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Et dire qu’il y a encore des cons qui croient que la Terre est ronde ! de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Je ne sais pas pour vous, mais avec un titre pareil, avec une telle couverture, on ne peut résister à ce nouveau roman de Maurice Gouiran, qui remet en selle Clovis Narigou son personnage récurrent et la capitaine Emma Govgaline, son amante.

Vendredi 4 décembre. Le marché de santons bat son plein sur le port de Marseille. Quasiment personne ne s’aperçoit que Claudette Espatouffier s’est écroulée sur son stand avant de découvrir son chemisier rougir. Puis, un homme parmi les clients tombe, avant qu’un deuxième ne fasse de même. La panique atteint la foule qui fuit de tous coté, ne sachant pas d’où proviennent les tirs. Dans la débandade, deux autres victimes passent de vie à trépas.

Depuis un mois, des paquets fort bien emballés s’échouent sur les plages environnantes de Marseille. Pour donner un coup de main à l’Office central de répression du trafic de stupéfiants, Atallah, Esposito et Urbalacone du commissariat de Marseille leur donnent un coup de main, sur ordre du commissaire Arnal. Avec le massacre qui vient d’avoir lieu, ils vont réintégrer leur poste.

En 2001, Clovis voyageait vers Kaboul pour réaliser un reportage sur les mensonges qui ont suivi la chute des tours du World Trade Center et avait découvert à cette occasion l’émergence de groupes de personnes érigeant une méfiance envers les informations données par les médias. Avec l’avènement des réseaux sociaux, cette tendance s’est accélérée et Norbert F., du magazine Histoire du présent, lui demande une pige ce drame des tours.

Comme à son habitude, Maurice Gouiran nous offre un roman policier dans la plus pure tradition, et nous propose de revenir sur certains événements de notre histoire contemporaine, avant de creuser un aspect moderne, celui des complotistes et autres révisionnistes. Et comme d’habitude, c’est à la fois instructif et passionnant, surtout quand ces idioties ne visent qu’à une chose : l’avènement du Quatrième Reich.

Pour autant, l’enquête sur les complotistes, le trafic de drogue et le massacre sur le port de Marseille n’ont que peu de points communs, et on ne pourra qu’apprécier l’habileté de Maurice Gouiran à nous fournir une intrigue remarquablement ficelée qui va faire monter la mayonnaise et lier tous ces ingrédients. La seule chose que l’on peut regretter, c’est que le polar soit moins drôle que son titre.

Donc une fois encore, Maurice Gouiran arrive à nous passionner, nous tenir en haleine pendant plus de 250 pages. Je tiens juste à signaler que Clovis semblait désemparé devant la bêtise du monde ; ici, on le retrouve en pleine forme, avec toute sa verve, toute sa hargne et sa volonté de résoudre ces affaires … pour les beaux yeux d’Emma bien sûr … et pas que ses yeux, d’ailleurs. Bref, je préfère le voir en pleine action, et ne baissant jamais la tête devant l’adversité.

La Main de Dieu de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traductrice : Florence Rigollet

Outre Rocco Schiavone, le personnage d’Antonio Manzini, le deuxième personnage italien dont je suis avec assiduité les enquêtes se nomme le commissaire Soneri, dont La Main de Dieu est déjà la septième enquête publiée en France. Et on en redemande !

Quand il arrive au bureau, le commissaire Soneri s’aperçoit qu’on lui a envoyé un paquet. Inquiet, Juvara son second lui conseille de ne pas l’ouvrir. A l’intérieur, sont disposées des pâtisseries pour fêter la Saint-Hilaire, le protecteur de Parme, le 13 janvier. Il appelle Angela, sa compagne puis part se promener où des plaques de verglas résistent encore à la légère hausse des températures, laissant une sorte de bouillasse grise.

Arrivé au Ponte di Mezzo, Juvara l’appelle et lui annonce la présence d’un cadavre. Le hasard veut que le corps se soit échoué sous le pont que Soneri arpente. Il semblerait que le destin veuille qu’il s’intéresse à cette affaire. Le mort a dû rester longtemps dans l’eau avant d’arriver ici, vu son état, transporté par la crue. Il convie donc son ami médecin légiste Nanneti à faire quelques centaines de mètres pour faire la première analyse.

