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Oldies : Night Train de Nick Tosches

Editeur : Rivages Noir

Traducteur : Julia Dorner

Quand j’ai décidé de consacrer cette année 2018 à la collection Rivages Noir, je m’étais dit que cela me donnerait l’occasion de lire des auteurs que j’adore. Ce roman-là, je l’ai déjà lu une fois, j’en parlerai plus bas, et je l’ai relu dans le cadre de la sélection 2019 du Grand Prix des Balais d’Or (N°630).

L’auteur :

Nick Tosches, né le 23 octobre 1949 à Newark, dans l’État du New Jersey, est un écrivain, romancier, poète, biographe et journaliste rock américain.

Né d’un père italo-albanais et d’une mère irlandaise, Nick Tosches grandit à New York. Après divers petits boulots, il publie ses premiers papiers dans les magazines de rock Creem et Fusion.

Son premier ouvrage, Hellfire, une biographie de Jerry Lee Lewis publiée en 1982, le place d’emblée au rang des écrivains majeurs de la scène musicale. Les biographies qu’il a écrites par la suite retracent les itinéraires de Dean Martin, Michele Sindona, Sonny Liston, Emmett Miller (un des derniers chanteurs de minstrel show) et Arnold Rothstein.

Nick Tosches a également publié un recueil de poésie, Chaldea (Chaldea and I Dig Girls, 1999) et quatre romans policiers : La Religion des ratés (Cut Numbers, 1988), qui remporte en France le prix Calibre 38, Trinités (Trinities, 1994), un roman noir opposant la pègre asiatique et la mafia sicilienne, La Main de Dante (In the Hand of Dante, 2002), dans lequel des mafieux tentent de mettre la main sur un manuscrit de La Divine Comédie que possède le Vatican, et enfin, Moi et le Diable (Me and the Devil, 2012), dont le point de départ est la rencontre entre un écrivain vieillissant et une envoûtante inconnue, une nuit, dans un bar de New York.

Le Roi des Juifs (King of the Jews, 2005) est une biographie romancée du gangster Arnold Rothstein. Des articles et divers textes de Nick Tosches ont en outre été publiés dans les revues Vanity Fair et Esquire. La plupart de ces écrits sont regroupés dans le recueil The Nick Tosches Reader en 2000. En 2009, Nick Tosches fait paraître Never Trust A Loving God, un ouvrage écrit en collaboration avec son ami et peintre Thierry Alonso Gravleur.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Devenu champion du monde des poids lourds en 1962, Charles Sonny Liston semblait avoir exorcisé son passé de fils d’esclave. Il s’était frayé un chemin jusqu’au sommet, et ceux qu’il affrontait sur le ring disaient que personne ne pouvait l’arrêter. Ses liens avec la pègre en avaient fait un champion craint mais impopulaire. Et lorsqu’il perdit son titre face à Muhammad Ali, presque sans combattre, tout le monde eut l’air de s’en moquer.

On connaît les qualités de Nick Tosches quand il s’agit de rendre le réel aussi passionnant qu’un roman. Il avait déjà percé à jour le mystère Dean Martin et mis en lumière les démons de l’Amérique dans Dino (Rivages/Noir n° 478). On lit avec la même passion son récit de la vie du boxeur Sonny Liston, personnage également énigmatique.

Témoignages, documents officiels, archives privées, tout est matière pour Nick Tosches qui brosse le portrait d’un homme pitoyable et mythique, dans un style expressif et dense qui révèle son immense talent d’écrivain.

Mon avis :

Être ou ne pas être, là est la question. Relire ou ne pas relire des romans que j’ai déjà lus et adorés, là est la question. Et c’est réellement la question que je me pose alors que je viens de relire ce roman. Comme je l’ai dit, ce roman est sélectionné pour le Grand Prix des Balais d’Or 2019 et donc je me suis re-penché sur ce livre sur l’insistance de mon ami Richard. Si on peut le classer dans la catégorie Polar, c’est bel et bien la biographie de Sonny Liston, champion du monde de boxe des Poids Lourds en 1962.

