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Auguste l’aventurier de Marek Corbel

Editeur : GOATER Noir

Marek Corbel est déjà apparu sur Black Novel pour des romans aussi diverses que Concarn’noir, et En proie au Labyrinthe, des romans politiques, ou Les gravats de la rade ou Mortelle Sultane, à classer plutôt dans la case polar. Le voici de retour avec ce qui ressemble à une utopie, en forme de biographie inventée, mais c’est surtout un superbe hommage à Auguste Le Breton, ce grand auteur de polar.

Paris, 14 aout 1944. Suzanne est la « boniche des Mérieau » et traine son cabas difficilement. Bretonne d’origine, elle est à la recherche de sa sœur Louise. On lui conseille d’aller voir Le Léon. Il lui demandera de l’argent mais fera tout pour la trouver. Suzanne ne peut se résoudre à attendre : cela fait plusieurs jours qu’elle est sans nouvelles de Louise.

Nevez, Finistère, aout 1976. La canicule fait rage sur la France. Kerautret est gendarme à Pont-Aven. Avec l’adjudant-chef Picard, il fait route vers le château de Hénan sur un appel des pompiers pour la découverte d’un mort. C’est Joséphine Le Gac dit Fine, la femme de ménage, qui a découvert le corps du général Guyot de Kernavoelen.

Auguste Tréguier est un célèbre auteur de polar, retiré dans sa Bretagne natale. IL est en train de terminer un épisode pour la série populaire « Antigang », où il manie à merveille le mélange Sexe et Sang au détriment de l’intrigue. Avec Simonin, Auguste était célèbre, reconnu, mais c’était avant l’arrivée du Néo-Polar. Pourtant, ses « rififi » avaient une autre gueule. C’était le bon temps ! Il doit bientôt recevoir une correspondante de Télé-Ouest pour une interview. Originaire de Bretagne, il est monté à Paris et a connu le succès avec Du rififi pour les hommes, en 53 puis devint scénariste pour les plus grands auteurs de films noirs, dont Le clan des Siciliens.

Avec la mort du général et l’interview d’Auguste, Suzanne Le Bris va pouvoir d’une pierre deux coups. D’autant plus que le corps du général est en autopsie pour confirmer ou infirmer la mort naturelle due à la chaleur, et qu’elle a bien potassé la vie et l’œuvre d’Auguste Tréguier.

Comme ce livre est émouvant et bien fait ! Si la trame est la résolution d’une affaire criminelle (on trouvera à l’autopsie que le général a été assassiné), l’intérêt de ce livre ne se situe pas que là. En effet, le roman va avancer avec quatre trames différentes et quatre modes de narration différents. Cela confère à ce roman une originalité de ton et relance sans arrêt l’intérêt du lecteur.

D’un coté, on a la recherche de Louise en 1944 qui nous plonge dans une ambiance sous l’occupation allemande, sans en faire trop sur les résistants et les collabos, mais en insistant surtout sur les ambiances plus vraies que nature. Ensuite, on a l’enquête proprement dite menée par le gendarme Kerautret secondé par le commissaire Derain de la Brigade de Sureté de Rennes, qui va flirter avec la politique et la sécurité nationale. Il y a des chapitres où le narrateur tutoie le lecteur, où il est pris à parti, qui permet d’avoir un plus de recul par rapport à l’enquête.

Enfin, il y a ces formidables chapitres où l’auteur se permet de parler à la place d’Auguste, le faisant magiquement revivre sous nos yeux ébahis, utilisant des expressions qu’il aurait pu prononcer, ayant des réactions réalistes, et parlant avec cet argot dont il a inventé certains mots. Ce sont dans ces chapitres que l’on a l’impression que Marek Corbel s’est inséré dans l’esprit de Auguste Le Breton, d’autant plus qu’ils sont écrits à la première personne du singulier. L’auteur arrive à le faire revivre tellement bien que c’en est incroyable.

Si, effectivement, la résolution de l’énigme peut se deviner aux deux tiers du livre, il s’avère qu’avec ce roman, Marek Corbel a écrit son meilleur livre à ce jour, émouvant, riche, complet, unique et enrichissant. Les chapitres consacrés à Auguste sont une vraie charge d’émotion et on a vraiment l’impression d’être assis en face de ce grand auteur et de l’écouter parler. Même si ce roman est édité par une petite maison d’édition, je ne peux que vous conseiller d’acquérir ce roman qui n’est pas uniquement destiné aux fans du polar, mais aussi à ceux qui ont envie de se plonger dans la France de ces années là. Ce roman possède une aura de nostalgie magique en même temps qu’il est un très bel hommage envers un grand auteur.