Le crâne étant enfoncé à l’arrière de la tête, il s’agit sans aucun doute d’un assassinat. En dehors de cela, ils n’ont aucune piste quant à l’identité du mort. Mais déjà, tous les média en font les choux gras. Alors qu’ils dégustent leur repas, Juvara appelle et signale une camionnette suspecte en amont de Parme, en amont, vers Pastorello. Elle comporte des impacts de balles de gros calibre. Le chef de Soneri Capuozzo et le magistrat sont en effervescence et Soneri décide de prendre les devants et de se rendre à Monteripa, village perdu dans les montagnes, où habite le propriétaire de la camionnette.

Chaque roman de Valerio Varesi nous emporte dans un rythme nonchalant, où grâce à une intrigue tortueuse, l’auteur nous propose de visiter son pays en prenant son temps, et de parler des changements de la société et leurs impacts. Le commissaire Soneri a sa propre logique pour mener son enquête, additionnant un a un les indices grâce à des discussions fort intéressantes avec les habitants du coin.

Sauf qu’ici, il va être confronté à un petit village où les gens préfèrent se taire que de s’ouvrir à un inconnu, un village qui survit grâce à une entreprise d’embouteillage d’eau minérale, peuplée majoritairement de pauvres gens et détenu par Malpeli. Comme à son habitude, Soneri passe d’un personnage à l’autre, et en profite pour se prouver une fois de plus son mal-être devant cette société avide de profits et pleine d’irrespect.

Et c’est en cela que Valerio Varesi est grand. Il aborde des thèmes contemporains, la course au profit par exemple quand on lui parle de créer des pistes de ski et que pour ce faire, il faut abattre ces forêts. Il nous parle de l’immédiateté inutile de l’information, la recherche de scoops des journalistes et les réactions des politiques qui y voient l’opportunité de créer un état policier toujours plus répressif.

Mais il aborde aussi d’autres thèmes plus généraux, presque philosophiques, comme la place de la religion dans la société moderne, mais aussi le mal être, la place de l’homme, la nécessaire recherche de l’espoir, autant de thèmes abordés par Soneri et le curé du village que j’ai trouvés passionnants. Valerio Varesi m’a encore pris par la main avec cette nouvelle enquête, nous avons cheminé des sentiers enneigés ensemble, nous avons devisé sur notre passé, notre monde d’aujourd’hui, nos peurs du lendemain, nos questions ou plutôt questionnements quant à l’avenir, et ce fut un déchirement de tourner la dernière page, celle d’avoir à quitter un ami cher (et virtuel) tel que le commissaire Soneri.

Nos vies en flammes de David Joy

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

David Joy fait partie des belles découvertes parmi les auteurs de Noir rural, tant sa plume me parait lyrique et ses sujets lorgnant du coté des habitants des Appalaches. Ce dernier opus en date confirme son talent.

Raymond Mathis élevait auparavant des Beagles, les meilleurs chasseurs d’écureuils du coin. Il n’a gardé qu’une femelle, Tommy Two-Ton, maintenant vieille et aveugle. Quand il rentre à la maison, il est ravi de constater que sa porte est fermée ; Ricky, son fils n’est donc pas venu le voler, en quête de quoi que ce soit à vendre, pour se payer sa dose de drogue. Et la maison est si vide depuis la mort de Doris d’un cancer.

La radio annonce qu’un nouveau foyer vient de se déclarer à proximité du terrain de camping. Ce monde part en cendres, tant le sol est sec. Le téléphone sonne alors qu’il termine son verre. La voix de Ricky est affolée, en affirmant qu’ils vont le tuer. Un homme reprend le combiné et lui demande 10 000 dollars pour récupérer son fils. Cette somme qu’il avait mis de coté pour lui servira donc à sauver la vie de son fils, par loyauté pour sa femme.

Ray se rend au rendez-vous, à Big Cove et rencontre un homme à la queue de cheval. Le dealer affirme que Ricky lui doit cet argent. Ray le menace pour récupérer son fils, et lui intime l’ordre de ne plus rien vendre à son fils. Quelques jours plus tard, Ricky s’enfuit à nouveau et rejoint un groupe de drogués. Son corps sera retrouvé dans la chambre d’un motel.

La construction de ce roman peut en désarçonner certains, surtout qu’il n’y a pas de véritable personnage principal, mais plutôt des groupes d’individus, des drogués, des flics, des dealers et des pauvres gens qui doivent vivre avec cette situation. Je dis pauvres gens car David Joy nous montre bien que, aussi bien au niveau local que national, rien n’est mis en place pour lutter réellement contre ce fléau.

La plume de David Joy se révèle fascinante, s’attardant autant sur les vies de chacun, que nous décrivant les paysages ravagés par les incendies, que l’auteur utilise comme une métaphore d’un pays qui se détruit de l’intérieur ; il narre à merveille la sensation des gens des campagnes délaissés par les hommes de pouvoir, laissant pourrir les zones dont ils ne peuvent retirer un peu d’argent.

