Le chouchou du mois de septembre 2018

Le mois de septembre ressemble beaucoup pour moi à un bilan de mes lectures estivales. Et comme je n’emporte en vacances que des livres de poche, j’aurais donc forcément publié beaucoup d’avis sur des romans édités au format poche. Et pour le coup, quelque soit le genre, vous pourrez trouver des suggestions de lecture qui conviendront à vos goûts.

Commençons donc notre tour d’horizon par le roman policier, le pur, le dur. Je ne sais pas pour vous, mais j’aime bien suivre un personnage récurrent, le retrouver dans de nouvelles enquêtes et le voir évoluer comme un pote que l’on retrouve de temps en temps. Dans Pyromane de Wojciech Chmielarz (Livre de poche), c’est Le Kub qui va nous assister et nous faire visiter la Pologne. Avec une enquête vicieuse et remarquablement construite, ce roman va vous donner un gout de Reviens-y !

Quand on parle de Reviens-y, j’avais adoré Jeux de dames, et j’ai poursuivi avec le même auteur Erreur d’aiguillage de Philippe Beutin (Editions Cairn), que j’ai bien aimé. Même si la trame est plus classique, il nous donne l’occasion de visiter la SNCF vue de l’intérieur et de faire la connaissance des ateliers de maintenance. C’est un roman à la fois noir dans le sujet et instructif dans son contexte.

Dans un tout autre genre, La dernière expérience d’Annelie Wendeberg (10/18) reprend le personnage du docteur Anna Kronberg, toujours amoureuse du célèbre détective Sherlock Holmes. Celle-ci est enlevée et séquestrée par le redoutable Professeur Moriarty dans un suspense à huis clos où il s’agit avant tout de déjouer un de ses complots.

C’est probablement le roman qui m’a le plus surpris. Ils vont tous mourir de Raphaël Grangier (Editions Cairn) est un thriller comme j’aimerai en lire plus souvent. Ça commence doucement, par une belle visite du Périgord, la tension monte, le suspense devient inquiétant et on termine par un mélange de Seven et du Silence des Agneaux totalement assumé. On y croit, on marche à fond et on ferme le livre le sourire aux lèvres, assuré d’avoir passé un excellent moment de lecture.

Qu’on se le dise : Alexis Aubenque est de retour. Je considère Alexis Aubenque comme le digne héritier des grands auteurs populaires. Et il est de retour avec sa série culte , River Falls. C’est donc une nouvelle trilogie qui démarre avec déjà deux tomes sortis : Retour à River Falls (Milady) et Des larmes sur River Falls (Bragelonne). Evidemment il faut lire le premier avant de lire le deuxième. Evidemment c’est très bien fait. Evidemment, c’est du divertissement avec des scénarii tordus comme Alexis sait les écrire.

Si vous préférez l’humour à la sauce cynisme, vous ne devriez pas rater L’hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt (Points) qui marque le retour en grande forme de Franz Bartelt. C’est une double enquête dans un hôtel à la frontière franco-belge et c’est un pur régal. Je vous ai aussi proposé La vie même de Paco Ignacio Taibo II (Rivages Noir) qui m’a fait découvrir un auteur qui, au travers de son personnage d’écrivain, va décrire l’état de son pays, le Mexique, pourri par les truands et la corruption.

Avant de passer à la rentrée littéraire, il fallait que je vous parle du troisième tome de la trilogie des ombres, Passage des ombres d’Arnaldur Indridason (Métailié). Indéniablement, c’est le meilleur des trois et j’ai retrouvé la magie du style de l’auteur islandais et une histoire très émouvante.

Allez, il est temps de parler de la rentrée littéraire. Commençons par un livre pas comme les autres, édité par une maison d’édition pas comme les autres : La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès (Kyklos). Un jeune homme irresponsable se découvre et découvre le monde autour de lui. C’est le genre de roman que l’on qualifie d’OLNI, Objet Littéraire Non Identifié.

