Archives pour la catégorie Littérature italienne

La pension de la Via Saffi de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traducteur : Florence Rigollet

Attention, coup de cœur !

Ça y est, je le tiens, le premier coup de cœur de 2017. Et quel coup de cœur, quel roman ! Son précédent roman paru chez nous chez Agullo aussi, Le fleuve des brumes, était déjà impressionnant d’ambiance et parlait d’un sujet historique prenant. Celui-ci est plus introspectif et émotionnellement très fort.

A quelques jours de Noel, Parme, Italie. C’est une période habituellement calme au commissariat. Une vieille dame vient pour signaler qu’elle est inquiète car son amie ne répond ni au téléphone, ni quand on sonne à sa porte. De loin, le commissaire Soneri entend que la vieille dame s’insurge, qu’il s’agit de Ghitta, qu’elle ne sort jamais de chez elle, qu’elle tient la pension Tagliavini, dans la Via Saffi. Ce nom, cet endroit, tout cela lui rappelait sa jeunesse.

C’était il y a quinze ans. Tous les jeunes de l’université étaient passés par la pension, logeant dans les chambres meublées de Ghitta. Ada habitait là-bas. C’était la femme de Soneri. Cela fait quinze ans qu’elle est morte en mettant au monde leur enfant. Quinze ans qu’il survit à ce drame, à l’absence de l’être aimé. Quinze ans qu’il imagine ce qu’aurait du être sa vie avec elle.

Peut-être ne voulait-il pas y aller, ressasser ses souvenirs ? Peut-être devait-il y aller ? Il se dirigea vers la pension. La porte avait été claquée, pas fermée à clé. Il l’ouvre avec sa carte de crédit. En entrant, il retrouve le couloir, les chambres alignées, ses souvenirs collés dans l’air ambiant. C’est dans la cuisine qu’il trouve Ghitta, allongée sur le carrelage. Il n’y a aucune trace de sang, les bijoux sont dans un petit coffre en bois. Elle a été poignardée et vidée de son sang comme un cochon.

Déjà avec Le fleuve des brumes, j’avais été enthousiasmé par la qualité de l’écriture de Valerio Varesi et son talent à peindre des atmosphères. Avec ce roman, je retrouve toutes les raisons pour lesquelles j’aime cet auteur, auxquelles j’ajoute cette incroyable plongée dans la psychologie de Soneri, indéniablement marqué par son passé et la perte de sa femme lors de l’accouchement de leur enfant.

On pourrait penser que, chronologiquement, ce roman arrive avant Le fleuve des brumes, puisqu’il aborde le passé du commissaire. Et pourtant, il a été publié en Italie un an après. Surtout, ce roman fait appel aux souvenirs du lecteur, à ses blessures, à ses cicatrices toujours ouvertes, de ces moments désagréables qui, la plupart du temps, nous laissent tranquilles, jusqu’à ce qu’un moment, ils reviennent nous hanter.

Comme tout le monde, j’ai des souvenirs douloureux, des regrets, des moments que je souhaiterais oublier, comme certaines phrases ou réactions qui me marquent. Comme Soneri, je voudrais bien tourner la page, mettre un voile opaque sur tout ça, regarder vers l’avant. Mais ça n’existe que dans les livres. Et en parlant de livres, La pension de la Via Saffi m’a fait mal, même si le sujet est assez loin de mes expériences. Il n’empêche que la façon de raconter cette histoire force forcément le lecteur à se pencher sur son passé, le place devant ses propres responsabilités.

Avec son personnage de commissaire taciturne et sa façon de creuser le passé du personnage, on se retrouve très proche des meilleurs romans d’Arnaldur Indridason. Son style est d’une subtilité rare, détaillant de petits moments, des petits détails qui rappellent des souvenirs, et par conséquent l’absence de la personne aimée. Quand je disais que ce roman était intemporel, il est surtout universel, et m’a permis une vraie remise en cause sur ce qu’est la mémoire et la façon dont on arrange les souvenirs.