Les biographies ne sont pas ma tasse de thé, mais je dois dire que Nick Toshes, auteur trop méconnu en France, a l’art d’insuffler un rythme rapide, avec son écriture coup de poing. J’attends d’une biographie qu’elle soit documentée, passionnante, et vivante. Pour la documentation, elle est impressionnante puisque l’auteur fait intervenir des extraits de journaux, des interviews et des personnages dont il va résumer leur vie. Ce roman noir biographique est passionnant, oh oui !, car il nous montre et dénonce l’esclavagisme, le racisme, et surtout l’emprise de la mafia ou des mafias sur un sport qui permettait de se faire beaucoup d’argent rapidement et sans risque. Vivante, éloquente, incroyable, cette histoire l’est assurément.

Incroyable de voir comment Sonny Liston n’a jamais ressenti de frontière entre bien et mal, comment il a participé à des meurtres payés par la mafia, comment il était doué, comment il était lié à la religion, comment il adorait les enfants. Incroyable, ce personnage l’est par sa dualité bon / mauvais, et c’est probablement pour cela qu’il a été aussi mal aimé par le peuple américain. Incroyable, ce roman l’est par la passion que Nick Toshes y a mise, s’impliquant dans certains passages en parlant à la première personne, et en restant derrière les faits comme le journaliste génial qu’il est. Incroyable, cette dénonciation l’est, de toutes les magouilles, à tous les niveaux, les corruptions, les contrats faussés et les paris arrangés d’avance. Incroyable, l’itinéraire de cet homme l’est, à qui on n’a voulu donner sa chance que tard dans sa vie, dont la défaite face à Mohamed Ali est empreinte de doute, dont la mort est encore aujourd’hui empreinte de bizarreries et de contradictions.

Que vous dire d’autre ? Il vous faut lire, dévorer, les romans de Nick Toshes, celui-ci, mais aussi Dino, qui retrace la vie de Dean Martin, sans oublier ses premiers polars ou même La main de Dante. Voilà les romans que j’ai adorés de cet auteur et que je vous recommande pour une analyse juste et rageuse de la société américaine.

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Le Loup d’Hiroshima de Yuko Yusuki

Editeur : Atelier Akatombo

Traducteurs : Dominique et Frank Sylvain

Une toute nouvelle maison d’édition a vu le jour cet été. L’Atelier Akatombo nous propose de découvrir la littérature de genre japonaise. Le premier roman sorti cet été nous propose une plongée dans le monde des Yakuzas. J’ai oublié de vous dire, que ce roman fait partie des titres présélectionnés pour le Grand Prix des Balais d’Or 2019.

Le jeune lieutenant Hioka débarque au commissariat de Kurehara, située dans la banlieue de Hiroshima. Pour une première affectation, il va lui falloir apprendre les règles de base. Avec le commandant Ôgami, il va être servi. Dès les premières heures de cohabitation, Ôgami n’hésite pas à lui donner des tapes sur la tête comme on le ferait à un enfant qui ne veut pas comprendre. De même, il doit toujours avoir à disposition un briquet pour allumer les cigarettes du commandant, ou passer devant pour ouvrir les portes.

Il n’est pas que le commandant Ôgami soit content d’avoir un jeune collé à ses basques. Aussi commence-t-il par le mettre à l’épreuve, quitte à pousser un garde du corps yakuza à le provoquer en duel. Comme Hioka s’en sort bien, il peut envisager de lui en dire plus, un tout petit plus sur la réalité du terrain. Car si le commandant Ôgami est détesté par ses chefs, c’est parce qu’il est bien intégré dans la sphère Yakuza.

Et pour être bien intégré, le commandant Ôgami est bien intégré ! D’ailleurs, ils ont rendez vous dans un bar, qui n’est autre que le Quartier Général du clan yakuza Odani, l’un des trois gangs de Hiroshima. Pour Hioka, son chef est traité comme un hôte de marque. D’ailleurs, Moritaka, l’un des dirigeants Odani, le charge de retrouver Junko Uesawa, son comptable qui a disparu.

