Chronique virtuelle : Itinéraire d’un flic de Luis Alfredo

Editeur : Ska (Livre numérique)

Les enquêtes du commandant René-Charles de Villemur sont maintenant regroupées dans un seul et unique recueil numérique, chez Ska. Ce personnage hors-norme hors temps va donc trimbaler sa silhouette mitterrandienne à travers cinq affaires. Cette compilation inclut un épisode inédit appelé Emasculation. J’ai donc regroupé mes lectures de chacune d’elles dans un seul billet et vous encourage à aller vous procurer ce livre numérique à moins de 4 euros) pour découvrir une personnalité intéressante, attachante et spéciale.

Pendaison de Luis Alfredo :

Premier tome des enquêtes du commandant René-Charles de Villemur, ce mini roman d’une cinquantaine de pages se lit très rapidement et doit se savourer comme un dessert … ou une entrée en matière. J’avais déjà lu Kidnapping qui comportait un style humoristique. Ici, on est dans une intrigue plus sérieuse.

Quand on appelle Villemur ce matin-là, c’est à cause de la découverte du cadavre d’un homme pendu dans son entrée. On aurait pu penser à un suicide, si ce n’est que le pauvre homme a été émasculé après pendaison. Difficile dès lors de songer à un suicide. Quand Villemur visite la chambre du mort, il n’y trouve que des habits d’homme. La victime serait-elle homosexuelle ? Pour Villemur qui vient de se brouiller avec son ami de cœur Christian, la thèse de l’homophobie est à retenir parmi les mobiles possibles.

Malgré son apparence d’un autre âge, on est tout de suite familier avec ce commandant de police décidément pas comme les autres. Toujours bien habillé, avec son chapeau mitterrandien, il déroule son enquête avec application, recherchant le mobile pour trouver le coupable, pour arriver à une conclusion bien amère. D’une écriture agréable et appliquée, cette enquête est un réel plaisir de lecture que l’on souhaite prolonger de suite.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul 

Sodomie :

Six mois que son amant Christian est parti. René-Charles de Villemur, commandant de police, tombe dans la routine et noie sa solitude dans l’alcool. Quand on lui signale le meurtre d’un boucher, il se rend sur place. La scène du meurtre est étrange : on lui a enfoncé le canon de l’arme dans le cul et tiré à deux reprises. Encore plus étrange, il y a de la vaseline sur les doigts du boucher et sur son anus, ce qui implique qu’on lui a ordonné d’en mettre.

Alors qu’on lui met dans les pattes Patricia Boyer, une journaliste qui veut faire un reportage sur la police, le commandant et son acolyte Octave vont, comme à leur habitude, dérouler leur méthode, faite d’interrogatoire des voisins. Mais quand un deuxième meurtre est signalé le lendemain, exécuté selon la même méthode, la situation devient urgente, et la pression de la hiérarchie plus pressante.

On retrouve ici toutes les qualités de la précédente enquête, un style fluide, des scènes qui s’enchainent vite et des dialogues savoureux. Cette lecture est donc un vrai plaisir de retrouver ce commandant de police bien typé, même si on découvre assez rapidement l’identité du coupable. La conclusion, par contre, vaut le détour à elle-seule.

Ne ratez pas l’avis de L’oncle Paul

Kidnapping :

Le quotidien d’un officier de police est très varié de nos jours. Le commandant René-Charles de Villemur peut passer d’un rassemblement politique à un suicide en passant par la disparition d’une personne. C’est la disparition de Véronique Chérelle qui va l’occuper, rapportée par son adjoint Octave. Celle-ci a organisé un repas avec des amis et elle n’est pas présente, laissant son mari gérer le repas. Parmi les amis, il y a l’influent M. de Saint-Mont. Devant l’inquiétude de l’assistance, Chérelle appelle la police, ce qui va donner à une enquête sous haute tension dès lors que l’on touche aux grands de ce pays.

J’avais déjà lu cette enquête, alors je vous remets mon avis. J’ai découvert à l’envers cette série et je dois dire qu’on peut les lire indépendamment les uns des autres. Il y a un coté suranné dans le style, un coté légèrement décalé et humoristique, voire sarcastique, qui rendent cette lecture passionnante. L’intrigue est simple mais en peu de mots, l’auteur créé des psychologies, une ambiance et c’est du pur plaisir. Pour tout vous dire, j’ai déjà acheté les autres épisodes ! Je pense que j’y reviendrai plus en détail plus tard …

Ne ratez pas l’avis de l’oncle Paul

Eventration :

Après être passé par tous les postes du supermarché, Patrice Rousse en est devenu le chef de la sécurité. Avec son copain Lucien, ils prennent en flagrant délit de belles jeunes femmes, les emmènent dans la réserve pour assouvir leurs besoins sexuels. Quand il s’agit des arabes, il faut plutôt jouer des poings ; une bonne correction n’a jamais fait de mal à personne ! Lucien, de son coté, profite aussi des largesses de Geneviève, la femme de Patrice sans qu’il n’en sache rien.

De son coté, le commandant René-Charles de Villemur n’arrive pas à oublier le départ de son ami Christian et s’enfonce dans une dépression fortement alcoolisée. Quand il apprend le suicide de Patricia Boyer, une amie, son horizon s’assombrit. L’affaire de l’assassinat de Lucien devrait lui apporter une motivation, mais ce n’est pas le cas. Heureusement qu’Octave, son adjoint, est là pour le secouer.

Cette nouvelle, trop courte à mon goût, ressemble à s’y méprendre à une enquête de l’inspecteur Columbo, dans sa construction. Pendant plus d’un tiers de cette histoire, l’auteur va nous présenter le contexte sans toutefois nous présenter le coupable. Le ton est définitivement plus noir, plus désespéré et on est loin de la dérision présente dans les autres enquêtes. Cela prouve que Luis Alfredo est doué dans tous les genres.

Ne ratez pas l’avis de l’oncle Paul

Emasculation :

Cet épisode n’est disponible que dans la compilation regroupant les quatre autres enquêtes.

Depuis l’affaire relatée dans Pendaison où une victime fut assassinée et émasculée, René-Charles de Villemur discute chez lui avec ses amis Joan Nadal et Patrick Fonvieux d’une série de meurtres visant des homosexuels. Comme ils ont lieu dans une autre juridiction, le commandant n’est pas en charge de l’enquête.

Il est plus de cinq heures du matin quand le téléphone sonne. C’est Octave, son adjoint qui l’informe que le commandant Villote souhaite le joindre. Ce dernier vient de découvrir sur une plage proche de Bordeaux un nouveau cadavre, celui de Christian, son ancien amant que René-Charles a du mal à oublier. Une lettre adressée à René-Charles lui rappelle l’affaire de la mort de Victor Ferran, celle relatée dans Pendaison …

La boucle est bouclée avec cette enquête qui fait référence à la première. On retrouve évidemment avec grand plaisir les personnages qui parcourent ces affaires, et j’ai été étonné de la proximité que j’ai retrouvée avec eux. Ils sont tellement bien dépeints sans en rajouter qu’ils en deviennent des proches.

