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Telstar de Stéphane Keller

Editeur : Toucan

J’avais été très impressionné par le premier roman de Stéphane Keller, l’année dernière, Rouge Parallèle, par son intrigue qui s’appuie sur trois personnages forts et par sa faculté à nous immerger dans une autre époque, les années 60. Telstar sort moins d’un an après et reprend les mêmes personnages.

Une suite ? Non, plutôt une explication du parcours des policiers et militaires rencontrés dans Rouge Parallèle. Les anglo-saxons appellent cela un pre-quel ; moi j’appelle ça un « Revenons en arrière » ! Original, non ? Et donc, pour bien appréhender les Lentz et Holliman, quoi de mieux que de les envoyer dans les années 50, plus précisément 1956, en Algérie.

Alger, 24 décembre 1956. Le corps d’une jeune fille est retrouvé. Elle a été violée puis étranglée ; il lui manque une socquette. Pour l’inspecteur principal Brochard, ce n’est qu’une horreur de plus dans un pays de plus en plus ensanglanté. Depuis le début du mois, ce sont plus de 120 attentats mortels qui ont déferlé, dont la responsabilité incombe au FLN, le Front de Libération Nationale. Son adjoint, Joanin ne s’est pas encore remis d’un massacre dans une petite ferme du coin. Sa mère leur donne son nom : la petite s’appelait Henriette Pellegrini. Quelques témoins font état d’une voiture américaine de couleur, avec à son bord un homme blond. Cela n’arrange pas Brochard qui viserait plutôt les fellaghas.

Chypre, 24 décembre 1956. L’armée franco-britannique a remporté la victoire du Canal de Suez face à Nasser mais a dû faire marche arrière sous la pression des Américains et des Russes. Alors l’état major leur ordonne de rallier Alger, pour sécuriser la situation. La 10ème DP, accompagnée du capitaine Jourdan allait s’atteler à cette mission. Ils avaient carte blanche. La chasse au FLN débutera dès le 26 décembre, date de leur arrivée sur place. Par contre, Jourdan devra se coltiner la colonel Stuart Hollyman, observateur américain sur place.

Sainte Marthe, 25 décembre 1956. Norbert Lentz est un simple soldat, dont l’objectif et la motivation tiennent en quelques mots : faire la chasse aux communistes. Et il est sur d’en trouver à la pelle en Algérie. Direction donc Marseille, pour embarquer vers cette colonie qui a la prétention de revendiquer son indépendance. Il va leur faire passer cette envie, aux communistes …

Que c’est dur de faire un résumé du contexte de ce roman, environ les 50 premières pages, alors que la situation est inextricable. Après Rouge parallèle, l’auteur m’avait indiqué qu’il envisageait de traiter cette période sanglante pour y placer quelques uns de ses personnages, et expliquer leur histoire. Alors, si je dois vous conseiller quelque chose, c’est de lire celui-ci avant Rouge parallèle … ou pas. En fait, je pense que l’on peut suivre un déroulement chronologique mais on peut aussi lire Telstar en premier. En aucun cas, vous ne serez gêné dans votre lecture.

Passé cette introduction, je retrouve la puissance d’évocation de cette période, la sensation de danger permanent alors que le style de l’auteur est plutôt descriptif. Stéphane Keller nous montre la difficulté de cette situation qui ne peut que dégénérer, où les différents camps en présence se livrent à une guerre mortelle sans aucun état d’âme. Aux attentats aveugles, la police française y répond par des meurtres sans enquête pour boucler ses dossiers et l’armée se livre à des tortures qu’on a du mal à imaginer.

En fait, Stéphane Keller arrive à atteindre le juste équilibre entre personnages et contexte, entre action décrite et dialogues réduits au strict minimum. Et surtout, il réussit la gageure, en s’appuyant sur une documentation sans faille mais pas lourdingue, à nous montrer toute l’inhumanité des hommes quand ils sont persuadés de leurs actes. Il n’est pas étonnant que l’on ait vu aussi peu de romans traitant ce sujet et il semble bien que les vannes de l’imagination littéraire s’ouvrent depuis peu. Et c’est finalement une bonne chose pour l’Histoire.