Il n’y a pas une seule faute dans ce roman, et je n’y ai vu que des qualités. Son rythme doux et tendre, à l’image des images du passé qui traînent dans nos cerveaux, est d’autant plus cruel, et fait appel à l’expérience du lecteur. C’est en cela que je trouve ce roman remarquable, extraordinaire, puissant, profond : le lecteur que je suis s’identifie au personnage de Soneri et s’approprie cette histoire et tout ce qu’elle implique. Pour tout vous dire, j’en ai pleuré, et j’ai mis une bonne semaine à m’en remettre. Coup de cœur !

Ne ratez pas non plus le coup de cœur de mon ami du Sud La Petite Souris

Le nu au coussin bleu de Massimo Nava

Editeur : Editions des falaises

Traducteur : Camille Paul

Voilà un roman qui m’a beaucoup plu. Massimo Nava est un journaliste en poste à Paris, et a écrit plusieurs biographies. Ce roman est son premier roman policier. Et c’est un roman bien particulier, car il s’affranchit de certains codes pour nous parler peinture, passion des collectionneurs et dizaines de millions.

Nous sommes à la veille du Grand Prix de Monaco de Formule 1. C’est l’effervescence, chacun cherchant à obtenir une place pour voir passer les bolides. Les balcons sont loués, les bateaux positionnés sur le port, les places dans les tribunes vendues à prix d’or.

Bernard Bastiani, commissaire à la brigade criminelle, vient juste d’arriver quand on lui annonce un événement terrible au Port de Fontvieille. En poste depuis deux mois, après avoir été commissaire à Paris, Montpellier et Marseille, il s’est résigné à venir à Monaco pour attendre sa retraite. D’origine italienne, né à Nice, il a choisi d’habiter avec sa femme Adriana et son fils Andreas dans sa ville natale et fait le trajet tous les jours.

Le spectacle qui attend Bastiani est à la hauteur de l’adjectif « Terrible ». L’homme a été égorgé, on a gravé sur son front une croix et on lui a coupé les testicules. Heureusement que le corps git à un endroit peu fréquenté ! De toutes évidences, le meurtre a été commis ailleurs, et on a transporté le corps. Le portable Bastiani sonne : Jean-Pierre Vallaud, directeur général des services judiciaires de la principauté lui demande de la discrétion, beaucoup de discrétion, au moins jusqu’à la fin du week-end.

Après le week-end, l’identité du corps est découverte grâce aux analyses ADN. Il s’agit de xxx, célèbre collectionneur d’œuvres d’art. Ayant commencé galeriste, il s’est vite intégré dans les hautes sphères de la finance et a arrangé des achats entre milliardaires d’œuvres d’art qui pour la plupart dorment dans des coffres bancaires.

Comme je le disais en introduction, ce roman n’étant pas écrit par un auteur de polar, il y a une sorte de liberté dans le déroulement de l’intrigue qui fait que c’est une lecture qui change par rapport à ce que je lis d’habitude. Il n’y a donc pas de multiplication de pistes, de complications inutiles visant à jeter un brouillard dans la tête du lecteur afin qu’il ne trouve pas la solution trop vite. Ici, nous allons suivre des événements comme s’ils arrivaient dans la vraie vie. De même, le style est plutôt très littéraire et assez simple. Il n’y aucune volonté d’en mettre plein les yeux, par des effets stylistiques.

Le roman se déroule donc à un rythme plutôt lent, débonnaire, comme l’est notre personnage de commissaire, âgé d’une cinquantaine d’années, aspirant à une fin de carrière sans vague. C’est tout de même un personnage buté, tenace, qui sait se montrer brutal ou calme en fonction de ses interrogatoires, et toujours à l’écoute de ceux qu’il rencontre. Doté d’un sens moral (à l’ancienne), il a du mal à placer sa vie privée au premier plan. Par contre, son budget n’est pas étriqué comme les flics de la métropole, puisqu’il loge dans des hôtels luxueux … Ah, la chance de travailler pour Monaco ! Avec toutes ces caractéristiques, Bastiani m’a fait penser à Maigret.

