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Plus bas dans la vallée de Ron Rash

Editeur : Gallimard – La Noire

Traducteur : Isabelle Reinharez

J’ai aimé, adoré, encensé tous les romans de Ron Rash. En guise de nouvelle parution, il nous offre juste avant Noël d’un recueil de nouvelles avec comme guest star, Serena qui nous fait un retour bref mais marquant.

Plus bas dans la vallée :

Serena Pemberton et Galloway descendent de l’hydravion en provenance du Brésil. Ils viennent superviser un chantier de déboisage qui risque de lui coûter cher. L’avenant signé de Meeks son responsable stipule qu’elle perdra 10% au moindre retard. Elle va haranguer ses troupes pour respecter ce délai dans des conditions inhumaines.

Les voisins :

Rebecca et son fils Brice vivent dans un ranch depuis que son mari est mort lors de la guerre de sécession quand elle voit des soldats débarquer. Les autres fermes brûlent et elle s’attend au pire.

Le baptême :

Le révérend Yates voit Gunter approcher de sa maison. Prévenant, il préfère avoir son fusil à portée de main, d’autant que Gunter a déjà tué sa première femme, et peut-être sa deuxième. En fait, Gunter vient demander au révérend de se faire baptiser.

L’envol :

Stacy tient le poste de garde-pêche depuis quatre mois seulement quand elle voit Hardaway sur le bord de la rivière. Celui-ci n’ayant pas de permis, elle lui dresse une amende qu’il s’empresse de jeter à l’eau. Son chef conseille à Stacy de ne pas chercher de noise à cet ancien repris de justice.

Le dernier pont brûlé :

Carlyle est en train de balayer sa boutique quand une jeune femme aux pieds nus tape à la vitrine. Méfiant, il se demande s’il doit lui ouvrir et prend son arme. Elle cherche son chemin pour aller à Nashville.

Une sorte de miracle :

Baroque et Marlboro ne font rien de leur vie et leur beau-frère Denton les oblige à le suivre : ils devront surveiller la voiture pendant qu’il a quelque chose d’important à faire, récupérer les pattes et la vésicule biliaire d’un ours.

Leurs yeux anciens et brillants :

Les trois vieux squattent la station-service de Riverside et personne ne les croient, ni eux ni les gamins qui affirment avoir vu un poisson énorme dans le plan d’eau sous le pont. Les trois vieux Creech, Campbell et Rudisell décident de leur montrer qu’il y a bien un monstre dans cette rivière.

Mon avis :

Bien entendu, les fans de Ron Rash vont acheter ce livre grâce au bandeau annonçant le retour de Serena. Et effectivement, dans la première longue nouvelle, elle est de retour et plus impitoyable que jamais. Il n’empêche que je suis resté sur ma faim car j’en aurais voulu plus, plus long, plus détaillé. Car cette nouvelle m’a donné l’impression d’un brouillon de roman où Ron Rash ne savait pas où aller.

Dans les autres nouvelles, on s’aperçoit du talent d’incroyable conteur, capable en une dizaine de pages de créer les personnages et le décor. Car ce recueil de nouvelles est surtout et avant tout une belle galerie de portraits, en les situant dans des époques diverses tout en racontant des morceaux de vie intemporels.

Certaines nouvelles m’ont paru anecdotiques, tels L’envol ou Le dernier pont brûlé, d’autres versent dans un humour noir et froid comme Le baptême, voire burlesque avec Une sorte de miracle et ses deux imbéciles (A ce niveau-là, on atteint le championnat du monde de la connerie). Mais ce sont surtout de terribles histoires noires, qui derrière une intrigue dramatique, montrent la violence implantée dans la culture américaine.

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L’âme du fusil d’Elsa Marpeau

Editeur : Gallimard La Noire / Folio

Auréolé d’avis élogieux chez la plupart de mes collègues blogueurs, je me devais de lire le dernier opus en date d’une auteure dont j’apprécie particulièrement la plume.

