Archives pour la catégorie Littérature italienne

Un homme seul d’Antonio Manzini

Editeur : Denoël – Sueurs Froides

Traducteur : Samuel Sfez

Un homme seul est la quatrième enquête du sous-préfet Schiavone. Quand on a lu Piste noire, on tombe obligatoirement amoureux de ce personnage citadin, ancien policier romain exilé à Aoste en plein milieu des montagnes. On ne sait pas grand-chose de son passé, si ce n’est qu’une de ses enquêtes a gêné des personnages haut placé. C’est surtout Schiavone qui tient à bout de bras toute l’intrigue, avec son cynisme et sa méchanceté, et probablement son amertume aussi d’avoir été muté en province.

Froid comme la mort venait confirmer mon impression, et Maudit printemps se présentait comme un roman policier plus classique, avec une course poursuite sur la fin pour retrouver une jeune femme enlevée. Un homme seul est la suite immédiate de Maudit printemps, puisque les toutes dernières pages nous plongeait devant un événement dramatique et émotionnellement très fort. Si vous n’avez pas lu Maudit printemps, arrêtez votre lecture … maintenant.

Depuis l’assassinat de la fiancée de son meilleur ami chez lui, le sous-préfet Rocco Schiavone a quitté son domicile et se cache. Il n’a pas démissionné mais se terre dans un hôtel et ne se rend plus à son travail. Il faut dire qu’il était la cible du ou des tueurs et qu’Adèle Talamonti a été abattue de 8 balles de revolver à sa place. Mais ce n’est pas le genre à se laisser abattre (!). Le sous préfet Rocco Schiavone va donc rameuter tous ses contacts à Rome pour faire la liste de ceux qu’il aurait enfermé dans son poste précédent. Il va donc avoir une liste de coupables potentiels pour cet assassinat.

A la prison de Varallo, une rixe se déclenche entre prisonniers, pour une question de commerce à l’intérieur de la prison. Quand les gardiens écartent les protagonistes, ils découvrent un homme mort, assassiné : Mimmo Cuntrera. C’est justement l’homme que Rocco Schiavone vient de faire arrêter dans une gigantesque affaire de corruption par la mafia calabraise pour l’obtention du marché de construction du nouvel hôpital. Le juge Baldi va donc faire rechercher Schiavone car il a besoin de lui.

A jouer avec le feu, on se brûle; à flirter avec le diable, on franchit la ligne jaune. Schiavone est l’homme à abattre et s’il se terre, ce n’est pas tant pour sauver sa peau que pour trouver le ou les coupables. Il va donc être obligé de revenir pour trouver les coupables du meurtre de Mimmo Cuntrera et cela va lui permettre de poursuivre son enquête sur la mort d’Adèle.

Mais c’est un homme seul que l’on retrouve, comme l’indique le titre, qui va se refermer sur lui-même. N’ayant plus confiance en personne, ne voulant pas impliquer ses proches par risque de représailles, il va éviter tout contact. Et pour ceux qui ont lu les précédentes enquêtes, c’est amusant que la seule personne avec qui il travaille soit le juge Baldi, alors que Schiavone lui-même n’est pas bien propre !

Si on retrouve les qualités d’enquêteur de Schiavone, en particulier pour résoudre le meurtre de la prison, le ton est plutôt morose voire désespéré. L’auteur va s’intéresser à la psychologie de son personnage et en profiter pour nous faire visiter les rues d’Aoste. Mais il va aussi continuer à creuser la moelle de la société italienne, atteinte d’un cancer, celui de la ‘ndranguetta, la mafia calabraise.

Il y a donc moins de raisons de rire des réparties cinglantes de Schiavone envers ses subordonnés, même si on a droit à un beau couple de cons au commissariat. Le ton devient tout de même plus sérieux avec un final qui appelle une suite. Pour ma part, c’est un épisode moins passionnant, un ton en dessous des précédents,  mais, pour autant je continuerai à suivre les enquêtes de Schiavone.

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Les ombres de Montelupo de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traducteur : Sarah Amrani

Après le magnifique opus précédent, La pension de la Via Saffi, voici donc la troisième enquête du commissaire Soneri ; une nouvelle fois, cette série s’affirme comme indispensable pour tout amateur de romans policiers introspectifs ayant une base historique. Pour moi, après avoir lu les trois romans traduits à ce jour, c’est un sans-faute et ce roman est une nouvelle fois bouleversant.

