Le chouchou du mois de janvier 2016

Allez, on redémarre 2016 avec le même principe. En fin de mois, je fais un bilan de mes chroniques et j’élis le chouchou du mois, qui est un titre totalement honorifique.

Janvier lance habituellement la rentrée littéraire mais cette année, ce fut plutôt calme du coté des sorties. C’est donc l’occasion de fouiller dans mes bibliothèques et de ressortir quelques romans que l’on a tendance à oublier ou bien de publier des avis sur les dernières sorties de l’année dernière.

Honneur à un grand auteur, Harry Crews, dont les éditions Sonatine ont sorti un inédit : Les portes de l’enfer. Je dois avouer que je ne connais pas assez l’univers de cet auteur, même si son écriture est toujours aussi fantastique.

Honneur aussi aux éditions Points qui ressortent le deuxième roman de Antonin Varenne, Le gâteau mexicain. A mon avis, c’est à réserver aux fans de l’auteur car ceux qui ne le connaissent pas risquent d’être surpris par le coté fantasque et presque burlesque de l’intrigue qui part un peu dans tous les sens.

Avec Le baiser de Caïn de John Connoly (Pocket), j’ai continué le cycle de Charlie Parker. Et cette quatrième enquête est aussi réjouissante que les autres, aussi stressante. J’y ai particulièrement apprécié l’intrigue, fournie et très bien construite, tant et si bien que c’est à ce jour mon roman préféré.

Avec Eté rouge De Daniel Quiros (Editions de l’aube), j’aurais découvert un nouvel auteur. Si on y trouve quelques défauts dus au fait que ce soit un premier roman, le sujet est remarquablement bien traité. Et comme il est édité en poche, il serait dommage de passer au travers.

Deux autres lectures datant de 2015 viennent compléter cette liste, et ce sont deux formidables romans français, très réussis par leur façon de traiter de sujets difficiles. Travailler tue ! De Yvan Robin (Lajouanie) traite avec beaucoup de cynisme du burn-out au travail. Méfaits d’hiver de Philippe Georget (Jigal) se veut plus intimiste et fouille les psychologies des maris cocus.

Je pourrais aussi classer Les ombres innocentes de Guillaume Audru (Editions du Caïman) dans les lectures de 2015. Mais comme il est sorti en toute fin d’année, il servira de transition. Ce très bon roman policier nous dévoile un pan de l’histoire française contemporaine dont bien peu ont la connaissance. A ne pas rater, assurément.

Passons donc à 2016. Avec Ubac de Elisa Vix (Rouergue), l’auteure part d’une situation classique, l’irruption de la sœur du mari dans un couple et va nous stresser tout au long des 180 pages que compte ce court roman. C’est un roman qui m’a impressionné.

Le loup peint de Jacques Saussey (Toucan), dernier opus en date de cet auteur prolifique est un roman à l’intrigue complexe qui réserve son lot de surprises. On y retrouve le talent et l’écriture si explicite de Jacques Saussey que j’adore.

Viens avec moi de Castle Freeman Jr (Sonatine) enfin est un court roman basé essentiellement sur les dialogues et qui nous décrit une course poursuite dans le fin fond des Etats Unis. On y trouve des cinglés, ça va vite et c’est du pur plaisir.

Le titre de chouchou du mois revient donc à Les salauds devront payer de Emmanuel Grand (Liana Levi) pour sa peinture d’une région massacrée par le chômage. Tous les personnages sont formidables et le constat sans être démonstratif est extraordinaire. Cela m’a fait penser à Martyn Waites et sa peinture de l’Angleterre post Thatcher. C’est l’une des excellentes surprises de ce début d’année.

Je vous donne donc rendez vous la mois prochain. D’ici là, n’oubliez pas le principal, lisez !

Le loup peint de Jacques Saussey (Toucan)

Après son excellent La pieuvre, je dois dire que j’étais impatient de lire le dernier roman de Jacques Saussey. Pour ce roman, il abandonne son couple de flics Daniel Magne et Lisa Heslin pour nous offrir un roman sous haute tension.

Ce roman est construit autour d’un personnage ou du moins c’est la façon la plus simple que j’ai trouvée pour résumer cette intrigue foisonnante. Vincent Galtier est vétérinaire dans l’Yonne. Il vient de terminer une mise à bas d’une jument, qui s’est mal passée d’ailleurs. Pour évacuer son stress, il décide de passer chez son amante avant de rentrer à la maison. Il faut dire que depuis son accident de la route, six mois auparavant, et la mort de son fils, sa femme Estelle lui a tourné le dos.

Alors qu’il est tard et qu’il roule vers chez lui, une voiture le harcèle et manque de le pousser dans le ravin. Il a juste le temps d’apercevoir quatre silhouettes. Un peu plus, il aperçoit un éclair. Ce n’est pas un radar, mais il est persuadé que les passagers de la BMW viennent de tuer l’un d’entre eux. Il tente de s’enfuir, la poursuite s’engage et la BMW finit encastrée et prend feu. Puis on lui tire dessus. En se relevant, il se rend compte que deux corps brulent mais que les autres passagers viennent de lui voler sa voiture. Il va tenter tant bien que mal de rentrer chez lui à pied. En arrivant chez lui, sa femme a été tuée et massacrée.

En parallèle de l’itinéraire malheureux de ce vétérinaire de campagne, nous allons suivre les histoires de beaucoup de personnages, dont Laurel et Hardy qui sont deux lieutenants pas doués et pas drôles, mais aussi l’adjoint de Vincent, une mystérieuse infirmière, une tueuse sans limites, un chien lycaon et même vers la fin du livre, un commissaire Paul Colize qui va nous faire rire avec ses élucubrations.

On va passer d’un personnage à l’autre et comme c’est bien fait, on suit cette histoire sans aucun problème. Par contre, on a du mal à savoir où l’auteur veut en venir … mais en fait, tout se tient. C’est là tout le talent de cet auteur qui n’arrête pas de me surprendre, car son écriture est d’une fluidité telle, ses descriptions d’une justesse telle qu’il pourrait nous raconter ce qu’il veut. En quelques lignes, il arrive à nous planter un personnage dans un décor, et à le faire vivre. C’est du pur plaisir de lecture.

Il faudra donc s’armer de patience pour comprendre de quoi il retourne et on aura droit auparavant à quelques scènes mémorables, qu’elles soient saignantes, stressantes ou même sexuelles. Il y a juste quelques passages au début du livre qui m’auront paru sonner un peu faux. Mais sur les 86 chapitres qu’il comporte, c’est bien peu par rapport au plaisir procuré ensuite.

Une nouvelle fois, Jacques Saussey arrive à me surprendre. Il essaie d’innover, ne se contente pas d’écrire le même roman policier, mais fait à chaque fois quelque chose de différent. Celui-ci va vous faire battre le cœur à 100 à l’heure, avant de vous laisser vous reposer dans un calme relatif, il va vous malmener, presque vous torturer pour arriver à une conclusion surprenante, et qui, à y réfléchir, faire froid dans le dos. Et ne vous y trompez pas, la couverture superbe n’est en rien mensongère.

Ne ratez pas les avis de Sandra, Loley, Yvan et Ptitblog

Viens avec moi de Castle Freeman Jr. (Sonatine)

Outre le sujet indiqué sur la quatrième de couverture, qui m’a interpelé, le fait que ce soit le premier roman publié en France de Castle Freeman Jr. a beaucoup joué dans mon choix de lecture. En fait, Go With Me est le troisième roman de l’auteur. Ce roman, très court, est effectivement un roman noir rapide comme un coup de poing. Et comme la quatrième de couverture est très bien faite, j’ai joué au fainéant en la copiant. De toute façon, je n’aurais pas fait mieux pour résumer le sujet du livre.

Quatrième de couverture :

Dans les fins fonds désolés du Vermont, la jeune Lilian est devenue la cible de Blackway, le truand local. Son petit ami a préféré fuir, elle a décidé de rester. Bien résolue à affronter celui qui la harcèle. Alors que le shérif se révèle impuissant, Lilian se tourne vers un étrange cénacle. Sous la houlette de Whizzer, ancien bûcheron en chaise roulante, quelques originaux de la région se réunissent chaque jour dans une scierie désaffectée pour disserter en sirotant des bières. Devant la détermination de la jeune femme, Whizzer décide de l’aider en lui offrant les services de deux anges gardiens peu ordinaires : un vieillard malicieux, Lester, et un jeune garçon, Nate, plus baraqué que futé. Avec eux, Lilian se met à la recherche de Blackway dans les sombres forêts qui entourent la ville pour s’expliquer avec lui. De bar clandestin en repaire de camés, la journée qui s’annonce promet d’être mouvementée, l’affrontement final terrible.

Castle Freeman Jr. manie la langue et la narration avec une virtuosité rare, faisant de ce récit intense, qui se déroule sur quelques heures, une lecture inoubliable, aussi terrifiante que drôle. Le portrait qu’il dresse d’un Vermont sauvage et désolé, de la réalité violente et criminelle des régions les plus reculées de l’Amérique, marquera à coup sûr les esprits.

Castle Freeman Jr. est né au Texas. Écrivain, journaliste, essayiste, il habite dans le Vermont. Unanimement loué par la critique anglo-saxonne, Viens avec moi est son premier roman publié en France.

Mon avis :

La quatrième de couverture ne fait pas que résumer le sujet du livre, il donne un aperçu complet de son contenu. C’est donc un roman court, qui nous montre une sorte de chasse à l’homme, même si ce n’est pas une course poursuite. Nos trois compères Lester, Nate et Lilian vont donc arpenter les bas fonds du Vermont à la recherche d’un ancien adjoint du sheriff qui fait peur à tout le monde. Et il faut bien être trois pour en venir à bout.

On a donc droit à une sacrée galerie de personnages totalement frappés, que l’auteur va nous présenter succinctement de façon à ce que nous les imaginions physiquement. Car, tout le livre avance grâce aux dialogues, avec très peu de descriptions. En ce sens, c’est presque une pièce de Théâtre que Castle Freeman Jr. a écrit. Donc, cela se lit vite et il y a suffisamment de traits humoristiques pour que l’on prenne son pied. Il y a en fait dans ces dialogues le décalage que l’on peut trouver dans les films de Tarantino.

Intercalés entre chaque rencontre que font nos trois compères, on y trouve des scènes avec Whizzer qui commente ce qui vient de leur arriver, comme s’il était omniscient, ou comme s’il avait prévu ce qu’il allait leur arriver. Et je me pose la question si Castle Freeman Jr. n’a pas voulu dire que Whizzer se positionnait comme un Dieu qui voit tout, qui sait tout. Cela m’a aussi fait penser à En attendant Godot de Samuel Beckett.

Mais ne nous y trompons pas. Si ce roman n’est pas un chef d’œuvre à la hauteur de Godot, il n’en reste pas moins que c’est une lecture recommandable au sens où on passe du bon temps à le lire, et où on s’amuse beaucoup. En tous, cela vaut le coup d’être curieux pour découvrir ce qu’il y a derrière une couverture mystérieuse et très belle.

Ne ratez pas les avis de Claude , Yan et Unwalkers

Le gâteau mexicain de Antonin Varenne (Points)

Depuis Fakirs, premier coup de cœur Black Novel, je suis un fan inconditionnel de Antonin Varenne. Les éditions Points ont eu la bonne idée de ressortir son deuxième roman, qui était paru à l’époque (en 2008) aux éditions Toute Latitude.

Quatrième de couverture :

Rien ne va plus pour Nino Valentine. Depuis le braquage désastreux d’une bergerie qui lui a valu une rafale de chevrotine dans les fesses, la malchance le poursuit. Dépassé par les événements, le beau manouche prend la fuite au volant d’une voiture volée avec un bébé orphelin à l’arrière. Objectif : survivre. En cavale, son destin se mêle à celui d’un poète raté, d’un flic obèse et de prostituées insoumises.

Né à Paris en 1973, Antonin Varenne est diplômé de philosophie. Il a parcouru le monde avant de revenir en France pour se consacrer à l’écriture. Ses romans Fakirs et Le Mur, le Kabyle et le Marin sont disponibles en Points.

« Retenez bien son nom, car Antonin Varenne trône en bonne place dans la nouvelle génération des polardeux français. » L’Express

Mon avis :

On entre dans ce roman comme on entre dans un bazar. Le roman repose sur trois personnages, et on découvre dans ce roman tout le talent de l’auteur à faire vivre des personnages extrêmes, impossibles, que l’on n’a aucune chance de rencontrer dans la rue … et ça vaut mieux. On y trouve Nino qui va vite rencontrer des Romanichelles. D’aventure en aventure, il va être poursuivi par des gens, alors qu’il se retrouve avec un bébé dans les bras. Il y a Nathalie, la pute au grand cœur. Et il y a Padovani, inspecteur aux mœurs, qui fait plus de 150 kilos, et qui a une philosophie : « J’aime pas les gens ».

Antonin Varenne additionne les scènes, toutes bien faites, avec des dialogues brillants, sans qu’elles aient des liens évidents les unes avec les autres. Cette lecture peut déconcerter et on peut avoir une impression d’improvisation et de grand n’importe quoi. Et pourtant, pourvu que l’on fasse un peu d’effort, que l’on poursuive dans l’intrigue, on découvre des scènes hilarantes, mais aussi délirantes.

C’est donc un polar original, qui ne plaira pas à un grand nombre par son coté foutraque mais qui rendra curieux tous les fans de cet auteur qui a écrit tant de grands livres par la suite. Après avoir fini le roman, on en gardera tout de même quelques scènes inoubliables voire même quelques scènes intimes que personne n’est capable d’écrire comme cela. Un objet littéraire étrange et attachant.

Les salauds devront payer de Emmanuel Grand (Liana Levi)

Terminus Belz, le premier roman d’Emmanuel Grand, fut une belle découverte. Outre le fait que cela soit remarquablement écrit, il y avait un souci de montrer la vie des pêcheurs et leurs difficultés, voire même d’approcher le sujet de l’immigration clandestine. Si ce roman est bien différent, car il change de région, je trouve, pour ma part que c’est un roman très mature qui vaut plus que le détour.

Wollaing est une petite ville des environs de Valenciennes. Comme beaucoup de villes du Nord, elle est ravagée par le chômage. Il y eut par le passé une usine de plomb et de zinc qui, faute d’investissements, a connu de plus en plus d’accidents de travail. Si l’on ajoute à cela la vétusté de l’outil industriel et les grèves à répétition, l’issue devint inéluctable et l’usine ferma en 1983.

On retrouve de nos jours, une génération plus tard, toute une galerie de personnages ayant subi cette situation. Les anciens se rappellent les 10000 personnes que faisait vivre l’usine, les jeunes n’ont connu que le chômage et les fins de mois difficiles. D’autres ont profité de cette femreture pour ouvrir leur commerce, mais à part un bar, bien peu d’entre eux ont survécu.

En l’absence d’aide de l’état ou des banques, si on veut s’en sortir, il faut emprunter de l’argent auprès d’organismes douteux ayant pignon sur Internet. Et quand on oublie une mensualité, la société en question fait appel à des gros bras pour se faire payer par la force. C’est le cas de Pauline Leroy, une jeune femme douée d’une force de caractère peu commune. Depuis qu’elle est tombée amoureuse de Serge Maes, elle décide d’emprunter 50000 euros pour partir loin de la France. Quand Pauline est retrouvée morte dans un terrain vague, l’enquête fait place à peu de doute. Mais le commandant Buchmeyer et la lieutenante Saliha Bouazem vont avoir à faire avec une intrigue redoutablement retorse.

Habituellement, je fais un résumé des 100 premières pages pour donner un ordre d’idées du contenu d’un roman. Pour celui-ci, il m’aura fallu aller plus loin dans la lecture, non pas parce que le roman a un rythme lent, mais parce que l’auteur installe tranquillement le contexte avant que nous nous trouvions en présence du corps de Pauline. Jugez en plutôt : Les 50 premières pages m’ont plongé dans l’horreur de la guerre d’Indochine, puis d’Algérie, en compagnie de 4 soldats, livrés à eux-mêmes. Puis, nous faisons un saut dans le temps, jusqu’à aujourd’hui, et nous rencontrons une galerie de personnages habitant tous Wollaing, pour nous présenter le contexte.

Ne croyez pas que ce roman est long à lire, c’est tout le contraire : il est passionnant, vivant, véridique, écrit dans un style hypnotique. Il fait partie de ces romans qui vous plongent dans une ambiance et que l’on stoppe avec regret, en étant pressés d’y revenir. J’ai adoré tous les personnages, la minutie que l’auteur a mise à décrire leur quotidien, la subtilité qu’il a employée pour nous décrire la situation passée, pour nous montrer les conséquences sur la vie d’aujourd’hui.

On y trouve de tout : ceux qui ont réussi en ouvrant qui un bar, qui une salle de musculation ; ceux qui survivent en réalisant de petits boulots ; ceux qui ont échoué. Et a coté de cela, il y a ces jeunes, nés dans le chômage et n’ayant qu’un seul espoir : partir le plus loin d’ici. Ce roman montre aussi comment une région ravagée et sans avenir se tourne vers le trafic de drogue ou la prostitution car pour eux, c’est un moyen comme un autre de gagner de l’argent.

Ce roman est passionnant car tout sonne vrai, et malgré le nombre de personnages, on s’y retrouve aisément. Il faut dire qu’Emmanuel Grand a eu une sacrée idée d’associer deux flics à l’esprit totalement opposé : Buchmeyer étant plus bordélique et faisant confiance à son intuition, Saliha étant extrêmement factuelle. Et si on ne lira pas forcément ce livre pour son intrigue, le contexte et les personnages prenant toute la page, celle-ci (l’intrigue) est tout de même fort bien trouvée et sa résolution absolument pas tirée par les cheveux.

S’il faut comparer ce roman avec quelques références, Claude Le Nocher, dans une réponse à son billet, parle de Aux animaux la guerre de Nicolas Mathieu. J’ajouterai pour ma part qu’il y a du Martyn Waites dans sa façon de faire une autopsie d’une société qui va dans le mur, consciencieusement, en laissant à l’abandon des régions entières, des gens honnêtes qui ne demandent finalement pas grand-chose d’autre que de pouvoir vivre décemment.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Ubac de Elisa Vix (Rouergue)

Depuis La nuit de l’accident et L’hexamètre du Quintilien, je dois dire que j’adore les petits polars de Elisa Vix, par sa façon de créer des intrigues simples, et pour autant stressantes au possible. Ubac est un excellent cru !

Estelle n’aime pas trop parler de son passé. C’est un peu pour cela qu’elle est venue se perdre dans une petite station des Alpes, Val Plaisir, située au pied du mont Ubac. Il faut dire qu’elle ne tient pas trop à évoquer sa jeunesse à la DDASS, abandonnée qu’elle fût par des parents alcooliques. Préparatrice de pharmacie, elle aurait pu passer inaperçue, jusqu’à ce que Jérémy, un jeune lyonnais, ne débarque pour reprendre le bowling du village.

Jérémy est le genre à plaire à tout le monde, toujours souriant, charmeur. Estelle qui n’a rien d’extraordinaire, va pourtant le séduire par sa retenue. Ils vont se plaire, s’aimer, se marier et avoir un enfant, une petite Lilas. Jérémy non plus ne parle pas de son passé, et Estelle, tout à son amour, ne lui pose pas de questions. Jusqu’à ce qu’il lui apprenne qu’il a une sœur jumelle nommée Nadia, et qu’elle va venir les voir après quatre années d’exil aux Etats Unis.

Nadia s’avère une jeune femme méfiante, timide, très proche de son frère. Au début, Estelle va faire des efforts, mais petit à petit, des faits étranges vont l’amener à se méfier de la nouvelle venue. Tout d’abord, alors qu’elle laisse Nadia donner le bain à Lilas, Estelle entend sa fille pleurer ; elle se précipite et trouve sa fille avec les cheveux mouillés et Nadia nie tout problème. Puis, ce sont tous les moments que Jérémy passe avec sa sœur plutôt qu’avec sa femme, allant même lui offrir une améthyste superbe. L’angoisse est à son summum quand lors du repas de Noel, Estelle voit sa fille jouer avec un coureau alors qu’elle était sure de l’avoir éloigné de sa main.

Quelle réussite que ce roman où Elisa Vix s’approprie le trio amoureux, en y mettant sa propre patte, celle d’une tension, d’une angoisse croissante. Et quoi de plus efficace que de prendre pour victime une petite fille de quelques mois, innocente, entre les mains d’une femme qui vient d’arriver et que l’on ne connait finalement pas si bien que cela ? Racontée à la première personne du singulier par Estelle elle-même, Elisa Vix se permet de faire monter le suspense doucement mais surement.

Malgré le fait que la scène soit occupée par les trois personnes du couple, les personnages secondaires, Claudine la pharmacienne et Fabien, l’ami et voisin, sont là pour à la fois faire relâcher un peu la pression mais aussi pour rajouter une pincée de suspense. Car une fois planté le décor, Elisa Vix passe à une guerre ouverte entre les deux femmes, Estelle et Nadia, mais elle insuffle aussi une once d’incertitude. Car à chaque chapitre, on se demande ce que cette auteure de grand talent va bien pouvoir nous inventer. Et on finit par douter de tout le monde. Car tout est moins simple qu’il n’y parait !

Avec son format court, 180 pages, le style est évidemment très efficace, mais pour autant il n’est pas dénué de sensibilité, d’émotion. On finit par vibrer avec Estelle, serrer les dents, sursauter lors des tempêtes, puis devenir froide comme la glace. Car, évidemment, cela se passe en hiver, dans un décor de neige immaculé, où seules se trouvent des traces de pas de loups. Car c’est bien une histoire de loups, de louves que nous offre Elisa Vix, acérées comme des canines.

Tout cela peut paraitre simple, facile à faire, mais c’est bien là tout le talent de cette auteure : savoir s’effacer derrière la force de son histoire, la véracité de ses personnages, la puissance des émotions véhiculées. Elisa Vix a écrit avec ce roman un roman fort, très fort, dont certaines scènes sont inoubliables, un excellent suspense.

Ne ratez pas les avis de l’ami Claude, de Smallthings, et Quatresansquatre