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Chez Paradis de Sébastien Gendron

Editeur : Gallimard – Série Noire

Autant vous le dire tout de suite, je suis fan des écrits de Sébastien Gendron, depuis Le tri sélectif des ordures. Il faut s’attendre donc à de l’humour et cela commence d’ailleurs très bien : en exergue, au début du roman, Sébastien Gendron nous met en garde après un pré-générique, en écrivant : « D’après une histoire fausse. »

Maxime Dodman fait sa tournée en fourgon blindé avec Eric Ginelli et Pierre Pouton en ce vendredi 17 juin 1986. Le directeur des opérations les détourne par la zone Panhard, à cause du retard qu’ils ont pris. Soudain, ils se font arrêter par deux voitures. Coups de feu, grenades, Ginelli et Pouton à terre. Max arrive à descendre les braqueurs mais il est salement touché. Il aperçoit plus tard un passant en mobylette qui veut prendre un sac de billets et lui tire dessus, avant de s’évanouir.

Trente années ont passé. Max a ouvert un garage sur le plateau des causses. Il mène son monde à la baguette, que ce soit Denis Bihan, son apprenti ou sa femme Marie-Louise qui réserve son affection pour son chien. A coté du garage, Max loue trois chambres, qui servent de lupanar dans lesquelles The Face tourne des films pornos via sa société Juicy Media. Au passage, tout ce qui compte de respectables dans le village peut en profiter, du maire et de ses conseillers aux notables et industriels du coin.

Les grains de sable vont s’accumuler dans les rouages de cette petite mécanique bien huilée. Adrien Leoni se présente comme un producteur de cinéma. Il envisage de tourner un film ayant pour décor le garage Chez Paradis. Thomas Bonyard qui a été défiguré par la balle de Max quand il était sur sa mobylette retrouve la trace du garage et une prostituée se préparant pour un film X disparait.

Ecrit comme un film, Sébastien Gendron nous présente son scenario avec un pré-générique, le film, le générique de fin et un post générique. Cette méthode sert surtout à ne pas tout prendre au pied de la lettre, et à jouer avec les codes, où se mélangent l’art littéraire et l’art cinématographique. De la présentation des personnages au déroulement de l’intrigue, tout va aboutir dans une scène finale d’anthologie digne de Sam Peckinpah.

La galerie de personnages vaut à elle-seule le détour, l’auteur les présentant tous plus pourris les uns que les autres, tous plus dégueulasses les uns que les autres. On est plongé dans un roman noir, mais du noir extrême, presque caricatural. Mais rappelons-nous qu’il s’agit d’un film et que de nos jours, on ne fait pas dans la dentelle. L’action, les rebondissements sont incessants, le violence présente (en particulier une scène particulièrement marquante) et l’humour noir permettant d’avoir du recul intervient toujours au bon moment.

Tout le monde va en prendre pour son grade ; dans un panier de crabes, quand il n’y a plus à manger, ils se dévorent entre eux. Tous les rouages vont se gripper et déboucher sur une scène finale impressionnante, qui nous permet de se rassurer que tout cela n’est qu’une vaste comédie noire. D’ailleurs, j’ai adoré la citation finale, tirée du Cherokee de Richard Morgièvre :

« Les gens bien mis rabâchaient souvent que Shakespeare avait tout dit. Des conneries. Il n’avait rien dit. Personne ne pouvait rien dire. C’était bien pourquoi les écrivains continuaient d’écrire : pour ne rien dire. »

Et j’ajouterai juste : en le disant bien.

En attendant Dogo de Jean-Bernard Pouy

Editeur : Gallimard – La Noire

On a du mal à suivre le rythme de parution de Jean-Bernard Pouy et pourtant je ne peux oublier qu’il fait partie des auteurs qui m’ont fait plonger dans le Noir. Dans les années 80, j’ai dû lire toutes ses parutions, au rythme de 2 à 3 par an, jusqu’à ce que je découvre les blogs et que je puisse lire de nouveaux auteurs, découvrir de nouveaux horizons.

Allez savoir pourquoi, en ce début d’année 2022 et aussi poussé par les articles publiés par mes collègues blogueurs, je me suis décidé à acheter ce nouvel opus,  m’attendant à être surpris, (évidemment venant du maître !) m’attendant à être secoué, m’attendant à passer un excellent moment de divertissement et de culture.

Ce roman raconte l’histoire de Simone, une jeune femme d’une trentaine d’années qui n’a jamais été proche de son frère Étienne, et qui pourtant en ressent l’absence après une disparition inexpliquée de 6 mois.  Elle souffre surtout de voir ses parents attendre le retour du fils, même s’il n’a jamais été particulièrement présent ou attentionné. Dans une France qui sort d’innombrables grèves et difficilement d’un virus contagieux, Simone décide de partir à sa recherche.

Etienne était un garçon détaché qui n’accordait aucune réponse à la routine, à la normalité, au temps qui passe. il vivait dans son petit appartement, tranquille, rêvait de devenir écrivain ; bref, vivre sa vie en marge de la société.  Simone aussi est du genre indépendante vit en colocation et d’un travail d’infirmière, qui mais lui permet, par ces innombrables répétitions de gestes de piqûres, d’oublier son quotidien.

