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Hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt

Editeur : Seuil (Grand format); Seuil (Format poche)

Cela faisait un bon moment que je n’avais pas lu de roman de Franz Bartelt. Comme ce roman est parmi les finalistes du trophée 813, voilà une bonne occasion de renouer avec de l’humour bien cynique.

Reugny est un charmant petit village à la frontière franco-belge, qui mériterait d’être plus connu. La seul fait remarquable dans l’histoire du coin fut le tournage d’un film Le village oublié, 50 ans plus tôt dans la région, où apparaissait la star romantique Rosa Gulingen. Ce fut d’ailleurs son dernier film, puisqu’elle mourut dans la baignoire de l’Hôtel du Grand-Cerf. C’est cet anniversaire qui donne l’idée au producteur de seconde zone Charles Raviotini de réaliser un documentaire sur la star et sa mort mystérieuse. Pour préparer le terrain, il demande à son homme à tout faire Nicolas Tèque d’aller enquêter.

L’Hôtel du Grand Cerf, justement, est un honorable établissement tenu de grand-mère en mère en fille. Léontine Londroit, la grand-mère règne en reine mère depuis son fauteuil roulant, capable de savoir, rien qu’avec son ouïe, combien on sert de bière en bas. Thérèse, sa fille, est aux petits soins pour sa mère et fait tourner l’hôtel presque toute seule. Sophie enfin, rêve de partir ailleurs et attend que la grand-mère passe l’arme à gauche pour hériter d’un peu d’argent et se faire la malle.

A coté de Reugny, se trouve un établissement particulier : le centre de motivation de l’entreprise Bating, dont le siège social est situé à Antwerpen. Dirigé par Richard Lépine, ce centre s’occupe de réunir les cadres de ce conglomérat belge pour leur offrir des jeux de rôles ou des activités sensées leur redonner un coup de piston au moral. Surtout qu’en ce moment, certaines usines du groupe s’ont en grève …

Anne-Sophie, ce matin-là s’en va en direction du centre bourg, sur sa mobylette, et salue Brice Meyer, l’idiot du village, qui lui donne un message énigmatique. Puis, elle rencontre Jeff Rousselet, douanier à la retraite qui a la particularité de détester tout le monde. Sa disparition fera partie d’un des événements qui vont secouer Reugny, avec l’incendie et le meurtre du douanier et celui de l’idiot. Vertigo Kulbertus, humble inspecteur à deux semaines de la retraite va être dépêché sur place.

Nous allons suivre tous ces personnages pendant sept chapitres, comme autant de jours que va durer cette enquête, ou plutôt devrais-je dire ces enquêtes. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ni Vertigo Kulbertus ni Nicolas Tèque ne vont être les personnages principaux de ce roman. Ils vont apparaître, disparaître, et leurs enquêtes vont se croiser, se décroiser, s’entrecroiser avant de se rejoindre … quoique.

J’ai retrouvé avec grand plaisir toute la verve de la plume de Franz Bartelt. Le ton y est volontairement et ouvertement sarcastique, autant envers les situations que les personnages. On est très proches de la caricature, et quand elle atteint ce niveau, c’est forcément drôle, excellemment drôle. Franz Bartelt nous montre surtout qu’on peut être caustique, cynique sans pour autant être méchant. On obtient un petit bijou d’humour noir, qui se lit comme du petit lait.

Que ce soient les personnages, hauts en couleurs, ou l’intrigue, tout y est gros (et je ne parle pas de Vertigo Kulbertus qui ressemble à un mammouth). Mais tout le monde en prend pour son grade, des aubergistes qui comptent leurs sous aux producteurs de documentaires prêts à inventer n’importe quoi, des douaniers hargneux d’avoir perdu leur travail et par là même leur pouvoir aux syndicats prônant une grève dure pour … euh … on ne sait pas, de l’idiot du village, vraiment idiot mais pas longtemps au directeur du centre de motivation dictatorial, et tous prêtent à rire. L’intrigue aussi est drôle, surtout dans la façon qu’a Vertigo Kulbertus de mener son enquête et surtout, surtout de la conclure. Je vous le dis : ce roman est un vrai bijou noir, hilarant, à ne pas rater.

