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Fantazmë de Niko Tackian

Editeur : Calmann Levy

Lors de ma lecture de Toxique, j’étais tombé amoureux de son personnage principal Tomar Kahn, qui était sa première enquête. Je n’allais pas laisser passer beaucoup de temps avant de lire la suite. Voici donc Fantazmë.

Tomar Kahn se balade dans une forêt qu’il connait bien. Il fouille la terre, à un endroit bien précis et déterre un crane qui lui parle : « Dis bonjour à Papa ! ». Il se retourne quand un couteau s’enfonce dans son ventre, lui procurant une brûlure de douleur … Tomar ouvre les yeux ; décidément, ces cauchemars reviennent le hanter de plus en plus souvent. A ses cotés, Rhonda qu’il vient de réveiller s’inquiète de ces images qui reviennent de plus en plus souvent.

Janvier 2017, Boulevard de la Villette. Assan passe sous les arches du métro, où s’étalait un camp de migrants quelques jours auparavant. Assan vit de ventes de cigarettes de contrebande au métro Stalingrad. Sur le bord du quai, il remarque une silhouette vêtue d’une capuche noire. Il décide de s’enfuir mais l’autre le rattrape et lui assène un énorme coup de poing au ventre, avant de le finir en frappant sa tête contre le trottoir … sans un mot.

Tomar et son équipe arrivent rue Caillé et descendent dans la cave, par où doivent passer toutes sortes de trafics. Le corps comporte une tête en bouillie. Rhonda trouve un papier de mande d’asile au nom d’Assan Barazi, originaire d’Alep. Apparemment, on l’a torturé avant de l’achever. De retour au bureau, un homme débarque : Le lieutenant Belko de l’Inspection Générale des Services demande à voir Rhonda. Des ennuis en perspective …

Il faut appréhender les enquêtes de Tomar Kahn comme une vraie série, avec un début et … une fin, peut-être ; mais espérons que la fin arrive le plus tard possible. Je dis tout cela parce que je vous encourage fortement à lire la première enquête, Toxique, avant d’entamer Fantazmë. En effet, les personnages sont les mêmes et on retrouve dans ce roman des conséquences de quelques événements et décisions qui sont advenus dans le premier. Donc, si vous n’avez pas lu Toxique, arrêtez de suite votre lecture et courez l’acheter, car il vient de sortir au Livre de Poche.

On retrouve donc Tomar en proie à ses démons, hanté par le personnage de son père et embringué dans une enquête sur un tueur qui pourrait bien être un justicier solitaire … comme lui. Cet épisode est plus centré sur Tomar et sa relation avec Rhonda, et donc, on ne voit pas apparaître son frère Goran, ni leur relation fraternelle que j’avais beaucoup aimé. Tomar devient de plus en plus le centre de cette série, cerné par deux cercles, l’un ami et l’autre ennemi.

Du premier tome, il nous reste tout de même Ara, la mère de Tomar, et leur relation trouble entre apaisement et protection. Ara représente la part humaine qui reste enfouie au fond de Tomar. C’est elle aussi qui va introduire l’un des grands thèmes de ce roman, à savoir le sort des migrants en France, et leur difficulté à survivre loin du pays qu’ils ont quitté. Niko Tackian va nous décrire les conditions insalubres et scandaleuses de leur vie, montrant un Paris de misère, de rues sales, de bas-fonds sombres, peuplé par des âmes en peine mourant de froid.

C’est au niveau du style et de la construction de l’intrigue que Niko Tackian étonne. Le style est plus direct, plus imagé. On retrouve de moins en moins des paragraphes interminables pour retrouver des décors très visuels. De même, l’intrigue est plus solide, plus construite et les différents points de vue permettent d’accélérer le rythme de lecture. Enfin, on devine, on ressent les influences de Niko Tackian, des séries populaires comme The Shield (que j’adore) aux films tels que les Dirty Harry (que j’adore aussi), une culture populaire bienvenue à laquelle ce roman rend un bel hommage.