J’ai évidemment lu et chroniqué La toile du monde d’Antonin Varenne (Albin Michel), car cet auteur est probablement l’auteur contemporain que je préfère. Il s’agit là aussi de la fin de la trilogie Bowman, avec sa fille qui va découvrir l’Exposition Universelle de Paris en 1900, découvrir l’Ancien Monde qui change, et se découvrir aussi en tant que femme libre. Même si je l’ai trouvé trop court, ce choc entre deux générations vaut largement le détour.

Le poids du monde de David Joy (Sonatine) est le deuxième roman de cet auteur, qui s’affirme, dès son deuxième roman, comme l’auteur des démunis et des délaissés, des abandonnés du rêve américain. On y retrouve le thème de l’enfermement dans les campagnes américaines et c’est un roman noir étincelant comme une étoile dans le ciel.

Le titre du chouchou revient donc à Salut à toi, ô mon frère de marin Ledun (Gallimard), pour tout le plaisir qu’il apporte et pour toutes les choses dont il parle. On plante le décor : une famille nombreuse foutraque voit un des fils disparaître. Avec du rythme et de la bonne humeur, Marin Ledun sous des couverts de roman plus léger que ses précédents dit des choses importantes. Vivement la suite.

J’espère que ces avis vous seront utiles dans vos choix de lecture. Je vous donne rendez vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou du mois. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

Publicités

Le poids du monde de David Joy

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

Avec Là où les lumières se perdent, son premier roman, David Joy faisait une entrée fracassante dans le monde du roman noir rural américain, plus par son style très expressif que par son sujet. Avec Le poids du monde, son deuxième roman, il persiste et confirme tout le bien que l’on pouvait en attendre.

Little Canada, petite ville perdue dans les Appalaches. Thad et Aiden n’ont jamais eu la vie facile, et c’est probablement la raison pour laquelle ils sont devenus amis pour la vie, des sortes de frères de sang. Aiden a vu son père tuer sa mère, puis retourner l’arme contre lui. Devenu orphelin, il aurait du être pris en charge par l’Assistance Publique. Il a fallu toute l’obstination d’Alice, la mère de Thad, pour qu’Aiden soit adopté par Alice.

Des années ont passé. Thad et Aiden habitent un mobil-home misérable, échoué juste devant la maison d’Alice. Thad va s’engager dans l’armée, pour combattre en Afghanistan. Aiden se fera coincer par la police pour un sachet d’herbe et restera au pays. Un jour qu’Aiden répare une tuyauterie dans la maison, il devient l’amant de son meilleur ami. Si cela ne change rien dans la relation des deux amis, cette relation fait patienter Alice dans son envie de partir loin de ce coin pourri.

Au retour de Thad, les deux amis luttent tous les jours pour leur survie, en faisant de petits boulots ou en volant des broutilles qu’ils revendent ensuite. La crise de l’immobilier va leur permettre de récupérer le cuivre et profiter d’une manne financière inespérée. Aiden va pouvoir se procurer de l’alcool et Thad de la drogue, à laquelle il s’adonne depuis son retour de la guerre. Mais quand ils vont chez le dealer local pour acheter leurs doses, un événement dramatique va déclencher leur descente aux enfers …

A l’instar de son premier roman, Là où les lumières se perdent, David Joy prend comme décor les campagnes américaines, et comme personnages des désœuvrés, des délaissés du rêve américain. Il nous les présentent comme des hérissons écrasés sur le bord d’une autoroute, et personne ne s’arrête pour leur prêter main forte, rien n’est prévu pour leur tendre la main. Thad et Aiden n’ont pas perdu leurs illusions envers le système américain, dans le sens où ils ne sont jamais entrés dedans.

On ne peut s’empêcher d’y voir, non pas une dénonciation, mais une volonté de coller à une vérité, un état de fait sur la façon dont est gérée la société américaine. On peut aussi y voir une leçon, à la morale facile à mon gout, qui est qu’il suffit de sortir du droit chemin une fois pour subir toute sa vie les conséquences. Il n’empêche que Thad et Aiden entrent tous les deux dans cette catégorie : volontairement ou non, ils subissent leur vie de misère, soit pour des raisons familiales, soit pour des raisons d’honneur national. Dans les deux cas, nos deux amis d’enfance ne font rien pour sortir de leur fange, et on ne leur donne pas non plus de deuxième chance.

