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Ma ZAD de Jean Bernard Pouy

Editeur : Gallimard – Série Noire

Dès le début de 2018, nous avons eu droit à un événement : le retour de Jean Bernard Pouy aux affaires. Pour ceux qui comme moi ont découvert son auteur dès ses débuts, ce roman ressemble beaucoup à une bouffée de nostalgie. Car Pouy a gardé toute sa verve dans cette intrigue plantée dans l’actualité.

Camille Destroit vit dans une ferme qu’il a hérité de ses parents, dans le Nord de la France, dans la région nouvellement nommée Les Hauts de France. Il est acheteur de produits bio pour le supermarché EcoBioPlus et a réussi à imposer de petits producteurs locaux pour la qualité de leurs produits. Cette semaine de mars allait tout chambouler dans sa vie de révolté.

Alors qu’il apporte son soutien à des ZADistes qui s’opposent à la construction d’entrepôts gigantesques dont le chantier est dirigé par la société Valter, il se fait arrêter par les flics lors de l’évacuation musclée de la ZAD. Après un interrogatoire (humoristique), il est libéré et rentre chez lui pour découvrir que son hangar est livré aux flammes, du probablement à un incendie criminel.

Le lendemain, le directeur d’EcoBioPlus lui annonce son licenciement, arguant qu’ils ne peuvent supporter quelqu’un qui a passé sa nuit au poste de police. Accessoirement, la société Valter est actionnaire du supermarché. Camille décide de partir en villégiature en Bretagne pour se changer les idées, recharger ses batteries et son taux d’alcool. Mais son retour dans le Nord ne va pas arranger ses affaires.

ZAD = Zone A Défendre. C’est une nouvelle mode, d’utiliser des termes militaires pour nommer des zones de manifestation avec occupation des lieux. Jean Bernard Pouy ne pouvait pas passer au travers, et utiliser ce sujet en trame de fond pour planter son personnage, qui ressemble finalement à tous ceux qui ont parcouru ses romans. Camille est un excellent mélange d’homme individuellement responsable, collectivement impliqué mais avant tout un révolté lucide. Sans vouloir être un justicier anonyme, il se croit investi d’une mission : aider les autres tant que ça n’empiète pas sur sa liberté de penser et d’agir.

Le roman est évidemment centré sur le personnage de Camille et propose (j’allais dire comme d’habitude) un ton cynique, relevant les travers que nous subissons tous les jours. C’est évidemment un énorme plaisir de suivre ses déambulations, et on le suit avec un sourire aux lèvres, mais aussi parfois en étant conscient du ridicule de certaines situations. C’est finalement par l’humour que passent le mieux les messages …

Jean Bernard Pouy n’a rien perdu de sa verve, ni de ses digressions et il ne se gêne pas pour nous asséner quelques vérités bien senties. Il n’a rien perdu non plus de son amour des mots, de son amour de la langue, jouant avec eux comme un équilibriste qui ne laisse jamais tomber ses anneaux. Et il nous fait partager son amour de la culture, pas celle des intellos, mais la culture populaire au rang de base du savoir.

Je vous l’avais dit : Jean Bernard Pouy est de retour … et il est en pleine forme. Il nous offre à nouveau un roman contemporain plein d’humour et de rythme, de vérités et de jeux de mots. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il nous en écrive encore quelques autres, pour notre plus grand plaisir d’amateur de polars.

Ne ratez pas les avis de Claude, Yvan et Christophe Laurent

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Les corps brisés d’Elsa Marpeau

Editeur : Gallimard Série Noire

J’avais beaucoup aimé L’expatriée, son roman sorti en 2015. Et c’est mon ami Richard le Concierge Masqué qui a attiré mon attention sur ce roman en le sélectionnant pour le Grand Prix des Balais d’Or 2018. Effectivement, ce roman regorge de qualités.

Sarah est une championne de rallyes automobiles et est en avance dans la course au championnat du monde. Son principal adversaire Ralph Dichters la talonne de quelques points et si elle gagne cette course au Rallye de Monte Carlo, elle sera assurée du titre. Une seconde d’attention suffit à envoyer la voiture dans le ravin. Son copilote n’y survivra pas. Sarah connaîtra quelques semaines de coma, avant de se réveiller hémiplégique.

C’est son frère Nathan qui l’accompagne à la clinique, L’Herbe Bleue, perdue dans les bois vosgiens, dans laquelle elle va passer beaucoup de temps pour s’adapter à sa nouvelle condition d’handicapée. Elle va faire connaissance avec toute l’équipe médicale du Docteur Virgile Debonneuil, surnommé Docteur Lune à la psychologue, en passant par les infirmières ou le masseur. Heureusement, elle va avoir une voisine de chambre qui va l’aider à surmonter cette épreuve.

Mais petit à petit, des événements vont semer le doute dans son esprit. La malade qui l’a précédé dans son lit a mystérieusement disparue, certaines pièces sont fermées au public et les réactions de l’équipe médicale lui semblent bizarres. Quand sa voisine disparaît, sa paranoïa atteint des niveaux stressants difficiles à gérer.

Bâti en trois parties, ce roman relativement court d’environ 220 pages, est un roman à la construction implacable et plutôt classique. Dans la première partie (Le Paradis), d’une centaine de pages, on nous présente la clinique, en insistant bien sur la psychologie de Sarah. Dans la deuxième (Le Purgatoire), les événements étranges se succèdent avant d’aboutir en apothéose à des scènes d’horreur inimaginables. Je n’insisterai pas sur le fait que ce roman est basé sur des faits réels tant cela parait difficile à concevoir.

Du début (ou du moins à partir du deuxième chapitre) jusqu’à la fin, tout est fait pour faire ressentir un profond malaise autour de la situation de Sarah. D’ailleurs, Sarah est le personnage principal de cette histoire et ce sont ses réactions, ses pensées qui vont faire avancer l’intrigue. Tout le talent de l’auteure réside justement dans le fait qu’elle nous décrit une personne battante, une championne qui ne s’avoue jamais vaincue. D’ailleurs, sa décision est très claire : soit elle parvient à remarcher, soit elle se suicide. Il est inimaginable pour elle de passer sa vie dans un fauteuil roulant.

Ce roman est bouleversant en même temps qu’il est profondément dérangeant. Cela est du aussi au fait qu’il est remarquablement réussi. On se bat aux cotés de Sarah, on assiste à ses moments de déprime, on est heureux de ses réussites. Et on participe à sa paranoïa naissante en même temps que le stress monte. Et là où le roman s’avère particulièrement vicieux et fort, c’est que chaque petite victoire de Sarah qui lui procure une once d’espoir est immédiatement suivie par une défaite, une grande claque dans la figure. Cela donne une lecture éprouvante psychologiquement en même temps qu’un roman incroyablement noir.

Ce roman est incontestablement une incontestable réussite et une expérience qui vous fait passer par beaucoup de sentiments. J’ai déjà dit par le passé que les auteures féminins sont capables d’écrire des romans terriblement forts et noirs parce qu’elles ont justement le talent de toucher des sentiments profondément humains. C’est une nouvelle fois le cas ici, et je vous conseille avant d’attaquer ce roman, d’avoir un moral d’acier.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Pukhtu – Secundo de DOA

Editeur : Gallimard – Série Noire

J’avais été tellement impressionné par le premier tome, Pukhtu-Primo, que j’ai mis un peu de temps à ouvrir le deuxième, probablement par peur d’être déçu. Car le premier tome était tellement foisonnant, comportait tant de personnages et autant de fils narrateurs qu’il était difficile de ne pas être fasciné par l’ambition et la grandeur de ce roman qui montrait le bourbier du conflit Afghan en 2008.

Evidemment, je ne vais pas vous résumer le début de ce deuxième tome, sinon, je serais obligé de vous dévoiler une grande partie de l’intrigue du premier ! Sachez juste que ce deuxième tome débute par une dizaine de pages qui résument la situation du pays, et qui présentent de façon remarquablement claire les différents personnages et les différentes intrigues. De même, en fin de roman, nous avons droit à un glossaire et à une liste des personnages, dont la longueur montre la grandeur de ce roman.

Comme dans le précédent tome, nous retrouvons la société de mercenaires 6N, payée par les Américains ; nous sommes plongés au centre du trafic de drogue ; nous sommes enfermés dans des geôles sales dans l’attente d’un interrogatoire musclé ou d’une mort prochaine ; nous sommes invités dans les grands salons parisiens où les hommes politiques flirtent avec les espions, où les journalistes draguent des femmes fatales, où le destin du monde se jouent entre faux semblants et vrais mensonges ; nous sommes face à un panorama complet de la situation politique, en nous ouvrant les yeux sur des situations qui nous dépassent, en nous montrant comment tout un chacun cherche à profiter de son prochain, au détriment des populations civiles. Dommage collatéral, disent-ils ! Le gros changement va se situer au niveau de la situation financière, puisque nous allons être plongés en plein cœur de la crise financière de 2008-2009.

Dans ce deuxième roman, les passages sur le terrain se font plus rares mais ils sont toujours aussi impressionnants de réalité. C’est écrit avec crudité, cruauté, réalisme, et violence. La situation ne s’améliore pas pour les Afghans, mais on ne voit pas comment cela pourrait s’améliorer puisque personne ne travaille dans ce sens.

Dans ce deuxième roman, nous sommes plus immergés dans les salons des hommes politiques qui dirigent le monde, qui prennent les grandes décisions parce qu’ils ont les informations qui comptent. On voit surtout des hommes et des femmes qui cherchent à tirer leur épingle du jeu, parlant à demi-mot, mentant pour obtenir plus d’informations, décrétant une action pour avancer leur pion. Amel et Chloé ont la part la plus importante dans ce roman et vont fréquenter tout ce qui peut influencer les décisions du monde.

J’ai eu l’impression qu’il y avait moins de fils narrateurs, moins de personnages, dans ce roman. J’ai eu l’impression que ce deuxième tome avait un peu perdu de la richesse du premier, alors que l’auteur sait parfaitement où il veut nous emmener. J’ai donc trouvé ce deuxième tome un poil en dessous du premier, même s’il fait une suite logique au premier. Et puis, DOA se permet de relier ses personnages avec ceux de ses précédents romans, et ça c’est vraiment fort. Avec Pukhtu, il a créé le trait d’union qui manquait entre tous ses romans et démontre qu’il est en train de construire une œuvre : La situation géopolitique moderne. Impressionnant.

Ne ratez pas les avis de Charybde2, Yan et Jean-Marc

Le chouchou du mois de mai 2017

Nous voici déjà en fin de mois. Je me suis aperçu que systématiquement, au mois de mai, je lis et chronique des romans issus de différentes régions du globe. Je vous convie donc à un petit voyage, ce qui est de bonne augure avant les grandes vacances qui approchent.

Nous allons commencer par les Etats Unis, destination pas forcément rassurante … Les éditions Points nous proposent un retour à Providence, ville où a vécu HP.Lovecraft, et rééditent dans de nouvelles traductions quelques nouvelles du Maître de l’Horreur. Les trois nouvelles (L’appel de Cthulhu, La Maison Maudite, Celui qui hante la Nuit) que j’aurais lus permettent de réhabiliter les grandes qualités de cet auteur hors normes.

Il n’est pas sur que Todd Robinson nous donne envie de visiter Boston. Pour le coup, il a créé deux personnages de videurs, dont les (més) aventures donnent lieu à de sacrées scènes de bourre-pif, agrémentées d’un excellent scenario. Tout l’équilibre de ses romans tiennent, à mon avis, dans le couple Boo et Junior et dans l’humour omniprésent des dialogues. Si j’ai adoré Cassandra, Une affaire d’hommes souffre de la séparation de ce couple pas comme les autres, alors que sa fin est tout bonnement géniale. Ces deux romans sont édités chez Gallmeister.

La banlieue lointaine de New-York sont tout de même plus calmes … quoique. Avec un roman purement psychologique, Darcey Bell nous propose un personnage de femme qui élève seule son fils, en manque d’amitié, et qui tient un blog formidable de maman idéale. Sauf que tout ce qu’elle imagine ne se passe pas tout à fait comme elle le voudrait, et qu’elle n’aurait jamais pu imaginer la machination dont elle va être victime. Le roman s’appelle Disparue (Hugo & Cie), et ça fait froid dans le dos …

Si l’auteur est irlandais, ses romans mettant en scène le détective Charlie Parker se déroulent dans la Maine. Pour L’empreinte des amants de John Connoly (Pocket), notre héros récurrent cherche à connaitre la vérité sur le suicide de son père. Cela nous donne un roman plus introspectif et attachant que les autres, mâtiné de fantastique, et c’est un des épisodes que j’ai beaucoup apprécié.

Si la nationalité de l’auteur est italienne, Le nu sur un coussin bleu de Massimo Nava (Editions des falaises) se déroule dans plusieurs pays d’Europe, de Monaco à Paris en passant par la Suisse. Ce roman policier classique dans la forme nous détaille le marché de l’art et c’est bigrement intéressant.

Une disparition inquiétante de Dror Mishani (Points) nous emmène dans une banlieue calme de Tel-Aviv. Si en Israël, la criminalité n’est pas élevée, ce roman nous présente un nouveau personnage de flic récurrent et nous propose un vrai questionnement sur le doute à travers un passionnant hommage à la littérature policière. A suivre donc …

Il n’est pas sur qu’au travers des romans que j’ai chroniqués, vous ayez plus envie de visiter la France. Prenez le cas du Havre, par exemple. On y rencontre des gens pas trop fréquentable, nazis sur les bords et pas que, et il faut toute la hargne d’un prêtre exorciste pour y faire un peu de ménage. Dieu pardonne, lui pas ! de Stanislas Petrosky (Lajouanie) traite d’un sujet grave et connu et c’est un putain de bouquin humoristique, politiquement incorrect comme le commerce et les idées de ces gens là.

Fourbi étourdi de Nick Gardel (Editions du Caïman) va nous faire traverser la France. Avec un humour décalé et plein de dérision, il nous montre des personnages formidables et tous les travers de notre société par le petit bout de la lorgnette. Une belle découverte.

La prophétie de Langley de Pierre Pouchairet (Jigal) est plutôt à ranger du coté des thrillers, ou du moins des romans d’action. Alors qu’il démarre dans une banque, où on découvre le travail des traders, le rythme s’accélère pour plonger dans le monde du terrorisme. La réputation de l’auteur n’est pas usurpée, loin de là, c’est un des meilleurs auteurs de romans d’action à l’heure actuelle, que j’ai découvert avec ce roman.

Quand on parle de traders et de gain de fric à tout prix, Il ne nous reste que la violence d’Eric Lange (La Martinière) nous montre un animateur radio confronté au rachat de sa radio et qui va trouver une solution originale et sanglante. Cela rappelle Le contrat de Donald Westlake, remis à jour, et le style direct comme un coup de poing emporte tout sur son passage. C’est incontestablement une des lectures les plus importantes du mois pour moi.

Le titre du chouchou du mois revient donc à Haute voltige de Ingrid Astier (Gallimard Série Noire), un roman populaire comme on n’en fait que trop rarement. Il y a tout dans ce roman, de la force des personnages aux scènes époustouflantes, des paysages des toits de Paris grandioses à la psychologie fine. Il y a surtout ce pari de faire revivre cette grande tradition du roman populaire, dans un style simple et Ô combien expressif, qui en font un divertissement très haut de gamme.

J’espère que j’aurais été d’une quelconque utilité dans le choix de vos lectures. Je vous donne rendez vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

 

Haute voltige d’Ingrid Astier

Editeur : Gallimard – Série Noire

Cela fait un bout de temps que je me devais de découvrir Ingrid Astier, ou du moins sa plume. C’est essentiellement l’avis de Jean Marc qui m’a décidé à la rencontrer lors de Quais du Polar. Nous avons eu une discussion d’un quart d’heure que j’ai beaucoup apprécié. Je lui avais promis de lire son roman et j’ai été totalement conquis. Haute voltige est un vrai roman populaire, dans la grande tradition française.

Carmel et Mitch sont deux chauffeurs, qui sont chargés de convoyer des bijoux appartenant à un riche saoudien Nasser Al-Jaber, de Versailles au Bourget. Le convoi comporte plusieurs véhicules de luxe, le trajet est minutieusement mis au point, il n’y a pas de place pour l’improvisation. Sauf que des travaux sur l’A86 les obligent à changer leur trajet et à prendre l’A13. Sous un pont, le convoi est pris à partie par des hommes armés. Le casse se déroule sans violence, avec rapidité et efficacité. La seule victime se révèle être Carmel, abattu d’une balle. Le butin volé comporte des bijoux et la femme qui accompagnait Al-Jaber : Ylana.

L’équipe de Stephan Suarez est dépêché sur place. La violence et l’organisation du casse est tout simplement impressionnante. Rien n’a été laissé au hasard. Ceci dit, cela motive Suarez, il va enfin pour voir penser à autre chose qu’à un homme que l’on surnomme « Le Gecko ». En effet, cela fait plusieurs mois que Suarez et son équipe sont à la recherche d’un monte-en-l’air qui dérobe les bijoux et les œuvres d’art sans effusion de sang, en passant par les toits comme un équilibriste.

Astrakan reçoit ses hommes, Ranko et Redi, de retour du casse. Leur mission est accomplie à 100%. Rempli d’œuvre d’art, Astrakan est fier de présenter à Ylana les chefs d’œuvre qui ornent le salon de son appartement situé dans le XVIème arrondissement. En tant que trafiquant, à la tête d’un réseau international, il peut s’offrir ce qu’il veut, mais pas qui il veut. Et ilo vient de tomber amoureux d’Ylana. Il demande à ses hommes de les laisser, lui et elle.

Avec ce roman, Ingrid Astier atteint les hauts sommets. Elle convie tous les plus grands auteurs de roman populaire, et nous offre une visite de Paris vu des toits. C’est un vrai, grand, beau roman d’ aventure, tel qu’on en écrivait avant, remis au gout du jour, comme une sorte d’hommage envers nos grands auteurs (d’Alexandre Dumas à Maurice Leblanc, en passant par Eugène Sue) mais aussi une forme de réinvention d’un genre aujourd’hui bien trop oublié.

C’est un roman de personnages, avec en premier plan, le duel entre le Gekho et Suarez. Le premier, sorte de fils naturel d’Arsène Lupin mâtiné d’un John Robie (le voleur et personnage principal de La main au collet) est un adepte du beau, solitaire, et libre. En face de lui, on a Suarez, qui voue sa vie et sa carrière à la traque de ce voleur imprenable, espérant le prendre en flagrant délit. Entre les deux, il y a cette opposition entre liberté et contraintes, entre beauté d’un envol dans les airs et crasse de marcher dans la boue.

Cette opposition entre le lumineux et le gris est admirablement mis en scène par le style d’Ingrid Astier, à la fois sobre et efficace, prenant des envols quand il en est besoin, peignant des paysages avec une poésie et une évidence qui m’ont fait m’écarquiller les yeux. Ce qui fait que les 600 pages qui constituent ce roman m’ont paru passer bien vite, l’immersion dans l’histoire étant tout simplement obsédante.

Le lien entre les deux personnages principaux est lui aussi constitué d’une opposition plus marquée en terme de couleurs. D’un coté, la couleur rouge, nous avons Astrakan, un chef de gang de voleurs, sans pitié, d’une violence inouïe mais plein de contradictions par son amour pour Ylana (dont je suis tombé amoureux). De l’autre, la couleur bleue, limpide, calme, d’un Enki Bilal qui fait quelques apparitions pour représenter le beau immortel, indémodable et incontournable. Ingrid Astier nous montre aussi sa fascination pour l’art en général, que ce soit la littérature, la peinture ou la musique, et en cela, son roman est aussi une ode à l’art et à la beauté, qui rappelle par moments Charles Baudelaire.

De ce roman, prenant de bout en bout, je reteindrai, outre ses personnages, ses scènes impressionnantes, qu’elles soient intimes (quelles scènes d’amour), qu’elles soient stressantes (on ne peut s’empêcher de frissonner lors des escalades), qu’elles soient violentes (dont l’incroyable combat de Chessboxing), et aussi ces sentiments si humains tels que la haine, l’amour, l’envie, le besoin, la jalousie et l’obsession. Haute voltige se révèle être un roman remarquablement réussi, un des incontournables pour les vacances de cet été.

Oldies : Le sixième commandement de William Muir

Editeur : Gallimard – Série Noire (2005) – Folio (2011)

Traducteur : Janine Hérisson

C’est à la suite d’une discussion avec des adhérents de l’Association 813 que je me suis intéressé à ce roman. A la suite du billet de Yan, j’ai décidé d’acheter le livre et de le lire pour me faire ma propre opinion. Il faut dire que le sujet est tentant …

L’auteur :

William Muir est né en 1967 à Glasgow. Son premier roman, Le Sixième Commandement, a reçu le The Commonwealth Writers Prize First Novel Award (Eurasia) 2002. Il a enseigné à l’université de Cardiff et anime aujourd’hui des ateliers d’écriture dans une prison du Pays de Galles.

Quatrième de couverture :

À la suite d’un référendum, la peine de mort est rétablie en Angleterre. La nouvelle loi stipule clairement que les citoyens ayant voté «oui» sont susceptibles d’être désignés, par tirage au sort, pour exécuter la sentence…

Jeune père divorcé à la dérive, Riley reçoit un matin une lettre de convocation du ministère de la Justice. Une fois sur place, il apprend qu’il a été choisi pour assister à la pendaison d’un sinistre criminel…

Favorable à la peine capitale mais totalement incapable de regarder la mort en face, Riley va devoir, pour la première fois de sa vie, assumer ses choix et agir en homme responsable. Le réveil sera douloureux…

Mon avis :

Avec un sujet de départ comme cela, il y a beaucoup de thèmes à creuser sans écrire un nouveau roman anti-peine de mort. Et c’est bien à cela que nous convie William Muir qui aborde tout cela en un peu plus de deux cents pages et en évitant de prendre position. Il se contente en effet de prendre un citoyen comme vous et moi et le place face à ses responsabilités.

Bien que le roman ne comporte pas de parties distinctes, on peut le diviser en plusieurs morceaux en fonction de ce que l’auteur veut nous montrer. Au début, alors que Riley apprend qu’il a été désigné par le sort, celui-ci fait tout pour échapper à ses responsabilités, jugeant que quand il a voté au référendum, il n’a pas réfléchi aux conséquences. Outre l’immaturité de Riley, William Muir place le lecteur devant la situation, à la fois brutalement et avec humour, puisque l’on se trouve face à la situation de l’arroseur arrosé, sur un sujet bien plus sérieux.

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Puis vient la réaction de Riley qui va essayer de faire jouer ses relations, et on aborde alors le sujet de l’impunité de certains pourvu que l’on connaisse les bonnes personnes. On a affaire à une justice au faciès ou à une société à deux vitesses, injuste. Puis l’auteur entre dans le détail de la vie personnelle de son personnage principal, le montrant immature et foncièrement nombriliste, faisant le mal autour de lui sans aucun remords, n’ayant pour seul but que sa satisfaction personnelle (et en particulier sexuelle).

Vient alors la dernière partie du roman, avec une longue discussion entre Riley et le condamné à mort. Et là, j’ai trouvé que le roman prenait de la hauteur, puisque l’auteur nous place au milieu de ces deux personnages qui sont tout autant coupables l’un que l’autre, chacun à son niveau. Et il nous montre ou nous demande où se situe la responsabilité individuelle vis-à-vis de soi-même et où se situe-t-elle vis-à-vis de la société. Après ce que l’on a lu auparavant, la question mérite réflexion …

Avec un style froid et clinique, et c’est ce qui m’a le plus gêné, ce roman n’atteint pas les sommets d’autres romans que j’ai adorés (tels que Natural Enemies de Julius Horwitz ou Le condor de Stig Holmas, par exemple). Mais il s’avère un roman intéressant de bout en bout, qui nous place en face de questions qui peuvent déranger, et en particulier à nous remettre en cause face à nos valeurs personnelles ou notre éducation.

 

Cabossé de Benoit Philippon

Editeur : Gallimard Série Noire

Auréolé d’avis dithyrambiques, sur la toile entre autres, je me devais de découvrir ce premier roman, écrit par un auteur qui touche à tout. Attendez vous à une belle claque dans la gueule …

Il s’appelle Raymond. Comme ce prénom est moche, il se fait appeler Roy. Comme son prénom, Roy est moche, abimé, cabossé. Il fut boxeur, mais on devrait plutôt dire punching ball amateur. Dur au mal, il encaissait les coups jusqu’à se faire démolir. Avec cette gueule-là, il a bourlingué, fait tous les boulots, même ceux qui consistent à démolir des têtes pour recouvrer de l’argent.

Roy s’essaie à un site de rencontres. Il tombe sur Guillemette, jeune femme frivole qui a de la répartie. Elle a un petit ami, Xavier qui la frappe. Roy n’accepte pas cette attitude et le corrige … définitivement. Guillemette trouve alors en Roy le gentil géant qui va la protéger, avant d’éprouver pour lui le Grand Amour avec un grand A.

Recherché par la police, mais surtout fuyant leur vie abimée, nos deux écorchés vifs vont étrenner les routes de la France profonde sans but ni espoir, si ce n’est celui de passer le plus de temps ensemble possible. Cela va être l’occasion de rencontrer de nombreux personnages hauts en couleurs.

Je comprends les différents avis que j’ai pu lire sur la Toile à propos de ce roman. Avec un parti pris revendiqué de parler vrai, voire d’utiliser un langage parlé, l’auteur nous conte une bluette, une sorte de conte de fée d’aujourd’hui, mais en regardant l’envers du décor. Le héros n’est pas beau mais moche à en faire une caricature. La belle est belle et aveuglée d’amour. Et le décor n’est pas une belle forêt mais des routes départementales boueuses ou des banlieues grises. Le tout est servi chaud, très chaud, à force de coups de poing, de coups de pied et de mandales dans la gueule.

Que ceux qui n’apprécient que peu le langage vulgaire, ou la véracité des mots crus passent leur chemin. Il suffit de lire les premières lignes pour s’en rendre compte. Que ceux qui veulent lire un roman pas tout à fait comme les autres, et qui va vous frapper derrière la carapace, à l’endroit du cœur se jettent dessus. Car derrière cette brutalité, se loge une sorte de petite lueur de poésie noire, une once de gentillesse, de bon sentiment, sur fond d’amoralité, de sang et de sueur.

Pour un premier roman, c’est bluffant, car cela marche du début à la fin. Le seul petit reproche que je ferai, c’est que cela ressemble à un amoncellement de scènes, sans véritable but ni fin. Mais rien que pour quelques personnages rencontrés au fil de ces pages, avec une mention particulière pour Mamie Luger, et pour cette fin en forme de début de tout, je vous conseille d’aller y jeter un coup d’œil pour vous prendre un coup de poing.

Ce roman est qualifié pour le prix du Balai de la découverte 2017, organisé par le Concierge Masqué, et dont vous pourrez lire l’interview ici

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