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Zippo de Valentine Imhof

Editeur : Rouergue Noir

Attention, coup de cœur !

Après Par les rafales, son précédent et premier roman, qui démontrait une plume rare de poésie, Valentine Imhof se lance dans le thriller. Pour autant, il est bien plus que cela tant ce roman est brillant.

Clic ! Clic ! Clic ! Le bruit de son briquet Zippo est entêtant mais le calme, dans ce bar au nom étrange : Le Y-Not II. Il l’attend, Elle, Eva, celle qui l’a fait chavirer et qu’il cherche sans relâche. Il l’aperçoit, ou croit l’apercevoir et il chancelle. Il s’approche, lui offre un verre, puis sortent marcher dans le parc. Elle s’assoit (Clic !) et est surprise par le bruit. Elle tourne sa tête vers lui et son regard lui montre qu’il s’est encore trompé. Il sort sa flasque d’essence, l’asperge, surtout sur le visage et Clic ! Prometheus.

Eva l’a connu alors qu’elle était adolescente. Elle lui trouvait une laideur fascinante, une tristesse irrésistible ; son visage marqué l’a tout de suite attirée. Ils ont dansé, comme s’ils étaient seuls au monde sur un rock des années 50. Elle l’a suivi jusqu’à un perron puis un premier baiser les a réunis. C’était leur première rencontre. Leur dernière a commencé de la même façon, et s’est terminée par la mort de sa sœur, calcinée dans une voiture.

La lieutenant Mia Larström vient de débarquer au poste de police de Milwaukee avec un dossier en béton. Elle est convoquée sur le lieu d’un crime : une jeune femme à moitié brûlée sur un banc. Ce n’est pas une première pour elle. Son binôme, le lieutenant Peter « Casanova » McNamara est en retard, comme d’habitude. Il va encore la seriner avec ses aventures sexuelles, lui raconter comment il a fait hurler toute la nuit sa conquête d’un soir. Leur équipe ressemble à un mélange de feu et de glace.

Le début de ce roman ressemble à s’y méprendre à un thriller, et l’enquête, bien complexe, se révèle ardue pour nos deux enquêteurs. Les chapitres, très courts, vont s’enchaîner en passant d’un personnage à l’autre. Il n’y a aucun repère en tête de chapitre pour indiquer lequel est au centre du chapitre et pourtant, on n’est jamais perdu. La magie du talent de Valentine Imhof commence …

Parce que, petit à petit, l’auteure va lever le voile, non pas sur l’intrigue, puisque l’on va rapidement comprendre de quoi il retourne, mais sur les personnages. Petit à petit, Valentine Imhof va gratter le vernis qui cache la psychologie de chacun d’eux, et révéler leur passé et les cicatrices qui en découlent, leurs blessures comme des tatouages indélébiles, ineffaçables, ces moments qui marquent une vie à jamais.

De ces personnages que l’on aura bien du mal à oublier, on se rendra compte que rien n’est aussi simple, qu’aucun d’entre eux n’est ni blanc, ni noir, ni gris. Ils sont un mélange de toutes les couleurs, pour donner un résultat indéfini, poussés par leur motivation propre. Et plus on s’enfonce dans le roman, plus le nombre de personnages augmente, et ils sont tous décrits avec la même acuité, la même justesse.

Valentine Imhof va donc nous plonger dans les abîmes de l’âme, et nous plonger dans un décor de douleur. Rapidement, on se retrouve dans un monde BDSM, et le décor est à l’image des personnages, une descente aux enfers comme une recherche du plaisir, la douleur comme un cri d’extase, non pas pour oublier le passé, mais pour se rechercher soi, sa vraie personnalité.

Valentine Imhof met aussi son style au service de son histoire, poétique et noir, agrémenté par une bande-son sans fautes (merci d’avoir cité Joy Division et d’avoir déterré My Bloody Valentine !). Il y a une vraie rage dans son écriture, de sa plume coule une lave incandescente qu’elle déverse sur chaque ligne. Ses phrases sont éclairées, lumineuses, éblouissantes et emplie de tant de noirceur, jusqu’au dénouement final extraordinaire, sans rédemption, sans espoir, noir opaque. Énorme ! Un brûlant roman à classer juste à côté de Versus d’Antoine Chainas.

