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Oldies : Irezumi de Akimitsu Takagi

Editeur : Denoel – Sueurs Froides

Traductrice : Mathilde Tamae-Bouhon

Voici une lecture que je dois à mon ami Le Concierge Masqué. Irezumi désigne une forme particulière de tatouage traditionnel au Japon, qui couvre de larges parties du corps, voire son intégralité, et qui est considérée comme une œuvre d’art.

L’auteur :

Akimitsu Takagi (25 septembre 1920 – 9 septembre 1995), était le pseudonyme d’un écrivain japonais populaire de fiction de crime actif pendant la période de Showa du Japon. Son vrai nom était Takagi Seiichi.

Takagi est né dans la ville d’Aomori, dans la préfecture d’Aomori, dans le nord du Japon. Il est diplômé de l’école secondaire Daiichi et de l’Université impériale de Kyoto où il a étudié la métallurgie. Il a été employé par la Nakajima Aircraft Company, mais a perdu son emploi avec l’interdiction pour le Japon d’avoir des industries militaires après la Seconde Guerre mondiale.

Sur la recommandation d’un diseur de bonne aventure, il décida de devenir écrivain. Il a envoyé la deuxième ébauche de sa première histoire de détective, The Tattoo Murder Case, au grand écrivain mystère Edogawa Ranpo, qui a reconnu son talent et qui l’a recommandé à un éditeur. Il a été publié en 1948. Il a reçu le prix sho de Tantei (prix de club d’écrivains de mystère) pour son deuxième roman, le cas de meurtre de Noh Mask en 1950.

Takagi était un expert juridique autodidacte et les héros dans la plupart de ses livres étaient habituellement des procureurs ou des détectives de police, bien que le protagoniste dans ses premières histoires ait été Kyosuke Kamizu, professeur adjoint à l’université de Tokyo.

Takagi a exploré les variations sur le roman policier dans les années 1960, y compris les mystères historiques, les romans picaresques, les mystères juridiques, les histoires économiques de crime, et l’histoire alternative de la science-fiction.

Il est décédé en 1995.

(Source Wikipedia Anglais adapté et traduit par mes soins)

Quatrième de couverture :

Tokyo, été 1947. Dans une salle de bains fermée à clef, on retrouve les membres d’une femme assassinée. Son buste – lequel était recouvert d’un magnifique irezumi, ce célèbre tatouage intégral pratiqué par les yakuzas qui transforme tout corps en œuvre d’art vivante – a disparu.

Le cadavre est découvert par deux admirateurs de la victime : un professeur collectionneur de peaux tatouées et le naïf et amoureux Kenzô Matsushita. La police a deux autres meurtres sur les bras : le frère de la première victime, dont le corps était lui aussi recouvert d’un irezumi, retrouvé mort et écorché, et l’amant jaloux de la jeune femme, tué d’une balle dans la tête.

Frustré par leur incapacité à résoudre ces affaires, Matsushita appelle à la rescousse Kyôsuke Kamisu, dit «le Génie». Seul ce surdoué charismatique et élégant peut démasquer le psychopathe arracheur de tatouages.

Paru en 1948 au Japon, vendu à plus de 10 millions d’exemplaires, Irezumi, véritable classique du polar nippon, est enfin publié en France.

Mon avis :

Ce roman, datant de 1948 est clairement à classer dans la catégorie des Whodunit, comme disent les Anglo-Saxons, que l’on peut traduire par Qui l’a fait. Après nous avoir présenté le contexte pendant les 80 premières pages, où on nous présente une jeune femme ayant un tatouage magnifique sur le dos, nous entrons dans le vif du sujet (si je puis dire).

Le corps de cette jeune femme est découvert dans sa salle de bains. Enfin, le corps, j’exagère un peu, puisqu’on ne retrouve que ses membres, l’assassin ayant taillé dans le vif pour emporter le tronc de la belle jeune femme. Pour autant, l’auteur nous évite les descriptions macabres et sanguinolentes, ce qui est un plus pour moi. Par contre, il nous donne à résoudre un sacré mystère : L’eau de la baignoire coule et il y a deux accès à la salle de bains qui sont la porte et la fenêtre, et les deux sont fermés de l’intérieur.