Le principal attrait de ce roman, c’est clairement le monde des arts, celui des collectionneurs, qui préfère mettre leur argent dans des œuvres plutôt que dans des placements peu surs. Il est incroyable de voir comment la propriété d’un tableau peut se faire en sous-main, pour éviter de payer des frais de douane très chers. Par moment, le tableau ne quitte même pas le coffre de banque dans lequel il repose, et les acheteurs s’échangent simplement quelques dizaines de millions de dollars et le code du coffre ! J’ai aussi épaté par la rencontre de Bastiani avec un professeur de la Sorbonne, qui va nous parler de la vie de Modigliani avec passion … et c’est passionnant.

Car l’un des sujets de ce roman, c’est bien la disparition d’un tableau de Modigliani suite à l’achat par un milliardaire russe. Ce personnage russe Souslov va occuper une bonne partie du roman en alternance avec Bastiani et nous allons nous demander longtemps s’il est ou non coupable du meurtre … mais je ne vous en dis pas plus. Pour le reste, il ne vous reste plus qu’à lire ce roman très intéressant.

Le fleuve des brumes de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traduction : Sarah Amrani

Une nouvelle maison d’édition a vu le jour en 2016, et Le fleuve des brumes de Valerio Varesi, qui est sorti en mai 2016, en est une des premières parutions. Il serait dommage de ne considérer ce roman que comme un roman policier, tant l’ambiance y est glauque à souhait et la plume d’une beauté édifiante.

Dans le Nord de l’Italie, aux environs de Parme, sur les bords du Pô. En ce mois de décembre, cela fait plusieurs semaines que la pluie tombe sans discontinuer, à tel point que le Pô déborde. Au club nautique, les anciens devisent, essayant de se rappeler quand la dernière crue a bien pu inonder la plaine. Quand une péniche leur passe devant, ils pensent que le matelot est un cinglé de naviguer avec ce courant qu’il est difficile de maitriser. Les autres clubs nautiques leur téléphonent, et il semble que la péniche n’ait pas de pilote à son bord, alors qu’il est impossible de passer sans encombre quatre ponts de suite. Quand la péniche s’ensable, le vieux Tonna, son propriétaire, est introuvable.

A l’hôpital de Parme, on vient de signaler un suicide. Un homme s’est jeté du troisième étage. L’inspecteur Soneri est appelé sur place et trouve bizarre qu’un homme qui veut se suicider passe à travers une fenêtre : habituellement, les suicidés ouvrent les fenêtres avant de sauter. L’identité du « suicidé » est Decimo Tonna. Quand Soneri va au club nautique, il apprend que la péniche du frère de Decimo a dérivé sans conducteur. Et les membres du club nautique ont bien des rancœurs envers les Tonna, qui ont fait partie des fascistes pendant la guerre.

Je pourrais commencer mon avis de mille façons, je finirais toujours par la même phrase : Magnifique ! Sous des dehors de roman policier classique, Valerio Varesi nous livre là un roman abouti, le genre de roman écrit par une homme amoureux de son pays, de sa région, de ses habitants. C’est probablement pour cela que j’ai adoré ce roman : l’auteur laisse ses personnages mener son intrigue, en étant toujours à l’écoute d’eux, toujours respectueux de leur vie.

Et pourtant, il aborde des sujets sombres de l’Italie, en abordant aussi bien son histoire chargée que sa situation contemporaine. La mort des deux frères dans la même journée rappelle en effet cette période de la deuxième guerre mondiale où les résistants étaient majoritairement communistes. Il rappelle aussi la rancune tenace d’un camp envers l’autre (les rouges contre les chemises brunes) et énonce froidement comment l’Italie a vite oublié les horreurs perpétrées par les deux camps. L’auteur en profite aussi pour aborder des sujets plus contemporains comme l’esclavagisme moderne, au travers de transports d’émigrés à travers le pays sans qu’aucun contrôle ne soit effectué, et cela dans des conditions tout simplement inhumaines.