Ses deux collègues infirmières lui accordent dix jours pour partir à l’aventure. Elle parvient à rentrer dans l’appartement de son frère et découvre d’innombrables feuilles tapées à la machine qui narrent des chapitres de début de roman. Étienne était comme ça, toujours commencer quelque chose et ne jamais rien finir.

A Lyon, loin de sa tranquillité au bord du Rhône et son soleil printanier, Guignol, Madelon et Gnafron en ont marre de faire les marionnettes pour les gamins gâtés pourris. Une bonne fois pour toute, il s’agit de montrer au monde que la société part à vau-l’eau et qu’il faut un petit peu réagir. Quittant leur théâtre d’histoires sans cesse répétées, ils déposent une bombe pour détruire le Castelet. Et les flammes qui en résultent font finalement un spectacle coloré et agréable.

Le personnage principal et féminin a beaucoup de points commun avec Pierre de Gondol, à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un et se faisant aider de la Culture. J’avais beaucoup apprécié 1280 âmes, roman écrit en hommage à Jim Thompson.  En effet,  cette intrigue se veut autant une recherche d’un personnage disparu que la recherche de sa propre vie, la recherche d’une motivation pour continuer à vivre au milieu d’un quotidien envahissant et totalement inintéressant.

Simone va se débattre, va suivre son instinct, les petites pierres blanches posées ça et là parmi les premiers chapitres de son frère, se faire aider d’un détective privé, rencontrer d’innombrables personnes, entre sérieux et farce et nous proposer un itinéraire en forme de labyrinthe dont on a l’impression qu’on ne sortira jamais. Malgré cela, on lit, on se passionne, on rit autant par le côté décalé du style que par les références littéraires. Par ce message, ce qui donne tu une touche culturelle que l’on me trouve rarement dans les autres roman polar.

Et puis en alternance, on a ces trois personnages (Guignol Gnafron et Madelon) qui en ont marre de la société, des gens qui ne les écoutent pas. Ils vont faire leur chemin, partir en  croisade pour démolir tout ce que la société moderne a érigé comme monuments qui n’en sont pas, pour montrer aux gens qui croient que le football est plus important que la vie qu’ils se trompent.

Derrière son côté foutraque, son intrigue faussement improvisée, Jean-Bernard Pouy utilise tout son savoir-faire et son génie pour à la fois nous distraire mais aussi nous cultiver, en n’oubliant pas de nous demander d’ouvrir les yeux sur la situation, sur les gens, avec une belle lucidité. Mes collègues blogueurs ont dit que c’était un excellent cru, je ne peux qu’ajouter qu’il faut que vous lisiez ce roman typiquement Pouyien, et pourtant irrémédiablement juste lucide et original. Un excellent divertissement !

Et vive Raymond Roussel !

Adieu Poulet ! de Raf Vallet

Editeur : Gallimard – Série Noire

Quelle judicieuse idée de rééditer les polars de Raf Vallet, depuis longtemps épuisés. Je ne suis pas sûr que grand monde connaisse ce roman ; par contre ils n’auront pas oublié le fil de Pierre Granier-Deferre, avec Lino Ventura et Patrick Dewaere. En lisant ce roman, on a l’impression de revoir le film devant nos yeux.

Le roman s’ouvre par la scène finale du film. Un homme s’est retranché dans son appartement, en compagnie de ses deux enfants, armé d’un fusil de chasse. Le procureur n’aime pas le commissaire Verjeat et le met au défi de résoudre cette affaire en moins de deux heures, sans quoi, il lancera l’assaut.

La seule chance de Verjeat réside dans le lien téléphonique qu’il a avec le forcené, qui ne veut rien d’autre que récupérer ses gosses et être entendu. Et pour être entendu, il va être entendu ! Verjeat branche la ligne téléphonique sur le haut parleur de la voiture et tout le voisinage peut entendre ses récriminations … et tout le monde en prend pour son grade. Puis Verjeat monte à l’appartement et désarme facilement le père.

Malgré ses faits d’armes reconnus par tous, Verjeat est sur la sellette. Son collègue et ami, l’inspecteur Maurat lui annonce que Madame Claude a déposé un témoignage qui le charge en tant que policier corrompu. Le chef de la sureté mais aussi le procureur, tous aussi corrompus, préféreraient sacrifier un des leurs, quitte à ce qu’il soit un bon élément, pour sauver leur peau. Verjeat va alors concocter un plan incontournable pour se mettre à l’abri.

Ce roman confirme tout le bien que je pense des polars anciens. Certes, certaines expressions sont datées, mais le style est vif et va à l’essentiel. Les personnages sont dignes de ce que l’on trouvait dans les polars des années 70, un peu macho, musclé, indéboulonnable, mais toujours franc, direct et humain. Et l’intrigue ne va pas souffrir du format obligé de l’époque qui limitait les polars à 250 pages maximum.

Si dans le roman, le personnage de Maurat est placé au second plan par rapport au film, il n’en reste pas moins qu’on les reconnait tout de suite derrière ces mots, et qu’on se rappelle combien Ventura et Dewaere nous manquent. Et finalement, on se rend compte que la situation d’aujourd’hui est semblable à celle d’avant, que rien ne change et qu’il est bon, par moments de lire des romans où des « petits » arrivent à s’en sortir. Quelle bonne bouffée de nostalgie !

Leur âme au diable de Marin Ledun

Editeur : Gallimard – Série Noire

Dans son dernier roman, Marin Ledun, après un intermède comique avec Rose, revient à son genre de prédilection et la critique de notre société. Avec Leur âme au Diable, il s’attaque aux cigarettiers et à leurs trafics.

La Havre, 28 juillet 1986. Deux camions citernes pleins d’ammoniac sont arrêtés, et les conducteurs kidnappés et enfermés dans un coffre de Renault 9. Le convoi se dirige vers une carrière désaffectée. Ils transfèrent le produit dans d’autres camions. Quand ils ouvrent le coffre, un des conducteurs arrive à prendre la fuite, l’autre est mort d’hémorragie cérébrale. Anton Muller, l’instigateur, abat ses complices et met le feu aux camions.

Muller sait où habite le fuyard : Guérin habite avec Hélène, et il se rend compte que c’est elle qui a fourni les itinéraires des camions. Muller appelle son commanditaire, David Bartels, à la tête d’une société de communication, qui le rejoint un peu plus tard pour l’exécution en règle. Bartels et Muller sont unis surtout pour le pire. Quant à Muller, il rejoint son amante Hélène pour lui annoncer la mort de son mari. Il lui laisse la vie sauve.

David Bartels, à la tête de Fox and Reynolds Consulting, est chargé de fluidifier les circuits d’argent pour le compte des grands cigarettiers, et en particulier European G. Tobacco. Il prend à son compte l’aspect marketing et la visibilité des marques de cigarettes dans les grands événements sportifs. A cette occasion, il rencontre Sophie Calder, dite Valentina et lui propose de créer une boite d’escort-girls qui devra fournir des femmes mais aussi espionner les personnes influentes gravitant autour du tabac.

Simon Nora est flic à la Brigade Financière. Sa première mission est de contrôler les comptes de l’industrie du tabac, pour sa faculté à ne pas lâcher un os à ronger. La plainte sur laquelle il enquête émane de la société Yara contre la SEITA pour un chargement d’ammoniac non payé. En fait, il s’aperçoit que plusieurs convois ont été braqués en quelques années.

Patrick Brun est chargé d’enquêter sur la disparition d’Hélène Thomas. Ses parents n’ont plus eu de contacts avec elle depuis le début de l’été. Elle était apprentie dans une grosse entreprise nommée Yara et n’a plus donné de signe de vie brutalement. Tout ce qu’ils savent, c’est qu’Hélène aurait arrêté ses études et serait partie avec un dénommé Stéphane. Ils jugent qu’il a une mauvaise influence sur elle, mais le fait qu’elle soir majeure fait qu’ils attendu longtemps avant de s’inquiéter et de contacter la police.

J’ai lu quelque part que Marin Ledun avait mis quatre années pour réunir toute la documentation qui va nourrir ce roman. Quatre années pour évoquer vingt années d’exactions et de trafics de la part des cigarettiers. Vous n’avez aucune idée de ce que l’industrie du tabac a mis en place, et ce que Marin Ledun est probablement encore en dessous de la vérité.

Mais il fallait bien présenter tout cela sous la forme d’un roman noir ou policier. L’auteur alterne entre roman et reportage et donc,nous construit quatre personnages principaux, ou devrais-je dire deux (Bartels et Nora) autour desquels viennent graviter des personnages secondaires venant prendre le devant de la scène. Plutôt que d’avoir à faire avec un duel entre deux personnes, c’est plutôt un combat entre deux factions, les cigarettiers d’un coté, la police de l’autre.

Ce que décrit Marin Ledun est tout simplement hallucinant et la toile d’araignée qu’il tisse fait appel à notre mémoire, ce qui nous oblige à constater qu’il y a beaucoup d’éléments véridiques dans ce récit. Il montre comment cette industrie va s’organiser en termes de marketing, de trafics, de corruptions et de meurtres pour faire en sorte que les usines tournent à plein régime et que les lois sur la limitation de la consommation de cigarettes soient ralenties, voire reportées.

Marin Ledun déploie toute sa passion pour son sujet, tout son talent pour nous faire vivre presque une dizaine de personnages, toute son imagination pour créer des situations et des événements en les étayant de bulletins d’informations. Le style est direct, sans concession, sans émotions, journalistique et cela convient parfaitement au genre. Il faut que vous lisiez ce roman pour comprendre comment vous avez été programmé à votre insu avant d’allumer votre prochaine cigarette. Effarant !

