable pour tout amateur de romans policiers introspectifs ayant une base historique. Pour moi, après avoir lu les trois romans traduits à ce jour, c’est un sans-faute et ce roman est une nouvelle fois bouleversant.

Alors qu’il est à bout dans son métier de commissaire, Soneri décide de prendre des vacances et de se ressourcer dans son village natal au pied du Montelupo. Cette pause agrémentée de marches en forêt, à la recherche de champignons devrait lui permettre d’oublier la noirceur de la ville de Parme. Retrouver le décor de son enfance, rencontrer des visages d’antan, voilà un programme sympathique pour lui qui a quitté ce lieu depuis presque trente ans maintenant.

La tranquillité recherchée n’est pas au rendez-vous. Au village, tout le monde ne parle que de la disparition de Palmiro le père et Paride le fils de la famille Rodolfi, les propriétaires de l’usine de charcuterie qui fait vivre le village. Quand Soneri débarque au village, en plein mois de novembre, des affiches ont été placardées sur les murs indiquant que Paride va bien. Soneri, lui, se contente d’arpenter les bois mais la récolte de champignons est faible due à l’été qui a été trop sec. Lors d’une de ses escapades, un coup de feu est tiré mais il a été tiré en l’air.

Le lendemain, les discussions vont bon train. Les affiches ne font qu’ajouter au trouble ambiant. Si les habitants pensent que les coups de feu proviennent de braconniers, nombreux en cette saison, les camions qui vont et viennent à l’usine inquiètent plus qu’autre chose. Quand on retrouve Palmiro pendu à une poutre de sa grange, l’inquitéude grandit et les hypothèses vont bon train. Soneri qui ne veut pas se mêler de cette affaire va s’y retrouver impliqué malgré lui.

En ce qui concerne les descriptions d’ambiance, Valerio Varesi se pose comme un incontournable. Il trouve des sujets qui collent parfaitement à son talent d’écrivain. Et avec ce sujet, on se balade dans les bois, dévorés par le brouillard et éclairés par le soleil qui se lève. Il y a des passages d’une beauté confondante, de ces paragraphes que l’on prend même plaisir à relire, juste pour le bonheur du voyage.

De même, Valerio Varesi nous peint une ambiance de village, avec ses discussions autour du zinc du bar, avec ses informations vraies ou fausses, ses croyances, ses on-dit. En mettant en avant ses personnages secondaires, il leur laisse la vedette pour à la fois décrire le contexte mais aussi pour semer des indices sur la situation et les ressentiments de chacun.

Au milieu de ce brouhaha, on trouve Soneri qui ne veut pas se mêler des problèmes des autres. On est loin d’un Hercule Poirot qui, même en vacances, va vouloir résoudre des affaires de meurtres. Soneri promène son mal-être et ses doutes, et écoute les bruits alentour en étant détaché. Et même si l’auteur sème sur sa route nombre de mystères, sa priorité est de ne penser à rien, de faire le vide dans sa tête. Il va bien entendu s’y retrouvé plongé en plein cœur sans le vouloir.

Sa psychologie se précise aussi : on retrouve un Soneri qui a du mal à se trouver sa place dans la société moderne et sa course au profit facile. Et cela finit par être un des sujets premiers du roman, la mainmise d’une industrie sans scrupules sur les économies des pauvres gens du cru, en leur vendant des rêves de bénéfices, les poussant à donner leur argent sans espoir de le retrouver un jour. On retrouve aussi un Soneri en train de récupérer des informations sur son propre père, et découvrir qu’il lui a tourné le dos à tort. Valerio Varesi creuse un sujet qui apparemment lui tient à cœur : le poids du passé, les conséquences de nos actions ou décisions, et les moments de lucidité où on se rend compte que l’on a eu tort mais qu’on ne peut pas revenir en arrière.

Ce sont dans ces moments là où l’on se rend compte que la plume de Valerio Varesi est d’une précision et d’une acuité rare, qu’elle est d’une telle simplicité et d’une telle justesse qu’il arrive à toucher directement là où ça fait mal : entre les tripes et le cœur. On a l’impression qu’il y a dans ses romans un équilibre parfait entre narration et description, entre dialogues et introspection et cela rend ces romans à la fois intemporels et tout simplement magnifiques.

Ne ratez pas les avis de Velda, Garoupe, et de l’ami Jean le Belge.

En cadeau, voici l’interview de Valerio Varesi par Velda.