Je vous le dis, coup de cœur !

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No problemo d’Emmanuel Varle

Editeur : Lajouanie

Alors que j’avais adoré son précédent roman, Dernier virage avant l’enfer, j’étais passé au travers de la sortie de son dernier roman en date. Heureusement, l’auteur m’a gentiment signalé sa sortie et voici donc mon avis.

Ils sont deux et n’ont a priori rien à voir l’un avec l’autre. José et Romuald se rencontrent et décident de monter ensemble un casse.

Romuald a décidé de quitter le domicile familial très tôt, et tombe dans la drogue. Un psy le sauve et lui fait découvrir la boxe. Mais un jour, il rate un entrainement, puis refuse les sacrifices et les concessions demandés par ce sport. Retombant dans le drogue, il s’en sort avec de petits larcins, jusqu’à sa rencontre avec José et cette idée de larcin apportée comme sur un plateau par son nouvel ami.

José a suivi sensiblement le même trajet. Ses parents étaient employés pour s’occuper d’une belle résidence appartenant à un auteur de thrillers connu, James Blisdane. C’est parce qu’il a passé son enfance dans cette propriété qu’il envisage de la cambrioler. Il sait qu’il y a un coffre-fort plein de lingots d’or. Cela va donc être un casse facile. « No problemo », n’arrête-t-il pas de répéter. Ils investissent donc la propriété mais la première personne à se présenter à la porte n’est pas l’écrivain de renom … et les surprises ne font que commencer.

Même s’il est découpé en une vingtaine de chapitres, l’intrigue suit trois parties : la préparation du casse, le déroulement du casse et enfin la fuite après le casse. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que malgré un plan classique, ce roman bénéficie d’une plume simple et agréable à suivre. Ce qui veut dire qu’une fois que l’on a commencé à ouvrir le livre, on se dépêche de le finir pour savoir comment tout cela peut terminer.

Le style de narration de l’auteur se veut direct, très factuel, distant par rapport à ses personnages principaux. A la limite, José prend toute la place et Romuald se retrouve au second plan, bien que le premier chapitre lui soit consacré. Par contre, les autres personnages secondaires qui vont traverser cette histoire sont passionnants, voire caustiquement drôles, dans un roman où le ton se veut sérieux.

Car du casse initial qui doit se dérouler sans problème, de nombreux événements vont venir perturber la mécanique huilée prévue au départ. Et là où un Westlake en aurait fait un roman humoristique, Emmanuel Varle en fait un roman sérieux, et donc un polar plutôt classique. Et du coup, il m’a manqué un zeste de psychologie sur le passé de José et un meilleur équilibre entre les personnages. Mais rien que pour les autres personnages secondaires (le nègre, la femme de ménage et surtout l’institutrice de la fin), ce roman s’avère un bon divertissement.

Vaste comme la nuit d’Elena Piacentini

Editeur : Fleuve noir

Je savais, après avoir lu Comme de longs échos, qu’il allait y avoir une suite à ce roman, pour creuser la vie et le passé de Mathilde Sénéchal, la capitaine de la Police Judiciaire de Lille. Elena Piacentini me l’avait dit. Et ce roman est une complète surprise.

La capitaine Mathilde Sénéchal est en vacances à Goulier en Ariège chez son amant Pierre Orsalhièr. Elle est toujours obsédée par son amnésie et l’accident de vélo qu’elle a eu à l’âge de 9 ans, ainsi que son allergie envers la menthe qui en a suivi. Adèle, la jeune adolescente rencontrée précédemment, pense à rejoindre ses amis Pierre et Mathilde depuis que son nouveau beau-père avec ses gestes équivoques a emménagé chez eux.

Mathilde doit rejoindre Lille en urgence. Le voilier du commandant Lazaret, son mentor, est remorqué dans le port d’Etaples avec aucun pilote à bord. Elle sait que Lazaret a contracté un cancer, à 6 mois de la retraite mais ne s’attendait pas à une fin si brutale, si rapide pour les autres. C’est Lazaret qui a insisté pour qu’elle aille se reposer chez Pierre, en Ariège, loin de lui. Un beau suicide organisé.