Quant à Stéphane Keller, il passe haut la main le risque du deuxième roman en gardant le même thème. Et ça, c’était un sacré pari, un pari qu’il a formidablement transformé. Enfin, le titre, il s’agit d’un titre des Tornadoes, sorte de musique désenchantée, qui tourne en rond comme si les hommes refaisaient tout le temps les mêmes erreurs.

Ne ratez pas les avis de Wollanup

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Prémices de la chute de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Ceux qui se demandent comment Frédéric Paulin peut faire mieux que La guerre est une ruse, ceux qui ont, pour cette raison, peur de s’attaquer à ce roman, ceux là peuvent se rassurer. Prémices de la chute n’est pas moins fort, pas plus fort, il est aussi fort. Voilà le deuxième tome d’une trilogie qui fera date.

Roubaix, 1996. Riva Hocq et Joël Attia de la police judiciaire de Lille sont en planque, quand ils entendent un appel au secours. Des collègues ont été pris à parti dans une fusillade à Roubaix. Le temps d’arriver sur place, ils ne peuvent que constater les dégâts : 4 morts du côté de la police.

Réif Arnotovic préfère qu’on l’appelle Arno ; cela évite les petites remarques racistes ou les méfiances. Réveillé ce matin-là par le rédacteur en chef de son journal, il doit aller sur les lieux de la fusillade, et laisser la jeune fille avec qui il vient de passer la nuit. Pas sûr qu’elle soit majeure d’ailleurs ! Et puis, c’est quoi, son prénom ? Arno se dit qu’il vient encore de faire une belle connerie. En contactant un de ses indics, il apprend deux noms potentiels concernés par cette fusillade : Dumont et Caze. Ces deux-là sont deux anciens mercenaires de la brigade El-Moudjahidin, qui a combattu en Bosnie.

Cela fait un an que le commandant Bellevue est mort. Tedj Benlazar, après une période de bureau en France, a repris son balluchon pour une mission de surveillance à Sarajevo, laissant sa fille Vanessa derrière lui. C’est là-bas qu’il apprend que Dumont et Caze, les Ch’tis d’Allah, ont pour mission de réaliser des casses pour récupérer de l’argent qui financera le nouveau Djihad. Il va immédiatement en informer Ludivine Fell, commissaire à la DST, qu’il connait très bien puisqu’ils ont été amants.  Ce qu’ils vont découvrir va changer le monde, mais qui va les croire ?

Si vous reprenez mon avis sur le premier tome, La guerre est une ruse, vous y trouverez tout ce que je pense de ce roman. Frédéric Paulin a le talent de ces grands auteurs qui prennent des faits historiques pour y rajouter des personnages fictifs. Parfois c’est pour réécrire leur histoire comme James Ellroy, parfois c’est pour expliquer, comprendre comment on en est arrivé à la situation actuelle. C’est le cas ici.

Avec Prémices de la chute, Frédéric Paulin complexifie la construction de son roman, passant de deux personnages principaux à quatre (Tedj, Arno, Vanessa et Laureline). Et il le fait avec toujours autant d’aisance en prenant soin de bien les positionner psychologiquement. Cela lui permet par ce biais de placer son action en différents coins du globe, de la France à l’Algérie en passant par la Bosnie, l’Angleterre pour finir par les Etats Unis, puisque l’on va balayer la période 1996 – 2001.

Comme je le disais dans mon billet sur La guerre est une ruse, « Ce roman ne se veut pas un cours d’histoire, ni une dénonciation, ni une quelconque leçon de morale pour un camp ou pour l’autre. ». Avec Prémices de la chute, Frédéric Paulin va nous expliquer l’évolution de l’islamisme et le développement de l’extrémisme. Et il arrive à nous montrer les mécanismes, les situations, les raisons d’une façon tellement fluide et naturelle qu’on arrive à y comprendre quelque chose. Moi qui adore l’histoire contemporaine, il y a des choses que j’ai comprises, d’autres que je savais. D’ailleurs, à ce sujet, lisez Le Bibliothécaire de Larry Beinhart.