Toute l’originalité tient dans la magie de la construction et dans le personnage de Tomar qui recycle des thèmes connus en les modernisant dans une période actuelle de moins en moins humaine. Car Niko Tackian, sans prendre ouvertement partie (sauf à la toute fin, ce qui était évitable) livre ici une deuxième enquête formidablement réussie. Il ne reste plus qu’à prendre son mal en patience pour lire la troisième enquête.

Ne ratez pas l’avis de Black Kat :

https://livrenvieblackkatsblog.wordpress.com/2018/02/04/fantazme-niko-tackian/

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7/13 de Jacques Saussey

Editeur : Editions du Toucan

Après Ne prononcez jamais leur nom, qui vient de sortir au Livre de Poche, je me demandais comment Jacques Saussey pouvait relancer son duo de policiers, Daniel Magne et Lisa Heslin, tant ils ont souffert lors de leur précédente enquête. Que nenni ! J’ai même l’impression que c’est un nouveau cycle que démarre <Jacques Saussey avec ce 7/13 au titre énigmatique.

14 mars 2015, Versailles : Le commandant Picaud accueille le capitaine Magne devant la maison où l’attend un corps. Le décor du jardin est cossu, bourgeois, alors qu’à l’intérieur, cela ressemble plutôt à un film d’horreur. Le légiste Torrentin donne peu de détails : la mort date de quelques jours; le chauffage a été monté pour accélérer la décomposition; il sera difficile de procéder rapidement à l’identification sans mains ni tête. Puis Picaud demande à Magne comment se porte Lisa. L’air de Magne ne trompe personne, ils doivent reconstruire et se reconstruire.

Vu l’état du corps, il est difficile de tirer des conclusions. Tout juste Torrentin peut-il affirmer que la personne assassinée avait entre 50 et 60 ans et qu’elle picolait un peu. Mais les propriétaires de la maison étaient en vacances au Mexique. Est-ce voulu d’avoir perpétré ce massacre dans cette maison ou une opportunité ? En recoupant avec les déclarations de disparition de personnes, ils ont peut-être un nom à mettre en face de ce corps mutilé.

14 décembre 1944, Londres. L’homme chaussa ses lunettes. Décidément, le brouillard ne voulait pas se lever et cela risquait d’empêcher son avion de décoller à destination de Paris. Alton va devoir prévenir Haynes du risque de ne pas pouvoir décoller. Il est épuisé mais décidé : c’est sa dernière mission avant de rejoindre sa famille aux Etats Unis.

Ce roman m’a tout simplement impressionné. Et tout d’abord parce qu’il ne lui aura fallu qu’une petite trentaine de pages pour me passionner. Alors, bien sur, je suis un fan de Jacques Saussey et de son couple d’enquêteurs Daniel Magne et Lisa Heslin. Mais après la lecture du précédent opus, qui avait des airs de conclusion tant il maltraitait ses personnages, je m’étais dit que Jacques allait passer à autre chose, écrire un roman “Stand-alone” avec d’autres personnages. En fait, comme je l’ai dit plus haut, il semblerait que ce roman soit une renaissance.

Trente deux pages, exactement, et quatre chapitres, car les chapitres sont courts, et j’ai été pris dans la tourmente, dans le rythme infernal assuré à la fois par les événements et les bouleversements intimes de notre couple. Si la construction Aller-Retour entre Passé et Présent est classique, elle donne dans le cas présent une autre dimension, une texture complexe et créée une addiction à la lecture. Alton, cet homme, Alton Glenn Miller, qui veut rejoindre Paris en pleine guerre est aussi vivant et important que tout le reste,.