Philippe a passé vingt ans dans une entreprise agro-alimentaire à mettre des pains au lait dans des cartons, avant de se faire remercier brutalement. Il commence à chercher un emploi avant de se rendre compte que, la quarantaine passée, on est déjà trop vieux pour le marché du travail. Alors, il vit du salaire de sa femme infirmière Maud et regarde son adolescent de fils Lucas s’abrutir sur son téléphone.

Sa passion, c’est la chasse avec les copains du village. La préparation, les réunions au bar devant un verre de vin, les discussions pour refaire le monde, l’ouverture tant attendue et les battues pour ramener du gibier à cuisiner. Philippe ne désespère pas de former son fils, de le sortir des limbes d’Internet où on ne rencontre personne en vrai, de ce monde virtuel où rien n’existe.

Alors qu’il arpente les bois, il débouche sur le lac, où il vient y chasser les canards. Quelle surprise éprouve-t-il en apercevant un jeune homme nu en train de se baigner. Philippe ne peut s’empêcher de l’épier, et, prenant son courage à bras le corps, il accoste Julien le citadin, et lui apprend qu’il doit mettre de la paille pour que les petits canetons puissent manger. Puis, il va inviter Julien à un repas avec les copains de la chasse. Il ne sait qu’il vient d’enclencher une mécanique dramatique.

Elsa Marpeau va prendre son temps pour installer le décor et les personnages, de façon totalement naturelle, et presque poétique quand elle va aborder la nature. L’auteure a décidé de présenter ce roman sous la forme d’une confession de Philippe à son neveu Pierre, ce qui m’a posé quelques problèmes d’incohérence, car j’en attendais plus de termes argotiques par exemple, alors que le style est plutôt littéraire.

Pour autant, elle ne juge pas les chasseurs, nous les montrant même amoureux de la beauté de la nature et respectueux des règles. Elle y emploie d’ailleurs des termes judicieux qui montrent sa grande connaissance de la faune et de la chasse (et je ne suis pas chasseur !). Toutes ces qualités en font un livre très agréable à lire. D’autant que l’on sent un drame arriver.

Et ce drame va subvenir dans les vingt dernières pages du livre, au demeurant relativement court (182 pages). Là encore, Elsa Marpeau va rester factuelle, ne dégageant de ses mots que peu d’émotions pour rester très factuelle. Par contre, le drame en lui-même est surprenant et on ne s’y attend pas. Cela donne une lecture très agréable, tout en respect envers le monde rural et ses habitants, faisant ressortir les émotions brutes des personnages et sans effets impressionnants, un bon roman dont j’attendais probablement plus de passion.

Le rouge et le vert de Jean-Bernard Pouy

Editeur : Gallimard Folio

Rien de tel qu’un roman de Jean-Bernard Pouy pour se redonner le sourire, même si dans le cas présent, il peut sembler décousu.

Adrien, surnommé Averell par sa compagne Violette, a l’inconvénient d’être daltonien et l’avantage d’être un nez. Cela lui permet de travailler en indépendant auprès des grands créateurs de parfum et d’avoir du temps libre, beaucoup de temps libre, pour apprécier les romans noirs, dont il est friand et d’observer notre monde.

Violette est invitée chez son responsable, Bernard, chercheur en sociologie au CNRS, pour un diner. Adrien sait qu’il ne doit pas faire d’impair, mais devant l’attitude hautaine et bavarde du maître de maison, il intervient et répond du tac au tac. Il s’invente orphelin puis riche héritier par pure provocation.

La discussion vire bientôt sur les romans d’enquête, seuls romans ouverts sur le monde, et Bernard le prend au mot. Il est prêt à l’embaucher afin qu’il enquête. La seule contrainte, c’est qu’Adrien devra trouver le sujet de son enquête. Le provocateur provoqué va se lancer à corps perdu dans la recherche d’une intrigue qui n’existe pas.

Avez-vous déjà lu un polar, un roman à enquête, sans meurtre, sans suspense, sans mystère ? c’est le pari relevé par Jean-Bernard Pouy, qui nous a habitué à ces romans sortis de nulle part. Ce sera l’occasion pour l’auteur de nous montrer l’importance d’observer les gens, pour mieux les comprendre.