Quand elle décide d’aller fouiller la maison de Lazaret, Il a même nettoyé sa maison de fond en comble avant de prendre la mer. Le voisin lui apporte une lettre, qui porte les fragrances de tabac de son auteur. Il lui annonce sa décision et sa dernière demande : il lui a réservé un train pour Dieppe, afin qu’elle lève le voile d’ombre qui pèse sur son passé. Au même moment, Pierre reçoit une lettre de Lazaret lui intimant de lui fournir toute l’aide possible, surtout si elle dit le contraire. Mathilde, Pierre et Adèle vont partir en croisade contre le passé de la capitaine.

Ceux qui ont adoré la précédente enquête du capitaine Sénéchal vont être surpris par ce roman, tant il est différent. Alors que nous avions droit à un scénario d’enfer et une enquête rythmée, nous avons ici un roman introspectif, psychologique où les sentiments des personnages occupent toute la scène, entre passé et présent pour démêler les fils de secrets profondément enfouis dans ce petit village de Normandie, au lieu-dit d’Arcourt.

Construit autour de chapitres très courts, alternant entre les différents personnages, voyageant entre passé et présent, Elena Piacentini n’utilise qu’un seul lieu mais nous balade dans la tête de tous les protagonistes de ces trois familles qui peuplent ce hameau. Comme beaucoup de villages, certains secrets passent de génération en génération sans que personne ne veuille en parler mais que tout le monde garde en soi, comme une crevasse au fond de la quelle dort et gémit le pire des maux.

De ce voyage, Mathilde respecte avant tout les désirs de son mentor, parce que la vie est trop courte pour être gâchée. Mais elle va aussi découvrir des vérités qu’elle aurait probablement préféré ne pas connaitre, et qui vont bien vous surprendre. Et par moments, nous allons avoir des extraits de dialogues entre Mathilde et Lazaret qui sont fondants de vérité et particulièrement émouvants.

Avec une atmosphère toujours brumeuse et mystérieuse, Elena Piacentini va nous mener dans cette histoire glauque à son rythme, selon sa bonne volonté, creusant les motivations de chacun ainsi que les faits irrémédiables. La plume de l’auteure n’a jamais été aussi précise, aussi subtile, aussi éthérée, et la psychologie de ses personnages jamais aussi fouillée, détaillée, disséquée. Si vous êtes adeptes de romans psychologiques, vous allez avoir un coup de cœur pour ce roman.

Des poches pleines de poches

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche. Et je vous propose deux romans à découvrir, et dont on va entendre parler puisqu’ils sont tous deux sélectionnés pour le Grand Prix des Balais d’Or 2019, organisé par mon ami Richard le Concierge Masqué.

Etoile morte d’Ivan Zinberg

Editeur : Critic (Grand format) ; Points (Poche)

Lundi 10 aout 2015, Los Angeles. Sean Madden et Carlos Gomez, deux inspecteurs du LAPD sont appelés au centre ville, au Luxe City Center Hotel. Un homme y a été assassiné et son corps est retrouvé menotté au lit et horriblement mutilé (surtout en dessous de la ceinture). La Scientific Investigation Division termine l’examen de la chambre sans rien trouver d’intéressant, à part des traces dans la moquette qui laissent à penser que la scène du meurtre a été filmée. La victime s’appelle Paul Gamble, propriétaire d’une société de partage de musique sur Internet. Les caméras révèlent qu’il est entré à l’hôtel avec une jeune femme blonde arborant de grandes lunettes de soleil.

Mardi 11 aout 2015, Santa Monica Boulevard, Los Angeles. Michael Singer est photographe de presse, ce que d’aucuns appellent paparazzi. Il a toujours rêvé d’être enquêteur et a découvert par hasard qu’il pouvait faire beaucoup de fric en surprenant les stars. Ce jour-là, il a rendez vous avec Freddy Fox, un flic qui lui sert d’indic. Moyennant finances, il lui apporte quelques affaires en cours en avant-première. L’une d’entre elles attire son attention : Naomi Jenkins, la star présentatrice des informations a été retrouvée nue, violée dans un entrepôt, victime de la drogue GHB. Plutôt que d’utiliser ces informations comme un reportage photo traditionnel, Michael va se lancer dans l’enquête.

