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Les chemins de la haine d’Eva Dolan

Editeur : Liana Levi

Traducteur : Lise Garond

Les éditions Liana Levi nous proposent en ce début d’année 2018 un premier roman, qui est aussi le début d’une série qui comporte à ce jour 4 romans, d’une jeune auteure Eva Dolan. Ayant été critique de polar, Eva Dolan connait parfaitement les codes du genre, ainsi que les différents genres. D’ailleurs, si je devais situer ce roman, je le mettrais aux cotés d’un Arnaldur Indridason. Belle comparaison, non ?

Mercredi. L’inspecteur Zigic se dirige vers Highbury Street, à Peterborough. Depuis cinq ans, il est à la tête de la section des crimes de haine. C’est une volonté de la direction de mettre un immigré de « troisième génération » à la tête de ce service. La rue où il se gare est au cœur d’un des quartiers les plus pauvres. Aujourd’hui, on y trouve surtout des Bulgares ou des Estoniens, qui vivent de petits boulots, quand ils en ont un.

Au numéro 63, il trouva le cordon de police, et franchit le portail. Dans le jardin, une odeur de chair calcinée envahissait l’atmosphère. L’abri, situé au fond du jardin, s’est effondré sous les assauts du feu. A l’intérieur, il y avait un homme brulé vif. Zigic retrouva la sergente Ferreira, portugaise de naissance, qui le guida vers l’abri. L’odeur d’essence laisse à penser qu’il s’agit d’un incendie criminel, car la porte était fermée par un cadenas à l’extérieur.

Le corps dans l’abri de jardin est probablement un SDF ou un locataire. Il n’est pas rare que des gens louent leur abri de jardin à des pauvres pour 400 livres par mois. La maison appartient à Phil et Gemma Barlow. Ils dormaient quand l’abri a pris feu. Gemma confirme qu’ils ne savaient que le SDF était là. Ils ont été réveillés par les pompiers qui éteignaient l’incendie. La première étape pour Zigic et Ferreira va être de trouver l’identité du mort.

Voici donc la première enquête du duo Zigic / Ferreira, qui en comporte quatre à ce jour, si l’on en croit le site Goodreads. Si le titre français peut induire en erreur quant au contenu, il est bien trouvé pour parler de ce service des crimes de haine. Avec cette enquête, nous allons être plongés dans la vie des SDF, des sans papiers et des pauvres qui luttent pour survivre.

Et le sujet va aborder brutalement l’esclavagisme moderne, en particulier dans le BTP, les cercles d’entreprises qui utilisent des étrangers pour de la main-d’œuvre interchangeable et pas chère, voire gratuite, puisque l’on va s’apercevoir que des requins vont les utiliser sans les payer, en les torturant à la moindre rébellion. Pour tout vous dire, ce roman va bien au-delà du « travail au noir », dénonçant des entreprises organisées qui parquent les gens dans des hangars, les emmènent sur un chantier et les ramène en ne leur donnant que le strict nécessaire en termes de nourriture.

C’est d’autant plus frappant, que tout cela est décrit de façon très détaillée, mais sans aucune émotion. Le style d’Eva Dolan, son parti-pris, est de rester à distance pour laisser place à des scènes d’émotion et de dégoût, dégoût pour les salauds et les profiteurs, les esclavagistes modernes qui sont les descendants directs de leurs aïeux du 19ème siècle. Finalement, rien n’a évolué du coté de l’Homme, bien au contraire.

Fort intelligemment, Eva Dolan montrera comme un trait sur une peinture le racisme ambiant, les Anglais déçus d’être envahis et de perdre leur identité britannique. Peut-être ce sujet fera-t-il l’objet d’une prochaine enquête ? Elle se contente, avec un sujet fort comme le sien, de montrer ce scandale, dans un décor gris écrasé par les nuages bas, dans un style finalement froid comme l’ambiance d’une morgue.

J’ai beaucoup pensé à Arnaldur Indridason dans la façon de construire l’intrigue. On y trouve beaucoup de pistes, et deux enquêteurs qui par leurs origines se retrouvent motivés et impliqués dans leurs enquêtes. Eva Dolan ne passe pas des pages et des pages à décrire leur passé, se contentant de poser les bases : Zigic est tenaillé entre son boulot et sa femme Anna et sert de good cop. Ferreira a connu des brimades dans son enfance et fait office de bad cop.

Si l’ensemble est classique, le sujet évoqué prend clairement le devant de la scène et laisse augurer du meilleur dans les futures enquêtes. Bref, ne passez pas à coté de cette enquête pour ce qu’elle révèle, et suivez l’actualité des sorties pour lire les suites !

Ne ratez pas l’avis de Christophe Laurent

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Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette

Editeur : Denoel

Ceux qui ont lu le premier roman de Sandrine Collette sont forcément devenus des fans de son écriture et de ses intrigues. Avec ce cinquième roman, on se retrouve une nouvelle fois avec une intrigue inédite et des personnages extraordinaires dans une ambiance bien noire et bien violente.

Moe a quitté les îles pour venir s’établir en métropole, et suivre Rodolphe. C’est une façon pour elle de s’imaginer un avenir, de sortir de la misère. Mais elle va vite déchanter, subissant les insultes et les maltraitances de la part d’un homme qu’elle connaissait finalement bien mal. Devenue sa bonne à tout faire, son avenir est bien noir. Alors qu’il ne la touche plus, elle va tomber enceinte après un bal où elle a rencontré un autre homme, qui ne la reverra plus. Décidée à garder le bébé, elle mettra au monde un petit garçon, accueilli avec indifférence par Rodolphe.

Elle met de coté chaque monnaie pour fuir avec son petit, et finit par partir, hébergée par une copine. Elle a bien du mal à trouver du travail et sa copine croit qu’elle ne fait rien de ses journées. A nouveau, Moe se retrouve à la rue, et trouve refuge aux urgences d’un hôpital. Au moins est-elle au chaud. Mais les services sociaux la repère et l’envoie à la Casse. C’est un endroit où on « stocke » les carcasses de voiture et dans lesquelles vivent des sans-abris. On leur demande juste de travailler aux champs pour quelques malheureux euros par jour. Par contre, pour partir, on leur demande 15 000 euros.

Là, Moe apprend les règles. Chaque personne reçoit un numéro qui représente le numéro de la voiture cabossée. Moe hérite d’une 306 et découvre ses voisines au nombre de 5 : Poule, Nini, Marie-Thé, Jaja et Ada. Auprès d’elles, elle va découvre la loyauté, la survie et l’histoire de chacune. Mais dans un décor apocalyptique tel que celui-là, l’avenir ne peut qu’être noir et dramatique.

Il était une fois … une société créée par des humains qui se déshumanisait. Ce roman n’est pas un conte de fée. C’est même un véritable cauchemar que nous propose Sandrine Collette, sous la forme d’un roman d’anticipation. Après quelques dizaines de pages qui nous présentent la trajectoire de Moe, nous entrons dans la Casse, pour un voyage qui va durer 300 pages.

Ce qui est effarant, c’est l’imagination que déploie Sandrine Collette pour nous plonger dans le quotidien de ces femmes qui vivent de rien, qui mettent en commun le peu de subsistance qu’elles arrivent à se procurer pour survivre. Chaque scène nous plonge vers un nouvel aspect de cette vie, et nous découvrons cet univers comme si on l’avait devant les yeux. Entre les températures estivales intenables derrière un pare-brise à l’hiver glacial où il faut de couvrir de couvertures pour supporter les rigueurs des températures négatives, l’entraide est le seul moyen pour s’en sortir.

Cette communauté est formidablement mise en scène par Sandrine Collette, qui a créé pour l’occasion des personnages bien distincts, avec chacune leur propre personnalité et avec chacune leur histoire. Car chaque femme a ses propres raisons pour être ici, et l’auteure va leur réserver un chapitre de ci de là pour qu’elles se confient. Nous finirons par toutes les écouter, ressentir ce qu’elles ont ressenti. Et à chaque paragraphe, nous relèverons la tête de cet univers sombre pour nous révolter.

Car la grande force de Sandrine Collette pour ce roman est d’être restée à coté, refusant de prendre parti, se contenter de regarder ces femmes vivre, avec sa caméra à l’épaule, pour mieux nous faire ressentir l’injustice et la pauvreté de la situation. Et plus que des larmes, ce sont des sentiments de révolte qui vont nous animer à force de fréquenter ces pauvres femmes. Ce n’est jamais larmoyant, mais c’est incontestablement noir et sombre, car ce que tous ces personnages vivent, on le prend en pleine gueule.

Au final, je ne sais pas comment vous prendrez ce roman où ses personnages montrent plus d’humanisme que la société qui les a créés. Personnellement, je me suis juste posé une question : Est-ce là la société que nous avons voulu ? Rassurons nous, ceci n’est que de la littérature … quoique ….

 

Un avant-gout des anges de Philippe Setbon

Editeur : Editions du Caïman

Attention, coup de cœur !

Philippe Setbon clôt d’une formidable façon sa trilogie « Les trois visages de la vengeance ». Auparavant, nous avions déjà lu de formidables polars avec Cécile et le monsieur d’à côté et T’es pas Dieu, petit bonhomme. Avec ce polar là, Philipe Setbon a écrit ce qui pourrait s’apparenter à un chef d’œuvre, un parfait condensé de polar noir. En fait, j’ai pris mon pied, lisant ces 190 pages en une journée, et je n’ai rien à lui reprocher. Pour tout vous dire, je n’avais pas été autant secoué depuis Le dramaturge de Ken Bruen ou Hyenae de Gilles Vincent.

Je voudrais juste faire un aparté : A chaque fois que je lis une trilogie, je suis enchanté par le dernier tome. Peut-être que je devrais faire une psychanalyse pour comprendre pourquoi ? Ou peut-être que les auteurs se lâchent sur leur dernier opus ? Voilà de quoi réflechir sur des sujets finalement pas intéressants pour vous, mais pour moi ?

C’est l’histoire d’un SDF qui se fait tabasser sur les quais de Seine à Paris. C’est l’histoire d’une femme qui appelle les flics et les pompiers pour lui sauver la vie. C’est finalement une scène que l’on peut voir de nos jours …

Le SDF se retrouve à l’hôpital, se rappelant de la présence d’un ange à sas cotés. Il s’appelle Bruno Fabrizio, et depuis qu’il a quitté la police, ce capitaine de police a descendu toutes les marches jusqu’en enfer. Son ange vient le voir. Cette jeune femme s’appelle France Norman. Elle semble timide, humaine, et lui propose de l’héberger. En effet, elle a hérité d’un appartement de sa mère défunte et a besoin de quelqu’un pour le retaper. Pendant tout le temps des travaux, elle lui propose d’occuper l’appartement.

Puis c’est son collègue le lieutenant Alex Nowak qui vient le voir. Plus jeune, il est complètement impliqué dans sa mission, celle d’arrêter les assassins. Il ne comprend pas comment un grand capitaine a pu tomber aussi bas. Alors, poussé par son instinct et sa curiosité, il va aller voir l’ancienne collègue de Bruno et découvrir l’horreur, celle de la dernière affaire du capitaine Fabrizio.

Bruno est sorti de l’hôpital et emménage chez France. Son nom est un heureux hasard, puisqu’ils aiment tous les deux Norman Mailer. Bruno met quelques semaines à se remettre de son tabassage, et commence les travaux. Dans un renfoncement, il trouve une liste de 5 hommes et leurs photos. La carte de visite d’un détective privé est agrafée aux photos. Le drame se met doucement en place …

Créativité : Le propre d’un polar, c’est avant tout de mettre en place une intrigue à l’aide de scènes qui, sans être complexes, finissent par former un tout … tout en laissant une part de mystère. Philippe Setbon excelle à construire son intrigue.

Noirceur : La couleur de ce polar est indéniablement noire, le contexte, les personnages, l’ambiance. Il n’y a pas une page, pas une ligne pour sortir la tête du seau. Quoique, quelques belles envolées, quand Bruno croit qu’il peut s’en sortir nous laissent un peu d’espoir. Mais c’est pour retomber encore plus bas.

Valeurs humaines : Cette noirceur est volontaire pour mieux faire ressortir les hommes et les femmes qui peuplent ce roman. Comment peut-on supporter un tel monde quand on est raisonnablement humain ? Philippe Setbon nous créé de formidables personnages malmenés par une société dont les faits divers se révèlent plus horribles les uns que les autres. A partir de là, tout est possible, même le pire, surtout le pire. On aime ces personnages par ce qu’ils vivent, pour ce qu’ils vivent.

Précision : Sans que l’on ait l’impression que c’est écrit, tout m’a semblé juste, précis, à un tel point qu’on est ébahi devant tant de simplicité. C’est du pur plaisir à lire, aussi bien dans les descriptions des scènes que dans les dialogues, qui ne dépassent que rarement une phrase et qui claquent comme il faut.

Concision : cela aboutit à un polar de 190 pages où tout est dit et bien dit, où on ne nous montre que ce qui est strictement nécessaire. Ce roman est une véritable démonstration de ce qu’il faut faire et démontre que sans en faire des tonnes, on peut créer et faire ressentir des émotions fortes et inoubliables.

Pour moi, Philippe Setbon a écrit le polar parfait ; c’est un coup de cœur, évidemment !

Ne ratez pas l’avis de Jean Le Belge

Gisants-Les-Rouen de Roland Sadaune

Editeur : Val d’Oise éditions

J’ai la chance depuis quelques années de pouvoir chroniquer les romans de Roland Sadaune. Et j’adore cet auteur, car il fait la place belle à ses personnages, des gens comme vous et moi, dans des intrigues qui mélangent le roman noir, le roman à suspense et le thriller. En tous cas, le contexte est toujours d’actualité et intéressant. Ce roman ne fait pas exception à la règle, jugez en plutôt :

La ville de Rouen a décidé de placer en priorité le tourisme. La mairie a donc fait paraitre un arrêté qui exige de sortir les Sans Domicile Fixe du centre ville, car cela risque d’altérer la bonne image que pourraient avoir les touristes de cette belle ville de Normandie. Les SDF se retrouvent donc embarqués dans des cars, et emmenés … ailleurs. D’aucuns disent qu’on ne les revoit plus …

Mathieu Lancaster est un jeune auteur qui a écrit un premier roman, Si tu savais … qui a reçu un accueil favorable. Son deuxième roman, L’amour sans toi est, aux dires de son éditeur promis à un grand avenir. D’ailleurs, il vient d’être sélectionné pour le prestigieux prix Jeanne d’Arc. Tout le monde s’accorde d’ailleurs à dire que son roman est le meilleur des 6 en lice. Mais, c’est la grande désillusion quand c’est un autre roman qui gagne le prix. Mathieu, dégoutté, désespéré, va s’exiler dans la maison de campagne familiale pour se ressourcer et retrouver l’inspiration.

Elise Verdoux est capitaine de police à Rouen. Elle a affaire avec une série de meurtres mystérieux : 2 policiers territoriaux et un SDF ont été retrouvés morts, avec la copie d’une photographie d’une vieille grille rouillée d’un portail dans la poche. Son adjoint le lieutenant Franck Person est sur d’une chose : la série va continuer tant qu’ils ne trouveront pas un cadavre avec l’original de la photo en question. Effectivement, un quatrième corps est bientôt retrouvé …

Avec un sujet comme ça, on se dit que l’on va avoir droit à un roman social qui va dénoncer des arrêtés municipaux aussi idiots que racistes. Certes, mais pas que …

Avec les corps que l’on retrouve, on se dit que l’on va avoir droit à une enquête policière épineuse et pleine de mystères. Certes, mais pas que …

Avec ses chapitres courts, son style fait de phrases courtes, on se dit que l’on va courir à perdre haleine dans un roman à la limite du thriller. Certes mais pas que …

Car on se retrouve bien avec un roman à la croisée des genres, dont l’une des qualités est de camper des personnages plus vrais que nature. C’est aussi une sorte de ballet, de jeu de cache-cache auxquels jouent nos personnages. Elise et Mathieu ont chacun leurs chapitres, jusqu’à ce qu’intervienne un troisième personnage, Keller, ancien amant d’Elise ; A ce moment, le duo devient trio avant de redevenir duo, dans un final sanglant et noir.

C’est donc un roman plein de surprises, plein de rebondissements, auquel nous convie Roland Sadaune. Et tout ceci est mené de main de maitre. Il faut dire que Roland Sadaune a écrit plus d’une trentaine de polars, donc tout est maitrisé à la perfection. Et puis, je retrouve dans ce polar toutes les raisons pour lesquelles j’aime cet auteur : ces personnages que l’on rencontre le temps de 300 pages, mais qui resteront longtemps cachés dans un petit coin de mon cœur. Une nouvelle fois, Roland Sadaune nous écrit un roman humaniste avec un peu plus de noir que d’habitude.

Ne ratez pas les avis des amis Claude et l’Oncle Paul

Les nuits de Reykjavík de Arnaldur Indridason (Métailié)

Attention, coup de cœur !

Avec son précédent roman, Arnaldur Indridason avait déjà amorcé un virage en direction du passé de ses personnages. Il enfonce le clou de belle manière dans Les nuits de Reykjavik, en nous proposant la première enquête de Erlendur.

Quatre jeunes gens s’amusent à construire un radeau, pour pouvoir flotter sur un trou laissé à l’abandon, issu des anciennes mines de tourbe. Alors qu’ils voguent tranquillement, la rame de l’un d’eux se bloquent. En tirant dessus, il remonte un corps habillé d’un anorak vert. La police identifie rapidement un clochard du coin, nommé Hannibal, et classe l’affaire comme un accident, puisqu’il vivait à proximité de l’étang dans un cube en béton.

Erlendur a 28 ans, et fait partie de la police de proximité. Il travaille de nuit et est aidé dans cette tache par deux étudiants Vargar et Matthew. Leur quotidien est fait d’accidents de la route, d’arrêts de personnes en état d’ivresse, de tapages nocturnes ou de violences conjugales. Cela laisse peu de temps à Erlendur d’avoir une vie de couple, bien qu’il fréquente depuis deux ans une jeune fille charmante Halldora.

Erlendur connaissait Hannibal, pour l’avoir mis à l’abri du froid en lui proposant une cellule du commissariat ou bien en le ramenant dans la cave qu’il occupait. Cela fait maintenant un an qu’Hannibal est mort. Erlendur passe souvent à coté de cet étang et repense à Hannibal. Un jour, il se décide à faire le jour sur sa mort. Il découvre qu’il a quitté sa cave suite à un incendie qu’il aurait provoqué, qu’il a été sauvé par deux voisins, qu’il avait une famille. Erlendur va petit à petit remonter dans le temps et découvrir une destinée tragique.

Vous devez probablement vous dire que Arnaldur Indridason n’a pas besoin de publicité pour que je lui décerne un coup de cœur. Certes, vous avez raison ! Mais quand le roamn policier atteint une telle perfection, une telle maitrise, il est bien difficile de rester insensible à cette douce subtilité et à ce rythme lancinant, qui semble relancer ou du moins installer chaque roman de Arnaldur Indridason comme des lectures indispensables du roman policier contemporain.

Les enquêtes de Erlendur touchent un grand nombre de personnes dans un grand nombre de pays pour, à mon avis, une raison principale : Ce sont des livres humanistes, qui sonnent justes. Et quoi de plus beau que de passer quelques heures avec des personnages vrais, que l’on a l’impression de côtoyer tant la moindre réaction, la moindre phrase issue d’un dialogue, même simple, rappelle une scène que vous avez vécu quelques heures, jours, mois, année auparavant.

Arnaldur Indridason est mondialement reconnu pour les enquêtes de Erlendur, mais aussi pour cette façon si simple de décrire l’itinéraire d’un homme qui prend le temps d’écouter les autres, d’éprouver de la sympathie pour son prochain, de réfléchir sur les énigmes à résoudre. Dans ce livre, le onzième publié en France, Erlendur apparait comme un homme solitaire, taciturne, qui se complait dans ce travail de nuit parce qu’il n’a pas à interagir avec les autres. C’est aussi un homme qui a de l’humour, mais si ses blagues tombent à plat avec ses partenaires nocturnes. C’est surtout un homme qui s’intéresse aux autres, marqué par la disparition de son frère, un homme en quête de rédemption, de pardon, pour une faute qu’il n’a pas commise mais qui le marquera à vie.

Dans ce livre, Erlendur, tout jeune homme, va aider un clochard, ou tout du moins lui apporter ce qui lui manque à lui : une présence. Il va aussi se découvrir des talents, même si il mène cette enquête surtout parce qu’il est motivé par la mission qu’il s’est lui-même donnée. Et Arnaldur Indridason ne cherche pas à en faire trop, il se contente de montrer sa totale maitrise dans une intrigue que l’on peut penser déjà écrite mais qu’il est capable de sans cesse renouveler. Ce sont surtout des passages d’une simplicité folle, ces phrases si évidentes qu’on se demande comment elles n’ont pas été crées avant, ces scènes si belles entre deux personnages qu’elles nous donnent envie de pleurer.

Sans en avoir l’air, Arnaldur Indridason nous plonge dans son personnage après nous avoir détaillé les futurs acolytes (Sigurdur Oli et Elinborg) ou sa chef Marion Briem, tout en nous contant une histoire dramatique qui même si elle est datée, reste totalement contemporaine. Et la morale de l’histoire est tellement simple et évidente qu’on a envie d’applaudir : Il n’y a rien de plus beau quand l’homme s’intéresse à l’homme. Arnaldur Indridason a écrit là son plus beau livre depuis La voix.

Minna de Roland Sadaune (Val d’Oise éditions)

J’avais déjà eu l’occasion de parler de Facteurs d’ombres, cet excellent livre fait de portraits peints d’auteurs de polars et de chroniques élaborées par les blogueurs et Claude Mesplede. Roland Sadaune est aussi auteur de polars. J’ai la chance de vous présenter son dernier roman en date, Minna, dont la force principale est la qualité de ses personnages.

L’auteur :

Né à Montmorency de mère polonaise, Roland Sadaune se passionne très tôt de cinéma et littérature policière. Sa carrière d’artiste peintre ne l’empêche pas d’avoir à son actif une trentaine de romans policiers et une cinquantaine de nouvelles noires. Pour lui, le Polar, c’est l’évasion par les chemins de traverse défoncés par le destin, avec des phénomènes de société dissimulés derrière les haies.

Il en est à sa 90ème exposition particulière, en 2006, intitulée Peintre de Polars.

Son joker préféré est le cinéma : en salle, car l’été on y est au frais et l’hiver on s’y sent bien.

(Source Babelio)

Quatrième de couverture :

… De toute façon je ne peux pas disparaître du secteur, se dit Minna, quand un bruit la fit se retourner. Elle repéra un individu posté au bas de l’escalier et s’immobilisa entre deux volées de marches, sous un lampadaire. L’homme la suivait-il ?…

… Minna était en sécurité pour combien de temps ?

Les autres ne la lâcheraient jamais ! Elle rejoignit l’immeuble. Un inconnu pénétrait dans son meublé.

Furieuse, elle s’élança et…

… N’y tenant plus, Léopold regarda vers Minna. Ces pleins et ces déliés. Quand elle passa des bracelets, il se sentit englouti par une chape de solitude…

… La rue arborait les tons rompus de la détresse.

Même les rats étaient confrontés à la morosité des poubelles…

Quand la ville mord.

Mon avis :

Ce n’est pas en lisant la quatrième de couverture que vous allez savoir de quoi parle ce roman. De même, si vous regardez la couverture, vous y verrez Thriller, alors que, si je devais lui donner une étiquette, j’hésiterais entre roman policier et roman noir. Mais je n’aime pas les étiquettes. Sachez donc que ce roman est fort, noir, et qu’il va vous obliger à regarder la rue, les gens, le trottoir et le caniveau. Par contre, cela va vous donner une idée du style de l’auteur.

Ce roman est porté par deux personnages forts, Léopold et Minna. Leopold est un SDF, qui depuis qu’il a été licencié, a divorcé. Il n’a plus de contact, ni avec sa femme, ni avec sa fille. Il s’est volontairement marginalisé, faisant la manche devant les Grands Magasins. La seule personne avec qui il a gardé contact est sa sœur, qu’il va voir de temps en temps. Sinon, il habite en colocation au Hurlevent, en compagnie d’autres laissés pour compte comme lui.

Minna est une immigrée clandestine nigériane, qui fait des ménages dans les hôtels de luxe et qui se prostitue pour le compte du « chef » dans ces mêmes hôtels. Le « chef », c’est madame Sokoto, une nigériane aussi, qui profite de la naïveté des jeunes immigrées pour faire fonctionner son commerce.

Un soir d’octobre, une jeune femme s’enfuit d’un hôtel de luxe, en jetant sa culotte dans une poubelle. Plus tard, son corps est retrouvé chez elle, égorgée. Or Léopold, intrigué par l’attitude de la jeune femme, a récupéré la culotte, sur laquelle il y a des traces de sang. Léopold, après avoir vu les informations à la télévision, est persuadé qu’il a la culotte de la victime.

Le grand mérite de Roland Sadaune, c’est bien de positionner au centre de son intrigue deux personnages formidables, attachants. D’ailleurs, on ne va quasiment pas suivre d’autres personnages que Léopold et Minna, à part BDR et sa femme. Cela donne l’impression que ces deux marginaux de la vie sont réellement séparés de la vie sociale « standard. Car c’est une histoire hors standard, hors du commun, hors des sentiers battus que l’on suit.Et on ne peut qu’aimer Léopold et Minna, car dans le fond, ils sont bons, humains. Le paysage est peuplé de fauves, de robots et seuls les délaissés paraissent humains.

Oui, j’ai aimé Léopold. Oui, j’ai aimé Minna. Et j’ai aussi adoré le Paris peint par Roland Sadaune. Je connais parfaitement les coins du 18ème, 19ème et 2àème que l’on voit dans ce roman. Les petites touches ajoutées ici et là, comme sur un tableau, m’ont fait revenir dans des quartiers que j’ai largement arpentés durant ma jeunesse. Roland Sadaune effectivement construit ses décors comme des tableaux de peinture, qui est aussi un de ses métiers.

De ce tableau multicolore, l’auteur nous livre une histoire bien noire, presque désespérée, un brin désabusée sur les gens que l’on ne voit plus, dont tout le monde se fout. Pour autant, c’est raconté sans pathos, mais il nous force tout de même à voir ce qu’on ne regarde plus. Et le style, dans ces moments là peut devenir très dur, très franc, très direct, là où les rues au coucher du soleil deviennent si poétiques. Evidemment, Léopold et Minna vont se rencontrer, et il ne s’agira pas de bluette à l’eau de rose. Le monde est plus dur, plus impitoyable que ça. On aura droit à des courses poursuites jusqu’à épuisement des participants.

Je sais, c’est un billet bordélique, et je le revendique. Ce roman a fait passer beaucoup d’émotions différentes, contrastées en moi. J’ai vécu avec eux pendant 350 pages, j’ai partagé une partie de leur vie, j’ai rencontré des gens, des vrais, j’ai vu des salauds, j’ai hurlé vers la fin, comme une envie de meurtre.

Les nuits de San Francisco de Caryl Ferey (Arthaud)

Les romans courts, que les Américains appellent novellas, déferlent sur notre pays. Cela devient une habitude de proposer des romans courts (une centaine de pages) à des prix attractifs. Ce genre de roman est aussi l’occasion de proposer une lecture rapide, qui peut combler quelques heures de transport, fussent ils en commun. Pour l’auteur, c’est plus difficile de créer des personnages, un univers, une intrigue avec aussi peu de pages à sa disposition.

Ce roman raconte la trajectoire de deux êtres, et leur rencontre en forme de déflagration. Deux êtres comme deux étoiles, qui viendraient créer un Big Bang. Ils sont deux et ont droit chacun à une partie, dans ce livre qui en comporte deux.

Sam est un indien Lakota. Sa tribu a battu le général Custer avant d’être proprement exterminée à Wounded Knee. Sam aurait pu être un bon gars, selon les critères de la bonne société, mais il boit trop. Quand sa petite amie Liza est enceinte, il décide de partir, de vivre de petits travaux, surtout dans le batiment. La crise économique le jette brutalement à la rue, où il rencontre Jane à San Francisco.

Jane est une belle fille. Ancienne mannequin, elle va vivre avec Jefferson, membre d’un groupe de rock, avec lequel elle va avoir un enfant. Elle aussi va subir des drames qui vont la jeter à la rue.

Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir le nombre de gens qui font la manche augmenter. Et derrière ces faces marquées, il y a des hommes et des femmes. Caryl Ferey s’est toujours intéressé à l’Homme. Ici, il nous brosse le portrait de deux êtres abimés, chacun ayant eu sa trajectoire, sa vie, chacun ayant subi des drames à propos desquels ils ne pouvaient rien. La faute à pas de chance, comme on dit. Reste que ce roman, montre que l’on n’a plus le droit à l’erreur dans cette société.

Deux êtres, comme deux arbres isolés en plein désert, qui se rencontrent. Les Chinois disent que seules les montagnes ne se rencontrent pas. Ces deux jeunes gens vont se rencontrer et fusionner; ces deux jeunes gens délaissés, marginalisés, à qui il ne reste rien vont essayer de s’en sortir, de s’évader.

Même si j’ai trouvé que le style était par moments plat, par moments démonstratif, surtout au début du roman, on finit par se laisser porter par ce drame dont le but est de centrer le débat sur l’homme. Sans atteindre la poésie et la force de combat d’un Larry Fondation, Caryl Ferey nous offre là une bien belle histoire avec une fin étoilée. Ne passez pas à coté.