Le chapitre 40, le dernier de ce roman, donne la parole à Ray, assis à sa terrasse. Ecoutant le chant des coyotes, il cherche une explication à ce monde en ruine :

« Des années durant, il avait tenté de mettre le doigt sur le moment où les choses avaient commencé à se déliter. Aussi idiot que ça puisse paraître, il jugeait parfois responsable l’arrivée de la télévision. Quand les gens pouvaient voir ce que les autres avaient, ils se mettaient à le vouloir aussi. Ils entendaient la façon dont les gens parlaient de la montagne, et ils commençaient lentement à changer de discours. Les choses qui sur le moment avaient semblé insignifiantes et inoffensives représentaient, avec le recul, un commencement. Mais même avant ça, avant que l’extérieur exerce son influence, les communautés se divisaient et les gens partaient. »

Puis vient enfin, l’instant de lucidité, celui de se sentir exploité par les industriels d’abord, puis par les entreprises de tourisme :

« Des étrangers conduisant de belles voitures et portant de beaux costumes faisaient de belles promesses d’emploi, puis ils repartaient avec leur portefeuille en peau d’autruche bien garni une fois que tout ce qui pouvait être pris l’avait été. Les gens leur couraient désespérément après en agitant les mains dans la poussière et les gaz d’échappement, à bout de souffle, vaincus et brisés, et quand ils finissaient par s’arrêter et regardaient autour d’eux, ils se rendaient compte qu’ils étaient dans un endroit qu’ils ne reconnaissaient plus, qu’ils étaient aussi perdus que des chiens errants. »

En postface de ce roman, un article de David Joy, nommé Génération opioïdes, paru dans la revue America au printemps 2020 pointe la responsabilité des industries pharmaceutiques. Il dénonce le fait que les médecins gavent les enfants de substances au moindre bobo, sans s’inquiéter des risques d’addiction, créant ainsi toute une génération de futurs drogués. Cet article donne une grandiose conclusion à ce formidable roman.

Morvern Callar d’Alan Warner

Editeur : Jacqueline Chambon (Grand Format) ; 10/18 (Format poche)

Afin de fêter leurs 60 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux 10/18.

Je vous propose un roman acheté il y a bien longtemps, et que j’avais mis de côté, surtout pour son sujet. L’adjectif qui me vient en tête après l’avoir lu est déstabilisant.

L’auteur :

Alan Warner est un écrivain écossais né à Oban (Écosse) en 1964.

Il grandit dans le village écossais de Connel, et commence à écrire dès l’adolescence. Il est l’auteur de cinq romans : le très acclamé Morvern Callar (1995), trophée du Prix Somerset-Maugham, These Demented Lands (1997), trophée de l’Encore Award, The Sopranos (1998), gagnant du Saltire Awards, The Man Who Walks (2002), une comédie sombre et surréaliste, et The Worms Can Carry Me to Heaven (2006). La plupart de ses romans se déroulent dans un même endroit, nommé « le Port », présentant des similitudes avec son village natal d’Oban. Morvern Callar a récemment été adapté à la télévision et Alan Warner a reçu en 2003 le prix du Meilleur Jeune Écrivain Britannique.

Il est également connu pour être un grand admirateur du groupe de Krautrock Can. Il a d’ailleurs dédié deux de ses romans à deux membres du groupe (Morvern Callar à Holger Czukay et The Man Who Walks à Michael Karoli). Alan Warner habite actuellement à Dublin et à Xàvia.

Quatrième de couverture :

MorvernCallar, 21 ans, employée sous-payée au supermarché du coin. Signe distinctif : un genou phosphorescent et un goût certain pour le Southern Comfort Limonade. Quand elle découvre que son amant s’est tranché la gorge, vu qu’il peut plus râler, elle allume une Silk Cut et décide de le garder pour elle. Pas chien, il lui laisse en héritage une carte bancaire et un roman à publier. Casquée de son Walkman, Morvern va improviser une nouvelle vie… L’Ecossais Alan Warner compose ici une voix féminine d’une rare authenticité, un personnage déroutant et attachant, un premier roman d’une force saisissante !

Mon avis :

Sex, drugs and rock’n’roll.

Narratrice et personnage principal de ce premier roman d’Alan Warner, Morvern Callar va nous détailler, avec son langage parlé, sa vie de caissière dans une superette, perdue dans un port d’Ecosse. Le temps y est maussade, la vie emplie de routines, et le peu d’argent qu’elle gagne lui sert à faire la fête dans des rave-parties avec ses copines et à laisser passer le temps.