Il n’empêche que je n’ai pu m’empêcher d’y voir une bien belle illustration sur le bien et le mal, sur le fait que le mal est créé par l’Homme alors que la nature est innocente et d’une beauté infinie. Il n’y a qu’à lire les nombreux passages où l’auteur nous décrit la beauté de la forêt, ou le chant des oiseaux, avant de nous plonger dans une scène d’une noirceur brute. On peut aussi, au fur et à mesure du roman, y voir une déclinaison de la difficulté des choix et comment assumer leurs conséquences. Et cela ne marcherait pas sans la fantastique finesse de la plume de David Joy.

Avec ses descriptions détaillées mais toujours bien trouvées, il arrive à entrer dans l’intimité des personnages et imaginer leurs réactions de façon tout à fait humaines face à des événements qui les dépassent. Cette écriture en devient tellement évidente qu’elle en devient belle dans son déroulement dramatique, et devient d’autant plus violente que l’on s’est habitué à un rythme lancinant et lent. Et quand on arrive au dernier chapitre, on pense avoir fait subir à Alice, Thad et Aiden tout ce qui était humainement supportable, mais c’était sans compter un dernier chapitre extraordinaire. Avec ce deuxième roman, David Joy fait fort, plus fort que son précédent, et entre avec son style bien à lui, dans la liste des auteurs américains à suivre, car il a encore plein de choses à nous raconter.

Un dernier petit mot : Le titre anglais étant The weight of this world, je trouve dommage de l’avoir traduit par Le poids du monde et non pas Le poids de ce monde, qui collait mieux au roman. Sinon, je titre mon chapeau au traducteur qui a su rendre hommage à l’écriture imagée de David Joy.

La toile du monde d’Antonin Varenne

Editeur : Albin Michel

Alors, le voilà donc, ce troisième tome de la trilogie Bowman ! Pourquoi vous dis-je cela ? Parce qu’il y a 2 ans, j’ai eu l’occasion de discuter avec Antonin Varenne à l’occasion de la sortie d’Equateur et qu’il avait évoqué la volonté de clore le « cycle Bowman » par un roman parlant de la naissance du vingtième siècle. Et quel meilleur choix de décor peut-on trouver que l’Exposition Universelle de Paris de 1900.

Aileen Bowman, le personnage principal, est la fille d’Arthur Bowman (figure emblématique de 3000 chevaux vapeur) et la nièce de Pete Ferguson (Héros d’Equateur et frère d’Arthur  Bowman). Elle est bilingue, l’anglais grâce à son père et le français grâce à sa mère, et a migré à New York pour devenir journaliste au New York Tribune.

Sa soif de nouveautés et d’aventures la pousse à vouloir couvrir l’Exposition Universelle de Paris. Malgré le fait que le journal ait déjà un reporter Royal Cortissoz chargé de couvrir l’ouverture de l’événement, elle propose de suivre l’Exposition pendant toute sa durée. Le but se son voyage est aussi de retrouver son cousin Joseph Feguson, embauché par le Pawnee Bill’s show, LE concurrent de Buffalo Bill vieillissant.

Elle débarque donc au Havre et créée l’émotion par le fait que son allure est plus masculine que féminine : elle porte des pantalons et un large chapeau. Elle qui est habituée aux grands espaces, aux grandes villes, découvre une petite ville et des campagnes étriquées. Déjà, dans le bateau, puis dans le train, elle avait commencé ses interviews. Sa première visite fut pour le journal La Fronde, journal féministe, auquel elle propose des articles présentant Paris comme une putain accueillant tout le monde, sous le nom d’Alexandra Desmond. Grâce à Royal, elle obtient ses entrées dans tous les endroits qui comptent …