Avec un polar, on recherche avant tout du divertissement. Ce roman m’a plus que surpris, il m’a étonné par les qualités dont il regorge, venant du deuxième roman d’un jeune auteur. Et en premier lieu, je voudrais mettre en avant le scénario redoutable, remarquable dans sa construction. On va suivre deux enquêtes en parallèle, qui vont se rejoindre à 100 pages de la fin et jamais, on n’est perdu ou on se demande où on en est. Les personnages sont très bien fait, sans en rajouter outre mesure.

Cela fait que c’est un livre passionnant à lire qu’on n’a pas envie de lâcher. Certes l’action se situe aux Etats Unis, et on aura tendance à le comparer aux maîtres du genre. Mais je trouve qu’il tient la comparaison haut la main tant tout est très bien fait. Et puis, le sujet de fond est la pornographie et le gonzo extrême. Il nous montre le derrière des scènes de cul qui s’apparente plus à un viol qu’à un travail. Il y a une scène éloquente et très dure à vivre qui démonte le mythe que veulent nous faire croire les titres variés et insultants.

En conclusion, passée ma surprise, ma découverte d’un nouvel auteur, je m’aperçois que ce roman, outre qu’il m’a fait passer un excellent moment, a laissé en moi des traces grâce à ces personnages de Madden et Singer. Ne croyez pas que tout va y être rose bonbon, loin de là. Et nul doute que je lirai ses autres romans dont jeu d’ombres et Miroir obscur. Voilà du divertissement haut de gamme.

L’essence du mal de Luca D’Andrea

Editeur : Denoel (Grand Format) ; Folio (Poche)

Traductrice : Anaïs Bouteille-Bokobza

Jeremiah Salinger est scénariste de documentaires et rencontre le succès grâce à une série consacrée aux roadies de groupes de rock. Avec son ami et cameraman Mike McMellan, il va réaliser trois saisons de Road Crew mettant en lumière ces hommes de l’ombre qui assurent le bon déroulement des concerts. C’est aussi aux Etats Unis qu’il rencontre Annelise, originaire des Dolomites, qu’il va épouser et avec qui il va avoir une fille adorable Clara.

En crise de création, il va suivre sa femme dans son village natal du sud de Tyrol, à Siebenhoch et profiter de la vie de famille, d’autant plus que Clara est très éveillée. C’est là-bas qu’il va avoir l’idée d’un documentaire racontant la vie des sauveteurs. Mais lors d’un tournage, l’équipage va mourir et Salinger sera le seul rescapé. Marqué par cet accident, il va trouver sa planche de salut dans un événement dramatique qui a eu lieu 30 ans auparavant et qui a vu le massacre de trois jeunes gens dans la faille du Bletterbach.

« La rencontre sanglante de Stephen King avec Jo Nesbo » annoncée par le bandeau de Folio est largement exagérée, il faut le savoir. Certes, les trois jeunes gens ont été tués de façon atroce, mais cela est expliqué sans description gore. Si les relations entre Salinger et sa fille peuvent faire penser au King, l’évocation de Jo Nesbo m’interpelle. Franchement, je ne vois pas.

Par contre, on a droit à un roman qui oscille entre enquête de journaliste, chronique familiale, thriller et fantastique. C’est un mélange de genres qui fonctionne à merveille, surtout grâce au talent de l’auteur de savoir décrire simplement la vie familiale de Salinger avec des scènes visuelles dont certaines sont empreintes de mystère et qui créent une angoisse prenante.

Ah oui, on craque pour Clara, on est passionné par Werner, on a plaisir à rencontrer les habitants du village et on a beaucoup de sympathie pour Salinger qui a une obsession : trouver l’origine des meurtres comme une sorte de rédemption pour lui-même, pour qu’il se prouve qu’il vaut encore quelque chose. Et l’auteur joue des cordes sensibles, n’utilisant les scènes de tension que quand il le juge utile, et non pour relancer le rythme comme le font les Américains.