Ce matin-là, elle se réveille et découvre que son compagnon s’est donné la mort, en se tranchant la gorge et les poignets, ce qui prouve sa volonté d’en finir. Contre toute attente, Morvern ne va rien changer à sa vie, et même envisager de garder le corps pour elle. Car cela représente la seule chose matérielle qui lui appartient, le reste n’étant que du vent éphémère. Alors elle va monter le corps dans le grenier. En guise de testament, il lui laisse un mot, sa carte de crédit avec presque 7000 livres et une disquette comportant le livre qu’il a écrit. Il lui demande de l’imprimer et de l’envoyer chez les éditeurs qu’il a choisis, ce qu’elle va faire en remplaçant le nom de l’auteur par le sien.

Etrange portrait d’une jeunesse qui n’attend rien de la vie, si ce n’est de rester jeune le plus longtemps possible pour faire la fête et ne pas penser au lendemain. A défaut d’être attachante, le portrait de Movern Callar n’en est pas moins éloquent d’une personne sans avenir et qui l’a compris, qui l’a même intégré comme règle de vie. Bien que l’intrigue se déroule dans les années 90, le courant punk a fait bien des petits.

Affublée de son walkman et de son casque, fumant des Silk Cut l’une après l’autre, Morvern Callar passe son temps en musique, pour elle-même, sans accorder la moindre importance ni à sa famille (elle a été adoptée), ni à ses amis sauf quand ils font la fête avec elle. Hautement egocentrique, orientée vers son nombril, en forme de vide intersidéral, ce roman débouche sur une fin qui nous montre qu’elle pourrait peut-être grandir. A défaut de trouver ce roman passionnant, je l’ai trouvé intéressant.

Les cow-boys sont fatigués de Julien Gravelle

Editeur : Seuil

En ce début d’année, je vous propose une curiosité, qui nous arrive en droite ligne du Québec, dans des contrées glacées où l’auteur a décidé d’y implanter des trafiquants de drogue. On s’aperçoit vite que les bonshommes sont aussi sauvages que la nature qui les entoure.

Rozie a dépassé la cinquantaine et s’est exilé au Québec suite à un événement qui s’est mal déroulé en France. Isolé au milieu des bois, sur les bords du Lac Saint-Jean, il habite une cahute en bois et a aménagé un laboratoire clandestin en sous-sol, pour fabriquer de la méthamphétamine, grâce à sa formation de chimiste.

Une fois les commandes reçues, il s’enfonce dans la terre, équipé de protections pour éviter les substances néfastes et se lance dans la production. Auparavant, il prend soin de ses chiens, qui représentent sa seule compagnie dans ce paysage enneigé. Il voudrait bien passer la main, prendre une retraite méritée mais un événement va bouleverser tous ses plans : son client et chef de gang vient d’être assassiné.

La télévision vient de l’annoncer : un ponte du trafic de drogue vient d’être abattu par une femme, une amérindienne. Là où l’affaire se complique, c’est que la femme qui est recherchée par toutes les polices est sa mère. Enfin, pas vraiment … presque. Rozie s’attend à changer de boss et va se mettre à la recherche de matière première pour une prochaine livraison d’Amphétamine.

Jusqu’à présent, les auteurs écrivant en canadien m’avaient peu attiré à cause de la multiplicité de termes locaux qui, bien souvent, m’obligeaient à me rapporter à une note en bas de page, ou à aller consulter un lexique en fin de roman. Heureusement, ce n’est pas le cas ici, où les termes « locaux » sont peu nombreux et utilisés dans des phrases qui nous permettent de poursuivre sereinement la lecture. 

Les cow-boys sont fatigués est le genre de roman dont la force et la crédibilité tient dans le personnage principal et narrateur. Dès les premières pages, on croit à Rozie, on le suit dans les bars, on apprécie la justesse des dialogues et on adore les événements et imbroglios qui parsèment ce roman. Le fait de ne connaitre que le point de vue de Rozie entre beaucoup dans l’aspect brumeux de son environnement et on se demande avec lui ce qu’il peut bien se passer. D’autant plus que dès le premier chapitre, on garde en tête quelques interrogations qui vont constituer les mystères de l’intrigue et qui vont être levées vers la fin du roman.