Quant à la raison ultime qui doit vous faire craquer, c’est son ambiance et ce parallèle que fait l’auteur entre sa région en plein mois de décembre avec l’enquête de l’inspecteur Soneri. Il semble que le Pô en soit l’acteur principal, inondant la région quand il s’agit de planter le décor et de cacher les raisons du (ou des) meurtres ; puis il se couvre de brume quand Soneri hésite entre plusieurs pistes, avec de balayer doucement le brouillard vers une vérité glaçante dans le dernier chapitre … quand le Pô commence à geler.

Magnifique ! Ce parallèle, cette métaphore est magnifique, de même que cette plume si subtile, si légère, qui laisse la part belle à la nature, restant toujours au second plan pour laisser ses personnages soit raconter leurs histoires, ou les anecdotes que l’on se passe de génération en génération, ou bien les secrets tus, les plus anciens respectant la loi de l’omerta avant tout … pour mieux nourrir leur rancune. Magnifique !

 

Sur l’île, une prison de Maurizio Torchio

Editeur : Denoel

Traducteur : Anais Bouteille-bokobza

Si j’ai lu ce roman, que j’ai eu bien du mal à dénicher alors qu’il est sorti en Août de cette année, c’est bien parce que mon ami Richard le Concierge Masqué me l’a conseillé. D’ailleurs, je vous conseille de lire l’interview de l’auteur ici.

Des romans sur la vie en prison, on trouve dans le polar surtout des histoires ultra-violentes qui se terminent (en général) par une évasion. Ceux qui, pour moi, sort du lot est indéniablement La bête contre les murs d’Edward Bunker et dans sa première partie On the brinks de Sam Millar. Dans le roman de Maurizio Torchio, le parti-pris est différent. C’est un détenu qui parle, qui raconte sa vie en cellule.

C’est une prison située sur une île, à quelques kilomètres de la terre ferme. Cela rassure les honnêtes gens de savoir que les criminels sont loin et que la mer les empêche de s’évader. La prison est organisée comme une micro-société. Il y a les puissants et les faibles. Les puissants, ce sont les Enne, que l’on reconnait aisément grâce à leur tatouage de la lettre N. Ils occupent tout un étage et personne ne les embêtent. Les faibles doivent rentrer dans le rang, sinon c’est la mort. Et puis autour, il y a les gardiens.

Quand on arrive à la prison, les condamnés sont mis au pli. Les gardiens ne leur donnent rien à manger et rien à boire. Affamés, assoiffés, même le plus méchant d’entre eux finit par se plier à la discipline. Et puis, on confisque les dentiers, on casse les dents. Quelqu’un sans dent est plus facile à nourrir et il ne risque pas de se blesser ou se suicider.

Très vite le panorama devient monotone. Mais cela va être leur paysage pendant plusieurs années. Il y a les murs de la cellule. On ne parle pas, si ce n’est dans sa tête. Parfois, il y a des sorties dans la cour. Là aussi, on ne voit que des murs. Au-delà, il n’y a rien, si ce n’est de l’eau, et après il n’y a plus rien. Pas d’avenir, pas d’espoir, juste la petite voix qui parle dans la tête.

Alors le narrateur parle, raconte, se raconte. Il raconte comment il est arrivé là, comment il a participé à un enlèvement d’une jeune fille. Très difficile à organiser, un enlèvement. Il faut un chef, un financeur, des conducteurs et des gardiens. Lui était chargé de la garder. Il raconte comment il a fait son boulot, sans violence, sans lui faire peur, juste côtoyer quelqu’un avec une cagoule sur la tête. Quand il s’est fait prendre, il n’a rien dit, car ce n’est pas une balance. Donc il a pris 20 ans.

Les kidnappeurs ne sont pas bien vus en prison. Ils sont considérés comme des faibles. Le narrateur a du subir et survivre. Jusqu’à ce qu’il tue un gardien. Passé au rang d’assassin, son statut a changé et depuis, on le respecte. Pour autant, il ne fait pas partie des Enne, il ne cherche pas non plus à monter dans la société. Il parle, se parle, se rappelle les petits gestes de la vie de tous les jours, qu’il ne peut faire en prison.

