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Oldies : Lune d’écarlate de Rolo Diez

Editeur : Gallimard – La Noire

Traducteur : Alexandra Carrasco

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Ce roman avait été notifié comme étant le chef d’œuvre de son auteur dans Le Dictionnaire des Littératures Policières. Il faisait aussi partie du Top 100 de l’association 813 et avait été chroniqué par Jean-Marc Lahérrère. Que de bonnes raisons de le découvrir !03

L’auteur :

Rolo Díez, né à General Viamonte, dans la province de Buenos Aires, en 1940, est un écrivain argentin, auteur de roman policier.

Après avoir amorcé des études universitaires en droit à Buenos Aires, il bifurque vers la psychologie et le cinéma. Pendant ce temps, il milite dans un groupuscule politique proche des péronistes visant à la libération du pays par les armes. En novembre 1971, il est arrêté et incarcéré pendant plusieurs années dans un centre de détention de Villa Devoto, un quartier du nord-ouest de Buenos Aires, puis successivement dans les provinces de Chaco et de Chubut. En prison, il se radicalise et adhère au Parti révolutionnaire des travailleurs, fondé par Mario Roberto Santucho (es). En mai 1973, il est libéré grâce à l’amnistie décrétée par le président Héctor José Cámpora et reprend ses activités politiques qui le contraignent à l’exil en 1977. Il se rend en Europe et survit en France, en Italie et en Espagne grâce à une série de petits emplois mal rémunérés. Il s’installe à Mexico en 1980 et travaille comme scénariste d’émissions de télévision et de bandes dessinées. Il devient ensuite responsable des pages de politique internationale du quotidien mexicain El Día.

À la fin des années 1980, il se lance dans l’écriture. Los compañeros (1987), son premier ouvrage, est un récit en grande partie autobiographique qui revient sur la situation politique en Argentine dans les années 1970.

L’auteur aborde le roman policier, auquel il infuse une bonne dose d’ironie, avec Vladimir Ilitch contre les uniformes (1989), où plusieurs meurtres et enlèvements sont perpétrés sous le régime de la dictature militaire dans le Buenos Aires de 1977. Avec la crise économique de 1989 en toile de fond, Le Pas du tigre (1992) évoque la corruption des hauts dirigeants de la police impliqués dans un trafic de prostituées. Une galerie de personnages aussi désenchantés que cocasses brosse dans ce récit choral une fresque impitoyable de la société argentine de l’époque. Dans L’Effet tequila (1992) apparaît le policier Carlos Hernández, qui revient dans Poussière du désert (2001). Bigame, proxénète, maître-chanteur et ami des truands, c’est un bon père de famille et un agent de l’ordre qui, ironiquement, est soucieux de bien faire son métier. Ainsi n’hésite-t-il pas à payer de sa poche des collaborateurs pour faire toute la lumière sur une série d’assassinats visant des pornographes.

Selon Claude Mesplède, Lune d’écarlate (1994) est le chef-d’œuvre de Rolo Díez. À Mexico, Scarlett, une grande adepte de la littérature à l’eau de rose, croit encore au prince charmant, en dépit d’un divorce et d’une vie sexuelle qui tourne à vide. Quand elle rencontre Julio Cesar, elle est persuadée qu’il incarne le héros de ses rêves. Mais cet ancien malfrat, devenu indicateur de la police, s’avère plutôt un misérable petit sadique qui incendie et torture pour le compte d’un gouvernement néolibéral et corrompu qui ne recule devant rien pour se maintenir au pouvoir. Lune d’écarlate s’est vu décerner le prix Dashiell Hammett et le prix Semena Negra.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Dans son deux-pièces en plein cœur de Mexico, Scarlett est fin prête à devenir princesse. Dès le berceau, sa mère s’est brûlé les yeux à lui lire les chroniques mondaines et à lui confectionner des robes à la hauteur de ses ambitions. Mais le prince charmant tarde à se déclarer. En l’attendant, Scarlett est bien obligée de travailler et d’user de ses charmes pour arrondir ses fins de mois.

De son côté, poursuivi par la malchance, Julio César brûle ses amis sous les ponts, erre de prison en prison, écoute les délires d’ivrogne d’un émule de Bukowski, partage sa vie avec une clocharde, quand il ne travaille pas pour la police ou ne pousse pas les gamins sous les roues des camions dans son rôle de défenseur de la loi.

Que l’on poursuive un rêve absurde ou que l’on dérive de hasards en crimes, on est fichu si on ne sait pas déchiffrer les messages de la lune, une lune ensanglantée par les exactions d’une bande de flics aussi sadiques que pervers.

Rolo Díez, l’ancien militant, a un talent formidable pour pointer la brutalité du dieu Libéralisme. Sa condition d’exilé lui a appris à déporter son regard pour mieux voir. Dans la plus pure tradition de la tragédie grecque, Lune d’écarlate offre un tableau particulièrement lucide du Mexique des années 90. Rolo Díez confirme dans ce septième roman son art de concilier noirceur et humanisme.

Mon avis :

On naît pauvre, on meurt pauvre. Concepcion a toujours voulu le mieux pour elle, pour sa fille … mais surtout pour elle. Elle a tant rêvé devant le film Autant en emporte le vent, qu’elle a appelé sa fille Scarlett. Elle lui a tellement seriné, répété qu’elle était une future reine, qu’elle était la plus belle du monde, qu’elle avait tout d’une reine, que la petite y a cru. Mais la vie ne nous offre pas tous nos désirs.

Julio César est un truand, un moins que rien, dont le seul but est de ne pas mourir et de monter dans une échelle sociale sans grand intérêt. Il sera braqueur, indic, agent double, tortureur, tueur, violeur … et se fera mener par bout du nez par plus fort et plus intelligent que lui. Ces deux-là vont se rencontrer, ne vont pas se marier et ne vont pas avoir beaucoup d’enfants …

Voilà un conte moderne cruel et d’une noirceur sans pareil, probablement un des romans les plus durs et les plus pessimistes que je n’aie jamais lu. Alors qu’au début du roman, l’auteur utilise l’humour et la dérision pour se moquer des rêves, de l’égoïsme et des illusions de Concepcion, le ton devient vite noir et méchant pour mettre brutalement les personnages en face d’une société plus cruelle qu’eux, qui n’en a rien à faire des êtres humains.