L’auteur a mélangé la littérature noire européenne et la littérature polardienne américaine, pour nous offrir un roman à mi-chemin entre réflexions personnelles et rebondissements ; il adopte un style simple et adopte un rythme soutenu non dénué de second degré et évite que l’on ressente de la sympathie pour son personnage. Toutes ces qualités font que cette lecture s’avère passionnante sans que l’on ait une quelconque envie de poser le livre, une très bonne surprise en somme.

Désert noir d’Adrien Pauchet

Editeur : Aux Forges de Vulcain (Grand format) ; Pocket (Format poche)

Fortement conseillé par Laulo, amie de lectures et tentatrice par l’intermédiaire de son blog Evadezmoi, j’ai inséré ce titre sur ma liste de Noël et le Père du même nom a exaucé mon souhait. En lisant ce roman, j’ai eu l’impression de lire un premier roman d’un auteur fort prometteur, un futur grand en puissance.

Début septembre. Une fusillade éclate aux abords d’une péniche près de la Tour Eiffel. De toute évidence, il s’agit d’un règlement de comptes organisé par Yacouba Traoré et la cible n’est autre que Laurent Chapelle, dit Bolivar, membre connu de la pègre parisienne et à la tête du trafic de l’Orphée, cette drogue qui permet de revoir des proches disparus. Lors de cet événement, deux agents de police ont été tués et un blessé à l’épaule. Jocelyn Farkas fait partie des flics impliqués dans cette fusillade, et était présent suite à l’information d’un indic.

Anja se réveille dans sa cellule, la tête pleine d’images de désert noir. Sonia, sa codétenue, lui fait la conversation, lui demande ce que ça va lui faire de se retrouver libre dehors. Anja n’a qu’un objectif : retrouver sa fille Emma. On lui pose un bracelet électronique et on lui donne un rendez-vous la semaine suivante pour pointer. Elle monte à l’arrière d’une berline noire et un homme à la tête tatouée lui coupe le bracelet.

Alors que l’on fête le déménagement du 36 Quai des Orfèvres, Jocelyn, Maki, François et Franck en terminent avec l’interrogatoire des tireurs de la péniche, qui donnent Chérif. Jocelyn croise son père, Stéphane Farkas, devenu vice-procureur, en train de discuter avec Jacques Dotac ancien préfet de Paris. Ce dernier annonce à Jocelyn que malgré l’amitié qu’il a pour son père, il ne le sauvera pas deux fois. En sortant, Jocelyn se fait tabasser par des flics pour ceux qui sont tombés près de la péniche. Puis Franck réunit son groupe pour coincer le clan Chérif.

Bien que ce roman soit la suite de Pills Nation, l’auteur nous propose une présentation de la situation dans les cinq premiers chapitres. Le premier est un article de presse qui va servir de détonateur à la situation explosive. Puis l’interrogatoire de Jocelyn nous présente la position du jeune policier au sein de ses collègues. Anya, la mère d’Emma apparaît ensuite juste avant Caroline Beaulieu, l’ancienne capitaine de police en fuite, qui a perdu sa fille.

Après ces quelques chapitres, l’intrigue va partir selon cinq ou six axes, dont l’objectif final n’est autre que la recherche d’Emma, dont l’ADN est à la base de cette nouvelle drogue fortement addictive, qui permet de retrouver nos chers disparus. Et la surprise commence à faire son effet : tous les personnages ont leur psychologie, sont parfaitement reconnaissables, et les scènes se suivent dans une construction remarquable. Les chapitres courts permettent une lecture rapide, qui donne envie de connaitre la suite.

Et la maitrise de l’intrigue ainsi que l’itinéraire des personnages se révèlent surprenants, venant d’un jeune auteur. Adrien Pauchet a clairement mis au pouvoir, à la tête de son roman, une créativité, une imagination débordante et nous offre des scènes hallucinantes, en particulier celles qui concernent les voyages dans ce monde parallèle fait de sable noir et de ciel bleu, pour rencontrer les morts, mais aussi les scènes d’action fortement addictives par le rythme et le visuel fournis par des phrases courtes.

Il se permet même des mises en page originales pour illustrer le passage entre notre monde et le Désert Noir, utilise peu de dialogues et beaucoup de descriptions. En ce sens, on ressent l’influence des grands auteurs américains du genre (le roman m’a fait penser à Peter Straub dans son Shadowland), qu’il a parfaitement digéré, adapté à son univers. Je vous conseille très fortement de sortir de vos sentiers habituels et de découvrir un nouvel auteur qui apparaît avec ce titre comme surprenant et fort prometteur. Personnellement, je suis curieux de savoir ce qu’il écrira ensuite.