Outre ces personnages que l’on adore suivre, et envers qui on a beaucoup d’attachement, on y voit très nettement pointer une volonté de dire que beaucoup de gens étaient au courant, avaient en leur possession une partie des informations. Et que certains n’ont rien fait, n’y ont pas cru ou n’ont pas voulu agir. Ceci rend encore plus impressionnante la dernière partie, dédiée au 11 septembre qui s’avère émotionnellement forte, surtout pour les conséquences de ce l’auteur nous a montré avant.

Indéniablement, ce deuxième tome répond aux attentes qu’il avait suscitées et répond surtout à beaucoup de questions que l’on peut se poser. Il y a au moins deux questions auxquelles on a d’ores et déjà les réponses :

1-     Frédéric Paulin est un formidable conteur

2-     Sa trilogie va compter dans la littérature contemporaine.

Quelle force ! Quelle puissance ! quelle émotion ! Vivement la suite !

La guerre est une ruse de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Attention, coup de cœur !

On avait plutôt pris l’habitude de lire chez Agullo des romans étrangers (excellents, d’ailleurs) et c’est avec une surprise non dissimulée que je me suis jeté sur leur première parution hexagonale.

1992. Les élections démocratiques d’Algérie ont donné une majorité au Front Islamiste du Salut. Suite à ce résultat, l’armée réalise un coup d’état pour conserver le pouvoir. En réaction à ce coup d’état, de nombreux groupes islamistes se forment et entreprennent des actions armées pour faire valoir leur droit gagné par les urnes. Ces attentats arrangent les généraux en place, légitimant leur pouvoir par la lutte contre le terrorisme.

Au centre de cet imbroglio où tout le monde place ses pions, se méfie de l’autre et cherche à avoir un coup d’avance, le GSR, les services secrets de l’armée, est chargé d’assurer la position du gouvernement. Il est aidé et soutenu par la DGSE française, qui conserve plusieurs postes en Algérie et partage ses renseignements pour légitimer une présence dans son ancienne colonie.

Le commandant Bellevue a connu toutes les luttes dans les colonies françaises. Doté d’un esprit de déduction et d’une faculté d’analyse psychologique hors du commun, il est capable de prévoir les actions des uns et des autres longtemps à l’avance. L’un des agents les plus prometteurs de Bellevue est le lieutenant Tedj Benlazar, qu’il guide comme un pion, là où il a besoin d’informations. Car ce dont la France a peur, c’est bien que le conflit arrive dans l’hexagone.

Lors d’une séance de torture « habituelle », Benlazar surprend des phrases lui confirmant que la victime serait transférée dans un camp au sud de l’Algérie. La rumeur selon laquelle il existerait des camps de concentration en plein désert devient une possibilité. Benlazar envoie donc un de ses agents pour suivre la voiture qui s’éloigne vers le sud. Mais il y a pire : L’un des membres du GSR serait en contact avec des terroristes du GIA. Bienvenue dans la manipulation haut de gamme !

Ce roman va aborder les années de sang en Algérie de 1992 à 1995, commençant juste après le coup d’état pour se terminer par l’attentat à la station Saint Michel. Et c’est un sujet bien difficile, qui nous touche de près pour l’avoir vécu pour certains d’entre nous, sans en avoir compris les raisons. C’est d’ailleurs un gros point noir dans mes connaissances, que cette guerre d’Algérie et tout ce qui a pu se passer après.

Ce roman ne se veut pas un cours d’histoire, ni une dénonciation, ni une quelconque leçon de morale pour un camp ou pour l’autre. Il va, comme tous les grands polars historiques, ramener une guerre contemporaine à hauteur d’homme. En prenant des faits historiques connus, il va construire ce qui va devenir l’un des plus grands massacres que le XXème siècle ait connu. Je vais juste vous donner un chiffre : il y aurait eu plus de 500 000 morts en Algérie pendant cette période.

Ce roman va nous montrer sans être démonstratif tous les rouages qui œuvrent pour le pouvoir, au détriment du peuple, engendrant des attentats et des massacres tout simplement hallucinants. Si Tedj Benlazar est au centre de l’intrigue, nous allons suivre pléthore de personnages sans jamais être perdu. Et ce roman va parler de l’Algérie mais aussi la France qui a du mal à lâcher son ancienne colonie. Frédéric Paulin ne met pas d’émotions mais il fait pour autant vivre ses personnages.

