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Gymnopédie pour une disparue de Ahmed Tiab

Editeur : Editions de l’Aube

Découvert avec Le Français de Roseville, je dois dire que cet auteur m’interpelle par sa façon de construire ses intrigues et par son style très personnel. Avec ce roman, il confirme qu’il est un auteur à part et surtout un auteur à ne pas rater.

Boualem est un jeune homme qui veut faire business man pour s’en sortir. Sa première affaire, c’était la vente d’une paire de basket qu’il avait trouvée dans le hall d’un immeuble. Alors que l’Algérie s’enfonce dans les émeutes, le quartier d’Oran où il habite reste encore calme. Mais il se rend bien compte qu’il va devoir rejoindre la France pour pourquivre sa carrière.

Boris habite un petit appartement à Paris qu’il a hérité de Tante Rose, une amie de sa mère. Laure Sieger, sa mère, l’a abandonné alors qu’il avait 8 ans, et aujourd’hui en 2013, il s’en sort grâce à son emploi à la mairie. Il n’a pas de contacts avec les autres, si ce n’est une liaison avec Gino, le fils de la gardienne. Par hasard, il rencontre Oussama, qui lui montre une photographie de jeunes gens djihadistes, partis s’entrainer en Syrie. Sur la Photo, l’un des jeunes semble être le sosie de Boris. Serait-il son frère caché ?

Aujourd’hui, Kemal Fadil est chef de la police d’un quartier d’Oran. Son affaire en cours porte sur une série de meurtres dont les corps sont étrangement disposés. Quand on découvre le cadavre d’une femme supposée d’adonner à la sorcellerie, il suit la piste de rituels ancestraux, depuis longtemps abandonnés dans cette société qui s’est donnée toute entière à la modernité.

Indéniablement, Ahmed Tiab fait partie de ces tous nouveaux auteurs dont il faut suivre la trace. Car tout, dans ses romans, est fait avec originalité. Il y apporte sa propre touche aussi bien dans la construction que dans le style. Et il nous permet aussi d’approcher les difficultés de l’Algérie balancée entre modernité et histoire, entre politique et terrorisme. Mais tout cela n’est pas fait avec de gros sabots, et n’a pas pour but d’écrire des brulots. Ahmed Tiab préfère prendre les faits et exposer une situation comme le ferait le meilleur des journalistes. S’il aborde le sujet du Djihadisme, ce n’est pas le sujet principal du livre, qui nous parle plutôt de la recherche de ses racines et des questions que tout un chacun se pose sur ses origines.

Ce que j’aime c’est Ahmed Tiab, c’est cette façon, l’air de rien, de construire ses personnages, et de ne jamais les juger. Il les présente dans leurs faits de tous les jours et avec une telle tendresse que l’on finit par non seulement adhérer, mais aussi s’attacher à eux. Ces trois personnages vont former une histoire qui va se culminer vers une fin non pas dramatique mais qui va répondre à bien des questions.

D’ailleurs, la construction aussi est originale. D’autres auteurs auraient alterné les chapitres passant de l’un à l’autre. Ici, Boualem aura droit à une première partie, Boris à deux parties puis nous finirons par Kemal avant d’aboutir à la conclusion. On peut avoir l’impression de lire trois histoires différentes, trois nouvelles accolées. Mais c’est sans compter sur le talent de l’auteur qui réunit le tout dans un ensemble parfaitement cohérent.

Quand je vous dis que cet auteur, vraiment à part, est à suivre, c’est aussi avec ce rythme de la narration, qui pourrait laisser penser à de la nonchalance. Mais après quelques pages, cela en devient hypnotique et on devient accroché à cette plume réellement unique et d’une simplicité que beaucoup peuvent lui envier. Je suis sur qu’après ce roman, Ahmed Tiab va nous sortir un grand livre et qu’il sera enfin reconnu. Je ne suis pas pressé, je suis patient !

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude.