Antonin Varenne va jouer sur les oppositions dans ce roman. C’est l’opposition entre l’ancien monde et le nouveau monde tout d’abord puisque c’est une Américaine qui découvre la vieille Europe. C’est ensuite l’opposition entre les espaces gigantesques avec un pays plus petit, étriqué. C’est aussi l’opposition entre une mode de vie d’antan où les gens se déplacent à cheval avec un mode de vie moderne où le moteur à explosion fait son apparition, où le Métropolitain est en construction. Et malgré cela, si Paris ressemble à l’exemple même de la modernité, il est, vu de l’intérieur, étriqué, dépassé, démodé, en termes de liberté, de morale et de mœurs.

Que de contrastes dans ce roman mais aussi que de découvertes ! Antonin Varenne a su palper de sa plume l’esprit ouvert d’une jeune femme qui plonge dans un monde nouveau, dans une ville en construction, en totale reconstruction. Plus fort encore que la Tour Eiffel qui est le symbole de la ville des lumières, ce sont bien les innovations qui étonnent Aileen, avec l’avènement de l’électricité, du moteur à explosion et même une nouvelle conception de l’art, avec la peinture en premier plan, avec la rencontre de Julius LeBlanc Stewart.

Mais toute nouveauté a son revers de la médaille. Antonin Varenne pointe du doigt et insiste sur beaucoup d’aspects qui sont surtout liés à la société. Saviez-vous qu’une femme avait besoin d’une autorisation de la préfecture de police pour porter des pantalons ? Saviez-vous que les indiens étaient exhibés dans des spectacles comme des indigènes, presque des animaux ? Saviez-vous que seuls les hommes avaient le droit d’organiser des « parties fines » ? Aileen, avec sa soif de liberté, et son esprit libertaire est une icône montrant le chemin qui reste à faire avant la réelle modernité.

Doté d’une connaissance et d’une érudition sans faille. Il nous propose tant de thèmes que la parallèle entre monde ancien et monde moderne peut nous perdre en route. Je préfère dire qu’il m’a paru trop court et que donc, certains aspects n’ont pas été suffisamment évoqués. Et je retiendrai cette plongée dans le Paris de 1900, cette puissance d’évocation des racines de la capitale, tout en louant tous les thèmes abordés. Indéniablement, c’est un des romans de cette rentrée littéraire à ne pas manquer.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan

Coup de projecteur sur les éditions Cairn

Les éditions Cairn sont une petite maison d’édition du Sud Ouest qui a déjà plus de vingt années d’existence. Elle promeut des livres issus du sud ouest de la France. Une collection est dédiée au polar ; elle s’appelle Du Noir au Sud. Je vous propose deux titres récemment édités dans le cadre de cette collection.

Erreurs d’aiguillage de Philippe Beutin

Vendredi 31 octobre 2014. Le nouveau chef de SRPJ de Toulouse, le capitaine Gilles Pillière doit débarquer le lundi suivant. Mais ce qui importe à Jérôme Carvi, « le Chinoir », c’est de retrouver Audrey dont il est amoureux depuis sa précédente enquête relatée dans Jeux de dames. Le lundi suivant, le nouveau capitaine annonce la couleur, il fera régner l’ordre dans son service, d’une poigne de fer.

Mercredi 1er avril 2015. Un homme est retrouvé mort sur les voies sortant de l’entrepôt de maintenance de la SNCF. Selon le conducteur, le type était mort avant qu’il roule dessus. A priori, il a été électrocuté avant de tomber sur les rails. Il s’avère que c’était un électronicien, Lionel Martin, qui travaillait à l’autre bout des entrepôts. En plus, il ne portait pas ses EPI (Equipements de Protection individuelle).

Avec ce roman, nous allons découvrir une partie des services qui gravitent autour d’un train. Et cela permet d’en apprendre beaucoup, de la part d’un ancien de la SNCF. Il nous présente avec humour les acronymes incompréhensibles, l’organisation, et surtout l’obsession de l’entreprise pour la sécurité. Pour Jérôme, il va lui falloir s’adapter pour découvrir qu’il a à faire avec un mystère et que cette mort pourrait bien cacher un meurtre. Le doute n’est plus permis quand les morts s’amoncellent.

