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Haute voltige d’Ingrid Astier

Editeur : Gallimard – Série Noire

Cela fait un bout de temps que je me devais de découvrir Ingrid Astier, ou du moins sa plume. C’est essentiellement l’avis de Jean Marc qui m’a décidé à la rencontrer lors de Quais du Polar. Nous avons eu une discussion d’un quart d’heure que j’ai beaucoup apprécié. Je lui avais promis de lire son roman et j’ai été totalement conquis. Haute voltige est un vrai roman populaire, dans la grande tradition française.

Carmel et Mitch sont deux chauffeurs, qui sont chargés de convoyer des bijoux appartenant à un riche saoudien Nasser Al-Jaber, de Versailles au Bourget. Le convoi comporte plusieurs véhicules de luxe, le trajet est minutieusement mis au point, il n’y a pas de place pour l’improvisation. Sauf que des travaux sur l’A86 les obligent à changer leur trajet et à prendre l’A13. Sous un pont, le convoi est pris à partie par des hommes armés. Le casse se déroule sans violence, avec rapidité et efficacité. La seule victime se révèle être Carmel, abattu d’une balle. Le butin volé comporte des bijoux et la femme qui accompagnait Al-Jaber : Ylana.

L’équipe de Stephan Suarez est dépêché sur place. La violence et l’organisation du casse est tout simplement impressionnante. Rien n’a été laissé au hasard. Ceci dit, cela motive Suarez, il va enfin pour voir penser à autre chose qu’à un homme que l’on surnomme « Le Gecko ». En effet, cela fait plusieurs mois que Suarez et son équipe sont à la recherche d’un monte-en-l’air qui dérobe les bijoux et les œuvres d’art sans effusion de sang, en passant par les toits comme un équilibriste.

Astrakan reçoit ses hommes, Ranko et Redi, de retour du casse. Leur mission est accomplie à 100%. Rempli d’œuvre d’art, Astrakan est fier de présenter à Ylana les chefs d’œuvre qui ornent le salon de son appartement situé dans le XVIème arrondissement. En tant que trafiquant, à la tête d’un réseau international, il peut s’offrir ce qu’il veut, mais pas qui il veut. Et ilo vient de tomber amoureux d’Ylana. Il demande à ses hommes de les laisser, lui et elle.

Avec ce roman, Ingrid Astier atteint les hauts sommets. Elle convie tous les plus grands auteurs de roman populaire, et nous offre une visite de Paris vu des toits. C’est un vrai, grand, beau roman d’ aventure, tel qu’on en écrivait avant, remis au gout du jour, comme une sorte d’hommage envers nos grands auteurs (d’Alexandre Dumas à Maurice Leblanc, en passant par Eugène Sue) mais aussi une forme de réinvention d’un genre aujourd’hui bien trop oublié.

C’est un roman de personnages, avec en premier plan, le duel entre le Gekho et Suarez. Le premier, sorte de fils naturel d’Arsène Lupin mâtiné d’un John Robie (le voleur et personnage principal de La main au collet) est un adepte du beau, solitaire, et libre. En face de lui, on a Suarez, qui voue sa vie et sa carrière à la traque de ce voleur imprenable, espérant le prendre en flagrant délit. Entre les deux, il y a cette opposition entre liberté et contraintes, entre beauté d’un envol dans les airs et crasse de marcher dans la boue.

Cette opposition entre le lumineux et le gris est admirablement mis en scène par le style d’Ingrid Astier, à la fois sobre et efficace, prenant des envols quand il en est besoin, peignant des paysages avec une poésie et une évidence qui m’ont fait m’écarquiller les yeux. Ce qui fait que les 600 pages qui constituent ce roman m’ont paru passer bien vite, l’immersion dans l’histoire étant tout simplement obsédante.

Le lien entre les deux personnages principaux est lui aussi constitué d’une opposition plus marquée en terme de couleurs. D’un coté, la couleur rouge, nous avons Astrakan, un chef de gang de voleurs, sans pitié, d’une violence inouïe mais plein de contradictions par son amour pour Ylana (dont je suis tombé amoureux). De l’autre, la couleur bleue, limpide, calme, d’un Enki Bilal qui fait quelques apparitions pour représenter le beau immortel, indémodable et incontournable. Ingrid Astier nous montre aussi sa fascination pour l’art en général, que ce soit la littérature, la peinture ou la musique, et en cela, son roman est aussi une ode à l’art et à la beauté, qui rappelle par moments Charles Baudelaire.