Cela donne à ce roman une forme personnelle et originale, très agréable à suivre surtout si on considère que c’est un premier roman. Et même s’il fait 500 pages, on n’a pas envie de laisser tomber le roman, tant on s’attache à ce personnage de Salinger qui nous parait si vivant et si humain. Voilà un nouvel auteur épinglé sur Black Novel, une bien belle découverte d’un auteur dont je vais suivre les prochaines publications.

Ne ratez pas l’avis de Cédric Ségapelli

Des poches pleines de poches

Entre deux romans grand format, je lis aussi des romans au format de poche et je ne prends jamais le temps d’en parler. D’où ce titre énigmatique qui répertorie des romans de plus court format qui sont aussi bien des novellas que des romans. Voici, déjà !, la troisième rubrique des Poches pleines de poches.

Le blues de la Harpie de Joe Meno

Editeur : Agullo (Grand format) ; Livre de Poche (Format poche)

Luce Lemay est un jeune homme comme les autres, sauf que, par amour, il décide de dépasser la ligne jaune. La seule solution qu’il trouve pour avoir plus d’argent et envisager d’épouser sa fiancée est de braquer la quincaillerie dans laquelle il travaille. Distrait lors de sa fuite, il ne voit pas une femme promenant son enfant dans un landau, n’a pas le temps de donner un coup de volant et écrase le landau, tuant le bébé sur le coup.

Luce va prendre 7 ans de prison et en faire 3. Il va rencontrer Junior Breen pendant sa détention et ils vont se lier d’amitié et se promettre de suivre le droit chemin quand ils seront sortis. Junior va décrocher un travail dans une station service et loger dans un hôtel miteux à la Harpie, la ville de Luce. Quand Luce sort, il rejoint son ami. Mais les habitants de la Harpie ne voient pas d’un bon œil le retour de l’assassin.

Sur le thème de la culpabilité, Joe Meno va plaider un sujet qui m’a paru personnel d’une façon totalement personnelle. Luce a payé sa dette à la société mais il ne pourra jamais rembourser celle qu’il a contractée auprès des habitants de cette petite ville. Luce va subir donc des intimidations de plus en plus violentes, quitte à ce que ces gens fassent pire que ce que Luce a commis.

Que l’on soit d’accord ou pas, la question est clairement posée et on voit bien la même problématique tous les jours dans les informations télévisées. Ne comptez pas sur moi pour vous donner mon opinion, le blog n’est pas le bon lieu pour cela. Il n’empêche que Luce et Junior sont dessinés de telle façon que l’on ressent de la sympathie pour eux sans jamais oublier qu’ils sont tous les deux des assassins.

Et le scénario, aidé par un style direct, nous positionne en tant que juge jusqu’à un dernier chapitre où l’auteur donne son avis. Peut-on pardonner un jour ? Doit-on porter le poids d’une erreur passée toute sa vie ? Ce roman est indéniablement un brûlot coup de poing qui va forcément réagit. Et n’est-ce pas l’intérêt de la littérature, la bonne, l’excellente ?

De sinistre mémoire de Jacques Saussey

Editeur : Les nouveaux auteurs (Grand Format) ; French Pulp (Format poche)

Mathilde Thomas arpente la galerie de la gare de Lyon, légèrement stressée par des bruits au milieu du silence nocturne. Elle se croit suivie, se dirige vers les toilettes après avoir vu un jeune homme entrer dans le photomaton. Quand elle ressort, le jeune homme est encore là. Elle va voir, voit les photos sorties et se rend compte qu’il a été assassiné, une seringue plantée dans l’oeil. Daniel Magne, capitaine de la PJ, est appelé sur place. Cela fait deux morts soit disant par overdose, concernant deux jeunes gens bien sous tous rapports. Heureusement, il récupère bientôt dans son groupe Lisa Heslin !

Alors que j’ai lu et adoré beaucoup de romans de Jacques Saussey, je dois dire qu’il est amusant de revenir sur son premier roman. Si le début peut paraître un peu bavard, et plante une scène anodine, la suite va vite nous prendre par la gorge pour nous emmener dans une enquête qui est haletante et dévoile un nouveau pan de notre histoire bien peu glorieuse, remontant à la seconde guerre mondiale.

On retrouve déjà dans ce premier roman tout ce qui fait le charme de Jacques Saussey : des personnages forts, une histoire prenante, une logique dans la trame et un style que je qualifierai d’un mélange parfait entre efficacité et littérature. Le problème avec Jacques Saussey, c’est qu’une fois commencé, on ne peut s’arrêter de le lire. Et que quand on tourne la dernière page, on a trouvé le roman trop court et qu’on en redemande. Bref, mon conseil du jour : Lisez Jacques Saussey !

Passage des ombres d’Arnaldur Indridason

Editeur : Métailié

Traducteur : Eric Boury

Voici donc le dernier tome de la trilogie des ombres, qui revient sur l’histoire de l’Islande pendant la deuxième guerre mondiale au travers de deux personnages : Flovent qui est un flic islandais et Thorston, de la police militaire canadienne qui a des origines islandaises. Autant le premier tome Dans l’ombre, m’avait plu, autant le deuxième La femme de l’ombre m’avait paru fade, bien trop fade et mal fichu. Ce troisième tome m’a enthousiasmé.

De nos jours, dans un petit immeuble de Reykjavik. Une vieille dame s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de son voisin depuis plusieurs jours. Elle appelle le commissariat et les policiers dépêchés sur place font appel à un serrurier. Le corps du voisin, Stephan Thordarson, est allongé sur son lit. Apparemment il est mort paisiblement dans son sommeil. Mais l’autopsie révèle des fibres synthétiques dans sa gorge, issues de son coussin. Le vieil homme a donc été étouffé pendant son sommeil. La commissaire fait appel à Konrad, policier à la retraite qui se rend sur les lieux. Sur place, Konrad découvre des coupures de presse relatant la découverte du corps d’une jeune femme retrouvé sous des cartons dans une ruelle proche du Théâtre National, le Passage des Ombres.

Cette affaire date de 1944. A l’époque, un militaire américain Paul Karoll flirtait avec une jeune Islandaise. Elle voulait lui annoncer un événement quand il découvrit le corps. Plutôt que de prévenir la police, il s’enfuit et elle fut interrogée par deux inspecteurs : Flovent, de la brigade criminelle islandaise et Thorson de la police américaine.

Konrad est tout de suite intéressé par cette affaire : il faut dire que son père était un charlatan, faisant des séances de spiritisme auprès de gens crédules. Konrad se rappelle que l’on avait consulté son père à propos de cette affaire. Il va mener l’enquête.

Arnaldur Indridason va, dans ce roman, alterner l’enquête de Flovent et Thorson en 1944 avec celle de Konrad. Et je dois dire que ce troisième tome de la trilogie est de loin mon préféré. On retrouve tout l’art du maître scandinave pour nous passionner dans une enquête où, comme d’habitude, le rythme y est lent. Il a l’art de parsemer ses intrigues de petits détails, sur les décors, sur le contexte qui nous font découvrir son pays sans jamais en faire trop. Avec ce roman, je me suis retrouvé à avaler les 300 pages sans jamais avoir eu envie de poser le livre.

Mais il n’y a pas que cela : Arnaldur Indridason relève plusieurs challenges dans ce roman : Il alterne les chapitres consacrés à 1944 avec ceux des années 2000 sans jamais insérer en tête de chapitre la période concernée. Il suffit juste d’un petit détail pour que le lecteur comprenne où il est. C’est un sacré coup de force. De même, il mène la même enquête à 60 ans de différence sans jamais se répéter, en faisant avancer deux trajectoires qui vont arriver à al même conclusion. C’en est impressionnant.

Enfin, l’auteur qui nous serinait tout le Mal que les envahisseurs américains avaient apporté à son pays adopte ici un ton plus mesuré. Après avoir décrit l’arrivée des drogues, de la prostitution et du règne de l’argent auprès d’un peuple paysan pauvre et innocent, il verse de l’eau dans son vin en nous parlant de l’émancipation des femmes et de l’indépendance de son pays, l’Islande, vis-à-vis du Danemark. Comme quoi, dans tout passage dans les ombres, il y a des lueurs à retenir. Et puis, nous nous sommes tant attachés à tous ces personnages que la fin en devient poignante. Si Passage des Ombres est indéniablement le meilleur tome de la trilogie, c’est aussi un des très bons romans de cet auteur islandais incomparable.