Je dois dire que ce roman est très bien mené, et que s’il est de facture plutôt classique, c’est un vrai plaisir à lire, malgré le grand nombre de personnages. Si le personnage principal est bien le Chinoir, fou amoureux mais tenace dans son travail, les autres ne font pas figure de décoration. Après Jeux de dames que j’avais adoré, voilà un roman policier qui confirme les grandes qualités de Philippe Beutin pour construire des intrigues complexes.

Ils vont tous mourir de Raphaël Grangier 

Ça aurait du être des vacances formidables pour la famille Rougier, en cet été de 1986. Christophe, conseiller financier au Crédit Agricole, est au volant, aux cotés de sa femme Véronique, institutrice. A l’arrière de la Renault 14, la petite Emilie écoute Madonna sur son walkman et le petit Thomas attend avec impatience l’arrivée au camping du Château Le Verdoyer dans le Périgord. Mais alors qu’ils prévoient de faire des randonnées en pleine nature, les enfants du camping vont bientôt disparaître les uns après les autres. Le jeune commandant de police Guillaume Dubreuil va avoir fort à faire.

Ce roman commence tout doucement, par nous présenter la région et le contexte du camping. On sent dans ce début tout l’amour que porte l’auteur à cette région. Et c’est un vrai plaisir à suivre ce guide, d’autant plus que le style est très littéraire et très plaisant. C’est avec la disparition du premier enfant, puis du deuxième que va monter l’inquiétude puis la tension jusqu’à devenir un stress insoutenable.

Et le roman que j’avais cru être un roman policier va se transformer en thriller avec l’apparition d’un tueur en série enfermé dans un hôpital psychiatrique. L’auteur va utiliser les ficelles lues et vues dans le Silence des agneaux ou Seven et se les approprier pour nous offrir un roman surprenant par son ambition et d’une concision fort appréciable. Au final, on passe un bon moment, que dis-je un excellent moment avec des scènes difficilement oubliable dans un décor de rêve.

Retenez bien ce nom : Raphaël Grangier est un auteur au talent indéniable qui n’a pas fini de nous surprendre. Je serai au rendez-vous de son prochain roman, pour sur !

Hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt

Editeur : Seuil (Grand format); Seuil (Format poche)

Cela faisait un bon moment que je n’avais pas lu de roman de Franz Bartelt. Comme ce roman est parmi les finalistes du trophée 813, voilà une bonne occasion de renouer avec de l’humour bien cynique.

Reugny est un charmant petit village à la frontière franco-belge, qui mériterait d’être plus connu. La seul fait remarquable dans l’histoire du coin fut le tournage d’un film Le village oublié, 50 ans plus tôt dans la région, où apparaissait la star romantique Rosa Gulingen. Ce fut d’ailleurs son dernier film, puisqu’elle mourut dans la baignoire de l’Hôtel du Grand-Cerf. C’est cet anniversaire qui donne l’idée au producteur de seconde zone Charles Raviotini de réaliser un documentaire sur la star et sa mort mystérieuse. Pour préparer le terrain, il demande à son homme à tout faire Nicolas Tèque d’aller enquêter.

L’Hôtel du Grand Cerf, justement, est un honorable établissement tenu de grand-mère en mère en fille. Léontine Londroit, la grand-mère règne en reine mère depuis son fauteuil roulant, capable de savoir, rien qu’avec son ouïe, combien on sert de bière en bas. Thérèse, sa fille, est aux petits soins pour sa mère et fait tourner l’hôtel presque toute seule. Sophie enfin, rêve de partir ailleurs et attend que la grand-mère passe l’arme à gauche pour hériter d’un peu d’argent et se faire la malle.

