Archives du mot-clé Terrorisme

L’aigle des tourbières de Gérard Coquet

Editeur : Jigal

Je suis passé au travers de Connemara Black, son précédent roman, alors la lecture de ce roman fait office de session de rattrapage. Je vous propose de partir à la découverte d’un nouvel auteur : Gérard Coquet.

L’action débute en 1981, en Albanie. La dictature d’Enver Hoxha est en bout de course. Les prétendants à la prise du pouvoir sont nombreux. Il n’empêche que ce dictateur, au pouvoir depuis la fin de la deuxième guerre mondiale fait des envieux. Susan Guivarch, membre du PCOF, débarque là-bas pour faire une interview du chef suprême, accompagnée de son fils Robert, dit Bobby.

Cela fait un an qu’elle attend son entrevue : on lui explique qu’elle doit s’imprégner de la culture albanaise. Elle obtient enfin un rendez-vous avec le ministre Carçani. Il lui annonce que le Numéro 2 du régime vient de se suicider et que dorénavant, c’est lui qui lui servira d’intermédiaire. Mais le guide et amant de Susan, Bessian Barjami, sait que l’on ne se suicide pas d’une balle dans le dos. Ils doivent fuir l’Albanie au plus vite, aidés par un contrebandier Zlatko.

Irlande, 2015. Ciara McMurphy est convoquée dans le bureau de son chef. Elle pense qu’elle va se faire renvoyer, mais elle est accueillie par des représentants du MI6 et d’Interpol. On lui demande de mettre la main sur un terroriste international, Bobby le Fou, dit Bobby McGrath, dit Robert Guivarch. La première piste est un corps retrouvé dans une tourbière, sans mains, et broyée par une pelleteuse. Ce n’est que le début d’une macabre série.

Ce roman est surprenant dans sa forme, puisque divisé en deux parties. D’aucuns auraient fait des allers-retours entre le passé et le présent. Gérard Coquet préfère placer sa première partie de 90 pages en Albanie avant d’installer l’intrigue de son polar en 2015. Et autant dans la première partie, on a plusieurs personnages à suivre (Susan, Bobby, les militaires du gouvernement), autant la deuxième partie se concentre sur Ciara.

Et les deux parties sont déroulées selon deux modes de narration différentes : une course poursuite tout d’abord en Albanie, puis une enquête sous couvert de complot, d’espionnage en Irlande. Cela peut donner l’impression d’avoir deux livres pour le prix d’un, ce qui est le cas. Ce qui est sûr, c’est que Gérard Coquet réussit le pari de nous plonger dans deux espaces temps différents, deux lieux géographiques différents et deux genres différents avec à chaque fois la même facilité. Car dans les deux cas, on retrouve la même sécheresse de ton avec un style rêche, âpre.

On ne peut s’empêcher de comparer aussi les ambiances des deux parties : l’air est étouffant, l’ambiance est menaçante, la loi du Kanun albanais (œil pour œil, dent pour dent) fait qu’on ne peut se fier à personne ; en Irlande, le climat est humide et froid, le rythme de la narration y est plus élevé, mais le mystère entourant cette enquête est pesant. On a la sensation que l’on ne nous dit pas tout, qu’on se fait manipuler pendant que le nombre de cadavres augmente sérieusement.

Tout ceci donne un roman au style indéniablement irlandais, et un polar costaud, réussi dans la forme, même si j’ai plus apprécié la deuxième partie, parce que j’ai pu me reposer sur un personnage central fort. C’est un polar qui insiste sur les lois ancestrales implicites, dures, violents et sanglantes, que nous, européens ne pouvons que difficilement appréhender. Et c’est un excellent sujet pour un polar, empli de trahisons, de vengeances et de sang. Après cette lecture, je sais qu’il ne me reste qu’une chose à faire : lire Connemara Black pour retrouver Ciara dans sa première enquête.

Ne ratez pas les avis de Psycho-Pat et de mon ami Jean le Belge

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Vous les femmes …

J’ai de plus en plus envie de regrouper (quand cela est possible) mes avis par thèmes. J’hésitais pour le titre de ce billet, entre faire honneur aux femmes, héroïnes de ces deux romans, et Les conseils de la Petite Souris, puisque ces deux romans là m’ont été chaudement recommandés par mon frère de pages du Sud. Si ces deux romans sont dans des genres différents, écrits différemment, ils mettent en avant des personnages formidables, vrais, vivants. Honneur aux femmes, donc …

Oyana d’Eric Plamondon

Editeur : Quidam éditeur

8 mai 2018, Canada. Elle s’appelle Oyona et écrit une lettre à son compagnon Xavier. Leur vie s’est construite sur tant de mensonges. Pour la première fois, elle va dire la vérité, tout dévoiler. Elle a pris cette décision, quand elle a appris la dissolution de l’E.T.A. le 2 mai 2018. Elle est née le 20 décembre 1973 au pays basque, le même jour que l’attentat à l’explosif qui a fait un mort, Lluis Carrero Blanco, premier ministre et n°2 du pays espagnol derrière Franco. Puis elle s’est exilée pour le Mexique avant d’arriver au Canada.

Voilà un formidable roman, un formidable portrait de femme, tout en nuances, tout en subtilité d’une femme en fuite. Petit à petit, comme si elle improvisait, jetait ses idées sur le papier au fur et à mesure qu’elles lui venaient, elle va fouiller, analyser et détailler son parcours, mais aussi celui d’un pays déchiré par une lutte intestine ayant fait plusieurs milliers de morts.