Le sujet aborde des croisades d’un autre temps, celles d’éliminer ceux qui ne sont pas comme le commun des mortels. Les victimes sont des homosexuels et l’auteur aborde ce sujet avec suffisamment de recul pour laisser le lecteur être horrifié par la connerie humaine. D’ailleurs, quand on lit certains messages sur les réseaux sociaux, on se dit que la réalité pourrait bien dépasser la fiction.

Il n’en reste pas moins que ce premier (que j’espère ne pas être le dernier) est complet et représente une série de très bons romans policiers populaires. D’ailleurs, en parlant de série, je verrai bien ces cinq enquêtes adaptées en série télévisée car tous les ingrédients sont présents pour passionner les masses, des sujets abordés aux personnages passionnants. Avis aux amateurs !

Ne ratez pas l’avis de l’oncle Paul

La chronique de Clara : Dôme de Stephen King

Editeur : Albin Michel (Grand Format) ; Livre de poche (Format Poche)

Traducteur : William Olivier Desmond

Comme je vous l’ai déjà dit, ma fille Clara (bientôt 15 ans) est une liseuse passionnée. Heureusement, quelques professeurs de français leur demandent de faire des billets, pour donner envie à leurs camarades de lire. Elle a donc dévoré ces deux tomes de Dôme et m’a donné l’autorisation de publier son avis ici. Le voici donc :

Ce livre a été écrit entre 2007 et 2009. Il a été traduit par William Olivier Desmond. Stephen King est un célèbre auteur de romans américain. Il rencontre son premier succès en 1974 avec Carrie. Tous ses livres se passent dans le Maine car c’est là-bas qu’il a grandi. Je vais d’abord parler du thème et du registre du livre Ensuite je vais présenter la situation initiale. Puis je vais expliquer le déroulement de l’histoire et enfin je vais raconter un passage que j’ai apprécié.

Thème traité et registre :

Le thème principal traité est l’histoire avec une allégorie du totalitarisme. Le registre de ce livre est un registre fantastique.

Situation initiale :

L’histoire se passe dans Chester’s Mill, une petite ville du Maine en forme de chaussette, peu avant Halloween vers 2008/2009. Il n’y a pas de personnage principal, c’est la vie de toute une ville pendant le dôme, mais j’ai choisi de présenter trois d’entre eux.

Jim Rennie, surnommé « Big Jim », est le 2eme conseiller de la ville. Il est aimé de presque tout le monde. Il rêve de mettre la ville sous sa coupe pour pouvoir la contrôler.

Dale Barbara, surnommé « Barbie », est cuisinier au petit restaurant de la ville. Il a eu un incident avec le fils du 2eme conseiller, Junior, et depuis, presque toute la ville le déteste. Il voulait partir de Chester’s Mill mais le dôme est tombé à ce moment là.

Julia Shumway est la rédactrice en chef du journal local, The Democrat. Elle déteste Big Jim et aime dire du mal de lui dans son journal. Elle se lie d’amitié avec Barbie pendant le dôme.

Déroulement de l’histoire :

Un matin d’octobre, à Chester’s Mill dans le Maine, un phénomène inexplicable se produit : un champ de force invisible bâti tout autour de la petite ville apparaît, le dôme. Il cause beaucoup de morts lors de son apparition et en causera encore plus au cours du temps. Big Jim, 2eme conseiller de la ville, profite de la situation pour contrôler la population effrayée. Une sorte résistance s’installe alors autour de Dale Barbara, « Barbie », un cuisinier. Big Jim et son fils, Junior, veulent la peau de Barbie. L’armée et le gouvernement tentent tant bien que mal de détruire le dôme, d’abord avec une bombe puis avec de l’acide, sans succès.

Barbie, qui était autrefois un soldat de l’armée, est appelé par le gouvernement pour résoudre cette énigme et trouver le potentiel générateur et le faire disparaître.

Big Jim garde beaucoup de secrets notamment le fait qu’il possède un laboratoire de drogue dans la ville. Certains habitants sont au courant de ce laboratoire et ont décidé d’aller lui en parler mais ils ne sont jamais revenus : Jim Rennie élimine les témoins.

Pour imposer son pouvoir, le 2eme conseiller augmente les forces de police qui sont sous ses ordres et, de ce fait, détient la ville dans sa main. La population de Chester’s Mill, qui se trouve dans une situation inédite, décide de croire tous les mensonges de Big Jim pour se rassurer.

Un passage que j’ai apprécié :

Un épisode que j’ai apprécié particulièrement est l’épisode du jeudi sous le dôme :

Barbie et Rusty, un médecin « résistant », sont en prison. Les autres résistants ont décidé de les faire évader ce jour-là car Big Jim tenait une réunion pour tenir les habitants de Chester’s Mill au courant des dernières actualités. Toute la ville était donc à cette réunion. Pendant l’évasion des prisonniers, Junior, le fils de Jim, tente de tuer Barbie. Et pendant ce temps-là, la 3eme conseillère, Andréa Grinnell, déclenche une émeute à la réunion en voulant assassiner Big Jim. Durant tous ces épisodes, les autres résistants partaient se cacher à l’autre bout de la ville.

Dans ce passage, plusieurs actions importantes se passent en même temps mais l’auteur a réussi à tout détailler. C’est un épisode passionnant grâce à tous ces évènements qui se présentent simultanément.

Ce livre a été écrit par un des plus grands auteurs du monde. Il est plein d’actions. Il critique le totalitarisme et amène le lecteur à réfléchir à sa réaction, ainsi qu’à sa nature, en situation de crise. J’ai beaucoup aimé ce livre et j’espère qu’il vous plaira, si vous le lisez.

Reflux de Franck Membribe

Editeur : Ska (Numérique) ; Horsain (Papier)

Je n’avais plus entendu parler de Franck Membribe depuis Coup de foehn ; c’était édité chez Krakoen en 2011. Cette année, il nous revient avec un thème évoquant les racines de tout un chacun dans un roman intrigant et attachant.

Un homme se réveille tout nu sur la plage  de Malu Entu (Mal du Ventre), une île au large de la Sardaigne ; il vient d’être vomi par la mer. Un hélicoptère vient le chercher et une infirmière lui demande s’il va bien. Elle s’appelle Enza. Elle lui apprend qu’il est le seul survivant après le passage d’un tsunami sur ce morceau de terre qui dépasse à peine du niveau de la mer.