Viper’s Dream de Jake Lamar

Editeur : Rivages

Traductrice : Catherine RICHARD-MAS

Pour qui a lu Nous avions un rêve, Jake Lamar est un auteur dont il faut lire tous les romans. D’origine américaine, il a choisi de vivre en France et nous parle dans chacun de ses romans de son pays et de la vie des Noirs là-bas. Et quoi de mieux que d’évoquer le milieu du jazz pour en parler, comme il le fait ici.

1961, New York. Viper se retrouve chez Pannonica de Koenigswarter, dite Nica, une richissime baronne qui finance le milieu du jazz. Le jeu de la baronne consiste à demander aux gens qu’elle héberge d’écrire sur une feuille leur trois vœux les plus chers. Il reste quelques heures à Viper avant que la police ne vienne l’arrêter. Car cette nuit, Viper vient de tuer un homme, pour la troisième fois de sa vie.

Viper, c’est le surnom de Clyde Morton. En 1936, Clyde découvre une trompette dans le grenier de ses parents. Son oncle Wilson lui apprend à en jouer et le persuade qu’il deviendra un grand jazzman. Clyde décide de quitter Meachum, Alabama, pour rejoindre New-York, laissant derrière lui sa fiancée Bertha. Mais dès la première audition dans un club de Harlem, on lui fait comprendre qu’il n’a aucun avenir dans la musique.

Alors Clyde trouve un travail au Gentleman Jack’s Barbershop. Ne sachant pas couper les cheveux, il deviendra cireur de chaussures et balayeur. Un richissime client, Mr.O débarque dans la boutique et lui demande s’il sait se battre. Il emmène Clyde sur un ring de boxe et, à la surprise générale, Clyde étend son adversaire. A partir de ce jour, Clyde va devenir Viper, et garde du corps de Mr.O, propriétaire d’un club de jazz et trafiquant de Marijuana.

Ecrit comme un conte, comme une histoire orale (il faut dire qu’à l’origine, ce roman était une pièce radiophonique pour France Culture), on prend un énorme plaisir à s’assoir et écouter Jake Lamar nous narrer la vie de Viper, de son ascension jusqu’à sa chute. Il nous brosse un portrait de l’Amérique, avant et après la deuxième guerre mondiale et la « fameuse » échelle sociale des Etats-Unis. On en déduit à la lecture de ce roman, que pour les Noirs, leur seule possibilité de grimper dans la société réside dans le trafic de drogue, le reste de la société étant noyauté par les Blancs.

Viper’s Dream est avant tout une histoire d’amitié, de tolérance et de loyauté ; amitié envers ses proches, tolérance et accueil des étrangers et loyauté envers ce que l’on croit. Et Viper ne voudra jamais vendre de drogue dure. Viper rencontrera aussi l’amour avec le formidable personnage de femme fatale Yolanda. Tous les codes sont bien présents et c’est bien la façon de raconter cette histoire qui retient l’attention.

Car il y a dans ce roman un rythme lancinant, une mélodie avec des variations de rythme, des improvisations. On ressent le brouhaha de Harlem, et on entend les instruments, parfois du piano, souvent de la trompette. Cet hommage au Jazz se couple à un thème fort sur le poids du passé et les regrets qui se transforment en remords qui me parle. Pour moi, ce roman rejoint ma pile de romans cultes.

Un grand merci à Petite Souris, il saura pourquoi.

24 heures hero de Saphir Essiaf & Philippe Dylewski

Editeur : Nouveau Monde

Tenir un blog permet de découvrir des romans que je n’aurais pas ouverts. En lisant la quatrième de couverture, le sujet ne me tentait pas et le bandeau se réclamant de Brett Easton Ellis m’apparait comme une comparaison inappropriée. Je m’explique : Brett Easton Ellis a certes mis en place des personnages drogués mais c’était pour mieux mettre en évidence les maux de la société américaine. Ici, nous allons suivre un couple de drogués dans ce qui se rapproche d’un livre document.

Le roman se déroule à Charleroi mais il pourrait prendre place n’importe où. Nadia et Arnaud sont un couple, liés à la vie à la mort par l’Héroïne. Arnaud reconnait qu’elle lui a sauvé la vie un nombre incalculable de fois, Nadia le trouve beau et il est la seule personne à savoir la piquer sans qu’elle n’ait ni peur, ni mal. On les voit donc arpenter les rues de cette petite ville à la recherche de leur survie.