De ce roman, prenant de bout en bout, je reteindrai, outre ses personnages, ses scènes impressionnantes, qu’elles soient intimes (quelles scènes d’amour), qu’elles soient stressantes (on ne peut s’empêcher de frissonner lors des escalades), qu’elles soient violentes (dont l’incroyable combat de Chessboxing), et aussi ces sentiments si humains tels que la haine, l’amour, l’envie, le besoin, la jalousie et l’obsession. Haute voltige se révèle être un roman remarquablement réussi, un des incontournables pour les vacances de cet été.

Oldies : Le sixième commandement de William Muir

Editeur : Gallimard – Série Noire (2005) – Folio (2011)

Traducteur : Janine Hérisson

C’est à la suite d’une discussion avec des adhérents de l’Association 813 que je me suis intéressé à ce roman. A la suite du billet de Yan, j’ai décidé d’acheter le livre et de le lire pour me faire ma propre opinion. Il faut dire que le sujet est tentant …

L’auteur :

William Muir est né en 1967 à Glasgow. Son premier roman, Le Sixième Commandement, a reçu le The Commonwealth Writers Prize First Novel Award (Eurasia) 2002. Il a enseigné à l’université de Cardiff et anime aujourd’hui des ateliers d’écriture dans une prison du Pays de Galles.

Quatrième de couverture :

À la suite d’un référendum, la peine de mort est rétablie en Angleterre. La nouvelle loi stipule clairement que les citoyens ayant voté «oui» sont susceptibles d’être désignés, par tirage au sort, pour exécuter la sentence…

Jeune père divorcé à la dérive, Riley reçoit un matin une lettre de convocation du ministère de la Justice. Une fois sur place, il apprend qu’il a été choisi pour assister à la pendaison d’un sinistre criminel…

Favorable à la peine capitale mais totalement incapable de regarder la mort en face, Riley va devoir, pour la première fois de sa vie, assumer ses choix et agir en homme responsable. Le réveil sera douloureux…

Mon avis :

Avec un sujet de départ comme cela, il y a beaucoup de thèmes à creuser sans écrire un nouveau roman anti-peine de mort. Et c’est bien à cela que nous convie William Muir qui aborde tout cela en un peu plus de deux cents pages et en évitant de prendre position. Il se contente en effet de prendre un citoyen comme vous et moi et le place face à ses responsabilités.

Bien que le roman ne comporte pas de parties distinctes, on peut le diviser en plusieurs morceaux en fonction de ce que l’auteur veut nous montrer. Au début, alors que Riley apprend qu’il a été désigné par le sort, celui-ci fait tout pour échapper à ses responsabilités, jugeant que quand il a voté au référendum, il n’a pas réfléchi aux conséquences. Outre l’immaturité de Riley, William Muir place le lecteur devant la situation, à la fois brutalement et avec humour, puisque l’on se trouve face à la situation de l’arroseur arrosé, sur un sujet bien plus sérieux.

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Puis vient la réaction de Riley qui va essayer de faire jouer ses relations, et on aborde alors le sujet de l’impunité de certains pourvu que l’on connaisse les bonnes personnes. On a affaire à une justice au faciès ou à une société à deux vitesses, injuste. Puis l’auteur entre dans le détail de la vie personnelle de son personnage principal, le montrant immature et foncièrement nombriliste, faisant le mal autour de lui sans aucun remords, n’ayant pour seul but que sa satisfaction personnelle (et en particulier sexuelle).

Vient alors la dernière partie du roman, avec une longue discussion entre Riley et le condamné à mort. Et là, j’ai trouvé que le roman prenait de la hauteur, puisque l’auteur nous place au milieu de ces deux personnages qui sont tout autant coupables l’un que l’autre, chacun à son niveau. Et il nous montre ou nous demande où se situe la responsabilité individuelle vis-à-vis de soi-même et où se situe-t-elle vis-à-vis de la société. Après ce que l’on a lu auparavant, la question mérite réflexion …

Avec un style froid et clinique, et c’est ce qui m’a le plus gêné, ce roman n’atteint pas les sommets d’autres romans que j’ai adorés (tels que Natural Enemies de Julius Horwitz ou Le condor de Stig Holmas, par exemple). Mais il s’avère un roman intéressant de bout en bout, qui nous place en face de questions qui peuvent déranger, et en particulier à nous remettre en cause face à nos valeurs personnelles ou notre éducation.