 

 

 

Mort à Florence de Marco Vichi

Editeur : Editions Philippe Rey

Traductrice : Nathalie Bauer

Parmi les auteurs italiens traduits chez nous, mes deux préférés sont incontestablement Carlo Lucarelli et Massimo Carlotto. Mais il y en a trois que je suis depuis quelque temps : Antonio Manzini, Valerio Varesi et Marco Vichi. Après Le commissaire Bordelli et Une sale affaire, voici donc le troisième tome des enquêtes de ce commissaire cinquantenaire dans les années 60, débonnaire, nostalgique, nonchalant et rigoureux.

En cette fin de mois d’octobre 1966, le commissaire Bordelli et son ami Ennio Botta, truand de son état,  vont cueillir des champignons dans les bois environnants de Florence. Bordelli aimant la bonne cuisine, Botta lui propose d’aller chercher des cèpes. Cela lui changera les idées, car Bordelli est occupé par la disparition d’un collégien de 13 ans, Giacomo Pellissari, qui après être sorti de l’école, n’est jamais arrivé chez lui.

La police se fait incendier par la presse, incapable de trouver la moindre piste sur la disparition du jeune garçon. Alors qu’il arrive au commissariat et retrouve son collaborateur Piras, fils d’un de ses amis d’enfance, Bordelli est informé d’un couple mort dans une voiture. Un suicide vraisemblablement. Diotivede le légiste lui annonce que la femme est morte deux heures après l’homme. Mais ce qui obsède Bordelli, c’est bien la disparition du petit Giacomo et la cuisine de Toto ne va rien y changer.

Sa soirée se termine chez Rosa, ancienne prostituée qui accepte de le recevoir pour lui prodiguer des massages qui ont le don de le détendre. Ce jour là, elle lui réserve une surprise en la visite d’Amélia, une cartomancienne. Elle lui prédit de trouver l’amour mais cela ne durera pas longtemps et qu’il trouvera le corps du petit Giacomo le lendemain. Et dès le lendemain, on réveille Bordelli pour lui annoncer qu’on vient de trouver le corps du petit, enterré non loin de là où il était allé chercher des champignons avec Botta. Refusant la superstition, il fouille autour de la scène et trouve à la fois un chaton et une facture en papier appartenant à un boucher nommé Panerai. Cela décuple la motivation de Bordelli d’autant plus que Diotivede lui apprend que le petit a été violé puis étranglé.

Voilà un roman sur lequel j’ai plein de choses à dire parce qu’il parle de beaucoup d’aspects de l’Italie. Comme ses précédents romans, le style s’avère calme, lent et nonchalant. Marco Vichi y ajoute de l’humour fort bienvenu surtout dans les dialogues, ce qui soulage l’aspect dramatique de l’intrigue. Il faut aussi signaler qu’il n’est pas utile de lire les précédents, puisque les trente premières pages vont nous présenter l’entourage du commissaire Bordelli, ce qui est un véritable tour de force.

Le roman peut se séparer en deux parties, puisqu’à la moitié du roman, la ville de Florence se retrouve envahie par les eaux, suite aux pluies qui ont déferlé pendant plusieurs jours. Alors que le début du roman parle de l’impuissance du commissaire pour trouver la moindre piste concernant le meurtre du petit Giacomo, l’inondation va transformer la ville en paysage de boue, créant une allégorie sur la saleté des dessous de Florence et la suite de l’enquête va en être une belle illustration.

Car outre la psychologie de Bordelli qui est bien détaillée, montrant un personnage écrasé par sa solitude et à la recherche de l’Amour, Marco Vichi insiste sur son obsession, ses incessants souvenirs de la guerre. Il ne passe pas pour un héros, loin de là, mais revient sans arrêt sur des événements qui l’ont marqué, à chaque fois qu’il déambule dans les rues de Florence. Il en vient même à se raccrocher aux prédictions d’une cartomancienne, qui lui promet une rencontre qui débouchera sur une relation forte qui ne durera pas longtemps. C’est donc un Bordelli totalement perdu qui erre au travers de ces pages.