Alors qu’il est à bout dans son métier de commissaire, Soneri décide de prendre des vacances et de se ressourcer dans son village natal au pied du Montelupo. Cette pause agrémentée de marches en forêt, à la recherche de champignons devrait lui permettre d’oublier la noirceur de la ville de Parme. Retrouver le décor de son enfance, rencontrer des visages d’antan, voilà un programme sympathique pour lui qui a quitté ce lieu depuis presque trente ans maintenant.

La tranquillité recherchée n’est pas au rendez-vous. Au village, tout le monde ne parle que de la disparition de Palmiro le père et Paride le fils de la famille Rodolfi, les propriétaires de l’usine de charcuterie qui fait vivre le village. Quand Soneri débarque au village, en plein mois de novembre, des affiches ont été placardées sur les murs indiquant que Paride va bien. Soneri, lui, se contente d’arpenter les bois mais la récolte de champignons est faible due à l’été qui a été trop sec. Lors d’une de ses escapades, un coup de feu est tiré mais il a été tiré en l’air.

Le lendemain, les discussions vont bon train. Les affiches ne font qu’ajouter au trouble ambiant. Si les habitants pensent que les coups de feu proviennent de braconniers, nombreux en cette saison, les camions qui vont et viennent à l’usine inquiètent plus qu’autre chose. Quand on retrouve Palmiro pendu à une poutre de sa grange, l’inquitéude grandit et les hypothèses vont bon train. Soneri qui ne veut pas se mêler de cette affaire va s’y retrouver impliqué malgré lui.

En ce qui concerne les descriptions d’ambiance, Valerio Varesi se pose comme un incontournable. Il trouve des sujets qui collent parfaitement à son talent d’écrivain. Et avec ce sujet, on se balade dans les bois, dévorés par le brouillard et éclairés par le soleil qui se lève. Il y a des passages d’une beauté confondante, de ces paragraphes que l’on prend même plaisir à relire, juste pour le bonheur du voyage.

De même, Valerio Varesi nous peint une ambiance de village, avec ses discussions autour du zinc du bar, avec ses informations vraies ou fausses, ses croyances, ses on-dit. En mettant en avant ses personnages secondaires, il leur laisse la vedette pour à la fois décrire le contexte mais aussi pour semer des indices sur la situation et les ressentiments de chacun.

Au milieu de ce brouhaha, on trouve Soneri qui ne veut pas se mêler des problèmes des autres. On est loin d’un Hercule Poirot qui, même en vacances, va vouloir résoudre des affaires de meurtres. Soneri promène son mal-être et ses doutes, et écoute les bruits alentour en étant détaché. Et même si l’auteur sème sur sa route nombre de mystères, sa priorité est de ne penser à rien, de faire le vide dans sa tête. Il va bien entendu s’y retrouvé plongé en plein cœur sans le vouloir.

Sa psychologie se précise aussi : on retrouve un Soneri qui a du mal à se trouver sa place dans la société moderne et sa course au profit facile. Et cela finit par être un des sujets premiers du roman, la mainmise d’une industrie sans scrupules sur les économies des pauvres gens du cru, en leur vendant des rêves de bénéfices, les poussant à donner leur argent sans espoir de le retrouver un jour. On retrouve aussi un Soneri en train de récupérer des informations sur son propre père, et découvrir qu’il lui a tourné le dos à tort. Valerio Varesi creuse un sujet qui apparemment lui tient à cœur : le poids du passé, les conséquences de nos actions ou décisions, et les moments de lucidité où on se rend compte que l’on a eu tort mais qu’on ne peut pas revenir en arrière.

Ce sont dans ces moments là où l’on se rend compte que la plume de Valerio Varesi est d’une précision et d’une acuité rare, qu’elle est d’une telle simplicité et d’une telle justesse qu’il arrive à toucher directement là où ça fait mal : entre les tripes et le cœur. On a l’impression qu’il y a dans ses romans un équilibre parfait entre narration et description, entre dialogues et introspection et cela rend ces romans à la fois intemporels et tout simplement magnifiques.

Ne ratez pas les avis de Velda, Garoupe, et de l’ami Jean le Belge.

En cadeau, voici l’interview de Valerio Varesi par Velda.