 

Cabossé de Benoit Philippon

Editeur : Gallimard Série Noire

Auréolé d’avis dithyrambiques, sur la toile entre autres, je me devais de découvrir ce premier roman, écrit par un auteur qui touche à tout. Attendez vous à une belle claque dans la gueule …

Il s’appelle Raymond. Comme ce prénom est moche, il se fait appeler Roy. Comme son prénom, Roy est moche, abimé, cabossé. Il fut boxeur, mais on devrait plutôt dire punching ball amateur. Dur au mal, il encaissait les coups jusqu’à se faire démolir. Avec cette gueule-là, il a bourlingué, fait tous les boulots, même ceux qui consistent à démolir des têtes pour recouvrer de l’argent.

Roy s’essaie à un site de rencontres. Il tombe sur Guillemette, jeune femme frivole qui a de la répartie. Elle a un petit ami, Xavier qui la frappe. Roy n’accepte pas cette attitude et le corrige … définitivement. Guillemette trouve alors en Roy le gentil géant qui va la protéger, avant d’éprouver pour lui le Grand Amour avec un grand A.

Recherché par la police, mais surtout fuyant leur vie abimée, nos deux écorchés vifs vont étrenner les routes de la France profonde sans but ni espoir, si ce n’est celui de passer le plus de temps ensemble possible. Cela va être l’occasion de rencontrer de nombreux personnages hauts en couleurs.

Je comprends les différents avis que j’ai pu lire sur la Toile à propos de ce roman. Avec un parti pris revendiqué de parler vrai, voire d’utiliser un langage parlé, l’auteur nous conte une bluette, une sorte de conte de fée d’aujourd’hui, mais en regardant l’envers du décor. Le héros n’est pas beau mais moche à en faire une caricature. La belle est belle et aveuglée d’amour. Et le décor n’est pas une belle forêt mais des routes départementales boueuses ou des banlieues grises. Le tout est servi chaud, très chaud, à force de coups de poing, de coups de pied et de mandales dans la gueule.

Que ceux qui n’apprécient que peu le langage vulgaire, ou la véracité des mots crus passent leur chemin. Il suffit de lire les premières lignes pour s’en rendre compte. Que ceux qui veulent lire un roman pas tout à fait comme les autres, et qui va vous frapper derrière la carapace, à l’endroit du cœur se jettent dessus. Car derrière cette brutalité, se loge une sorte de petite lueur de poésie noire, une once de gentillesse, de bon sentiment, sur fond d’amoralité, de sang et de sueur.

Pour un premier roman, c’est bluffant, car cela marche du début à la fin. Le seul petit reproche que je ferai, c’est que cela ressemble à un amoncellement de scènes, sans véritable but ni fin. Mais rien que pour quelques personnages rencontrés au fil de ces pages, avec une mention particulière pour Mamie Luger, et pour cette fin en forme de début de tout, je vous conseille d’aller y jeter un coup d’œil pour vous prendre un coup de poing.

Ce roman est qualifié pour le prix du Balai de la découverte 2017, organisé par le Concierge Masqué, et dont vous pourrez lire l’interview ici

Ne ratez pas les avis des amis Yvan et Jean Marc, de Fan2polar et Quatresansquatre

Oldies : Tueurs de flics de Frédéric H.Fajardie

Editeur : Gallimard (La Table Ronde)

C’est tout d’abord Jean Marc Lahérrère qui a attiré mon attention sur cet auteur, dont je ne connaissais que le nom. Puis, la couverture, le titre et la réédition chez La Table Ronde ont fait que je me suis jeté dessus. Quelle claque !

L’auteur :

Il grandit dans la librairie de son père bouquiniste et libertaire, rue de Tolbiac dans le 13e arrondissement de Paris, où il lit de très nombreux romans et nouvelles. Dès l’âge de 16 ans, le marxisme devient le repère idéologique de sa vie. En 1968, acquis aux idées de gauche, il milite à la Gauche prolétarienne, exerce divers petits métiers et, dès le mois de mai 1968, veut devenir le premier militant « engagé » à écrire des romans noirs.