Ô dingos, ô châteaux de Jean-Patrick Manchette

Editeur : Gallimard

Je continue ma découverte des romans de Jean-Patrick Manchette, avec ce roman bien implanté dans les années 70, mais qui bénéficie d’un traitement tellement moderne que c’en est surprenant. A redécouvrir !

Thompson, tueur à gages de son état, vient à peine de terminer son précédent contrat qu’il est contacté pour une prochaine affaire. L’homme qu’il rencontre dans une brasserie des Champs-Elysées lui présente la photographied’un jeune garçon roux. Le fait qu’il y ait un enfant dans le lot ne le gêne pas outre mesure. A chaque fois qu’il doit exécuter une tâche, son ulcère se rappelle à ses bons souvenirs.

Michel Hartog, architecte de renom et célèbre richissime homme d’affaires, et son chauffeur débarquent dans un asile psychiatrique pour embaucher Julie Ballanger, une pensionnaire pas très stable. Hartog a hérité des biens de son frère à leur mort et est devenu le tuteur de son neveu Peter. Julie remplacera la précédente nurse qui est partie excédée par le jeune trublion et logera dans le château.

Alors que Julie emmène Peter au jardin du Luxembourg, Thompson et ses comparses bien peu futés Bibi, Nénesse et Frédo, enlèvent Julie et Peter et les enferment dans une maison de campagne isolée. L’objectif est de faire croire que Julie est la commanditaire de la demande de rançon, ce qu’on lui demande d’écrire sur la lettre qui va être envoyée à Hartog. Mais rien ne va se dérouler comme prévu.

Voilà un roman bien étrange qui bénéficie d’un style behavioriste digne des plus grands auteurs américains. Si le roman est court, les scènes se multiplient, donnant toutes une sensation que l’on se balade dans un monde de dingues. Entre les truands responsables de l’enlèvement, l’entourage de Hartog ou même les flics ou les journalistes, seule Julie semble avoir la tête sur les épaules, ce qui est un comble pour quelqu’un qui sort d’un asile psychiatrique.

Même si ce roman n’apparait pas comme ouvertement politique, l’auteur nous montre un monde de dingue où il n’y en a pas un pour relever l’autre, et surtout il nous précise que les riches, qui ont volé leur fortune sur laquelle ils se reposent, ne sont pas là pour hausser le niveau. Cela donne une impression de furieux bordel où chacun croit savoir ce qu’il fait mais personnene maitrise rien des événements. Et l’humour décalé dans les situations aussi bien que dans les dialogues plaide dans ce sens.

Cette course poursuite va suivre un rythme croissant, débouchant sur une scène dramatique dans un labyrinthe à ne pas rater. Et le contexte loufoque présenté plus tôt dans le roman nous rend cette scène d’autant plus jouissive. Ayant remporté le Grand Prix de Littérature Policière en 1973, cette récompense vient mettre en lumière un roman original, bien particulier qui le mérite amplement.

Ce roman a aussi été adapté en Bande Dessinée par Tardi.

Du sang sur la glace de Jo Nesbo

Editeur : Gallimard ; Série Noire (Grand format), Folio (Format poche)

Traducteur : Céline Romand-Monnier

Jo Nesbo, l’illustre créateur de Harry Hole, inspecteur autodestructeur, nous avait déjà surpris avec un roman orphelin Chasseurs de têtes ; il nous refait le coup avec ce Du sang sur la glace, au style minimaliste appréciable.

Olav, le narrateur de cette histoire est tueur à gages pour Hoffmann, un caïd de la pègre. Il est expéditeur. Parce qu’il ne sait rien faire d’autre, à cause des tares dont il est affublé. Il le dit lui-même à la fin du premier chapitre :

« Donc. En résumé, nous pouvons formuler les choses ainsi : je n’arrive pas à rouler lentement, je suis soft comme du beurre, je tombe bien trop facilement amoureux, je perds la tête quand je suis furieux, et je suis mauvais en maths. J’ai lu un ou deux trucs, mais j’en sais bien peu et en tous cas pas le genre de choses qui peuvent être utiles. Et j’écris plus lentement que ne se forme une stalactite. »

Alors qu’il vient d’expédier un homme, dont le sang se répand sur la neige blanche, son patron lui demande un nouveau contrat. Olav devra tuer la femme d’Hoffmann. Ne se posant pas de questions, il commence sa surveillance, et s’aperçoit qu’elle reçoit la visite de son amant tous les jours et que ce dernier est violent envers elle. Pour Olav, émotif comme une éponge, il va devoir se débarrasser de l’amant avant tout.

Ce qu’il fait. Malheureusement pour lui, l’homme qu’il vient de tuer est le propre fils d’Hoffmann. Cela va lui compliquer la tâche …

C’est un roman surprenant par bien des égards. Nous sommes en réalité bien loin de l’univers de Harry Hole, puisque le personnage d’Olav est propre sur lui, en dehors de sa profession. Il peut apparaître simplet alors qu’il est doué pour son travail et qu’il doit faire avec ses tares, qui vont le mener dans des événements pour le moins inattendus.

Plus que l’histoire elle-même, ce sont ces rebondissements qui vont surprendre le lecteur, ce qui en fait au bout du compte un roman drôlement cynique et amusant à lire. On s’attend presque à avoir un retournement de situation à chaque fin de chapitre. Cela devient un vrai plaisir même si le roman est court.

Et la taille du roman est justement lié au fait que le style ne se veut pas descriptif, que l’on n’entre pas ou peu dans la psychologie humaine mais que Jo Nesbo a voulu privilégier le scénario, lequel met l’accent sur le fait qu’Olav ne peut se fier à personne. C’est aussi pour cela qu’on reste un peu sur notre faim, même à la fin, qui m’a semblé vite expédiée. Ce roman ne restera donc pas une lecture inoubliable mais un bon passe-temps, presque à réserver aux aficionados de l’auteur.

Fin de siècle de Sébastien Gendron

Editeur : Gallimard – Série Noire

Sébastien Gendron, voilà un auteur pas comme les autres. L’ayant découvert en 2008 avec Le tri sélectif des ordures, il a le talent de bâtir des intrigues légèrement décalées, d’accompagner son plat d’un humour cynique et de nous servir un plat acidulé sur notre société. Sébastien Gendron, c’est le cuisinier du polar. Son dernier roman, Fin de siècle, comporte déjà un titre totalement génial (à mon gout). Dès que j’ai appris sa sortie, j’ai guetté sa date de sortie pour l’acquérir.

A Roquebrune-Cap-Martin, Perdita Baron noie son ennui dans la dégustation de glaces Ben & Jerry’s Blondie Brownie. Elle entend un bruit mais n’a pas le temps de se retourner quand elle se prend un coup de poing dans le dos puis un couteau à lame crantée dans le ventre. Perdita perd la vie vers 1 heure du matin. Ses voisins Jonathan et Armel Koestler n’ont rien entendu, mais quand ils apprennent le fait divers, ils décident de fuir.

A Algarve, au Portugal, la foule se masse sur la plage pour apercevoir des mégalodons échoués. Ces gigantesques requins préhistoriques ont fait leur retour sur Terre de façon inexpliquée. Leur faim de viande fraîche a obligé les hommes à se protéger en installant aux limites de la Méditerranée des herses les empêchant de rentrer dans une zone où les plus riches peuvent se baigner, bronzer et s’épanouir. Sauf que la gestion de ces herses a été vendue plusieurs fois à des fonds de pension qui, pour augmenter leurs profits ont (légèrement) coupé dans le budget d’entretien.

Claude Carven est un « fils à papa » qui a dépensé une fortune, mais pas la sienne, pour construire son rêve : bâtir une fusée et devenir le premier homme à descendre en parachute de la mésosphère. 88 000 km de chute libre pour un pur plaisir … ou pour oublier sa vaine existence.

Laissez vous porter par ces chapitres qui chacun, raconte un personnage, une scène, une démonstration supplémentaire que le monde marche sur la tête. A partir d’un événement scientifique primordial, mettant en danger la population mondiale puisque les mégalodons adorent croquer les humains en apéritif, l’Homme a trouvé des réactions illogiques pour sauver les plus riches. Au début, ce fut la chasse aux requins à coups de bâtons de dynamite, puis on a créé des herses pour créer un espace convivial pour ceux qui peuvent payer.

Au premier degré, ce roman ressemble à une galerie de scènes mises bout à bout, toutes plus géniales les unes que les autres, mais ne brossant qu’une partie du tableau. En prenant du recul, cela donne une vision bien sombre de l’humanité car tous les personnages dans ce roman sont sains d’esprit mais totalement frappés. L’Homme est un animal qui cherche avant tout à tromper son ennui, à coups de milliards dépensés sur le pourtour de la Méditerranée, zone protégée qui vacille ; mais personne n’est au courant. Au second degré donc, c’est une superbe description de la futilité de l’Homme, dans toute sa grandeur et sa décadence.

Même si l’humour est peu présent, j’y ai trouvé des cotés réjouissants dans la façon qu’a l’auteur de décrire ces gens qui n’aspirent à rien si ce n’est leur bien-être. La cruauté devient non pas malsaine mais presque drôle, d’un humour noir grinçant. Et puis, j’y ai trouvé un coté inquiétant, cette impression tenace de lire un livre prémonitoire, une sorte de manuscrit retrouvé de Nostradamus, et ça fait peur.

Derrière ces sujets forts, il ne faut pas oublier les hommages littéraires, cinématographiques et musicaux qui prolifèrent dans ce roman. On y trouvera bien sur Steven Spielberg et Jaws, mais aussi La baleine scandaleuse de John Trinian (que j’ai lu récemment) sans oublier tous les romans parlant de faille temporelle ou les films parlant de voyage interstellaire. Car même s’il est parfois dur à suivre, Sébastien Gendron nous interpelle sur l’argent que l’on dépense pour nos plaisirs au lieu d’améliorer l’humanité. Un sacré roman !

Ne ratez pas les avis de Jean le Belge et Jean-Marc Lahérrère

 

Oldies : Le lézard lubrique de Melancholy Cove de Christopher Moore

Editeur : Gallimard – Série Noire

Traducteur : Luc Baranger

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède

Claude Mesplède écrivait des rubriques dans une revue consacrée au polar qui s’appelait Alibi, dans laquelle il proposait des polars édités par la Série Noire qui sortaient de l’ordinaire. Au programme, un roman loufoque entre Godzilla et vie tranquille dans un petit village … enfin, tranquille, c’est vite dit.

L’auteur :

Christopher Moore, né le 1er janvier 1957 à Toledo dans l’Ohio, est un écrivain américain de roman policier et fantastique.

Il abandonne ses études à 16 ans, puis enchaîne les petits boulots : couvreur, épicier, courtier d’assurance, serveur. Il s’inscrit finalement à l’Université de l’Ohio, puis s’installe en Californie et suit des cours à la Brooks Institute of Photography de Santa Barbara. Il publie en 1992 Demonkeeping, un premier roman qui mêle humour et fantastique, dont les droits seront achetés par Disney, et se consacre depuis à plein temps à l’écriture. Ce roman se déroule à Pine Cove, un village fictif côtier de Californie. Le village est aussi au centre du récit de Le Lézard lubrique de Melancholy Cove (The Lust Lizard of Melancholy Cove, 1999), où un monstre marin s’attaque aux habitants du village à qui on a supprimé les antidépresseurs, et de Le Sot de l’ange (The Stupidest Angel: A Heartwarming Tale of Christmas Terror, 2004) où un enfant de 7 ans qui a vu le Père Noël prie pour son retour, alors que la plupart des villageois sont complètement paumés.

Un blues de coyote (Coyote Blue, 1994) et La Vestale à paillettes d’Alualu (Island of the Sequined Love Nun, 1997) sont des romans noirs farcis d’humour et de surnaturel. Avant d’écrire La Vestale à paillettes d’Alualu, soucieux de chaque détail, « Moore a vécu deux mois dans les îles du Pacifique pour s’imprégner de son sujet » : lorsqu’un pilote de jet est envoyé pour une mission médicale en Micronésie où il se trouve confronté à de mystérieux événements. Les Dents de l’amour (Bloodsucking Fiends: A Love Story, 1995) raconte l’histoire de Jody, une jeune femme mordue par un vampire et qui en découvre les avantages et les inconvénients. Devant le succès de l’ouvrage et le retour au premier plan des vampires, Christopher Moore propose une suite à ce roman avec D’amour et de sang frais (You Suck: A Love Story, 2007) et Bite Me: A Love Story (2010).

« Iconoclaste, Moore a imaginé la vie de Jésus raconté par son ami d’enfance » dans L’Agneau (Lamb: The Gospel According to Biff, Christ’s Childhood Pal, 2002).

Christopher Moore est l’auteur d’une quinzaine de romans, dont neuf ont été traduits en France, d’abord au sein de la collection Série noire, puis chez Calmann-Lévy dans la collection Interstices.

Source : Wikipedia

Quatrième de couverture :

Il se passe quelque chose dans la morne station balnéaire de Melancholy Cove. On y trouve, pour un cocktail détonant, un flic qui se console de l’être en tirant sur des joints, une schizophrène ex-actrice de films de série Z post-apocalyptiques réfugiée dans une caravane, un joueur de blues poursuivi par un monstre marin dont il a tué le petit quarante années plus tôt, une psy qui ne donne plus à ses malades que des placebos, un pharmacien lubrique ne rêvant que d’accouplements avec des dauphins, une femme qui se pend, des gens qui disparaissent… Une seule certitude : tous ont la libido qui explose. Tous sans le savoir sont sous le signe du lézard…

Mon avis :

Trois événements vont bouleverser la vie tranquille de Melancholy Cove. Tout d’abord, Bess Leander, femme au foyer et mère de deux enfants, est retrouvée pendue dans sa salle à manger. Ensuite, Mavis Sand, propriétaire du bar local, passe une annonce pour trouver un chanteur de Blues. Enfin, une légère fuite de liquide radioactif a lieu dans la centrale nucléaire.

L’air de rien, les conséquences vont être terribles. Un monstre marin ressemblant à Godzilla se réveille et Valérie Riordan, la psychiatre, se sentant coupable, décide d’arrêter de délivrer des ordonnances d’antidépresseurs pour les remplacer par des placebos, avec l’accord de son ami et complice pharmacien. Théophile Crowe, le flic municipal, va se retrouver au cœur de ces phénomènes, quand la ville se transforme en joyeux bordel orgiaque.

En mélangeant une affaire policière avec des événements fantastiques, en utilisant un ton ironique et loufoque, Christopher Moore nous offre un roman prenant, passionnant et surtout irrésistible de drôlerie. Quasiment toutes les scènes sont hilarantes, soutenues par une intrigue menée de main de maître et des dialogues fantastiques et savoureux, rajoutant un aspect comique énorme.

Mais ce roman n’est pas qu’une potache puisqu’il permet, en décrivant la vie de cette petite ville, de pointer les travers de la société américaine. Entre la corruption du shérif, les psychiatres et les magouilles des pharmaciens, les religieux proches de sectes, les acteurs délirants et malades, et l’attrait du fric, toujours le fric. C’est un roman hilarant, totalement barré, ne ressemblant à aucun autre. Encore un roman culte !

Oldies : La bouffe est chouette à Fatchakulla de Ned Crabb

Editeur : Gallimard – Série Noire

Traducteur : Sophie Mayoux

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède

Claude Mesplède écrivait des rubriques dans une revue consacrée au polar qui s’appelait Alibi, dans laquelle il proposait des polars édités par la Série Noire qui sortaient de l’ordinaire. Si on s’intéresse un peu au polar, on a forcément entendu parler de ce roman, et en très bien !

L’auteur :

Ned Crabb, né en 1939 à Greensboro, en Alabama, est un journaliste et un écrivain américain de romans policiers.

Il fait ses études à l’université de Miami. Il y obtient une licence d’histoire et devient journaliste, d’abord au Miami Herald et au The Miami News, puis au New York Daily News et au Wall Street Journal à New York.

En 1978, il fait paraître La Bouffe est chouette à Fatchakulla (Ralph or What’s Eating the Folks in Fatchakulla County), qui raconte l’enquête délirante et farcie d’humour noir d’un shérif de Floride du comté fictif de Fatchakulla qui tente de démasquer un tueur en série qui lacère et déchiquette ses victimes.

En 1993, il est finaliste pour l’American Society of Newspaper Editors Award.

Ce n’est qu’en 2014 qu’il publie son second roman policier : Meurtres à Willow Pond (Lightning Strikes), qui se déroule cette fois au bord des lacs du Maine, dans le milieu des guides de pêche et de leurs clients. Selon l’éditeur français, Ned Crabb et son épouse passent la plupart de leurs vacances dans cette région, bien qu’ils résident à New York. Les enquêteurs amateurs du roman sont justement un couple de retraités, ayant eu deux filles … tout comme Ned Crabb et son épouse.

(Source : Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Pas de quartier à Fatchakulla! Ça dépiaute sec, on étripe à tout va au détour des chemins sous la lune. Des marécages montent d’étranges ronronnements généralement suivis de découvertes macabres. Du plus fieffé salaud du canton à d’autres proies plus délicates (quoique!), les victimes s’accumulent au fur et à mesure qu’un être mystérieux les lacère, les mange puis les éparpille aux quatre vents. Une tête par-ci, un bout de bras par-là… Fatchakulla, jusque-là connu pour ses dégénérés consanguins et ses alligators, s’est trouvé une autre spécialité. Les habitants crèvent de trouille. On parle de fantômes et d’esprits et tout le monde semble pouvoir y passer. Même la grosse Flozetta s’est fait bouffer !…

Mon avis :

Personne n’aime le vieil Oren Jake Purvis, mais comme il est très riche, personne ne dit rien. Même quand il a fait interner sa mère, sous prétexte qu’elle parlait aux araignées ! Alors quand Module Lunaire Barlow (il s’appelle comme car c’est le neuvième de la couvée Barlow et il est né le jour où les américains ont posé le pied sur la lune … et comme les parents Barlow manquaient d’imagination …) découvre la tête du vieux Purvis dans les bois, personne ne s’en émeut plus que ça, à part le sheriff Arlie Beemis (mais juste parce que c’est son boulot). Comme il sait qu’il ne va pas pouvoir résoudre cette affaire tout seul, il va faire appel au génial détective, j’ai nommé Linwood Spivey.

Tout le monde m’en a parlé, de ce roman, et je peux vous dire : je n’ai jamais lu un roman aussi délirant, et je n’en lirai probablement aucun autre. D’ailleurs, vous ne lirez jamais un roman pareil, tant c’est totalement décalé, délirant et présenté de façon totalement plausible. C’est bien ce qui est hilarant, dans ce roman : l’intrigue est génialement menée, les personnages sont réalistes, mais le roman verse dans le burlesque.

On a même droit à un génial détective, enfin, quand je dis génial, c’est parce qu’il est juste un peu plus intelligent que les débiles qui peuplent ce village, qui au fur et à mesure vont douter de ses capacités. Et tout cela va aboutir à une conclusion qui est encore plus délirante que le reste du roman. Bref, voilà un roman pas comme les autres, un vrai livre culte qui ne peut que vous enchanter de rire !

Paz de Caryl Ferey

Editeur : Gallimard

Après la lecture de Zulu, il est difficile de ne pas être fan des écrits de Caryl Ferey. Je suis tombé dedans quand j’étais petit, et j’ai donc acheté Paz le jour de sa sortie. Après l’Afrique du Sud, l’Argentine et le Chili, nous prenons la route de la Colombie.

Lautaro Bagader est réveillé très tôt ce matin-là et ce n’est pas une bonne nouvelle : un corps vient d’être découvert dans une fontaine publique, atrocement mutilé. Il est obligé de réveiller la femme qu’il a rencontré la veille et avec qui il vient de passer la nuit et aller rapidement sur les lieux du crime. Depuis la mort de sa fiancée, il ne rencontre les femmes que par des sites de rencontre ; cela évite de s’attacher.

Diana Duzan est journaliste. Elle exerce cette passion pour rendre hommage à son mentor Sonia Enriquez qui s’est fait violer après un enlèvement lors d’une enquête sur les prisons. Elle se bat pour la justice depuis que son père s’est fait abattre arbitrairement alors qu’il n’était que professeur d’université. A 45 ans, elle n’a ni attache, ni amant, passant par des sites de rencontres éclair. En partant de chez son amant de la nuit, elle a noté son nom, Bagader.

Elle n’en revient pas ! elle vient de coucher avec le chef de la police criminelle de Bogota. Son père, Saul Bagader, est le procureur de la Fiscalia, organisme chargé de ramener la paix en Colombie, et le meilleur ami d’Oscar de la Pena, qui est en lice pour les élections présidentielles. Lautaro avait un frère Angel, enlevé par les FARC et jamais retrouvé, ni vivant, ni mort.

Saul Bagader a orchestré la lutte armée contre les FARC avant de participer activement aux négociations menant à un accord de paix et la fin de la guerre civile sanglante. Le corps retrouvé dans la fontaine n’est pas le premier : de nombreux morceaux de cadavres ont été retrouvés à travers le pays, au moment où la paix semblait promise. Mais qui veut donc plonger la Colombie à nouveau dans le sang ?

Caryl Ferey revient dans sa veine voyageuse, et il nous parle cette fois-ci de la Colombie, de ce pays déchiré par une guerre civile, opposant les conservateurs à la gauche libérale. Cette période d’ultra violence, appelée la Violencia, a vu la mort de 300 000 personnes sur 15 millions d’habitants. (Source Wikipedia). Enlèvements, viols, attentats, exécutions arbitraires, sont le lot commun du peuple colombien dans des massacres atroces. Pour financer cette révolution, la production de drogue a vu le jour et donné lieu à la création des FARC.

Le roman se situe dans une période plus apaisée, puisque des négociations de paix sont en cours de discussion. Les découvertes de morceaux de corps disséminés à travers le pays vont jeter le trouble auprès de la police et des politiques qui œuvrent pour un cessez-le-feu, dont Saul Bagader. Le contexte va donc jouer un rôle primordial dans ce roman et être la première énigme à résoudre, à savoir, qui veut saboter le processus de paix ?

Comme à son habitude, Caryl Ferey va bénéficier d’une documentation impressionnante, et nous l’exposer petit à petit, sans jamais être ni démonstratif, ni grandiloquent. Il va donc rajouter une trame sur ce contexte qui est la famille Bagader et ses drames, entre l’enlèvement d’Angel, le rôle de Lautaro dans les combats contre les FARC puis son travail actuel, la présence continuelle et omnipotente de son père, à l’un des plus hauts sommets de l’état : autant de fissures qui minent la vie de cette famille.

Il va y ajouter aussi une journaliste, l’un des personnages féminins forts de ce roman, Diana Duzan, sorte de chevalier de la vérité, bravant à elle seule les menaces, aidée par son fidèle destrier Jefferson, photographe de presse. Si cela peut sembler classique, j’ai trouvé que Caryl Ferey a apporté beaucoup d’application dans la construction de son intrigue et qu’il a probablement écrit là son meilleur scénario, le plus implacable aussi.

Et puis, Caryl Ferey m’a surpris, par son évolution de style. Lui qui était engagé, rageur, capable d’envolée lyriques et violentes se révèle ici posé, distant, froid dans les phrases, dans ses descriptions. Toujours juste, dans ses situations, ses décors ou ses dialogues, il se place en retrait pour ne pas en rajouter. Il l’explique d’ailleurs à la fin de roman, dans ses notes, en disant clairement que les scènes de violence du roman sont en dessous de la vérité et qu’il n’a pas voulu en rajouter.

On retrouve donc dans ce roman le combat qu’il mène depuis le début de sa carrière, montrer, démontrer l’inhumanité de l’humain, et la terrible impuissance des pauvres gens face à des fous à qui on donne la carte blanche pour développer leur imagination en termes de massacre. Caryl Ferey ne se complaît jamais dans les scènes décrites, il y a tant d’autres moments puissants à savourer dans ce roman, de la description des campagnes, des villes, des conditions de vie des gens, déplorables, et de leur sentiment de fatalité plus que de peur, puisqu’ils savent qu’à tout moment, on peut les assassiner.

J’ai adoré ce roman, car il a pleinement rempli mes attentes. Il m’a plongé dans un pays miné par ses combats, au détriment de toute vie humaine. Il m’a montré le quotidien des gens, et l’insoluble situation de deux clans (ou plus) qui s’entre-déchirent sur le dos des Colombiens. Alors, oui, c’est violent, mais oui, c’est humain. Comme je l’ai déjà dit, pour moi, Caryl Ferey est un héraut de l’humanisme moderne. Il le démontre une nouvelle fois avec ce roman puissant, dévastateur, avec une force peu commune.