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La fabrique de la terreur de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Attention, coup de cœur !

Après La guerre est une ruse puis Prémices de la chute, voici donc le troisième et dernier tome consacré au terrorisme moderne et à Tedj Benlazar, agent de la DGSE ayant vécu les soubresauts mondiaux des années 90 à aujourd’hui. Avec ce roman, cette trilogie se clôt de façon grandiose, passant en revue le monde de 2010 à 2015, tant Frédéric Paulin atteint un sommet en terme de roman politique international.

Janvier 2011, Sidi Bouzid, Tunisie. Mohamed Bouazizi vit dans la misère et ce n’est pas les quelques fruits et légumes qu’il arrive à revendre qui l’aident à s’en sortir. A bout, refusant de payer un bakchich aux policiers, il décide de s’asperger d’essence et s’immole par le feu. Cet appel au secours va entraîner le soulèvement du peuple tunisien, demandant le départ de Ben Ali, leur président.

Mis à la retraite prématurément, Tedj Benlazar termine sa vie dans une maison à Pontempeyrat. Mais il est hanté par ses cauchemars, et par les soucis que lui occasionne sa fille Vanessa, reporter international, qui veut couvrir la révolution du Printemps arabe qui s’annonce. Et il voit trop peu Laureline Fell, sa compagne, devenue commandant à la DCRI de Toulouse, nouvellement créée par Nicolas Sarkozy.

Vanessa Benlazar voit que le monde arabe est en train de basculer. Elle est de plus en plus absente, pour des voyages à l’étranger, et délaisse sa vie de famille, ses deux enfants Achille et Arthur, mais aussi son mari Reif, professeur de collège. Celui-ci décide d’ailleurs d’accepter une mutation dans le sud de la France à Lunel, proche de Montpellier, où le taux de chômage est dramatique.

Simon habite Lunel et il sait bien que travailler à l’école ne va le destiner qu’à gonfler le nombre de chômeurs. Et puis, il ne se reconnait pas dans la direction que prend cette société. Son copain Huseyin lui fait rencontrer Hasib, qui voyage au Maghreb et porte la bonne parole, celle de défendre leurs frères. Simon finit par se convertir à l’Islam, à regarder des videos de propagande sur Youtube, à écouter les discours religieux puis à rejoindre la Syrie pour défendre les croyants contre les haram.

J’ai déjà tout le bien que je pense de cette trilogie et tout le talent de conteur de son auteur Frédéric Paulin. Je ne vais pas vous dire que ce roman est comme les deux précédents, juste qu’il clôt de façon magistrale une trilogie sur notre Histoire contemporaine de façon énorme, gigantesque. Ce roman est d’une intelligence et d’une force telles que l’on ne peut qu’être ébahi devant cette œuvre.

Quelle force dans la construction ! Passant d’un personnage à l’autre, sans que nous, lecteurs ne soyons perdus, Frédéric Paulin plonge dans le cœur de l’histoire contemporaine pour nous montrer les mécanismes qui aboutissent aux actes terroristes qui nous ont tant marqués. Il mélange faits historiques et scènes inventées avec une maestria qui le fait rejoindre les plus grands auteurs du genre.

Quelle force dans les personnages ! Car ce sont eux qui sont au premier plan. Ce sont eux qui sont menés par leurs propres objectifs, que ce soit Vanessa poussée par sa volonté d’informer, Laureline par sa volonté de protéger les populations ou Simon par sa volonté de suivre ses croyances. Frédéric Paulin évite de faire de ses personnages des caricatures pour creuser leurs motivations et leur psychologie. C’est grand !

Quelle force dans l’histoire ! En ne prenant pas position, en plaçant ses personnages au premier plan, Frédéric Paulin arrive à nous écrire l’histoire de ce 21ème siècle sanglant. Il nous explique les rouages, les clans qui se créent et qui se combattent. Il n’accuse personne si ce n’est les gouvernements qui ont laissé le désespoir s’installer, le chômage grossir et la recherche d’un monde meilleur comme seul et unique but dans la vie ; ces gouvernements qui ont minimiser les risques et favorisé l’éclosion de la technologie, celle-là même qui permettra aux terroristes de frapper au cœur même des pays.

Quelle force dans le style ! Jamais dans le livre, on ne se dit que Frédéric Paulin en fait trop. Jamais on ne se dit que tel événement ou scène a été rajoutée pour les besoins de l’intrigue globale. Tout y est d’une évidence rare et ce roman démontre une nouvelle fois que Frédéric Paulin est un conteur hors pair, que l’on est prêt à suivre n’importe où, quelque soit l’histoire qu’il nous raconte.

Quelle force dans l’évocation et dans les émotions ! Car il ya  quelque chose d’inéluctable dans ce roman : c’est que nous savons ce qui va arriver. Comme dans Prémices de la chute, nous savons que cela va se terminer par le massacre du Bataclan. Et nous avançons comme des soldats sur le front, en sachant qu’au bout, la Mort nous attend. Et malgré cette absence de suspense, le roman nous réserve des rebondissements d’une force émotionnelle qu’on en ressort bouleversé, le cœur serré.

Ce roman est un grand roman, cette trilogie est une grande trilogie. Elle permet, grâce à ces personnages formidablement vivants, de nous montrer les rouages d’une série meurtrière, voire même de nous expliquer la situation actuelle … car ce n’est pas fini, hélas ! Le monde continue de tourner, et les décisions politiques sont telles qu’elles créent de plus en plus de réactions violentes. Magistral !

Coup de cœur !

Ne ratez pas les avis de Quatre sans Quatre, Yves ou Velda

Victime 2117 de Jussi Adler Olsen

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Caroline Berg

Les fidèles des enquêtes du Département V attendaient avec impatience que se lève le voile sur le passé d’Assad. A l’origine, Carl Mørck a pris la tête de ce service dédié aux affaires anciennes, et s’est retrouvé affublé de Rose, la secrétaire et d’Assad, originaire du Moyen Orient. Ce roman va raconter une partie du passé de l’énigmatique Assad.

Joan Aiguader est journaliste free-lance pour le Hores Del Dia. En manque d’argent, il voit à la télévision un reportage sur des immigrés sur une plage de Chypre, la plage d’Ayia Napa. Un compteur montre le nombre de corps rejetés par la Méditerranée. Ce matin, le nombre de morts était déjà de 2080. Alors, il vole l’argent de sa petite amie et vole vers Chypre pour décrocher un scoop.

Quand il arrive là-bas, le compteur en est à 2117. C’est le corps d’une vieille femme qui vient de s’échouer sur la plage. Il prend des photos et envoie son scoop. Cette photographie va faire le tour de l’Europe, mais pas pour la bonne raison. Lui qui pensait émouvoir les gens sur le sort se retrouve en fait avec une image d’une vielle femme assassinée. Il se retrouve ridiculisé et se lance dans une enquête pour savoir qui est la morte.

Alors que Rose vit recluse chez elle, Assad vient lui rendre visite et découvre les murs de son appartement couverts de photos de presse. L’une d’elles attire son regard : celle d’une vieille femme, avec juste derrière deux femmes et un homme. Assad connait la vieille femme ; elle l’a aidé dans une autre vie. Les deux femmes ressemblent à sa propre femme et sa fille. Quant à l’homme, il est sûr qu’il s’agit d’Abdul Azim, dit Ghaalib, son ennemi qui a tenté de le tuer. Assad ne va pouvoir retenir sa soif de vengeance.

Contrairement aux autres enquêtes du Département V, ce roman va nous faire voyager dans plusieurs pays d’Europe, dont l’Allemagne. C’est une course poursuite entre Assad et Ghaalib, à laquelle vont participer un certain nombre de services policiers pour éviter un potentiel attentat. C’est donc, contrairement à ce que l’on pourrait croire, un roman rythmé et non l’histoire d’Assad. Certes, Assad va raconter son passé à Carl et Rose, mais cela se passe dans la première moitié du roman, et l’auteur a choisi de faire un roman de duel entre les deux ennemis.