Vous l’aurez compris, il va falloir faire preuve de beaucoup d’ingéniosité et de logique pour comprendre ce qui s’est passé et qui a perpétré le crime. A la façon d’un Sherlock Holmes, l’auteur va nous livrer un roman policier que l’on peut considérer comme un classique. L’intrigue est retorse au possible, et la façon de trouver la solution bigrement originale à moins qu’elle ne soit tout simplement asiatique dans son mode de réflexion.

J’ajouterai deux choses à propos de ce roman, qui est remarquablement bien traduit car me semblant fluide et très compréhensible. L’auteur s’est contenté d’un roman policier classique où il détaille plus la psychologie des personnages que le contexte. Ensuite, il vous faudra faire un effort quant aux noms des protagonistes car les noms et prénoms des Japonais ne sont pas évidents pour nous européens. Amateurs de romans policiers aux énigmes particulièrement retorses, vous êtes prévenus !

Hong Kong Noir de Chan Ho-Kei

Editeur : Denoel

Traducteur : Alexis Brossolet

Le titre de ce roman peut faire penser aux recueils de nouvelles publiés par les éditions Asphalte, qui étaient centrés sur une ville. Et on peut voir ce roman comme une somme de nouvelles écrites par un seul auteur sur Hong Kong. Mais ce serait bien réducteur car ces 6 enquêtes ou affaires policières forment un ensemble qui permet de voir l’évolution de cette ville et de sa criminalité.

Les deux personnages principaux sont Kwan Chun-Ok et Lok Siu-Ming. Kwan est un enquêteur hors pair, le seul à avoir connu un taux de résolution d’affaires de 100%, grâce à son esprit d’observation, de déduction, de psychologie et de ruse. Lok est un jeune inspecteur que Kwan a pris sous son aile, et qu’il forme. D’ailleurs il n’est pas rare que Lok l’appelle Maître.

Au travers de ces 6 affaires, on voit évoluer la ville et sa vie, mais aussi comment la criminalité a pris son essor et le pouvoir. La première affaire nous montre Kwan sur son lit de mort, atteint d’un cancer du foie, plongé dans le coma et capable de ne répondre aux questions que par des bips (1 bip pour oui, 2 bips pour non), grâce à des électrodes branchées sur son cerveau. Puis, avec les affaires suivantes, nous allons remonter le temps et participer aux enquêtes importantes résolues par Kwan et Lok.

Et le lecteur est invité à participer à ces enquêtes. Car l’auteur décrit ce que les deux enquêteurs voient, et démontre dans le dernier chapitre comment on peut arriver à la solution en ne faisant preuve que de logique et d’observation, avec une bonne dose de ruse pour piéger le coupable. Outre l’aspect ludique, c’est une véritable démonstration et on en peut rester insensible devant tant d’ingéniosité à la fois dans la construction de l’intrigue mais aussi dans la précision de l’écriture (et de la traduction).

Il y a aussi dans ces enquêtes la volonté de montrer comment les gens et leur vie a évolué. Si le propos n’est pas politique ou revendicateur, les faits relatés sont suffisamment explicites pour nous faire vivre cette ville et son évolution tout au long des 50 années que balais ce roman. Alors, roman ou recueil ? Peu importe, c’est un livre passionnant à lire dont je vous propose un résumé des 6 affaires.

  • La vérité entre le noir et le blanc

En 2012, M.Yuen, le propriétaire d’une puissante entreprise familiale a été assassiné chez lui à l’aide d’un fusil de chasse sous-marine. Si on peut penser à un cambriolage, tant le bureau a été retourné, rien n’a été dérobé à part quelques centaine de milliers de dollars. L’inspecteur Lok a réuni la famille et la domestique dans la chambre d’hôpital de Kwan Chun-Ok, le divin détective afin de découvrir le coupable.