 

 

 

Mort à Florence de Marco Vichi

Editeur : Editions Philippe Rey

Traductrice : Nathalie Bauer

Parmi les auteurs italiens traduits chez nous, mes deux préférés sont incontestablement Carlo Lucarelli et Massimo Carlotto. Mais il y en a trois que je suis depuis quelque temps : Antonio Manzini, Valerio Varesi et Marco Vichi. Après Le commissaire Bordelli et Une sale affaire, voici donc le troisième tome des enquêtes de ce commissaire cinquantenaire dans les années 60, débonnaire, nostalgique, nonchalant et rigoureux.

En cette fin de mois d’octobre 1966, le commissaire Bordelli et son ami Ennio Botta, truand de son état,  vont cueillir des champignons dans les bois environnants de Florence. Bordelli aimant la bonne cuisine, Botta lui propose d’aller chercher des cèpes. Cela lui changera les idées, car Bordelli est occupé par la disparition d’un collégien de 13 ans, Giacomo Pellissari, qui après être sorti de l’école, n’est jamais arrivé chez lui.

La police se fait incendier par la presse, incapable de trouver la moindre piste sur la disparition du jeune garçon. Alors qu’il arrive au commissariat et retrouve son collaborateur Piras, fils d’un de ses amis d’enfance, Bordelli est informé d’un couple mort dans une voiture. Un suicide vraisemblablement. Diotivede le légiste lui annonce que la femme est morte deux heures après l’homme. Mais ce qui obsède Bordelli, c’est bien la disparition du petit Giacomo et la cuisine de Toto ne va rien y changer.

Sa soirée se termine chez Rosa, ancienne prostituée qui accepte de le recevoir pour lui prodiguer des massages qui ont le don de le détendre. Ce jour là, elle lui réserve une surprise en la visite d’Amélia, une cartomancienne. Elle lui prédit de trouver l’amour mais cela ne durera pas longtemps et qu’il trouvera le corps du petit Giacomo le lendemain. Et dès le lendemain, on réveille Bordelli pour lui annoncer qu’on vient de trouver le corps du petit, enterré non loin de là où il était allé chercher des champignons avec Botta. Refusant la superstition, il fouille autour de la scène et trouve à la fois un chaton et une facture en papier appartenant à un boucher nommé Panerai. Cela décuple la motivation de Bordelli d’autant plus que Diotivede lui apprend que le petit a été violé puis étranglé.

Voilà un roman sur lequel j’ai plein de choses à dire parce qu’il parle de beaucoup d’aspects de l’Italie. Comme ses précédents romans, le style s’avère calme, lent et nonchalant. Marco Vichi y ajoute de l’humour fort bienvenu surtout dans les dialogues, ce qui soulage l’aspect dramatique de l’intrigue. Il faut aussi signaler qu’il n’est pas utile de lire les précédents, puisque les trente premières pages vont nous présenter l’entourage du commissaire Bordelli, ce qui est un véritable tour de force.

Le roman peut se séparer en deux parties, puisqu’à la moitié du roman, la ville de Florence se retrouve envahie par les eaux, suite aux pluies qui ont déferlé pendant plusieurs jours. Alors que le début du roman parle de l’impuissance du commissaire pour trouver la moindre piste concernant le meurtre du petit Giacomo, l’inondation va transformer la ville en paysage de boue, créant une allégorie sur la saleté des dessous de Florence et la suite de l’enquête va en être une belle illustration.

Car outre la psychologie de Bordelli qui est bien détaillée, montrant un personnage écrasé par sa solitude et à la recherche de l’Amour, Marco Vichi insiste sur son obsession, ses incessants souvenirs de la guerre. Il ne passe pas pour un héros, loin de là, mais revient sans arrêt sur des événements qui l’ont marqué, à chaque fois qu’il déambule dans les rues de Florence. Il en vient même à se raccrocher aux prédictions d’une cartomancienne, qui lui promet une rencontre qui débouchera sur une relation forte qui ne durera pas longtemps. C’est donc un Bordelli totalement perdu qui erre au travers de ces pages.

Ce roman va dépasser le cadre de l’enquête ou des atermoiements de notre commissaire. Car c’est bien l’image d’un pays, se rêvant plus grand qu’il n’est que nous avons devant les yeux. L’Italie présentée ici a élu El Duce en regard aux illusions perdues d’antan, et ce dernier a joué cette carte à fond pour faire croire au peuple que leur pays allait retrouver les ors perdus. Marco Vichi nous montre qu’une grande partie de la société est nostalgique des chemises noires de l’Italie fasciste, qu’elle ne rêve que d’un chef qui la ramènerait sur le piédestal perdu.