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L’innocence pervertie de Thomas H.Cook

Editeur : Points

Traducteur : Hubert Tezenas

Il faut être clair : la mention INEDIT affichée sur la quatrième de couverture est un mensonge. Ce roman, qui est le cinquième de l’auteur (Voir Wikipedia ici : https://en.wikipedia.org/wiki/Thomas_H._Cook) a été écrit en 1988, et publié dans la Série Noire sous le titre Qu’est-ce que tu t’imagines? en 1989 et traduit à l’époque par Daniel Lemoine. Nous voici donc avec une réédition dans une nouvelle traduction avec un roman de jeunesse, à l’époque où Thomas H. Cook écrivait des polars.

Frank Clemons est en train de se remplir la panse à grosses doses de bourbon, pour oublier le suicide de sa fille de 16 ans, parvenu 3 ans plus tôt. Alors que le barman l’aide à se remettre debout, il est pris à partie par quelques gars, qui le tabassent. Son frère Alvin, policier comme lui, est réveillé en pleine nuit par l’hôpital : Il doit venir chercher Frank. Alvin essaie bien de lui faire la morale, de trouver les arguments pour le remettre en selle. Mais Alvin ne peut rien contre un home qui veut rester au fond du trou.

C’est alors que les deux frangins reçoivent un appel : un corps vient d’être retrouvé près de Glenwood. En effet, ils arrivent près du lac après la cavalerie et voient le corps d’une adolescente. Sur le lieu du crime, aucune trace d’empreintes, ni de sang. Elle semble être venue d’elle-même pour mourir là.

Grace à l’emblème du lycée cousu sur le vêtement, les flics obtiennent une identification. La jeune fille s’appelle Angelica Devereaux. Elle est très riche depuis qu’elle a eu l’âge de toucher à l’héritage de ses parents. Sa sœur, Karen, qui a 10 ans de plus qu’elle l’a élevée quand elles sont devenues orphelines. Angelica était une jeune fille secrète sans aucuns problèmes. Frank va être chargé de l’enquête avec Caleb Stone, Le vétéran du service.

C’est un polar classique aussi bien dans le fond que dans la forme auquel nous avons droit ici. On peut même dire qu’il est un peu daté par sa façon d’aborder l’intrigue, mais au moins, il évite le coté glauque que l’on peut trouver dans les romans contemporains. Il n’en reste pas moins que chaque chapitre comporte une scène, dont le décor nous est présenté avant d’avoir une discussion, ce qui rappelle la façon dont les grands anciens du noir construisaient leurs romans.

Le sujet, s’il peut paraitre déjà lu, nous montre une jeune fille bien sous tous rapports, avant de s’apercevoir qu’elle n’était pas aussi pure que tout le monde le pense. La fçon d’amener la chose se fait en douceur, et avec beaucoup de finesse. C’est sans doute là le plaisir que l’on a à lire les romans de Thomas H.Cook : Cette façon d’amener les secrets petit à petit par petites remarques. On sent d’ailleurs par certaines phrases toute la sensibilité et la subtilité dont il fera preuve par la suite.

Nous avons aussi droit aux scènes d’amour, aux scènes de bagarres, aux femmes fatales (ou pas, je ne vais pas tout vous dire). Il m’a manqué un petit quelque chose pour ressentir que Frank était au bout du rouleau. Par contre la fin m’a surpris par son retournement et sa violence qui change du ton gentillet du reste du roman. Il faut donc lire ce roman comme un roman de jeunesse, intéressant pour les fans de ce grand auteur !

Lagos Lady de Adenle Leye

Editeur : Métaillié (Grand Format) ; Points (Format poche)

Traducteur : David Fauquemberg

Si ce roman a fait l’objet du cadeau annuel aux abonnés de l’association 813 (Merci 813 !), il fait l’objet de la sélection pour les Balais d’or 2017 de mon ami le Concierge Masqué. D’ailleurs, c’est lui qui me l’avait conseillé l’année dernière. Et comme le résumé de l’éditeur est très bien fait, je vous le mets en guise de résumé :

Quatrième de couverture :

Mauvaise idée de sortir seul quand on est blanc et qu’on ne connaît rien ni personne à Lagos ; Guy Collins l’apprend à ses dépens, juste devant le Ronnie’s, où il découvre avec la foule effarée le corps d’une prostituée aux seins coupés. En bon journaliste, il aime les scoops, mais celui-là risque bien de lui coûter cher : la police l’embarque et le boucle dans une cellule surpeuplée, en attendant de statuer sur son sort.