Il n’est pas question pour Eric Plamondon de faire le procès d’une organisation terroriste ou des exactions d’un gouvernement dictatorial, mais bien de montrer une jeune femme déracinée, perdue dans des pays qui ne sont pas les siens, éloignée de sa famille et de ses liens du sang avec ceux qu’elle aime. Et à travers le drame de chaque instant de cette femme, derrière chaque souffrance, il y a celle d’un pays qui agonise sous les coups d’un gouvernement qui impose la violence comme seule loi.

Alors, oui, ce roman est court. Mais chaque phrase est un coup de fouet, un ouragan qui vous balaie par sa simplicité et sa justesse. De chaque mot, il y a des larmes qui coulent, de la souffrance à fleur de peau, et petit à petit, l’histoire d’Oyana se dessine, dramatiquement réaliste avec ses liens passés jusqu’à son dénouement présent. Eric Plamondon sonne juste, tout le temps, et écrit là un formidable roman, qui me donne furieusement envie de lire son précédent roman Taqawan que j’ai malencontreusement raté. Ne ratez pas ce roman, vous pourriez passer à coté d’un des grands romans de 2019 !

Les mafieuses de Pascale Dietrich

Editeur : Liana Levi

Grenoble de nos jours. Leone Acampora est un vieux parrain de la mafia qui vient de plonger dans le coma. Atteint de la maladie d’Alzheimer, il y a peu d’espoir pour lui. Michèle, sa femme, n’a pas toujours été fidèle mais elle a été une épouse et une mère irréprochable. Ses deux filles Dina et Alessia ont réussi leur vie. La première travaille pour des ONG tandis que la deuxième tient une pharmacie, ce qui lui permet d’couler en douce de la drogue. Tout est chamboulé quand Michèle apprend que Leone a lancé un contrat contre elle pour qu’elle l’accompagne dans l’au-delà, afin d’être réunis pour l’éternité.

Ce sont donc trois femmes qui vont tenir le devant de la scène, dans un scénario de dingue où on ne s’ennuie pas une seconde, trois femmes de tête, qui malgré leur position théoriquement effacée dans la mafia, s’avèrent tenir les rênes. Michèle fait montre d’un sang froid, grâce à son expérience. Alessia est déjà prête à reprendre le flambeau de son père et à faire face aux mafias africaines qui débarquent sur Grenoble. Quant à Dina, elle préfère mener sa vie honnêtement et donner sa vie aux démunis.

Alors que les chapitres alternent entre chacune d’entre elles, le rythme est soutenu par les nombreux rebondissements jusqu’à un dénouement que l’on ne voit pas venir et qui est comme le reste du livre : humoristiquement sarcastique. Car au travers de l’itinéraires de nos trois égéries, l’auteure se permet de faire des remarques acerbes sur la vie de tous les jours, venant de personnes qui voient le monde d’en haut, ou juste à coté, en marge de la légalité.

Pascale Dietrich joue donc avec les codes de romans de mafieux, en mettant les femmes au premier plan. Elle ajoute donc des scènes liées à leur position de mères de famille, mais ne croyez pas qu’elles sont moins cruelles que leurs homologues masculins. Et puis, il y a une assurance, une maîtrise dans la narration qui fait que l’on ne s’ennuie pas une seconde, et que l’on n’a pas envie de lâcher le livre avant la fin. Cela n’aurait pu être qu’un simple divertissement, c’est un excellent roman noir.

L’inspecteur Dalil à Paris de Soufiane Chakkouche

Editeur : Jigal

On trouve souvent sur Internet cette phrase : Jigal, découvreur de talents. On ne peut qu’être d’accord après la lecture de ce roman qui, s’il peut paraître un simple roman policier, possède un vrai style, un vrai ton et un superbe personnage que l’on espère revoir.

L’inspecteur Dalil coule une retraite paisible en pêchant au bord de la plage avec sa chienne quand une silhouette se dirige vers lui. La petite voix qui lui donne des conseils dans sa tête lui indique qu’il s’agit de l’inspecteur Brahim, son ancien collègue. Celui-ci lui propose de reprendre du service dès aujourd’hui afin de résoudre une enquête qui pourrait bien revêtir une importance vitale pour son pays, le Maroc. Sa petite voix saute de joie à l’idée de retravailler,

Il est reçu par Ali Aliouate, le directeur du Bureau Central d’Investigation Judiciaire, l’équivalent du FBI marocain. Bien vite, Aliouate donne à Dalil une carte de police officielle ainsi qu’une arme. Mais Dalil ne veut pas d’arme, et il n’en a jamais voulu. Aliouate connait bien le dossier de Dalil, et le taux de réussite de ses enquêtes de 100%. L’affaire qu’il lui propose concerne le terrorisme et la France.

Un jeune homme a été enlevé devant une mosquée en plein Paris. Il s’appelle Bader Farisse et est étudiant en transhumanisme. La France accuse le Maroc de ne pas en faire assez contre le terrorisme. L’inspecteur Dalil va être envoyé à Paris pour faire équipe avec le commissaire Maugin, la crème du 36 Quai des Orfèvres. Dalil est accueilli par le commissaire mais bien vite, les petits gestes de Maugin montrent bien que la méfiance est à l’ordre du jour entre les deux hommes.

On aurait pu imaginer un couple de flics dépareillés dans ce roman, mais on a plutôt affaire à deux personnages forts qui font chacun leur enquête dans leur coin, et cela, surtout parce qu’ils se méfient l’un de l’autre. Quoiqu’il en soit, ce roman est un vrai roman policier qui repose sur deux personnages forts, en plaçant au premier plan l’inspecteur Dalil. Et quel personnage que ce Marocain exilé au milieu des fous, c’est-à-dire en France.

Cet inspecteur, habitué à tâter du poisson loin du vacarme de la ville, se retrouve en plein Paris. Si l’on ajoute à cela qu’il parle souvent tout seul, pour répondre à la petite voix qui fait des remarques dans sa tête, cela nous donne des scènes d’une drôlerie irrésistible. Ajoutons à cela qu’il est un fin psychologue, puisqu’il arrive à tirer les vers du nez du plus récalcitrant juste en menant ses questions d’une façon fort intelligente, et vous avez un personnage de flic qu’il va falloir suivre de très près à l’avenir.

Ceci démontre que les dialogues sont extrêmement bien faits, et que l’intrigue est menée avec une maîtrise qui force l’admiration. Et puis, je ne peux que louer ces remarques sur notre mode de vie, ces évidences que l’on ne voit plus puisque la vie parisienne est vue par un provincial étranger. Il n’y a qu’à apprécier ces passages sur le métro, ou la désolation de l’inspecteur Dalil devant les gens qui demandent de l’argent pour manger.

Si le sujet est grave et tout de même bien flippant, la faculté d’implanter une puce connectée à Internet dans votre cerveau, le ton se révèle dans l’ensemble léger, drôle et lucide, même si la scène finale est noire. D’une plume fluide, Soufiane Chakkouche fait une entrée fracassante dans le monde du polar avec un ton remarquablement neuf et rafraîchissant. Ce roman est totalement bluffant et je suis d’hors et déjà fan. Vivement la suite !

Ne ratez pas les avis de Yves et Psycho-Pat

Et le mal viendra de Jérôme Camut et Nathalie Hug

Editeur : Fleuve Noir

Il y a un an et demi, je découvrais le duo de choc du thriller français avec Islanova, un roman puissant tant dans la forme que le fond. Islanova était un excellent roman d’action mettant en avant les relations familiales dans un contexte de terrorisme où une Armée du 12 octobre annexait l’île d’Oléron. On y voyait Julian Stark partir à la recherche de sa fille qui a choisi de suivre un groupe humanitaire qui se bat pour l’accession à l’eau pour tous.

Si le format était celui du thriller, le sujet était très centré sur le personnage du père, qui se battait pour sa fille. L’armée de 12 octobre ne servait que de toile de fond. Il n’empêche que le sujet était là : Chaque jour, 6000 enfants meurent, faute de pouvoir accéder à de l’eau potable. Et comme si Islanova ne frappait pas assez fort, le duo Camut & Hug a décidé de nous en remettre une couche. Sauf qu’avec Et le mal viendra, on se situe à un autre niveau.

Faut-il avoir lu Islanova ou pas avant d’attaquer Et le Mal Viendra ? J’en ai discuté avec mon ami David Smadja, qui tient le blog C’est Contagieux, lors du salon Quais du Polar de Lyon. Nous avions tous les deux lu Islanova et nous venions tous les deux de finir Et le mal viendra. David pensait qu’il n’était pas nécessaire d’avoir lu le premier. Et moi, je ne suis pas de son avis. J’ai pris ce roman comme un complément du précédent, et si le premier est un excellent divertissement, celui-ci revient sur le sujet précédent et s’engage ouvertement.

Mais je parle, je parle, et vous ne savez toujours pas de quoi parle ce roman. Ce roman va balayer l’itinéraire de Morgan Scali, la tête de l’Armée du 12 Octobre et celle de Julian Stark, le père de Charlie. Camut et Hug vont donc nous détailler l’avant et l’après Islanova, en alternant à la fois les temps, les lieux et les personnages. Si Julian Stark va consacrer sa vie de 2025 à 2028 à rechercher sa fille, Morgan Scali commence sa vie de « sauveur » en République du Congo à œuvrer pour sauver les animaux. Jusqu’à ce que le clan de gorilles soit massacré par des braconniers et que sa vie commence à changer, sa vision du monde aussi.

Julian Stark va faire équipe avec des services gouvernementaux pour poursuivre les terroristes jusqu’à retrouver la piste de Morgan Scali en 2026. Morgan va rencontrer Vertigo, Abigail Stedman, et Novak Anticevic, c’est-à-dire ceux qui vont le suivre dans son aventure folle. Car en construisant un barrage, il va permettre à toute une région de disposer de l’eau. A partir de là, son combat pour sauver les humains est clair.

Ce roman est une bombe, foisonnant de situations, de personnages et de messages. Une nouvelle fois, les auteurs évitent de prendre position, mais ils nous montrent clairement les motivations des uns et des autres, et nous placent devant nos responsabilités. Pendant que 6000 enfants meurent chaque jour, nous fermons les yeux et continuons à faire comme si de rien n’était.

En prenant la forme du thriller, du roman d’aventure, Jérôme Camut et Nathalie Hug veulent atteindre le plus grand nombre de personnes. Ils évitent de montrer un clan de méchants opposé à un clan de gentils. En cela, le roman n’est pas un pas un roman bas de plafond, et va en faire réfléchir plus d’un. En cela, ce roman n’est pas non plus forcément facile d’accès, au sens où il faut parfois s’accrocher pour suivre les innombrables scènes et personnages, sans compter les différents lieux. En cela, ce roman est un des plus intelligents que j’ai lus depuis longtemps.

Ne croyez pas que ce roman soit brouillon ou inaccessible, c’est tout le contraire. C’est un roman qui vous immerge totalement dans ses scènes, parsemées de dialogues d’une intelligence rare. Une frise en tête de chapitre vous permettra de vous repérer dans le temps, au fur et à mesure que la tension monte. Et le final nous montre clairement que ce ne sont pas forcément les plus gentils qui gagnent mais les plus puissants.

En fin de roman, les auteurs ont inventé un manifeste écrit par Morgan Scali, intitulé Les yeux ouverts. Vous pouvez même le lire avant de commencer le roman. Il va remettre les points sur les i de façon remarquable. Et tout le reste du roman est à l’avenant. C’est indubitablement l’un des romans forts de cette année, un roman à ne pas rater, un plaidoyer intelligent et humaniste.

Prémices de la chute de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Ceux qui se demandent comment Frédéric Paulin peut faire mieux que La guerre est une ruse, ceux qui ont, pour cette raison, peur de s’attaquer à ce roman, ceux là peuvent se rassurer. Prémices de la chute n’est pas moins fort, pas plus fort, il est aussi fort. Voilà le deuxième tome d’une trilogie qui fera date.

Roubaix, 1996. Riva Hocq et Joël Attia de la police judiciaire de Lille sont en planque, quand ils entendent un appel au secours. Des collègues ont été pris à parti dans une fusillade à Roubaix. Le temps d’arriver sur place, ils ne peuvent que constater les dégâts : 4 morts du côté de la police.

Réif Arnotovic préfère qu’on l’appelle Arno ; cela évite les petites remarques racistes ou les méfiances. Réveillé ce matin-là par le rédacteur en chef de son journal, il doit aller sur les lieux de la fusillade, et laisser la jeune fille avec qui il vient de passer la nuit. Pas sûr qu’elle soit majeure d’ailleurs ! Et puis, c’est quoi, son prénom ? Arno se dit qu’il vient encore de faire une belle connerie. En contactant un de ses indics, il apprend deux noms potentiels concernés par cette fusillade : Dumont et Caze. Ces deux-là sont deux anciens mercenaires de la brigade El-Moudjahidin, qui a combattu en Bosnie.

Cela fait un an que le commandant Bellevue est mort. Tedj Benlazar, après une période de bureau en France, a repris son balluchon pour une mission de surveillance à Sarajevo, laissant sa fille Vanessa derrière lui. C’est là-bas qu’il apprend que Dumont et Caze, les Ch’tis d’Allah, ont pour mission de réaliser des casses pour récupérer de l’argent qui financera le nouveau Djihad. Il va immédiatement en informer Ludivine Fell, commissaire à la DST, qu’il connait très bien puisqu’ils ont été amants.  Ce qu’ils vont découvrir va changer le monde, mais qui va les croire ?

Si vous reprenez mon avis sur le premier tome, La guerre est une ruse, vous y trouverez tout ce que je pense de ce roman. Frédéric Paulin a le talent de ces grands auteurs qui prennent des faits historiques pour y rajouter des personnages fictifs. Parfois c’est pour réécrire leur histoire comme James Ellroy, parfois c’est pour expliquer, comprendre comment on en est arrivé à la situation actuelle. C’est le cas ici.

Avec Prémices de la chute, Frédéric Paulin complexifie la construction de son roman, passant de deux personnages principaux à quatre (Tedj, Arno, Vanessa et Laureline). Et il le fait avec toujours autant d’aisance en prenant soin de bien les positionner psychologiquement. Cela lui permet par ce biais de placer son action en différents coins du globe, de la France à l’Algérie en passant par la Bosnie, l’Angleterre pour finir par les Etats Unis, puisque l’on va balayer la période 1996 – 2001.

Comme je le disais dans mon billet sur La guerre est une ruse, « Ce roman ne se veut pas un cours d’histoire, ni une dénonciation, ni une quelconque leçon de morale pour un camp ou pour l’autre. ». Avec Prémices de la chute, Frédéric Paulin va nous expliquer l’évolution de l’islamisme et le développement de l’extrémisme. Et il arrive à nous montrer les mécanismes, les situations, les raisons d’une façon tellement fluide et naturelle qu’on arrive à y comprendre quelque chose. Moi qui adore l’histoire contemporaine, il y a des choses que j’ai comprises, d’autres que je savais. D’ailleurs, à ce sujet, lisez Le Bibliothécaire de Larry Beinhart.

Outre ces personnages que l’on adore suivre, et envers qui on a beaucoup d’attachement, on y voit très nettement pointer une volonté de dire que beaucoup de gens étaient au courant, avaient en leur possession une partie des informations. Et que certains n’ont rien fait, n’y ont pas cru ou n’ont pas voulu agir. Ceci rend encore plus impressionnante la dernière partie, dédiée au 11 septembre qui s’avère émotionnellement forte, surtout pour les conséquences de ce l’auteur nous a montré avant.

Indéniablement, ce deuxième tome répond aux attentes qu’il avait suscitées et répond surtout à beaucoup de questions que l’on peut se poser. Il y a au moins deux questions auxquelles on a d’ores et déjà les réponses :

1-     Frédéric Paulin est un formidable conteur

2-     Sa trilogie va compter dans la littérature contemporaine.

Quelle force ! Quelle puissance ! quelle émotion ! Vivement la suite !

Oldies : Nada de Jean-Patrick Manchette

Editeur : Gallimard

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Il fallait que je lise Jean-Patrick Manchette, et en particulier ce roman-ci dont j’ai beaucoup entendu parler. Roman culte, roman brut, roman fondateur, on peut donner beaucoup de termes pour décrire et louer ce roman.