Ce roman est à la fois un roman d’éducation, d’initiation et un roman social. A travers cette histoire, Hioka va découvrir un nouveau monde, qui vit en parallèle du sien. L’auteure va, au travers de scènes simples, nous montrer la différence qui existe entre ces deux mondes et les différentes règles de bienséance. Il est amusant de voir par exemple que la majorité des règles de morale ou sociale sont exactement inversées. Et pour autant, le monde des yakuzas est loin d’être anarchique, car bien que violent et sans pitié, il y règne une loyauté et un respect des uns envers les autres.

Le déroulement de l’intrigue est relativement linéaire et classique. On y voit le commandant Ôgami passer d’un clan à l’autre avec la même facilité ; il utilise beaucoup les bras de levier qui sont à sa disposition, sous forme de chantage masqué. Il est clairement à l’aise comme un poisson dans l’eau, on sait qu’il sait beaucoup de choses, mais on ne sait jamais quoi ni comment il le sait. Et Hioka a un rôle majeur dans cette intrigue : écouter, voir, et apprendre. S’il est compétent, alors peut-être pourra-t-il grandir. Pour autant, on n’y sent aucune menace dans toutes ces relations entre les mafieux et la police. Quand quelqu’un va trop loin dans son attitude, alors il se met en danger de mort … et meurt, tout simplement.

J’ai trouvé le scénario très américanisé, dans sa façon de le conduire et aussi dans son final. Le style est détaillé, très agréable à lire et la traduction m’a paru par moments littérale. Par contre, chaque chapitre commence par les notes que prend Hioka pendant son séjour au commissariat. Ce qui permet de suivre ce qu’il retient. Certains passages sont raturés ; Allez savoir pourquoi ! Moi, je ne vous le dirai pas, il va vous falloir lire ce roman. Et franchement vous ne perdrez pas votre temps, car c’est un excellent polar.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Oldies : La vie même de Paco Ignacio Taibo II

Editeur : Rivages Noir

Traducteur : Juan Marey

Je continue ma rubrique Oldies qui est consacrée en cette année 2018 à la collection Rivages Noir. J’ai choisi un auteur connu dont je n’ai jamais lu un roman, et c’est l’occasion de découvrir le Mexique dépeint par Paco Ignacio Taibo II.

L’auteur :

Paco Ignacio Taibo II ou Francisco Ignacio Taibo Mahojo, né le 11 janvier 1949 à Gijón en Espagne, est un écrivain, militant politique, journaliste et professeur d’université hispano-mexicain, auteur de romans policiers.

Né en 1949 à Gijón, dans les Asturies, en Espagne, «il grandit au sein d’une famille espagnole très engagée dans la lutte contre le franquisme.» En 1958, il a 9 ans quand sa famille de la haute bourgeoisie de tradition socialiste, émigre pour le Mexique, fuyant la dictature. Le jeune Paco est déjà un passionné de lecture grâce à son grand-oncle, féru de littérature. Son père Paco Ignacio Taibo I écrivain, gastronome, dramaturge et journaliste travaille pour la télévision mexicaine jusqu’en 1968.

En 1967, Paco Ignacio Taibo II écrit son premier livre, mais ce n’est qu’en 1976 qu’il publie son premier roman noir Jours de combat (Días de combate), où il met en scène pour la première fois son héros, le détective Héctor Belascoarán Shayne, un ancien ingénieur, diplômé d’une université américaine, qui est devenu détective privé à Mexico. Ce personnage borgne qui, comme son nom le laisse deviner, est d’origine basque et irlandaise, rappelle les héros des univers de «Hammett pour le côté politique et de Chandler pour le côté moral, mais il fait aussi référence à Simenon pour les aspects du quotidien.» Deux autres séries policières ont été créées par l’auteur : l’une, historique, met en scène quatre amis du révolutionnaire Pancho Villa, dont le poète Fermin Valencia ; l’autre, qui se déroule à l’époque contemporaine, a pour héros José Daniel Fierro, un célèbre auteur de roman policier qui réside à Mexico, sorte de double de Taibo.