Le sort, c’est Amaka, une splendide Nigériane, ange gardien des filles de la rue, qui, le prenant pour un reporter de la BBC, lui sauve la mise, à condition qu’il enquête sur cette vague d’assassinats. Entraîné dans une sombre histoire de Juju, la sorcellerie du cru, notre journaliste à la manque se demande ce qu’il est venu faire dans cette galère, tandis qu’Amaka mène la danse en épatante femme d’action au milieu des notables pervers.

Hôtels chics, bars de seconde zone, jungle, bordels, embouteillages et planques en tout genre, Lagos bouillonne nuit et jour dans la frénésie highlife ; les riches font tinter des coupes de champagne sur Victoria Island pendant que les pauvres s’entretuent à l’arme lourde dans les bas quartiers.

Mon avis :

Sachez que ce roman est un premier roman, et à ce titre, je peux vous dire que l’avenir de cet auteur est tout tracé ! Prenant des personnages principaux auxquels on s’attache rapidement, mais laissant planer quelque doute au début du roman, nous allons suivre les tribulations d’un reporter anglais au Nigeria qui va se retrouver embringué dans des affaires criminelles qui vont le dépasser …

Que du classique, me direz-vous ? A la fois oui, à la fois non, ai-je envie de répondre. Les chapitres courts et l’efficacité du style en font un polar fort agréable à lire, voire même passionnant. Il se démarque des polars américains du même genre par le fait qu’il évite ce rythme préfabriqué, ce mélange d’action / pause / action en mettant au premier plan ses personnages.

De personnages, il y a certes Guy Collins, mais il y a surtout Amaka, jeune fille qui se bat pour la justice des femmes de son pays, mais pas de la façon dont vous pourrez l’imaginer (et je vous laisse le découvrir). On y trouvera aussi en alternance de nombreux chapitres mettant en scène les chefs de gangs, mais aussi les flingueurs et autres rabatteurs, dont la présence est surtout là pour montrer la situation catastrophique d’un pays où les femmes se prostituent (toutes ?) pour survivre.

C’est d’ailleurs ce qui ressort de ma lecture. Le fait de centrer son intrigue sur les prostituées en négligeant les autres aspects de la société nigériane, nous donne à croire qu’il n’y a que des prostituées au Nigeria. J’aurais aimé être plongé dans ce pays de façon plus réaliste. D’autre part, le roman est écrit pour moitié à la première personne par Guy et pour moitié à la troisième personne quand il s’agit des gangs de truands. Et ce passage de l’un à l’autre, cette hésitation (?) fait que cela m’a sorti de l’histoire par moments. Bref, j’aime moyennement.

Sinon, c’est un roman qui est très bien mené, bien écrit, qui va vite et qui nous apprend beaucoup de choses. Et la finalité de cette intrigue, même si elle m’a rappelé un autre roman, reste intéressante par le fait qu’elle tire un signal d’alarme. Et puis, rien que pour Amaka, une sacrée battante, ce roman vaut le coup d’être lu !

Une disparition inquiétante de Dror Mishani

Editeur : Seuil (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Traducteur : Laurence Sendrowicz

Je dois rendre un hommage appuyé à mon ami Jean le Belge qui a écrit un superbe avis sur son blog, et qui a insisté pour que je lise ce roman. Et je suis d’accord avec lui, tout tient dans l’originalité de l’approche d’un roman policier. C’est aussi le premier polar israélien que je lis, et je dois dire que Dror Mishani a une façon très didactique de nous présenter son pays. Il le confirme d’ailleurs dans une interview qu’il a donnée au Nouvel Obs.

A Holon, petite banlieue de Tel-Aviv, on ne connait pas de délinquance. Tout se déroule en toute tranquillité. C’est pour cela qu’Avraham Avraham, commandant de police s’ennuie dans son bureau. Pour un passionné comme lui de romans policiers étrangers, d’un esprit redoutablement logique et d’un aspect débonnaire, la vie est très frustrante. Alors, quand débarque dans son bureau Hannah Sharabi, pour lui annoncer la disparition de son fils Ofer, sa réaction ne peut être que tranchée : Pourquoi on n’écrit pas de romans policiers chez nous ?