L’auteur :

Jean-Patrick Manchette, né le 19 décembre 1942 à Marseille, mort le 3 juin 1995 à Paris, est un écrivain français, auteur de romans policiers, critique littéraire et de cinéma, scénariste et dialoguiste de cinéma, et traducteur. Reconnu comme l’un des auteurs les plus marquants du polar français des années 1970-1980, il est également connu pour ses opinions d’extrême gauche, proches de l’Internationale situationniste. Sur la couverture de la plupart de ses ouvrages, il est crédité en tant que J.P. Manchette, ou J-P Manchette.

Jeunesse et débuts professionnels

Né à Marseille, où la guerre a temporairement conduit ses parents, Jean-Patrick Manchette passe la majeure partie de son enfance et de son adolescence à Malakoff, dans la banlieue sud de Paris. Issu d’une famille relativement modeste (un père ouvrier devenu cadre, une mère au foyer), il se montre bon élève et témoigne dès son plus jeune âge d’un goût très vif pour l’écriture. Au cours de son enfance, puis de son adolescence, il écrit des centaines de pages où les pastiches de mémoires de guerre ou de romans de science-fiction cèdent peu à peu la place à des tentatives de romans policiers et de romans noirs.

Lecteur boulimique, passionné par le cinéma américain et le jazz (il joue lui-même du saxophone alto), il deviendra également fervent praticien du jeu d’échecs et des jeux de stratégie en général. Destiné par ses parents à une carrière d’enseignant, il abandonne à leur grand désarroi ses études sans obtenir aucun diplôme, pour tenter de vivre de sa plume. Il enseigne un semestre le français en Angleterre, dans un collège pour aveugles de Worcester, puis revient en France.

Militant d’extrême-gauche pendant la guerre d’Algérie et auteur d’articles et de dessins pour le journal La Voie communiste, il s’écartera ensuite de l’action sur le terrain et se verra fortement influencé par les écrits de l’Internationale situationniste.

Son ambition initiale est de devenir scénariste pour le cinéma. Dans l’espoir d’y parvenir, il se lance dès 1965 dans une série de travaux alimentaires nombreux et variés : scénarios de courts métrages, écriture de synopsis, puis de deux films sexy pour Max Pécas (Une femme aux abois / La Prisonnière du désir et La Peur et l’Amour). En 1968, il rencontre son premier succès en rédigeant, avec Michel Levine, les scénarios et dialogues de onze épisodes de la série télévisée Les Globe-trotters réalisée par Claude Boissol. Parallèlement, il écrit des novélisations de films à succès (Mourir d’aimer, Sacco et Vanzetti), et d’épisodes des Globe-trotters, des romans pour la jeunesse, des romans d’espionnage, etc. Seul ou avec son épouse Mélissa, il s’attaque également à la traduction de nombreux ouvrages de langue anglaise, majoritairement des romans policiers ou des livres sur le cinéma (mémoires de Pola Negri, biographies de Humphrey Bogart ou des Marx Brothers…).

Mais ces travaux ne le rapprochent guère de la carrière à laquelle il aspire. L’idée d’écrire des romans lui apparaît alors comme une nécessité car il pense que, ses livres publiés, le cinéma s’y intéressera peut-être. Il considère en ce sens l’écriture de son premier roman comme un point de passage obligé vers le cinéma.

Œuvres romanesques

C’est assez logiquement que Manchette se tourne vers le roman noir, car il est déjà féru de ce genre littéraire et apprécie l’écriture « behavioriste » ou comportementaliste chère au romancier américain Dashiell Hammett. Dans ce style d’écriture, seuls les comportements, les actes et les faits sont décrits mais presque jamais les sentiments et les états d’âme. Il appartient au lecteur, à partir des fragments visibles du puzzle, de tirer la vision d’ensemble et d’entendre, par-delà les mots, ce qui n’a pas été dit.

Ayant adressé son premier manuscrit, L’Affaire N’Gustro, aux éditions Albin-Michel fin 1969, il se voit orienté par l’éditrice et écrivaine Dominique Aury vers la collection Série noire que dirige Marcel Duhamel aux éditions Gallimard. Son travail y est accueilli avec intérêt, mais on lui demande des retouches ; il les exécute dans les mois qui suivent, tout en travaillant sur un autre roman en collaboration. Neuf des onze romans de Manchette seront édités dans la Série noire.

En février 1971 paraît ainsi un premier roman, Laissez bronzer les cadavres !, écrit à quatre mains avec Jean-Pierre Bastid, puis deux mois après, un second, L’Affaire N’Gustro. Ces livres marquent le coup d’envoi de ce que Manchette lui-même baptisera par la suite le « néo-polar », genre en rupture radicale avec la Série noire française des années 1950/60. En s’appuyant sur la pensée situationniste, Manchette utilise la forme du roman policier comme tremplin à la critique sociale : le roman noir renoue ici avec sa fonction originelle. Pour François Guérif « l’arrivée de Manchette va faire l’effet d’une énorme claque dans la gueule, il va remettre la contestation sociale au centre du polar ». Le pittoresque de Pigalle et de ses truands cède la place à la France moderne des années 1970, avec son contexte politique et social spécifique. Cette tendance s’affirme clairement dans L’Affaire N’Gustro, récit directement inspiré de l’enlèvement, en 1965 à Paris, de Ben Barka, leader de l’opposition marocaine, par les services de sécurité marocains avec la complicité du pouvoir français.