Dans le lit d’hôpital, à Cagliari, sa fiche d’identité indique qu’il est inconnu. Enza vient le voir et elle lui montre un journal qui le décrit comme l’unique survivant du tsunami. Mais il ne se souvient de rien. Comme il semble en bonne santé, il doit quitter l’hôpital, et Enza lui propose de prendre une chambre que loue Maddalena, sa mère ; il y sera au calme, loin des journalistes et des curieux.

Enza se propose de l’aider. Au consulat, elle déniche une liste de ressortissants français. A priori, il ne reconnait aucun nom parmi les six hommes et six femmes. C’est le lendemain qu’elle lui annonce qu’il s’appelle Edwin Salmantin, grâce à une caisse en plastique étanche retrouvée sur une plage. Il serait banquier et travaillerait en Suisse. Un peu plus tard, ses certitudes sont remises en cause : sur le marché, quelqu’un l’accoste pour qu’il lui dédicace un livre : Berlin express de Daniel Wantmins.

Pour un romancier, partir d’un personnage amnésique est à la fois un sujet casse-gueule mais aussi un formidable potentiel pour revisiter son passé. Dès les quarante premières pages, on se laisse bercer par la douce musique de l’auteur, par cette légèreté dans le ton qui donne une vraie fluidité à la lecture. Et ces quarante premières pages nous mettent mal à l’aise car on ne sait qui est réellement ce Monsieur X ni où l’auteur veut nous emmener.

Le roman commence avec un Monsieur X, puis passe à Edwin Salmantin, pour semer le doute dans nos esprits. C’est suffisamment intrigant pour que notre attention soit accrochée, et l’impression ne nous lâche pas, puisque l’auteur décide de passer au personnage d’Enza et de nous plonger dans un roman choral, donnant la parole aux deux personnages principaux à tour de rôle. Si le principe est connu, il est remarquablement bien utilisé ici et forme comme une danse, entre ces deux personnages qui vont se tourner autour, avancer, reculer, pour creuser un passé qui semble fuir Edwin.

Et plus le roman avance, plus le thème du roman s’affirme : l’importance de notre mémoire et de nos racines. De la recherche de l’identité d’Edwin va s’ajouter celle d’Enza, et ces virevoltes vont se compléter, se soutenir, et bâtir les deux piliers de ce roman. Peut-on ignorer ses racines ? Surement pas. En quoi peuvent-elles influer sur notre avenir ? Peut-on changer de vie et réparer nos erreurs passées ? Voilà les questions posées par Franck Membribe, des questions qui lui tiennent à cœur, et auxquelles il répond avec passion et sensibilité, sans en rajouter, avec une belle subtilité et émotion.

Oldies : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet

Editeur : Seuil (Grand format) ; Points (Format poche)

En cette année 2020, sur Black Novel, nous fêtons les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier.

Quand ce roman est sorti à l’automne 2006, j’étais déjà un grand fan de Thierry Jonquet et sa faculté à analyser notre société. L’auteur avait commencé son roman avant les émeutes de 2005 et l’affaire du Gang des Barbares, et je me rappelle qu’à l’époque, il avait fait scandale, étant taxé de raciste quant à son propos. J’avais acheté le livre à ce moment là, et comme à chaque fois qu’on parle beaucoup d’un livre, je préfère laisser passer les débats passionnés et le lire bien plus tard.

Thierry Jonquet est une des figures majeures du Roman Noir, prouvant pour chacun de ses écrits que le polar et le Roman Noir ont des choses à dire. Comme pour chacun de ses romans, il va décrire ce qu’il connait, puisqu’il a été instituteur dans les banlieues Nord de Paris, ayant eu en charge une section d’éducation spécialisée. Ce livre est un roman, et son titre est un terrible alexandrin d’un texte intemporel de Victor Hugo sur les Communards : A ceux qu’on foule aux pieds, que mon ami Jean le Belge a inséré dans son billet.

Thierry Jonquet invente une ville du 9-3, la séparant entre différents quartiers pour imager son message, faire un bilan de la répartition territoriale et créant ainsi des communautés. Cette façon de faire s’apparente à une caricature, brossant d’un trait bien épaissi les trafics qui ont lieu dans cette ville, au demeurant bien paisible … en apparence. Au milieu de cette géographie francilienne, chacun possède son trafic.

A Certigny-Nord, la cité des Grands-Chênes abrite le clan des frères Lakdaoui, maître du shit et des pièces automobiles volées, caché derrière une pizzeria tranquille. A Certigny-Est, La cité des Sablières est le domaine de Boubakar, d’origine sénégalaise et roi incontesté de la prostitution. A Certigny-Ouest, la cité du Moulin est le quartier des musulmans et a vu naître une mosquée dans un entrepôt désaffecté. A Certigny-Sud, la cité de la Brèche-aux-Loups renferme un jeune aux dents longues Alain Ceccati qui développe la vente d’héroïne. Et, au-delà, derrière le parc départemental de la Ferrière, Certigny cédait la place à Vadreuil, une petite ville faite de pavillon en pierres meulières habitée par une communauté juive.

Dans ce décor explosif, Thierry Jonquet y place des personnages communs qui vont tous subir l’abandon dans lequel les laisse les responsables de tous bords, politiques, judiciaires et autres. Anna Doblinsky est une institutrice apprentie qui débarque à la Cité scolaire Pierre-de-Ronsard ; elle y rencontre des élèves typés, comme Moussa, fort en gueule ou Lakhdar Abdane, handicapé de la main droite suite à une erreur médicale et très intelligent. Il y a aussi Adrien Rochas, un adolescent renfermé sur lui-même, suivi par un psychiatre et sa mère qui n’est pas mieux. Enfin, Richard Verdier, substitut du procureur de Bobigny, rêve de faire le ménage dans son secteur. Il suffit donc d’une étincelle pour que tout explose dans cette zone sous tension.

On peut lire ce roman à différents niveaux, mais on ne peut pas lui reprocher d’aborder un sujet épineux avec ce qu’il faut de détachement, de distance pour tenter d’éviter des polémiques inutiles. Et pourtant, ce roman, à sa sortie, et même encore récemment, n’est pas exempt de coups bas, alors qu’il est juste parfait dans sa manière de traiter ce sujet.

Avec son ton journalistique, ce roman balaie à la fois les différentes actualités mondiales que nationales et leurs implications au niveau local. Certes, Certigny est une caricature de ville banlieusarde mais elle illustre fort bien le propos. Et puis, il y a tous ces personnages qui vivent avec ce quotidien pesant, imposé par une force supérieure et contre laquelle ils ne peuvent rien.

Ces personnages justement, formidablement illustrés par Anna qui veut bien faire son boulot et qui se heurte à la lourdeur de sa hiérarchie ou Lakhdar, victime d’une erreur médicale, qui se retrouve condamné à vie à être handicapé et va plonger dans l’extrémisme. Et devant ce mastodonte qu’est l’état et toutes ses ramifications, personne ne sait ce qu’il doit faire pour faire avancer les choses dans le bon sens.