Chronique virtuelle : L’été chez Ska

Avant de partir en vacances, n’oubliez pas vos lectures. Et pour alléger les bagages, quoi de mieux que la lecture électronique ? Voici quelques nouvelles en provenance de chez Ska, des nouvelles noires, très noires …

 

Ballon de Catherine Fradier :Ballon

Note de l’éditeur :

Un ballon perdu sur la plage, la cruauté de la guerre comme horizon…

Un cercle jaune illumine soudain un rideau de fer arraché, une porte défoncée, effleure brièvement sa burka. Razan se jette derrière des sacs de sable empilés et attend. Un pick-up chargé de quatre hommes en treillis, la barbe broussailleuse, roule au ralenti. Elle se tasse, la souffrance anesthésiée par la terreur, et ne relève la tête que lorsque le bruit du moteur s’est évanoui, puis elle cavale le long des ruelles, se fondant dans l’ombre des façades éventrées.

Mon avis :

Moyen Orient, dans un pays en guerre. Un jeune enfant a oublié son ballon. Sa mère sort pour le récupérer. Cela parait simple, comme histoire, mais elle est pleine de sentiments et surtout effroyablement noire. Et plus on s’enfonce dans l’histoire, plus on a du mal à respirer, car on retient sa respiration. Il n’y a pas d’espoir à attendre, pas de lumière apparente, pas d’issue heureuse. Une dizaine de pages qui, finalement, nous rappelle la chance que nous avons, de vivre dans ce pays, et notre inhumanité à ignorer les autres. Terrible ! Un pur joyau noir, brutal !

Bad Trip de Gaetan BrixtelBad Trip

Note de l’éditeur :

Une nouvelle noire aux allures de thriller habilement surprenante

Les champignons hallucinogènes en guise de pâtée pour toutou ont un effet dévastateur…

« J’arrive pas à croire que Totor soit mort. »

Hélène a lancé ça à table.

Au milieu d’un apéritif dînatoire, évoquer notre chien, ça fait bizarre. Ca jette un froid sur les invités, sur les parents et moi : on dirait que même les bulles du champagne s’arrêtent de pétiller.

  1. Vaudry se permet tout de même de lui rendre hommage : « C’était une brave bête », dit-il avec une gêne profonde.

Mon avis :

La mère d’Emeric se plaint, lors d’un repas où ils ont invité M.Baudry : elle n’en revient pas que Totor, le chien de la famille, soit mort. C’est sur qu’Emeric se sent mal, c’est lui qui a promené Totor pour la dernière fois. Tout aurait du bien se passer mais il a rencontré son copain Antonin …

On peut tout imaginer … et je peux dire que Gaetan Brixtel a l’imagination fertile et un sacré talent pour conter une histoire … de routine puis drôle puis méchante puis noire puis noire. Je ne connaissais pas cet auteur mais il m’a emballé dès les premières lignes et a su planter le décor avant de faire partir son histoire en vrille dans le bon sens du terme. Bad Trip, je vous garantis un sacré bad trip, avec en guise de conclusion une belle pirouette noire, comme je les aime.

Echouée de Jérémy BouquinEchouée

Note de l’éditeur :

Échouée sur une aire d’autoroute, elle soulage les hommes jusqu’au jour où la femme-épave se rebiffe…

Myriam se tord un moment, la gamine, elle a vingt et un ans, tout au plus. Elle apprend la vie. C’est un peu un bébé. Pour elle, je suis « Mammy Branlette » ! Rien de plus, rien de mieux. Une putain de l’autoroute, un personnage burlesque, pittoresque du coin. Une permanente du secteur. Un fantôme un peu glauque de la route droite.

« Qu’il repose en paix ! » laisse alors échapper la gamine.

Elle ressasse la phrase de la nécrologie : « Qu’il repose en paix ! »

Là, je me bloque. Je me braque, même !