En 1972, Manchette publie Ô dingos, ô châteaux !, roman dans lequel une jeune nurse et un garçonnet, fils de milliardaire, sont pourchassés par un tueur psychopathe et ses complices. Cette poursuite ponctuée d’éclats de violence est aussi l’occasion d’une peinture au noir de la société de consommation. Le roman obtiendra le Grand prix de littérature policière 1973.

En 1972 également paraît Nada qui relate l’enlèvement d’un ambassadeur américain par un petit groupe d’anarchistes, puis la destruction de ce groupe par la police. Dans ce livre, le plus directement politique de Manchette, l’auteur se penche sur l’erreur que représente le terrorisme d’extrême-gauche : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons… » déclare le personnage central, Buenaventura Diaz. Le roman est adapté au cinéma par Claude Chabrol.

Dans son Journal 1966-1974, il écrit, le dimanche 7 mai 1972, à propos de Nada : « J’ai eu ce soir une discussion intéressante avec Melissa qui, de fait, pensait que mes personnages de desperados étaient en quelque mesure des « héros positifs » . J’ai tâché de la détromper en exposant qu’ils représentent politiquement un danger public, une véritable catastrophe pour le mouvement révolutionnaire. J’ai exposé que le naufrage du gauchisme dans le terrorisme est le naufrage de la révolution dans le spectacle ».

Après l’exercice de style que constitue L’Homme au boulet rouge, collaboré avec Barth Jules Sussman, amusante novélisation d’un scénario de western américain, viennent deux romans utilisant le personnage d’Eugène Tarpon, Morgue pleine et Que d’os !. Tarpon est un détective privé à la française, ancien gendarme responsable de la mort d’un manifestant et rongé par le remords, qui jette sur le monde un regard désabusé et se trouve mêlé à des affaires fort embrouillées.

En 1976 paraît Le Petit Bleu de la côte ouest, qui suscite à sa sortie des articles de presse revenant sur « le malaise des cadres » dans les sociétés libérales. Dans ce livre, Georges Gerfaut, cadre commercial, témoin d’un meurtre, devient à son tour la cible des assassins. Il abandonne abruptement sa famille et sa vie trop parfaite avant de rentrer au bercail, une fois ses poursuivants éliminés, car au fond, il ne sait que faire d’autre. Jalonné de références au jazz West Coast et rempli de morceaux de bravoure, ce roman reste l’un des chefs-d’œuvre de Manchette.

Vient ensuite Fatale, l’histoire d’Aimée Joubert, une tueuse à gages fragile qui affronte les notables d’une petite ville côtière. Le livre, refusé par la Série noire pour manque d’action, paraît hors collection chez Gallimard. Manchette explique qu’il a tenté dans ce « roman expérimental » de mettre en parallèle la dégradation idéologique du marxisme à la fin du XIXème siècle et la décadence du style flaubertien à la même époque, et précise que « ce n’est pas vraiment un sujet de polar. Je ne le ferai plus. »

En 1981, dans La Position du tireur couché, nouvelle expérience radicale d’écriture behavioriste à partir d’un thème classique, Martin Terrier, jeune tueur à gages désireux de prendre sa retraite, est de nouveau victime du monde qui l’entoure. Sa tentative de retour au pays tourne court, et son image d’aventurier se dégrade à mesure qu’il perd sa maîtresse, son argent, son ami, son adresse au tir. Ce roman est adapté une première fois au cinéma en 1982 sous le titre Le Choc avec Alain Delon dans le rôle principal. Il est adapté une deuxième fois en 2015 sous le titre de The Gunman avec Sean Penn et Javier Bardem.

Dans les années qui suivent, cependant qu’il est régulièrement identifié par la presse comme le père spirituel du courant néo-polar, Manchette ne publie plus de romans, mais il continue à écrire pour le cinéma ou la télévision, à traduire et à rédiger ses chroniques sur le roman policier. Il pense avoir conclu un cycle avec son dernier roman, qu’il conçoit comme une « fermeture » de son travail sur le champ du roman noir. Manchette explique dans une lettre de 1988 à un journaliste :

« Après cela, comme je n’avais plus à appartenir à aucune sorte d’école littéraire, je suis entré dans un secteur de travail bien différent. En sept ans, je n’ai pas encore fait quelque chose de satisfaisant. J’y travaille encore. »

À partir de 1996, après sa mort, paraissent plusieurs ouvrages qui témoignent de son activité durant les années où il n’a pas publié, en particulier le roman inachevé La Princesse du Sang, thriller planétaire entamé en 1989, qui devait marquer le début d’un nouveau cycle romanesque intitulé Les gens du Mauvais Temps et voir s’ouvrir une autre phase de la carrière de Manchette, tournée vers une relecture sur le mode romanesque de l’histoire contemporaine depuis l’après-guerre.

Travaux pour le cinéma

À partir de 1973, Manchette travaille régulièrement pour le cinéma comme adaptateur, scénariste et dialoguiste. Parmi ses travaux, Nada (Claude Chabrol, 1973) adapté de son propre roman, L’Agression (Gérard Pirès, 1974), L’Ordinateur des pompes funèbres (Gérard Pirès, 1976), La Guerre des polices (Robin Davis, 1979), Trois hommes à abattre (Jacques Deray, 1980), Légitime Violence (Serge Leroy, 1982), La Crime (Philippe Labro, 1983).

En 1974, il travaille avec Abel Paz, Raoul Vaneigem et Mustapha Khayati sur un projet de film portant sur la Révolution sociale espagnole de 1936 et la vie de Buenaventura Durruti.