Tous les personnages vont donc nous paraître dérisoires, mêmes ceux qui tentent juste de vivre (tels que Juan le père de Scarlett, qui tient une boulangerie pour subvenir aux besoins de sa famille, ou Œil du Diable, trop moche pour trouver des clients). Et cela va donner des scènes d’une violence émotionnelle rare, allant jusqu’à la description d’une orgie sexuelle à vomir.

Il faut juste savoir que le style de l’auteur est brillant, maniant la langue entre description et sentiments (et je tire un grand coup de chapeau au traducteur !). Que certains passages ont des paragraphes longs de quelques pages mais ne sont pas lassants. Que le déroulement de ce conte pour adultes n’est pas chronologiquement linéaire. C’est donc une histoire noire qui se mérite. Qu’on se le dise.

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Franconville, Bâtiment B de Gilles Bornais

Editeur : Gallimard – Série Noire

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

J’avais noté cet auteur et ce titre grâce à Jean-Marc Lahérrère et son blog Actudunoir. Ce roman attendait donc patiemment son tour sur mes étagères. C’est un polar social qui, malgré le fait qu’il date du début des années 2000 montre que rien n’a changé …

L’auteur :

Gilles Bornais, né le 19 novembre 1958, est un écrivain et un journaliste français, auteur de romans.

Il passe son baccalauréat en section sports-études natation à Vichy. Il est nageur de niveau national en papillon, champion de France Masters et 4ème aux championnats du monde Masters en 1998. Il fait des études supérieures à l’université Paris XIII où il obtient une maîtrise de sciences et techniques de l’édition. Entraîneur de natation, il est pigiste pour le compte du journal Le Parisien en 1979, devient rédacteur au service des sports en 1982, puis est successivement reporter sportif et chef d’édition. Il occupe ensuite pendant plusieurs années les postes de rédacteur en chef et directeur général délégué de L’Écho républicain à Chartres avant d’être nommé rédacteur en chef et directeur de la réalisation du Parisien en 2005, puis directeur de la rédaction de France-Soir en 2009. Il dirige aujourd’hui une société de conseil et de formation dans les médias.

En littérature, il amorce sa carrière en 2001 avec Le Diable de Glasgow, un roman policier historique, mâtiné de fantastique, qui se déroule dans la Grande-Bretagne de la fin du XIXème siècle. Y apparaît pour la première fois le détective Joe Hackney de Scotland Yard, envoyé par son chef à Glasgow, en Écosse, pour aider la police locale à élucider une série de meurtres extrêmement étranges.

Dans l’aventure suivante, Le Bûcher de Saint-Enoch (2005), Hackney enquête sur le meurtre d’une femme retrouvée au sommet du terril d’une mine, puis, non loin de là, sur cinq cadavres découverts brûlés dans la cathédrale Saint-Enoch. « L’intrigue se déroule dans l’Écosse industrielle de 1889, période de lutte sociale des fondeurs et des mineurs. ».La série s’est poursuivie avec Le Mystère Millow (2007), Les Nuits rouges de Nerwood (2010) et Le Trésor de Graham (2011).

Gilles Bornais a également signé un roman noir, Le Serin de monsieur Crapelet (2002), ainsi que des romans policiers plus classiques, comme Franconville, bâtiment B (2001), paru dans la Série noire, et Ali casse les prix (2004).

Récemment, 8 minutes de ma vie (2012) est le récit d’une nageuse de haute compétition, J’ai toujours aimé ma femme (2014), une étude psychologique sur le couple moderne, Une nuit d’orage (2016), l’histoire d’un homme qui revient dans le village de son enfance 23 ans après qu’un meurtre y eut été commis.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Qui a dit qu’on s’ennuyait dans les banlieues-dortoirs ? À Franconville, Richard Mortin a une télé, un chien à faire pisser, des cannes à pêche à vendre, un dealer disparu à retrouver et un meilleur ami accusé de meurtre à défendre contre la terre entière. Pour que la banlieue puisse se rendormir tranquille, en oubliant ses mauvais rêves…

Mon avis :

Richard Mortin habite Franconville-La-Garenne dans la résidence de la Mare aux Fées. Il a arrêté ses études pour devenir vendeur d’articles de pêche. Un samedi, alors qu’il rentre de courses de chez Leclerc, il laisse entrer Raoul Théreux, son voisin. Puis il monte chez lui, il s’installe devant son poste de télévision, quand il entend des portes claquer. Ce sont encore les voisins qui s’engueulent … Puis c’est un coup de revolver qui résonne. Françoise Théreux, la voisine, est morte d’une balle dans la tête. Richard sort sur le palier, rencontre la petite Blanche, 7 ans, qui s’accuse du meurtre. La voisine du dessus, Madama Oriola, qui était aussi dans l’appartement dit que c’est Raoul qui l’a tuée. Mais Richard le connait, il n’aurait jamais pu faire cela …

Banlieue-Dortoirs, cages à lapins, métro-boulot-dodo. Ce sont autant d’expressions passées dans l’usage commun qui illustrent le quotidien des habitants des banlieues. Je n’ai jamais lu aucun roman qui illustre à la perfection ces journées si balisées par des divertissements et activités dont le but est d’oublier le quotidien terne. Et en plus, c’est fait avec finesse dans le roman, sans que l’on ne ressente aucun ennui, aucune lourdeur. Le pied !