Jussi Adler Olsen étant un auteur d’expérience, il va nous tenir en haleine passant d’un personnage à l’autre, avec beaucoup de savoir-faire. Les pages se tournent toutes seules, et il y ajoute la vie privée de Carl, quelque peu compliquée puisqu’il va bientôt être père à plus de cinquante ans. Bref, c’est un polar costaud, populaire, agréable à lire qui, pour autant m’a laissé un peu sur ma faim.

J’aurais aimé plus d’immersion dans les pays visités, Chypre en particulier, mais aussi l’Irak, lors des passages qui racontent le passé d’Assad. De même, certains personnages semblent faire de la figuration, et on ne comprend pas bien ce qu’ils font là, et en premier lieu, Joan le journaliste. Enfin, certains passages souffrent d’une traduction approximative, en particulier dans les conjugaisons.

Sans être aussi catastrophique que Selfies, que je n’avais pas du tout aimé car trop bordélique, ce roman est un bon passe-temps alors que j’en attendais tant. Je ne suis pas déçu, juste sorti avec une sensation de manque; je suis resté sur ma faim. Et puis, les premiers romans avaient une construction complexe, une sorte de passion dans l’écriture, et un humour bienvenu qui faisaient de ces enquêtes un excellent divertissement.

Alors je suis partagé entre la volonté de savoir comment le Département V va rebondir et le souhait que Jussi Adler Olsen tourne la page et se lance dans une nouvelle série. Soyons patients, l’avenir nous le dira.

Qaraqosh de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Clovis Narigou, le personnage récurrent de Maurice Gouiran, est de retour. On l’avait laissé en demi-teinte, dans un roman sombre traitant du conflit irlandais. Le voici de retour, donc, en grande forme, tel qu’on l’aime.

Clovis Narigou attaque cet automne-là avec deux considérations en tête : il a besoin d’action et besoin d’argent pour continuer à retaper sa maison de La Varune, hameau marseillais. Cela tombe bien : on lui propose un reportage sur des milliers de documents ésotériques découverts à Prague. Ils feraient partie de la collection personnelle de Heinrich Himmler et viennent d’être dévoilés au public.

Sauf que juste avant de partir, Frise-Poulet, le petit-fils de Tine, sa voisine débarque avec un invité. Ce dernier se fait appeler Mikki. Il annonce qu’il a été victime d’une tentative de meurtre, qu’il s’en est sorti grâce au voisins, alertés par le bruit. Depuis Mikki cherche un endroit où se planquer et Frise-Poulet a pensé à La Varune. Clovis veut savoir pourquoi on en veut à Mikki alors celui-ci lui raconte qu’il s’est engagé dans la milice Qaraqosh, chargée de protéger les populations irakiennes sur le terrain.

Clovis manque cruellement de temps avant de s’engager dans cette décision. Il est hors de question pour lui d’abriter un potentiel terroriste. Et Mikki n’a pas confiance dans la police. Clovis se renseigne donc sur cette milice inconnue, et découvre que son siège social est situé à Prague. C’est l’occasion pour lui d’en savoir un peu plus, grâce à son voyage sur les ouvrages ésotériques de la SS.

En parallèle, Emma hérite d’une affaire de meurtres : deux hommes ont été retrouvés tués aux environs de Marseille. Si leur identité ne fait pas de doute, leur trajet pour arriver en France passe par Prague pour l’un, Munich pour l’autre. Comme Clovis vient de partir pour Prague, elle va lui demander de se renseigner sur place.

On retrouve le Maurice Gouiran en forme, le Clovis Narigou sautillant, après L’Irlandais à la trame et au style plus sombre. C’est un vrai roman policier auquel nous convie l’auteur, placé sous le signe de la dualité. Que cela soit dans l’intrigue où Clovis enquête à Prague et Emma à Marseille ou dans le sujet avec d’un côté les archives ésotériques des nazis et la milice Qaraqosh, Maurice Gouiran nous emmène dans un roman d’alternances.

Et une nouvelle fois, on le suit sans problèmes, avec son alternance de chapitres, son style explicite et son rythme échevelé et sa trame logique. On a droit à un polar costaud, à la mesure de ce grand auteur, qui nous donne à chaque fois l’impression qu’il improvise, comme dans la vraie vie, sans jamais donner l’impression de forcer. La lecture n’en est que plus plaisante et définitivement addictive.

Enfin, la documentation est comme d’habitude impressionnante et nous instruit sur des pans de l’histoire contemporaine que l’on ne devinait pas. Il nous explique pourquoi les nazis s’intéressaient aux légendes ésotériques et comment elles allaient cimenter leur désinformation meurtrière et asseoir leur propagande fasciste de race supérieure et opprimée par le passé. Et si Maurice Gouiran ne s’étend pas sur le conflit irakien, il nous montre tout de même le merdier que c’était et pourquoi, tout en pointant le doigt sur le financement du terrorisme. Pour exemple, cet extrait (page 47) à propos de Mossoul et de la lutte contre Daech :

« On a estimé à cent mille hommes les forces qui ont repris la ville, mais j’ai vite remarqué que c’était très hétérogène. Pour faire simple, on peut dire que l’armée irakienne dirigeait les opérations auxquelles participait un patchwork de combattants. Il y avait là des unités militaires turques, les milices chiites des Hachd al-Chaabi financées par l’Iran, les unités de la coalition avec cinq mille américains et deux cents français, les peshmergas du gouvernement régional du Kurdistan … Tout ce petit monde, uni par un ennemi commun, cohabitait difficilement. Les Turcs s’opposaient à la participation des chiites et des Kurdes du PKK, les Irakiens se méfiaient également des chiites, ennemis de toujours des sunnites, mais aussi des Kurdes aux velléités indépendantistes et leur interdisaient d’entrer dans Mossoul. »

Qaraqosh, c’est encore une belle réussite de son auteur, un polar à lire évidemment, pour apprendre et être moins con.

L’aigle des tourbières de Gérard Coquet

Editeur : Jigal

Je suis passé au travers de Connemara Black, son précédent roman, alors la lecture de ce roman fait office de session de rattrapage. Je vous propose de partir à la découverte d’un nouvel auteur : Gérard Coquet.

L’action débute en 1981, en Albanie. La dictature d’Enver Hoxha est en bout de course. Les prétendants à la prise du pouvoir sont nombreux. Il n’empêche que ce dictateur, au pouvoir depuis la fin de la deuxième guerre mondiale fait des envieux. Susan Guivarch, membre du PCOF, débarque là-bas pour faire une interview du chef suprême, accompagnée de son fils Robert, dit Bobby.

Cela fait un an qu’elle attend son entrevue : on lui explique qu’elle doit s’imprégner de la culture albanaise. Elle obtient enfin un rendez-vous avec le ministre Carçani. Il lui annonce que le Numéro 2 du régime vient de se suicider et que dorénavant, c’est lui qui lui servira d’intermédiaire. Mais le guide et amant de Susan, Bessian Barjami, sait que l’on ne se suicide pas d’une balle dans le dos. Ils doivent fuir l’Albanie au plus vite, aidés par un contrebandier Zlatko.

Irlande, 2015. Ciara McMurphy est convoquée dans le bureau de son chef. Elle pense qu’elle va se faire renvoyer, mais elle est accueillie par des représentants du MI6 et d’Interpol. On lui demande de mettre la main sur un terroriste international, Bobby le Fou, dit Bobby McGrath, dit Robert Guivarch. La première piste est un corps retrouvé dans une tourbière, sans mains, et broyée par une pelleteuse. Ce n’est que le début d’une macabre série.