Il publie son premier roman noir Tueurs de flics, en août 1979. Dans cette adaptation très libre de l’Orestie, un mythe de la Grèce antique, un commissaire est chargé d’une enquête qui doit lui permettre «d’arrêter des tueurs qui se plaisent à découper ses collègues». Ce premier roman s’inscrit dans le nouveau genre littéraire du néo-polar. Il est salué, dès cette époque, par les critiques Max-Pol Fouchet et Alain Dugrand.

À partir du milieu des années 1980, il signe des scénarios pour le cinéma et commence en parallèle à publier des romans de facture plus classique, tout en poursuivant son œuvre dans le roman noir. En 1989, le critique Renaud Matignon fait son éloge.

Réfractaire aux étiquettes et aux ghettos, il n’apprécie pas le socialisme mitterrandien, contre lequel il écrit, en 1993, Chronique d’une liquidation politique.

En 1998, avec la bénédiction du critique Bernard Frank, il participe à l’émission littéraire Le Cercle de minuit.

Il a été le parrain du Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale d’Arras ; l’édition 2009 de ce salon lui a rendu un grand hommage.

Pour Fajardie, polar et roman noir sont les meilleurs moyens d’explorer l’envers et les travers de la société contemporaine. Dans son œuvre, où l’esprit chevaleresque de ses personnages s’oppose à la médiocrité contemporaine, son gauchisme politique s’allie aux valeurs d’honneur, de fidélité et souvent de fraternisation au-delà des oppositions idéologiques ou historiques.

Ses œuvres, dans leurs versions publiées aux éditions NÉO (reprises ensuite par La Table ronde), portent des couvertures dessinées par Jean-Claude Claeys. Elles restituent à merveille la sombre atmosphère urbaine, la violence et la désillusion qui se mêlent dans l’œuvre de Fajardie.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

 » Tuer les flics, comme ça, c’est déjà bizarre, mais les découper en lamelles, en faux-filets, en fines tranches et finir par les bouffer, ça vous a carrément un coté farce.

Sauf que ces trois types étaient plutôt du genre pince-sans-rire. « 

Mon avis :

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le commissaire Padovani n’a pas la langue dans sa poche. Et ce qu’il raconte va forcément en choquer quelques uns, par le ton cru et l’acuité de ses observations sur notre société. Ecrit en 1975, on pourrait penser qu’il parle d’aujourd’hui, tant rien n’a changé ! Et ça flingue, ça claque et Dieu que c’est bon !

Ne vous arrêtez pas à la quatrième de couverture qui date des années 70 et qui, je trouve dessert quelque peu le roman, car on peut croire à un mélange d’humour glauque et de gore.

Le roman commence par une scène d’anthologie, et je pèse mes mots. Le commissaire Padovani est envoyé en tant que négociateur pour une prise d’otage dans un magasin d’électroménager. Le preneur d’otage est nu, et revêt seulement un gigantesque paquet de lessive Paic. Il n’a pas de revendications et Padovani finit par le descendre. Ses supérieurs apprécient moyennement ce dénouement et lui demandent de démissionner. Mais avant cela, il doit mettre fin à des meurtres en série de flics, à raison d’un par semaine.

Et voilà comment, à partir d’un synopsis simple, on se retrouve avec une pépite de polar noir, avec des vrais gens dedans, et surtout un observateur cynique et parfaitement lucide qui va raconter ce qu’il voit et ce qu’il pense. Quelque soit la situation, il va nous remettre à notre place et montrer le ridicule d’une société de consommation, de communication, et j’en passe qui sont à la fois drôle, grinçant, rebelle et clairvoyant.

Si on assiste au quotidien de la vie de flic, si on voit à quelle (s) pression (s) ils ont affaire, c’est le style de l’auteur qui marque les esprits. Le style est direct comme autant d’uppercuts qu’on prend dans la gueule. Pour autant, il n’y a jamais de vulgarités, mais juste des mots, des phrases qui nous remettent à notre place. L’efficacité littéraire a rarement atteint un tel degré de perfection.

Et si j’ai parlé de la scène d’introduction, je peux vous dire que toutes les scènes sont géniales sans qu’il n’y ait jamais de temps mort. Même la scène de fin, en forme de western apocalyptique, décalé et énorme va vous en mettre plein les yeux.

Depuis, je me suis renseigné : C’est la première aventure du commissaire Antonio  Padovani qui, sur la demande de l’écrivain et journaliste Jean-Paul Kauffmann, reviendra dans La théorie du 1% et deviendra un héros récurrent dans l’œuvre de Fajardie.