Ne ratez pas les avis de Christophe Laurent et Anaïs

Les fantômes de Manhattan de Roger Jon Ellory

Editeur : Sonatine

Traducteur : Claude et Jean Demanuelli

Sachez que je suis un fan de la plume de Roger Jon Ellory, depuis son premier roman paru en France, Seul le silence. Dès qu’un de ses romans sort, je suis assuré de me balader avec un personnage hors norme, avec une histoire racontée par un maître quand il s’agit de nous faire voyager.

Annie O’Neill a perdu son père à l’âge de 7 ans, et a vécu avec sa mère. A la mort de celle-ci, elle a décidé d’investir dans une petite librairie en plein cœur de Manhattan, ce qui lui permet tout juste de vivre. Âgée de 30 ans, son activité professionnelle ne lui laisse que peu de temps et sa vie personnelle et amoureuse s’en ressent. Alors, elle passe ses soirées libres avec son voisin, Sullivan, cinquantenaire débonnaire, philosophe et alcoolique.

Un lundi soir, un étrange vieillard débarque dans sa boutique. Il lui indique avoir connu son père, et détenir certaines de ses lettres. Il lui propose de créer aussi un club de lecture, ou plutôt une sorte de contrat où elle s’engage à lire un manuscrit narrant l’histoire d’un certain Haim Kruszwika, tzigane dans les années 30 en Europe, qui va être déporté à Dachau, avant d’être rescapé à la libération.

Quelques jours plus tard, un jeune homme se présente à la boutique. Sans avoir un but, il flâne dans les rayonnages et se présente : David Quinn. Il est à la recherche d’un ou plusieurs livres pour ses voyages. Annie le sentant réservé, elle lui propose trois livres. Elle ne peut pas se douter à ce moment-là, qu’ils vont se revoir très bientôt.

Cela peut sembler étrange d’éditer aujourd’hui le deuxième roman de RJ.Ellory, surtout en grand format. J’aurais plutôt imaginé qu’il serait sorti sur Sonatine +, leur collection où sortent des romans plus anciens. Ceci dit, ce roman détonne par rapport à ses autres productions par son aspect psychologique d’une part et par son personnage féminin d’autre part.

Le roman tient sur les épaules d’Annie 0’Neill, qui arrive à un tournant de sa vie, à l’approche de la trentaine. Clairement, elle est à la croisée des chemins, se demandant ce qu’elle va faire de sa vie, comment elle va envisager, elle qui n’a pas de passé. D’ailleurs, les trois hommes qui l’entourent dans ce roman représentent chacun une génération, de David le jeune, Sullivan le cinquantenaire et Forrester le plus âgé. Elle se retrouve face à un choix difficile à prendre, essayant de gérer les trois relations en parallèle.

Ce roman pose effectivement la question du poids du passé, et l’influence qu’il peut avoir dans nos choix de vie. Mais c’est aussi un roman mystérieux où tout au long du roman, on se pose la question de la chute finale. La question que l’on se pose est alors de savoir qui est le gentil de l’histoire et qui est le méchant. Et comme Roger Jon Ellory nous distille les informations au compte goutte, on est contraint d’accepter de jouer les règles du jeu fixées par l’auteur : le roman avancera à son rythme.

Alors, le rythme se révèle lent, décrivant les états d’âme d’Annie, et cela pourrait paraître long à lire. C’est sans compter le fabuleux talent de conteur de Roger Jon Ellory, qui arrive à nous passionner avec, finalement, peu de rebondissements. On se laisse bercer par ce faux rythme, fasciné par l’acuité de la description de la vie de cette jeune femme, jusqu’à un dénouement que l’on peut avoir senti venir, mais qui est empli d’émotions fortes. Je l’ai déjà dit, Ellory est fascinant et ce roman le démontre une nouvelle fois.