  • L’honneur du prisonnier

Au début des années 2000, deux triades se partagent le marché de la criminalité à Hong-Kong, la Société de l’Infinie Justice et la Tige de la Florissante Loyauté, dirigée par Chor. Chor est aussi le propriétaire d’une société de show business dont la principale vedette est Tong Wing, une fantastique chanteuse. Au commissariat, on vient de recevoir une vidéo amateur montrant l’agression de Tong Wing et on la voit s’enfuir poursuivie par quatre malfrats. L’inspecteur Lok va devoir trouver les coupables de ce meurtre, alors qu’on n’a pas retrouvé le corps de la chanteuse.

  • Le jour le plus long

Kwan Chun-Dok est dans son dernier jour de travail, en cette année 1997, pour une retraite bien méritée. Il tient à boucler une dernière affaire, retrouver Shek, un dangereux truand qui vient de s’évader de l’hôpital où on l’avait amené. Alors que Hong Kong passe sous gouvernance chinoise, les émeutes font rage. Sur un marché, un attentat vient d’avoir lieu : des forcenés ont jeté des bombes de soude, brulant des passants. La police étant débordée, elle fait appel au département des crimes sérieux et Kwan, aidé de Lok vont aller sur place pour trouver les coupables.

  • La balance de Themis

Shek, le truand de l’épisode précédent, avait un frère. C’est Kwan qui les avait arrêtés huit ans plus tôt. Cet épisode revient sur la descente dans un immeuble de Hong Kong, qui fut un véritable fiasco d’un point de vue pertes humaines. Les frères Shek, Shek Boon-Tim et Shek Boon-Sing ont été repérés dans une planque et l’assaut des forces de police est donné avant que les équipes de renfort n’arrivent. De nombreuses victimes civiles vont y rester et Kwan va essayer de comprendre ce qui s’est passé.

  • Terre d’emprunt

Graham et Stella Hill ont déménagé après avoir subi un revers financier suite au crash pétrolier de 1973. Graham a accepté un poste dans le service qui lutte contre la corruption et Hong Kong a vu la naissance de leur fils Alfred. Un matin, Stella reçoit un coup de téléphone : Alfred a été enlevé et ne sera libéré qu’en échange d’une rançon. Effectivement, le jeune garçon et sa nounou ont disparu dès la sortie de l’école. C’est dans cette épisode que l’on voit l’importance de la corruption et des connivences entre entre les autorités chinoises et britanniques.

6- En sursis

En 1967 ont lieu à Hong Kong de nombreux attentats de la part de groupuscules communistes, visant à démontrer l’incapacité des Britanniques à faire régner l’ordre. Les attentats, basés sur de vraies et fausses bombes ont fait de nombreuses victimes. Un jeune homme essaie de survivre avec un ami qu’il nomme Grand Frère. Il habite en colocation chez la famille Ho et vit de petits boulots pour se payer un bol de riz. Un jour, il assiste à une conversation dans l’arrière boutique de M .Chow qui fait penser à une série d’attentats. Il va s’en ouvrir à un policier qu’il appelle Ah Sept.

L’ami Claude a donné un coup de cœur mérité à ce roman ici.

Sur l’île, une prison de Maurizio Torchio

Editeur : Denoel

Traducteur : Anais Bouteille-bokobza

Si j’ai lu ce roman, que j’ai eu bien du mal à dénicher alors qu’il est sorti en Août de cette année, c’est bien parce que mon ami Richard le Concierge Masqué me l’a conseillé. D’ailleurs, je vous conseille de lire l’interview de l’auteur ici.

Des romans sur la vie en prison, on trouve dans le polar surtout des histoires ultra-violentes qui se terminent (en général) par une évasion. Ceux qui, pour moi, sort du lot est indéniablement La bête contre les murs d’Edward Bunker et dans sa première partie On the brinks de Sam Millar. Dans le roman de Maurizio Torchio, le parti-pris est différent. C’est un détenu qui parle, qui raconte sa vie en cellule.

C’est une prison située sur une île, à quelques kilomètres de la terre ferme. Cela rassure les honnêtes gens de savoir que les criminels sont loin et que la mer les empêche de s’évader. La prison est organisée comme une micro-société. Il y a les puissants et les faibles. Les puissants, ce sont les Enne, que l’on reconnait aisément grâce à leur tatouage de la lettre N. Ils occupent tout un étage et personne ne les embêtent. Les faibles doivent rentrer dans le rang, sinon c’est la mort. Et puis autour, il y a les gardiens.