Ce roman est tout simplement un grand roman, qui aborde une période trop méconnue où les intérêts des uns convergent avec les autres. L’armée veut imposer sa loi, les islamistes veulent faire respecter le résultat du scrutin, et la France veut surtout protéger ses fesses et éviter que le conflit arrive sur son sol. A aucun moment, personne ne s’inquiète des victimes, que ce soit du coté des militaires ou des espions divers et variés.

Ce roman possède un souffle romanesque, une efficacité stylistique, une agilité et un rythme qui le montent au niveau des meilleurs romans du genre. Ses personnages ont une force telle qu’il est difficile de les oublier. Oui, il y a du DOA dans ce roman dans l’ampleur du traitement du sujet. Oui, il y a du Don Winslow dans la construction des scènes. Et il y a du Frédéric Paulin dans la passion qu’il a mis dans ce roman et qu’il nous transmet à chaque page.

Coup de cœur, je vous dis !

Ne ratez pas les avis de 404, Yan , Kris et Jean Marc

Passage des ombres d’Arnaldur Indridason

Editeur : Métailié

Traducteur : Eric Boury

Voici donc le dernier tome de la trilogie des ombres, qui revient sur l’histoire de l’Islande pendant la deuxième guerre mondiale au travers de deux personnages : Flovent qui est un flic islandais et Thorston, de la police militaire canadienne qui a des origines islandaises. Autant le premier tome Dans l’ombre, m’avait plu, autant le deuxième La femme de l’ombre m’avait paru fade, bien trop fade et mal fichu. Ce troisième tome m’a enthousiasmé.

De nos jours, dans un petit immeuble de Reykjavik. Une vieille dame s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de son voisin depuis plusieurs jours. Elle appelle le commissariat et les policiers dépêchés sur place font appel à un serrurier. Le corps du voisin, Stephan Thordarson, est allongé sur son lit. Apparemment il est mort paisiblement dans son sommeil. Mais l’autopsie révèle des fibres synthétiques dans sa gorge, issues de son coussin. Le vieil homme a donc été étouffé pendant son sommeil. La commissaire fait appel à Konrad, policier à la retraite qui se rend sur les lieux. Sur place, Konrad découvre des coupures de presse relatant la découverte du corps d’une jeune femme retrouvé sous des cartons dans une ruelle proche du Théâtre National, le Passage des Ombres.

Cette affaire date de 1944. A l’époque, un militaire américain Paul Karoll flirtait avec une jeune Islandaise. Elle voulait lui annoncer un événement quand il découvrit le corps. Plutôt que de prévenir la police, il s’enfuit et elle fut interrogée par deux inspecteurs : Flovent, de la brigade criminelle islandaise et Thorson de la police américaine.

Konrad est tout de suite intéressé par cette affaire : il faut dire que son père était un charlatan, faisant des séances de spiritisme auprès de gens crédules. Konrad se rappelle que l’on avait consulté son père à propos de cette affaire. Il va mener l’enquête.

Arnaldur Indridason va, dans ce roman, alterner l’enquête de Flovent et Thorson en 1944 avec celle de Konrad. Et je dois dire que ce troisième tome de la trilogie est de loin mon préféré. On retrouve tout l’art du maître scandinave pour nous passionner dans une enquête où, comme d’habitude, le rythme y est lent. Il a l’art de parsemer ses intrigues de petits détails, sur les décors, sur le contexte qui nous font découvrir son pays sans jamais en faire trop. Avec ce roman, je me suis retrouvé à avaler les 300 pages sans jamais avoir eu envie de poser le livre.

Mais il n’y a pas que cela : Arnaldur Indridason relève plusieurs challenges dans ce roman : Il alterne les chapitres consacrés à 1944 avec ceux des années 2000 sans jamais insérer en tête de chapitre la période concernée. Il suffit juste d’un petit détail pour que le lecteur comprenne où il est. C’est un sacré coup de force. De même, il mène la même enquête à 60 ans de différence sans jamais se répéter, en faisant avancer deux trajectoires qui vont arriver à al même conclusion. C’en est impressionnant.