Et que dire des SDF rencontrés au cours de l’histoire, ces pauvres hères sans logement, obligés d’abandonner leur pays qui ne veut plus d’eux, obligés de lutter pour survivre dans un pays qui ne veut pas d’eux. Jacques Saussey montre dans son roman toute son humanité, et nous plonge dans une réalité que beaucoup d’entre nous ne voient pas ou ne veulent pas voir.

Depuis que je lis Jacques Saussey, et je ne les ai pas tous lus (mais je les ai tous dans mes bibliothèques), je n’ai jamais été déçu. A chaque fois, je suis surpris par son écriture si fluide, si limpide, ses intrigues si solidement charpentées. Et à chaque fois, j’ai l’impression de le découvrir, comme si c’était la première fois. Cet épisode-là, je vous le dis, est difficile à oublier, tant il est parfaitement construit et écrit, et tant ses personnages font preuve d’une humanité que nous avons tendance à oublier. Enorme, cette renaissance !

Ne ratez pas les avis d’Anne,  de Luciole, et Sagweste

Un dernier mot : ce roman est édité en moyen format, et vendu au prix de 13,90€. Un excellentissime rapport Qualité/Prix, en somme. N’hésitez plus, jetez vous dessus !

Les chemins de la haine d’Eva Dolan

Editeur : Liana Levi

Traducteur : Lise Garond

Les éditions Liana Levi nous proposent en ce début d’année 2018 un premier roman, qui est aussi le début d’une série qui comporte à ce jour 4 romans, d’une jeune auteure Eva Dolan. Ayant été critique de polar, Eva Dolan connait parfaitement les codes du genre, ainsi que les différents genres. D’ailleurs, si je devais situer ce roman, je le mettrais aux cotés d’un Arnaldur Indridason. Belle comparaison, non ?

Mercredi. L’inspecteur Zigic se dirige vers Highbury Street, à Peterborough. Depuis cinq ans, il est à la tête de la section des crimes de haine. C’est une volonté de la direction de mettre un immigré de « troisième génération » à la tête de ce service. La rue où il se gare est au cœur d’un des quartiers les plus pauvres. Aujourd’hui, on y trouve surtout des Bulgares ou des Estoniens, qui vivent de petits boulots, quand ils en ont un.

Au numéro 63, il trouva le cordon de police, et franchit le portail. Dans le jardin, une odeur de chair calcinée envahissait l’atmosphère. L’abri, situé au fond du jardin, s’est effondré sous les assauts du feu. A l’intérieur, il y avait un homme brulé vif. Zigic retrouva la sergente Ferreira, portugaise de naissance, qui le guida vers l’abri. L’odeur d’essence laisse à penser qu’il s’agit d’un incendie criminel, car la porte était fermée par un cadenas à l’extérieur.

Le corps dans l’abri de jardin est probablement un SDF ou un locataire. Il n’est pas rare que des gens louent leur abri de jardin à des pauvres pour 400 livres par mois. La maison appartient à Phil et Gemma Barlow. Ils dormaient quand l’abri a pris feu. Gemma confirme qu’ils ne savaient que le SDF était là. Ils ont été réveillés par les pompiers qui éteignaient l’incendie. La première étape pour Zigic et Ferreira va être de trouver l’identité du mort.

Voici donc la première enquête du duo Zigic / Ferreira, qui en comporte quatre à ce jour, si l’on en croit le site Goodreads. Si le titre français peut induire en erreur quant au contenu, il est bien trouvé pour parler de ce service des crimes de haine. Avec cette enquête, nous allons être plongés dans la vie des SDF, des sans papiers et des pauvres qui luttent pour survivre.

Et le sujet va aborder brutalement l’esclavagisme moderne, en particulier dans le BTP, les cercles d’entreprises qui utilisent des étrangers pour de la main-d’œuvre interchangeable et pas chère, voire gratuite, puisque l’on va s’apercevoir que des requins vont les utiliser sans les payer, en les torturant à la moindre rébellion. Pour tout vous dire, ce roman va bien au-delà du « travail au noir », dénonçant des entreprises organisées qui parquent les gens dans des hangars, les emmènent sur un chantier et les ramène en ne leur donnant que le strict nécessaire en termes de nourriture.