« Non ! »

Le pouvoir suggestif de la prose de Bouquin, le bien nommé, est efficace comme un uppercut au menton. Ça galope, ça cogne ! Le comble? Comme un maso, on en redemande.

Mon avis :

Elle se fait appeler Mona et vit depuis 15 ans sur un parking d’autoroute en masturbant les conducteurs qui passent. Jusqu’à ce qu’elle voit dans le journal une annonce nécrologique annonçant la mort de Thierry Parturel. L’heure de la vengeance a sonné …

En prenant des gens comme vous et moi, et en les plaçant dans une situation décalée, Jérémy Bouquin nous conte une histoire avec ce petit zeste d’humour qui rend la lecture très agréable … mais ce n’est que pour mieux nous endormir car la fin de cette nouvelle est bien noire ; et de ce voyage en absurdie, il transforme l’essai avec une fin bien noire. Avec son style fluide, ses remarques justes, toujours, on ressent beaucoup de sympathie pour ce personnage et beaucoup de haire pour les autres.

Un clou chassant l’autre de Damien Ruzé :Clou chassant autreElect

Note de l’éditeur :

Entre Raqqa et Bruxelles, les âmes perdues du djihad vont châtier les kouffar (mécréants)…

Un dernier doigt d’honneur à cette putain de Belgique qu’ils haïssent, ses pétasses blondes et grasses refusant de se faire basculer, sa jeunesse hystérique et dépravée, américanisée. Farid a juré sur le Coran. Si Djellal tombe, il mettra le plan à exécution. Leur plan. Asymétrique. Fulgurant. Imprévisible. Une œuvre d’art. Une installation. Djellal se bidonnera au paradis, matant l’hécatombe sur écran géant entre deux coups de chibre dans une vierge céleste. Farid se marre tout seul comme un con, ouvre la fenêtre, propulse la cigarette d’une pichenette dans la cour pavée. Rira bien qui rira le dernier.

« La vengeance est un plat qui se mange halal. Entre Raqqa et Bruxelles, les âmes perdues du djihad vont châtier les kouffar sans verser une goutte de sang, frappant au hasard, utilisant les points faibles de l’Occident : son insatiable soif de plaisir et sa létale propension au désespoir. »

Damien Ruzé : un ton, un rythme, une prosodie si noirs qu’on pourrait s’y égarer à jamais. À lire de toute urgence, ce texte écrit en janvier 2016, violemment prémonitoire.

Mon avis :

Du Pakistan à la Belgique, Damien Ruzé nous fait suivre une intrigue complète en peu de pages au travers de plusieurs personnages. Cela ressemble à un jeu de dominos que l’on assemble en posant les pions les uns par-dessus les autres. Cette nouvelle est surtout l’occasion pour moi de retrouver ce style que j’aime tant, si simple, si fluide, si facile en apparence, et qui nous balade dans différentes ambiances jusqu’à un final dramatique. Normal, c’est publié dans la collection Noire Sœur ! Damien Ruzé se montre aussi à l’aise dans les nouvelles que dans les romans, ce que j’ai déjà dit. Car, vous en connaissez beaucoup des auteurs capables de présenter des personnages en 3 ou 4 phrases ? Comme j’attends avec impatience son troisième roman !

Antonia de Gildas Girodeau

Editeur : Au-delà du raisonnable

Attention, coup de cœur !

Par moments, je me dis que, pour ne pas se tromper dans les choix de lecture, il est très utile de suivre les conseils des amis. Pour être totalement honnête, je n’aurais jamais lu ce livre sans mon ami Richard, de son nom de scène Le Concierge Masqué, et je ne l’aurais jamais vu car il est rangé dans le rayon littérature, que je n’arpente jamais. Ce roman est un roman épique, presque une biographie, un roman qui aborde des sujets importants à travers un personnage féminin extraordinaire, et cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti une telle flamme pour un personnage de fiction. Fantastique !