Sans en avoir l’air, il construit donc un microcosme autour du « nez », et lui laisse la parole pour nous parler du temps, des informations, du monde mais surtout des gens, leurs habitudes, leurs travers mais aussi leurs qualités. D’un hommage pour le roman noir, il en tire une leçon de vie, provoquant parfois, critiquant souvent mais surtout montrant un esprit d’ouverture plein de bon sens.

Libéré d’une intrigue toute faite, mathématiquement construite, il nous bouscule avec humour dans ce récit débridé, provocateur comme son personnage, mais aussi questionneur sans donner de leçons. A force de courir sans savoir sa destination, le monde tourne de moins en moins rond et c’est peut-être bien la leçon à retenir de cette fable, à déguster pour peu que l’on apprécie les récits décousus.

Le coup tordu de Bill Pronzini

Editeur : Gallimard – Série Noire

Traducteur : Michel Deutsch

Bill Pronzini est un auteur prolifique que je n’avais lu, alors qu’il a abordé tous les genres. Le coup tordu est donc une découverte pour moi.

Le détective privé narrateur de cette histoire a rendez-vous à Tamarack Drive, dans une riche propriété. Peu habitué à ce luxe, il admire le jardin impeccable et la résidence imposante. Il a rendez-vous avec M.Martinetti et est accueilli par son secrétaire particulier Dean Proxmire.

En entrant, il s’aperçoit que Louis Martinetti est accompagné d’Allan Channing. Les deux hommes ont fait fortune grâce à de gros investissements, Martinetti se fiant à son instinct, plus tête brûlée alors que Channing préfère les placements sûrs. Les deux hommes vont lui présenter la mission qu’ils vont lui confier.

Le matin-même, un dénommé M.Edmonds s’est présenté à l’académie militaire Sandhurst avec une lettre demandant à ce que le jeune Gary Martinetti lui soit confié. Quelques heures plus tard, une rançon de 300 000 dollars était demandée. Martinetti va lui confier la tâche d’amener la somme d’argent aux ravisseurs. Evidemment, rien ne va se passer comme prévu …

Ce roman est le premier de la série du « Nameless », le détective sans nom. Dès les premières pages, j’ai été agréablement surpris par la fluidité du style mais aussi de la grande qualité de la traduction. On peut aussi rapprocher ce roman de la veine behavioriste, puisque la psychologie des personnages est définie par leurs actes.

Nameless, en bon détective privé, va s’attacher aux détails, on le trouve d’emblée pointilleux dans sa façon de regarder les décors, d’analyser les réactions de ses interlocuteurs. Se portant bien, pour ne pas dire obèse, il a passé 15 années dans la police avant de travailler à son compte. Bill Pronzini prend à rebours les codes de l’époque, avec un détective ni alcoolique, ni déprimé.

Bien que l’intrigue soit d’une simplicité extrême, ce roman nous fait passer un très agréable moment et nous réserve une fin bien surprenante. Et je dois remercier mon ami du sud qui m’a donné ce roman, il se reconnaitra.

La face nord du cœur de Dolores Redondo

Editeur : Gallimard – Folio Policier

Traducteur : Anne Plantagenet

Sélectionné parmi les finalistes du trophée du meilleur roman étranger de l’Association 813, j’avais acheté ce roman à sa sortie suite à de nombreux conseils de mes collègues et amis blogueurs. Ils avaient raison !

En aout 2005, Amaia Salazar, sous-inspectrice de la police de Navarre, vient suivre une conférence au siège du FBI à Quantico. Son objectif est d’acquérir des compétences dans la détermination des profils de tueurs en série et devenir ainsi profileuse. La conférence est assurée par l’agent spécial Duprée, reconnu comme étant un génie dans les analyses de serial killers.

Lors de la présentation d’un cas réel, Amaia qui semble être d’un caractère réservé, participe activement à l’activité proposée et impressionne Duprée. En proposant une nouvelle façon d’analyser les indices, elle met en lumière une nouvelle piste potentielle. Duprée l’aborde donc lors d’une pause au restaurant et lui propose d’intégrer leur groupe d’enquête sur la chasse au tueur qu’ils vont maintenant dénommer Le Compositeur.

Ce dernier profiterait en effet des catastrophes naturelles pour s’immiscer dans des familles en détresse et d’assassiner des familles entières, composées de deux parents, trois enfants et de la grand-mère. La situation devient urgente quand on leur annonce un cyclone de niveau 1, nommé Katrina, se dirige vers la Nouvelle Orléans et va bientôt devenir un des ouragans les plus dévastateurs que les Etats-Unis ont connu.

Il ne faut pas avoir peur de se jeter à corps perdu dans ce pavé de 750 pages, tant on se retrouve rapidement emmené dans ces enquêtes menées par deux génies policiers. Et il n’est pas nécessaire d’avoir lu la trilogie de Betzan pour aborder ce prequel, qui va nous présenter la jeunesse d’Amaia, mais aussi celle de Duprée et l’obsession de ce dernier dans la recherche de jeunes filles disparues en Nouvelle Orléans.

A base d’allers-retours entre présent et passé, entre les deux personnages principaux mais aussi des autres enquêteurs du FBI, Dolores Redondo nous passionne à nous décrire la démarche utilisée, la façon d’utiliser les indices à la disposition des agents du FBI pour essayer de déterminer la psychologie du tueur, et en déduire sa façon d’opérer. On va ainsi passer plus de temps à assister à des brainstormings qu’à une course poursuite effrénée, dans la première partie.

Puis arrive l’ouragan, et le décor change pour devenir un champ de désolation, que l’auteure va nous faire vivre par les yeux d’Amaia, seule personne extérieure (car non américaine) et seule personne choquée par la façon dont les gens sont traités, ou devrais-je dire non secourus. A coté, la façon d’aborder le vaudou dans l’enquête de Duprée parait un peu pâlotte. C’est dans cette deuxième partie que l’on trouve cette phrase extrêmement explicite et que je garderai longtemps en mémoire :

« Des terroristes détruisent le World Trade Center et le pays bascule dans le malheur, mais quand une ville entière à forte population noire disparaît sous l’eau, qu’est-ce que ça peut faire ? Aurait-on trouvé normal que quatre jours après la destruction des tours jumelles l’aide ne soit toujours pas arrivée ? »

La face nord du cœur, « le lieu le plus désolé du monde », comme l’annonce Dolores Redondo en introduction, se révèle un excellent thriller, irrémédiablement bien construit et original dans sa façon d’aborder une enquête sur un serial killer. En ayant décrit les racines d’Amaia, elle nous donne envie de nous plonger dans la trilogie de Betzan qui va suivre ces événements et publiés antérieurement.

Chez Paradis de Sébastien Gendron

Editeur : Gallimard – Série Noire

Autant vous le dire tout de suite, je suis fan des écrits de Sébastien Gendron, depuis Le tri sélectif des ordures. Il faut s’attendre donc à de l’humour et cela commence d’ailleurs très bien : en exergue, au début du roman, Sébastien Gendron nous met en garde après un pré-générique, en écrivant : « D’après une histoire fausse. »

Maxime Dodman fait sa tournée en fourgon blindé avec Eric Ginelli et Pierre Pouton en ce vendredi 17 juin 1986. Le directeur des opérations les détourne par la zone Panhard, à cause du retard qu’ils ont pris. Soudain, ils se font arrêter par deux voitures. Coups de feu, grenades, Ginelli et Pouton à terre. Max arrive à descendre les braqueurs mais il est salement touché. Il aperçoit plus tard un passant en mobylette qui veut prendre un sac de billets et lui tire dessus, avant de s’évanouir.

Trente années ont passé. Max a ouvert un garage sur le plateau des causses. Il mène son monde à la baguette, que ce soit Denis Bihan, son apprenti ou sa femme Marie-Louise qui réserve son affection pour son chien. A coté du garage, Max loue trois chambres, qui servent de lupanar dans lesquelles The Face tourne des films pornos via sa société Juicy Media. Au passage, tout ce qui compte de respectables dans le village peut en profiter, du maire et de ses conseillers aux notables et industriels du coin.

Les grains de sable vont s’accumuler dans les rouages de cette petite mécanique bien huilée. Adrien Leoni se présente comme un producteur de cinéma. Il envisage de tourner un film ayant pour décor le garage Chez Paradis. Thomas Bonyard qui a été défiguré par la balle de Max quand il était sur sa mobylette retrouve la trace du garage et une prostituée se préparant pour un film X disparait.

Ecrit comme un film, Sébastien Gendron nous présente son scenario avec un pré-générique, le film, le générique de fin et un post générique. Cette méthode sert surtout à ne pas tout prendre au pied de la lettre, et à jouer avec les codes, où se mélangent l’art littéraire et l’art cinématographique. De la présentation des personnages au déroulement de l’intrigue, tout va aboutir dans une scène finale d’anthologie digne de Sam Peckinpah.

La galerie de personnages vaut à elle-seule le détour, l’auteur les présentant tous plus pourris les uns que les autres, tous plus dégueulasses les uns que les autres. On est plongé dans un roman noir, mais du noir extrême, presque caricatural. Mais rappelons-nous qu’il s’agit d’un film et que de nos jours, on ne fait pas dans la dentelle. L’action, les rebondissements sont incessants, le violence présente (en particulier une scène particulièrement marquante) et l’humour noir permettant d’avoir du recul intervient toujours au bon moment.

Tout le monde va en prendre pour son grade ; dans un panier de crabes, quand il n’y a plus à manger, ils se dévorent entre eux. Tous les rouages vont se gripper et déboucher sur une scène finale impressionnante, qui nous permet de se rassurer que tout cela n’est qu’une vaste comédie noire. D’ailleurs, j’ai adoré la citation finale, tirée du Cherokee de Richard Morgièvre :

« Les gens bien mis rabâchaient souvent que Shakespeare avait tout dit. Des conneries. Il n’avait rien dit. Personne ne pouvait rien dire. C’était bien pourquoi les écrivains continuaient d’écrire : pour ne rien dire. »

Et j’ajouterai juste : en le disant bien.

En attendant Dogo de Jean-Bernard Pouy

Editeur : Gallimard – La Noire

On a du mal à suivre le rythme de parution de Jean-Bernard Pouy et pourtant je ne peux oublier qu’il fait partie des auteurs qui m’ont fait plonger dans le Noir. Dans les années 80, j’ai dû lire toutes ses parutions, au rythme de 2 à 3 par an, jusqu’à ce que je découvre les blogs et que je puisse lire de nouveaux auteurs, découvrir de nouveaux horizons.

Allez savoir pourquoi, en ce début d’année 2022 et aussi poussé par les articles publiés par mes collègues blogueurs, je me suis décidé à acheter ce nouvel opus,  m’attendant à être surpris, (évidemment venant du maître !) m’attendant à être secoué, m’attendant à passer un excellent moment de divertissement et de culture.

Ce roman raconte l’histoire de Simone, une jeune femme d’une trentaine d’années qui n’a jamais été proche de son frère Étienne, et qui pourtant en ressent l’absence après une disparition inexpliquée de 6 mois.  Elle souffre surtout de voir ses parents attendre le retour du fils, même s’il n’a jamais été particulièrement présent ou attentionné. Dans une France qui sort d’innombrables grèves et difficilement d’un virus contagieux, Simone décide de partir à sa recherche.

Etienne était un garçon détaché qui n’accordait aucune réponse à la routine, à la normalité, au temps qui passe. il vivait dans son petit appartement, tranquille, rêvait de devenir écrivain ; bref, vivre sa vie en marge de la société.  Simone aussi est du genre indépendante vit en colocation et d’un travail d’infirmière, qui mais lui permet, par ces innombrables répétitions de gestes de piqûres, d’oublier son quotidien.

Ses deux collègues infirmières lui accordent dix jours pour partir à l’aventure. Elle parvient à rentrer dans l’appartement de son frère et découvre d’innombrables feuilles tapées à la machine qui narrent des chapitres de début de roman. Étienne était comme ça, toujours commencer quelque chose et ne jamais rien finir.

A Lyon, loin de sa tranquillité au bord du Rhône et son soleil printanier, Guignol, Madelon et Gnafron en ont marre de faire les marionnettes pour les gamins gâtés pourris. Une bonne fois pour toute, il s’agit de montrer au monde que la société part à vau-l’eau et qu’il faut un petit peu réagir. Quittant leur théâtre d’histoires sans cesse répétées, ils déposent une bombe pour détruire le Castelet. Et les flammes qui en résultent font finalement un spectacle coloré et agréable.

Le personnage principal et féminin a beaucoup de points commun avec Pierre de Gondol, à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un et se faisant aider de la Culture. J’avais beaucoup apprécié 1280 âmes, roman écrit en hommage à Jim Thompson.  En effet,  cette intrigue se veut autant une recherche d’un personnage disparu que la recherche de sa propre vie, la recherche d’une motivation pour continuer à vivre au milieu d’un quotidien envahissant et totalement inintéressant.

Simone va se débattre, va suivre son instinct, les petites pierres blanches posées ça et là parmi les premiers chapitres de son frère, se faire aider d’un détective privé, rencontrer d’innombrables personnes, entre sérieux et farce et nous proposer un itinéraire en forme de labyrinthe dont on a l’impression qu’on ne sortira jamais. Malgré cela, on lit, on se passionne, on rit autant par le côté décalé du style que par les références littéraires. Par ce message, ce qui donne tu une touche culturelle que l’on me trouve rarement dans les autres roman polar.

Et puis en alternance, on a ces trois personnages (Guignol Gnafron et Madelon) qui en ont marre de la société, des gens qui ne les écoutent pas. Ils vont faire leur chemin, partir en  croisade pour démolir tout ce que la société moderne a érigé comme monuments qui n’en sont pas, pour montrer aux gens qui croient que le football est plus important que la vie qu’ils se trompent.

Derrière son côté foutraque, son intrigue faussement improvisée, Jean-Bernard Pouy utilise tout son savoir-faire et son génie pour à la fois nous distraire mais aussi nous cultiver, en n’oubliant pas de nous demander d’ouvrir les yeux sur la situation, sur les gens, avec une belle lucidité. Mes collègues blogueurs ont dit que c’était un excellent cru, je ne peux qu’ajouter qu’il faut que vous lisiez ce roman typiquement Pouyien, et pourtant irrémédiablement juste lucide et original. Un excellent divertissement !

Et vive Raymond Roussel !

Adieu Poulet ! de Raf Vallet

Editeur : Gallimard – Série Noire

Quelle judicieuse idée de rééditer les polars de Raf Vallet, depuis longtemps épuisés. Je ne suis pas sûr que grand monde connaisse ce roman ; par contre ils n’auront pas oublié le fil de Pierre Granier-Deferre, avec Lino Ventura et Patrick Dewaere. En lisant ce roman, on a l’impression de revoir le film devant nos yeux.

Le roman s’ouvre par la scène finale du film. Un homme s’est retranché dans son appartement, en compagnie de ses deux enfants, armé d’un fusil de chasse. Le procureur n’aime pas le commissaire Verjeat et le met au défi de résoudre cette affaire en moins de deux heures, sans quoi, il lancera l’assaut.

La seule chance de Verjeat réside dans le lien téléphonique qu’il a avec le forcené, qui ne veut rien d’autre que récupérer ses gosses et être entendu. Et pour être entendu, il va être entendu ! Verjeat branche la ligne téléphonique sur le haut parleur de la voiture et tout le voisinage peut entendre ses récriminations … et tout le monde en prend pour son grade. Puis Verjeat monte à l’appartement et désarme facilement le père.

Malgré ses faits d’armes reconnus par tous, Verjeat est sur la sellette. Son collègue et ami, l’inspecteur Maurat lui annonce que Madame Claude a déposé un témoignage qui le charge en tant que policier corrompu. Le chef de la sureté mais aussi le procureur, tous aussi corrompus, préféreraient sacrifier un des leurs, quitte à ce qu’il soit un bon élément, pour sauver leur peau. Verjeat va alors concocter un plan incontournable pour se mettre à l’abri.