C’est d’autant plus frappant, que tout cela est décrit de façon très détaillée, mais sans aucune émotion. Le style d’Eva Dolan, son parti-pris, est de rester à distance pour laisser place à des scènes d’émotion et de dégoût, dégoût pour les salauds et les profiteurs, les esclavagistes modernes qui sont les descendants directs de leurs aïeux du 19ème siècle. Finalement, rien n’a évolué du coté de l’Homme, bien au contraire.

Fort intelligemment, Eva Dolan montrera comme un trait sur une peinture le racisme ambiant, les Anglais déçus d’être envahis et de perdre leur identité britannique. Peut-être ce sujet fera-t-il l’objet d’une prochaine enquête ? Elle se contente, avec un sujet fort comme le sien, de montrer ce scandale, dans un décor gris écrasé par les nuages bas, dans un style finalement froid comme l’ambiance d’une morgue.

J’ai beaucoup pensé à Arnaldur Indridason dans la façon de construire l’intrigue. On y trouve beaucoup de pistes, et deux enquêteurs qui par leurs origines se retrouvent motivés et impliqués dans leurs enquêtes. Eva Dolan ne passe pas des pages et des pages à décrire leur passé, se contentant de poser les bases : Zigic est tenaillé entre son boulot et sa femme Anna et sert de good cop. Ferreira a connu des brimades dans son enfance et fait office de bad cop.

Si l’ensemble est classique, le sujet évoqué prend clairement le devant de la scène et laisse augurer du meilleur dans les futures enquêtes. Bref, ne passez pas à coté de cette enquête pour ce qu’elle révèle, et suivez l’actualité des sorties pour lire les suites !

Ne ratez pas l’avis de Christophe Laurent

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette

Editeur : Denoel

Ceux qui ont lu le premier roman de Sandrine Collette sont forcément devenus des fans de son écriture et de ses intrigues. Avec ce cinquième roman, on se retrouve une nouvelle fois avec une intrigue inédite et des personnages extraordinaires dans une ambiance bien noire et bien violente.

Moe a quitté les îles pour venir s’établir en métropole, et suivre Rodolphe. C’est une façon pour elle de s’imaginer un avenir, de sortir de la misère. Mais elle va vite déchanter, subissant les insultes et les maltraitances de la part d’un homme qu’elle connaissait finalement bien mal. Devenue sa bonne à tout faire, son avenir est bien noir. Alors qu’il ne la touche plus, elle va tomber enceinte après un bal où elle a rencontré un autre homme, qui ne la reverra plus. Décidée à garder le bébé, elle mettra au monde un petit garçon, accueilli avec indifférence par Rodolphe.

Elle met de coté chaque monnaie pour fuir avec son petit, et finit par partir, hébergée par une copine. Elle a bien du mal à trouver du travail et sa copine croit qu’elle ne fait rien de ses journées. A nouveau, Moe se retrouve à la rue, et trouve refuge aux urgences d’un hôpital. Au moins est-elle au chaud. Mais les services sociaux la repère et l’envoie à la Casse. C’est un endroit où on « stocke » les carcasses de voiture et dans lesquelles vivent des sans-abris. On leur demande juste de travailler aux champs pour quelques malheureux euros par jour. Par contre, pour partir, on leur demande 15 000 euros.

Là, Moe apprend les règles. Chaque personne reçoit un numéro qui représente le numéro de la voiture cabossée. Moe hérite d’une 306 et découvre ses voisines au nombre de 5 : Poule, Nini, Marie-Thé, Jaja et Ada. Auprès d’elles, elle va découvre la loyauté, la survie et l’histoire de chacune. Mais dans un décor apocalyptique tel que celui-là, l’avenir ne peut qu’être noir et dramatique.