Ce n’est pas un roman que l’on va lire pour l’enquête, puisqu’elle passe au second plan, et avance grâce à des indices trouvés par des coïncidences ou de la chance. Ce roman est plutôt à aborder pour toutes les thématiques qu’il montre, et en cela, il devient un roman riche et fort intéressant, disséquant en détail ce que beaucoup d’Italiens (et d’autres habitants d’autres pays) pensaient alors dans les années 60 et pensent encore aujourd’hui. En cela, ce roman est important.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Maudit printemps d’Antonio Manzini

Editeur : Denoel

Traducteur : Samuel Sfez

Après Piste noire et Froid comme la mort, voici la troisième enquête de ce commissaire (Appelez le Sous-préfet) si particulier qu’est Rocco Schiavone. Je vous rassure, il est toujours aussi désagréable avec tout le monde !

Neuf mois. Cela fait neuf mois que Rocco Schiavone a été muté de Rome à Aoste. Cela fait neuf mois et onze paires de Clarks qu’il use. Il faut dire que ces paires de chaussures en peau de daim ne supportent pas le climat humide. Il semble que depuis qu’il a débarqué à Aoste, le temps s’acharne sur lui. A moins qu’il ne pleuve 12 mois sur 12 ! Toujours est-il qu’en ce mois de juin, le temps est encore et toujours pluvieux.

Normalement, on n’aurait pas du contacter Rocco Schiavone pour un accident de la route. Il ne s’agit que d’une camionnette qui est sortie de la route, suite à l’explosion de deux de ses pneus. Le seul souci, c’est que les plaques ne correspondent pas au véhicule. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Mais comme le temps n’est pas au beau fixe, il y a vraiment de quoi ajouter à la mauvaise humeur du sous-préfet.

Giovanna demande à parler au sous-préfet. Ce week-end, elle est sortie en boite avec son amie Chiarra Breguet. Depuis, on n’a plus de nouvelles d’elle. Or ils ont une interrogation aujourd’hui. Quand Rocco se rend chez les Breguet, il sent que quelque chose ne va pas. Il est persuadé que la jeune fille a été enlevée. Il lui reste donc à enquêter en sous-main et retrouver la jeune fille vivante.

Ceux qui connaissent Rocco Schiavone ne seront pas surpris. Au premier abord, c’est un personnage désagréable, de mauvaise humeur, hautain, et qui prend les autres pour des cons. Il faut dire qu’il vient de la ville, et que par voie de conséquence, il est plus intelligent que les gens de la province, surtout quand il s’agit d’une ville comme Aoste. Bref, Rocco Schiavone a été muté dans cette ville de malheur pour raisons disciplinaires, et pour le coup, il passe ses nerfs sur ses subordonnés.

Derrière ce personnage de façade, on découvre, dès le premier épisode, un homme profondément meurtri, qui arrive même à nous émouvoir. C’est aussi un flic professionnel, très intelligent, doté d’un esprit de déduction hors du commun. Alors il joue sur ses qualités pour parler à demi-mots et justifier son attitude détestable vis-à-vis de ses collègues, voire même des juges.

Si les deux premiers épisodes étaient des enquêtes policières classiques, on a affaire ici à un roman sous stress, où pour la première fois, Schiavone doit résoudre en temps limité un problème qui met en jeu la vie d’une jeune fille. Alors que dans les deux premiers épisodes, on passait notre temps avec Schiavone, ici, on va courir avec lui tout en ayant des passages avec Giovanna qui vont faire monter le stress du lecteur. Si le procédé est classique, il est remarquablement fait.

Il n’en est pas moins préférable d’avoir lu les premiers épisodes pour bien apprécier la personnalité de ce sous-préfet. Et en ayant lu ces deux premières enquêtes, on est d’autant plus touchés par la conclusion du roman et le rebondissement final qui plutôt que de nous donner des pistes pour comprendre son passé, jette un voile d’ombre bien noir et nous laisse espérer le meilleur dans le prochain roman. Vous l’avez compris, ce roman est une pierre angulaire supplémentaire dans une œuvre qui compte dans le polar italien.