Ce roman confirme tout le bien que je pense des polars anciens. Certes, certaines expressions sont datées, mais le style est vif et va à l’essentiel. Les personnages sont dignes de ce que l’on trouvait dans les polars des années 70, un peu macho, musclé, indéboulonnable, mais toujours franc, direct et humain. Et l’intrigue ne va pas souffrir du format obligé de l’époque qui limitait les polars à 250 pages maximum.

Si dans le roman, le personnage de Maurat est placé au second plan par rapport au film, il n’en reste pas moins qu’on les reconnait tout de suite derrière ces mots, et qu’on se rappelle combien Ventura et Dewaere nous manquent. Et finalement, on se rend compte que la situation d’aujourd’hui est semblable à celle d’avant, que rien ne change et qu’il est bon, par moments de lire des romans où des « petits » arrivent à s’en sortir. Quelle bonne bouffée de nostalgie !

Leur âme au diable de Marin Ledun

Editeur : Gallimard – Série Noire

Dans son dernier roman, Marin Ledun, après un intermède comique avec Rose, revient à son genre de prédilection et la critique de notre société. Avec Leur âme au Diable, il s’attaque aux cigarettiers et à leurs trafics.

La Havre, 28 juillet 1986. Deux camions citernes pleins d’ammoniac sont arrêtés, et les conducteurs kidnappés et enfermés dans un coffre de Renault 9. Le convoi se dirige vers une carrière désaffectée. Ils transfèrent le produit dans d’autres camions. Quand ils ouvrent le coffre, un des conducteurs arrive à prendre la fuite, l’autre est mort d’hémorragie cérébrale. Anton Muller, l’instigateur, abat ses complices et met le feu aux camions.

Muller sait où habite le fuyard : Guérin habite avec Hélène, et il se rend compte que c’est elle qui a fourni les itinéraires des camions. Muller appelle son commanditaire, David Bartels, à la tête d’une société de communication, qui le rejoint un peu plus tard pour l’exécution en règle. Bartels et Muller sont unis surtout pour le pire. Quant à Muller, il rejoint son amante Hélène pour lui annoncer la mort de son mari. Il lui laisse la vie sauve.

David Bartels, à la tête de Fox and Reynolds Consulting, est chargé de fluidifier les circuits d’argent pour le compte des grands cigarettiers, et en particulier European G. Tobacco. Il prend à son compte l’aspect marketing et la visibilité des marques de cigarettes dans les grands événements sportifs. A cette occasion, il rencontre Sophie Calder, dite Valentina et lui propose de créer une boite d’escort-girls qui devra fournir des femmes mais aussi espionner les personnes influentes gravitant autour du tabac.

Simon Nora est flic à la Brigade Financière. Sa première mission est de contrôler les comptes de l’industrie du tabac, pour sa faculté à ne pas lâcher un os à ronger. La plainte sur laquelle il enquête émane de la société Yara contre la SEITA pour un chargement d’ammoniac non payé. En fait, il s’aperçoit que plusieurs convois ont été braqués en quelques années.

Patrick Brun est chargé d’enquêter sur la disparition d’Hélène Thomas. Ses parents n’ont plus eu de contacts avec elle depuis le début de l’été. Elle était apprentie dans une grosse entreprise nommée Yara et n’a plus donné de signe de vie brutalement. Tout ce qu’ils savent, c’est qu’Hélène aurait arrêté ses études et serait partie avec un dénommé Stéphane. Ils jugent qu’il a une mauvaise influence sur elle, mais le fait qu’elle soir majeure fait qu’ils attendu longtemps avant de s’inquiéter et de contacter la police.

J’ai lu quelque part que Marin Ledun avait mis quatre années pour réunir toute la documentation qui va nourrir ce roman. Quatre années pour évoquer vingt années d’exactions et de trafics de la part des cigarettiers. Vous n’avez aucune idée de ce que l’industrie du tabac a mis en place, et ce que Marin Ledun est probablement encore en dessous de la vérité.

Mais il fallait bien présenter tout cela sous la forme d’un roman noir ou policier. L’auteur alterne entre roman et reportage et donc,nous construit quatre personnages principaux, ou devrais-je dire deux (Bartels et Nora) autour desquels viennent graviter des personnages secondaires venant prendre le devant de la scène. Plutôt que d’avoir à faire avec un duel entre deux personnes, c’est plutôt un combat entre deux factions, les cigarettiers d’un coté, la police de l’autre.

Ce que décrit Marin Ledun est tout simplement hallucinant et la toile d’araignée qu’il tisse fait appel à notre mémoire, ce qui nous oblige à constater qu’il y a beaucoup d’éléments véridiques dans ce récit. Il montre comment cette industrie va s’organiser en termes de marketing, de trafics, de corruptions et de meurtres pour faire en sorte que les usines tournent à plein régime et que les lois sur la limitation de la consommation de cigarettes soient ralenties, voire reportées.

Marin Ledun déploie toute sa passion pour son sujet, tout son talent pour nous faire vivre presque une dizaine de personnages, toute son imagination pour créer des situations et des événements en les étayant de bulletins d’informations. Le style est direct, sans concession, sans émotions, journalistique et cela convient parfaitement au genre. Il faut que vous lisiez ce roman pour comprendre comment vous avez été programmé à votre insu avant d’allumer votre prochaine cigarette. Effarant !

Ô dingos, ô châteaux de Jean-Patrick Manchette

Editeur : Gallimard

Je continue ma découverte des romans de Jean-Patrick Manchette, avec ce roman bien implanté dans les années 70, mais qui bénéficie d’un traitement tellement moderne que c’en est surprenant. A redécouvrir !

Thompson, tueur à gages de son état, vient à peine de terminer son précédent contrat qu’il est contacté pour une prochaine affaire. L’homme qu’il rencontre dans une brasserie des Champs-Elysées lui présente la photographied’un jeune garçon roux. Le fait qu’il y ait un enfant dans le lot ne le gêne pas outre mesure. A chaque fois qu’il doit exécuter une tâche, son ulcère se rappelle à ses bons souvenirs.

Michel Hartog, architecte de renom et célèbre richissime homme d’affaires, et son chauffeur débarquent dans un asile psychiatrique pour embaucher Julie Ballanger, une pensionnaire pas très stable. Hartog a hérité des biens de son frère à leur mort et est devenu le tuteur de son neveu Peter. Julie remplacera la précédente nurse qui est partie excédée par le jeune trublion et logera dans le château.

Alors que Julie emmène Peter au jardin du Luxembourg, Thompson et ses comparses bien peu futés Bibi, Nénesse et Frédo, enlèvent Julie et Peter et les enferment dans une maison de campagne isolée. L’objectif est de faire croire que Julie est la commanditaire de la demande de rançon, ce qu’on lui demande d’écrire sur la lettre qui va être envoyée à Hartog. Mais rien ne va se dérouler comme prévu.

Voilà un roman bien étrange qui bénéficie d’un style behavioriste digne des plus grands auteurs américains. Si le roman est court, les scènes se multiplient, donnant toutes une sensation que l’on se balade dans un monde de dingues. Entre les truands responsables de l’enlèvement, l’entourage de Hartog ou même les flics ou les journalistes, seule Julie semble avoir la tête sur les épaules, ce qui est un comble pour quelqu’un qui sort d’un asile psychiatrique.

Même si ce roman n’apparait pas comme ouvertement politique, l’auteur nous montre un monde de dingue où il n’y en a pas un pour relever l’autre, et surtout il nous précise que les riches, qui ont volé leur fortune sur laquelle ils se reposent, ne sont pas là pour hausser le niveau. Cela donne une impression de furieux bordel où chacun croit savoir ce qu’il fait mais personnene maitrise rien des événements. Et l’humour décalé dans les situations aussi bien que dans les dialogues plaide dans ce sens.

Cette course poursuite va suivre un rythme croissant, débouchant sur une scène dramatique dans un labyrinthe à ne pas rater. Et le contexte loufoque présenté plus tôt dans le roman nous rend cette scène d’autant plus jouissive. Ayant remporté le Grand Prix de Littérature Policière en 1973, cette récompense vient mettre en lumière un roman original, bien particulier qui le mérite amplement.

Ce roman a aussi été adapté en Bande Dessinée par Tardi.