Plus que roman policier ou roman noir, c’est un roman social avec une intrigue policière, remarquablement menée. Le personnage principal, qui au départ ne semble n’être qu’un voisin, s’avère plus impliqué que prévu, émotionnellement parlant … Ils se sont connus au collège, se sont fréquentés avant que Raoul ne tombe dans la drogue. C’est l’illustration d’une loyauté amicale et humaine dans un univers déshumanisé. Avec son format court (moins de 250 pages), ce roman est juste parfait. Il n’y a pas un mot de trop, pas une scène inutile. C’est un roman à ne pas rater, à redécouvrir.

Le chouchou du mois de février 2019

Autant le mois de janvier a été formidable de découvertes, autant j’ai mal pioché dans ma PAL au mois de février ! Pas moins de 3 romans arrêtés car ils ne m’ont tout simplement pas intéressé. Mais parlons de ceux que j’ai appréciés :

Il va falloir vous y habituer, il y a des rubriques qui vont revenir chaque mois, ou du moins je l’espère. Ainsi, j’ai énormément apprécié la deuxième confrontation entre Bob Morane et l’Ombre Jaune (intitulée L’Ombre Jaune d’Henri Vernes) car c’est un pur d’action trépidant et passionnant. De même, j’ai continué La compagnie des glaces de GJ.Arnaud avec les tomes 9 et 10 (French Pulp) de cette gigantesque saga de science fiction. Depuis quelques épisodes, ces romans ont un aspect visionnaire qui devient flippant. C’est un mélange de suspense, de géopolitique et d’anticipation où l’auteur place au centre de son intrigue des personnages fantastiques.

Si on veut se plonger dans l’histoire contemporaine de la France, nul doute qu’il faut se tourner vers Hevel de Patrick Pécherot (Gallimard), où on passe quelques heures avec un conducteur de camion qui parle de son travail et du contexte, l’arrivée des Algériens dans les années 50. Un must de narration. Quant à la situation politique de la fin des années 50, nul doute que Requiem pour une république de Thomas Cantaloube (Gallimard – Série Noire) comblera vos besoins, car c’est un premier roman très appliqué qui place des personnages imaginaires au milieu du marasme de cette époque là. Un roman très réussi.

Puiqu’on parle de premier roman, ne ratez pas A Paris coule la mer du Nord de Astrid Monet (Chemins du hasard), qui est un court roman, rédigé avec une plume légère presque magique. S’il n’est pas parfait, il se pourrait bien que vous ayez entre les mains la naissance d’une future grande auteure.

Au niveau originalité, je ne peux que vous conseiller Désoxy de Jean-Marc Demetz (Presses du midi), avec une enquêtrice qui doit résoudre un meurtre et une disparition sans aucun indice. Elle ne peut que compter sur un personnage énigmatique L’anonyme d’Anvers. Ne passez pas à coté ! Je pourrais entrer dans cette catégorie Avalanche Hôtel de Niko Tackian (Calmann Levy), tant on est bousculé dans nos certitudes avec ce personnage de flic en proie à des cauchemars ou des visions ou les deux. Dans un décor glacé, ce roman est prenant de bout en bout.

Si vous préférez le polar classique, il y a Le fruit de mes entrailles de Cédric Cham (Jigal), qui prend une intrigue classique et qui applique à la lettre les codes du genre. Mais, l’auteur a su créer des personnages forts, hors norme, et surtout il nous a concocté une fin très réussie. Il y a aussi Haine pour haine d’Eva Dolan (Liana Levy), dont le style est franc, direct, violent pour un sujet qui ne l’est pas moins : une société en proie au racisme et aux meurtres de haine. Un roman frappant, c’est le moins que l’on puisse dire, qui fouille aussi les réactions des hommes politiques.

Le titre du chouchou du mois revient, une fois n’est pas coutume à mon Oldies du mois.  Nada de Jean-Patrick Manchette (Gallimard Série Noire) est à la fois un roman culte mais aussi un roman fondateur, qui tranche avec les productions de l’époque. Avec son histoire d’enlèvement, il se permet aussi une belle lucidité avec la phrase qui clôt presque le livre. Un grand moment du polar.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans vos choix de lecture. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou du mois. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

Hevel de Patrick Pécherot

Editeur : Gallimard

C’est un fait, je ne lis pas assez Patrick Pécherot, et je n’en parle pas assez. Tranchecaille m’avait très fortement impressionné, à tel point que je m’en rappelle encore. Pour d’autres romans, je dois dire que quand le coté historique prend le pas sur l’intrigue, j’accroche moins.

Avec ce roman là, le contexte est bien historique mais il ne sert qu’à illustrer une trame présentant le témoignage de Gus. Au début, on a l’impression de lire une confession, celle d’un homme qui a vécu la guerre d’Algérie et qui revenu de l’enfer devient chauffeur livreur avec son acolyte André. Puis, petit à petit, on se rend compte que Gus parle à quelqu’un, à un journaliste ou à un romancier qui veut avoir son avis.

D’ailleurs, dès le début du roman, on croit que l’auteur s’adresse à nous mais il s’agit bien de Gus :

« Soit, puisque vous y tenez, je vais vous raconter. Mais ce sera comme je l’entends. Quand j’en aurais fini, vous déciderez. Vous prendrez ou vous laisserez. Vous comprenez, tant mieux. Vous ne pigez pas, tant pis. »

Tout le début du roman est un pur joyau. Avec son parlé vrai, simple, direct, l’auteur et Gus nous emmènent dans les années 50, en province, dans le Jura, avec ses routes déglinguées qui maltraitent le camion en mauvais état. Les secousses viennent bercer les chauffeurs, et il faut un petit coup d’alcool pour se réveiller.

Puis, Gus va nous parler de son histoire, brièvement, et de ses ressentiments envers les étrangers, ceux qui les ont foutus dehors et qui se permettent de faire grève chez nous, mettant à genoux notre pays. Sans jamais dépasser la ligne jaune, en étant trop voyant, trop trivial, l’auteur insère des piques pour mieux expliquer la psychologie de son personnage. Et les pages vont petit à petit se remplir de sang.