Le roman commence en 1974, en Italie. La situation devient de plus en plus explosive et les attentats se multiplient contre le gouvernement. La cible des forces de l’ordre est le groupuscule d’extrême gauche. Antonia est une jeune femme recherchée par toutes les polices. Son surnom de La Pistolera est sur toutes les lèvres. C’est une passionnée, obnubilée par son combat contre les fascistes, quitte à commettre des attentats meurtriers.

Quand deux de ses acolytes sont arrêtés par la police, elle n’a d’autre choix que de fuir, pour survivre, pour combattre. Avec un peu d’argent et un déguisement, elle se retrouve à faire du stop pour rejoindre la France, et tombe sur Robert, un homme riche qui se dirige vers la Suisse. Elle va se laisser séduire par l’homme et par le luxe attenant. Devenant son amante puis sa compagne, elle va rester quelque temps avec lui, avant de le quitter.

Elle a pris une nouvelle identité et se nommera désormais Astrid. Grâce à son cousin Anselme, qui travaille au Vatican, elle arrive à avoir un entretien avec la Mère Supérieure en charge d’une congrégation qui aide les pays en voie de développement. Bien qu’elle ne soit pas catholique, elle accepte un poste d’enseignante en Ethiopie. Une nouvelle vie commence pour elle.

Rassurez-vous, mon résumé ne couvre qu’une petite partie des tribulations d’Antonia. Car ce roman de seulement 250 pages va parcourir presque vingt années de la vie de cette jeune femme. Il est intéressant de savoir que l’auteur, en faisant des recherches pour un roman, a découvert ce personnage de jeune italienne qui a alerté sur les massacres du Rwanda bien avant qu’ils ne soient perpétrés. Alors, il a décidé de lui rendre hommage en lui inventant un passé, une vie.

En fait, j’ai été totalement pris, enchanté par ce roman. Et en premier, j’ai été époustouflé par l’écriture d’une limpidité rare, qui nous emmène dans différents lieux, dans différentes périodes de temps, sans jamais en faire trop. En fait, tout est dans la simplicité, dans la magie de transporter le lecteur ailleurs, par la force des mots, des phrases.

Bien que je ne sois pas spécialement féru de biographie, et que ce roman peut sembler en être une, je dois dire que j’ai été transporté par ce personnage de Antonia. Pour autant, il ne m’a pas inspiré de sympathie ni de pitié. Nous avons tout de même à faire avec une terroriste. Mais l’auteur est d’une remarquable intelligence, quand il se contente de jouer aux témoins et de ne jamais prendre parti.

Et cela lui permet de nous montrer un personnage féminin fort dans sa vie, dans ses amours, dans ses convictions. C’est un personnage qui, voulant faire passer ses messages de combat par la violence, va se découvrir dans la sauvegarde et la protection des autres. Antonia, c’est la portrait d’un enfant qui nait pour une deuxième fois, c’est une rose qui éclot sous nos yeux, sans jamais montrer un seul aspect de faiblesse.

Enfin, il y a la contexte historique, celui de l’Italie dans un premier temps, et le combat contre les brigades rouges. Celui de l’Éthiopie ensuite, embringué dans ses luttes politiciennes au détriment du peuple. Celui du Rwanda enfin où toute l’horreur des compromissions devient un argument pour laisser faire des massacres, qui trouveront leur apogée en 1994. L’auteur, en même temps que son héroïne, nous montre comment l’horreur devait arriver, comment elle aurait pu être évitée si les grands pays industrialisés (dont la France) avaient décidé de ne pas soutenir l’un des camps, si on n’avait pas fermé les yeux, si on n’avait pas été sourds aux appels au secours, si même la religion catholique avait fait passer un message de paix et d’harmonie. La plupart de ces aspects m’étaient connus, mais je ne les avais jamais lus dans un roman. Je vous le dis, ce roman est magnifique ! Coup de cœur !

Un grand, un énorme, un gigantesque merci à Richard pour cette découverte. Ne ratez pas les billets de Garoupe et l’oncle Paul.