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Pukhtu – Secundo de DOA

Editeur : Gallimard – Série Noire

J’avais été tellement impressionné par le premier tome, Pukhtu-Primo, que j’ai mis un peu de temps à ouvrir le deuxième, probablement par peur d’être déçu. Car le premier tome était tellement foisonnant, comportait tant de personnages et autant de fils narrateurs qu’il était difficile de ne pas être fasciné par l’ambition et la grandeur de ce roman qui montrait le bourbier du conflit Afghan en 2008.

Evidemment, je ne vais pas vous résumer le début de ce deuxième tome, sinon, je serais obligé de vous dévoiler une grande partie de l’intrigue du premier ! Sachez juste que ce deuxième tome débute par une dizaine de pages qui résument la situation du pays, et qui présentent de façon remarquablement claire les différents personnages et les différentes intrigues. De même, en fin de roman, nous avons droit à un glossaire et à une liste des personnages, dont la longueur montre la grandeur de ce roman.

Comme dans le précédent tome, nous retrouvons la société de mercenaires 6N, payée par les Américains ; nous sommes plongés au centre du trafic de drogue ; nous sommes enfermés dans des geôles sales dans l’attente d’un interrogatoire musclé ou d’une mort prochaine ; nous sommes invités dans les grands salons parisiens où les hommes politiques flirtent avec les espions, où les journalistes draguent des femmes fatales, où le destin du monde se jouent entre faux semblants et vrais mensonges ; nous sommes face à un panorama complet de la situation politique, en nous ouvrant les yeux sur des situations qui nous dépassent, en nous montrant comment tout un chacun cherche à profiter de son prochain, au détriment des populations civiles. Dommage collatéral, disent-ils ! Le gros changement va se situer au niveau de la situation financière, puisque nous allons être plongés en plein cœur de la crise financière de 2008-2009.

Dans ce deuxième roman, les passages sur le terrain se font plus rares mais ils sont toujours aussi impressionnants de réalité. C’est écrit avec crudité, cruauté, réalisme, et violence. La situation ne s’améliore pas pour les Afghans, mais on ne voit pas comment cela pourrait s’améliorer puisque personne ne travaille dans ce sens.

Dans ce deuxième roman, nous sommes plus immergés dans les salons des hommes politiques qui dirigent le monde, qui prennent les grandes décisions parce qu’ils ont les informations qui comptent. On voit surtout des hommes et des femmes qui cherchent à tirer leur épingle du jeu, parlant à demi-mot, mentant pour obtenir plus d’informations, décrétant une action pour avancer leur pion. Amel et Chloé ont la part la plus importante dans ce roman et vont fréquenter tout ce qui peut influencer les décisions du monde.

J’ai eu l’impression qu’il y avait moins de fils narrateurs, moins de personnages, dans ce roman. J’ai eu l’impression que ce deuxième tome avait un peu perdu de la richesse du premier, alors que l’auteur sait parfaitement où il veut nous emmener. J’ai donc trouvé ce deuxième tome un poil en dessous du premier, même s’il fait une suite logique au premier. Et puis, DOA se permet de relier ses personnages avec ceux de ses précédents romans, et ça c’est vraiment fort. Avec Pukhtu, il a créé le trait d’union qui manquait entre tous ses romans et démontre qu’il est en train de construire une œuvre : La situation géopolitique moderne. Impressionnant.

Ne ratez pas les avis de Charybde2, Yan et Jean-Marc

Les murmures de John Connolly

Editeur : Presses de la cité (Grand format) ; Pocket (Format poche)

Traducteur : Jacques Martinache

Je continue mon exploration de l’univers de Charlie Parker avec sa dixième enquête. Après deux épisodes dédiés à Louis et Angel, puis au père de Charlie Parker, voici un roman plus classique. La liste des billets sur Charlie Parker est à la fin.

Quatrième de couverture :

Dans le Maine, à la frontière entre le Canada et les Etats-Unis, ont lieu des trafics en tous genres ? Armes, drogue, êtres humains. C’est dans cette zone de non-droit que des vétérans désabusés, rentrés d’Irak il y a peu, se livrent à la contrebande d’œuvres dérobées au musée de Bagdad pendant la guerre.

Chargé d’enquêter sur les agissements de l’un de ces soldats, le détective Charlie Parker découvre que plusieurs membres de son unité ont été retrouvés morts après avoir été rendus à moitié fous par des voix qui leur chuchotaient à l’oreille dans une langue inconnue. D’après la thèse officielle, ces hommes souffraient du syndrome de stress post-traumatique, ce qui les aurait poussés au suicide. Mais cette explication ne satisfait guère Charlie Parker, qui ne peut s’empêcher de soupçonner l’existence d’un lien entre les décès et la marchandise transportée illégalement par les vétérans.

John Connolly mêle habilement le fantastique au réalisme le plus cru dans ce roman hypnotique, qui flirte parfois avec l’horreur.

Mon avis :

Charlie Parker a retrouvé sa licence de détective privé. Et comme il faut bien vivre, il vient de passer quelques affaires pas très réjouissantes. Jusqu’à ce qu’un propriétaire de bar lui parle du suicide de son fils, récemment revenu de la deuxième guerre d’Irak. Petit à petit, il se rend compte que beaucoup de vétérans de guerre se sont suicidés, que la frontière avec le Canada n’est pas loin … et que le monde des trafiquants en tous genres n’est pas le monde des Bisounours …

On peut reprocher à ce roman de dérouler la recette qui a fait le succès de quelques épisodes précédents. Mais je dois dire que je m’incline quant à l’efficacité du roman. J’y ai retrouvé toutes les raisons pour lesquelles j’aime les romans de John Connolly : une intrigue complexe à multiples facettes, des scènes angoissantes ancrées dans notre quotidien, des passages très drôles en particulier dans les dialogues, l’imagination de l’auteur pour imaginer  la vie complète d’un personnages, des paysages grandioses, des méchants fantastiques entre morts et vivants, le retour du Collectionneur et un final explosif.

John Connolly aborde au travers de son intrigue fantastique le réel du retour des soldats, que l’on délaisse et que l’on laisse pourrir une fois qu’ils ont réalisé leur devoir pour la patrie. Il montre la difficulté de réinsertion, le déni des maladies mentales, la négation du stress sur le champ et enfin l’extrême cynisme de nos dirigeants qui s’en foutent des gens sacrifiés.

Peut-être plus engagé que ses précédents romans, mais tout autant divertissant, cet épisode est bien difficile à lâcher, et on louera sa logique de déroulement, de même que ses dialogues irrésistibles et ce plaisir sans cesse renouvelé de retrouver Charlie, Louis et Angel. Par contre, le divorce est bien entamé avec sa femme et de ce point de vue, Charlie Parker laisse de coté sa vie personnelle … dommage ! Les murmures, un des très bons épisodes de la série.

Les enquêtes de Charlie Parker dans l’ordre de parution sur Black Novel :

Tout ce qui meurt

Laissez toute espérance …

Le Pouvoir des ténèbres

Le Baiser de Caïn

La Maison des miroirs

L’Ange noir

La Proie des ombres

Les anges de la nuit28

L’empreinte des amants

Dans l’ombre d’Arnaldur Indridason

Editeur : Métaillié

Traducteur : Eric Boury

Si vous suivez ce blog, vous savez que je suis un fan d’Arnaldur Indridason, et en particulier des enquêtes ayant pour personnage récurrent Erlendur, un personnage attachant et profondément humain. On sentait depuis quelque temps qu’Indridason voulait écrire autre chose, sortir des intrigues mettant en scène son inspecteur fétiche. Et je dois dire que j’ai été moins passionné par ces romans où Erlendur n’apparaissait pas, sauf Betty, un bel exercice de style et un hommage aux polars de la grande époque.

Cette fois ci, Arnaldur Indridason se penche sur la période de la deuxième guerre mondiale, période où l’Islande a été occupée par les armées britanniques avant d’être remplacées par les armées américaines. C’est ce que les Islandais ont appelé « La Situation ». Avant cette période, l’Islande était un pays d’agriculteurs et de pêcheurs. Cette période est vue par les habitants comme un passage brutal à l’ère moderne avec ce que cela comporte de violence et de criminalité.

Reykjavik, 1941. Un représentant de commerce rentre chez lui d’un voyage d’affaires et ne trouve pas sa compagne à la maison. Il est vrai que, quand il est parti, ils se sont engueulés avec Véra, et qu’il a préféré faire la sourde oreille et s’en aller. Il décide de sortir la chercher.

Un homme a été retrouvé assassiné chez lui d’une balle dans la tête, tirée par derrière. Cela ressemble à une exécution, genre de crime dont la police islandaise n’a pas l’habitude de voir. Flovent, un jeune inspecteur de la police criminelle et qui a fait un stage à Scotland Yard va être chargée de l’affaire. En observant la scène du crime, il trouve une balle, que l’on utilise avec des revolvers américains.

Quand il remonte cette information à son chef, celui-ci en fait part aux occupants qui vont lui adjoindre Thorson, un inspecteur de la police militaire. Ce dernier a l’avantage d’être issu d’une famille islandaise qui a migré au Canada. Les deux hommes vont travailler ensemble et vont être bien surpris quand le bailleur de la victime ne reconnait pas le corps. Mais qui peut bien être ce mort ?

On va en parler de l’abandon de Erlendur ! Et on a l’impression qu’Indridason a voulu ses nouveaux personnages complètement différents de son inspecteur fétiche. Là où Erlendur est humain, à l’écoute, peu bavard et renfermé sur lui-même, Flovent et Thorson ont la fougue de la jeunesse. Ils sont énergiques, n’hésitent pas à bousculer les témoins, à insister sur des questions et sont ouverts aux autres. Ils travaillent aussi très bien ensemble, ne se cachant rien des progrès de l’enquête. Ces deux-là s’avèrent être l’exact opposé d’Erlendur, quitte à ce que le trait soit parfois un peu gros.

Comme dans Le Lagon Noir, Arnaldur Indridason revient sur la transformation de la société islandaise due à la présence des Anglais puis des Américains. Si cela ressemble à une invasion, tel que c’est présenté ici, il n’en est pas moins qu’Indridason confirme et appuie son propos en montrant comment s’est développée la violence, la circulation des armes ou bien l’apparition de la prostitution. A croire l’auteur, l’Islande était auparavant un paradis terrestre avant que les soldats ne débarquent.

Mais je ne veux pas caricaturer le propos de l’auteur, et juste évoquer mon opinion. Car le sujet (ou l’un des sujets) est bien le nazisme et la recherche par les nazis des origines de la race parfaite, la race aryenne. Ici, on aura droit à un chercheur docteur qui fera des recherches sur l’origine de la criminalité, partant du principe que le Mal est inscrit dans les gênes des personnes déviantes. Et comme d’habitude, avec Arnaldur Indridason, on apprend beaucoup de choses sans en avoir l’air.

L’aspect historique ne fera pas d’ombre à la force des personnages, aussi bien les perosnnages principaux dont j’ai déjà parlé que les personnages secondaires, avec des figures d’une force (et en particulier une relation homme/fils que j’ai beaucoup apprécié). On peut penser que cela fait beaucoup de thèmes abordés dans un roman de 330 pages. C’est sans compter avec le talent de l’auteur et la fluidité de son style qui fait que, malgré certains noms islandais, on n’est jamais perdus. Et du déroulement de l’intrigue à la présence des personnages, ce premier tome de la trilogie s’avère un vrai beau boulot de professionnel d’auteur de romans policiers. Il ne reste plus qu’à attendre le mois d’octobre pour lire la suite.

Le fleuve des brumes de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traduction : Sarah Amrani

Une nouvelle maison d’édition a vu le jour en 2016, et Le fleuve des brumes de Valerio Varesi, qui est sorti en mai 2016, en est une des premières parutions. Il serait dommage de ne considérer ce roman que comme un roman policier, tant l’ambiance y est glauque à souhait et la plume d’une beauté édifiante.

Dans le Nord de l’Italie, aux environs de Parme, sur les bords du Pô. En ce mois de décembre, cela fait plusieurs semaines que la pluie tombe sans discontinuer, à tel point que le Pô déborde. Au club nautique, les anciens devisent, essayant de se rappeler quand la dernière crue a bien pu inonder la plaine. Quand une péniche leur passe devant, ils pensent que le matelot est un cinglé de naviguer avec ce courant qu’il est difficile de maitriser. Les autres clubs nautiques leur téléphonent, et il semble que la péniche n’ait pas de pilote à son bord, alors qu’il est impossible de passer sans encombre quatre ponts de suite. Quand la péniche s’ensable, le vieux Tonna, son propriétaire, est introuvable.

A l’hôpital de Parme, on vient de signaler un suicide. Un homme s’est jeté du troisième étage. L’inspecteur Soneri est appelé sur place et trouve bizarre qu’un homme qui veut se suicider passe à travers une fenêtre : habituellement, les suicidés ouvrent les fenêtres avant de sauter. L’identité du « suicidé » est Decimo Tonna. Quand Soneri va au club nautique, il apprend que la péniche du frère de Decimo a dérivé sans conducteur. Et les membres du club nautique ont bien des rancœurs envers les Tonna, qui ont fait partie des fascistes pendant la guerre.

Je pourrais commencer mon avis de mille façons, je finirais toujours par la même phrase : Magnifique ! Sous des dehors de roman policier classique, Valerio Varesi nous livre là un roman abouti, le genre de roman écrit par une homme amoureux de son pays, de sa région, de ses habitants. C’est probablement pour cela que j’ai adoré ce roman : l’auteur laisse ses personnages mener son intrigue, en étant toujours à l’écoute d’eux, toujours respectueux de leur vie.

Et pourtant, il aborde des sujets sombres de l’Italie, en abordant aussi bien son histoire chargée que sa situation contemporaine. La mort des deux frères dans la même journée rappelle en effet cette période de la deuxième guerre mondiale où les résistants étaient majoritairement communistes. Il rappelle aussi la rancune tenace d’un camp envers l’autre (les rouges contre les chemises brunes) et énonce froidement comment l’Italie a vite oublié les horreurs perpétrées par les deux camps. L’auteur en profite aussi pour aborder des sujets plus contemporains comme l’esclavagisme moderne, au travers de transports d’émigrés à travers le pays sans qu’aucun contrôle ne soit effectué, et cela dans des conditions tout simplement inhumaines.

Quant à la raison ultime qui doit vous faire craquer, c’est son ambiance et ce parallèle que fait l’auteur entre sa région en plein mois de décembre avec l’enquête de l’inspecteur Soneri. Il semble que le Pô en soit l’acteur principal, inondant la région quand il s’agit de planter le décor et de cacher les raisons du (ou des) meurtres ; puis il se couvre de brume quand Soneri hésite entre plusieurs pistes, avec de balayer doucement le brouillard vers une vérité glaçante dans le dernier chapitre … quand le Pô commence à geler.

Magnifique ! Ce parallèle, cette métaphore est magnifique, de même que cette plume si subtile, si légère, qui laisse la part belle à la nature, restant toujours au second plan pour laisser ses personnages soit raconter leurs histoires, ou les anecdotes que l’on se passe de génération en génération, ou bien les secrets tus, les plus anciens respectant la loi de l’omerta avant tout … pour mieux nourrir leur rancune. Magnifique !

 

Cartel de Don Winslow

Editeur : Seuil

Traduction : Jean Esch

Attention, coup de cœur, gros coup de cœur, énorme coup de cœur !

J’ai bien peur que ce billet s’adresse à ceux qui ont lu La griffe du chien. Pour les autres, dépêchez vous de rattraper votre retard, car Cartel en est la suite, et c’est un MONUMENT ! La griffe du chien fait partie de mon Top 10 de tous les livres que j’ai pu lire, et c’est forcément avec un peu d’appréhension, de crainte, que j’ai commencé cette lecture. Je dois dire qu’il y avait aussi un peu de peur, celle de trouver ce roman bien, mais sans plus, de ternir ce fantastique livre qu’est La griffe du chien.

Il n’en est rien. Cartel se révèle au niveau de son prédécesseur, sans se répéter ou paraphraser l’épopée précédente. Alors que La griffe du chien racontait l’ascension inéluctable du trafic de drogue, approuvé par les Etats Unis, à travers un duel devenu personnel entre Art Keller et la famille Barrera, entre 1975 et 2000, Cartel raconte la guerre civile (ou presque parce que non reconnue comme telle) qui a ravagé le Mexique. Il balaie donc la période qui va de 2004 à 2012.

Le livre s’ouvre sur une liste plus de 200 personnes, 200 journalistes qui sont morts pour avoir enquêté ou parlé des événements qui se sont passés au Mexique pendant son écriture. Comme entrée en matière, ça plombe l’ambiance et après avoir lu Cartel, on comprend que Don Winslow a voulu rendre hommage à tous ces gens qui luttent pour informer, qui veulent faire éclater la vérité, en relatant les faits.

2004, au Nouveau Mexique. Art Keller a quitté la DEA et s’est reconverti en apiculteur dans un monastère. Pour tenter d’oublier son passé, sa vie, mais aussi pour fuir.

2004, San Diego. Adan Barrera, l’ancien roi de la drogue, passe 23 heures par jour dans sa cellule. Son avocat vient lui annoncer la mort de sa fille Gloria, atteinte de Lymphangiome kystique qui engendre une malformation de la tête. Adan veut assister aux obsèques à tout prix. Il demande à son avocat de négocier sa présence contre des informations sur les cartels mexicains. Au retour de l’enterrement, Adan Barrera promet la tête d’Hugo Garza, le leader du cartel du Golfe, à la condition d’être extradé dans une prison au Mexique.

Dans la prison de Puente Grande, Adan organise sa cellule avec un coin bureau et a même droit à une cuisine individuelle avec cuisinier. Il reprend le métier, organisant les transports et recevant toutes les informations sur ses ordinateurs personnels. Il met la tête d’Art Keller à prix, pour deux millions de dollars, car il veut avant tout éliminer son pire ennemi. Dans la nuit de réveillon, il organise une rébellion et en profite pour s’échapper.

Art Keller a été prévenu par deux agents de la DEA. Sa tête est mise à prix. Alors, il reprend la fuite, changeant tous les jours d’hôtel, abattant de jeunes drogués qui lui courent après. Mais la fuite n’a qu’un temps. Il se résigne à retourner voir Taylor, son ancien chef à la DEA, et lui propose ses services pour arrêter Adan Barrera. Car c’est avant tout une question d’honneur et de survie.

Après quelques dizaines de pages pour introduire l’histoire, Don Winslow entre dans le vif du sujet, ou plutôt il nous plonge brutalement dans le Mexique des années 2000, un pays livré aux cartels de la drogue, qui se font la guerre entre eux, engendrant un massacre (et je pèse mes mots !) qui s’apparente plus à un génocide qu’à une guerre civile. Chaque région étant détenue par un cartel, les combats deviennent une guerre de territoire, chaque camp se construisant une véritable armée de milliers de tueurs sanguinaires, chaque camp étant soutenu soit par la police municipale, soit la police fédérale, soit par l’armée. Bref, chaque événement est l’occasion d’engendrer une vague de crimes dont les innocents sont plus nombreux au sol que les coupables eux-mêmes.

Cartel, c’est un livre de fou, qui réussit à nous faire vivre de l’intérieur cette situation inédite d’un pays qui a perdu le pouvoir face au crime organisé comme des armées de mercenaires, des soldats sans aucune humanité.

Cartel, c’est un livre qui vous montre que derrière les horreurs, derrière les compromissions, derrière les corruptions, derrière les hypocrisies des grands pays industrialisés, il y a des hommes et des femmes qui se battent pour vivre, car ils veulent vivre honnêtement.

Cartel, c’est un livre qui démonte tous les mécanismes, toutes les décisions prises si haut au sommet de tous les états (de la Maison Blanche à l’Europe) qui soit disant font tout pour lutter contre la drogue, mais qui en sous-main facilitent le trafic par l’ouverture des frontières pour laisser passer des camions ou des bateaux remplis de cocaïne.

Cartel, c’est un gigantesque roman de guerre politique et économique, comme un énorme jeu de plateau où chacun avance ses pions, fait des alliances avec ses ennemis d’hier pour mieux récupérer une région ou mieux trahir un ami d’hier, tout cela au nom du pouvoir et non de l’argent, puisqu’ils sont immensément riches et ont placé leur argent dans les entreprises industrielles mondiales.

Cartel, c’est un livre qui prend votre tête pour la plonger dans le sable du désert, où sont enterrés des milliers de personnes ; pour vous emmener dans un trajet de bus quand une bande armée débarque et tire dans le tas, qui vous montre que l’on peut élever des enfants de 11 ans et en faire des machines à tuer.

Cartel, au-delà du souffle épique et de son incroyable densité, c’est aussi des personnages, tous plus sublimes les uns que les autres ; qu’ils soient du bon coté ou du mauvais, ils sont tous à vos cotés, ils vous montreront leur vie, leur logique. Au premier rang d’eux, il y aura des femmes, formidables de courage (Marisol en particulier) qui vont reconstruire un village ; il y aura des journalistes grandis par leur courage et à l’espérance de vie si courte ; il y aura des policiers corrompus, des paysans, des barmen, des caïds, des mercenaires, des enfants, et tant de morts.

Cartel, c’est avant tout un grand, un énorme roman, qui se base sur une documentation impressionnante, qui arrange les faits pour faire avancer son intrigue et qui débouche sur une scène finale de feu d’artifice. D’ailleurs, je remercie Damien Ruzé pour m’avoir signalé ce site qui lui relate la situation du Mexique : http://www.borderlandbeat.com/. Parce que, ne croyez pas que c’est fini. La guerre de la drogue est d’ors et déjà perdue. Et les responsables de la situation mexicaine sont aussi à chercher de l’autre coté de la frontière.

Cartel, c’est tout simplement ma meilleure lecture de 2016.

Coup de cœur !

Ne ratez pas les avis des amis Jean-Marc et Yan.

 

Chronique virtuelle : L’été chez Ska

Avant de partir en vacances, n’oubliez pas vos lectures. Et pour alléger les bagages, quoi de mieux que la lecture électronique ? Voici quelques nouvelles en provenance de chez Ska, des nouvelles noires, très noires …

 

Ballon de Catherine Fradier :Ballon

Note de l’éditeur :

Un ballon perdu sur la plage, la cruauté de la guerre comme horizon…

Un cercle jaune illumine soudain un rideau de fer arraché, une porte défoncée, effleure brièvement sa burka. Razan se jette derrière des sacs de sable empilés et attend. Un pick-up chargé de quatre hommes en treillis, la barbe broussailleuse, roule au ralenti. Elle se tasse, la souffrance anesthésiée par la terreur, et ne relève la tête que lorsque le bruit du moteur s’est évanoui, puis elle cavale le long des ruelles, se fondant dans l’ombre des façades éventrées.

Mon avis :

Moyen Orient, dans un pays en guerre. Un jeune enfant a oublié son ballon. Sa mère sort pour le récupérer. Cela parait simple, comme histoire, mais elle est pleine de sentiments et surtout effroyablement noire. Et plus on s’enfonce dans l’histoire, plus on a du mal à respirer, car on retient sa respiration. Il n’y a pas d’espoir à attendre, pas de lumière apparente, pas d’issue heureuse. Une dizaine de pages qui, finalement, nous rappelle la chance que nous avons, de vivre dans ce pays, et notre inhumanité à ignorer les autres. Terrible ! Un pur joyau noir, brutal !

Bad Trip de Gaetan BrixtelBad Trip

Note de l’éditeur :

Une nouvelle noire aux allures de thriller habilement surprenante

Les champignons hallucinogènes en guise de pâtée pour toutou ont un effet dévastateur…

« J’arrive pas à croire que Totor soit mort. »

Hélène a lancé ça à table.

Au milieu d’un apéritif dînatoire, évoquer notre chien, ça fait bizarre. Ca jette un froid sur les invités, sur les parents et moi : on dirait que même les bulles du champagne s’arrêtent de pétiller.

  1. Vaudry se permet tout de même de lui rendre hommage : « C’était une brave bête », dit-il avec une gêne profonde.

Mon avis :

La mère d’Emeric se plaint, lors d’un repas où ils ont invité M.Baudry : elle n’en revient pas que Totor, le chien de la famille, soit mort. C’est sur qu’Emeric se sent mal, c’est lui qui a promené Totor pour la dernière fois. Tout aurait du bien se passer mais il a rencontré son copain Antonin …

On peut tout imaginer … et je peux dire que Gaetan Brixtel a l’imagination fertile et un sacré talent pour conter une histoire … de routine puis drôle puis méchante puis noire puis noire. Je ne connaissais pas cet auteur mais il m’a emballé dès les premières lignes et a su planter le décor avant de faire partir son histoire en vrille dans le bon sens du terme. Bad Trip, je vous garantis un sacré bad trip, avec en guise de conclusion une belle pirouette noire, comme je les aime.

Echouée de Jérémy BouquinEchouée

Note de l’éditeur :

Échouée sur une aire d’autoroute, elle soulage les hommes jusqu’au jour où la femme-épave se rebiffe…

Myriam se tord un moment, la gamine, elle a vingt et un ans, tout au plus. Elle apprend la vie. C’est un peu un bébé. Pour elle, je suis « Mammy Branlette » ! Rien de plus, rien de mieux. Une putain de l’autoroute, un personnage burlesque, pittoresque du coin. Une permanente du secteur. Un fantôme un peu glauque de la route droite.

« Qu’il repose en paix ! » laisse alors échapper la gamine.

Elle ressasse la phrase de la nécrologie : « Qu’il repose en paix ! »

Là, je me bloque. Je me braque, même !

« Non ! »

Le pouvoir suggestif de la prose de Bouquin, le bien nommé, est efficace comme un uppercut au menton. Ça galope, ça cogne ! Le comble? Comme un maso, on en redemande.

Mon avis :

Elle se fait appeler Mona et vit depuis 15 ans sur un parking d’autoroute en masturbant les conducteurs qui passent. Jusqu’à ce qu’elle voit dans le journal une annonce nécrologique annonçant la mort de Thierry Parturel. L’heure de la vengeance a sonné …

En prenant des gens comme vous et moi, et en les plaçant dans une situation décalée, Jérémy Bouquin nous conte une histoire avec ce petit zeste d’humour qui rend la lecture très agréable … mais ce n’est que pour mieux nous endormir car la fin de cette nouvelle est bien noire ; et de ce voyage en absurdie, il transforme l’essai avec une fin bien noire. Avec son style fluide, ses remarques justes, toujours, on ressent beaucoup de sympathie pour ce personnage et beaucoup de haire pour les autres.

Un clou chassant l’autre de Damien Ruzé :Clou chassant autreElect

Note de l’éditeur :

Entre Raqqa et Bruxelles, les âmes perdues du djihad vont châtier les kouffar (mécréants)…

Un dernier doigt d’honneur à cette putain de Belgique qu’ils haïssent, ses pétasses blondes et grasses refusant de se faire basculer, sa jeunesse hystérique et dépravée, américanisée. Farid a juré sur le Coran. Si Djellal tombe, il mettra le plan à exécution. Leur plan. Asymétrique. Fulgurant. Imprévisible. Une œuvre d’art. Une installation. Djellal se bidonnera au paradis, matant l’hécatombe sur écran géant entre deux coups de chibre dans une vierge céleste. Farid se marre tout seul comme un con, ouvre la fenêtre, propulse la cigarette d’une pichenette dans la cour pavée. Rira bien qui rira le dernier.

« La vengeance est un plat qui se mange halal. Entre Raqqa et Bruxelles, les âmes perdues du djihad vont châtier les kouffar sans verser une goutte de sang, frappant au hasard, utilisant les points faibles de l’Occident : son insatiable soif de plaisir et sa létale propension au désespoir. »

Damien Ruzé : un ton, un rythme, une prosodie si noirs qu’on pourrait s’y égarer à jamais. À lire de toute urgence, ce texte écrit en janvier 2016, violemment prémonitoire.

Mon avis :

Du Pakistan à la Belgique, Damien Ruzé nous fait suivre une intrigue complète en peu de pages au travers de plusieurs personnages. Cela ressemble à un jeu de dominos que l’on assemble en posant les pions les uns par-dessus les autres. Cette nouvelle est surtout l’occasion pour moi de retrouver ce style que j’aime tant, si simple, si fluide, si facile en apparence, et qui nous balade dans différentes ambiances jusqu’à un final dramatique. Normal, c’est publié dans la collection Noire Sœur ! Damien Ruzé se montre aussi à l’aise dans les nouvelles que dans les romans, ce que j’ai déjà dit. Car, vous en connaissez beaucoup des auteurs capables de présenter des personnages en 3 ou 4 phrases ? Comme j’attends avec impatience son troisième roman !