Paco Ignacio Taibo II devient professeur d’histoire à l’Université de Mexico dans les années 1980. Il a écrit de nombreux essais historiques sur le mouvement ouvrier, ainsi qu’une importante biographie de Che Guevara qui le fit connaître largement au-delà du Mexique.

En avril 2005, il écrit avec le sous-commandant Marcos (pseudonyme de Rafael Guillén) le roman Des morts qui dérangent (Muertos incómodos). En outre, il est président de «l’association internationale du roman noir» et collabore activement à l’organisation de la Semana negra (Semaine noire), festival de littérature et de cinéma de Gijón.

Depuis 2007, il est le conseiller de la maison d’éditions L’Atinoir qui publie à Marseille de la littérature d’Amérique latine. Il collabore depuis 2016 à la revue Délibéré, dans laquelle il a publié des nouvelles ainsi que des articles consacrés au football, à la lecture, ou à l’écrivain et journaliste argentin Rodolfo Walsh.

(Source : Wikipedia)

Quatrième de couverture :

En un an et demi, deux chefs de la police municipale de Santa Ana, la ville  » rouge  » du nord du Mexique, ont été assassinés. Jose Daniel Fierro, célèbre écrivain de romans policiers, accepte de leur succéder. Il est bientôt confronté à deux cadavres (dont celui d’une « gringa », retrouvé nue dans l’église du Carmel), à la corruption, aux émissaires du gouvernement central, qui essaie de contrarier le destin  » rouge  » de la municipalité et à une histoire policière sans solution qui est plus proche de  » la vie même  » que de la fiction.

Mon avis :

C’est un roman original dans la forme que nous propose Paco Ignacio Taibo II plus que dans le fond. Le sujet aussi participe à l’intérêt que l’on peut porter à ce roman, puisqu’une ville, gangrenée par le crime va faire appel à un auteur de romans policiers pour prendre la tête de la police. Et tout incompétent qu’il est, José Daniel Fierro va apporter aux policiers les méthodes pour résoudre les affaires qu’il a en charge.

Il y a à la fois une sorte de recul, de détachement dans la narration mais aussi beaucoup d’humour, de dérision envers une ville qui s’est habituée à être la proie des truands et des tueurs. Et la résolution ne sera pas extraordinaire comme on peut la trouver dans les romans policiers habituels mais elle viendra de témoignages des uns et des autres.

Avec ses chapitres très courts, Paco Ignacio Taibo II va alterner les chapitres narratifs avec les lettres de José Daniel Ferrio à sa femme qui est restée au pays, ce qui nous montre son état de stress et ses questionnements, mais aussi avec les propres notes de l’auteur de romans policiers en vue d’écrire l’histoire de la municipalité rouge de Santa Ana. C’est la façon qu’a choisi l’auteur pour dénoncer les travers de son pays, la corruption généralisée, les politiques véreux et la mainmise des criminels sur la ville. Ce roman s’avère à la fois un témoignage et une mise en garde sur le chemin néfaste qu’a pris son pays, le Mexique, dans les années 80, et il est intéressant, passionnant de le lire encore aujourd’hui.

Un homme seul d’Antonio Manzini

Editeur : Denoël – Sueurs Froides

Traducteur : Samuel Sfez

Un homme seul est la quatrième enquête du sous-préfet Schiavone. Quand on a lu Piste noire, on tombe obligatoirement amoureux de ce personnage citadin, ancien policier romain exilé à Aoste en plein milieu des montagnes. On ne sait pas grand-chose de son passé, si ce n’est qu’une de ses enquêtes a gêné des personnages haut placé. C’est surtout Schiavone qui tient à bout de bras toute l’intrigue, avec son cynisme et sa méchanceté, et probablement son amertume aussi d’avoir été muté en province.