Bouclage à Barcelone de Xavier Bosch (Liana Levi)

C’est une belle découverte que nous propose Liana Levi, le genre de roman qui emprunte les codes du polar pour nous montrer le quotidien des journalistes, tout en nous invitant subtilement à réfléchir à leur mission.

Dani Santana est un présentateur de journal télévisé, qui connait un grand succès de par ses sujets traités et sa classe naturelle. Riera, le président honorifique du conseil éditorial du Cronica le convoque et lui propose de prendre la direction du journal en tant que directeur de la rédaction. Ce journal populaire est sous la direction de A.B.C., directeur général du groupe Blanco, du nom du propriétaire de la holding de communication. Dani accepte le challenge. Il n’avait pas trop le choix, s’il refusait, il ne présenterait plus le journal télévisé.

Il y a quatre départements au Cronica, troisième journal de Barcelone. Ismael Cardena est à la tête de la rubrique Politique ; Ernest Pla s’occupe de l’économie et de l’actualité internationale ; Berta Masdeu s’occupe du service photographique. Marcel Miro quant à lui s’occupe des Arts et spectacles. Monica Callol est aux sports, JR Fernandez pour la rubrique télévision, et Ricard Vilalta est le chef des informations. Enfin, Senza dirige la rubrique Société.

Dani Santana veut donner un nouveau souffle au journal. Sa première Une concerne les activités nocturnes sur Las Ramblas, oscillant entre prostitution et trafic de drogue. Forcément cela ne plait pas au maire, qui est en pleine campagne électorale. Son deuxième coup concerne les vendeurs ambulants de canettes de bière qui, soi-disant, servent à récupérer de l’argent pour les islamistes. Puis vient un scoop sur le candidat à la mairie, actuellement député. Toutes ces infos lui viennent de Senza et Dani, au milieu de la tourmente, décide de le couvrir. Mais la tempête ne fait que commencer.

Ce roman, même si j’y ai trouvé quelques imperfections, est bigrement intéressant. Je commence par ce qui m’a gêné ; comme ça, on est débarrassé. Ce roman alterne entre une narration à la première personne avec le personnage de Dani, et des chapitres à la troisième personne du singulier avec Senza ou des islamistes. C’est le genre de narration qui me gêne car il m’empêche de m’immerger complètement dans une histoire. C’est globalement le seul reproche que j’ai à faire à ce roman.

Car, outre que l’histoire est très bien menée, le contexte est bigrement intéressant. En fait, on voit un journaliste, brillant au demeurant, se voir offrir un poste de direction et découvrir les dessous d’un journal. Sans se montrer naïf, mais répétant la mission d’information du journaliste, l’auteur nous montre qu’il faut arrêter de se bercer d’illusions et qu’un journal est avant tout une entreprise donc qu’elle doit gagner de l’argent.

C’est là où ça devient intéressant, et que cela fait réfléchir. Car quand on publie une information, en restant le plus objectif possible, cela a forcément des conséquences pour les uns ou les autres, et donc tout le monde subit des pressions. L’impact est évident quand il s’agit des prostituées sur Las Ramblas et on imagine bien la pression de la part de la mairie. Cela est plus insidieux avec les vendeurs de canettes quand l’auteur nous montre la pression du fabricant de ces canettes, qui ne veut pas être assimilé à l’islamisme intégriste.

Et ce roman est une grande réussite, car la narration est fluide, les personnages passionnants, les jeux de pouvoir formidablement bien décrits. C’est aussi et surtout un roman qui vous oblige à réfléchir … et qui, au bout du compte, vous oblige à vous poser des questions quand vous regardez le journal télévisé ou ouvrez un journal d’information. Un roman qui ouvre les yeux, ce n’est pas tous les jours que l’on a ça entre les mains …

Oldies : Aveuglé de Stona Fitch (Sonatine +)

Sonatine lance une nouvelle collection appelée Sonatine +, dans laquelle seront édités des romans plus anciens méritant une mise en lumière. Ce roman, édité une première fois en 2002 est l’occasion de redécouvrir un roman aux multiples messages.