« Parce que chez nous on ne commet pas de tels crimes. Chez nous, il n’y a pas de tueurs en série, pas d’enlèvements et quasiment pas de violeurs qui agressent les femmes dans la rue. Chez nous, Si quelqu’un est assassiné, c’est en général le fait du voisin, de l’oncle ou du grand-père, pas besoin d’une enquête compliquée pour découvrir le coupable et dissiper le mystère. Oui chez nous il n’y a pas de vraies énigmes et la solution est toujours très simple. »

Il lui conseille donc de laisser passer quelques jours, car il est sur que son adolescent de fils a fait une fugue et qu’il réapparaitra rapidement. Mais le lendemain et le surlendemain, Ofer est toujours absent. Avraham Avraham est bien obligé d’ouvrir une enquête pour Disparition inquiétante et rend visite à la famille Sharabi, dont le père est en voyage pour son travail. Il apprend que Hannah élève sa fille, atteinte d’une légère déficience mentale. Dans l’escalier de l’immeuble, il croise Zeev Avni, un professeur d’Anglais qui a donné des cours particuliers à Ofer et qui a des choses à lui dire.

Ce roman policier est remarquable en tous points. Et pour le premier roman mettant en scène un personnage récurrent, je dois dire que je suis ébahi par la maîtrise de son auteur. Il faut dire que Dror Mishani est universitaire israélien spécialisé dans l’histoire du roman policier, critique littéraire et éditeur de polars. Ce roman s’adresse donc à tous les fans de romans policiers et est une réflexion intéressante sur les notions de culpabilité et d’innocence et sur les doutes d’un enquêteur.

En effet, ce roman se veut la pierre fondatrice de la psychologie de Avraham Avraham, car c’est une enquête qui va le marquer toute sa vie. Le commandant est quelqu’un de débonnaire, calme et timide, ce qui est un comble pour un enquêteur. Il rappelle en cela ses illustres prédécesseurs d’Hercule Poirot à Maigret, en passant par Erlendur. C’est aussi quelqu’un qui est très respectueux d’autrui, et qui est très renfermé dans ses réflexions, très introverti, jusqu’à ce qu’il ait suffisamment de convictions pour porter ses accusations.

L’enquête policière est donc classique, l’auteur parsemant des indices que seul Avraham Avraham arrivera à assembler pour avoir un tableau final satisfaisant. Dans sa démarche de considérer tout le monde innocent (à l’inverse de ses illustres prédécesseurs), il est donc constamment proie au doute. Il faut donc s’attendre à un rythme lent, donnant une large part à la psychologie et à la déduction.

Avec tous ces arguments, vous allez en conclure que c’est un roman policier classique, parmi les centaines qui sortent chaque année. Que nenni ! La fin du roman est remarquable et illustre toute l’intelligence de cette intrigue, redoutablement retorse. Alors qu’Avraham Avraham a trouvé le coupable, une de ses collègues lui propose une autre alternative, laissant entendre qu’il pourrait avoir tort. Et c’est là où le roman atteint des sommets en termes de réflexion sur le roman policier en général et sur la psychologie du commandant d’autre part. Une disparition inquiétante est définitivement un roman à ne pas rater.

Oldies : Points réédite Lovecraft

Editeur : Points

Traducteur : François Bon

Qu’on se le dise ! Les éditions Points sont en train de rééditer les romans et nouvelles de Howard Philips Lovecraft dans de nouvelles traductions. A consommer sans modération !

L’auteur :

Howard Phillips Lovecraft, né le 20 août 1890 à Providence (Rhode Island) et mort le 15 mars 1937 dans la même ville, est un écrivain américain connu pour ses récits fantastiques, d’horreur et de science-fiction.

Ses sources d’inspiration, tout comme ses créations, sont relatives à l’horreur cosmique, à l’idée selon laquelle l’homme ne peut pas comprendre la vie et que l’univers lui est profondément étranger. Ceux qui raisonnent véritablement, comme ses protagonistes, mettent toujours en péril leur santé mentale. On lit souvent Lovecraft pour le mythe qu’il a créé, le mythe de Cthulhu, pour employer l’expression d’August Derleth : l’ensemble des mythes de l’univers de Lovecraft constituaient pour l’auteur une sorte de « panthéon noir », une « mythologie synthétique » ou un « cycle de folklore synthétique ». Il voulait montrer essentiellement que le cosmos n’est pas anthropocentrique, que l’homme, forme de vie insignifiante parmi d’autres, est loin de tenir une place privilégiée dans la hiérarchie infinie des formes de vie. Ses travaux sont profondément pessimistes et cyniques et remettent en question le Siècle des Lumières, le romantisme ainsi que l’humanisme chrétien. Les héros de Lovecraft éprouvent en général des sentiments qui sont à l’opposé de la gnose et du mysticisme au moment où, involontairement, ils ont un aperçu de l’horreur de la réalité.