C’est une sorte de discours intérieur auquel nous convie l’auteur, celui d’un homme enfermé dans une cage comme un animal, qui lutte pour rester un humain. Ce qui frappe, c’est ce manque de sentiment, cette façon de rester dans la description, en ajoutant tellement de petits détails que cela parait totalement réaliste. Sans jamais se répéter, écrit avec de courts chapitres, c’est un roman pas comme les autres, un roman bigrement original qui vous fait entrer dans la peau d’un homme enfermé entre des murs, et enfermé dans sa tête. C’est une curiosité à laquelle je vous convie, à un voyage vers le néant.

La Revanche du petit juge de Mimmo Gangemi

Editeur : Seuil (Grand format) ; Points (Format poche)

Traduit par : Christophe Mileschi

C’est suite aux avis des amis Jean-Marc, Yan et Claude que ce roman m’a attiré. Ils disent en effet qu’il a un ton original, et je me devais de tester cette lecture. Je ne fus pas déçu, bien au contraire.

Don Mico Rota est en prison depuis plus de 14 ans, condamné à perpétuité pour de nombreux meurtres. Il faut dire qu’il est le chef suprême de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise. De par son statut, il est le maître incontesté, à la fois dans la prison mais aussi à l’extérieur, puisqu’il arrive à gérer ses affaires en étant enfermé. A l’âge de 75 ans, il espère sortir pour raison médicale, et finir sa vie tranquillement chez lui, puisqu’il lui reste quatre mois à vivre.

Le juge Giorgio Maremmi ne se fait pas d’illusion quant à la décision qu’il doit prendre, concernant le sort de l’assassin Francesco Manto. Quand il est condamné, Manto menace le juge en plein procès : « Infâme et fils d’infâme. T’en as marre de vivre ? T’es mort, tu piges ? T’es mort. ». Ces menaces ne devraient pas le toucher mais le frère de Manto étant en liberté, cela l’ébranle tout de même.

Giorgio Maremmi se mit à sortir moins, pour éviter tout risque. Il accorde juste quelques heures, lors de repas, à son ami et juge aussi Alberto Lenzi et à Lucio Cianci Faraone, riche exploitant de l’oliveraie familiale. Alberto Lenzi est plutôt le genre fainéant, fêtard et sans aucune ambition. Deux jours plus tard, Maremmi sort à la pharmacie pour s’acheter des bonbons à la menthe, pour calmer sa toux. Au retour, un homme s’immisce dans l’entrée de son immeuble et l’abat de deux balles.

Alors que les recherches s’orientent vers le frère de Manto, Alberto Lenzi va devoir abandonner ses parties nocturnes de poker pour essayer de savoir qui a pu tuer son ami et juge Maremmi. D’autant plus que l’on retrouve bientôt le cadavre du frère de Manto …

C’est une sacrée découverte que ce premier roman de Mimmo Gangemi, car c’est un roman pour le moins surprenant. L’auteur prend le temps d’installer ses personnages, tout en prenant un soin particulier à décrire cette partie de l’Italie si belle, si aride, avec ses belles plantations d’arbres, balayées par le vent du Nord.

C’est aussi dans sa façon de mener son intrigue que l’auteur arrive à imprimer un ton très personnel à son histoire. Il prend en effet un nouveau personnage, décrit sa vie, sa façon quotidienne de passer ses journées, puis l’insère dans l’histoire globale, tout cela dans un chapitre en plein milieu de l »histoire. C’est donc toute une galerie de personnages à laquelle nous avons droit qui sont tous des personnages aussi importants qu’Alberto Lenzi qui sert lui de liant à tout cela.

Alberto Lenzi justement, est une sacrée figure, puisque nous avons à faire avec un antihéros dans toute la noblesse du terme. Il ne cherche rien, ne voulant juste que profiter de la vie. Sans aucune ambition, divorcé avec un enfant qu’il ne voit jamais car il n’en voit pas l’intérêt, il est une sacrée figure de personnage immature, ou du moins un personnage qui sait qu’il ne peut pas changer la société dans laquelle il vit.