Il était une fois … une société créée par des humains qui se déshumanisait. Ce roman n’est pas un conte de fée. C’est même un véritable cauchemar que nous propose Sandrine Collette, sous la forme d’un roman d’anticipation. Après quelques dizaines de pages qui nous présentent la trajectoire de Moe, nous entrons dans la Casse, pour un voyage qui va durer 300 pages.

Ce qui est effarant, c’est l’imagination que déploie Sandrine Collette pour nous plonger dans le quotidien de ces femmes qui vivent de rien, qui mettent en commun le peu de subsistance qu’elles arrivent à se procurer pour survivre. Chaque scène nous plonge vers un nouvel aspect de cette vie, et nous découvrons cet univers comme si on l’avait devant les yeux. Entre les températures estivales intenables derrière un pare-brise à l’hiver glacial où il faut de couvrir de couvertures pour supporter les rigueurs des températures négatives, l’entraide est le seul moyen pour s’en sortir.

Cette communauté est formidablement mise en scène par Sandrine Collette, qui a créé pour l’occasion des personnages bien distincts, avec chacune leur propre personnalité et avec chacune leur histoire. Car chaque femme a ses propres raisons pour être ici, et l’auteure va leur réserver un chapitre de ci de là pour qu’elles se confient. Nous finirons par toutes les écouter, ressentir ce qu’elles ont ressenti. Et à chaque paragraphe, nous relèverons la tête de cet univers sombre pour nous révolter.

Car la grande force de Sandrine Collette pour ce roman est d’être restée à coté, refusant de prendre parti, se contenter de regarder ces femmes vivre, avec sa caméra à l’épaule, pour mieux nous faire ressentir l’injustice et la pauvreté de la situation. Et plus que des larmes, ce sont des sentiments de révolte qui vont nous animer à force de fréquenter ces pauvres femmes. Ce n’est jamais larmoyant, mais c’est incontestablement noir et sombre, car ce que tous ces personnages vivent, on le prend en pleine gueule.

Au final, je ne sais pas comment vous prendrez ce roman où ses personnages montrent plus d’humanisme que la société qui les a créés. Personnellement, je me suis juste posé une question : Est-ce là la société que nous avons voulu ? Rassurons nous, ceci n’est que de la littérature … quoique ….

 

Un avant-gout des anges de Philippe Setbon

Editeur : Editions du Caïman

Attention, coup de cœur !

Philippe Setbon clôt d’une formidable façon sa trilogie « Les trois visages de la vengeance ». Auparavant, nous avions déjà lu de formidables polars avec Cécile et le monsieur d’à côté et T’es pas Dieu, petit bonhomme. Avec ce polar là, Philipe Setbon a écrit ce qui pourrait s’apparenter à un chef d’œuvre, un parfait condensé de polar noir. En fait, j’ai pris mon pied, lisant ces 190 pages en une journée, et je n’ai rien à lui reprocher. Pour tout vous dire, je n’avais pas été autant secoué depuis Le dramaturge de Ken Bruen ou Hyenae de Gilles Vincent.

Je voudrais juste faire un aparté : A chaque fois que je lis une trilogie, je suis enchanté par le dernier tome. Peut-être que je devrais faire une psychanalyse pour comprendre pourquoi ? Ou peut-être que les auteurs se lâchent sur leur dernier opus ? Voilà de quoi réflechir sur des sujets finalement pas intéressants pour vous, mais pour moi ?

C’est l’histoire d’un SDF qui se fait tabasser sur les quais de Seine à Paris. C’est l’histoire d’une femme qui appelle les flics et les pompiers pour lui sauver la vie. C’est finalement une scène que l’on peut voir de nos jours …

Le SDF se retrouve à l’hôpital, se rappelant de la présence d’un ange à sas cotés. Il s’appelle Bruno Fabrizio, et depuis qu’il a quitté la police, ce capitaine de police a descendu toutes les marches jusqu’en enfer. Son ange vient le voir. Cette jeune femme s’appelle France Norman. Elle semble timide, humaine, et lui propose de l’héberger. En effet, elle a hérité d’un appartement de sa mère défunte et a besoin de quelqu’un pour le retaper. Pendant tout le temps des travaux, elle lui propose d’occuper l’appartement.