Froid comme la mort venait confirmer mon impression, et Maudit printemps se présentait comme un roman policier plus classique, avec une course poursuite sur la fin pour retrouver une jeune femme enlevée. Un homme seul est la suite immédiate de Maudit printemps, puisque les toutes dernières pages nous plongeait devant un événement dramatique et émotionnellement très fort. Si vous n’avez pas lu Maudit printemps, arrêtez votre lecture … maintenant.

Depuis l’assassinat de la fiancée de son meilleur ami chez lui, le sous-préfet Rocco Schiavone a quitté son domicile et se cache. Il n’a pas démissionné mais se terre dans un hôtel et ne se rend plus à son travail. Il faut dire qu’il était la cible du ou des tueurs et qu’Adèle Talamonti a été abattue de 8 balles de revolver à sa place. Mais ce n’est pas le genre à se laisser abattre (!). Le sous préfet Rocco Schiavone va donc rameuter tous ses contacts à Rome pour faire la liste de ceux qu’il aurait enfermé dans son poste précédent. Il va donc avoir une liste de coupables potentiels pour cet assassinat.

A la prison de Varallo, une rixe se déclenche entre prisonniers, pour une question de commerce à l’intérieur de la prison. Quand les gardiens écartent les protagonistes, ils découvrent un homme mort, assassiné : Mimmo Cuntrera. C’est justement l’homme que Rocco Schiavone vient de faire arrêter dans une gigantesque affaire de corruption par la mafia calabraise pour l’obtention du marché de construction du nouvel hôpital. Le juge Baldi va donc faire rechercher Schiavone car il a besoin de lui.

A jouer avec le feu, on se brûle; à flirter avec le diable, on franchit la ligne jaune. Schiavone est l’homme à abattre et s’il se terre, ce n’est pas tant pour sauver sa peau que pour trouver le ou les coupables. Il va donc être obligé de revenir pour trouver les coupables du meurtre de Mimmo Cuntrera et cela va lui permettre de poursuivre son enquête sur la mort d’Adèle.

Mais c’est un homme seul que l’on retrouve, comme l’indique le titre, qui va se refermer sur lui-même. N’ayant plus confiance en personne, ne voulant pas impliquer ses proches par risque de représailles, il va éviter tout contact. Et pour ceux qui ont lu les précédentes enquêtes, c’est amusant que la seule personne avec qui il travaille soit le juge Baldi, alors que Schiavone lui-même n’est pas bien propre !

Si on retrouve les qualités d’enquêteur de Schiavone, en particulier pour résoudre le meurtre de la prison, le ton est plutôt morose voire désespéré. L’auteur va s’intéresser à la psychologie de son personnage et en profiter pour nous faire visiter les rues d’Aoste. Mais il va aussi continuer à creuser la moelle de la société italienne, atteinte d’un cancer, celui de la ‘ndranguetta, la mafia calabraise.

Il y a donc moins de raisons de rire des réparties cinglantes de Schiavone envers ses subordonnés, même si on a droit à un beau couple de cons au commissariat. Le ton devient tout de même plus sérieux avec un final qui appelle une suite. Pour ma part, c’est un épisode moins passionnant, un ton en dessous des précédents,  mais, pour autant je continuerai à suivre les enquêtes de Schiavone.

Les ombres de Montelupo de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traducteur : Sarah Amrani

Après le magnifique opus précédent, La pension de la Via Saffi, voici donc la troisième enquête du commissaire Soneri ; une nouvelle fois, cette série s’affirme comme indispensable pour tout amateur de romans policiers introspectifs ayant une base historique. Pour moi, après avoir lu les trois romans traduits à ce jour, c’est un sans-faute et ce roman est une nouvelle fois bouleversant.

Alors qu’il est à bout dans son métier de commissaire, Soneri décide de prendre des vacances et de se ressourcer dans son village natal au pied du Montelupo. Cette pause agrémentée de marches en forêt, à la recherche de champignons devrait lui permettre d’oublier la noirceur de la ville de Parme. Retrouver le décor de son enfance, rencontrer des visages d’antan, voilà un programme sympathique pour lui qui a quitté ce lieu depuis presque trente ans maintenant.

La tranquillité recherchée n’est pas au rendez-vous. Au village, tout le monde ne parle que de la disparition de Palmiro le père et Paride le fils de la famille Rodolfi, les propriétaires de l’usine de charcuterie qui fait vivre le village. Quand Soneri débarque au village, en plein mois de novembre, des affiches ont été placardées sur les murs indiquant que Paride va bien. Soneri, lui, se contente d’arpenter les bois mais la récolte de champignons est faible due à l’été qui a été trop sec. Lors d’une de ses escapades, un coup de feu est tiré mais il a été tiré en l’air.

Le lendemain, les discussions vont bon train. Les affiches ne font qu’ajouter au trouble ambiant. Si les habitants pensent que les coups de feu proviennent de braconniers, nombreux en cette saison, les camions qui vont et viennent à l’usine inquiètent plus qu’autre chose. Quand on retrouve Palmiro pendu à une poutre de sa grange, l’inquitéude grandit et les hypothèses vont bon train. Soneri qui ne veut pas se mêler de cette affaire va s’y retrouver impliqué malgré lui.

En ce qui concerne les descriptions d’ambiance, Valerio Varesi se pose comme un incontournable. Il trouve des sujets qui collent parfaitement à son talent d’écrivain. Et avec ce sujet, on se balade dans les bois, dévorés par le brouillard et éclairés par le soleil qui se lève. Il y a des passages d’une beauté confondante, de ces paragraphes que l’on prend même plaisir à relire, juste pour le bonheur du voyage.

De même, Valerio Varesi nous peint une ambiance de village, avec ses discussions autour du zinc du bar, avec ses informations vraies ou fausses, ses croyances, ses on-dit. En mettant en avant ses personnages secondaires, il leur laisse la vedette pour à la fois décrire le contexte mais aussi pour semer des indices sur la situation et les ressentiments de chacun.

Au milieu de ce brouhaha, on trouve Soneri qui ne veut pas se mêler des problèmes des autres. On est loin d’un Hercule Poirot qui, même en vacances, va vouloir résoudre des affaires de meurtres. Soneri promène son mal-être et ses doutes, et écoute les bruits alentour en étant détaché. Et même si l’auteur sème sur sa route nombre de mystères, sa priorité est de ne penser à rien, de faire le vide dans sa tête. Il va bien entendu s’y retrouvé plongé en plein cœur sans le vouloir.

Sa psychologie se précise aussi : on retrouve un Soneri qui a du mal à se trouver sa place dans la société moderne et sa course au profit facile. Et cela finit par être un des sujets premiers du roman, la mainmise d’une industrie sans scrupules sur les économies des pauvres gens du cru, en leur vendant des rêves de bénéfices, les poussant à donner leur argent sans espoir de le retrouver un jour. On retrouve aussi un Soneri en train de récupérer des informations sur son propre père, et découvrir qu’il lui a tourné le dos à tort. Valerio Varesi creuse un sujet qui apparemment lui tient à cœur : le poids du passé, les conséquences de nos actions ou décisions, et les moments de lucidité où on se rend compte que l’on a eu tort mais qu’on ne peut pas revenir en arrière.

Ce sont dans ces moments là où l’on se rend compte que la plume de Valerio Varesi est d’une précision et d’une acuité rare, qu’elle est d’une telle simplicité et d’une telle justesse qu’il arrive à toucher directement là où ça fait mal : entre les tripes et le cœur. On a l’impression qu’il y a dans ses romans un équilibre parfait entre narration et description, entre dialogues et introspection et cela rend ces romans à la fois intemporels et tout simplement magnifiques.

Ne ratez pas les avis de Velda, Garoupe, et de l’ami Jean le Belge.

En cadeau, voici l’interview de Valerio Varesi par Velda.

 

 

 

Missing : Germany de Don Winslow

Editeur : Seuil

Traducteur : Philippe Loubat-Delranc

On avait rencontré Fanck Decker dans sa première enquête Missing : New York, un polar musclé introduisant un personnage humain qui recherche des personnes disparues. Le voici de retour dans une deuxième enquête tout aussi musclée.

Franck Decker a connu Charlie Spraghe en Irak, où ils ont combattu ensemble. En tant que Marines, ils se sont promis de s’entraider toute leur vie. Quand Decker reçoit un coup de fil de Spraghe, disant : « Kim a disparu », il accourt à Miami. Charlie Spraghe a fait fortune dans l’immobilier, sa fortune se compte en milliards de dollars. Kim était partie au centre commercial de Merrick Park Village, et elle n’est pas revenue.

Decker et Spraghe se donnent rendez-vous là-bas. Ils trouvent la voiture de Kim mais il n’y a rien dedans, ni papiers, ni téléphone portable. Pas de trace de lutte à l’extérieur. Le centre commercial étant fermé, ils font le tour des bars mais personne ne se rappelle d’une superbe jeune femme blonde. Même sa meilleure amie Sloane ne sait pas où elle est. Une seule solution : contacter les flics. Ils tombent sur le sergent Dolores Delgado.

Decker déroule donc ses recettes : Vérifier les débits sur ses cartes de crédit, le contenu de son ordinateur, mais il fait chou blanc. Spraghe demande alors à Decker de la chercher. Il fouille la chambre de Kim mais ne trouve rien. Dans la salle de bain, il voit quelques traces de sang sur le carrelage. Après s’être assuré que Spraghe n’a pas frappé sa femme, Decker appelle Delgado. Direction le poste de police pour un interrogatoire en règle. Quelques heures plus tard, un corps est signalé.

Je ne peux que vous donner deux conseils qui n’en fait qu’un : courez chez votre libraire préféré pour acheter ce roman et surtout, surtout, ne lisez pas la quatrième de couverture ! Car je trouve qu’elle en dévoile beaucoup trop, et qu’elle dessert la qualité de narration de cette enquête. Car le mot d’ordre est clairement : Vitesse et action. Le maigre résumé que je viens de faire couvre à peine les cinquante premières pages. C’est vous dire si vous allez trouver de nombreux événements tout au long de ces 310 pages.

Vitesse disais-je. Les chapitres dépassent rarement 5 à 6 pages, le style est rapide fait de phrases courtes. Et tout se tient : chaque phrase en appelle une autre, les dialogues claquent. Nous sommes en présence d’un auteur qui clairement maîtrise son genre, et qui ne se prive pas de raconter une histoire contemporaine avec tous les ingrédients qui ont fait le succès des enquêtes de détective privé.

Et puis, on ne peut rester insensible devant Decker et ses cicatrices, ses souvenirs de la guerre, ses regrets d’avoir raté sa vie privée, et sa loyauté envers ses amis mais aussi envers ses propres promesses. On va y trouver ses scènes d’action, extraordinaires cela va sans dire, mais aussi des scènes plus poignantes. On y trouve aussi certaines remarques par moments telles que « les riches n’ont pas de problèmes aux Etats Unis » ainsi que d’autres sur les maltraitances des femmes dans les campagnes.

On peut voir Decker comme un justicier moderne, n’hésitant pas à utiliser tous les moyens pour arriver à ses fins. Avec cette enquête, c’est aussi un témoin lucide qui n’est pas étonnant de voir que tout se vend, même l’impensable. Alors, accrochez vous, le cru 2018 de Don Winslow est très bon, impossible à lâcher. Ce n’est pas au niveau de La griffe du chien ou Cartel, mais c’est un roman d’action que l’on peut placer sans rougir au dessus du panier.

Ne ratez pas les avis de Jean-Marc et Black Cat

 

Fantazmë de Niko Tackian

Editeur : Calmann Levy

Lors de ma lecture de Toxique, j’étais tombé amoureux de son personnage principal Tomar Kahn, qui était sa première enquête. Je n’allais pas laisser passer beaucoup de temps avant de lire la suite. Voici donc Fantazmë.

Tomar Kahn se balade dans une forêt qu’il connait bien. Il fouille la terre, à un endroit bien précis et déterre un crane qui lui parle : « Dis bonjour à Papa ! ». Il se retourne quand un couteau s’enfonce dans son ventre, lui procurant une brûlure de douleur … Tomar ouvre les yeux ; décidément, ces cauchemars reviennent le hanter de plus en plus souvent. A ses cotés, Rhonda qu’il vient de réveiller s’inquiète de ces images qui reviennent de plus en plus souvent.

Janvier 2017, Boulevard de la Villette. Assan passe sous les arches du métro, où s’étalait un camp de migrants quelques jours auparavant. Assan vit de ventes de cigarettes de contrebande au métro Stalingrad. Sur le bord du quai, il remarque une silhouette vêtue d’une capuche noire. Il décide de s’enfuir mais l’autre le rattrape et lui assène un énorme coup de poing au ventre, avant de le finir en frappant sa tête contre le trottoir … sans un mot.

Tomar et son équipe arrivent rue Caillé et descendent dans la cave, par où doivent passer toutes sortes de trafics. Le corps comporte une tête en bouillie. Rhonda trouve un papier de mande d’asile au nom d’Assan Barazi, originaire d’Alep. Apparemment, on l’a torturé avant de l’achever. De retour au bureau, un homme débarque : Le lieutenant Belko de l’Inspection Générale des Services demande à voir Rhonda. Des ennuis en perspective …

Il faut appréhender les enquêtes de Tomar Kahn comme une vraie série, avec un début et … une fin, peut-être ; mais espérons que la fin arrive le plus tard possible. Je dis tout cela parce que je vous encourage fortement à lire la première enquête, Toxique, avant d’entamer Fantazmë. En effet, les personnages sont les mêmes et on retrouve dans ce roman des conséquences de quelques événements et décisions qui sont advenus dans le premier. Donc, si vous n’avez pas lu Toxique, arrêtez de suite votre lecture et courez l’acheter, car il vient de sortir au Livre de Poche.

On retrouve donc Tomar en proie à ses démons, hanté par le personnage de son père et embringué dans une enquête sur un tueur qui pourrait bien être un justicier solitaire … comme lui. Cet épisode est plus centré sur Tomar et sa relation avec Rhonda, et donc, on ne voit pas apparaître son frère Goran, ni leur relation fraternelle que j’avais beaucoup aimé. Tomar devient de plus en plus le centre de cette série, cerné par deux cercles, l’un ami et l’autre ennemi.

Du premier tome, il nous reste tout de même Ara, la mère de Tomar, et leur relation trouble entre apaisement et protection. Ara représente la part humaine qui reste enfouie au fond de Tomar. C’est elle aussi qui va introduire l’un des grands thèmes de ce roman, à savoir le sort des migrants en France, et leur difficulté à survivre loin du pays qu’ils ont quitté. Niko Tackian va nous décrire les conditions insalubres et scandaleuses de leur vie, montrant un Paris de misère, de rues sales, de bas-fonds sombres, peuplé par des âmes en peine mourant de froid.

C’est au niveau du style et de la construction de l’intrigue que Niko Tackian étonne. Le style est plus direct, plus imagé. On retrouve de moins en moins des paragraphes interminables pour retrouver des décors très visuels. De même, l’intrigue est plus solide, plus construite et les différents points de vue permettent d’accélérer le rythme de lecture. Enfin, on devine, on ressent les influences de Niko Tackian, des séries populaires comme The Shield (que j’adore) aux films tels que les Dirty Harry (que j’adore aussi), une culture populaire bienvenue à laquelle ce roman rend un bel hommage.

Toute l’originalité tient dans la magie de la construction et dans le personnage de Tomar qui recycle des thèmes connus en les modernisant dans une période actuelle de moins en moins humaine. Car Niko Tackian, sans prendre ouvertement partie (sauf à la toute fin, ce qui était évitable) livre ici une deuxième enquête formidablement réussie. Il ne reste plus qu’à prendre son mal en patience pour lire la troisième enquête.

Ne ratez pas l’avis de Black Kat :

https://livrenvieblackkatsblog.wordpress.com/2018/02/04/fantazme-niko-tackian/