Tout le monde en prend donc pour son grade, de l’éducation nationale à la justice, de la police aux services médicaux, des trafiquants aux religieux. Le but n’est pas de prendre parti pour les uns ou pour les autres, mais de faire un constat d’échec sur une société qui a parqué les gens dans des cages dont les animaux eux-mêmes ne voudraient pas et qui ne veut pas assumer ses erreurs et surtout pas ses conséquences. L’état a donc divisé ses compétences en services qui deviennent tellement gros qu’ils sont ingérables. Comme cette vision est encore d’actualité !

Les excités du bulbe de tous genres pourront soit détourner des passages de ce roman pour alimenter leur philosophie nauséabonde soit insulter l’auteur ou descendre le livre parce qu’il va trop loin. Je le répète, ce livre est un roman, c’est de la littérature, de l’excellente littérature noire qui, si elle ne propose pas de solution, a le mérite de mettre les points sur les i, de façon brutale mais aussi avec beaucoup de dérision. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte a le mérite d’être explicite et malheureusement intemporel. Il est l’illustration même de ce que doit être un roman social, dramatique et noir. Superbe !

Le chouchou du mois de juin 2020

Il va être temps de préparer vos vacances estivales et ce mois de juin aura été rempli de lectures toutes recommandables, grâce à un tri sélectif des plus sévères. En effet, j’aurais lu beaucoup de romans et publié uniquement les avis des romans que j’ai préférés. Comme d’habitude, il y en aura pour tous les goûts et les couleurs. J’en profite pour vous souhaiter de bonnes vacances puisque le rythme de parution de mes avis va diminuer à deux par semaine, les mercredis et dimanches. Il faut bien que je me repose aussi !

Commençons cette liste par le troisième coup de cœur de cette année, Nécropolis d’Herbert Lieberman (Points). Ce polar nous propose une étude de la société new-yorkaise à travers un personnage de légiste dont la situation est critique. Lui qui est doué pour trouver les clés des plus grandes énigmes via son métier, il est incapable de trouver sa fille qui a disparu. Un roman culte inoubliable.

Si vous ne voulez pas voyager trop lourd, rien de tel que les nouvelles de chez Ska, éditeur numérique. Comme d’habitude, je vous ai sélectionnées une douzaine de nouvelles parmi celles que j’ai lues, et ce sont toutes des petites perles noires. 

Restons dans le noir, avec la réédition de Le canard siffleur mexicain de James Crumley (Gallmeister), qui n’est certes pas le meilleur de l’auteur mais qui est tout de même un grand morceau d’action et de rigolade, car derrière cette enquête, il y a de vrais cinglés, des scènes d’action visuelles mémorables et des blagues noires, agrémentées d’illustrations en noir et blanc magnifiques. De quoi compléter votre culture du polar.

Deux balles de Gérard Lecas (Jigal) est un vrai bon polar qui m’a fait découvrir un auteur. Avec un début parfait qui nous présente un soldat engagé qui rentre au bercail, la suite peut se dérouler sur un ton sombre, nous donnant à voir des magouilles inhumaines, tout ça pour faire de fric.

Avec son minimalisme habituel, Aux vagabonds l’immensité de Pierre Hanot (Manufacture de livres) nous fait découvrir « La nuit des paras », nuit d’affrontements et de massacre dans la ville de Metz, un fait oublié de notre histoire contemporaine. Pierre Hanot poursuit son travail d’auteur historien dérangeant avec ce court roman choral de haute volée.

L’affaire Léon Sadorski de Romain Slocombe (Points) s’intéresse à l’occupation à Paris et place en personnage principal une pourriture que l’on n’est pas prêt d’oublier. Pire qu’un collabo, Léon Sadorski fait son boulot d’inspecteur de la police de Paris et arrête les juifs pour les confier à la Gestapo. A ne pas rater.

A minuit les chiens cessent d’aboyer de Michaël Moslonka (HBM) est le genre de polar dont on n’entend pas parler. Parce qu’il est édité par une petite maison d’édition. Parce qu’il n’est pas visible dans les grandes librairies. Pourtant, il mérite très largement qu’on en parle pour son personnage désespéré et fort d’un humour cynique de bon aloi.

Plus dispensable, Du sang sur la glace de Jo Nesbo (Gallimard) partait sur une bonne idée, mais se perd ensuite dans son intrigue, et peine à intéresser. A réserver aux fans de Jo Nesbo dont je suis.

Si vous voulez vous amuser, Crimes entremêlés de Emma Orczy (Apprentie éditeur) est fait pour vous. Ce roman est fait de plus d’une dizaine de nouvelles proposant chacune un mystère à éclaircir. La romancière qui est le personnage principal va se voir raconter la solution par un homme énigmatique qui noue et dénoue une ficelle. Mais avant de vous donner la solution, l’auteure fait une pause et nous propose de résoudre par nous-mêmes l’énigme.

Ce mois-ci j’ai décidé d’offrir deux palmes de chouchou du mois. La première revient à Or, encens et poussière de Valerio Varesi (Agullo) parce que tous ces romans sont d’une subtilité, d’une humanité et d’une poésie rares. Ici, un accident monstre sur une autoroute vont mettre le commissaire Soneri sur la piste d’une jeune immigrée et vont l’amener à se poser des questions sur sa vie privée et donc sur lui-même. Lisez tous les romans de Valerio Varesi en commençant par le premier et votre vie va changer en mieux.

La deuxième revient à La vallée de Bernard Minier (XO éditions), le dernier roman en date des enquêtes consacrées à Martin Servaz. J’ai été impressionné par la façon dont l’intrigue est menée, par la façon de faire monter la tension et de garder le lecteur sous stress jusqu’à la fin, par ces messages importants parce que Bernard Minier a des choses à dire, et il le dit bien. Ce roman fera, j’en suis sur, partie de vos lectures estivales.

J’espère que ces avis vous auront été utiles. Je vous donne rendez vous fin août pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez ! Et passez de bonnes vacances !

Du sang sur la glace de Jo Nesbo

Editeur : Gallimard ; Série Noire (Grand format), Folio (Format poche)

Traducteur : Céline Romand-Monnier

Jo Nesbo, l’illustre créateur de Harry Hole, inspecteur autodestructeur, nous avait déjà surpris avec un roman orphelin Chasseurs de têtes ; il nous refait le coup avec ce Du sang sur la glace, au style minimaliste appréciable.

Olav, le narrateur de cette histoire est tueur à gages pour Hoffmann, un caïd de la pègre. Il est expéditeur. Parce qu’il ne sait rien faire d’autre, à cause des tares dont il est affublé. Il le dit lui-même à la fin du premier chapitre :

« Donc. En résumé, nous pouvons formuler les choses ainsi : je n’arrive pas à rouler lentement, je suis soft comme du beurre, je tombe bien trop facilement amoureux, je perds la tête quand je suis furieux, et je suis mauvais en maths. J’ai lu un ou deux trucs, mais j’en sais bien peu et en tous cas pas le genre de choses qui peuvent être utiles. Et j’écris plus lentement que ne se forme une stalactite. »

Alors qu’il vient d’expédier un homme, dont le sang se répand sur la neige blanche, son patron lui demande un nouveau contrat. Olav devra tuer la femme d’Hoffmann. Ne se posant pas de questions, il commence sa surveillance, et s’aperçoit qu’elle reçoit la visite de son amant tous les jours et que ce dernier est violent envers elle. Pour Olav, émotif comme une éponge, il va devoir se débarrasser de l’amant avant tout.

Ce qu’il fait. Malheureusement pour lui, l’homme qu’il vient de tuer est le propre fils d’Hoffmann. Cela va lui compliquer la tâche …

C’est un roman surprenant par bien des égards. Nous sommes en réalité bien loin de l’univers de Harry Hole, puisque le personnage d’Olav est propre sur lui, en dehors de sa profession. Il peut apparaître simplet alors qu’il est doué pour son travail et qu’il doit faire avec ses tares, qui vont le mener dans des événements pour le moins inattendus.

Plus que l’histoire elle-même, ce sont ces rebondissements qui vont surprendre le lecteur, ce qui en fait au bout du compte un roman drôlement cynique et amusant à lire. On s’attend presque à avoir un retournement de situation à chaque fin de chapitre. Cela devient un vrai plaisir même si le roman est court.

Et la taille du roman est justement lié au fait que le style ne se veut pas descriptif, que l’on n’entre pas ou peu dans la psychologie humaine mais que Jo Nesbo a voulu privilégier le scénario, lequel met l’accent sur le fait qu’Olav ne peut se fier à personne. C’est aussi pour cela qu’on reste un peu sur notre faim, même à la fin, qui m’a semblé vite expédiée. Ce roman ne restera donc pas une lecture inoubliable mais un bon passe-temps, presque à réserver aux aficionados de l’auteur.

Crimes entremêlés d’Emma Orczy

Editeur : Apprentie éditions

Traducteur : Jean Joseph-Renaud

Je vous avais déjà parlé de cette toute jeune maison d’édition, créé par des apprentis de Bordeaux. Les amateurs de romans à énigmes vont être ravis avec ce recueil de nouvelles d’Emma Orczy, rassemblés en un roman, sous prétexte que la narratrice rencontre un vieil homme mystérieux qui résout les affaires en utilisant son intelligence et les informations disponibles auprès du public.

Quand il raconte l’affaire, il noue une ficelle quand il énonce les indices. Puis il la dénoue quand il donne la solution. Entre les deux, l’auteure s’amuse à lancer un défi au lecteur : c’est à lui de trouver la clé de l’énigme. A la fois jeu intellectuel et bel exercice littéraire, ce roman est bigrement amusant. Il faut signaler la préface qui donne envie de se plonger dans ces mystères heureusement remis au gout du jour grâce à cette édition. Je vous propose d’entrer dans le jeu du détective.

Le mystère de la rue Fenchurch :

Mme Kershaw se rend à Scotland Yard, accompagnée d’un ami, pour signaler la disparition de son mari, William Kershaw. Il était parti à la rencontre de M. Francis Smethurst, un aventurier ayant fait fortune en Sibérie et a disparu depuis. Quelques jours plus tard, on découvre le corps de Kershaw et Smethurst est arrêté. Mais lors de son procès, ce dernier déjoue toutes les accusations.

Une résolution logique et bigrement bien amenée.

Le vol de Phillimore Terrace :

Leur deuxième rendez-vous va résoudre une affaire de double vol qui a défrayé la chronique. Un rôdeur a été arrêté par l’agent D37 alors qu’il sortait de chez M.Knopf, un courtier en diamants. Ce dernier s’est absenté laissant chez lui son domestique Robertson, pour rendre visite à son frère malade. Knopf venait tout juste de vendre des diamants brésiliens à un bijoutier voisin, M.Schipman ; lesquels diamants ont aussi disparu.

La résolution de cette enquête est d’une remarquable logique, d’autant plus que le lecteur a tous les indices à sa disposition pour trouver la clé de l’énigme.

La mort mystérieuse dans le Métropolitain :

Alors que la narratrice romancière vient de quitter son ami dans le bar, l’homme aux mystères lui demande le décrire. Elle s’aperçoit qu’elle ne peut entrer dans aucun détail. C’est à cause de ce manque de discernement que le meurtre par empoisonnement de Mme Hazeldene n’a pas été résolu. Elle fréquentait M.Errington, un homme riche s’adonnant à la chimie et personne n’a pu déterminer si l’homme qui a discuté avec elle était M.Hazeldene, son mari, ou M.Errington.

Cette enquête démontre combien on accorde peu d’importance aux autres, et aussi l’incompétence de la police. D’autant plus que les deux hommes avaient des mobiles sérieux, l’un étant la jalousie, l’autre de se débarrasser d’une femme pouvant être un obstacle pour sa future carrière.

Le vol de la banque de la Prévoyance :

La banque de la Prévoyance est tenue par M.Ireland. Ce dernier descend vers 9H30 et se rend à la salle où trône le coffre fort. La bonne le découvre inconscient dans son fauteuil. Le coffre a été ouvert sans effraction et la seule porte à laquelle on peut accéder au coffre était fermée par la clé détenue par le banquier.

Voilà un mystère qui nous amène à nous poser la question : A qui profite le crime ou Cherchez la femme ! J’ai trouvé cette enquête dure à suivre, pauisqu’elle fait appel à la configuration des pièces de la banque.

L’assassinat dans le parc de Régent :

Alors que Londres est plongé sous la brume, on entend un bruit de lutte, puis deux coups de feu puis quelqu’un s’écrie : A l’assassin ! ». on retrouve en effet M. Aaron Cohen étranglé à coté de son domicile. Ce dernier venait de jouer au Harrowood Club et de sortir avec une belle somme. La police trouva des témoins indiquant que M. Cohen avait eu une altercation avec un joueur malchanceux M.Ashley.

Notre mystérieux enquêteur va démontrer une incroyable machination.

Le mystère d’York :

Lord Arthur Skelmerton a épousé sa femme pour son argent et s’adonne depuis aux jeux dont les paris sur les courses de chevaux. Lady Arthur Skelmerton lui passe tous ses caprices uniquement par amour. Malheureusement pour lui, il parie sur le favori au Grand Prix et perd une somme astronomique, qu’il n’a pas et le bookmaker lue menace s’il ne lui donne pas rapidement l’argent. Mais Charles Lavender le bookmaker est retrouvé poignardé derrière la maison de Lord Arthur et ce dernier est retrouvé sur les lieux et rapidement arrêté.

D’une affaire a priori simple, l’auteure nous fait une démonstration fantastique pour trouver la coupable.

Le mystère de Liverpool :

De nombreux princes étrangers, vrais ou faux, visitent la Grande Bretagne et en profitent pour faire des emplettes. C’est le cas du prince Semionicz, qui rend visite à se sœur mariée au Roi du Cuivre. Quand il passe commande de bijoux auprès de M.Winslow, cela se compte en dizaines de milliers de livres. M.Winslow ne pouvant se déplacer, il envoie son neveu M.Schwarz pour apporter les bijoux et revenir avec l’argent. Mais M.Schwartz disparait …

Si l’intrigue est simple, son dénouement est encore une fois un étonnement et cela donne un excellent moment de lecture.

Le mystère de Brighton :

Francis Morton s’est marié avec une riche américaine et ils vivent le grand amour à Brighton. Tous les matins, il va travailler à Londres et revient tous les soirs. Pourtant, un soir, il ne rentre pas. Sa femme signale la disparition à la police qui fait chou blanc, jusqu’à ce qu’elle le découvre ligoté dans un appartement, souffrant d’une forte inanition.

Cette affaire, au départ si simple, se révèle en réalité un gouffre mystérieux avec de nombreuses surprises ainsi qu’un dénouement et une explication géniaux.

Le mystère d’Edimbourg :

Le vieux Andrew Graham est à la tête de la célèbre banque Graham. Henry Graham, le fils ainé héritera de la fortune alors que David Graham souffre de malformations. Sa tante, Lady Donaldson, prise de pitié, promit de donner une grande quantité de bijoux à sa future épouse. Or David tomba amoureux de Miss Edith Crawford, une fort belle orpheline qui n’apprécie pas trop cet amour. Mais la bonne société organise un repas pour fêter cela et dans la nuit, Lady Donaldson meurt étranglée.

Cette nouvelle est une enquête plutôt classique mais avec une chute très inattendue.

Le mystère de Dublin :

Quand le vieux millionnaire irlandais Brooks meurt en 1900, tout le monde croit que son testament datant de 1891 partagerait sa fortune à égales parts entre ses deux fils. Percival l’aîné est atteint de la fièvre du jeu et Murray le cadet et le chouchou du père toujours à son chevet. On trouve alors sous l’oreiller du défunt un nouveau testament laissant tout à Percival, en même temps que M.Wethered, l’avoué du vieux Brooks est assassiné. Le procès promet d’être retentissant.

Même si l’histoire est fort bien racontée et passionnante, j’ai réussi à trouver la clé de l’énigme. C’est la première.

Le meurtre de Birmingham :

La famille Beddingfield furent nommés comte de Brockelsby et la naissance de jumeaux donna lieu à un imbroglio entre les deux frères, seul l’aîné n’ayant droit à hériter du titre. Timothée et Robert se bagarrèrent le vieux traité qui leur donnait ce titre, Robert fut prêt à intenter un procès lorsqu’il fut découvert mort dans une chambre d’hôtel.

Cette nouvelle est un véritable imbroglio complexe.

Une mort mystérieuse dans la rue Percy :

Les ateliers Rubens de la rue Percy abritent de petits appartements loués pour des artistes. Au premier étage, on trouve la petite chambre de Mme Owens, qui gagnait bien peu mais économisait beaucoup. Un matin d’hiver, on découvrit son corps alors que la fenêtre était ouverte. La police voulait conclure à une mort due à la température négative avant de s’apercevoir qu’elle avait reçu un coup à la tête.

Indéniablement, cette nouvelle est la plus rusée de ce recueil, comme son assassin.

La vallée de Bernard Minier

Editeur : XO éditions

Bernard Minier reprend son personnage récurrent le commandant Martin Servaz, après Glacé, Le cercle, N’éteins pas la lumière, Nuit et Sœurs. Je ne peux que vous conseiller de lire ces romans précédents avant d’attaquer celui-ci qui semble former une conclusion au cycle consacré à Marianne. Pour ceux qui ne les auraient pas lus, je vous conseille de ne pas lire mon résumé.

Martin Servaz vient d’être suspendu et rétrogradé au grade de capitaine suite à son affaire précédente. Il n’a donc plus ni insigne ni arme. Il attend son jugement au tribunal pénal puis sa sanction au conseil de discipline de la police. A cinquante ans, fréquentant le docteur Léa Delambre qui a 7 ans de moins que lui, en charge de son fils Gustav qu’il vient de découvrir, il se sent vieux, trop vieux.

La France vit au rythme de la Coupe de Monde de Football 2018, où la France poursuit son parcours. Gustav, l’enfant de Marianne, qui a été élevé par le tueur en série Julian Hirtmann, est maintenant hors de danger après son opération du foie. Il s’ouvre petit à petit mais c’est Martin qui s’inquiète de plus en plus, même si Hirtmann est détenu dans la prison 5 étoiles de Leoben en Autriche. Cette nuit-là, le téléphone sonne en pleine nuit. La voix de Marianne lui demande de le rejoindre, car elle est en danger.

Marianne lui annonce qu’elle s’est évadée, et qu’elle est dans les Pyrénées, proche d’un cloître. A la brève description des lieux, il reconnait l’abbaye d’Aiguesvives. La conversation se coupe, elle semble en danger. Il décide de partir sur le champ, est reçu par le Père Adriel. La battue qu’ils organisent pour retrouver Marianne ne donne rien, Le lendemain, il se rend à la gendarmerie et retrouve la capitaine Irène Ziegler, qu’il a rencontré 8 ans auparavant. Elle lui apprend qu’une série de meurtres est en cours à Aiguesvives.

Comme je le disais, ce roman semble clore un cycle que j’appellerai le cycle de Marianne, et cela ne vous dévoilera en rien ni l’intrigue, ni son dénouement. D’ailleurs je suis curieux de voir comment Bernard Minier va rebondir et redonner un second souffle aux enquêtes de Martin Servaz. Je parle de second souffle, car ce roman est une sacrée épreuve pour le lecteur, tant il est obligé de retenir son souffle pendant plus de 500 pages.

J’ai trouvé dans ce roman beaucoup de similitudes avec ses deux premiers romans, outre les présences de Marianne et la menace de Julian Hirtmann. Les décors sont aussi majestueux qu’ils sont menaçants, dans un village encastré dans les montagnes, inondées de brume à l’image de Martin Servaz, pris dans une enquête et en proie à ses doutes personnels et à son urgence.

J’ai trouvé dans ce roman une tension constante, un suspense haletant, beaucoup de fausses pistes démontrant toute la maîtrise et l’art de cet auteur que je suis depuis ses débuts. Une fois que vous avez commencé les premières pages, vous ne pourrez plus le lâcher, je vous le garantis. Et puis, Bernard Minier évite les descriptions gore qui auraient desservi l’intrigue, et son message.

Car derrière ce roman policier exemplaire, où il est bien difficile de trouver un point faible, on y trouve plusieurs dénonciations, dont la façon dont est vue et maltraitée la police, leur mal-être, mais aussi la difficulté des relations entre parents et enfants, et enfin cette nouvelle plaie qui s’appelle la manipulation par Internet via les tablettes ou les jeux en ligne. Une nouvelle fois, la démonstration, remarquablement bien menée, ayant pour point central un personnage de pédopsychiatre féminin d’une dureté incroyable, est exemplaire. Bernard Minier démontre encore une fois qu’il a des choses à dire.

Alors, oui, je suis fan de cet auteur et ce billet doit être lu dans ce sens. Et puis, cerise sur le gâteau, il introduit des vers de Patrick Steven Morrissey, dont je suis fan à vie, qui sait si bien dire les sensations de malaise, les impressions d’être seul contre tous. C’est simple, prenez une chanson, n’importe laquelle, lisez un vers et vous trouverez une impression que vous aurez ressentie. Alors oui, ce roman doit faire partie de vos lectures estivales, sans aucune restriction.

Ska cru 2020 :

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures. Tous ces titres et plus encore sont à retrouver sur le site de Ska : https://skaediteur.net/

Canon de Max Obione :

Après la représentation du Karnas Circus, Monsieur Zompani se précipite dans la loge de Rosa, la femme canon avec du champagne pour la féliciter. Il profite surtout du fait que l’amant de Rosa Wladimir est en train de démonter les gradins pour obtenir ses faveurs. Les enfants sont les témoins de ce drame pendant lequel Zamponi va perdre un œil. Ce sont des jumeaux siamois attachés par le dos qui partagent les organes et ne peuvent donc être séparés par une opération chirurgicale.

Max Obione est au meilleur de sa forme en évoquant les petits cirques dans une époque non déterminée. Cette nouvelle qui évoque les freaks chers à Harry Crews ont plus de sentiments et sont plus émouvants que les gens normaux. Il aborde aussi le drame que j’appellerai le « With or Without you », en référence à la superbe chanson de U2, pour déboucher sur une fin qui m’a fait pleurer. Juste magnifique.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Deux heures à tuer de Gaëtan Brixtel :

Ce jeune auteur bigrement doué nous propose de passer, le temps d’une nouvelle, deux heures dans un esprit malade, entre paranoïa et schizophrénie. Les deux heures représentent le laps de temps entre le sandwich du midi et l’ouverture de la médiathèque. Entre temps, il imagine des scènes sanglantes où il se débarrasse de ses nuisibles à lui, jusqu’à ce que ses pilules d’anxiolytiques ne fassent leur travail. Une nouvelle tout simplement hallucinante dont Paul Maugendre a dit aussi tant de bien ici :

http://leslecturesdelonclepaul.over-blog.com/2020/04/gaetan-brixtel-deux-heures-a-tuer.html

Eva de Roland Sadaune :

Samo et Willys vivent la belle vie en tant que petits dealers, roulant dans de belles voitures, évoquant les grands auteurs de hard-boiled américains. Samo, le narrateur, aime emmener Eva dans ses balades mais ce qu’il nous raconte est loin de la vérité.

Roland Sadaune joue sur les registres rêve / réalité, nous projetant dans de grands espaces avant de rétrécir violemment l’horizon possible. La chute comme tout bonne nouvelle, est brutale et cruelle, donnant une bien belle lecture.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Rabbit run de Gaëtan Brixtel :

Vincent est un chômeur solitaire qui garde un contact social grâce à son amie Adélie. Elle lui propose de prendre un animal de compagnie, pas un chien, ni un chat mais plutôt un lapin. Il l’appellera Gustave. Et bientôt Vincent va reporter son inquiétude sur l’animal, oubliant son mal-être.

Hasard de la vie, nous avons aussi pris un lapin pour animal domestique. Et quand j’ai lu le début de cette nouvelle, j’ai retrouvé les premiers instants de l’arrivée de notre lapin, puis sa progression au fur et à mesure qu’il grandissait. Je me suis forcément identifié à Vincent, même si je suis moins gaga que lui de la bête. Et je ébahi par la justesse et la façon de raconter cette histoire. Gaëtan Brixtel a un vrai talent : celui de vous glisser et cajoler dans un cocon tout doux et chaud avant de vous allonger d’une belle claque. C’est encore le cas ici : la chute est aussi brutale que cruelle.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Dragon noir de Stéphane Kirchacker :

Roro a pris l’ascenseur social pour échapper à la cité des Lilas, et obtenir un diplôme d’architecte. Roro et Juliette, c’est le coup de foudre depuis quelque temps, et il voudrait bien l’épouser. Mais son père, le Comte, issu d’une lignée royale s’oppose à cette union contre nature. Quand Juliette se fait enlever, poussée de force dans une BMW, le comte fait appel au prétendant puisque les ravisseurs viennent de cette cité maudite.

Stéphane Kirchaker réussit le tour de force d’écrire un polar en forme de conte des Mille et une nuits, aussi romantique que chevaleresque. Vous trouverez au détour d’une cité malfamée, des fées, des trolls, des nains et des elfes. Vous y trouverez aussi de l’action, et surtout de l’humour. Tout ça en 12 pages sur ma liseuse. Quand je vous dis que c’est un tour de force, c’est une formidable réussite.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

La viande hurle de Jeanne Desaubry :

Martine travaille dans une usine du Nord de la France. Elle n’est pas gréviste, contrairement aux ouvriers qui bloquent l’entrée, ou même son père qui a passé sa vie sur les chaines. Elle veut juste passer inaperçue, que personne ne voit son ventre qui grossit. Elle veut oublier celui qui lui a fait subir ça.

Avec une économie de mots remarquable, Jeanne Desaubry présente un drame, malheureusement commun, entre viol et harcèlement sexuel, d’autant plus horrible que l’on est plongé dans ce quotidien des ouvriers de façon réaliste. Et la chute de cette nouvelle est conforme à la noirceur de l’histoire.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

En mon cœur ces racines de Valérie Allam :

Sous son hangar de tôle, ce vieillard aveugle raconte sa vie, ses souvenirs, ses regrets au petit Kouakou, si sage, si patient. Il se rappelle Khadija, son amour de jeunesse qu’il a perdu le jour où il est parti rejoindre la France.

D’une tendresse et d’une sensibilité rare, Valérie Allam raconte une vie, deux vies, des vies en une dizaine de pages. Plantant son décor sous un abri au toit de tôle, la pauvreté du lieu fait ressortir la puissance des sentiments et des rendez-vous ratés.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Ciel rouge de Jean-Hugues Oppel :

Maurice G. brûle le bitume sur l’autoroute de nuit. A bord de sa Fuego, Max une peluche pleine de drogue et un corps dans le coffre. En musique de fond, du rock, du hard, à fond la caisse. Max doit se vider et faire le plein. Pause pipi caca dans une station habitée. Pour son malheur.

Quel plaisir de retrouver Jean-Hugues Oppel et son style haché. De morceaux de phrases, des mots mis bout à bout pour mieux faire ressentir le mouvement, l’action, le rythme et le stress. Cette nouvelle est digne des meilleurs films d’action. Un must !

Je suis un génie de Stanislas Petrosky :

Doté d’un quotient intellectuel hors-norme, avec un coefficient de 170 sur l’échelle de Wechsler, le narrateur n’a jamais connu l’amour. Il est malheureusement atteint de déformation congénitale, comme Elephant Man. Alors il se consacre à la mise au point de prothèses commandées par le cerveau. Mais la désillusion est au bout de la route.

Cette nouvelle est juste incroyable : être capable de faire de la vulgarisation scientifique comme si un génie vous parle. Et la lecture en devient tellement simple que l’on entre dans le jeu, jusqu’à arriver à une chute mémorable, pleine de hargne et de haine.

Soudain partir de Frédérique Trigodet :

Caroline, jeune femme quarantenaire, a vu grandir ses enfants, les a vus quitter la maison et se retrouve avec son mari qu’elle nomme monmari. Passionné de Formule 1, il s’assomme de télévision avant de se coucher tôt, alors qu’elle est insomniaque. Alors, sur le balcon, elle regarde les bateaux partir …

Cette nouvelle aurait plus sa place dans une collection littéraire que chez Noire Sœur. Car nous nous trouvons là en face d’un texte toute en émotion, subtil et introspectif sur une femme qui, à un tournant de sa vie, se pose des questions quant à son avenir. Elle a été une bonne mère ? Soit. Mais après ? Avec une plume descriptive et magnifique, l’auteure nous prend dans ses serres et nous immerge dans les questionnements d’une mère à la recherche de questions et de la figure de son père.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Super N de Jeanne Desaubry :

Léa et Sandrine sont deux sœurs. Elles ont une idée pour se payer leurs courses au Super N. Emprunter le gosse de la voisine et planquer dans la poussette leurs emplettes. Mais le vigile du Super N veille au grain. Et il est prêt à profiter de la situation.

D’un fait divers, l’auteure en tire une nouvelle bien noire qui dégénère vers la fin. Ecrite avec beaucoup de recul, voire de froideur, c’est une plongée ignoble dans le quotidien des pauvres gens.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Le canard siffleur mexicain de James Crumley

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

Illustrateur : Rabaté

Après Le dernier baiser, James Crumley revient avec son personnage de détective privé CW.Sughrue pour une aventure des plus déjantées. Sorti tout d’abord chez Gallimard dans la Série Noire, puis chez Folio, Gallmeister nous donne l’occasion de redécouvrir ce roman dans une nouvelle traduction et agrémenté d’illustrations en noir et blanc de toute beauté.

CW Sughrue a abandonné son métier de détective privé pour devenir tenancier au Hell Roaring Liquor Store à Meriwether. Parce que les agents de maintenance ont viré Hank Snow, il décide de se débarrasser de l’engin sur la voie de chemin de fer. Qu’elle aille au diable, cette machine ! Quand Sughrue est poursuivi par une horde d’avocats, ceux du cheminot, du juke-box, de la société de chemins de fer, et de sa femme, il laisse tomber l’affaire et trouve refuge chez Solly.

Solly, c’est Solomon Rainbolt, avocat impitoyable dans les affaires de drogues, craint de tous les procureurs, mais aussi trafiquant de substances illicites. Sughrue et lui se sont connus au Vietnam, où Solly a perdu une jambe mais gagné quelques kilos de médailles ainsi que des contacts chez des producteurs de drogue. Solly accepte de loger Sughrue dans son sous-sol, et lui trouve même une affaire pour se remplumer.

Sughrue se rend donc chez les Dhalgren, frères jumeaux que l’on n’arrive pas à distinguer tant ils se ressemblent. Ils veulent récupérer un poisson tropical qui vaut 5000 dollars et dont ils font commerce chez un client qui leur a fait un chèque en bois. L’argent ne les intéresse pas, ils veulent le poisson. Le seul problème réside dans l’identité du client malotru et mauvais payeur : Norman Hazelbrook.

Norman Hazelbrook, dont le surnom est l’Anormal, est le Président Directeur Général d’un gang de bikers appelé les Snowdrifters. Avec lui, on ne discute pas, on se prend du plomb dans la couenne. Coup de chance, les Dhalgren sont prêts à aider Sughrue en lui prêtant un char Sherman. Finalement, après une bataille mémorable, une entente est trouvée entre les frères jumeaux et la fiancée de Norman, Mary. Mais tout a un prix : il devra retrouver la mère de Norman pour son futur mariage, mère qui est recherchée par toutes les polies et le FBI et la CIA et que personne ne retrouve …

Voilà pour les 50 premières pages ! C’est vous dire combien les événements s’enchainent vite. Après, le rythme se calme, redescend, ce qui permet à James Crumley de parler du passé de Sughrue, au Vietnam, mais aussi de ses rencontres passées. Au passage, il ne se gêne pas pour égratigner les Américains, leur police, leur FBI … bref, tout le monde y passe, avec une bonne fessée.

Si j’emploie cette boutade, c’est bien parce qu’on a l’impression d’écouter parler Sughrue, ce détective à moitié raté, qui se laisse mener par les indices qui lui tombent dessus, à moitié saoul, à moitié drogué, à moitié déjanté. Et puis, il nous sert des scènes d’un visuel incroyable dans des décors hallucinants, avant de nous raconter une bonne blague à laquelle il n’est pas possible de ne pas rire.

En fait, même si ce roman n’est pas le meilleur de cet auteur, il y a sa patte incomparable, cet équilibre fort maîtrisé entre action et pause humoristique, entre retour vers le passé et description décalée. Et sous ces dehors pas très sérieux, il en ressort une société aux mains des pires salopards que l’on puisse imaginer, qui dérive vers sa propre destruction, à l’inverse de Sughrue qui se retrouve avec un bambin. Mais ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus, courez le lire.

Ce blog a pour unique but de faire partager mes critiques de livres qui sont essentiellement des polars et romans noirs. Pour me contacter : pierre.faverolle@gmail.com