Ce roman est surprenant dans sa forme, puisque divisé en deux parties. D’aucuns auraient fait des allers-retours entre le passé et le présent. Gérard Coquet préfère placer sa première partie de 90 pages en Albanie avant d’installer l’intrigue de son polar en 2015. Et autant dans la première partie, on a plusieurs personnages à suivre (Susan, Bobby, les militaires du gouvernement), autant la deuxième partie se concentre sur Ciara.

Et les deux parties sont déroulées selon deux modes de narration différentes : une course poursuite tout d’abord en Albanie, puis une enquête sous couvert de complot, d’espionnage en Irlande. Cela peut donner l’impression d’avoir deux livres pour le prix d’un, ce qui est le cas. Ce qui est sûr, c’est que Gérard Coquet réussit le pari de nous plonger dans deux espaces temps différents, deux lieux géographiques différents et deux genres différents avec à chaque fois la même facilité. Car dans les deux cas, on retrouve la même sécheresse de ton avec un style rêche, âpre.

On ne peut s’empêcher de comparer aussi les ambiances des deux parties : l’air est étouffant, l’ambiance est menaçante, la loi du Kanun albanais (œil pour œil, dent pour dent) fait qu’on ne peut se fier à personne ; en Irlande, le climat est humide et froid, le rythme de la narration y est plus élevé, mais le mystère entourant cette enquête est pesant. On a la sensation que l’on ne nous dit pas tout, qu’on se fait manipuler pendant que le nombre de cadavres augmente sérieusement.

Tout ceci donne un roman au style indéniablement irlandais, et un polar costaud, réussi dans la forme, même si j’ai plus apprécié la deuxième partie, parce que j’ai pu me reposer sur un personnage central fort. C’est un polar qui insiste sur les lois ancestrales implicites, dures, violents et sanglantes, que nous, européens ne pouvons que difficilement appréhender. Et c’est un excellent sujet pour un polar, empli de trahisons, de vengeances et de sang. Après cette lecture, je sais qu’il ne me reste qu’une chose à faire : lire Connemara Black pour retrouver Ciara dans sa première enquête.

Ne ratez pas les avis de Psycho-Pat et de mon ami Jean le Belge

Vous les femmes …

J’ai de plus en plus envie de regrouper (quand cela est possible) mes avis par thèmes. J’hésitais pour le titre de ce billet, entre faire honneur aux femmes, héroïnes de ces deux romans, et Les conseils de la Petite Souris, puisque ces deux romans là m’ont été chaudement recommandés par mon frère de pages du Sud. Si ces deux romans sont dans des genres différents, écrits différemment, ils mettent en avant des personnages formidables, vrais, vivants. Honneur aux femmes, donc …

Oyana d’Eric Plamondon

Editeur : Quidam éditeur

8 mai 2018, Canada. Elle s’appelle Oyona et écrit une lettre à son compagnon Xavier. Leur vie s’est construite sur tant de mensonges. Pour la première fois, elle va dire la vérité, tout dévoiler. Elle a pris cette décision, quand elle a appris la dissolution de l’E.T.A. le 2 mai 2018. Elle est née le 20 décembre 1973 au pays basque, le même jour que l’attentat à l’explosif qui a fait un mort, Lluis Carrero Blanco, premier ministre et n°2 du pays espagnol derrière Franco. Puis elle s’est exilée pour le Mexique avant d’arriver au Canada.

Voilà un formidable roman, un formidable portrait de femme, tout en nuances, tout en subtilité d’une femme en fuite. Petit à petit, comme si elle improvisait, jetait ses idées sur le papier au fur et à mesure qu’elles lui venaient, elle va fouiller, analyser et détailler son parcours, mais aussi celui d’un pays déchiré par une lutte intestine ayant fait plusieurs milliers de morts.

Il n’est pas question pour Eric Plamondon de faire le procès d’une organisation terroriste ou des exactions d’un gouvernement dictatorial, mais bien de montrer une jeune femme déracinée, perdue dans des pays qui ne sont pas les siens, éloignée de sa famille et de ses liens du sang avec ceux qu’elle aime. Et à travers le drame de chaque instant de cette femme, derrière chaque souffrance, il y a celle d’un pays qui agonise sous les coups d’un gouvernement qui impose la violence comme seule loi.

Alors, oui, ce roman est court. Mais chaque phrase est un coup de fouet, un ouragan qui vous balaie par sa simplicité et sa justesse. De chaque mot, il y a des larmes qui coulent, de la souffrance à fleur de peau, et petit à petit, l’histoire d’Oyana se dessine, dramatiquement réaliste avec ses liens passés jusqu’à son dénouement présent. Eric Plamondon sonne juste, tout le temps, et écrit là un formidable roman, qui me donne furieusement envie de lire son précédent roman Taqawan que j’ai malencontreusement raté. Ne ratez pas ce roman, vous pourriez passer à coté d’un des grands romans de 2019 !

Les mafieuses de Pascale Dietrich

Editeur : Liana Levi

Grenoble de nos jours. Leone Acampora est un vieux parrain de la mafia qui vient de plonger dans le coma. Atteint de la maladie d’Alzheimer, il y a peu d’espoir pour lui. Michèle, sa femme, n’a pas toujours été fidèle mais elle a été une épouse et une mère irréprochable. Ses deux filles Dina et Alessia ont réussi leur vie. La première travaille pour des ONG tandis que la deuxième tient une pharmacie, ce qui lui permet d’couler en douce de la drogue. Tout est chamboulé quand Michèle apprend que Leone a lancé un contrat contre elle pour qu’elle l’accompagne dans l’au-delà, afin d’être réunis pour l’éternité.

Ce sont donc trois femmes qui vont tenir le devant de la scène, dans un scénario de dingue où on ne s’ennuie pas une seconde, trois femmes de tête, qui malgré leur position théoriquement effacée dans la mafia, s’avèrent tenir les rênes. Michèle fait montre d’un sang froid, grâce à son expérience. Alessia est déjà prête à reprendre le flambeau de son père et à faire face aux mafias africaines qui débarquent sur Grenoble. Quant à Dina, elle préfère mener sa vie honnêtement et donner sa vie aux démunis.

Alors que les chapitres alternent entre chacune d’entre elles, le rythme est soutenu par les nombreux rebondissements jusqu’à un dénouement que l’on ne voit pas venir et qui est comme le reste du livre : humoristiquement sarcastique. Car au travers de l’itinéraires de nos trois égéries, l’auteure se permet de faire des remarques acerbes sur la vie de tous les jours, venant de personnes qui voient le monde d’en haut, ou juste à coté, en marge de la légalité.

Pascale Dietrich joue donc avec les codes de romans de mafieux, en mettant les femmes au premier plan. Elle ajoute donc des scènes liées à leur position de mères de famille, mais ne croyez pas qu’elles sont moins cruelles que leurs homologues masculins. Et puis, il y a une assurance, une maîtrise dans la narration qui fait que l’on ne s’ennuie pas une seconde, et que l’on n’a pas envie de lâcher le livre avant la fin. Cela n’aurait pu être qu’un simple divertissement, c’est un excellent roman noir.

L’inspecteur Dalil à Paris de Soufiane Chakkouche

Editeur : Jigal

On trouve souvent sur Internet cette phrase : Jigal, découvreur de talents. On ne peut qu’être d’accord après la lecture de ce roman qui, s’il peut paraître un simple roman policier, possède un vrai style, un vrai ton et un superbe personnage que l’on espère revoir.

L’inspecteur Dalil coule une retraite paisible en pêchant au bord de la plage avec sa chienne quand une silhouette se dirige vers lui. La petite voix qui lui donne des conseils dans sa tête lui indique qu’il s’agit de l’inspecteur Brahim, son ancien collègue. Celui-ci lui propose de reprendre du service dès aujourd’hui afin de résoudre une enquête qui pourrait bien revêtir une importance vitale pour son pays, le Maroc. Sa petite voix saute de joie à l’idée de retravailler,

Il est reçu par Ali Aliouate, le directeur du Bureau Central d’Investigation Judiciaire, l’équivalent du FBI marocain. Bien vite, Aliouate donne à Dalil une carte de police officielle ainsi qu’une arme. Mais Dalil ne veut pas d’arme, et il n’en a jamais voulu. Aliouate connait bien le dossier de Dalil, et le taux de réussite de ses enquêtes de 100%. L’affaire qu’il lui propose concerne le terrorisme et la France.

Un jeune homme a été enlevé devant une mosquée en plein Paris. Il s’appelle Bader Farisse et est étudiant en transhumanisme. La France accuse le Maroc de ne pas en faire assez contre le terrorisme. L’inspecteur Dalil va être envoyé à Paris pour faire équipe avec le commissaire Maugin, la crème du 36 Quai des Orfèvres. Dalil est accueilli par le commissaire mais bien vite, les petits gestes de Maugin montrent bien que la méfiance est à l’ordre du jour entre les deux hommes.

On aurait pu imaginer un couple de flics dépareillés dans ce roman, mais on a plutôt affaire à deux personnages forts qui font chacun leur enquête dans leur coin, et cela, surtout parce qu’ils se méfient l’un de l’autre. Quoiqu’il en soit, ce roman est un vrai roman policier qui repose sur deux personnages forts, en plaçant au premier plan l’inspecteur Dalil. Et quel personnage que ce Marocain exilé au milieu des fous, c’est-à-dire en France.

Cet inspecteur, habitué à tâter du poisson loin du vacarme de la ville, se retrouve en plein Paris. Si l’on ajoute à cela qu’il parle souvent tout seul, pour répondre à la petite voix qui fait des remarques dans sa tête, cela nous donne des scènes d’une drôlerie irrésistible. Ajoutons à cela qu’il est un fin psychologue, puisqu’il arrive à tirer les vers du nez du plus récalcitrant juste en menant ses questions d’une façon fort intelligente, et vous avez un personnage de flic qu’il va falloir suivre de très près à l’avenir.

Ceci démontre que les dialogues sont extrêmement bien faits, et que l’intrigue est menée avec une maîtrise qui force l’admiration. Et puis, je ne peux que louer ces remarques sur notre mode de vie, ces évidences que l’on ne voit plus puisque la vie parisienne est vue par un provincial étranger. Il n’y a qu’à apprécier ces passages sur le métro, ou la désolation de l’inspecteur Dalil devant les gens qui demandent de l’argent pour manger.

Si le sujet est grave et tout de même bien flippant, la faculté d’implanter une puce connectée à Internet dans votre cerveau, le ton se révèle dans l’ensemble léger, drôle et lucide, même si la scène finale est noire. D’une plume fluide, Soufiane Chakkouche fait une entrée fracassante dans le monde du polar avec un ton remarquablement neuf et rafraîchissant. Ce roman est totalement bluffant et je suis d’hors et déjà fan. Vivement la suite !

Ne ratez pas les avis de Yves et Psycho-Pat

Et le mal viendra de Jérôme Camut et Nathalie Hug

Editeur : Fleuve Noir

Il y a un an et demi, je découvrais le duo de choc du thriller français avec Islanova, un roman puissant tant dans la forme que le fond. Islanova était un excellent roman d’action mettant en avant les relations familiales dans un contexte de terrorisme où une Armée du 12 octobre annexait l’île d’Oléron. On y voyait Julian Stark partir à la recherche de sa fille qui a choisi de suivre un groupe humanitaire qui se bat pour l’accession à l’eau pour tous.