A coté de Reugny, se trouve un établissement particulier : le centre de motivation de l’entreprise Bating, dont le siège social est situé à Antwerpen. Dirigé par Richard Lépine, ce centre s’occupe de réunir les cadres de ce conglomérat belge pour leur offrir des jeux de rôles ou des activités sensées leur redonner un coup de piston au moral. Surtout qu’en ce moment, certaines usines du groupe s’ont en grève …

Anne-Sophie, ce matin-là s’en va en direction du centre bourg, sur sa mobylette, et salue Brice Meyer, l’idiot du village, qui lui donne un message énigmatique. Puis, elle rencontre Jeff Rousselet, douanier à la retraite qui a la particularité de détester tout le monde. Sa disparition fera partie d’un des événements qui vont secouer Reugny, avec l’incendie et le meurtre du douanier et celui de l’idiot. Vertigo Kulbertus, humble inspecteur à deux semaines de la retraite va être dépêché sur place.

Nous allons suivre tous ces personnages pendant sept chapitres, comme autant de jours que va durer cette enquête, ou plutôt devrais-je dire ces enquêtes. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ni Vertigo Kulbertus ni Nicolas Tèque ne vont être les personnages principaux de ce roman. Ils vont apparaître, disparaître, et leurs enquêtes vont se croiser, se décroiser, s’entrecroiser avant de se rejoindre … quoique.

J’ai retrouvé avec grand plaisir toute la verve de la plume de Franz Bartelt. Le ton y est volontairement et ouvertement sarcastique, autant envers les situations que les personnages. On est très proches de la caricature, et quand elle atteint ce niveau, c’est forcément drôle, excellemment drôle. Franz Bartelt nous montre surtout qu’on peut être caustique, cynique sans pour autant être méchant. On obtient un petit bijou d’humour noir, qui se lit comme du petit lait.

Que ce soient les personnages, hauts en couleurs, ou l’intrigue, tout y est gros (et je ne parle pas de Vertigo Kulbertus qui ressemble à un mammouth). Mais tout le monde en prend pour son grade, des aubergistes qui comptent leurs sous aux producteurs de documentaires prêts à inventer n’importe quoi, des douaniers hargneux d’avoir perdu leur travail et par là même leur pouvoir aux syndicats prônant une grève dure pour … euh … on ne sait pas, de l’idiot du village, vraiment idiot mais pas longtemps au directeur du centre de motivation dictatorial, et tous prêtent à rire. L’intrigue aussi est drôle, surtout dans la façon qu’a Vertigo Kulbertus de mener son enquête et surtout, surtout de la conclure. Je vous le dis : ce roman est un vrai bijou noir, hilarant, à ne pas rater.

La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès

Editeur : Kyklos

Les éditions Kyklos sont de retour, après deux ans d’absence, avec deux romans Styx Station de John C. Patrick et La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès. Comme d’habitude, il s’agit de romans originaux que l’on ne peut trouver nulle part ailleurs. Voici mon avis sur le roman de Guillaume Gonzalès.

Etudiant à la Sorbonne, il passe son temps entre les matches télévisés de la Ligue des Champions et sa collection de comics Marvel. Comme il n’a pas beaucoup d’argent, il vit en collocation avec Gros (qui comme son nom l’indique est gros) et Luce une jeune fille effacée. Quand il a un peu d’argent de coté, il passe ses soirées à boire de la bière. Et sur les bancs de la faculté, il préfère observer Annabelle dont il est amoureux, plutôt que d’écouter les cours magistraux. Bref, c’est un étudiant comme il en existe des milliers qui se laisse vivre avec nonchalance. Si ce n’est qu’il est atteint d’électro-hypersensibilité, c’est-à-dire qu’il saigne abondamment du nez dès qu’il est confronté à des ondes, de mauvaises ondes …

Quand il reçoit un coup de fil, lui donnant rendez-vous en bas de chez lui, il embarque sur une moto en compagnie d’une jeune femme. Ils arrivent dans une grotte où de jeunes gens stockent des denrées alimentaires pour les redistribuer aux pauvres. C’est cet événement qui va lui ouvrir les yeux sur le monde, sur une société policière qui devient de plus en plus autoritaire jusqu’à plonger dans l’autoritarisme. Et notre étudiant se découvre une mission : lutter contre les nantis qui exploitent, affament et tuent les pauvres.