Quand on arrive à la prison, les condamnés sont mis au pli. Les gardiens ne leur donnent rien à manger et rien à boire. Affamés, assoiffés, même le plus méchant d’entre eux finit par se plier à la discipline. Et puis, on confisque les dentiers, on casse les dents. Quelqu’un sans dent est plus facile à nourrir et il ne risque pas de se blesser ou se suicider.

Très vite le panorama devient monotone. Mais cela va être leur paysage pendant plusieurs années. Il y a les murs de la cellule. On ne parle pas, si ce n’est dans sa tête. Parfois, il y a des sorties dans la cour. Là aussi, on ne voit que des murs. Au-delà, il n’y a rien, si ce n’est de l’eau, et après il n’y a plus rien. Pas d’avenir, pas d’espoir, juste la petite voix qui parle dans la tête.

Alors le narrateur parle, raconte, se raconte. Il raconte comment il est arrivé là, comment il a participé à un enlèvement d’une jeune fille. Très difficile à organiser, un enlèvement. Il faut un chef, un financeur, des conducteurs et des gardiens. Lui était chargé de la garder. Il raconte comment il a fait son boulot, sans violence, sans lui faire peur, juste côtoyer quelqu’un avec une cagoule sur la tête. Quand il s’est fait prendre, il n’a rien dit, car ce n’est pas une balance. Donc il a pris 20 ans.

Les kidnappeurs ne sont pas bien vus en prison. Ils sont considérés comme des faibles. Le narrateur a du subir et survivre. Jusqu’à ce qu’il tue un gardien. Passé au rang d’assassin, son statut a changé et depuis, on le respecte. Pour autant, il ne fait pas partie des Enne, il ne cherche pas non plus à monter dans la société. Il parle, se parle, se rappelle les petits gestes de la vie de tous les jours, qu’il ne peut faire en prison.

C’est une sorte de discours intérieur auquel nous convie l’auteur, celui d’un homme enfermé dans une cage comme un animal, qui lutte pour rester un humain. Ce qui frappe, c’est ce manque de sentiment, cette façon de rester dans la description, en ajoutant tellement de petits détails que cela parait totalement réaliste. Sans jamais se répéter, écrit avec de courts chapitres, c’est un roman pas comme les autres, un roman bigrement original qui vous fait entrer dans la peau d’un homme enfermé entre des murs, et enfermé dans sa tête. C’est une curiosité à laquelle je vous convie, à un voyage vers le néant.

Froid comme la mort d’Antonio Manzini

Editeur : Denoel – Sueurs froides

Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza

Voici la deuxième enquête de Rocco Schiavone, vice-préfet à Aoste après l’excellent Piste Noire. Pour résumer mon avis, dans ce deuxième roman, on prend les mêmes recettes que le premier et on enfonce le clou. Je vous offre le tout début du roman qui donne le ton et montre l’humour cynique que j’adore :

« C’était le mois de mars, où les journées offrent des instants de soleil et la promesse du printemps à venir. Des rayons encore tièdes, souvent fugaces, qui colorent le monde et ouvrent à l’espoir.

Mais pas à Aoste. »

Irina, originaire de Biélorussie, vit de ménages qu’elle fait chez les gens soit âgés, soit fortunés. Elle est amoureuse d’Ahmed, originaire d’Egypte, et espère bien qu’il l’épousera. Ahmed a un fils, Helmi, de 18 ans, qu’elle accepte volontiers. Arrivée chez les Baudo, la porte de l’appartement est ouverte. Inquiète, elle entre et voit le désordre qui y règne. Elle comprend qu’il vient d’y avoir un vol. Puis, elle imagine que les voleurs sont peut-être encore là ! Alors, elle ferme la porte d’entrée à clé et se jette dans la rue en hurlant comme une damnée … Jusqu’à ce qu’elle rencontre un adjudant de l’armée en retraite qui promène son chien aveugle.