Puis les souvenirs deviennent flous, parfois à dessein, les faits se contredisent, et les non-dits deviennent mensonges, les oublis des accusations. Et le roman témoignage d’une partie de cette génération devient psychologiquement passionnant et se transforme en dénonciation des oubliés de la guerre et des citoyens abandonnés. Ce qui n’était que quelques morceaux épars de porcelaine se transforme en mosaïque d’une population qui n’a pas compris ce qui se passait parce qu’on ne lui a rien expliqué.

C’est sur cet équilibre fragile que se construit le drame de ce roman, dans un exercice de style qui peut paraître hermétique, ou du moins pas facile à appréhender et qui se révèle réussi au sens où il remplit l’ambition que l’auteur s’était fixée au départ. Patrick Pécherot est un témoin primordial de la France et des Français et ce roman le démontre une fois de plus. Et ce roman, malgré son contexte très centré années 50 n’en devient que très actuel, terriblement actuel.

Ne ratez pas entre autres l’avis de Hannibal

Requiem pour une république de Thomas Cantalouble

Editeur : Gallimard – Série Noire

Du coté de la Série Noire, en ce début d’année, on annonçait un polar politique ancré dans un contexte historique fort, la France du début des années 60. Sur le papier, ce roman a tout pour me plaire.

Septembre 1959. Sirius Volkstrom, ancien collabo, a quitté la France à la défaite des Allemands, pour rejoindre l’Indochine et l’Algérie, où il y a perdu un bras. Malgré cela, il a gardé son instinct de tueur. Convoqué par Jean-Paul Deogratias, directeur adjoint de cabinet du préfet de police Maurice Papon, il apprend que la police veut se débarrasser d’un avocat proche du FLN,  Abderhamane Bentoui. Deogratias a acheté les services d’un tueur à gages, Victor Lemaître, et Sirius Volkstrom devra se débarrasser de Lemaitre. Mais le complot ne se déroule pas comme prévu, puisque Lemaitre assassine de sang froid toute la famille présente et s’enfuit. Sirius ayant laissé ses empreintes sur une poignée par inadvertance, doit retrouver très vite le tueur à gages.

Antoine Carrega est conducteur de camionnette et transporte du pastis de Marseille à Paris. Il connait bien la route, l’endroit des barrages policiers et comment s’en sortir sans encombre ; même quand il n’y a pas que du pastis à l’arrière de la camionnette. Ancien résistant, il répond positivement à son ami maquisard Aimé de la Salle de Rochemaure, quand il lui demande de retrouver l’assassin de sa fille. En effet, celle-ci était la femme de l’avocat Abderhamane Bentoui. Il va se renseigner auprès de ses connaissances dans la pègre parisienne.

Maurice Papon l’annonce et le clame haut et fort : ce crime ne restera pas impuni. Aux cotés de son directeur adjoint, il va annoncer à la presse que le FLN sera puni pour ce crime, et qu’il a choisi la meilleure équipe pour cette enquête : Amédée Janvier l’ancien qui tête souvent de la bouteille, et Luc Blanchard le petit jeune qui débarque. Cela n’arrange pas Luc Blanchard, qui aurait bien voulu résoudre l’affaire de viol dont il s’occupe, et à propos de laquelle il cherche l’Algérien coupable.

Trois personnages, trois piliers pour raconter un versant de la France de 1959 à 1962. Rien de tel pour faire un roman équilibré que de s’appuyer sur trois bases solides. C’est bien ce que sont Blanchard, Carrega et Volkstrom, trois personnages forts, ni tout à fait blancs, ni tout à fait noirs, sillonnant entre les événements noirs dans une période pour le moins trouble. On ne peut qu’être attiré par Blanchard et sa naïveté liée à sa jeunesse, par Carrega et sa loyauté à toute épreuve, par Volkstrom et la poursuite de son but ultime qui n’a rien à voir avec les meurtres.

Depuis quelque temps, on voit fleurir des polars évoquant ce début des années 60, où le monde a digéré la deuxième guerre mondiale, où l’on rêve de paix éternelle, cette stratégie de repousser les combats le plus loin possible de ses frontières. On parle enfin de cette France, menée de main de maître, et tous les courants idéaux qui manœuvrent dans l’ombre pour obtenir un peu plus de pouvoir, de la montée des extrêmes, des nazis aux extrêmes gauches, des luttes pour redorer le blason d’une France forte.

La période 1959-1962 choisie par l’auteur en est un bon exemple. Et si tout cela n’avait pas été vrai, cela donnerait un formidable polar. Sauf que voilà, tout ce qui est relaté dans ce roman est vrai, et nos trois personnages vont le vivre en étant plus ou moins impliqués. C’est avec un beau plaisir que l’on suit cette histoire, d’autant plus que les personnages sont vivants et la plume d’une belle fluidité.

Mais ce roman m’a fait réagir. Ayant non pas connu cette période, mais discuté avec des gens qui l’ont connue, je trouve que la vision montrée par l’auteur est très centrée sur Paris. La France provinciale dont on m’a parlé était totalement derrière De Gaulle, seul personnage absent du livre d’ailleurs, et les fauteurs de trouble (français ou étrangers) des terroristes qu’il fallait passer par la guillotine. Du coup, j’ai eu l’impression d’une certaine superficialité car je n’ai pas été totalement convaincu par ce qui y était écrit. J’ai eu l’impression d’y voir une vision parigo-parisienne de cette période. Ceci dit, je serai bigrement intéressé de connaitre votre avis sur ce polar que je vous conseille, ne serait-ce que par l’aspect historique qui vaut le détour.

Ne ratez pas les avis de Marie-Laure et Jean-Marc

Oldies : Nada de Jean-Patrick Manchette

Editeur : Gallimard

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Il fallait que je lise Jean-Patrick Manchette, et en particulier ce roman-ci dont j’ai beaucoup entendu parler. Roman culte, roman brut, roman fondateur, on peut donner beaucoup de termes pour décrire et louer ce roman.