Bien que le lectorat de Lovecraft fût limité de son vivant, sa réputation évolua au fil des décennies et il est à présent considéré comme l’un des écrivains d’horreur les plus influents du XXe siècle. Avec Edgar Allan Poe, il a « une influence considérable sur les générations suivantes d’écrivains d’horreur ».

Stephen King a dit de lui qu’il était « le plus grand artisan du récit classique d’horreur du vingtième siècle ».

Je ne peux que vous conseiller de lire l’excellent billet de Wikipedia :https://fr.wikipedia.org/wiki/Howard_Phillips_Lovecraft

Mon avis :

Quand j’étais adolescent, au début des années 80, j’ai eu ma période « romans d’horreur ». J’ai découvert Stephen King, que j’ai adoré et que j’adore encore. J’ai dévoré Clive Barker pour son imagination débridée et Peter Straub pour ses intrigues de fou. Et puis, on m’a parlé de Lovecraft. Et je me rappelle avoir acheté des recueils publiés à l’époque par J’ai lu. Je ne vais pas dire que j’ai tout aimé, mais j’ai été impressionné par la cohérence de l’univers créé par cet auteur dont on parlait bien peu à l’époque, comme je l’ai été par la suite par des auteurs tels que Frank Herbert ou Isaac Asimov.

Je me rappelle aussi que certaines nouvelles étaient bien mal traduites. Et c’est une grande surprise de relire tant d’années après des histoires que j’avais peut-être lues (je ne me rappelle plus dans le détail celles que j’ai lues) et surtout de les découvrir dans une traduction qui rend hommage et met à l’honneur un auteur au style très littéraire et si évocateur. En ce sens, je me dois de rendre hommage au traducteur François Bon qui s’est mis au service de cette plume si impressionnante (dans tous les sens du terme). D’ailleurs, François Bon met en fin de livre des notices qui donnent plus de détails sur la nouvelle ou sur son travail, et c’est passionnant.

L’appel de Cthulhu peut être vu comme une des pierres fondatrices du mythe créé par Lovecraft. Pourtant, après cette lecture, je le vois plutôt comme une histoire classique comme sait en écrire l’auteur. Le narrateur de l’histoire exécuteur testamantaire de son grand-oncle George Gamell Angell tombe sur une malle contenant des années de recherche sur une croyance en des monstres ancestraux. Basé comme une histoire contée, on y trouve déjà cette obsession de Lovecraft sur des créatures ayant existé avant l’homme et représentant le Mal, utilisant l »homme à cet effet. Si quelques scènes sont effrayantes, on retrouve bien cette volonté de ne décrire que le minimum pour que le lecteur laisse vagabonder son imagination. Cette histoire est complétée par une notice de Lovecraft appelée Notes sur l’écriture de la fiction surnaturelle. Si ce n’est pas révolutionnaire, elle éclaire le mode de travail de cet auteur.

Le deuxième livre que j’ai lu m’a paru bien plus intéressant. La maison maudite et Celui qui hante la nuit sont deux nouvelles qui sont extraordinaires dans leur façon d’approcher l’horreur, de créer l’angoisse chez le lecteur. Dans le premier cas, le narrateur va s’intéresser à une maison de son quartier qui a connu des horreurs dans le passé. La deuxième nouvelle met en place un narrateur qui nous raconte la vérité sur la mort d’un écrivain nommé Robert Blake. Dans les deux cas, le point de départ est un lieu commun, classique. Dans un premier temps, ce lieu est décrit de façon très visuelle, puis on entre dans l’horreur, décrite avec des mots faisant appel à tous nos sens, mais sans en dire trop, puisque le narrateur se trouve face à une horreur qu’il ne peut comprendre. Cette façon de montrer sans le dire (comme un enfant qui regarde une image entre ses doigts ouverts) est remarquablement efficace et moderne.