La pension de la Via Saffi de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traducteur : Florence Rigollet

Attention, coup de cœur !

Ça y est, je le tiens, le premier coup de cœur de 2017. Et quel coup de cœur, quel roman ! Son précédent roman paru chez nous chez Agullo aussi, Le fleuve des brumes, était déjà impressionnant d’ambiance et parlait d’un sujet historique prenant. Celui-ci est plus introspectif et émotionnellement très fort.

A quelques jours de Noel, Parme, Italie. C’est une période habituellement calme au commissariat. Une vieille dame vient pour signaler qu’elle est inquiète car son amie ne répond ni au téléphone, ni quand on sonne à sa porte. De loin, le commissaire Soneri entend que la vieille dame s’insurge, qu’il s’agit de Ghitta, qu’elle ne sort jamais de chez elle, qu’elle tient la pension Tagliavini, dans la Via Saffi. Ce nom, cet endroit, tout cela lui rappelait sa jeunesse.

C’était il y a quinze ans. Tous les jeunes de l’université étaient passés par la pension, logeant dans les chambres meublées de Ghitta. Ada habitait là-bas. C’était la femme de Soneri. Cela fait quinze ans qu’elle est morte en mettant au monde leur enfant. Quinze ans qu’il survit à ce drame, à l’absence de l’être aimé. Quinze ans qu’il imagine ce qu’aurait du être sa vie avec elle.

Peut-être ne voulait-il pas y aller, ressasser ses souvenirs ? Peut-être devait-il y aller ? Il se dirigea vers la pension. La porte avait été claquée, pas fermée à clé. Il l’ouvre avec sa carte de crédit. En entrant, il retrouve le couloir, les chambres alignées, ses souvenirs collés dans l’air ambiant. C’est dans la cuisine qu’il trouve Ghitta, allongée sur le carrelage. Il n’y a aucune trace de sang, les bijoux sont dans un petit coffre en bois. Elle a été poignardée et vidée de son sang comme un cochon.

Déjà avec Le fleuve des brumes, j’avais été enthousiasmé par la qualité de l’écriture de Valerio Varesi et son talent à peindre des atmosphères. Avec ce roman, je retrouve toutes les raisons pour lesquelles j’aime cet auteur, auxquelles j’ajoute cette incroyable plongée dans la psychologie de Soneri, indéniablement marqué par son passé et la perte de sa femme lors de l’accouchement de leur enfant.

On pourrait penser que, chronologiquement, ce roman arrive avant Le fleuve des brumes, puisqu’il aborde le passé du commissaire. Et pourtant, il a été publié en Italie un an après. Surtout, ce roman fait appel aux souvenirs du lecteur, à ses blessures, à ses cicatrices toujours ouvertes, de ces moments désagréables qui, la plupart du temps, nous laissent tranquilles, jusqu’à ce qu’un moment, ils reviennent nous hanter.

Comme tout le monde, j’ai des souvenirs douloureux, des regrets, des moments que je souhaiterais oublier, comme certaines phrases ou réactions qui me marquent. Comme Soneri, je voudrais bien tourner la page, mettre un voile opaque sur tout ça, regarder vers l’avant. Mais ça n’existe que dans les livres. Et en parlant de livres, La pension de la Via Saffi m’a fait mal, même si le sujet est assez loin de mes expériences. Il n’empêche que la façon de raconter cette histoire force forcément le lecteur à se pencher sur son passé, le place devant ses propres responsabilités.

Avec son personnage de commissaire taciturne et sa façon de creuser le passé du personnage, on se retrouve très proche des meilleurs romans d’Arnaldur Indridason. Son style est d’une subtilité rare, détaillant de petits moments, des petits détails qui rappellent des souvenirs, et par conséquent l’absence de la personne aimée. Quand je disais que ce roman était intemporel, il est surtout universel, et m’a permis une vraie remise en cause sur ce qu’est la mémoire et la façon dont on arrange les souvenirs.

Il n’y a pas une seule faute dans ce roman, et je n’y ai vu que des qualités. Son rythme doux et tendre, à l’image des images du passé qui traînent dans nos cerveaux, est d’autant plus cruel, et fait appel à l’expérience du lecteur. C’est en cela que je trouve ce roman remarquable, extraordinaire, puissant, profond : le lecteur que je suis s’identifie au personnage de Soneri et s’approprie cette histoire et tout ce qu’elle implique. Pour tout vous dire, j’en ai pleuré, et j’ai mis une bonne semaine à m’en remettre. Coup de cœur !