L’auteur :

Stona Fitch est né à Cincinnati en 1961. Après des études à Princeton, il a été cuisinier, guitariste dans un groupe punk, journaliste et éditeur. Il vit dans une communauté à Concord, Massachusetts. Publié en 2001 aux États-Unis et en 2002 en France par Calmann-Lévy, sous le titre Sens interdits, Aveuglé est son premier roman.

Quatrième de couverture :

Bruxelles. Après un dîner d’affaires. Elliott Gast, économiste américain sans histoires, se fait kidnapper. Il se retrouve enfermé dans un appartement anonyme, sans aucun contact avec ses ravisseurs. Elliott pense d’abord que c’est une erreur. Qu’on l’a pris pour quelqu’un d’autre. Rien en effet dans son existence ne peut motiver un tel acte. Il n’est pas spécialement riche, il ne fait pas de politique, il n’est pas célèbre, c’est un homme dans la foule. Alors pourquoi s’en prendre à lui ? Lorsque, enfin, ses ravisseurs lui révèlent la vérité, elle apparaît plus atroce que tout ce qu’il a pu imaginer : ceux-ci savent tout de lui et ont décidé, pour des raisons bien précises, d’en faire la proie d’une expérience interactive et voyeuriste d’une cruauté sans précédent.

Avec ce roman culte dans les pays anglo-saxons, Stona Fitch décrit un monde où terrorisme, vie privée et voyeurisme ont partie liée, un monde où la compassion n’a presque plus sa place. Ce monde : le nôtre. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour être tenus en haleine ? Telle est la question piège qui hante ces pages où le lecteur, pris dans une spirale de violence, est, justement, captivé jusqu’à la dernière page.

Mon avis :

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on entre rapidement dans le feu de l’action … ou plutôt de l’inaction. Au bout de quelques pages, un homme comme vous et moi se retrouve enfermé dans un appartement … et va subir des tortures à raison d’une tous les dix jours, visant ses sens. Cela commence par la langue, puis le nez, puis … je vous laisse imaginer.

Comme cela est écrit à la première personne du singulier, on a droit aux états d’âme du torturé et on se demande bien pourquoi il a été choisi. C’est alors que l’on apprend que tout est filmé, mis sur Internet avec un système de votes payants où les spectateurs doivent choisir entre la poursuite de la torture ou la libération de Gast.

Et je dois dire que j’ai été bien peu convaincu par ce roman. Tout d’abord, tout manque d’émotions, le style est descriptif comme l’aurait fait un journaliste. Du coup, on ne croit pas aux tortures, ni aux douleurs, ni aux passages où Gast se remémore son passé. Car même dans ces scènes où l’auteur aurait pu nous réserver une surprise, le lecteur que je suis est resté dubitatif devant un suspense que je n’ai jamais trouvé.

C’est le genre de roman où j’ai l’impression que l’auteur est passé à coté d’un grand roman à thèmes. Au lieu de cela, il mélange les reality shows, le voyeurisme, la mondialisation, les dérives des jeux, la violence de la société … Christian (qui se reconnaitra) pense pour sa part que le roman a mal vieilli. Quoiqu’il en soir, je serai curieux d’avoir d’autres avis. Quant à moi, je m’en vais lire le deuxième titre de cette nouvelle collection, à savoir Papillon de nuit de Roger Jon Ellory.

Trois fourmis en file indienne de Olivier Gay (Editions du Masque)

Depuis son premier roman, je suis cet auteur et son personnage récurrent Fitz, sorte de parasite dealer de drogue, qui profite des soirées people de la capitale pour vendre se drogue et ainsi se payer une petite vie peinarde. Ce roman est sa quatrième aventure et pour le coup, il va être obligé de quitter la capitale pour des paysages ensoleillés.