Je ne peux que vous conseiller de lire ces courts romans, pour redécouvrir les grandes qualités de cet auteur, pendant que je me plonge dans Chuchotements dans la nuit. Je tiens aussi à vous signaler qu’Alan Moore, le grand, le génial auteur de scenario de Bandes Dessinées a écrit une série ne nommant Providence. Cette série (en deux tomes pour le moment) publiées par Panini comics imagine un personnage à la recherche du livre interdit, le Necronomicon,  écrit par un certain Abdul Alhazred. Pour avoir lu et adoré ces deux tomes, on y trouve tout le respect et l’hommage d’Alan Moore pour HP.Lovecraft et les dessins sont à l’avenant, n’en montrant que le nécessaire pour que le lecteur imagine ce qui est juste en dehors de l’image. A noter que le tome 3 est prévu pour fin juin 2017. Grandiose et très fort !

La Revanche du petit juge de Mimmo Gangemi

Editeur : Seuil (Grand format) ; Points (Format poche)

Traduit par : Christophe Mileschi

C’est suite aux avis des amis Jean-Marc, Yan et Claude que ce roman m’a attiré. Ils disent en effet qu’il a un ton original, et je me devais de tester cette lecture. Je ne fus pas déçu, bien au contraire.

Don Mico Rota est en prison depuis plus de 14 ans, condamné à perpétuité pour de nombreux meurtres. Il faut dire qu’il est le chef suprême de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise. De par son statut, il est le maître incontesté, à la fois dans la prison mais aussi à l’extérieur, puisqu’il arrive à gérer ses affaires en étant enfermé. A l’âge de 75 ans, il espère sortir pour raison médicale, et finir sa vie tranquillement chez lui, puisqu’il lui reste quatre mois à vivre.

Le juge Giorgio Maremmi ne se fait pas d’illusion quant à la décision qu’il doit prendre, concernant le sort de l’assassin Francesco Manto. Quand il est condamné, Manto menace le juge en plein procès : « Infâme et fils d’infâme. T’en as marre de vivre ? T’es mort, tu piges ? T’es mort. ». Ces menaces ne devraient pas le toucher mais le frère de Manto étant en liberté, cela l’ébranle tout de même.

Giorgio Maremmi se mit à sortir moins, pour éviter tout risque. Il accorde juste quelques heures, lors de repas, à son ami et juge aussi Alberto Lenzi et à Lucio Cianci Faraone, riche exploitant de l’oliveraie familiale. Alberto Lenzi est plutôt le genre fainéant, fêtard et sans aucune ambition. Deux jours plus tard, Maremmi sort à la pharmacie pour s’acheter des bonbons à la menthe, pour calmer sa toux. Au retour, un homme s’immisce dans l’entrée de son immeuble et l’abat de deux balles.

Alors que les recherches s’orientent vers le frère de Manto, Alberto Lenzi va devoir abandonner ses parties nocturnes de poker pour essayer de savoir qui a pu tuer son ami et juge Maremmi. D’autant plus que l’on retrouve bientôt le cadavre du frère de Manto …

C’est une sacrée découverte que ce premier roman de Mimmo Gangemi, car c’est un roman pour le moins surprenant. L’auteur prend le temps d’installer ses personnages, tout en prenant un soin particulier à décrire cette partie de l’Italie si belle, si aride, avec ses belles plantations d’arbres, balayées par le vent du Nord.

C’est aussi dans sa façon de mener son intrigue que l’auteur arrive à imprimer un ton très personnel à son histoire. Il prend en effet un nouveau personnage, décrit sa vie, sa façon quotidienne de passer ses journées, puis l’insère dans l’histoire globale, tout cela dans un chapitre en plein milieu de l »histoire. C’est donc toute une galerie de personnages à laquelle nous avons droit qui sont tous des personnages aussi importants qu’Alberto Lenzi qui sert lui de liant à tout cela.

Alberto Lenzi justement, est une sacrée figure, puisque nous avons à faire avec un antihéros dans toute la noblesse du terme. Il ne cherche rien, ne voulant juste que profiter de la vie. Sans aucune ambition, divorcé avec un enfant qu’il ne voit jamais car il n’en voit pas l’intérêt, il est une sacrée figure de personnage immature, ou du moins un personnage qui sait qu’il ne peut pas changer la société dans laquelle il vit.