Ne ratez pas les billets de Charybde2 et les billets de Jean-Marc sur d’autres romans de Frédéric Fajardie ici et .

Oldies : La bête qui sommeille de Don Tracy

Editeur : Gallimard (1951) ; Folio (Format poche)

Traduction : Marcel Duhamel & Jacques-Laurent Bost

C’est dans le remarquable essai de Jean-Bernard Pouy, Une brève histoire du roman noir que j’ai pioché cette idée de lecture. Ce roman, édité aux Etats Unis en 1937, ne fut publié en France qu’en 1951. Heureusement, il est encore disponible chez Folio et je vous conseille très fortement de le lire !

L’auteur :

Après ses études, en 1926, il collabore un temps au journal local, le New Britain Herald. Il se rend ensuite à Baltimore et exerce divers métiers : garde du corps, agent immobilier, modèle pour des publicités, vendeur. Il revient finalement au journalisme de reportage au Baltimore Post, puis devient rédacteur au Trans Radio News à New York de 1928 à 1934. Après cette date, il est surtout rewriter pour de nombreux quotidiens et, entre 1955 et 1960, il enseigne également pendant la session d’été à l’Université de Syracuse.

Sa première publication date de 1928, une nouvelle dans la revue The Ten-Story Book. Il en écrira plusieurs centaines sous de multiples pseudonymes (Tom Tucker, Tracy Mason, Don Keane, Anne Leggitt, Jeanne Leggitt, Marion Small, Loraine Evans) dans la plupart des « pulps » de l’époque (Thrilling Sports, Popular Sports, Black Book Detective, Exciting Love…).

Son premier roman, Round Trip (Flash!) est publié en 1934, suivi en 1935 de Criss-Cross (Tous des vendus). Dans ce dernier roman, il décrit la descente aux enfers d’un ancien boxeur, devenu convoyeur de fonds, qui se lance dans un cambriolage pour séduire une femme. Criss-Cross sera porté à l’écran en 1949 par Robert Siodmak (titre français : Pour toi j’ai tué) avec Burt Lancaster dans une composition mémorable.

Dans ses récits policiers, Don Tracy explore souvent des zones peu fréquentées. Ainsi, La Bête qui sommeille (How Sleeps The Beast, 1938), l’un de ses romans noirs d’avant la guerre, traite avec acuité du racisme, un thème rarement abordé à cette époque par le genre.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Tracy appartient à un détachement de la Military Police. De cette expérience, il tirera dans les années 1960 une série de romans d’enquête ayant pour héros le sergent-chef Giff Speer.

Démobilisé, et tout en poursuivant la publication de romans noirs, dont les thèmes récurrents demeurent la recherche d’identité, l’alcoolisme et ses dérives, le racisme et la violence qu’il engendre, Don Tracy signe de son nom, ou des pseudonymes Barnaby Ross ou Carolyn Mac Donald, des romans historiques qui lui valent une certaine notoriété. Il emploie aussi sa plume à de nombreux travaux alimentaires : il rédige, sous le pseudonyme de Roger Fuller, plusieurs romans et recueils de nouvelles, ainsi que des novélisations du feuilleton Peyton Place, agit comme nègre littéraire pour Van Wyck Mason et Ellery Queen, et compose sous divers noms des novélisations de films et de séries télévisées, notamment des épisodes des séries Le Fugitif, L’Homme à la Rolls et Les Accusés.

Il meurt d’un cancer en 1976.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Un petit port avec ses pêcheurs d’huîtres, son débit de boissons, ses marins, sa putain locale, et Jim, le pauvre nègre transi. Et tout à coup la brutalité, le sadisme collectif se déchaînent et l’on assiste – sous couvert de moralisation – à un spectacle abominable, écœurant. Les atermoiements de la police locale, la lâcheté, la veulerie, la sauvagerie des uns, l’impuissance désespérée des autres font de ce livre un témoignage impitoyable.

Mon avis :

Dans un petit port des Etats Unis, tout le monde se retrouve au bar après le travail, pour boire, et oublier son quotidien. Jim, un jeune noir, vient acheter une bouteille d’alcool local. Fin saoul, il va tuer et violer une jeune blanche, avant de perdre connaissance dans une grange. Lors de la battue, on le retrouve et on l’enferme en prison. La population demande justice et va se diriger vers la prison pour un lynchage.