Ne ratez pas non plus le coup de cœur de mon ami du Sud La Petite Souris

Le nu au coussin bleu de Massimo Nava

Editeur : Editions des falaises

Traducteur : Camille Paul

Voilà un roman qui m’a beaucoup plu. Massimo Nava est un journaliste en poste à Paris, et a écrit plusieurs biographies. Ce roman est son premier roman policier. Et c’est un roman bien particulier, car il s’affranchit de certains codes pour nous parler peinture, passion des collectionneurs et dizaines de millions.

Nous sommes à la veille du Grand Prix de Monaco de Formule 1. C’est l’effervescence, chacun cherchant à obtenir une place pour voir passer les bolides. Les balcons sont loués, les bateaux positionnés sur le port, les places dans les tribunes vendues à prix d’or.

Bernard Bastiani, commissaire à la brigade criminelle, vient juste d’arriver quand on lui annonce un événement terrible au Port de Fontvieille. En poste depuis deux mois, après avoir été commissaire à Paris, Montpellier et Marseille, il s’est résigné à venir à Monaco pour attendre sa retraite. D’origine italienne, né à Nice, il a choisi d’habiter avec sa femme Adriana et son fils Andreas dans sa ville natale et fait le trajet tous les jours.

Le spectacle qui attend Bastiani est à la hauteur de l’adjectif « Terrible ». L’homme a été égorgé, on a gravé sur son front une croix et on lui a coupé les testicules. Heureusement que le corps git à un endroit peu fréquenté ! De toutes évidences, le meurtre a été commis ailleurs, et on a transporté le corps. Le portable Bastiani sonne : Jean-Pierre Vallaud, directeur général des services judiciaires de la principauté lui demande de la discrétion, beaucoup de discrétion, au moins jusqu’à la fin du week-end.

Après le week-end, l’identité du corps est découverte grâce aux analyses ADN. Il s’agit de xxx, célèbre collectionneur d’œuvres d’art. Ayant commencé galeriste, il s’est vite intégré dans les hautes sphères de la finance et a arrangé des achats entre milliardaires d’œuvres d’art qui pour la plupart dorment dans des coffres bancaires.

Comme je le disais en introduction, ce roman n’étant pas écrit par un auteur de polar, il y a une sorte de liberté dans le déroulement de l’intrigue qui fait que c’est une lecture qui change par rapport à ce que je lis d’habitude. Il n’y a donc pas de multiplication de pistes, de complications inutiles visant à jeter un brouillard dans la tête du lecteur afin qu’il ne trouve pas la solution trop vite. Ici, nous allons suivre des événements comme s’ils arrivaient dans la vraie vie. De même, le style est plutôt très littéraire et assez simple. Il n’y aucune volonté d’en mettre plein les yeux, par des effets stylistiques.

Le roman se déroule donc à un rythme plutôt lent, débonnaire, comme l’est notre personnage de commissaire, âgé d’une cinquantaine d’années, aspirant à une fin de carrière sans vague. C’est tout de même un personnage buté, tenace, qui sait se montrer brutal ou calme en fonction de ses interrogatoires, et toujours à l’écoute de ceux qu’il rencontre. Doté d’un sens moral (à l’ancienne), il a du mal à placer sa vie privée au premier plan. Par contre, son budget n’est pas étriqué comme les flics de la métropole, puisqu’il loge dans des hôtels luxueux … Ah, la chance de travailler pour Monaco ! Avec toutes ces caractéristiques, Bastiani m’a fait penser à Maigret.

Le principal attrait de ce roman, c’est clairement le monde des arts, celui des collectionneurs, qui préfère mettre leur argent dans des œuvres plutôt que dans des placements peu surs. Il est incroyable de voir comment la propriété d’un tableau peut se faire en sous-main, pour éviter de payer des frais de douane très chers. Par moment, le tableau ne quitte même pas le coffre de banque dans lequel il repose, et les acheteurs s’échangent simplement quelques dizaines de millions de dollars et le code du coffre ! J’ai aussi épaté par la rencontre de Bastiani avec un professeur de la Sorbonne, qui va nous parler de la vie de Modigliani avec passion … et c’est passionnant.

Car l’un des sujets de ce roman, c’est bien la disparition d’un tableau de Modigliani suite à l’achat par un milliardaire russe. Ce personnage russe Souslov va occuper une bonne partie du roman en alternance avec Bastiani et nous allons nous demander longtemps s’il est ou non coupable du meurtre … mais je ne vous en dis pas plus. Pour le reste, il ne vous reste plus qu’à lire ce roman très intéressant.

Le fleuve des brumes de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traduction : Sarah Amrani

Une nouvelle maison d’édition a vu le jour en 2016, et Le fleuve des brumes de Valerio Varesi, qui est sorti en mai 2016, en est une des premières parutions. Il serait dommage de ne considérer ce roman que comme un roman policier, tant l’ambiance y est glauque à souhait et la plume d’une beauté édifiante.

Dans le Nord de l’Italie, aux environs de Parme, sur les bords du Pô. En ce mois de décembre, cela fait plusieurs semaines que la pluie tombe sans discontinuer, à tel point que le Pô déborde. Au club nautique, les anciens devisent, essayant de se rappeler quand la dernière crue a bien pu inonder la plaine. Quand une péniche leur passe devant, ils pensent que le matelot est un cinglé de naviguer avec ce courant qu’il est difficile de maitriser. Les autres clubs nautiques leur téléphonent, et il semble que la péniche n’ait pas de pilote à son bord, alors qu’il est impossible de passer sans encombre quatre ponts de suite. Quand la péniche s’ensable, le vieux Tonna, son propriétaire, est introuvable.

A l’hôpital de Parme, on vient de signaler un suicide. Un homme s’est jeté du troisième étage. L’inspecteur Soneri est appelé sur place et trouve bizarre qu’un homme qui veut se suicider passe à travers une fenêtre : habituellement, les suicidés ouvrent les fenêtres avant de sauter. L’identité du « suicidé » est Decimo Tonna. Quand Soneri va au club nautique, il apprend que la péniche du frère de Decimo a dérivé sans conducteur. Et les membres du club nautique ont bien des rancœurs envers les Tonna, qui ont fait partie des fascistes pendant la guerre.

Je pourrais commencer mon avis de mille façons, je finirais toujours par la même phrase : Magnifique ! Sous des dehors de roman policier classique, Valerio Varesi nous livre là un roman abouti, le genre de roman écrit par une homme amoureux de son pays, de sa région, de ses habitants. C’est probablement pour cela que j’ai adoré ce roman : l’auteur laisse ses personnages mener son intrigue, en étant toujours à l’écoute d’eux, toujours respectueux de leur vie.

Et pourtant, il aborde des sujets sombres de l’Italie, en abordant aussi bien son histoire chargée que sa situation contemporaine. La mort des deux frères dans la même journée rappelle en effet cette période de la deuxième guerre mondiale où les résistants étaient majoritairement communistes. Il rappelle aussi la rancune tenace d’un camp envers l’autre (les rouges contre les chemises brunes) et énonce froidement comment l’Italie a vite oublié les horreurs perpétrées par les deux camps. L’auteur en profite aussi pour aborder des sujets plus contemporains comme l’esclavagisme moderne, au travers de transports d’émigrés à travers le pays sans qu’aucun contrôle ne soit effectué, et cela dans des conditions tout simplement inhumaines.

Quant à la raison ultime qui doit vous faire craquer, c’est son ambiance et ce parallèle que fait l’auteur entre sa région en plein mois de décembre avec l’enquête de l’inspecteur Soneri. Il semble que le Pô en soit l’acteur principal, inondant la région quand il s’agit de planter le décor et de cacher les raisons du (ou des) meurtres ; puis il se couvre de brume quand Soneri hésite entre plusieurs pistes, avec de balayer doucement le brouillard vers une vérité glaçante dans le dernier chapitre … quand le Pô commence à geler.

Magnifique ! Ce parallèle, cette métaphore est magnifique, de même que cette plume si subtile, si légère, qui laisse la part belle à la nature, restant toujours au second plan pour laisser ses personnages soit raconter leurs histoires, ou les anecdotes que l’on se passe de génération en génération, ou bien les secrets tus, les plus anciens respectant la loi de l’omerta avant tout … pour mieux nourrir leur rancune. Magnifique !