L’auteur :

Jean-Patrick Manchette, né le 19 décembre 1942 à Marseille, mort le 3 juin 1995 à Paris, est un écrivain français, auteur de romans policiers, critique littéraire et de cinéma, scénariste et dialoguiste de cinéma, et traducteur. Reconnu comme l’un des auteurs les plus marquants du polar français des années 1970-1980, il est également connu pour ses opinions d’extrême gauche, proches de l’Internationale situationniste. Sur la couverture de la plupart de ses ouvrages, il est crédité en tant que J.P. Manchette, ou J-P Manchette.

Jeunesse et débuts professionnels

Né à Marseille, où la guerre a temporairement conduit ses parents, Jean-Patrick Manchette passe la majeure partie de son enfance et de son adolescence à Malakoff, dans la banlieue sud de Paris. Issu d’une famille relativement modeste (un père ouvrier devenu cadre, une mère au foyer), il se montre bon élève et témoigne dès son plus jeune âge d’un goût très vif pour l’écriture. Au cours de son enfance, puis de son adolescence, il écrit des centaines de pages où les pastiches de mémoires de guerre ou de romans de science-fiction cèdent peu à peu la place à des tentatives de romans policiers et de romans noirs.

Lecteur boulimique, passionné par le cinéma américain et le jazz (il joue lui-même du saxophone alto), il deviendra également fervent praticien du jeu d’échecs et des jeux de stratégie en général. Destiné par ses parents à une carrière d’enseignant, il abandonne à leur grand désarroi ses études sans obtenir aucun diplôme, pour tenter de vivre de sa plume. Il enseigne un semestre le français en Angleterre, dans un collège pour aveugles de Worcester, puis revient en France.

Militant d’extrême-gauche pendant la guerre d’Algérie et auteur d’articles et de dessins pour le journal La Voie communiste, il s’écartera ensuite de l’action sur le terrain et se verra fortement influencé par les écrits de l’Internationale situationniste.

Son ambition initiale est de devenir scénariste pour le cinéma. Dans l’espoir d’y parvenir, il se lance dès 1965 dans une série de travaux alimentaires nombreux et variés : scénarios de courts métrages, écriture de synopsis, puis de deux films sexy pour Max Pécas (Une femme aux abois / La Prisonnière du désir et La Peur et l’Amour). En 1968, il rencontre son premier succès en rédigeant, avec Michel Levine, les scénarios et dialogues de onze épisodes de la série télévisée Les Globe-trotters réalisée par Claude Boissol. Parallèlement, il écrit des novélisations de films à succès (Mourir d’aimer, Sacco et Vanzetti), et d’épisodes des Globe-trotters, des romans pour la jeunesse, des romans d’espionnage, etc. Seul ou avec son épouse Mélissa, il s’attaque également à la traduction de nombreux ouvrages de langue anglaise, majoritairement des romans policiers ou des livres sur le cinéma (mémoires de Pola Negri, biographies de Humphrey Bogart ou des Marx Brothers…).

Mais ces travaux ne le rapprochent guère de la carrière à laquelle il aspire. L’idée d’écrire des romans lui apparaît alors comme une nécessité car il pense que, ses livres publiés, le cinéma s’y intéressera peut-être. Il considère en ce sens l’écriture de son premier roman comme un point de passage obligé vers le cinéma.

Œuvres romanesques

C’est assez logiquement que Manchette se tourne vers le roman noir, car il est déjà féru de ce genre littéraire et apprécie l’écriture « behavioriste » ou comportementaliste chère au romancier américain Dashiell Hammett. Dans ce style d’écriture, seuls les comportements, les actes et les faits sont décrits mais presque jamais les sentiments et les états d’âme. Il appartient au lecteur, à partir des fragments visibles du puzzle, de tirer la vision d’ensemble et d’entendre, par-delà les mots, ce qui n’a pas été dit.

Ayant adressé son premier manuscrit, L’Affaire N’Gustro, aux éditions Albin-Michel fin 1969, il se voit orienté par l’éditrice et écrivaine Dominique Aury vers la collection Série noire que dirige Marcel Duhamel aux éditions Gallimard. Son travail y est accueilli avec intérêt, mais on lui demande des retouches ; il les exécute dans les mois qui suivent, tout en travaillant sur un autre roman en collaboration. Neuf des onze romans de Manchette seront édités dans la Série noire.

En février 1971 paraît ainsi un premier roman, Laissez bronzer les cadavres !, écrit à quatre mains avec Jean-Pierre Bastid, puis deux mois après, un second, L’Affaire N’Gustro. Ces livres marquent le coup d’envoi de ce que Manchette lui-même baptisera par la suite le « néo-polar », genre en rupture radicale avec la Série noire française des années 1950/60. En s’appuyant sur la pensée situationniste, Manchette utilise la forme du roman policier comme tremplin à la critique sociale : le roman noir renoue ici avec sa fonction originelle. Pour François Guérif « l’arrivée de Manchette va faire l’effet d’une énorme claque dans la gueule, il va remettre la contestation sociale au centre du polar ». Le pittoresque de Pigalle et de ses truands cède la place à la France moderne des années 1970, avec son contexte politique et social spécifique. Cette tendance s’affirme clairement dans L’Affaire N’Gustro, récit directement inspiré de l’enlèvement, en 1965 à Paris, de Ben Barka, leader de l’opposition marocaine, par les services de sécurité marocains avec la complicité du pouvoir français.

En 1972, Manchette publie Ô dingos, ô châteaux !, roman dans lequel une jeune nurse et un garçonnet, fils de milliardaire, sont pourchassés par un tueur psychopathe et ses complices. Cette poursuite ponctuée d’éclats de violence est aussi l’occasion d’une peinture au noir de la société de consommation. Le roman obtiendra le Grand prix de littérature policière 1973.