Ce roman nous propose de suivre une de leur journée, qui commence à 6H47 et va se terminer à 23H15. Elle commence tôt, quand Arnaud est pris de convulsions, de vomissements et de diarrhées. Le manque se fait sentir et il doit rapidement prendre quelque chose pour stopper la souffrance. Puis, quand Nadia s’éveille, il s’occupe d’elle en lui faisant sa première piqure. La journée commence …

Le reste de la journée va consister à récupérer de l’argent pour se payer suffisamment de doses pour passer la journée, voire en avoir un peu d’avance pour le lendemain. De la manche au vol à la tire, tout nous est montré dans le détail tout en nous détaillant la psychologie des personnages. Cette journée qui aurait pu être la même que les précédentes va pourtant être primordiale pour ce couple pas comme les autres.

La construction de ce roman constitue une des forces de ce roman. De façon alternative, chacun va prendre la parole et cela permet aux auteurs de montrer les pensées de Nadia et Arnaud mais aussi leurs motivations, leurs réactions ainsi que leur passé. Alors qu’Arnaud a fait de hautes études et un travail bien payé, Nadia vient d’une famille modeste et a connu des traumatismes lors de son adolescence.

Les deux personnages se retrouvent donc liés par le lien de la drogue, s’engueulant souvent, se tapant dessus parfois, mais se raccrochant toujours l’un à l’autre. On ne va pas parler de fierté ou de futur, Arnaud et Nadia ont dépassé le stade d’envisager de vivre. Leur seul objectif est de trouver une dose pour aujourd’hui et une pour le réveil du matin. D’ailleurs, se droguer ne leur procure que rarement un bien-être ; cela devient plutôt un besoin vital, comme une nourriture ou une boisson.

Je ne me suis pas attaché à ces personnages, mais je dois reconnaitre que cette plongée dans un monde que je connais mal est remarquable dans sa forme et dans son fond. Cette lecture me confirme qu’on n’a pas le droit de juger ces jeunes gens mais qu’on a un devoir de les aider. D’ailleurs, le roman nous montre une scène dans un local d’une association qui donne un semblant de solution.

Avec cette immersion, ce roman marquant nous emmène dans un monde qu’on ne veut pas voir, mais qu’il faut bien combattre, surtout quand on apprend qu’on peut acheter une dose d’héroïne pour moins de dix euros. Je dois tout de même signaler que cette lecture est à réserver à des personnes averties pour la violence de certaines scènes et pour les descriptions explicites. Un roman document à lire !

Le cavalier du septième jour de Serge Brussolo

Editeur : H&O éditions

Je n’avais jamais lu de roman de cet auteur pourtant prolifique, qui œuvre dans des domaines aussi variés que les romans pour la jeunesse, les romans fantastiques, de science-fiction ou romans policiers. C’est plutôt dans le genre fantastique qu’il faut classer ce Cavalier du septième jour.

La vieille Maggie, ancienne artiste sculpteuse de totems, que tout le monde croit folle, regarde dans l’eau du lac pour apercevoir un visage, celui d’une noyée. Puis elle se rend compte que c’est son visage qu’elle observe, ridée par les ondulations de l’eau. Elle rentre chez elle, regardant derrière son dos si elle est suivie. Elle cherche à protéger Ichika, jeune fille qu’elle a recueillie, presque adoptée, après la mort de ses parents. Maggie est persuadée qu’Ichika peut les protéger du Cavalier du septième jour.

Maggie voue une haine féroce contre Daryl, jeune orphelin aussi, qui est tombé amoureux de Ichika. Daryl a réussi à intégrer une université, se passionnant pour des cours de psychologie. Son professeur le convie à une expérience de mentalisme et se découvre des dons, un instinct lui permettant de voir, sentir quand une personne est malfaisante. Une agence gouvernementale l’engage alors pour dénoncer de futurs potentiels terroristes.

Tout ce petit monde vit à Pueblo Quinto en Amérique latine, où les croyances des indiens Wataphas font craindre la malédiction du Cheval Nocturne. Manito Caldéron y dirige un haras et croit dur comme fer à cette légende. Il recueille Ichika et veille à ce qu’elle reste vierge pour conserver son pouvoir de protection. La bluette entre Ichika et Daryl risque de mettre en danger le village mais peut-être aussi la Terre entière.

Ce roman est constitué de trois parties différentes et sa construction peut paraitre surprenante. Dans la première partie, l’auteur nous décrit les personnages principaux, insistant sur leur passé. Dans cette moitié de livre, l’auteur n’entre pas dans les détails mais décrit factuellement le parcours des protagonistes dans un style fluide, passant en revue les événements qui les ont faits se rencontrer.