La société, justement, est totalement gérée par la mafia, la ‘Ndrangheta. Celle-ci est comme une pieuvre, comme un lézard qui, même si on lui coupe une patte, la retrouve après qu’elle ait bien vite repoussée. Cette situation est remarquablement retranscrite au travers de tous les habitants, qui savent tout, mais ne disent rien, qui résolvent leurs problèmes en faisant appel à la mafia plutôt qu’à l’état.

Ceci est remarquablement mis en évidence grâce au personnage de Don Mico Rota, qui gère la société du fond de sa cellule, qui va convoquer le juge Alberto Lenzi pour lui donner des bribes d’information qui vont faire avancer son enquête, au moyen de paraboles toutes plus belles et amusantes les unes que les autres. Car ce roman est écrit avant tout sans prendre parti et avec beaucoup de dérision, avec une légèreté qui donne à l’ensemble une facilité de lecture et un ton définitivement original. Comme je vous l’ai dit, c’est une sacrée découverte, et j’ai hâte de lire la deuxième aventure d’Alberto Lenzi qui s’appelle Le pacte du petit juge et qui est sorti au Seuil.

Une brève histoire du roman noir de Jean Bernard Pouy

Editeur : Editions Jean Claude Béhar

Editeur format poche : Points

Jean Bernard Pouy, en plus d’être un auteur incontournable du roman noir français, est aussi un érudit de la littérature noire. Je ne peux que vous encourager à vous procurer cet essai, qui montre toute la passion de cet auteur pour ce genre littéraire.

Quatrième de couverture :

« Le roman noir se doit par essence de ne pas être rose, c’est la moindre des choses. Sa préoccupation essentielle, celle de dépeindre des êtres brisés et menacés par une société aveugle et corrompue, lui a confié toute une génération d’auteurs qui, eux-mêmes, pour diverses raisons, quelquefois personnelles, ne voyaient aucunement l’espoir se lever derrière les brouillards dépressifs de toutes sortes. »

Jean-Bernard Pouy, une des figures les plus remarquées du roman noir en France, est l’auteur d’une soixantaine de romans. On lui doit notamment La Belle de Fontenay, RN 86 et Spinoza encule Hegel.

« Enflammé, radical, passionné, provocateur, le co-créateur du Poulpe partage ses envies, raconte ses livres favoris, encense ses auteurs phares. » Le Figaro

Mon avis :

Si vous cherchez des lectures pour cet été, ou pour un autre moment, vous allez avoir entre les mains LE livre qu’il vous faut. On ne va pas vous parler de nouveautés, bien qu’il y en ait mais plutôt des incontournables, de ces romans qui vous chamboulent et vous hantent toute votre vie. Clairement, à part Le Dictionnaire des Littératures Policières du Maître Claude Mesplède, il est bien difficile de traiter de ce sujet. Jean Bernard Pouy a décidé de laisser parler sa passion et en cela c’est avant un livre de passionné. Et la force de ce livre, c’est qu’il vous offre sa passion et que nous, nous l’acceptons comme une offrande.

Je ne l’ai pas lu en une seule fois, mais plutôt chapitre par chapitre. Et au passage, j’y ai noté une dizaine de livres qu’il va falloir que je me procure … de quoi alimenter ma rubrique Oldies. A part quelques piques envers les autres genres du polar, JB se lâche, et laisse parler son cœur … et c’est tellement bien écrit que je me demande encore pourquoi je continue à tenir ce blog. Chapeau, Maître !

Vous y trouverez donc une introduction, qui se veut humble. Puis JB nous propose 6 rubriques, pour classer les auteurs. Les aiguilleurs, Les forcenés, Les pessimistes, Les allumés, Les étoiles filantes et les intellos. Quelque soit la rubrique, cela m’a permis de découvrir des titres que je ne connaissais pas. Il termine son exercice par une nouvelle au titre humoristique à souhait et finalement dans le plus pur style de ce qu’il est capable d’écrire : Sauvons un arbre, tuons un romancier ! Tout un programme.

Bref, voilà un livre que je vous conseille très fortement. Que vous soyez fans de littérature policière ou non, il faut le lire pour découvrir autre chose, sans se tromper.