En 1972 également paraît Nada qui relate l’enlèvement d’un ambassadeur américain par un petit groupe d’anarchistes, puis la destruction de ce groupe par la police. Dans ce livre, le plus directement politique de Manchette, l’auteur se penche sur l’erreur que représente le terrorisme d’extrême-gauche : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons… » déclare le personnage central, Buenaventura Diaz. Le roman est adapté au cinéma par Claude Chabrol.

Dans son Journal 1966-1974, il écrit, le dimanche 7 mai 1972, à propos de Nada : « J’ai eu ce soir une discussion intéressante avec Melissa qui, de fait, pensait que mes personnages de desperados étaient en quelque mesure des « héros positifs » . J’ai tâché de la détromper en exposant qu’ils représentent politiquement un danger public, une véritable catastrophe pour le mouvement révolutionnaire. J’ai exposé que le naufrage du gauchisme dans le terrorisme est le naufrage de la révolution dans le spectacle ».

Après l’exercice de style que constitue L’Homme au boulet rouge, collaboré avec Barth Jules Sussman, amusante novélisation d’un scénario de western américain, viennent deux romans utilisant le personnage d’Eugène Tarpon, Morgue pleine et Que d’os !. Tarpon est un détective privé à la française, ancien gendarme responsable de la mort d’un manifestant et rongé par le remords, qui jette sur le monde un regard désabusé et se trouve mêlé à des affaires fort embrouillées.

En 1976 paraît Le Petit Bleu de la côte ouest, qui suscite à sa sortie des articles de presse revenant sur « le malaise des cadres » dans les sociétés libérales. Dans ce livre, Georges Gerfaut, cadre commercial, témoin d’un meurtre, devient à son tour la cible des assassins. Il abandonne abruptement sa famille et sa vie trop parfaite avant de rentrer au bercail, une fois ses poursuivants éliminés, car au fond, il ne sait que faire d’autre. Jalonné de références au jazz West Coast et rempli de morceaux de bravoure, ce roman reste l’un des chefs-d’œuvre de Manchette.

Vient ensuite Fatale, l’histoire d’Aimée Joubert, une tueuse à gages fragile qui affronte les notables d’une petite ville côtière. Le livre, refusé par la Série noire pour manque d’action, paraît hors collection chez Gallimard. Manchette explique qu’il a tenté dans ce « roman expérimental » de mettre en parallèle la dégradation idéologique du marxisme à la fin du XIXème siècle et la décadence du style flaubertien à la même époque, et précise que « ce n’est pas vraiment un sujet de polar. Je ne le ferai plus. »

En 1981, dans La Position du tireur couché, nouvelle expérience radicale d’écriture behavioriste à partir d’un thème classique, Martin Terrier, jeune tueur à gages désireux de prendre sa retraite, est de nouveau victime du monde qui l’entoure. Sa tentative de retour au pays tourne court, et son image d’aventurier se dégrade à mesure qu’il perd sa maîtresse, son argent, son ami, son adresse au tir. Ce roman est adapté une première fois au cinéma en 1982 sous le titre Le Choc avec Alain Delon dans le rôle principal. Il est adapté une deuxième fois en 2015 sous le titre de The Gunman avec Sean Penn et Javier Bardem.

Dans les années qui suivent, cependant qu’il est régulièrement identifié par la presse comme le père spirituel du courant néo-polar, Manchette ne publie plus de romans, mais il continue à écrire pour le cinéma ou la télévision, à traduire et à rédiger ses chroniques sur le roman policier. Il pense avoir conclu un cycle avec son dernier roman, qu’il conçoit comme une « fermeture » de son travail sur le champ du roman noir. Manchette explique dans une lettre de 1988 à un journaliste :

« Après cela, comme je n’avais plus à appartenir à aucune sorte d’école littéraire, je suis entré dans un secteur de travail bien différent. En sept ans, je n’ai pas encore fait quelque chose de satisfaisant. J’y travaille encore. »

À partir de 1996, après sa mort, paraissent plusieurs ouvrages qui témoignent de son activité durant les années où il n’a pas publié, en particulier le roman inachevé La Princesse du Sang, thriller planétaire entamé en 1989, qui devait marquer le début d’un nouveau cycle romanesque intitulé Les gens du Mauvais Temps et voir s’ouvrir une autre phase de la carrière de Manchette, tournée vers une relecture sur le mode romanesque de l’histoire contemporaine depuis l’après-guerre.

Travaux pour le cinéma

À partir de 1973, Manchette travaille régulièrement pour le cinéma comme adaptateur, scénariste et dialoguiste. Parmi ses travaux, Nada (Claude Chabrol, 1973) adapté de son propre roman, L’Agression (Gérard Pirès, 1974), L’Ordinateur des pompes funèbres (Gérard Pirès, 1976), La Guerre des polices (Robin Davis, 1979), Trois hommes à abattre (Jacques Deray, 1980), Légitime Violence (Serge Leroy, 1982), La Crime (Philippe Labro, 1983).

En 1974, il travaille avec Abel Paz, Raoul Vaneigem et Mustapha Khayati sur un projet de film portant sur la Révolution sociale espagnole de 1936 et la vie de Buenaventura Durruti.

Par ailleurs, plusieurs de ses romans sont portés à l’écran, dont trois pour Alain Delon, mais après Nada qui ne le satisfait pas entièrement, Manchette refuse de travailler sur ces adaptations. En effet, Claude Chabrol coupe au montage une phrase du communiqué du groupe Nada où sont attaqués le Parti communiste et L’Humanité. Manchette estime que le message du roman est dénaturé et désavoue le film.

Il considère la vente de ses droits au cinéma comme le moyen de financer son activité d’auteur. Son intérêt pour l’écriture cinématographique et son sens du dialogue l’amènent toutefois à se trouver sollicité pour de nombreux projets de films d’un intérêt très inégal, souvent adaptés d’autres auteurs de romans noirs (William Irish, Hillary Waugh, Wade Miller, etc). Il écrira ainsi un grand nombre de sujets et de scénarios sur commande, dont beaucoup ne verront pas le jour. Il travaille occasionnellement pour la télévision, par exemple à la collection de fictions TV « Série Noire » au début des années 1980, écrivant deux téléfilms de la série et presque tous les textes de présentation des épisodes, dits par le comédien Victor Lanoux qui incarne un détective privé.