Enfin, l’auteur qui nous serinait tout le Mal que les envahisseurs américains avaient apporté à son pays adopte ici un ton plus mesuré. Après avoir décrit l’arrivée des drogues, de la prostitution et du règne de l’argent auprès d’un peuple paysan pauvre et innocent, il verse de l’eau dans son vin en nous parlant de l’émancipation des femmes et de l’indépendance de son pays, l’Islande, vis-à-vis du Danemark. Comme quoi, dans tout passage dans les ombres, il y a des lueurs à retenir. Et puis, nous nous sommes tant attachés à tous ces personnages que la fin en devient poignante. Si Passage des Ombres est indéniablement le meilleur tome de la trilogie, c’est aussi un des très bons romans de cet auteur islandais incomparable.

Ne ratez pas les avis de Christophe Laurent et Anaïs

Pour services rendus de Iain Levison

Editeur : Liana Levi

Traducteur : Fanchita Gonzalez Batlle

Iain Levison est connu pour ses romans cyniques et lucides sur la situation de la société aux Etats-Unis. Son style direct et ses intrigues sont souvent une charge efficace contre ce qui parait être la meilleure démocratie au monde. Son dernier roman entre complètement dans ce cadre, et je ne peux que vous conseiller de vous accrocher.

1969, Vietnam. Le sergent Mike Fremantle est dans sa deuxième année de bourbier, avec au cœur l’envie de soutenir l’effort de son pays mais aussi de sauver ses hommes. Quand débarque le jeune Billy Drake, il lui apprend les bases de la jungle, comme voir les singes, creuser son abri, et survivre. Et Fremantle ne peut compter que sur lui, puisque son supérieur gage s’arrange pour ne jamais être sur le front.

2016, dans la petite ville de Kearns, Michigan. Mike Fremantle est devenu le chef de la police de Kearns et il se bat pour rendre les clés de la police dans un meilleur état que quand il est arrivé. Mais la délinquance est en hausse, les budgets en baisse et ce sont des équations qui ne vont pas ensemble. Mais il sent qu’il est temps pour lui de passer la main, de profiter de sa retraite et seule sa loyauté envers sa ville et ses habitants le pousse à continuer.

Deux hommes demandent à le voir, venant du Nouveau Mexique. Il est surpris d’apprendre qu’ils ont été envoyés par William Drake, sénateur de cet état. Fremantle le connaissait sous le nom de Billy. En pleine campagne électorale, Billy a raconté une anecdote sur le Vietnam, reprise sur Youtube. Mais l’adversaire de Billy a trouvé un témoin qui dit que Billy s’est lui-même blessé pour être exempté de la suite de son engagement militaire. Fremantle va donc accepter de témoigner à la télévision. Sans le savoir, il vient de mettre le doigt dans un engrenage sans contrôle.

Autant je n’avais pas été enthousiasmé par son précédent roman, autant celui-ci bénéficie d’un scénario concocté aux petits oignons. Iain Levison part d’une situation simple, et nous enfonce petit à petit dans une spirale infernale où les petits mensonges ou omissions finissent par avoir de lourdes conséquences. Mais est-ce que la vérité est importante au bout du compte, ou bien est-ce l’utilisation qu’on en fait, la manipulation des images et des gens ? C’est là toute la problématique soulevée dans ce roman.

Les deux personnages sont particulièrement bien trouvés et leur psychologie à l’avenant. Fremantle est chef de la police, du bon coté de la ligne jaune, d’une loyauté, droiture et honnêteté exemplaires. Billy, pardon, William Drake, doit montrer une image plus blanche que blanche à ses électeurs et ne se formalise pas de petits écarts par rapport à la vérité quand cela va dans son sens, c’est-à-dire quand il gagne des intentions de vote.

Evidemment, ce roman est une violente charge contre la politique, mais aussi contre les média car s’il n’est pas si primordial qu’un élu veuille cacher certains aspects de sa vie passée, c’est bien l’exploitation qui m’a le plus choqué. Car sans être totalement naïf, j’ai trouvé tout ce scénario bigrement réaliste, volontairement loin de toute esbroufe, simple mais bigrement efficace. Et je ne vous parle pas du dernier chapitre qui va forcément vous tirer un sourire jaune puisqu’au long des 200 pages précédentes, vos illusions seront déjà parties en fumée. Du grand Iain Levison, en somme !

Ne ratez pas les avis de Franck, Yan, Joyeux Drille,  Claude, Nyctalopes et Baz-art

Auguste l’aventurier de Marek Corbel

Editeur : GOATER Noir

Marek Corbel est déjà apparu sur Black Novel pour des romans aussi diverses que Concarn’noir, et En proie au Labyrinthe, des romans politiques, ou Les gravats de la rade ou Mortelle Sultane, à classer plutôt dans la case polar. Le voici de retour avec ce qui ressemble à une utopie, en forme de biographie inventée, mais c’est surtout un superbe hommage à Auguste Le Breton, ce grand auteur de polar.

Paris, 14 aout 1944. Suzanne est la « boniche des Mérieau » et traine son cabas difficilement. Bretonne d’origine, elle est à la recherche de sa sœur Louise. On lui conseille d’aller voir Le Léon. Il lui demandera de l’argent mais fera tout pour la trouver. Suzanne ne peut se résoudre à attendre : cela fait plusieurs jours qu’elle est sans nouvelles de Louise.

Nevez, Finistère, aout 1976. La canicule fait rage sur la France. Kerautret est gendarme à Pont-Aven. Avec l’adjudant-chef Picard, il fait route vers le château de Hénan sur un appel des pompiers pour la découverte d’un mort. C’est Joséphine Le Gac dit Fine, la femme de ménage, qui a découvert le corps du général Guyot de Kernavoelen.

Auguste Tréguier est un célèbre auteur de polar, retiré dans sa Bretagne natale. IL est en train de terminer un épisode pour la série populaire « Antigang », où il manie à merveille le mélange Sexe et Sang au détriment de l’intrigue. Avec Simonin, Auguste était célèbre, reconnu, mais c’était avant l’arrivée du Néo-Polar. Pourtant, ses « rififi » avaient une autre gueule. C’était le bon temps ! Il doit bientôt recevoir une correspondante de Télé-Ouest pour une interview. Originaire de Bretagne, il est monté à Paris et a connu le succès avec Du rififi pour les hommes, en 53 puis devint scénariste pour les plus grands auteurs de films noirs, dont Le clan des Siciliens.

Avec la mort du général et l’interview d’Auguste, Suzanne Le Bris va pouvoir d’une pierre deux coups. D’autant plus que le corps du général est en autopsie pour confirmer ou infirmer la mort naturelle due à la chaleur, et qu’elle a bien potassé la vie et l’œuvre d’Auguste Tréguier.

Comme ce livre est émouvant et bien fait ! Si la trame est la résolution d’une affaire criminelle (on trouvera à l’autopsie que le général a été assassiné), l’intérêt de ce livre ne se situe pas que là. En effet, le roman va avancer avec quatre trames différentes et quatre modes de narration différents. Cela confère à ce roman une originalité de ton et relance sans arrêt l’intérêt du lecteur.

D’un coté, on a la recherche de Louise en 1944 qui nous plonge dans une ambiance sous l’occupation allemande, sans en faire trop sur les résistants et les collabos, mais en insistant surtout sur les ambiances plus vraies que nature. Ensuite, on a l’enquête proprement dite menée par le gendarme Kerautret secondé par le commissaire Derain de la Brigade de Sureté de Rennes, qui va flirter avec la politique et la sécurité nationale. Il y a des chapitres où le narrateur tutoie le lecteur, où il est pris à parti, qui permet d’avoir un plus de recul par rapport à l’enquête.

Enfin, il y a ces formidables chapitres où l’auteur se permet de parler à la place d’Auguste, le faisant magiquement revivre sous nos yeux ébahis, utilisant des expressions qu’il aurait pu prononcer, ayant des réactions réalistes, et parlant avec cet argot dont il a inventé certains mots. Ce sont dans ces chapitres que l’on a l’impression que Marek Corbel s’est inséré dans l’esprit de Auguste Le Breton, d’autant plus qu’ils sont écrits à la première personne du singulier. L’auteur arrive à le faire revivre tellement bien que c’en est incroyable.