Puis, ce que nous avions considéré comme situation établie va être modifié par des révélations sur les relations entre les personnages. Nous prenant à revers, nous sommes évidemment en proie à des doutes, nous demandant si ce qui nous est raconté est véridique ou pas. Si cela apparait comme des nouveautés et remet en cause nos certitudes, le style toujours aussi rapide nous fait déboucher sur une fin explosive.

D’une lecture agréable, ce roman se veut un pur divertissement et remplit sa fonction de nous procurer quelques heures de plaisir. Plaisir qui tient surtout à l’imagination folle de l’auteur, capable de nous faire accepter des personnages totalement dingues, quitte à créer des créatures irréalistes mais bigrement impressionnantes voire effrayantes. Ce cavalier du septième jour propose une lecture fort distrayante.

Pute et insoumise de Karim Madani

Editeur : La Tengo

J’adore Karim Madani. Que celle ou celui qui n’a pas lu Cauchemar périphérique rattrape son erreur immédiatement ! Il est aussi le créateur de la cité d’Arkestra, sorte de Sin City moderne, vision noire de nos banlieues. En parallèle, il écrit des biographies (que je n’ai pas lues). Le voici donc de retour pour un roman qui ressemble à un coup de poing au foie, terrible dans sa véracité.

Lors de sa sortie en boite sur les Champs Elysées, Sarah rencontre Carmen et lui demande de lui inculquer les ressorts du métier d’Escort girl. Elle décroche son premier rendez-vous, 3000 euros pour une nuit avec Abid, un saoudien. Sarah n’envisage pas de faire escort girl toute sa vie. Elle veut juste profiter de sa plastique pour bâtir sa clientèle pour l’avenir. En parallèle, elle travaille le jour à décrocher son Master 2 en droit des affaires. Le taxi la dépose au pied d’un immeuble cossu du XVIème arrondissement. Elle est accueillie comme une reine. Alors qu’elle croyait devoir coucher, la demande d’Abid la surprend : il veut lui acheter un rein.

A son réveil, Abid la renvoie avec une enveloppe pleine de billets neufs. Elle retourne à Saint-Denis, où elle habite avec ses parents et son frère. Son père est obnubilé par sa télévision branchée sur Al Jazeera, sa mère la traite de pute et son frère vient de faire son coming out : autant de raisons de vouloir quitter cet environnement. D’autant plus que Samy, son ex-copain ex-souteneur et dealer de drogue va bientôt sortir de prison. Cela l’inquiète car elle l’a dénoncé à la police ; elle en avait marre qu’il la viole.

Sarah se change, ne met que des fringues de luxe, mettant en valeur ses seins en forme d’obus. Elle e rendez-vous Place de la Concorde, dans un hôtel de luxe avec Carmen. Les deux jeunes femmes s’installent dans le bar de l’hôtel et attendent le pigeon, Sarah potasse ses cours quand un jeune homme la remarque. Il se présente, Wael, producteur de pop libanaise. Puis débarque Vince, un beau gosse mystérieux. Carmen et Sarah sont immédiatement invitées pour une soirée le jour même.

Karim Madani nous propose un portrait de jeune femme qui veut s’en sortir coûte que coûte. Ayant une plastique à faire tourner les têtes, elle utilise cet avantage à bon escient pour se sortir de la fange. Mais on n’échappe pas à son passé, à son environnement, à sa famille, aussi facilement, sauf si on rencontre le prince charmant. Ne reculant devant aucun sacrifice, elle va jouer son va-tout quitte à perdre le contrôle des événements voire de sa vie.

A la fois conte moderne, roman noir et biographie romancée, la véracité des événements, la justesse des personnages et les rebondissements vont transformer cette histoire en roman puissant. Raconté à la première personne du singulier, aidé par un style haché et des expressions de « djeuns », l’immersion est aussi forte et prenante que douloureuse au fur et à mesure du roman.

Karim Madani n’a pas son pareil pour écrire la banlieue, créer des personnages extraordinaires, montrer leur façon de s’en sortir, et les raisons pour lesquelles ils vont se brûler les ailes. Si mon seul bémol vient du fait que les derniers chapitres perdent ce style rapide proche du slam, il n’en reste pas moins que ce roman est une nouvelle fois une grande réussite avec une histoire terrible et un personnage principal que l’on n’est pas prêt d’oublier. C’est un roman puissant, émotionnellement fort et terrible qui démontre que l’on ne peut échapper à son destin, ni à ses racines, ni à son environnement. Et quand on apprend sur la quatrième de couverture que l’histoire est basée sur une histoire vraie …