Autres travaux littéraires

La traduction est une activité que Manchette juge noble et qu’il pratique tout au long de sa vie : entre 1970 et 1995, il signe au total une trentaine de traductions, parmi lesquelles des romans de Donald E. Westlake, Robert Littell, Robert Bloch ou Margaret Millar, plusieurs titres de Ross Thomas ainsi que le comic Watchmen.

Il s’est aussi essayé au scénario de bande dessinée avec l’album Griffu, réalisé avec Jacques Tardi, au récit pour la jeunesse, a écrit des préfaces, des notes de lecture, des nouvelles et une pièce de théâtre.

Parallèlement à ses romans et à ses travaux pour le cinéma, Manchette a également tenu un abondant journal intime de 1965 à 1995, qui forme au total un ensemble de plus de cinq mille pages manuscrites.

Écrits divers

Parmi ses multiples autres activités, Manchette a aussi été directeur de la collection de science-fiction « Futurama » (Presses de la Cité, 1975-81), chroniqueur des jeux de l’esprit (Métal hurlant, 1977-79) sous le pseudonyme du Général-Baron Staff, rédacteur en chef de l’hebdomadaire BD (1979-80), critique de cinéma (Charlie Hebdo) bien que ne se donnant pas toujours la peine de voir les films dont il parle, et surtout auteur de chroniques sur le roman noir (Charlie Mensuel, 1977/81) sous le pseudonyme de Shuto Headline. Avec ses chroniques sur le roman policier et ses Notes noires, parues dans la revue Polar (1982-83 et 1992-95), il s’est confirmé comme un théoricien majeur de la littérature de genre. Une collection de science-fiction, baptisée « Chute libre » par Jean-Patrick Manchette et dirigée par Jean-Claude Zylberstein, exista également de 1974 à 1978 aux Éditions Champ Libre.

Maladies et décès

Jean-Patrick Manchette souffre, entre 1982 et 1989, de symptômes notables d’agoraphobie, qui le laissent la plupart du temps retranché dans son appartement du XIIe arrondissement. Grand fumeur depuis l’âge de 13 ans (Celtiques, Gauloises, Gitanes, toujours des brunes sans filtre), il contracte en 1991 un cancer du pancréas, est opéré, connaît une période de rémission, puis en 1993, le cancer s’étend aux poumons. Il en meurt le 3 juin 1995 à Paris, à l’hôpital Saint-Antoine.

Parutions posthumes

Après son décès, sont parus son ultime roman inachevé, La Princesse du sang (1996), ainsi que des recueils de ses articles sur le roman policier (Chroniques, 1996), de ses chroniques de cinéma (Les Yeux de la momie, 1997) et de ses nouvelles accompagnées de son unique pièce de théâtre, Cache ta joie ! (1999), des extraits de romans abandonnés comme Iris (1997), un scénario inédit (Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la Danse de Mort, écrit en 1968, publié en 2008 dans la revue Temps noir) et un volume de son Journal couvrant les années 1966 à 1974. La Nouvelle Revue française (octobre 2008, no 587) a publié des Notes noires inédites suivi de Mise à feu, la dernière fiction écrite par Manchette avant sa mort.

Ces parutions sont venues confirmer l’importance de Manchette dans le panorama littéraire français. Ses livres sont traduits dans de très nombreuses langues à travers le monde, y compris en langue anglaise ce qui est le cas de très peu d’auteurs de romans policiers français.

En 2009, Doug Headline, fils de Jean-Patrick Manchette, fait paraître une adaptation en bande dessinée de La Princesse du sang (sur des dessins de Max Cabanes) dont il a achevé le scénario d’après la trame rédigée par son père.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Ils sont six : Épaulard, l’expert vieillissant ; D’Arcy, l’alcoolique violent ; Buenaventura Diaz, le caméléon aux identités multiples ; Treuffais, le prof de philo désabusé ; le jeune Meyer, dont la femme folle finira bien par le tuer un de ces quatre ; et Cash, la putain autoproclamée à l’intelligence troublante. Des profils aussi disparates que leurs passés respectifs. Pourtant, ensemble, ces paumés d’extrême gauche formeront le groupe « Nada ». Leur premier coup d’éclat : enlever l’ambassadeur américain, en visite discrète dans une maison close parisienne. Une opération aussi risquée exige audace et maîtrise. Mais si le gang de marginaux l’exécute sans coup férir, la suite ne sera pas si simple. Chargé de l’affaire, le rusé commissaire Goémond va mener une sanglante traque aux « anarchistes »… Entre morts inutiles, dégâts collatéraux et pressions politiques, les membres du groupe « Nada » s’apprêtent à passer les plus longues heures de leur existence… Avant quelle fin ?

(Source : Dupuis)

Mon avis :

180 pages suffisent pour nous mettre KO, avec un scénario simple, une construction classique que l’on peut découper en trois parties : La préparation de l’enlèvement, l’enlèvement et le duel final. Jean-Patrick Manchette démontre ce qu’est le polar béhavioriste et le démontre de grandiose façon. On n’y trouve ni description de lieux, ni sentiments des personnages. Le lecteur est suffisamment pour s’imprégner des phrases cinglantes et construire son propre décor.

Le contexte du roman se situe dans une France aux prises avec de nombreux groupuscules terroristes et revendicateurs, opposés à un gouvernement buté et ultra-violent. Le message de ce roman n’est pas de fustiger un camp ou l’autre. Il est plutôt comme il est écrit majestueusement vers la fin de proclamer : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons… ». Règlement de compte, surement. Vision réaliste et lucide sans aucun doute.