Si, effectivement, la résolution de l’énigme peut se deviner aux deux tiers du livre, il s’avère qu’avec ce roman, Marek Corbel a écrit son meilleur livre à ce jour, émouvant, riche, complet, unique et enrichissant. Les chapitres consacrés à Auguste sont une vraie charge d’émotion et on a vraiment l’impression d’être assis en face de ce grand auteur et de l’écouter parler. Même si ce roman est édité par une petite maison d’édition, je ne peux que vous conseiller d’acquérir ce roman qui n’est pas uniquement destiné aux fans du polar, mais aussi à ceux qui ont envie de se plonger dans la France de ces années là. Ce roman possède une aura de nostalgie magique en même temps qu’il est un très bel hommage envers un grand auteur.

Pukhtu – Secundo de DOA

Editeur : Gallimard – Série Noire

J’avais été tellement impressionné par le premier tome, Pukhtu-Primo, que j’ai mis un peu de temps à ouvrir le deuxième, probablement par peur d’être déçu. Car le premier tome était tellement foisonnant, comportait tant de personnages et autant de fils narrateurs qu’il était difficile de ne pas être fasciné par l’ambition et la grandeur de ce roman qui montrait le bourbier du conflit Afghan en 2008.

Evidemment, je ne vais pas vous résumer le début de ce deuxième tome, sinon, je serais obligé de vous dévoiler une grande partie de l’intrigue du premier ! Sachez juste que ce deuxième tome débute par une dizaine de pages qui résument la situation du pays, et qui présentent de façon remarquablement claire les différents personnages et les différentes intrigues. De même, en fin de roman, nous avons droit à un glossaire et à une liste des personnages, dont la longueur montre la grandeur de ce roman.

Comme dans le précédent tome, nous retrouvons la société de mercenaires 6N, payée par les Américains ; nous sommes plongés au centre du trafic de drogue ; nous sommes enfermés dans des geôles sales dans l’attente d’un interrogatoire musclé ou d’une mort prochaine ; nous sommes invités dans les grands salons parisiens où les hommes politiques flirtent avec les espions, où les journalistes draguent des femmes fatales, où le destin du monde se jouent entre faux semblants et vrais mensonges ; nous sommes face à un panorama complet de la situation politique, en nous ouvrant les yeux sur des situations qui nous dépassent, en nous montrant comment tout un chacun cherche à profiter de son prochain, au détriment des populations civiles. Dommage collatéral, disent-ils ! Le gros changement va se situer au niveau de la situation financière, puisque nous allons être plongés en plein cœur de la crise financière de 2008-2009.

Dans ce deuxième roman, les passages sur le terrain se font plus rares mais ils sont toujours aussi impressionnants de réalité. C’est écrit avec crudité, cruauté, réalisme, et violence. La situation ne s’améliore pas pour les Afghans, mais on ne voit pas comment cela pourrait s’améliorer puisque personne ne travaille dans ce sens.

Dans ce deuxième roman, nous sommes plus immergés dans les salons des hommes politiques qui dirigent le monde, qui prennent les grandes décisions parce qu’ils ont les informations qui comptent. On voit surtout des hommes et des femmes qui cherchent à tirer leur épingle du jeu, parlant à demi-mot, mentant pour obtenir plus d’informations, décrétant une action pour avancer leur pion. Amel et Chloé ont la part la plus importante dans ce roman et vont fréquenter tout ce qui peut influencer les décisions du monde.

J’ai eu l’impression qu’il y avait moins de fils narrateurs, moins de personnages, dans ce roman. J’ai eu l’impression que ce deuxième tome avait un peu perdu de la richesse du premier, alors que l’auteur sait parfaitement où il veut nous emmener. J’ai donc trouvé ce deuxième tome un poil en dessous du premier, même s’il fait une suite logique au premier. Et puis, DOA se permet de relier ses personnages avec ceux de ses précédents romans, et ça c’est vraiment fort. Avec Pukhtu, il a créé le trait d’union qui manquait entre tous ses romans et démontre qu’il est en train de construire une œuvre : La situation géopolitique moderne. Impressionnant.

Ne ratez pas les avis de Charybde2, Yan et Jean-Marc