Ce qui frappe d’emblée, c’est bien la modernité de ce texte qui date de 1937 et qui n’a pas pris une ride. Il n’est fait aucune mention de détails qui pourrait placer ce texte à cette époque là, ce qui en fait un roman intemporel important. Et il l’est bien, important par les thèmes évoqués ici. Car au delà de la dénonciation du racisme, on y trouve pêle-mêle une accusation de la police, de la justice, des politiques, et des journalistes. Car Don Tracy va placer des personnages représentant chacun leur métier et montrer leur réaction face à ce drame.

Au milieu de cette cohue, il y a Al, l’adjoint du sheriff, qui représente la bonne conscience de la société, qui est un ami d’enfance de Jim, mais qui va basculer aussi dans l’horreur. Et puis il y a ce déclic, cette étincelle qui va faire éclater tout ce petit monde, qui va créer une folie collective jusqu’à créer une scène d’horreur (non écrite mais que le lecteur peut imaginer) qui va faire réagie le lecteur. Il y a du bruit et de la fureur, de la folie et de l’hystérie, de la passion et de la déraison, il y a surtout le génie d’un auteur qui a su recréer une foule en délire, dénuée de toute morale alors que c’est ce qu’elle demande.

En un peu plus de 200 pages, Don Tracy réussit le challenge de montrer une foule devenue folle demandant justice, là où toutes les instances ont oublié leur rôle, instances qui se dédouanent de leur rôle en essayant de se rassurer sur le fait qu’ils n’y sont pour rien. C’est un grand, roman, un roman important, un roman à lire et à relire … et à faire lire.

Condor de Caryl Ferey

Editeur : Gallimard

Comme beaucoup de lecteurs de polars, j’aime Caryl Ferey. J’aime Caryl Ferey pour ses intrigues. J’aime Caryl Ferey pour ses personnages. J’aime Caryl Ferey pour son humanisme. J’aime Caryl Ferey pour son honnêteté. J’aime Caryl Ferey pour ce qu’il nous montre du monde et de l’état dans lequel il est. Avec Condor, nous faisons étape au Chili.

Santiago du Chili. La manifestation étudiante fait rage Plaza Italia. Gabriela parcourt les rangs, armée de sa camera pour faire un reprortage qu’elle postera sur le Net. Elle y retrouve son amie Camila Araya, la présidente de la Fédération des Etudiants de l’université du Chili. La manifestation défend l’éducation pour tous, depuis que le Chili s’est libéré de la dictature de Pinochet pour plonger dans l’ultralibéralisme et des universités payantes qui coutent le salaire d’un ouvrier.

A 67 ans, Stefano a toujours la passion du cinéma et celle de partager la culture. Il héberge Gabriela depuis quatre ans, et lui propose de venir voir The Getaway de Sam Peckinpah à la Victoria, où ils rejoindront le Père Patricio. En pleine projection, la sœur Maria Inès leur demande venir voir le drame qui se déroule sur un terrain vague tout proche :

Quelques policiers tentent de maitriser la centaine de badauds qui observent le corps d’un jeune adolescent mort. Enrique, le fils de 14 ans du rédacteur en chef de Senal3 est étendu là, mort. Gabriela filme tout, car elle a remarqué des traces de poudre blanche. C’est le quatrième corps d’adolescent que l’on retrouve comme cela. Gabriela sait que la police ne fera rien pour élucider les morts de jeunes pauvres. On lui conseille alors de contacter un jeune avocat spécialiste des causes perdues Esteban.

Après la Nouvelle-Zélande («Haka», 1998, «Utu», 2004), l’Afrique du Sud («Zulu», 2008), et l’Argentine («Mapuche», 2012), Caryl Ferey pose ses valises au Chili. C’est l’occasion pour lui de montrer en 400 pages un pan de l’histoire de ce pays marqué par une dictature adoubée par les plus grands pays économiques, sous prétexte de lutter contre le communisme. Le pendant de cela, c’est que ce pays est tombé dans un ultralibéralisme, qui creuse les écarts entre les pauvres et les riches, et qui foule aux pieds le moindre humanisme. Il était donc logique que Caryl Ferey y installe son intrigue.