Puis c’est son collègue le lieutenant Alex Nowak qui vient le voir. Plus jeune, il est complètement impliqué dans sa mission, celle d’arrêter les assassins. Il ne comprend pas comment un grand capitaine a pu tomber aussi bas. Alors, poussé par son instinct et sa curiosité, il va aller voir l’ancienne collègue de Bruno et découvrir l’horreur, celle de la dernière affaire du capitaine Fabrizio.

Bruno est sorti de l’hôpital et emménage chez France. Son nom est un heureux hasard, puisqu’ils aiment tous les deux Norman Mailer. Bruno met quelques semaines à se remettre de son tabassage, et commence les travaux. Dans un renfoncement, il trouve une liste de 5 hommes et leurs photos. La carte de visite d’un détective privé est agrafée aux photos. Le drame se met doucement en place …

Créativité : Le propre d’un polar, c’est avant tout de mettre en place une intrigue à l’aide de scènes qui, sans être complexes, finissent par former un tout … tout en laissant une part de mystère. Philippe Setbon excelle à construire son intrigue.

Noirceur : La couleur de ce polar est indéniablement noire, le contexte, les personnages, l’ambiance. Il n’y a pas une page, pas une ligne pour sortir la tête du seau. Quoique, quelques belles envolées, quand Bruno croit qu’il peut s’en sortir nous laissent un peu d’espoir. Mais c’est pour retomber encore plus bas.

Valeurs humaines : Cette noirceur est volontaire pour mieux faire ressortir les hommes et les femmes qui peuplent ce roman. Comment peut-on supporter un tel monde quand on est raisonnablement humain ? Philippe Setbon nous créé de formidables personnages malmenés par une société dont les faits divers se révèlent plus horribles les uns que les autres. A partir de là, tout est possible, même le pire, surtout le pire. On aime ces personnages par ce qu’ils vivent, pour ce qu’ils vivent.

Précision : Sans que l’on ait l’impression que c’est écrit, tout m’a semblé juste, précis, à un tel point qu’on est ébahi devant tant de simplicité. C’est du pur plaisir à lire, aussi bien dans les descriptions des scènes que dans les dialogues, qui ne dépassent que rarement une phrase et qui claquent comme il faut.

Concision : cela aboutit à un polar de 190 pages où tout est dit et bien dit, où on ne nous montre que ce qui est strictement nécessaire. Ce roman est une véritable démonstration de ce qu’il faut faire et démontre que sans en faire des tonnes, on peut créer et faire ressentir des émotions fortes et inoubliables.

Pour moi, Philippe Setbon a écrit le polar parfait ; c’est un coup de cœur, évidemment !

Ne ratez pas l’avis de Jean Le Belge

Gisants-Les-Rouen de Roland Sadaune

Editeur : Val d’Oise éditions

J’ai la chance depuis quelques années de pouvoir chroniquer les romans de Roland Sadaune. Et j’adore cet auteur, car il fait la place belle à ses personnages, des gens comme vous et moi, dans des intrigues qui mélangent le roman noir, le roman à suspense et le thriller. En tous cas, le contexte est toujours d’actualité et intéressant. Ce roman ne fait pas exception à la règle, jugez en plutôt :

La ville de Rouen a décidé de placer en priorité le tourisme. La mairie a donc fait paraitre un arrêté qui exige de sortir les Sans Domicile Fixe du centre ville, car cela risque d’altérer la bonne image que pourraient avoir les touristes de cette belle ville de Normandie. Les SDF se retrouvent donc embarqués dans des cars, et emmenés … ailleurs. D’aucuns disent qu’on ne les revoit plus …

Mathieu Lancaster est un jeune auteur qui a écrit un premier roman, Si tu savais … qui a reçu un accueil favorable. Son deuxième roman, L’amour sans toi est, aux dires de son éditeur promis à un grand avenir. D’ailleurs, il vient d’être sélectionné pour le prestigieux prix Jeanne d’Arc. Tout le monde s’accorde d’ailleurs à dire que son roman est le meilleur des 6 en lice. Mais, c’est la grande désillusion quand c’est un autre roman qui gagne le prix. Mathieu, dégoutté, désespéré, va s’exiler dans la maison de campagne familiale pour se ressourcer et retrouver l’inspiration.

Elise Verdoux est capitaine de police à Rouen. Elle a affaire avec une série de meurtres mystérieux : 2 policiers territoriaux et un SDF ont été retrouvés morts, avec la copie d’une photographie d’une vieille grille rouillée d’un portail dans la poche. Son adjoint le lieutenant Franck Person est sur d’une chose : la série va continuer tant qu’ils ne trouveront pas un cadavre avec l’original de la photo en question. Effectivement, un quatrième corps est bientôt retrouvé …

Avec un sujet comme ça, on se dit que l’on va avoir droit à un roman social qui va dénoncer des arrêtés municipaux aussi idiots que racistes. Certes, mais pas que …

Avec les corps que l’on retrouve, on se dit que l’on va avoir droit à une enquête policière épineuse et pleine de mystères. Certes, mais pas que …

Avec ses chapitres courts, son style fait de phrases courtes, on se dit que l’on va courir à perdre haleine dans un roman à la limite du thriller. Certes mais pas que …

Car on se retrouve bien avec un roman à la croisée des genres, dont l’une des qualités est de camper des personnages plus vrais que nature. C’est aussi une sorte de ballet, de jeu de cache-cache auxquels jouent nos personnages. Elise et Mathieu ont chacun leurs chapitres, jusqu’à ce qu’intervienne un troisième personnage, Keller, ancien amant d’Elise ; A ce moment, le duo devient trio avant de redevenir duo, dans un final sanglant et noir.

C’est donc un roman plein de surprises, plein de rebondissements, auquel nous convie Roland Sadaune. Et tout ceci est mené de main de maitre. Il faut dire que Roland Sadaune a écrit plus d’une trentaine de polars, donc tout est maitrisé à la perfection. Et puis, je retrouve dans ce polar toutes les raisons pour lesquelles j’aime cet auteur : ces personnages que l’on rencontre le temps de 300 pages, mais qui resteront longtemps cachés dans un petit coin de mon cœur. Une nouvelle fois, Roland Sadaune nous écrit un roman humaniste avec un peu plus de noir que d’habitude.

Ne ratez pas les avis des amis Claude et l’Oncle Paul

Les nuits de Reykjavík de Arnaldur Indridason (Métailié)

Attention, coup de cœur !

Avec son précédent roman, Arnaldur Indridason avait déjà amorcé un virage en direction du passé de ses personnages. Il enfonce le clou de belle manière dans Les nuits de Reykjavik, en nous proposant la première enquête de Erlendur.

Quatre jeunes gens s’amusent à construire un radeau, pour pouvoir flotter sur un trou laissé à l’abandon, issu des anciennes mines de tourbe. Alors qu’ils voguent tranquillement, la rame de l’un d’eux se bloquent. En tirant dessus, il remonte un corps habillé d’un anorak vert. La police identifie rapidement un clochard du coin, nommé Hannibal, et classe l’affaire comme un accident, puisqu’il vivait à proximité de l’étang dans un cube en béton.

Erlendur a 28 ans, et fait partie de la police de proximité. Il travaille de nuit et est aidé dans cette tache par deux étudiants Vargar et Matthew. Leur quotidien est fait d’accidents de la route, d’arrêts de personnes en état d’ivresse, de tapages nocturnes ou de violences conjugales. Cela laisse peu de temps à Erlendur d’avoir une vie de couple, bien qu’il fréquente depuis deux ans une jeune fille charmante Halldora.

Erlendur connaissait Hannibal, pour l’avoir mis à l’abri du froid en lui proposant une cellule du commissariat ou bien en le ramenant dans la cave qu’il occupait. Cela fait maintenant un an qu’Hannibal est mort. Erlendur passe souvent à coté de cet étang et repense à Hannibal. Un jour, il se décide à faire le jour sur sa mort. Il découvre qu’il a quitté sa cave suite à un incendie qu’il aurait provoqué, qu’il a été sauvé par deux voisins, qu’il avait une famille. Erlendur va petit à petit remonter dans le temps et découvrir une destinée tragique.

Vous devez probablement vous dire que Arnaldur Indridason n’a pas besoin de publicité pour que je lui décerne un coup de cœur. Certes, vous avez raison ! Mais quand le roamn policier atteint une telle perfection, une telle maitrise, il est bien difficile de rester insensible à cette douce subtilité et à ce rythme lancinant, qui semble relancer ou du moins installer chaque roman de Arnaldur Indridason comme des lectures indispensables du roman policier contemporain.

Les enquêtes de Erlendur touchent un grand nombre de personnes dans un grand nombre de pays pour, à mon avis, une raison principale : Ce sont des livres humanistes, qui sonnent justes. Et quoi de plus beau que de passer quelques heures avec des personnages vrais, que l’on a l’impression de côtoyer tant la moindre réaction, la moindre phrase issue d’un dialogue, même simple, rappelle une scène que vous avez vécu quelques heures, jours, mois, année auparavant.

Arnaldur Indridason est mondialement reconnu pour les enquêtes de Erlendur, mais aussi pour cette façon si simple de décrire l’itinéraire d’un homme qui prend le temps d’écouter les autres, d’éprouver de la sympathie pour son prochain, de réfléchir sur les énigmes à résoudre. Dans ce livre, le onzième publié en France, Erlendur apparait comme un homme solitaire, taciturne, qui se complait dans ce travail de nuit parce qu’il n’a pas à interagir avec les autres. C’est aussi un homme qui a de l’humour, mais si ses blagues tombent à plat avec ses partenaires nocturnes. C’est surtout un homme qui s’intéresse aux autres, marqué par la disparition de son frère, un homme en quête de rédemption, de pardon, pour une faute qu’il n’a pas commise mais qui le marquera à vie.

Dans ce livre, Erlendur, tout jeune homme, va aider un clochard, ou tout du moins lui apporter ce qui lui manque à lui : une présence. Il va aussi se découvrir des talents, même si il mène cette enquête surtout parce qu’il est motivé par la mission qu’il s’est lui-même donnée. Et Arnaldur Indridason ne cherche pas à en faire trop, il se contente de montrer sa totale maitrise dans une intrigue que l’on peut penser déjà écrite mais qu’il est capable de sans cesse renouveler. Ce sont surtout des passages d’une simplicité folle, ces phrases si évidentes qu’on se demande comment elles n’ont pas été crées avant, ces scènes si belles entre deux personnages qu’elles nous donnent envie de pleurer.

Sans en avoir l’air, Arnaldur Indridason nous plonge dans son personnage après nous avoir détaillé les futurs acolytes (Sigurdur Oli et Elinborg) ou sa chef Marion Briem, tout en nous contant une histoire dramatique qui même si elle est datée, reste totalement contemporaine. Et la morale de l’histoire est tellement simple et évidente qu’on a envie d’applaudir : Il n’y a rien de plus beau quand l’homme s’intéresse à l’homme. Arnaldur Indridason a écrit là son plus beau livre depuis La voix.