Ce roman va dépasser le cadre de l’enquête ou des atermoiements de notre commissaire. Car c’est bien l’image d’un pays, se rêvant plus grand qu’il n’est que nous avons devant les yeux. L’Italie présentée ici a élu El Duce en regard aux illusions perdues d’antan, et ce dernier a joué cette carte à fond pour faire croire au peuple que leur pays allait retrouver les ors perdus. Marco Vichi nous montre qu’une grande partie de la société est nostalgique des chemises noires de l’Italie fasciste, qu’elle ne rêve que d’un chef qui la ramènerait sur le piédestal perdu.

Ce n’est pas un roman que l’on va lire pour l’enquête, puisqu’elle passe au second plan, et avance grâce à des indices trouvés par des coïncidences ou de la chance. Ce roman est plutôt à aborder pour toutes les thématiques qu’il montre, et en cela, il devient un roman riche et fort intéressant, disséquant en détail ce que beaucoup d’Italiens (et d’autres habitants d’autres pays) pensaient alors dans les années 60 et pensent encore aujourd’hui. En cela, ce roman est important.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Maudit printemps d’Antonio Manzini

Editeur : Denoel

Traducteur : Samuel Sfez

Après Piste noire et Froid comme la mort, voici la troisième enquête de ce commissaire (Appelez le Sous-préfet) si particulier qu’est Rocco Schiavone. Je vous rassure, il est toujours aussi désagréable avec tout le monde !

Neuf mois. Cela fait neuf mois que Rocco Schiavone a été muté de Rome à Aoste. Cela fait neuf mois et onze paires de Clarks qu’il use. Il faut dire que ces paires de chaussures en peau de daim ne supportent pas le climat humide. Il semble que depuis qu’il a débarqué à Aoste, le temps s’acharne sur lui. A moins qu’il ne pleuve 12 mois sur 12 ! Toujours est-il qu’en ce mois de juin, le temps est encore et toujours pluvieux.

Normalement, on n’aurait pas du contacter Rocco Schiavone pour un accident de la route. Il ne s’agit que d’une camionnette qui est sortie de la route, suite à l’explosion de deux de ses pneus. Le seul souci, c’est que les plaques ne correspondent pas au véhicule. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Mais comme le temps n’est pas au beau fixe, il y a vraiment de quoi ajouter à la mauvaise humeur du sous-préfet.

Giovanna demande à parler au sous-préfet. Ce week-end, elle est sortie en boite avec son amie Chiarra Breguet. Depuis, on n’a plus de nouvelles d’elle. Or ils ont une interrogation aujourd’hui. Quand Rocco se rend chez les Breguet, il sent que quelque chose ne va pas. Il est persuadé que la jeune fille a été enlevée. Il lui reste donc à enquêter en sous-main et retrouver la jeune fille vivante.

Ceux qui connaissent Rocco Schiavone ne seront pas surpris. Au premier abord, c’est un personnage désagréable, de mauvaise humeur, hautain, et qui prend les autres pour des cons. Il faut dire qu’il vient de la ville, et que par voie de conséquence, il est plus intelligent que les gens de la province, surtout quand il s’agit d’une ville comme Aoste. Bref, Rocco Schiavone a été muté dans cette ville de malheur pour raisons disciplinaires, et pour le coup, il passe ses nerfs sur ses subordonnés.

Derrière ce personnage de façade, on découvre, dès le premier épisode, un homme profondément meurtri, qui arrive même à nous émouvoir. C’est aussi un flic professionnel, très intelligent, doté d’un esprit de déduction hors du commun. Alors il joue sur ses qualités pour parler à demi-mots et justifier son attitude détestable vis-à-vis de ses collègues, voire même des juges.

Si les deux premiers épisodes étaient des enquêtes policières classiques, on a affaire ici à un roman sous stress, où pour la première fois, Schiavone doit résoudre en temps limité un problème qui met en jeu la vie d’une jeune fille. Alors que dans les deux premiers épisodes, on passait notre temps avec Schiavone, ici, on va courir avec lui tout en ayant des passages avec Giovanna qui vont faire monter le stress du lecteur. Si le procédé est classique, il est remarquablement fait.

Il n’en est pas moins préférable d’avoir lu les premiers épisodes pour bien apprécier la personnalité de ce sous-préfet. Et en ayant lu ces deux premières enquêtes, on est d’autant plus touchés par la conclusion du roman et le rebondissement final qui plutôt que de nous donner des pistes pour comprendre son passé, jette un voile d’ombre bien noir et nous laisse espérer le meilleur dans le prochain roman. Vous l’avez compris, ce roman est une pierre angulaire supplémentaire dans une œuvre qui compte dans le polar italien.