Si on peut regretter qu’au fil des pages, le personnage de Stefano disparaisse quelque peu, ce roman est bel et bien porté par ses deux personnages principaux Gabriela et Esteban. Ce sont deux personnages aussi opposés qu’on puisse l’imaginer, Gabriela étant une révoltée sans le sou et Esteban un avocat issu d’une famille immensément riche mais se battant pour les pauvres. Comme d’habitude, Caryl Ferey démontre tout son humanisme à travers ces personnages, et surtout faisant de son roman un reportage sur un pays où le seul leitmotiv est de faire toujours plus d’argent.

Pour autant, l’intrigue n’est pas en reste puisqu’elle se déroule gentiment, jusqu’à dévoiler le sujet véritable du roman dans les dernières pages, sujet que l’on est bien incapable de trouver auparavant. Avant, nous aurons eu droit à un très bon polar, avec des scènes de suspense haletantes, des dialogues formidables et surtout un contexte des plus noirs, choquant, révoltant, scandaleux.

Je dois dire que ce roman m’a passionné mais que j’ai regretté que les personnages soient aussi stéréotypés (les gentils sont très gentils, les méchants sont très méchants) et qu’un peu plus de subtilité m’aurait poussé à mettre un coup de cœur. Et puis, il m’a manqué un peu de folie, un peu de passion, que je n’ai pas ressenti à la lecture, et qui est une des raisons pour lesquelles j’adore cet auteur. Ceci dit, ce roman n’est en aucun cas décevant pour moi, car c’est encore une fois un formidable voyage dans une contrée mal connue, pourrie par le règne de l’argent eu détriment des hommes et des femmes, présenté par des formidables personnages inoubliables.

L’alignement des équinoxes de Sébastien Raizer

Editeur : Gallimard – Folio

J’ai un peu de mal à caractériser ce roman, car c’est un roman qui flirte avec le polar et l’anticipation, tout en penchant par moment vers la philosophie ou l’anticipation. Bref, cela sent le roman original inclassable.

Quatrième de couverture :

Un homme décapité et, à ses côtés, une jeune femme samouraï avec son sabre japonais : par la pureté de son geste, elle vient d’atteindre l’équinoxe de la mystérieuse loi de l’alignement.

Wolf, ancien commando déphasé, et Silver, boxeuse zen laotienne, les deux flics de la Criminelle chargés de l’enquête, sont déroutés par ce meurtre, et plus encore par la suspecte.

Tandis que des liens invisibles et dangereux se tissent entre Wolf et la fille samouraï, des cadavres au front gravé d’une étoile sont retrouvés dans Paris. Silver et Wolf sont alors entraînés dans un univers mutant et, pour essayer de s’en sortir, ils vont devoir redéfinir ce qu’ils tenaient jusque-là pour réel. Pendant ce temps, dans l’ombre, la Vipère poursuit son œuvre démiurgique, en attendant son propre équinoxe…

Mon avis :

Voilà le genre de roman qui vaut le détour, pour peu que l’on soit curieux. Car la quatrième de couverture est opaque, et les premiers chapitres un peu du même genre, même si on a l’impression de lire des descriptions de personnages déjà rencontrés. Puis, arrive le meurtre, un homme décapité à la perfection, par une jeune femme découverte sur les lieux du crime, et nos deux flics vont nager ou du moins se débattre dans un monde mystico-philosophique dont les sources sont à chercher du coté du Japon.

En effet, la tueuse Karen Thilliez leur donne à demi-mot le fait que son meurtre était nécessaire pour se rapprocher de l’alignement des équinoxes, état de sublimation de l’être. Dit comme ça, cela ressemble plus à un roman de science fiction qu’à un polar, et pourtant on y trouve des scènes hallucinantes aux cotés de connotations philosophiques qui m’ont laissé froid.

Cela donne une lecture en dents de scie, atteignant parfois le génie d’un Maurice Dantec (dans les Racines du mal) et nous larguant parfois sur le bord de la route dans des décors ou des considérations métaphysiques. Cela donne aussi une impression d’alterner entre rêve et réalité, à tel point que, par moments, on ne sait plus où on est … et pourtant on continue à lire à il y a comme une sensation d’hypnotisme dans le style de Sébastien Raizer.

Et vous savez quoi ? Sébastien Raizer vient de sortir la suite, qui vient d’être publiée chez Gallimard – Série Noire, et je crois bien que je vais la lire quand même. Dites, je suis fou, non ? C’est grave, docteur ?