Ismael avait 43 ans et sortait d’un concert de jazz et prit le métro pour rentrer chez lui. Sébastien, 35 ans, était un adepte du footing de nuit dans les rues de Paris. Une blessure au mollet l’obligea à prendre le métro. Florence avait 19 ans et était du genre à diriger sa vie et ne pas se laisser faire. Oussama, 32 ans, était un fonctionnaire à la mairie du 14ème arrondissement. Ces quatre jeunes gens s’étaient retrouvés dans la même rame de métro quand l’explosion a eu lieu. Ils sont tous morts.

Fitz, surnom de John-Fitzgerald Dumont, en bon dealer se retrouve dans une soirée parisienne, dans une boite de nuit de luxe. Son amie Deborah, institutrice et accro à la coke est avec lui. Son autre ami Moussah assure le rôle du videur et c’est d’ailleurs pour cela que Fitz a pu rentrer et écouler son stock de drogue. Alors qu’il risque de se faire coincer par une belle blonde Helene qui travaille aux stups, il reçoit un message de son ami hacker Bob qui l’a dépanné lors de précédentes aventures.

En effet, ils s’étaient mis d’accord pour se rendre mutuellement un service. Bob et Fitz ne se sont jamais vus mais, étant loyal, Fitz ne peut refuser. Il devra implanter une puce espion sur l’ordinateur d’un richissime amateur d’art, Philip Munster (comme le fromage) qui organise une vente aux enchères réservée à des gens triés sur le volet. Bob a tout prévu, du billet d’avion aux faux papiers. Fitz doit juste être accompagné. Il pense à Deborah, mais c’est Jessica qui prendra la place, car Muster est soupçonné de financer le terrorisme international.

Il est amusant d’imaginer un branleur comme Fitz, pur Parisien d’adoption, sorte de caméléon des nuits de folie, être obligé de quitter la capitale pour rendre un service à quelqu’un qu’il n’a jamais rencontré. On s’attend à un dépaysement, mais non ! Finalement, on le retrouve plutôt à l’aise et plus immature que jamais. Là où il se retrouve au milieu de gardes du corps impressionnants, lui ne pensera qu’à une chose : faire l’amour à sa compagne.

C’est ce mélange, ce décalage qui fait tout le sel de cette aventure. Fitz retrouve cette allure nonchalante, ce faux rythme inconscient du danger, et je dois dire que cela fait rudement plaisir de le voir démolir une armoire à glace (je veux dire un homme hyper ultra méga musclé) alors que c’est plutôt le genre couard et lâche qui ne pense qu’à lui-même. Bref, ce roman là, pour moi, c’est le meilleur de la série. Le pied intégral, un petit roman de 270 pages qui se lit d’une traite (deux en ce qui me concerne) car Olivier Gay nous fait marcher du début à la fin.

Le ton de ce polar, comme les trois autres aventures de Fitz, n’est pas très sérieux. Après un épisode où on sentait Fitz aux prises avec des responsabilités qu’il refuse, le voici dans un style plus léger. Par contre, on retrouve les qualités que j’avais apprécié dans le troisième opus, à savoir une excellente maitrise de l’intrigue et une narration pleine d’humour, légère et prenante. Car ce roman, c’est du pain béni pour le lecteur, du pur plaisir. Des décors aux impressions de Fitz, que ce soient les scènes d’action ou les scènes intimes, ce roman est impeccable. Je l’ai lu, avalé, dévoré en à peine deux jours et j’en suis ressorti le sourire aux lèvres, avec l’impression d’avoir passé un excellent moment. Super !

 Ne ratez pas l’avis de l’oncle Paul

L’homme qui a vu l’homme de Marin Ledun (Ombres noires)

Séance de rattrapage pour ce roman dont tout le monde a vanté ses qualités à sa sortie. Et la seule question que je me pose est celle-ci : Comment ai-je pu attendre une année avant de l’ouvrir ? Vous avez compris, il vous faut impérativement lire ce roman, c’est une fantastique réussite.