Les personnages sont tous marquants, et c’est probablement ce que je retiendrai de ce roman. Chacun a sa propre vie, sa propre motivation. Seule la femme fatale du roman, Cash, traînera une aura de mystère de ce point de vue là. On ne peut pas pencher d’un coté ou de l’autre, prendre parti pour les uns ou les autres, on assiste juste à un gigantesque gâchis sanglant et pour le coup, sans concession ni négociation, du groupe terroriste Nada aux plus hautes sphères de l’état.

Roman culte, roman brut, roman fondateur, on peut donner beaucoup de termes pour décrire et louer ce roman. Ce qui est sûr, c’est que c’est un roman qui s’est inspiré des romans Hard-boiled américains qui était en avance sur son temps. Ce qui est sur, c’est que c’est une lecture indispensable, pour tout fan de polar, comme les écrits de son auteur qui sont regroupés dans un volume de la collection Quarto. Nul doute que je vais revenir sur ses romans très bientôt.

Le chouchou du mois d’octobre 2018

Autant le mois de septembre m’a paru interminable, autant le mois d’octobre est passé à la vitesse de l’éclair. Au niveau des chroniques, les livres proposés balaient une nouvelle fois un large panel de genres, sauf les thrillers. Bien que j’en ai lu quelques uns, aucun n’a trouvé grâce à mes goûts. Par contre, il y aura eu de l’émotion, du mystère, du suspense et du style, de la belle littérature.

Commençons pour le coup de cœur du mois, La guerre est une ruse de Frédéric Paulin (Agullo), un roman qui revient sur les années de sang en Algérie et qui balaie les années 1992-1995. En prenant un sujet énorme et ambitieux, l’auteur place ses personnages sur l’échiquier et créé une fresque de souffrance, de politique, de meurtres et de pleurs. C’est un des romans à ne pas rater en cette rentrée littéraire.

Les années 20 furent à l’honneur ce mois-ci. Avec Scarface d’Armitage Trail (Rivages), tout d’abord, l’un des tous premiers romans de gangsters, qui s’avère un excellent roman, qui n’a pas vieilli avec son style direct. Avec Miasmes d’Elisabeth Sanxay Holding (Baker Street Edition) ensuite, plutôt à classer dans les romans psychologiques à suspense. La tension s’installe chez le lecteur, à qui on présente un personnage de docteur qui ne comprend la situation dans laquelle il se trouve. C’est un excellent roman jusqu’au dénouement final où on s’aperçoit que l’on s’est trompé !

Du coté des romans noirs ou classés comme tel, j’ai été impressionné par Le blues de la Harpie de Joe Meno (Livre de Poche), un roman qui place le lecteur devant ses responsabilités et pose les questions de la culpabilité d’un assassin qui a payé sa dette à la société. Mais on ne peut effacer ses fautes, en particulier vis-à-vis des victimes.

Dans un genre différent, African Queens de Patrice Montagu-Williams (Les chemins du hasard) est le premier tome des enquêtes du commissaire Samarcande, et nous présente un Paris des trafics en tous genre. Sans montrer d’émotion, ce roman qui fait penser à un reportage est d’autant difficile et marquant par ce recul face aux horreurs subies par les personnages.

Du coté des romans pas comme les autres, tout en subtilité, il ne faut pas rater Un pays obscur d’Alain Claret (Manufacture de livres), un roman qui présente un personnage qui flotte entre passé et présent, entre réalité et imaginaire, dans un paysage de forêts et de brouillard. Laissez vous emporter, laissez vous tenter par ces Objet Littéraire Non Identifié, très envoûtant.

Les amateurs de romans policiers sont gâtés ce mois-ci. La curiosité sera à mettre du coté de De sinistre mémoire de Jacques Saussey (French Pulp), premier roman de l’auteur et réédité chez cette petite maison d’édition qui remet à l’ordre du jour les polars populaires. On y trouve déjà toutes les qualités que l’on va adorer dans ses romans suivants. Le deuxième roman de Lionel Fintoni, Tout corps plongé … de Lionel Fintoni (Editions de l’Aube) a gommé les petits défauts que j’avais pointés dans le premier (une lenteur à démarrer l’intrigue) pour nous offrir un roman qui va à 100 à l’heure. C’est un excellent roman venant d’un auteur bourré de talent. Enfin, La dernière chance de Abdelilah Hamdouchi (Nouveau Monde) est écrit comme un policier classique. Mais c’est mon premier roman marocain et il dénonce l’omnipotence de la police dans un pays qui a bien besoin que l’on défende les accusés. A découvrir.

Juste à coté, nous trouvons le rayon polar. Cross de Marc Masse (Flamant Noir) a pour lui un scénario fou et bigrement original. Un détective privé est engagé pour participer au Grand Cross et trouver un assassin coupable de délit de fuite. Ce roman est un sacré challenge réussi et nous fait entrer dans cette course de fous, nous tient en haleine et nous donne une fin surprenante, ce qui donne un excellent divertissement. Bandidos de Marc Fernandez (Préludes) est le troisième roman mettant en scène Diego Martin et c’est un plaidoyer pour la liberté de la presse. Avec toujours ce style rapide, l’auteur nous donne à lire à nouveau un très bon polar à la fois divertissant et plein de passion, tant ce sujet tient à cœur à l’auteur.

Le titre du chouchou du mois revient donc à Emprise des chimères d’Antoine Chainas (Gallimard Série Noire). Cela faisait cinq longues années que nous attendions de ses nouvelles. Antoine Chainas nous revient avec un roman de fou, un énorme roman qui oscille entre réel et jeu, entre infiniment petit et infiniment grand, balayant beaucoup de sujets sur le monde contemporain, mené comme un jeu de rôles. Cet énorme pavé est un énorme roman à ne pas rater.

J’espère que ces lectures vous auront été utiles pour vos choix de lecture. Je vous donne rendez vous le mois prochain pour une nouvelle élection de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !