La défaite des idoles de Benjamin Dierstein

Editeur : Nouveau Monde

J’ai laissé passer le premier roman de Benjamin Dierstein, La sirène qui fume ; mais je ne pouvais pas rater son deuxième. Ce pavé de 634 pages denses est un roman à mi-chemin entre polar et roman politique, et c’est une sacrée découverte !

Jeudi 20 octobre 2011. Un militaire portant un tatouage de serpent dans le dos et le cou observe un immeuble à Syrte. Cet immeuble, le District 2, renferme les derniers dignitaires du régime libyen, Mouammar Kadhafi et sa garde rapprochée. Ils tentent une sortie avant d’être pris pour cible par des missiles. L’homme les suit, et se rapproche de la caverne où ils se sont terrés. Le peuple arrive à attraper Kadhafi après une interminable fusillade, le roue de coups. Alors, l’homme s’approche et lui tire deux balles dans la poitrine ; Kadhafi n’est plus.

Christian Kertesz, ancien lieutenant de la Brigade de Répression du Proxénétisme, sort libre, après trois mois d’incertitude. L’IGS a réussi à le faire virer mais pas emprisonner. Il va pouvoir reprendre les affaires. Sa première visite est pour Clotilde Le Maréchal, la victime de sa précédente enquête, enfermée à l’institut Robert Merle d’Aubigné spécialisé dans les appareillages suite à des amputations. Clotilde, cette jeune pute de 17 ans dont il est fou amoureux. Puis il rejoint Didier Cheron, qui après un passage aux RG, est à la tête de Noticia, une entreprise de sécurité et renseignement. Ses clients, Patrick Rougier et Elias Khoury veulent décrocher le contrat de construction d’un hôpital à Tripoli, donc il faut des informations croustillantes sur leur concurrent. Enfin, il finit sa soirée au Liberty, un club d’entraineuse tenu par les Corses les plus recherchés de France. Ils veulent revenir sur la marché de la drogue et lui proposent un plan.

Laurence Verhaeghen est une jeune capitaine de la Police judiciaire, ambitieuse et divorcée, mère d’une petite Océane. Elle se retrouve en charge d’un meurtre dans un hôtel en réfection et, à six mois de la présidentielle, a la libération de Kertesz à gérer ; car elle ne veut pas le laisser en liberté. Dominique Muller, la victime avait reçu des menaces, peut-être le rackettait-on ? Cet hôtel appartient au groupe Bessin, qui sert à blanchir l’argent de la mafia. Zimmerman, son directeur l’appelle. Bien qu’elle ne soit pas syndiquée, elle a beaucoup de relations, certaines haut placées, et elle pourrait jouer un rôle important dans la déstabilisation de la Gauche. Il lui demande de tout faire pour trouver des armes contre Flanby, François Hollande, le candidat de la Gauche.

Je n’ai pas lu La sirène qui fume, son premier roman ; et je peux vous dire que je vais le lire très vite. Ce roman est totalement bluffant, totalement surprenant, totalement addictif. Malgré ses 640 pages, je l’ai lu en à peine quatre jours, et c’est tellement passionnant que j’aurais pu en reprendre encore quelques centaines de pages. Pourquoi ? Parce que cela me rappelle les meilleurs moments de lectures de mes auteurs favoris.

Ce roman est à la fois un polar et à la fois un roman politique. Le contexte se situe entre l’assassinat de Kadhafi et l’élection présidentielle de François Hollande, un contexte fort pour tout ce qui concerne la police, surtout si on se rappelle que Nicolas Sarkozy a été Ministre de l’Intérieur et a toujours gardé une relation particulière avec les forces de l’ordre. On va y voir une vraie bataille entre les différents services de la police, que la nouvelle structure n’a pas su effacer. Cette bataille, c’est la droite contre la gauche, un syndicat contre l’autre, une guerre idéologique contre l’autre.

Mais c’est aussi une période trouble quant à la politique extérieure de la France, en Lybie tout d’abord, ce qui est au centre de ce roman, mais aussi ailleurs, avec l’avènement de l’état islamique, tout juste abordé dans le roman. Et quand le grand banditisme, la mafia corse, veut redorer son blason sur le marché de la drogue, elle se retrouve face à des clans bien plus cruels que ce qu’elle est capable de faire. Face aux Albanais ou aux libyens, c’est toute une machination qui rapporte des millions d’euros par mois que nous démontre ce roman.

Ce roman, c’est aussi l’itinéraire de deux personnages forts, ni gentils ni méchants. Ils sont tous deux d’un coté de la ligne jaune, mais pour autant, leurs méthodes sont les mêmes. De la manipulation au chantage, des interrogatoires musclés aux meurtres, tous les moyens sont bons pour arriver à leur objectif. Ils sont tous deux forts, impressionnants, inoubliables, mais ils ont aussi chacun leur point faible qui causera leur perte ou une partie de leur vie. Kertesz et Verhaeghen, ce sont l’illustration parfaite de deux faces d’une pièces qui n’est rien d’autre que la société française actuelle, aux mains des mafieux de tous bords.

Ce roman, c’est un style extraordinaire. Les phrases sont courtes, les rebondissements abondent, les événements se suivent à fond de train. Caryl Ferey disait du précédent : « Un putain de bon roman … du DOA sous amphets, précis, nerveux, sans fioritures ». Et je suis totalement d’accord avec lui. Je vais même en rajouter une couche. Car ça pulse à toutes les pages, ça fuse, ça va vite et je n’ai pu empêcher mon rythme cardiaque d’accélérer à chaque instant. Les dialogues sont toujours bien placés, et bigrement bien faits, justes. Ce roman rappelle DOA, certes, mais aussi Dominique Manotti (par le sujet, le style) sans oublier le Grand James Ellroy, celui du Grand-Nulle-Part. Impressionnant !

Avec sa construction, qui insère dans sa narration des extraits de programmes radiophoniques, l’auteur nous plonge dans l’époque (pas si lointaine), à laquelle l’auteur a décidé de consacrer une trilogie. Après la Sirène qui fume, La défaite des idoles en est le deuxième. Et je peux vous dire que je piaffe d’impatience à l’idée que je doive attendre un an avant de lire le troisième. Je termine juste par un conseil : Ne ratez pas ce roman, c’est de l’or en barre !

L’information du mardi : Le festival Lisle Noir lutte aussi contre le coronavirus

Je vous parlais il y a peu des éditions du Caïman et de leur défi contre le coronavirus avec le blog Caïmancontrepangolin.

C’est au tour du festival Lisle Noir de vous proposer de lutter contre le coronavirus et de vous faire passer le confinement pour un pur moment de plaisir de littérature noire.

C’est ainsi qu’ils nous proposent la possibilité de savourer 40 nouvelles écrites par quarante auteurs contemporains parmi les plus connus. Parmi eux, on y trouve pêle-mêle Ian Manook, Nadine Monfils, Jean-Luc Bizien, Niko Tackian, Bernard Werber, Claire Favan, Olivier Norek, Nicolas Lebel, David Khara, Ingrid Astier, Benoit Séverac, Mouloud Akkouche, Eric Wetzel, Jacques Saussey, Michèle Pédinielli …

Ces Nouvelles de Lendemain ont pour thème les jours qui suivront le confinement.

N’hésitez pas à y faire un tour.

Cela se trouve sur la page Facebook de Lisle Noir, sur la page Facebook de Polars sur garonne, sur Cultura.com (onglet Nouvelles du lendemain) et sur polarsurgaronne.fr.

Bonnes lectures

Un grand merci à Ida Mesplède pour m’avoir fait passer le message, et à qui je fais de gros bisous

De mort lente de Michaël Mention

Editeur : Stéphane Marsan

Après le fracassant et extraordinaire Power, Michaël Mention, auteur que j’adore, revient avec un sujet d’actualité, contemporain, les substances chimiques qui nous empoisonnent. Dit comme ça, ce n’est pas bien tentant. Vous auriez tort de passer au travers tant ce roman est une véritable enquête à charge contre l’industrie chimique.

Avril 2009. Nabil et Marie habitent un petit village, à proximité d’un site de recyclage ChimTek. Il est caissier dans un supermarché, et doit abandonner le foyer familial pour aller travailler, non sans avoir donné le biberon du matin à Léonard, qui vient d’avoir deux ans et demi. D’ailleurs, Leonard semble perturbé depuis peu. Il faut dire que qu’abandonner les couches et bientôt entrer en maternelle, ça doit travailler. Alors qu’ils font des courses, Marie a un vertige. Des examens vont démontrer qu’elle souffre d’hypothyroïdie. Les réactions de Léonard deviennent impulsives et dictatoriales. Il faudra attendre l’école primaire pour qu’on lui diagnostique qu’il est autiste.

Janvier 2010. Philippe Fournier, directeur de recherche au CNRS, sort de la station Hôtel de Ville. Après son cours à Paris-6, il va déjeuner avec des collègues. C’est en sortant qu’il aperçoit une silhouette qu’il connait bien : Richard Delaubry, endocrinologue, chef de service des hôpitaux universitaires de Genève, son mentor. Richard lui de mande de rejoindre une commission européenne visant à créer une réglementation concernant les perturbateurs endocriniens, ces substances chimiques présentes dans notre quotidien et qui, combinées peuvent occasionner de lourdes conséquences pour notre santé.

Mais les grands groupes chimiques, et au premier plan Meyer, qui engendrent des milliards de chiffre d’affaire et autant de bénéfice ne l’entendent pas de cette oreille. Car leur credo est de demander des preuves, des études certifiées qui peuvent démontrer factuellement l’impact de ces substances. Cela leur permettra de gagner du temps, des dizaines d’années, et de continuer à vendre leurs produits toxiques. Et ils ont la possibilité de faire pencher les résultats dans leur sens s’ils peuvent soudoyer quelques scientifiques …

Comme souvent avec Michaël Mention, ce roman raconte la lutte du pot de terre contre le pot de fer, avec une passion, une rage et une fureur que je ne trouve nulle part ailleurs dans la littérature policière. Et pour le coup, ce roman est un des meilleurs que l’auteur ait écrit en termes d’engagement pour plus de santé, plus d’humanité, bref pour une vie meilleure. Car l’intrigue va vous dévoiler les dessous d’une industrie prête à tout pour protéger son business, à n’importe quel prix.

La lutte du pot de terre contre le pot de fer, c’est ici un couple qui n’a rien demandé à personne. Nabil et Marie ne demandaient qu’une chose, vivre heureux. Ils vont tout faire pour comprendre, pour que le dommage soit non pas résolu, juste compensé. Ils vont faire appel à un journaliste du Monde, Franck Boyer, 34 ans, célibataire et passionné par son métier. Avec lui, Nabil, Marie et Philippe vont se lancer dans une lutte perdue d’avance contre une chimère aux ramifications internationales.

Car c’est bien de cela dont il s’agit : Ces grandes entreprises qui empoisonnent sciemment notre vie sont divisées en petites entreprises ce qui permet de noyer le poisson. Elles sont impliquées dans des associations et ONG pour mieux dorer leur blason, mais aussi mieux maîtriser les actions envisagées contre elle. Elles distribuent de l’argent à d’innombrables dirigeants d’études scientifiques pour mieux noyauter les résultats. Ces entreprises sont décrites comme des pieuvres, de véritables mafias parfaitement conscientes de ce qu’elles font, du mal qu’elles font.

Mais, comme le dit Michaël Mention en début de roman : « Toute ressemblance avec des personnes ou des institutions existantes ou ayant existé serait purement fortuite ». Ce roman nous présente des personnes simples st sympathiques qui luttent contre le grand méchant loup. Simple comme la vie. Ils vont subir un harcèlement incroyable, comme dans tout bon thriller. La conclusion sera amère, comme tout bon thriller.

Mais quand même ! On ne peut nier toute la documentation fournie dans le roman qui rappelle que l’on est au-delà de la simple fiction, que ce roman démontre les moyens gigantesques et les ramifications construites de telle façon qu’ils en deviennent inattaquables. Michaël Mention y met toute sa rage, toute sa foi, toute sa passion pour nous montrer cette situation. Car c’est en éveillant les consciences qu’on pourra un jour faire changer les choses, faire évoluer le monde vers un monde meilleur. Merci Monsieur Mention d’avoir écrit ce roman si important !

Blanc comme neige de George P.Pelecanos

Editeur : Editions de l’Olivier (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Traducteur : François Lasquin et Lise Dufaux

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. Et quoi de mieux que de se lancer dans le premier roman mettant en scène Derek Strange et Terry Quinn.

L’auteur :

La biographie de l’auteur est incluse dans un de mes précédents billets, Le chien qui vendait des chaussures.

https://blacknovel1.wordpress.com/2014/11/22/oldies-le-chien-qui-vendait-des-chaussures-de-george-p-pelecanos-gallimard-serie-noire/

Quatrième de couverture :

Washington (D.C.). Leona Wilson veut laver la réputation de son fils, policier noir tué à la suite d’une bavure, et faire graver son nom sur le mur du mémorial de la police de la ville. Elle fait appel à Derek Strange, un ancien flic noir d’une cinquantaine d’années, aujourd’hui détective privé, pour connaître la vérité.

L’affaire, qui a fait l’objet d’une enquête pointilleuse, s’est déroulée une nuit durant laquelle Wilson, qui n’était pas en uniforme, a été surpris par deux collègues alors qu’il braquait son arme sur un homme. Jugeant cette attitude menaçante, l’un des policiers, Terry Quinn, un Blanc, a abattu Wilson. Depuis, il a démissionné de la police pour devenir vendeur de livres et de disques d’occasion.

Pour mener sa contre-enquête, Derek Strange décide de le rencontrer et, convaincu de sa bonne foi, lui propose de l’assister dans ses recherches au cours desquelles les deux hommes vont visiter une partie des bas-fonds de la ville, côtoyer flics ripoux, junkies et exclus du système.

« Derek Strange est un nouveau personnage tout aussi attachant que le privé Nick Stefanos, qui, comme lui, officie à Washington. Ses origines ethniques et sa fine connaissance du terrain en font l’homme idéal pour témoigner à propos du racisme car, au-delà du fait-divers, cette question constitue le sujet central de ce roman noir plein de suspense. » – Claude Mesplède

Mon avis :

Ce roman narre la rencontre entre les deux personnages principaux de cette série, à savoir Derek Strange, la cinquantaine, détective privé noir ayant officié 30 ans auparavant dans la police et Terry Quinn, jeune policier blanc qui a tué Wilson, un collègue noir lors d’une rixe et a été innocenté lors de l’enquête. Depuis, Terry Quinn travaille dans une librairie. A priori, tout oppose ces deux hommes mais la mère de Wilson demande à Strange d’enquêter et ces deux compères vont se trouver, malgré leurs différences. Lors de leur enquête, ils vont croiser la route des Boone, Père et Fils, trafiquants de drogue et meurtriers.

Car, que ce soit par leur couleur de peau, par leur culture, leur âge ou leur psychologie, on ne peut être plus différent. Pourtant, il y a ce même détachement, cette même façon nonchalante de prendre les événements et de trouver le bon mot humoristique pour relâcher la pression. Alors que des auteurs insistent sur le côté impossible de leur rencontre, George P.Pelecanos en fait des scènes justes, simples et logiques.

Le style de George P.Pelecanos est très détaillé, nous décrivant jusqu’au bibelot ornant une étagère dans un bar des bas-fonds de Washington. Cela nous permet d’avoir immédiatement la scène devant les yeux. C’est un style très cinématographique que personnellement j’adore, surtout que les dialogues sont parfaits, savoureux, ce qui donne un bon équilibre à une scène. Un exemple du genre.

Pelecanos nous présente donc le Washington des années 90, multiraciale, avec une criminalité en augmentation. C’est un témoignage de cette époque pas si éloignée, seulement 30 ans, et pourtant, la criminalité a tellement progressé que l’on a l’impression de lire un roman historique ou un reportage sur la vie des flics et la façon dont ils sont perçus dans la société, cible d’actions de plus en plus violente, où il n’y a plus aucun respect de l’autorité sensée faire régner l’ordre et respecter la loi.

Ce roman est malheureusement épuisé. Il va donc être bien difficile de le trouver. Je ne peux que vous conseiller de fouiller vos greniers afin d’en retrouver un exemplaire, ou d’aller voir du coté des sites d’occasion. J’en profite pour lancer un appel aux éditions Points : Il serait grand temps d’envisager une réédition des enquêtes de Strange et Quinn, qui sont au nombre de quatre :

  • Blanc comme neige
  • Tout se paye
  • Soul Circus
  • Hard Revolution (Le meilleur de la série selon Polars Pourpres)

A noter que Red Fury est un prequel mettant en scène Derek Strange et qu’il est disponible au Livre de Poche

Le chouchou du mois de mars 2020

Comme je l’ai dit dans un post sur Facebook :« vous n’avez plus d’excuses pour ne pas lire. » Comme j’étais en Italie en février (juste avant la crise Coronavirus), j’ai eu l’occasion de beaucoup lire. Donc j’ai publié beaucoup d’avis. Il ne vous reste plus qu’à choisir selon vos goûts et vos envies de découverte.

Honneur aux coups de cœur, puisqu’ils sont deux ce mois-ci à avoir illuminé mes lectures ; enfin, illuminé c’est beaucoup dire tant ils sont sombres, mais utiles voire même indispensables.

Nous avons les mains rouges de Jean Meckert (Joëlle Losfeld) est la réédition d’un auteur trop vite oublié, l’histoire d’un homme perdu dans un monde perdu, au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale. Il rencontre un groupe d’anciens maquisards dont l’objectif devient de faire la chasse aux faux résistants. Avec une plume magnifiquement expressive, c’est un hymne humaniste antimilitariste, qui devrait être un classique de la littérature française.

La fabrique de la terreur de Frédéric Paulin (Agullo) clôt la trilogie consacrée au terrorisme moderne. Frédéric Paulin termine cette histoire de façon extraordinaire, déployant tout le talent dont il est capable pour mettre au premier plan ses personnages dans une intrigue, notre intrigue géopolitique. Cette trilogie est indispensable pour qui veut comprendre notre vie et notre monde.

Beaucoup de romans noirs ont été chroniqués ce mois-ci, dont le premier roman de Tim Willocks : Bad city blues de Tim Willocks (Points), un roman ultra-violent autour de la recherche d’un butin, avec tous les ingrédients liés au polar.

Du côté des dealers, Santa Muerte de Gabino Iglesias (Sonatine) est aussi un premier roman qui met en scène un jeune homme lâche qui croit en une sainte, censée le protéger ; ce roman montre aussi le sort réservé aux immigrés aux Etats-Unis et le rend intéressant à lire.

Neva de Patrick K. Dewdney (Les contrebandiers) est le premier court roman de l’auteur, bâti sur une intrigue simple, écrit avec une plume empreinte de poésie noire et dramatique, entre loyauté et survie.

Enfin, Ce qui reste de candeur de Thierry Brun (Jigal) marque le retour de cet auteur sur le devant de la scène avec un homme qui fuit son ancien employeur, son environnement voire sa vie passée et qui va s’ouvrir un nouvel horizon quand il fait la connaissance de ses voisins. Un roman chaud sous haute tension à vous rendre paranoïaque. Ne ratez pas l’interview de Thierry Brun pour Radio Enghein ici, qui est excellente.

Au rayon Romans policiers, je vous ai proposé deux avis mitigés, l’un plus que l’autre. Victime 2117 de Jussi Adler Olsen (Albin Michel) me promettait un éclaircissement sur le passé d’Assad. Je l’ai eu mais ce n’est qu’une partie du roman, l’autre étant une course poursuite avec son pire ennemi. Et puis, il m’a manqué l’humour de ses premiers romans. Bref, je suis curieux d’avoir vos retours pour me contredire.

Ce que savait la nuit d’Analdur Indridason (Points) marque le début d’un nouveau cycle pour notre auteur islandais préféré, depuis qu’il a abandonné Erlendur. Si l’enquête est classique, presque trop, elle a le mérite de nous présenter Konrad et ses cicatrices ; et cela nous permet d’apprécier comme toujours la finesse psychologique d’Indridason.

J’imagine que par ces temps difficiles, vous avez besoin d’humour. J’ai ce qu’il vous faut et ce ne sont que des premiers romans tous frais. Si vous êtes adeptes de roman déjanté, hommage des comics et des BD, optez pour Meurtres à Pooklyn de Mod Dunn (Points), où vous suivrez une équipe nommée the T.O.P. composé de personnages délirants. Les deux autres, Du rififi à Bucarest de Sylvain Audet-Gainar (Ex-Aequo) et Les deux pieds dedans de François Legay (Lajouanie)ont en commun leur sujet (un homme doit comprendre dans quelle galère il est plongé et il doit résoudre un mystère sans même savoir ce qu’il cherche). Très divertissant, d’une écriture légère, le premier nous plonge dans la Roumanie contemporaine ; le deuxième nous place face à un détective privé obsédé sexuel, une tare familiale. Les deux sont de très bons divertissements.

Enfin, last but not least, Toute la violence des hommes de Paul Colize (HC éditions) est le dernier roman en date de cet auteur décidément pas comme les autres. Son roman, entre enquête et psychologie, montre toute son admiration pour l’art et l’importance qu’il faut y accorder. C’est aussi un roman où les personnages sont sur le devant de la scène, avec une directrice d’institut psychiatrique et un avocat, deux professions froides et sans sentiment, qui vont s’ouvrir au monde. Et puis, il y a ce parallèle avec le massacre de Vukovar pour ne pas oublier, pour montrer que l’homme peut être pire qu’un animal. C’est pour cette raison que j’ai décidé de distinguer cet auteur humaniste avant tout en lui attribuant le titre (honorifique) de chouchou du mois.

J’espère que ces avis vous seront utiles dans vos choix de lecture. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou du mois. En attendant et plus que jamais, n’oubliez pas le principal, lisez !

 

 

Les deux pieds dedans ! de François Legay

Editeur : Lajouanie

Parmi les dernières sorties chez Lajouanie en ce début 2020, il y a un premier roman écrit par un collaborateur de K-libre. Me voilà donc plongé dans les aventures d’Augustin Kerr, détective privé bigrement attachant.

Augustin Kerr a pour mission de faire un échange contre 5000 euros. Mais un échange de quoi ? En tant que détective privé, il ne peut fermer les yeux sur une telle somme, surtout en France. Quand il arrive, il trouve comme prévu la clé sous le paillasson. Il y trouve un homme plongé dans son assiette, la tête la première. Et dans les toilettes, un autre, visiblement mort, semble avoir marché les deux pieds dans la merde … Sur la table de la salle à manger, à côté du gratin dauphinois, il trouve une enveloppe remettant à plus tard l’échange, mais il y a bien l’argent. Et c’est signé Anthony Wecker.

C’est à ce moment qu’un colosse qui a la carrure de David Douillet, la taille de David Douillet, la coupe de cheveux de David Douillet mais qui n’est pas David Douillet entre. Il fait le ménage, entendez qu’il assomme Augustin et s’enfuit. De retour dans l’appartement, l’estourbi au gratin revient à lui et lui dit qu’il avait rendez-vous à 10 heures, comme Augustin, pour une partie fine. C’est à ce moment-là que débarque la commissaire Béatrice Boton, le fantasme sexuel incarné d’Augustin, malheureusement mariée.

Augustin est convoqué au commissariat, pour s’expliquer sur sa présence sur les lieux du crime. Il semblerait que le mort de la salle de bains ait avalé un puissant laxatif dans son gratin dauphinois et qu’il ait glissé dans sa propre merde. Ce qui est bizarre, c’est la présence d’un serpent vénéneux dans la salle de bain. Et puis, qui est le mystérieux personnage qui a donné rendez-vous à Augustin dans cet appartement ? Et que veut-il échanger ?

Augustin, déçu de ne pas avoir décroché un rendez-vous galant avec la commissaire Boton, retourne dans la maison familiale où y habite toute la famille Kerr. La cuisinière Albertine y fait des plats à tomber par terre et son grand-père, Félicien obsédé sexuel notoire, est occupé à mater la voisine qui se bronze dans son jardin. Augustin récupère son chien Grabuge et va chercher à comprendre quelque chose dans cette affaire.

Il faut un peu de temps pour entrer dans le roman, par l’aspect bavard de l’écriture (qui est voulue puisque Augustin est volubile, c’est le moins que l’on puisse dire) et par les dialogues longs (surtout dans le deuxième chapitre). Cela m’aura pris une journée. Puis j’ai persévéré … et j’ai fini les 200 dernières pages en une journée. Parce que, finalement, on finit par se laisser bercer par les malheurs et les mauvaises décisions de ce détective privé bigrement sympathique.

Car on va y trouver une intrigue solide et débridée, amusante et facile à suivre, grâce à une belle construction et surtout avec des personnages hauts en couleurs. A partir du moment où Augustin nous introduit (façon de parler) sa famille, cela devient gentiment déjanté, avec un humour en dessous de la ceinture, ce qui est normal quand on fait partie d’une famille d’obsédés sexuels.

Alors on va y retrouver des gentils, des méchants, mais ce qui va retenir l’attention du lecteur, c’est bien les nombreuses questions que pose cette histoire. Car on ne sait pas qui est le client de notre détective, on ne sait pas en quoi consiste le mystérieux échange. Et pendant qu’on se pose des questions, les cadavres pleuvent. Et puis, petit à petit, les relations entre les divers protagonistes se créent … sans que l’on ne comprenne où veut en venir l’auteur.

Il faudra attendre la toute fin, les cinquante dernières pages, pour avoir enfin le fin mot de l’histoire avec une implication d’hommes politiques que l’on n’aurait jamais pu voir venir. Mais on s’amuse et c’est le principal. Le style étant débridé, primesautier, ce roman s’avère un excellent page-turner que l’on finit à regret. Il ne reste plus qu’à espérer que l’on retrouve Augustin Kerr dans de futures aventures.

Toute la violence des hommes de Paul Colize

Editeur : HC éditions

Je suis fan de Paul Colize pour plusieurs raisons. Tout d’abord, chacun de ses romans est différent ; cela peut passer du polar au roman policier, du roman psychologique à la comédie, et tout ça avec une facilité que beaucoup peuvent lui envier. Ensuite, ses personnages sont criants de vérité. Enfin, Paul Colize pointe du doigt des événements importants, en rappelant ce qui est important : l’Humain. Et ce roman est aussi grand que son titre … et quel titre !

Nikola Stankovic est arrêté pour suspicion de meurtre. Ivanka Jankovic, une jeune femme a été retrouvée chez elle, poignardée de 9 coups de couteau, 5 dans le dos et 4 dans le ventre. Pour la police, sa culpabilité ne fait aucun doute : Empreintes, traces de sang appartenant à Ivanka sur ses chaussures, semelles de ses chaussures marquées dans le sang coagulé. Ivanka était connue pour s’adonner à la prostitution pour payer ses études. Règlement de comptes ou jalousie, nul ne le sait. Car Nikola ne prononce qu’une seule phrase : « Ce n’est pas moi ».

Il faut dire que Nikola est fortement soupçonné d’être le « funambule », cet artiste croate qui peint des fresques géantes en une nuit sur des pans d’immeuble, laissant les passants ébahis devant la grandeur de l’œuvre. Œuvre gigantesque mais aussi œuvre choquante, puisqu’il a peint des meurtres, des scènes de viol avec un réalisme affolant. Son premier avocat n’arrive pas à lui soutirer une autre phrase. Alors, il abandonne la partie.

Nikola est envoyé dans un institut psychiatrique pour déterminer s’il était ou non conscient de ses actes. L’institut est dirigé par Pauline Derval, qui va suivre cette affaire de près, aidée en cela par Sébastien, infirmier dévoué à sa cause. Son nouvel avocat, Philippe Larivière va aussi chercher à établir un contact. Car soit Nikola est conscient donc responsable de ses actes et il risque 10 ans de prison, soit il ne l’est pas et il sera enfermé à vie dans cet asile.

1991, Vukovar. Le petit Niko a 8 ans quand sa vie, sa ville s’écroule. Il est obligé de vivre dans une cave avec sa mère, pour survivre aux 87 jours de bombardements serbes. Son père est parti un matin, et n’est jamais revenu. Résister ou mourir sont les deux choix qui lui restent à sa mère et lui. Car Vukovar est l’enfer sur Terre …

On peut lire ce roman à plusieurs niveaux, comme à chaque fois chez Paul Colize ; ce n’est pas pour autant un roman intellectuel, mais une formidable démonstration du message qu’il veut nous faire passer, et qu’il serine à chaque roman. Il y a la résolution de l’enquête, à propos de laquelle je ne m’étendrais pas. Coupable, pas coupable ? vous ne saurez le fin mot de l’histoire qu’à la toute fin du roman … mais auparavant vous aurez parcouru tant de chemin, tant de pages pour vous sentir concerné et vous révolter.

La construction du roman, en alternance entre le présent et la vie de Niko à Vukovar est faite pour mettre en valeur les personnages. Si Niko enfant (vous l’aurez compris Niko et Nikola ne font qu’un) va vous montrer une ville détruite avec toute l’horreur associée, les autres personnages sont aussi importants. Sébastien est l’inverse de ce que l’on pense d’un infirmier, puisqu’il fait preuve d’empathie et c’est grâce à elle qu’il va pénétrer dans le monde intérieur de Nikola. Pauline Derval est une femme de poigne, froide, distante mais surtout perfectionniste ; elle ne veut pas se tromper sur ce cas. Quant à Philippe Larivière, il veut bien faire son travail et est intrigué par son client. Ce qui est extraordinaire dans ce roman, c’est que Pauline et Philippe, qui sont des personnages froids et distants par leur fonction, vont petit à petit s’ouvrir à l’émotion, et peut-être réaliser qu’ils ont en face d’eux un être humain et non juste un cas psychiatrique de plus. C’en est d’autant impressionnant qu’à la fin de roman, j’ai versé ma petite larme …

Rapidement, Paul Colize va pointer les aberrations d’un système judiciaire (c’est le cas en Belgique, mais je suis sûr que nous avons la même chose en France). Si Nikola est considéré comme non responsable de ses actes, il passera plus de temps enfermé que s’il est jugé responsable de ceux-ci. Cette assertion est martelée plusieurs fois et on peut se demander s’il ne faudrait pas, à la lumière des avancées juridiques et psychologiques actuelles, revoir des lois qui ont été mises en place il y a plusieurs décennies.

Car la loi est dure, cruelle et bigrement matérialiste, factuelle. A l’opposé, on trouve l’esprit et l’importance de l’art. Evidemment, Paul Colize met en valeur les beautés de l’esprit, même si elles représentent des horreurs. Il montre l’importance de l’art, de la relation au présent, de la représentation de la réalité, et de l’importance des jugements. A tel point, que Paul Colize a eu l’occasion d’interviewer un peintre graffeur et que l’interview, présente en fin de roman, montre a quel point il y a une performance technique (peindre en équilibre sur un mur) mais aussi le moment d’absence, de folie, qui lui permet de créer son œuvre.

Enfin, et je voulais le garder pour la fin, il y a Vukovar et cette bataille, qui a eu lieu en 1991, durant trois mois, un véritable massacre à propos duquel tout le monde a fermé les yeux. Pourtant ce n’était pas si loin de chez nous ! Ce roman, c’est l’illustration de la violence des hommes, la peinture de l’ignominie, quelques pages pour que l’on n’oublie pas le plus terrible acte guerrier depuis la deuxième guerre mondiale. Choisir ce fait historique, c’est aussi la démonstration que Paul Colize est un des meilleurs auteurs humanistes, et qu’avec ce roman, il a écrit, à mon avis, l’un de ses meilleurs romans depuis Un long moment de silence.

Vous devez lire ce roman, car vous n’avez pas le droit de fermer les yeux.

Ce blog a pour unique but de faire partager mes critiques de livres qui sont essentiellement des polars et romans noirs. Pour me contacter : pierre.faverolle@gmail.com