Guillaume Gonzalès va prendre son temps pour nous présenter le quotidien de cet étudiant, détaché de la réalité, qui se contente de regarder le temps passer, ne s’attachant qu’à ses petits plaisirs. Puis, après quelques dizaines de pages, le sujet du roman commence avec cet « enlèvement » qui va bouleverser sa vie et sa vision de la société. C’est à partir de là qu’il va se rendre compte du monde dans lequel il vit.

Le gouvernement va décréter l’état d’urgence, la police va débarquer dans les rues, pour étouffer les réunions contestataires, l’Europe elle-même va se transformer en état totalitaire. Alors  de petits groupes se forment, et chacun à leur niveau, vont faire de la résistance. Notre étudiant va lui se rendre compte qu’il peut faire plus, qu’il peut faire mieux. Va-t-il lancer une révolte ou la révolution ?

Ce roman est présenté comme l’itinéraire d’un étudiant irresponsable, centré sur ses petits besoins qui s’ouvre au monde. De déambulations en rencontres, d’événements en actions ou réactions, il va découvrir l’état de son pays et faire quelque chose à son niveau. Entre utopie et uchronie contemporaine, entre extrapolation de la situation actuelle et anticipation, ce roman, servi par une plume remarquable, va creuser les thèmes de l’individualisme et de la  position de tout un chacun dans la société. Mais il ne va pas imposer son avis, préférant, au travers d’un jeune homme individualiste qui s’ouvre aux autres, nous poser en tant que spectateur et nous poser des questions.

D’aucuns y verront une charge contre Internet, contre la désinformation, contre le pouvoir, contre la manipulation de masse. Mais on peut y voir un plaidoyer pour faire quelque chose de sa vie, sans attendre sans arrêt que le gouvernement fasse tout à notre place. Si la sensibilité aux ondes de notre narrateur (Titi ou Pâris) tient une place prépondérante, cela n’aura été pour moi qu’un élément de décor par rapport aux implications des événements dont le principal est la description d’une société en pleine décadence qui s’effondre.

Si l’auteur s’entoure de faits réels et de citations connues (ou moins, c’est selon), c’est pour mieux étayer son propos mais aussi donner plus de valeur littéraire à sa démonstration. Il nous montre par exemple un Gouvernement qui s’est vendu aux banques privées et qui se met à genoux devant les entreprises privées (lobby …). Ce qui est sûr, c’est que ce roman va vous faire réagir, vous faire réfléchir, et qu’il restera longtemps comme une façon originale de demander au lecteur de se bouger, une ode à un humanisme participatif de bon aloi. A noter le clin d’œil sympathique aux Unwalkers !

J’en profite aussi pour vous donner la quatrième de couverture du deuxième roman sorti chez Kyklos en même temps, Styx Station de John C.Patrick :

1er mai 1962. Région du bordj d’In Ecker. Dans le massif du Hoggar, François Alessandro et un guide targui sont victimes de retombées radioactives accidentelles résultant d’un essai atomique souterrain. Ils ne savent pas qu’un cauchemar les attend.

5 juillet 1962. Oran. Guy Chaussade s’apprête à participer à la manifestation organisée pour fêter la proclamation de l’indépendance algérienne. Il ne sait pas qu’un long calvaire commence.

Mathieu Sombart, l’homme de l’ombre, et Philippe Reuben, l’ancien Jedburgh, traquent les derniers terroristes de l’OAS. Bientôt confrontés à une affaire qui menace d’ébranler le pouvoir gaulliste, ils vont croiser la route des « irradiés de la République » et des « disparus en Algérie », événements qui restent tabous dans la France d’aujourd’hui.

De l’affaire Ben Barka aux prémices des stratégies US de tensions en Italie, John C. Patrick poursuit, après le premier volet Moïra, sa relecture des événements qui ont marqué la fin des années 60.

Une descente aux Enfers…