Rocco Schiavone a un gros problème : la femme avec qui il passe quelques nuits, Nora, va bientôt fêter son anniversaire. Il doit donc trouver un cadeau qui ne l’engage pas trop, mais qui lui fera plaisir. Quand ils reçoivent l’appel téléphonique, Rocco et son adjoint Italo foncent Via Brocherel. L’appartement est en effet en grand désordre. Un téléphone portable est en miettes dans la cuisine. La porte de la chambre est fermée mais pas à clé, et plongée dans la pénombre. Rocco actionne l’interrupteur quand les plombs sautent : il y a eu un court-circuit. Quand Italo propose d’ouvrir les volets, ils découvrent Ester Baudo pendue. Si on peut penser à un suicide, Rocco se demande comment une personne peut, après son suicide, fermer les volets et éteindre la lumière. Assurément, Rocco a devant lui un emmerdement puissance 10.

Il suffti de lire le premier paragraphe pour être conquis par le personnage de Rocco Schiavone, ce vice-préfet (équivalent de commissaire chez nous), doué d’une déduction et d’une intuition hors norme et qui traite ses contemporains comme des moins que rien. Cela donne des remarques méchantes, des situations drôles et des dialogues parfois décalés parfois cyniques. Le roman comporte une intrigue construite avec toutes les qualités que j’avais aimé dans le premier : un meurtre, une énigme difficile à résoudre, des indices semés au long des 250 pages du livre et une résolution toute en logique.

A cela, on ajoute ce formidable personnage à la fois méchant et attachant. On en apprend un peu plus sur son passé, ou du moins sur la raison pour laquelle il a été muté à Aoste, au milieu des montagnes, les pieds enfoncés dans la neige qu’il déteste. On a aussi droit à un personnage dont on creuse un peu plus la psychologie, sa soif de justice et la tentation de la vengeance à tout prix, ainsi que la loyauté envers ses amis. Bref, cela peut sembler classique, mais quand c’est aussi bien fait et bien écrit, cela donne du pur plaisir. Je tiens aussi à signaler l’excellent travail de la traductrice qui arrive à rendre aussi bien tout l’humour des situations et du personnage. Bravo !

Piste noire de Antonio Manzini

Traduction de l’Italien par Samuel Sfez

Editions Denoêl – Collection Sueurs Froides – Mars 2015

Réédition : Folio – Mars 2016

Un nouveau personnage de flic fait son apparition sur la scène du polar : il s’agit du sous-préfet Rocco Schiavone. Si on peut au premier abord penser à un roman policier classique, c’est bien le personnage de Schiavone qui fait la différence.

Pur Romain d’origine, homme des villes, Rocco Schiavone se retrouve muté à Aoste, au pied des montagnes enneigées. Alors qu’il se balade avec ses Clarks, il se retrouve systématiquement avec les pieds mouillés à force de patauger dans la neige.

Amedeo Gunelli est conducteur de dameuse, cette machine qui remet à neuf les pistes de ski. Comme c’est un expert dans la conduite de ces machines infernales, son chef lui demande de faire la piste noire, la plus dangereuse. Il branche son iPod à fond et se lance dans son trajet dangereux. A un moment, la machine sursaute ; il a du rouler sur une pierre. Pour en être sur, il s’arrête, descend pour vérifier, et s’aperçoit qu’il vient de déchiqueter un corps humain. Il se retourne pour vomir.

Rocco Schiavone est chargé de cette enquête. Depuis peu, son poste ne s’appelle plus Commissaire mais sous-préfet. D’une nature agressive, il se rend compte que ses hommes ont piétiné la scène. Accident ou meurtre ? là est la question. Quand le médecin légiste trouve un mouchoir dans ce qui reste de la bouche du mort, Rocco Schiavone doit se rendre à l’évidence qu’il a affaire à un emmerdement puissance dix.

C’est un vrai roman policier qu’Antonio Manzini nous propose avec ce premier roman mettant en scène Rocco Schiavone. Au sens où l’action va se dérouler sur 5 jours, pendant lesquels le policier va amonceler les indices … jusqu’à trouver le ou les coupables. L’auteur se permet même de finir son livre par une scène digne de la grande Agatha Christie, en réunissant les habitants du village dans une église … ce qui est faire preuve de pas mal d’humour dans un pays très catholique.

Et d’ailleurs, de l’humour, on va en avoir pas mal dans ce roman, écrit à la première personne par Rocco lui-même. Car ce personnage de sous-préfet vaut son pesant de cacahuètes. Le fait qu’il soit un citadin et qu’il dénigre les bouseux de la campagne donne lieu à des scènes hilarantes, qui frisent le mauvais gout. Mais il faut dire qu’il a à faire avec une sacrée bande de d’ignares et d’idiots, qui n’ont aucune expérience avec les précautions à prendre sur une scène de crime.

Quand je dis que ça frise le mauvais gout, un enquêteur qui insulte les gens qu’il interroge, ou qui leur distribue des baffes comme on pourrait le faire avec un gosse, ce n’est pas commun. Et je dois dire que si parfois je trouve cela amusant, j’ai surtout trouvé ce personnage odieux, hautain et irrespectueux. D’où le rire jaune dont je parlais au dessus. Par moments, ça met mal à l’aise, mais par moments, c’est bigrement drôle. Ce qui est aussi un gage comme quoi ce roman fonctionne à merveille.

Ceci dit, un roman policier, genre Whodunit, avec un policier grossier et de mauvaise humeur, ce n’est peut-être pas suffisant comme argument pour le lire. Il faut juste que j’ajoute la petite cerise sur le gâteau. Car ce personnage de Rocco Schiavone est beaucoup plus complexe qu’on ne le croit. On sait bien peu de choses sur son passé, il n’est pas particulièrement propre au sens où il lui arrive de passer la ligne jaune, et il a connu un drame familial qui, tel qu’il est présenté, a fait que j’ai eu la gorge qui se serrait … alors que Rocco est tout de même odieux.

Comme quoi, un pur roman policier peut encore ravir nombre de lecteurs quand c’est bien fait. Et en ce qui la résolution de l’enquête, c’est impeccable de logique. Les indices ont été semés et donnés au lecteur. Rocco nous démontre dans les dernières pages qu’on aurait pu résoudre l’enquête à sa place ! Et quand en plus, on a un personnage aussi fort, je ne conclurai que par une seule remarque : C’est pour quand le prochain ? Ça tombe bien, il va bientôt sortir et s’appelle Froid comme la mort, aux éditions Denoël.

Ne ratez pas aussi l’excellente interview de l’auteur chez Le Concierge Masqué.

Six fourmis blanches de Sandrine Collette (Denoel-Sueurs Froides)

Après Des nœuds d’acier, Grand prix de la littérature policière, et Un vent de cendres, voici donc le troisième roman de cette jeune auteure. A chacun de ses romans, on change de lieu, de personnages, mais on retrouve toujours ce talent pour faire monter la tension. Bienvenue en Albanie, dans les montagnes enneigées, pour le meilleur … et surtout pour le pire.

Ils sont six jeunes gens, et ont décidé de se retrouver, alors qu’ils ne se connaissent pas. Ils vont partir en Albanie, faire une excursion en montagne, à l’ancienne, dans un pays qu’ils ne connaissent pas et qui est sauvage. Lou est la narratrice de cette histoire. Elle y va avec son compagnon Elias. S’ajouteront à leur voyage un autre couple, Marc et Arielle, et Etienne et Lucas. L’ambiance est bonne et ils se retrouvent avec un guide du cru, Vigan.

Il s’appelle Matthias, il grimpe sur la montagne, portant dans ses bras une chèvre. Il a le Don, celui de déterminer lequel de ces mammifères va apporter le bon augure, la bonne destinée, la chance. Il est sacrificateur dans ce petit village d’Albanie. Son métier est de jeter une chèvre qu’il a choisi du haut des montagnes pour que le baptême, la mariage ou la naissance se passe bien. Le patriarche et légèrement mafieux patriarche nommé Carche lui demande de prendre Artur sous son aile pour lui apprendre le métier. Artur semble doué, mais il étouffe les chèvres avant de les balancer, et semble y prendre du plaisir.

D’un coté, six jeunes inconscients et un guide, de l’autre un sacrificateur, le décor est planté pour une rencontre sous haute tension.

Dire que ce roman ne comporte pas d’action serait mentir. Mais ce n’est pas ce qui a retenu mon attention. C’est surtout la tension qui règne dans chaque page qui rend ce roman stressant. De même, le fait d’alterner les chapitres entre Lou et Matthias est classique, mais cela donne à la fois une possibilité de souffler un peu et de faire durer le suspense. Ce que je veux dire, c’est que le roman se tient du début à la fin, et qu’on a l’impression de le lire en apnée.

Et tout tient dans cette façon de décrire les personnages ou les lieux. Car Sandrine Colette n’insiste pas sur les montagnes, elle ne passe pas son temps à décrire les compagnons de Lou ou à détailler les superstitions de ce petit village. Elle brosse ses tableaux par petites touches, nous rendant complices de l’ensemble, comme si nous étions de connivence avec elle pour connaitre le fond du décor. Nous avons droit à quelques passages nous montrant la beauté immaculée des sommets enneigés, mais Sandrine Colette nous les montre par les yeux de Lou. De même, les fêtes du village nous sont décrites par les yeux de Matthias, d’un air détaché. Cette immersion dans les personnages, parfaitement réussie, nous rend d’autant plus violente la suite de l’histoire.

Cela fait de Six fourmis blanches un roman à la fois au suspense insoutenable et à la fois un roman psychologique impeccable. Sandrine Colette a décidément un style à part, bien à elle, pour nous emmener dans des situations incroyables. Et pourtant, au début, le point de départ est simple, et on se fait des plans sur la suite. Et à chaque fois, l’auteure nous prend à contre-pied. Pourtant, on n’a pas vraiment envie de jouer, car je peux vous dire que le stress va crescendo tout au long du livre, jusqu’à la scène finale, très belle et très visuelle.

Sandrine Colette est sacrément douée, elle a le talent de nous mettre à la place de ses personnages, elle a le don de faire monter la tension par cette façon si subtile de décrire un environnement, elle a l’art de nous surprendre. Le seul point commun que je trouve à ses romans, c’est le huis clos. Dans le premier roman, c’était une cave ; dans le deuxième, c’était une propriété vigneronne, ici ce sont des sommets enneigés. Car l’air de rien, nos alpinistes amateurs se retrouvent enfermés aussi.

Et dire que ce n’est que son troisième roman ! Je me demande bien ce qu’elle va nous réserver par la suite. Un autre décor, d’autres personnages, un autre scenario diabolique. Une nouvelle fois, Sandrine Colette m’a épaté et je piaffe d’impatience, dans l’attente du prochain.

A mains nues de Paola Barbato (Denoël Sueurs froides)

Conseillé par mon ami Richard, conforté par le billet de Jean Marc, j’ai donc lu ce roman, dont le sujet, bien noir, me semblait bien violent pour me convenir parfaitement. Finalement, il m’aura fallu à peine trois jours pour avaler ces 480 pages. Quel livre !

Davide est un jeune homme de 16 ans, de bonne famille, dont le père est notaire, et qui fête son anniversaire en compagnie de nombreux amis dans une grande propriété. Alors qu’il sort dans la nuit, pour pisser, on lui met une cagoule sur la tête et on l’enferme à l’arrière d’un camion. Dans le noir, il ressent une présence. Soudain, l’autre se jette sur lui, le frappant sans raison. Alors qu’il envisage de se laisser faire, son instinct de survie le fait réagir et il tue son premier adversaire. Reclus de fatigue, il s’effondre.

Il se réveille dans une pièce avec d’autres personnes. La tristesse l’emporte et il fond en larmes. Les autres, très musclés se désintéressent de lui, sauf un, qui va l’endurcir et le considérer plus comme un compagnon que comme un ami. Il va lui apprendre qu’ils sont des combattants, des gladiateurs modernes. Ils doivent tuer pour ne pas mourir. Les entrainements se déroulent dans un camion, mais les matches se déroulent en public.

Il semblerait que le responsable de ce centre de détention s’appelle Minuto. Celui-ci a la soixantaine, mais sa démarche à elle seule impressionne. Il va agir avec plus d’attention envers Davide qu’avec tous les autres. IL va apprendre à Davide comment juger les coups, comment jauger les adversaires, comment tuer à mains nues.

Ce roman est divisé en trois parties. La première raconte l’éducation de Davide et occupe les trois quarts du livre. Les deux dernières parties racontent … mais chut ! Il est bien difficile de parler de ce roman, car aussi bien la quatrième de couverture que le résumé du début que je viens de faire peuvent donner une fausse idée de ce que contient réellement ce roman. Donc, je vais plutôt vous décrire mes impressions de lecture.

Tout d’abord, si on ne m’avais pas conseillé ce livre, je ne l’aurais pas lu. Parce que, quand on entend ici ou là que c’est un roman du niveau de Fight Club, je suis du genre à préférer rester sur l’original plutôt que de lire une copie. La moindre des choses que je puisse dire, est que l’on rentre très vite dans le vif du sujet, car au bout d’une trentaine de pages, Davide a déjà tué son premier adversaire. Et là, une bonne chose, la scène de combat est suffisamment tournée vers le personnage de Davide pour ne pas être explicitement violente. Malgré cela, je vous l’avoue, c’est violent, très violent, mais surtout très bien écrit … et traduit.

Davide se réveille donc dans une sorte de cave. A partir de ce moment, le roman ressemble plus à un huis-clos. Et l’histoire avance forcément avec beaucoup de dialogues et de petites scènes. L’auteure prend son temps pour installer les psychologies des personnages. Je ne vous cache pas que je me suis demandé deux ou trois fois si je n’allais pas arrêter ma lecture, parce que je ne voyais pas où on voulait m’emmener. Mais quelque chose dans le style, dans la construction des scènes a fait que je me suis trouvé accroché, à tel point que j’enfilais les pages sans m’en rendre compte. Au bout d’une journée, j’avais lu 230 pages ! Et passé une nuit amputée de la moitié de mes heures de sommeil.

Dans cette première partie, nous allons assister à l’évolution de Davide, du désespoir initial à la construction d’un assassin, à la fois aidé par son collègue de cave Rafaelo, à la fois éduqué par Minuto son maître. Si je l’appelle maître, c’est parce que les hommes enfermés dans la cave sont appelés des chiens. Ces chiens sont devenus des gladiateurs modernes, combattant dans des arènes pour que des gens nantis puissent profiter du spectacle et parier sur son issue. Nous passons de longues heures dans la cave, sans avoir l’impression que les scènes se répètent et nous assistons à des combats (voire nous participons) à des combats sanglants, dont la force visuelle est et hallucinante et frappante et choquante.

Dans la deuxième partie, Davide sort (et en disant cela je ne dévoile rien de l’intrigue) et c’est la partie que j’ai trouvé la moins intéressante. Puis dans la troisième partie, Paola Barbato se renouvelle d’une façon particulièrement vicieuse et visuellement stressante, pour arriver à un final qui va vous surprendre … jusqu’à la dernière ligne. Et je peux vous assurer que cela n’est pas exagéré, tout se passe réellement dans la dernière phrase !

On pourrait trouver de nombreux messages dans ce roman, le lire à plusieurs niveaux. On peut y trouver une dénonciation du tout spectacle sans limites, ou bien une métaphore de la société où il faut tuer pour progresser. Ou même se demander si l’auteure n’interroge pas sur les origines du mal, sur la naissance d’un assassin. Personnellement, j’avoue que certaines phrases m’ont fait me poser des questions, mais sans plus. Je préfère voir ce roman comme un grand spectacle remarquablement construit, à l’écriture addictive, qui comporte des personnages et des scènes qu’il me sera bien difficile d’oublier. La seule mise en garde que je ferai, c’est : Attention ! Des scènes peuvent choquer des personnes sensibles. Vous êtes prévenus : ça va faire mal !

 Et un grand merci à Coco pour le prêt !