Marin Ledun a décidé d’évoquer la situation du pays basque, et plus particulièrement celle des indépendantistes. L’action se situe au début du mois de janvier 2009. Jokin Sasco est un jeune homme qui s’arrête pour faire le plein dans une station-service. Cinq hommes cagoulés s’approchent et le kidnappent. Ils l’enferment dans un endroit sombre, une cave peut-être, et les séances de torture commencent. Au bout de quelques jours, Jokin craque, son corps ne suit plus, il ne dira pas que le coffre de sa voiture est plein de billets de banque, il meurt après d’atroces souffrances.

Fin janvier 2009. La sœur de Jokin, Eztia, et sa famille organisent une conférence de presse pour demander à ce qu’on le retrouve, ou au moins, que la police se mette à sa recherche. Un journaliste est dépêché sur place, il s’appelle Iban Urtiz, il n’est pas basque, ou si peu, seulement par son père. Il va prendre cette enquête à bras le corps, comme une croisade, la quête impossible de la vérité.

Iban Urtiz doit plus ou moins faire équipe avec un photographe, un gars du cru, Marko Elizabe. En réalité, Marko va vite expliquer à Iban qu’ils vont chacun faire leur chemin de leur coté. Marko ne travaille pas avec les erdaldun, les étrangers au Pays Basque. Et puis, il va falloir qu’il choisisse son camp. Mais quel camp ? Iban et Marko, chacun de son coté, n’ont aucune idée de l’engrenage dans lequel ils viennent de se fourrer.

Si Marin Ledun s’est emparé de l’affaire Jon Anza (je vous rassure, je ne suis pas du tout un expert des affaires basques ; ce serait plutôt le contraire ; j’ai pris cette information sur le blog de Petite Souris qui parle très bien de ce roman), il en a surtout pris le sujet central pour en faire un roman dopé aux amphétamines. Car, dès les premières lignes, le roman file, court, galope, comme s’il courait dans un labyrinthe. La seule différence, c’est que le lecteur y court les yeux fermés … enfin … juste un peu ouvert pour pouvoir lire, quand même.

Ce roman est certes un roman rapide, mais c’est aussi un roman écrit d’une plume maitrisée, qui nous offre d’innombrables scènes, dont aucune n’est inutile. Tout au long des 460 pages que comporte ce roman, j’ai été littéralement happé par l’histoire, et c’est uniquement quand je faisais une pause, que je me rendais compte de la magie du style de Marin Ledun. En cela, ce roman est un formidable divertissement … mais il offre plus que cela.

Car, derrière sa forme de roman à suspense, le sujet de fond est bien la cause basque, ou du moins, le questionnement sur les attitudes des terroristes ou des forces de police. Les personnages sont nombreux, et on ne sait plus à qui se raccrocher, mais il est une chose qui est inéluctable : Marin Ledun nous décrit un état de siège, un pays en guerre. Il n’y a pas de gentils ou de méchants mais des actes violents, très violents que leurs auteurs justifient par une obéissance au chef. Fichtre ! On finit par s’apercevoir qu’entre l’Eta, la police française ou espagnole, les forces anti-terrorisme françaises ou espagnoles, on a affaire avec les mêmes pourris. Et que quand ces gens là sont du bon coté de la loi, ils se permettent tout, voire même deviennent pires que ceux qu’ils chassent. Quand l’homme devient plus con que l’animal, l’horreur n’est jamais bien loin.

En cela, parce qu’il allie la forme et le fond, Marin Ledun nous construit un roman impressionnant, qu’il faut faut absolument lire, et nous donne envie d’en savoir plus sur ce conflit, sans en faire forcément un roman contestataire. D’ailleurs, de tous ceux que j’ai lus de cet auteur, L’homme qui a vu l’homme est incontestablement le meilleur de son auteur … jusqu’au prochain.