La société, justement, est totalement gérée par la mafia, la ‘Ndrangheta. Celle-ci est comme une pieuvre, comme un lézard qui, même si on lui coupe une patte, la retrouve après qu’elle ait bien vite repoussée. Cette situation est remarquablement retranscrite au travers de tous les habitants, qui savent tout, mais ne disent rien, qui résolvent leurs problèmes en faisant appel à la mafia plutôt qu’à l’état.

Ceci est remarquablement mis en évidence grâce au personnage de Don Mico Rota, qui gère la société du fond de sa cellule, qui va convoquer le juge Alberto Lenzi pour lui donner des bribes d’information qui vont faire avancer son enquête, au moyen de paraboles toutes plus belles et amusantes les unes que les autres. Car ce roman est écrit avant tout sans prendre parti et avec beaucoup de dérision, avec une légèreté qui donne à l’ensemble une facilité de lecture et un ton définitivement original. Comme je vous l’ai dit, c’est une sacrée découverte, et j’ai hâte de lire la deuxième aventure d’Alberto Lenzi qui s’appelle Le pacte du petit juge et qui est sorti au Seuil.

Froid comme la mort d’Antonio Manzini

Editeur : Denoel – Sueurs froides

Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza

Voici la deuxième enquête de Rocco Schiavone, vice-préfet à Aoste après l’excellent Piste Noire. Pour résumer mon avis, dans ce deuxième roman, on prend les mêmes recettes que le premier et on enfonce le clou. Je vous offre le tout début du roman qui donne le ton et montre l’humour cynique que j’adore :

« C’était le mois de mars, où les journées offrent des instants de soleil et la promesse du printemps à venir. Des rayons encore tièdes, souvent fugaces, qui colorent le monde et ouvrent à l’espoir.

Mais pas à Aoste. »

Irina, originaire de Biélorussie, vit de ménages qu’elle fait chez les gens soit âgés, soit fortunés. Elle est amoureuse d’Ahmed, originaire d’Egypte, et espère bien qu’il l’épousera. Ahmed a un fils, Helmi, de 18 ans, qu’elle accepte volontiers. Arrivée chez les Baudo, la porte de l’appartement est ouverte. Inquiète, elle entre et voit le désordre qui y règne. Elle comprend qu’il vient d’y avoir un vol. Puis, elle imagine que les voleurs sont peut-être encore là ! Alors, elle ferme la porte d’entrée à clé et se jette dans la rue en hurlant comme une damnée … Jusqu’à ce qu’elle rencontre un adjudant de l’armée en retraite qui promène son chien aveugle.

Rocco Schiavone a un gros problème : la femme avec qui il passe quelques nuits, Nora, va bientôt fêter son anniversaire. Il doit donc trouver un cadeau qui ne l’engage pas trop, mais qui lui fera plaisir. Quand ils reçoivent l’appel téléphonique, Rocco et son adjoint Italo foncent Via Brocherel. L’appartement est en effet en grand désordre. Un téléphone portable est en miettes dans la cuisine. La porte de la chambre est fermée mais pas à clé, et plongée dans la pénombre. Rocco actionne l’interrupteur quand les plombs sautent : il y a eu un court-circuit. Quand Italo propose d’ouvrir les volets, ils découvrent Ester Baudo pendue. Si on peut penser à un suicide, Rocco se demande comment une personne peut, après son suicide, fermer les volets et éteindre la lumière. Assurément, Rocco a devant lui un emmerdement puissance 10.

Il suffti de lire le premier paragraphe pour être conquis par le personnage de Rocco Schiavone, ce vice-préfet (équivalent de commissaire chez nous), doué d’une déduction et d’une intuition hors norme et qui traite ses contemporains comme des moins que rien. Cela donne des remarques méchantes, des situations drôles et des dialogues parfois décalés parfois cyniques. Le roman comporte une intrigue construite avec toutes les qualités que j’avais aimé dans le premier : un meurtre, une énigme difficile à résoudre, des indices semés au long des 250 pages du livre et une résolution toute en logique.