Si le format était celui du thriller, le sujet était très centré sur le personnage du père, qui se battait pour sa fille. L’armée de 12 octobre ne servait que de toile de fond. Il n’empêche que le sujet était là : Chaque jour, 6000 enfants meurent, faute de pouvoir accéder à de l’eau potable. Et comme si Islanova ne frappait pas assez fort, le duo Camut & Hug a décidé de nous en remettre une couche. Sauf qu’avec Et le mal viendra, on se situe à un autre niveau.

Faut-il avoir lu Islanova ou pas avant d’attaquer Et le Mal Viendra ? J’en ai discuté avec mon ami David Smadja, qui tient le blog C’est Contagieux, lors du salon Quais du Polar de Lyon. Nous avions tous les deux lu Islanova et nous venions tous les deux de finir Et le mal viendra. David pensait qu’il n’était pas nécessaire d’avoir lu le premier. Et moi, je ne suis pas de son avis. J’ai pris ce roman comme un complément du précédent, et si le premier est un excellent divertissement, celui-ci revient sur le sujet précédent et s’engage ouvertement.

Mais je parle, je parle, et vous ne savez toujours pas de quoi parle ce roman. Ce roman va balayer l’itinéraire de Morgan Scali, la tête de l’Armée du 12 Octobre et celle de Julian Stark, le père de Charlie. Camut et Hug vont donc nous détailler l’avant et l’après Islanova, en alternant à la fois les temps, les lieux et les personnages. Si Julian Stark va consacrer sa vie de 2025 à 2028 à rechercher sa fille, Morgan Scali commence sa vie de « sauveur » en République du Congo à œuvrer pour sauver les animaux. Jusqu’à ce que le clan de gorilles soit massacré par des braconniers et que sa vie commence à changer, sa vision du monde aussi.

Julian Stark va faire équipe avec des services gouvernementaux pour poursuivre les terroristes jusqu’à retrouver la piste de Morgan Scali en 2026. Morgan va rencontrer Vertigo, Abigail Stedman, et Novak Anticevic, c’est-à-dire ceux qui vont le suivre dans son aventure folle. Car en construisant un barrage, il va permettre à toute une région de disposer de l’eau. A partir de là, son combat pour sauver les humains est clair.

Ce roman est une bombe, foisonnant de situations, de personnages et de messages. Une nouvelle fois, les auteurs évitent de prendre position, mais ils nous montrent clairement les motivations des uns et des autres, et nous placent devant nos responsabilités. Pendant que 6000 enfants meurent chaque jour, nous fermons les yeux et continuons à faire comme si de rien n’était.

En prenant la forme du thriller, du roman d’aventure, Jérôme Camut et Nathalie Hug veulent atteindre le plus grand nombre de personnes. Ils évitent de montrer un clan de méchants opposé à un clan de gentils. En cela, le roman n’est pas un pas un roman bas de plafond, et va en faire réfléchir plus d’un. En cela, ce roman n’est pas non plus forcément facile d’accès, au sens où il faut parfois s’accrocher pour suivre les innombrables scènes et personnages, sans compter les différents lieux. En cela, ce roman est un des plus intelligents que j’ai lus depuis longtemps.

Ne croyez pas que ce roman soit brouillon ou inaccessible, c’est tout le contraire. C’est un roman qui vous immerge totalement dans ses scènes, parsemées de dialogues d’une intelligence rare. Une frise en tête de chapitre vous permettra de vous repérer dans le temps, au fur et à mesure que la tension monte. Et le final nous montre clairement que ce ne sont pas forcément les plus gentils qui gagnent mais les plus puissants.

En fin de roman, les auteurs ont inventé un manifeste écrit par Morgan Scali, intitulé Les yeux ouverts. Vous pouvez même le lire avant de commencer le roman. Il va remettre les points sur les i de façon remarquable. Et tout le reste du roman est à l’avenant. C’est indubitablement l’un des romans forts de cette année, un roman à ne pas rater, un plaidoyer intelligent et humaniste.