Par ailleurs, plusieurs de ses romans sont portés à l’écran, dont trois pour Alain Delon, mais après Nada qui ne le satisfait pas entièrement, Manchette refuse de travailler sur ces adaptations. En effet, Claude Chabrol coupe au montage une phrase du communiqué du groupe Nada où sont attaqués le Parti communiste et L’Humanité. Manchette estime que le message du roman est dénaturé et désavoue le film.

Il considère la vente de ses droits au cinéma comme le moyen de financer son activité d’auteur. Son intérêt pour l’écriture cinématographique et son sens du dialogue l’amènent toutefois à se trouver sollicité pour de nombreux projets de films d’un intérêt très inégal, souvent adaptés d’autres auteurs de romans noirs (William Irish, Hillary Waugh, Wade Miller, etc). Il écrira ainsi un grand nombre de sujets et de scénarios sur commande, dont beaucoup ne verront pas le jour. Il travaille occasionnellement pour la télévision, par exemple à la collection de fictions TV « Série Noire » au début des années 1980, écrivant deux téléfilms de la série et presque tous les textes de présentation des épisodes, dits par le comédien Victor Lanoux qui incarne un détective privé.

Autres travaux littéraires

La traduction est une activité que Manchette juge noble et qu’il pratique tout au long de sa vie : entre 1970 et 1995, il signe au total une trentaine de traductions, parmi lesquelles des romans de Donald E. Westlake, Robert Littell, Robert Bloch ou Margaret Millar, plusieurs titres de Ross Thomas ainsi que le comic Watchmen.

Il s’est aussi essayé au scénario de bande dessinée avec l’album Griffu, réalisé avec Jacques Tardi, au récit pour la jeunesse, a écrit des préfaces, des notes de lecture, des nouvelles et une pièce de théâtre.

Parallèlement à ses romans et à ses travaux pour le cinéma, Manchette a également tenu un abondant journal intime de 1965 à 1995, qui forme au total un ensemble de plus de cinq mille pages manuscrites.

Écrits divers

Parmi ses multiples autres activités, Manchette a aussi été directeur de la collection de science-fiction « Futurama » (Presses de la Cité, 1975-81), chroniqueur des jeux de l’esprit (Métal hurlant, 1977-79) sous le pseudonyme du Général-Baron Staff, rédacteur en chef de l’hebdomadaire BD (1979-80), critique de cinéma (Charlie Hebdo) bien que ne se donnant pas toujours la peine de voir les films dont il parle, et surtout auteur de chroniques sur le roman noir (Charlie Mensuel, 1977/81) sous le pseudonyme de Shuto Headline. Avec ses chroniques sur le roman policier et ses Notes noires, parues dans la revue Polar (1982-83 et 1992-95), il s’est confirmé comme un théoricien majeur de la littérature de genre. Une collection de science-fiction, baptisée « Chute libre » par Jean-Patrick Manchette et dirigée par Jean-Claude Zylberstein, exista également de 1974 à 1978 aux Éditions Champ Libre.

Maladies et décès

Jean-Patrick Manchette souffre, entre 1982 et 1989, de symptômes notables d’agoraphobie, qui le laissent la plupart du temps retranché dans son appartement du XIIe arrondissement. Grand fumeur depuis l’âge de 13 ans (Celtiques, Gauloises, Gitanes, toujours des brunes sans filtre), il contracte en 1991 un cancer du pancréas, est opéré, connaît une période de rémission, puis en 1993, le cancer s’étend aux poumons. Il en meurt le 3 juin 1995 à Paris, à l’hôpital Saint-Antoine.

Parutions posthumes

Après son décès, sont parus son ultime roman inachevé, La Princesse du sang (1996), ainsi que des recueils de ses articles sur le roman policier (Chroniques, 1996), de ses chroniques de cinéma (Les Yeux de la momie, 1997) et de ses nouvelles accompagnées de son unique pièce de théâtre, Cache ta joie ! (1999), des extraits de romans abandonnés comme Iris (1997), un scénario inédit (Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la Danse de Mort, écrit en 1968, publié en 2008 dans la revue Temps noir) et un volume de son Journal couvrant les années 1966 à 1974. La Nouvelle Revue française (octobre 2008, no 587) a publié des Notes noires inédites suivi de Mise à feu, la dernière fiction écrite par Manchette avant sa mort.

Ces parutions sont venues confirmer l’importance de Manchette dans le panorama littéraire français. Ses livres sont traduits dans de très nombreuses langues à travers le monde, y compris en langue anglaise ce qui est le cas de très peu d’auteurs de romans policiers français.

En 2009, Doug Headline, fils de Jean-Patrick Manchette, fait paraître une adaptation en bande dessinée de La Princesse du sang (sur des dessins de Max Cabanes) dont il a achevé le scénario d’après la trame rédigée par son père.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Ils sont six : Épaulard, l’expert vieillissant ; D’Arcy, l’alcoolique violent ; Buenaventura Diaz, le caméléon aux identités multiples ; Treuffais, le prof de philo désabusé ; le jeune Meyer, dont la femme folle finira bien par le tuer un de ces quatre ; et Cash, la putain autoproclamée à l’intelligence troublante. Des profils aussi disparates que leurs passés respectifs. Pourtant, ensemble, ces paumés d’extrême gauche formeront le groupe « Nada ». Leur premier coup d’éclat : enlever l’ambassadeur américain, en visite discrète dans une maison close parisienne. Une opération aussi risquée exige audace et maîtrise. Mais si le gang de marginaux l’exécute sans coup férir, la suite ne sera pas si simple. Chargé de l’affaire, le rusé commissaire Goémond va mener une sanglante traque aux « anarchistes »… Entre morts inutiles, dégâts collatéraux et pressions politiques, les membres du groupe « Nada » s’apprêtent à passer les plus longues heures de leur existence… Avant quelle fin ?

(Source : Dupuis)

Mon avis :

180 pages suffisent pour nous mettre KO, avec un scénario simple, une construction classique que l’on peut découper en trois parties : La préparation de l’enlèvement, l’enlèvement et le duel final. Jean-Patrick Manchette démontre ce qu’est le polar béhavioriste et le démontre de grandiose façon. On n’y trouve ni description de lieux, ni sentiments des personnages. Le lecteur est suffisamment pour s’imprégner des phrases cinglantes et construire son propre décor.

Le contexte du roman se situe dans une France aux prises avec de nombreux groupuscules terroristes et revendicateurs, opposés à un gouvernement buté et ultra-violent. Le message de ce roman n’est pas de fustiger un camp ou l’autre. Il est plutôt comme il est écrit majestueusement vers la fin de proclamer : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons… ». Règlement de compte, surement. Vision réaliste et lucide sans aucun doute.

Les personnages sont tous marquants, et c’est probablement ce que je retiendrai de ce roman. Chacun a sa propre vie, sa propre motivation. Seule la femme fatale du roman, Cash, traînera une aura de mystère de ce point de vue là. On ne peut pas pencher d’un coté ou de l’autre, prendre parti pour les uns ou les autres, on assiste juste à un gigantesque gâchis sanglant et pour le coup, sans concession ni négociation, du groupe terroriste Nada aux plus hautes sphères de l’état.

Roman culte, roman brut, roman fondateur, on peut donner beaucoup de termes pour décrire et louer ce roman. Ce qui est sûr, c’est que c’est un roman qui s’est inspiré des romans Hard-boiled américains qui était en avance sur son temps. Ce qui est sur, c’est que c’est une lecture indispensable, pour tout fan de polar, comme les écrits de son auteur qui sont regroupés dans un volume de la collection Quarto. Nul doute que je vais revenir sur ses romans très bientôt.

Derniers jours à Alep de Guillaume Ramezi

Editeur : French Pulp

Ce roman est un premier roman qui m’a été conseillé par mon ami Richard le concierge masqué et qui fait partie de la sélection pour le Balai de la Découverte 2018. A sa lecture, on ne peut qu’être impressionné par la maîtrise de la narration.

Paris. Mathias a perdu son père à l’âge de 6 ans, emporté par un cancer. Depuis il a voué sa vie à combattre cette maladie. Vingt-cinq ans plus tard, il est devenu médecin cancérologue et fait tout ce qui en son pouvoir pour soulager et soigner les malades. Ce jour-là, il vient de rendre visite à madame Lelong, mais sait qu’elle n’en a plus pour longtemps. Dans la salle de détente, la télévision est branchée sur une chaîne d’information en continu. Le reportage montre le portrait d’un terroriste recherché par toutes les polices, Youssef Al Mansour. Le visage de cet homme ne laisse aucun doute : ses traits lui laissent à penser que cet homme est son père. Il décide de contacter son amie Marie, journaliste, qui revient tout juste d’un reportage dans les pays de l’est.

Alep. Dans une cave, Youssef Al Mansour va rendre visite à un homme attaché sur une chaise. Al Mansour est propriétaire d’une des meilleures savonneries d’Alep. Il doit faire signer de force à son prisonnier la cession de sa savonnerie, devenant ainsi l’homme indispensable du savon d’Alep, réputé dans le monde. Ses hommes vont torturer le pauvre homme qui va céder aux demandes. Puis Youssef va demander à ses hommes d’enfermer Ali dans une cellule et de lui faire prendre une pilule. Youssef Al Mansour pourrait bien être à la tête d’un acte de terrorisme sans précédent.

Je ne suis pas à proprement parler fan de romans d’espionnage et si ce roman ne m’avait pas été conseillé par mon ami Richard, nul doute que je ne l’aurais pas lu. Et j’aurais eu bien tort, car il regorge de qualités. Ce roman est porté par les deux personnages principaux, chacun ayant droit à un chapitre qui se parlent et se répondent comme au ping-pong, ou devrais je dire comme au tennis. Car Guillaume Ramezi prend son temps pour développer son intrigue, nous décrivant la vie de Mathias et son quotidien d’un coté, Youssef et la mise au point de sa machination de l’autre.

Evidemment, on attend la rencontre entre les deux personnages, qui aura bien lieu, mais qui ne sera pas le point culminant du livre. Guillaume Ramezi préfère construire une intrigue hallucinante en faisant intervenir les services d’espionnage et jouer la carte du réalisme, tout cela sans esbroufe, sans événement sensationnel, sans violence inutile. Le ton s’y avère calme, posé, et met en avant cette intrigue remarquablement bien construite, et qui fait froid dans le dos.

Il y a aussi cette plume travaillé, précise, détaillée qui va nous détailler tout, des décors aux émotions, des situations aux décors, se plaçant là aux cotés d’un auteur comme John Le Carré plutôt que du coté d’une écriture efficace. Ceux qui cherchent une écriture à base de phrases courtes passeront leur chemin. Par contre, les adeptes de romans catastrophe mâtiné de roman d’espionnage, ceux qui veulent se faire peur par les conséquences que laisse entrevoir l’auteur sauteront dessus. Je vous le dis, Guillaume Ramezi est un auteur à suivre tant ce roman laisse envisager de belles promesses pour l’avenir.

Ne ratez pas l’interview de l’auteur sur le site du Concierge Masqué