A cela, on ajoute ce formidable personnage à la fois méchant et attachant. On en apprend un peu plus sur son passé, ou du moins sur la raison pour laquelle il a été muté à Aoste, au milieu des montagnes, les pieds enfoncés dans la neige qu’il déteste. On a aussi droit à un personnage dont on creuse un peu plus la psychologie, sa soif de justice et la tentation de la vengeance à tout prix, ainsi que la loyauté envers ses amis. Bref, cela peut sembler classique, mais quand c’est aussi bien fait et bien écrit, cela donne du pur plaisir. Je tiens aussi à signaler l’excellent travail de la traductrice qui arrive à rendre aussi bien tout l’humour des situations et du personnage. Bravo !

Une sale affaire de Marco Vichi

Editeur : Philippe Rey

Traduction : Nathalie Bauer

Après un premier épisode sobrement intitulé Le commissaire Bordelli, et qui vient de sortir en format poche chez 10/18, voici la deuxième enquête de ce personnage décidément attachant et dont on ne va pas pouvoir se séparer.

Avril 1964. Casimiro, un ami de Bordelli et nain de son état, se présente à la porte du commissariat. Il demande à voir le commissaire de toute urgence. Du coté de Fiseole, dans un champ, il a vu un homme mort. Il n’y a pas de doute : du sang sortait de sa bouche. Bordelli prend cette affaire très au sérieux, et ils montent dans la coccinelle du commissaire pour aller voir ça de plus près, mais le corps a disparu. Par contre, ils se font attaquer par un chien que Bordelli parvient in extremis à abattre d’une balle dans la tête, à proximité d’une maison bourgeoise. Quand ils sonnent à la maison, la bonne leur dit qu’elle est seule et qu’elle n’a pas de chien.

Quelque temps après, une jeune fille est retrouvée morte dans un parc de la ville de Florence. Elle a été étranglée et mordue post-mortem sur le ventre. Ce meurtre dégoutte le commissaire et l’émeut beaucoup. Puis, c’est un autre corps que l’on retrouve quelques jours plus tard … ainsi que le corps de son ami Casimiro, empoisonné et enfermé dans une valise. C’en est trop pour le commissaire Casimiro.

Il y a indéniablement un vrai plaisir à lire les romans de Marco Vichi, une absence de rythme, une sorte de nonchalance qui donne envie de se prélasser au soleil. Il y a aussi ces petits détails de la ville de Florence, les petits plaisirs du commissaire, tout cela confère un charme bien particulier à cette lecture, un charme tout en séduction, un charme italien en somme. A cela, on retrouve comme dans la précédente enquête, tous les amis du commissaire qui ont autant d’importance que le commissaire lui-même. Cela donne un cadre cohérent avec de nombreux personnages tous formidablement vivants. A noter qu’il n’est pas utile d’avoir lu la précédente enquête pour suivre celle-ci, même si elle vient de ressortir en format poche chez 10/18.

On retrouve ce personnage de flic débonnaire, serein, qui avance grace à ses amis, motivé par ses rencontres, par ses repas gargantuesques. Il connait les petits truands et n’hésite pas à passer la main en faisant des leçons de morale, car les vrais crimes sont bien plus importants. Il y a surtout ces crimes de jeunes filles qui le révoltent, qui lui montrent ce qui est important dans la vie : sauver les gens.

C’est donc aussi un personnage sous haute tension, que l’on retrouve ici, dans une intrigue plus noire que la précédente, qui va faire autant appel à son instinct que dans la précédente mais qui est stressé car il a peur de retrouver un nouveau corps. Et puis, il y a toujours ses souvenirs de la guerre où on sait qu’il a combattu les nazis à partir de 1943 mais on ne sait pas ce qu’il a fait avant. Et puis, il y a toujours ces personnages secondaires qui sont toujours aussi importants et qui donnent une touche de véracité. Bref, il y a tant de choses, toutes ces touches qui font que j’aime le commissaire Bordelli. Super !

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude