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Le jeu des apparences de Muriel Mourgue

Editeur : Ex-Aequo

J’ai déjà lu quelques romans de Muriel Mourgue, et j’apprécie beaucoup ses intrigues et un de ses personnages, Thelma Vermont, dont les enquêtes se situent dans les années 50. Dans ce roman, nous faisons connaissance avec un nouveau personnage et nous faisons un voyage dans le futur, en 2026.

Nous sommes donc en 2026, et la France a élu à sa tête une femme, la présidente Rose Leprince. Celle-ci vise la conquête de la présidence de l’Europe Unie. Son argument pour mettre en avant la France est l’envoi d’un vol habité à destination de la planète Mars, qui doit avoir lieu dans quelques jours, le jour de Noel. La présidente doit à la fois montrer son prestige et faire attention aux terroristes.

En ces temps troubles, elle a nommé Luc Malherbe en tant que Responsable de la Sécurité, qui ne doit rendre des comptes qu’à elle. Luc est troublé, car son amour d’enfance Clara vient de mourir à Lisbonne. Officiellement, elle a été renversée par une voiture. La question qui se pose est : Est-ce un accident ? Est-ce un suicide ? Est-ce un meurtre ?

Luc Malherbe va donc faire appel à son amie Angie Werther, qui a pris sa retraite pour se donner à sa passion, les romans graphiques. Celle-ci a de grandes connaissances des arcanes du pouvoir, et a la possibilité d’enquêter en sous-main, sans que personne n’en sache rien. Elle accepte donc de rendre service à Luc, et part  pour Lisbonne. Cela tombe bien, Clara était embauchée dans une librairie de Lisbonne, où on vend des romans graphiques.

Science fiction ? Anticipation ? J’aurais tendance à dire ni l’un, ni l’autre, tant le contexte de ce roman semble actuel, et qu’on n’y vois pas apparaitre de gadgets délirants et autres inventions futuristes. Finalement, d’après Muriel Mourgue, rien ne va beaucoup changer. Les magouilles politiques vont bon train, les opposants au régime forment des groupuscules et on suspecte des actes de terrorisme. Même l’Europe a changé de nom mais pas son organisation, si ce n’est qu’il y a une vraie Europe politique.

Muriel Mourgue est maintenant une auteure aguerrie, avec une dizaine de romans ou nouvelles au compteur, et malheureusement pas assez connue. Car il y a un vrai savoir faire dans sa façon de structurer ses romans et de mener ses intrigues qui en font des lectures distrayantes et plaisantes. Si il y a du savoir faire, il y a un équilibre bienvenu entre les descriptions et les dialogues, et une logique fort plaisante.

Le hasard veut que je sois allé à Lisbonne au printemps et que j’ai visité tous les coins et recoins de cette magnifique ville. Et je dois dire que j’ai éprouvé un plaisir particulier à re-parcourir ces quartiers en compagnie d’Angie Werther. Si le roman s’avère plutôt classique, c’est plutôt pour un aspect personnel qui fait que je m’y suis attaché. A cela, j’ajoute une chute fort bien venue qui m’a rappelé certains romans de Bob Morane. Bref, voilà à nouveau un nouveau roman à mettre au crédit de Muriel Mourgue.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

Casher nostra de Karim Madani (Seuil roman noir)

Ceux qui connaissent Karim Madani, ou du moins ses romans, savent que c’est un auteur avec une ambition démesurée. Je l’avais découvert avec Cauchemar Périphérique, et j’avais été bluffé justement par son souffle romanesque, avec un roman fleuve peignant les banlieues d’aujourd‘hui. Avec Le jour du Fléau, je découvrais une autre facette de cet auteur où il inventait une ville fictive pour mieux pointer l’état de notre société. Casher Nostra est le deuxième tome des chroniques d’Arkestra.

Dans la ville d’Arkestra, les gens se sont regroupés dans leur ghetto, essayant de survivre dans un monde de violence et de drogue, en plein marasme économique. Les plus chanceux ont un travail, un petit boulot qui leur permet à peine de payer leur loyer, et ils le trouvent surtout par connaissance. C’est le cas de Maxime, qui habite dans le quartier juif d’Hanoukka. Coursier de son état, il doit trouver l’argent pour calmer sa mère Hannah qui est atteinte de pertes de mémoire. Il est aussi amoureux de Sarah, la fille d’un propriétaire de restaurant mais il refuse ses propositions de travail de serveur.

Le métier de coursier pour les artistes et les artisans n’est pas un métier facile, surtout en hiver quand la température avoisine les zéros degrés. Sa mère l’oblige bientôt à aller voir le médecin pour ses troubles, et celui-ci lui annonce que Maxime est atteint de spasmophilie. D’ailleurs, un nouveau traitement thérapeutique lui permet d’obtenir de la marijuana de très bonne qualité appelée le Chrysanthème pour traiter ses cas là. Obtenir de la drogue de façon légale, voilà une aubaine pour ce jeune homme qui n’a qu’un rêve : quitter l’enfer d’Arkestra.

La distance entre la légalité et l’illégalité étant bien mince, Maxime revend sa drogue médicamenteuse auprès des étudiants qu’il connait et envisage bientôt un stratagème ingénieux en se procurant de faux papiers et en se fournissant dans différents dispensaires. Mais il ne faut pas se voir plus grand que l’on est et Maxime va en faire les frais …

Ceux qui, comme moi, ont succombé aux ambitions de ce jeune auteur avec Cauchemar périphérique, suivent Karim Madani livre après livre. Depuis un an maintenant, il a commencé Les chroniques d’Arkestra, une ville imaginaire, qui lui permet plus de libertés tout en présentant des personnages formidables. Dans Casher Nostra, qui se passe dans le quartier juif, dont le nom rappelle la mafia juive d’Arkestra, Karim Madani a choisi de prendre pour personnage principal Maxime, qui va finalement être le miroir de la jeunesse d’Arkestra et son rêve de vivre ailleurs.

Car cette ville est finalement devenue un enfer, Arkestra tue les gens ou à défaut, elle tue leurs rêves. Quand on nait à Arkestra, la meilleure destinée que l’on puisse rêver est d’y mourir vieux. Séparée en quartiers comme autant de ghettos, elle a été depuis bien longtemps abandonnée par tous les politiques à ses habitants et aux trafics en tous genres. Maxime, simple coursier, est un jeune homme qui bosse pour sa mère, pour éviter qu’elle finisse dans un hospice, dans un mouroir comme il l’appelle. Et quand le mal l’appelle de ses tentacules malfaisants, l’appel de l’argent est trop fort pour qu’il ne puisse y résister.

Autant vous le dire tout de suite, le début ne m’a pas plu. Ce n’est pas l’histoire, ni le personnage, mais le style empesé de mots que l’on croirait directement sorti de l’encyclopédie Larousse en 10 volumes. Et puis, changement de direction, le style s’épure, la puissance d’évocation de cette ville telle que Franck Miller l’a rêvée dans Sin city éclate devant nos yeux, bref, Karim redevient simple et Karim réussit son tour de charme. Et tout d’un coup, une fois qu’on est débarrassé de toute considération stylistique, on se laisse porter par l’inéluctabilité du destin de Maxime.

Le jour du fléau était un épisode noir, la première chronique dune ville baignant dans l’obscurité, cette vision de ce qu’il y a derrière le miroir de notre société. Casher Nostra est plus centré sur un personnage, plus sombre, moins voyeur, plus simple et donc plus accrocheur, plus passionnant. Karim Madani explore la frontière mince entre Fantastique, Anticipation et Roman Noir et est en train de construire une œuvre. Soyez au rendez vous, prenez le bus pour Arkestra !

Utopia de Ahmed Khaled Towfik (Ombres noires)

Le polar n’a pas de frontières, et l’excellent polar est à trouver autour du monde. Cette fois-ci, c’est en Egypte que je pose mes yeux, pour un roman d’anticipation bien noir, et je ne peux que vous conseiller cette lecture.

2023, Le Caire, Egypte. Les riches se sont regroupés dans un quartier isolé qui s’appelle Utopia. Aux alentours, les pauvres, qu’on appelle les Autres, se sont regroupés dans des bidonvilles et tentent par tous les moyens de survivre, surtout depuis qu’on leur a coupé tout moyen de communication, de circulation, d’accès à l’eau ou aux médicaments. Utopia est une ville fortifiée protégée par des mercenaires, pour la plupart des Marines américains, et sont totalement indépendants du pays depuis que le gouvernement égyptien a disparu.

Le jeune fils d’un directeur d’une entreprise de médicaments mène une vie de débauche. Il faut dire qu’il n’y a pas grand-chose à faire, entre manger énormément jusqu’à vomir dans le couloir, ou passer son temps à se droguer avec la nouvelle drogue, la phlogistine. Le seul intérêt de tous ces jeunes est de faire une descente chez les Autres et d’en tuer un, puis de ramener un trophée, par exemple un bras coupé, que l’on fait empailler. C’est justement ce qu’il envisage de faire en emmenant avec lui une amie, Germinal. Sauf que de jeunes nantis ne peuvent faire illusion au milieu d’un monde de désolation. Heureusement, un homme de trente ans, Gaber, décide de les sauver, pour quelque temps …

J’ai la chance, en tenant ce blog, de pouvoir faire des découvertes et d’assouvir mon esprit curieux. C’est pour cela que j’adore lire les premiers romans. C’est aussi pour cela que j’essaie des romans venant d’horizons très variés. Ce roman nous arrive d’Egypte et c’est une bombe. Bien que je ne sois pas adepte de romans d’anticipation, je dois dire que celui-ci est un pur roman noir dans la tradition de ce qui se fait de mieux dans le monde du polar.

Il faut croire que l’éclatement de la société et la séparation inéluctable entre les riches et les pauvres, la création de castes, de deux mondes séparés avec ce que cela implique en terme de destruction de société. J’avais adoré Serenitas de Philippe Nicholson, j’avais beaucoup aimé Le jour du fléau de Karim Madani. Ici, c’est un vrai roman noir avec deux mondes qui vont se télescoper dans une intrigue … horrible.

Ahmed Khaled Towfik a décidé de ne pas assommer le lecteur de descriptions inutiles, optant pour une efficacité maximale, à base de petites phrases et de nombreuses péripéties. Le ton est dur, froid, il n’y a pas à s’identifier à l’un ou l’autre, ni à aimer ou détester quiconque … jusqu’à la fin. C’est une vraie grande découverte et je souhaite que de nombreuses personnes lisent ce livre, pour la logique de l’histoire future de notre monde, et pour réfléchir. C’est un roman que l’on pourrait situer n’importe où, et intemporel ! Je viens de découvrir un grand auteur de roman noir et pour vous décider, je vous livre le texte qui ouvre le roman :

« L’Utopia évoquée ici est un lieu imaginaire, comme le sont les personnages qui y vivent à l’intérieur et à l’extérieur, même si l’auteur est convaincu qu’elle existera bientôt. Toute ressemblance avec des lieux et des individus de la réalité actuelle est purement fortuite. »

De toute évidence, l’auteur a resserré sa plume pour faire un roman coup de poing, qui ne se pose pas de questions et qui flingue à tout va. L’imagination est laissée entre les mains du lecteur, qui ajoutera les couleurs grises qui manquent à sa peinture. De toute évidence, l’auteur a écrit avec ses tripes, avec sa rage, et cela se sent et c’est bigrement bon.

Deux nouvelles de Muriel Mourgue

Muriel Mourgue est une auteure lorraine, qui a eu la gentillesse de me faire parvenir deux de ses nouvelles, chacune éditée chez Ex-Aequo. Les deux nouvelles qui se déroulent à des époques fort différentes s’avèrent être très bien écrites et fort intéressantes. . Une auteure à suivre.

 association de malfaiteuses

Association de malfaiteuses :

Paris en 2022. Depuis le cataclysme de 2019, les pays européens ont enfin décidé de se regrouper en fédération, et ont choisi comme nom l’Europe Unie (UE). Alors que la profileuse Angie Werther a décidé de prendre sa retraite parce qu’elle trouve que l’Europe trop aseptisée, elle est appelée pour une dernière mission par son chef Luc Malherbe : Conny Vaning une tueuse à gages a été identifiée à Lisbonne. Le risque que le groupe terroriste L’Etoile Noire refasse son apparition est grand.

Mon avis :

En fait, ces vingt pages se passent dans le centre de sécurité nationale. Comme l’Europe est criblée de caméras, d’analyses ADN at autres joyeusetés, la sécurité peut être gérée à distance. Donc, Angie va gérer cette situation de crise à distance entre images video, coups de fil et de téléphone. Et la force de Muriel Mourgue, c’est au fil des vingt pages que dure cette nouvelle, de faire monter la pression chez le lecteur jusqu’à un dénouement … mais chut ! ça ce sera à vous de le découvrir.

 green gardenia

Green Gardenia :

Dans les années 50, à New York. Thelma Vermont vient d’ouvrir une agence de détective privée et elle ne peut pas refuser d’affaires car elle a cruellement besoin d’argent. Justement, une jolie brunette de trente ans vient lui proposer de retrouver son mari, un modèle de fidélité, qui vient tout juste de disparaitre. Cette affaire va se révéler plus compliquée que prévu !

Mon avis :

Dans le registre des détectives privés, Muriel Mourgue est aussi à l’aise. Et même si j’ai préféré les mises en situation de la nouvelle précédente, l’histoire est bigrement bien racontée et on n’a qu’un seul regret, c’est qu’elle ne dure pas plus longtemps et que l’on ne reste pas plongé un peu plus dans cette période trouble des années 50.

Serenitas de Philippe Nicholson (Carnets Nord)

Ce livre que j’ai choisi par son sujet m’a surpris, très agréablement surpris, et même bluffé tant il est passionnant à lire. Pour preuve, je l’ai lu en deux jours, ce roman de 420 pages. Voici le résumé des premiers chapitres.

A l’image de tous les états du monde, la France est en faillite. La société s’est adaptée, et des strates se sont formées. Il y a ceux qui ne travaillent pas, relégués dans la rue au rang de SDF, dont l’espérance de vie ne dépasse pas deux ans. Il y a les travailleurs, payés une misère qui mettent tout leur argent dans leur loyer. Il y a les dirigeants, qui bénéficient d’un logement de fonction et des meilleures infrastructures. Enfin, il y a les riches triés sur le volet pour bénéficier des largesses de propriétés privées totalement indépendantes de l’Etat. Ils ont ainsi accès aux meilleurs médecins, aux meilleurs instituteurs et à des milices privées qui les protègent dans leur résidence dorée.

Depuis l’apparition de la drogue D23, surnommée The Perfect One car elle est fortement addictive et sans aucun danger d’overdose, les narco-gangs font vivre toute une partie de la population en échange de la diffusion de la drogue. Paris se retrouve donc aux mains des narco-trafiquants. En ce mois de décembre très froid, une bombe explose en plein Pigalle. Fjord Keeling, un journaliste rebelle, se trouvait sur les lieux. Il ne croit pas, comme le gouvernement veut le faire croire, que les narco-trafiquants sont les commanditaires de cet attentat. Il va découvrir un complot qui va très largement le dépasser.

Ce roman, traité comme un thriller d’anticipation, peut se lire à deux niveaux. C’est pour cela que je l’ai trouvé très intéressant. L’auteur est bigrement doué pour suivre une trame compliquée avec de multiples personnages allant du colocataire de Fjord aux leaders de la multinationale Ijing Ltd qui détient les résidences ultra sécurisées, des rédacteurs en chefs des journeaux jusqu’au plus hautes fonctions de l’état. On passe de l’un à l’autre sans aucune difficulté, et le rythme amené par les chapitres assez courts et des dialogues redoutablement bien écrits font qu’il y a une tension dès les premières pages et que la solution de tout ce salamalec ne sera dévoilé qu’en toute fin de livre.

Au-delà de l’intrigue passionnante, Philippe Nicholson nous dépeint un monde du futur inquiétant, et les plus pessimistes pourront y voir les prémices du cauchemar que l’on nous décrit dans Serenitas. Les gens dans le rue y meurent sans que cela ne concerne personne, les nantis sont tellement enfermés dans leur monde de platine qu’ils ne se rendent plus compte de la réalité du terrain, les politiques ne pensent qu’à leurs résultats électoraux, et heureusement, il y a quelques personnes qui ne baissent pas les bras. La démonstration n’est pas lourde, elle est parsemée intelligemment, par petites touches, au fil de scènes fort bien pensées et qui toutes, font avancer l’intrigue selon différents points de vue.

Ce roman est une réelle surprise, la quatrième de couverture est alléchante, mais le roman est encore plus fort. Le fait de faire un thriller pour envoyer un message, pour décoder les données que l’on nous donne, sans passer pour un cours magistral, c’est tout simplement impressionnant. Le ton n’est pas pessimiste, ou défaitiste, car pris sous le couvert d’un thriller rythmé, et c’est très intelligemment fait. Je ne vais pas vous conseiller de lire ce livre, vous devez le lire et le faire lire. Parlez en autour de vous, vous y verrez ce vers quoi nous ne devons pas aller.

Ne ratez pas l’article de l’ami Claude ici 

ZIPPO de Mathieu Blais et Joël Casséus (Editions Kyklos)

Deux auteurs québécois font leur entrée en force avec ce roman, aux odeurs de soufre et de brûlot. Son titre, ZIPPO, rappelle aussi le briquet tempête bien connu. Effectivement, ça brûle !

Dans un futur proche, dans la ville de Villanueva, aux Etats-Unis. Cette petite ville est à l’image du monde, alimentée par un canal et traversée par le boulevard Mac Carthy. La ville est en ébullition car elle accueille le sommet du ZIPPO, qui regroupe les neuf plus grandes puissances économiques mondiales. Le peuple, en révolte, attend des décisions. Dans le même temps, un météore menace de tomber sur la Terre, et de s’écraser sue Villanueva.

La ville est partagée entre les frasques, largement médiatisées et le quartier des Pornoputes où l’on a entassé les pauvres et les indésirables. Depuis peu, les prostituées disparaissent, et personne ne s’en soucie. La résistance essaie de faire parler d’elle, mais elle est violemment maitrisée par les forces de l’ordre, les Macoutes.

Kahid est un journaliste, et son patron va lui confier la mission de couvrir le sommet du ZIPPO, alors que cela ne le motive pas plus que cela. Il a perdu la belle A***, et il se perd dans l’alcool à longueur de journée, confondant les désordres de la rue avec les ruines de sa vie. De nombreux personnages vont se croiser, s’entrecroiser dans ce paysage chaotique.

Roman social, roman apocalyptique, roman de fin du monde. La vision désespérante mais pas désespérée d’un monde qui s’éteint donne une impression hallucinante et hallucinée de ce vers quoi pourrait basculer nos sociétés industrielles. Entre mauvais rêve, cauchemar et réalité, le tableau est poisseux, noir, sale, et empli de fureur, de celle que l’on éteint quand on lance la charge des forces de sécurité.

Il y a un tel écart dans le roman entre les belles présentations du ZIPPO et la réalité du terrain, entre ceux qui y croient et ceux qui meurent de faim. Que peut-on attendre d’un monde qui nourrit le peuple avec des cigarettes que l’on appelle des crache poumons, ou de l’alcool appelé jus de cervelle ? Que dire des camions poubelles chargés de ramasser les corps des morts qui jonchent les rues ?

Le style est à l’image de ce monde, anarchique, oubliant les phrases pour lancer des rafales de mots, noyant les dialogues dans la narration. Effet de style sans concession, sans pitié qui parfois m’a laissé pantois, parfois m’a laissé sur le bord de la route. Certains passages m’ont paru difficilement compréhensibles, comme si les auteurs voulaient asséner leurs coups de mots dans la tête du lecteur qui a déjà la tête sous l’eau ou dans le sang.

C’est un roman d’anticipation, heureusement, et n’y cherchez pas l’auteur des meurtres des pornoputes car l’intrigue a peu d’importance. Lisez le tableau, buvez les images, retenez le style, c’est un livre fait pour secouer et pour faire réfléchir. Mission réussie.

L’année du rat de Régis Descott (Jean Claude Lattès)

Sujet énigmatique mais qui semble passionnant, coup de cœur chez Entre deux noirs, cela me semble suffisant pour aller y voir de plus près. Un polar à mi chemin entre anticipation et thriller.

Nous sommes en France dans la Mégapole, que l’on n’appelle plus Paris. Lors du pot de départ d’un collègue, une vieille Chinoise fait les sombres prophéties suivantes à Chomovski, dit Chim’, le meilleur flic du Bureau de la Recherche et de la Traque : Pour toi le monde entier va s’écrouler / Pour toi ce monde va disparaître / Et ce qui le remplacera te fera regretter d’être né / Aujourd’hui la mort a pénétré chez toi / Cette année tu vas mourir.

Chim’ est tout bonnement le meilleur flic de la brigade, et c’est pour cela qu’il travaille seul. Aucun autre flic ne serait capable de suivre ses déductions. Il vit seul, depuis que l’amour de sa vie, Vera est partie. Quand il l’appelle au téléphone, elle l’écoute et lui parle dans le vide. Depuis le 3ème conflit, les choses ont changé mais les hommes restent les mêmes. Tout au plus, les moyens d’investigation ont évolué, les transports sont plus rapides, mais les interrogatoires ressemblent plus à de la torture qu’à de vrais entretiens.

Chim’ est toujours mis sur des affaires mystérieuses que personne ne saurait résoudre. Cette fois, sept personnes ont été tuées dans une ferme de Normandie : quatre ont été égorgées à pleines dents et les femmes violées. Les tueurs, qui n’ont pris aucune précaution, sont restés plusieurs jours sur place, jusqu’à l’arrivée d’un livreur de semence de cheval. La recherche de fous récemment libérés ne donne rien, jusqu’à ce que l’analyse ADN montre quelque chose de plus inquiétant : Ces hommes ont leur ADN modifié ce qui en fait des hybrides mi-hommes mi-rats. Et ce n’est pas la seule des surprises auxquelles Chim’ va être confronté.

La moindre des choses que l’on peut dire, c’est que le futur tel que le voit Régis Descott n’est pas joli. Paris est devenu la Mégapole, il y fait noir et nuit comme dans Blade Runner, les gens sont à la recherche de la dernière drogue à la mode, et l’obsession de tous est de ne pas vieillir d’où les derniers médicaments en date qui permettent de garder une peau de bébé et de vivre plus longtemps. Les policiers ont tous les droits, et les séances d’interrogatoire ressemblent à des séances de torture dignes de la Gestapo. Enfin, les riches entreprises de pharmaceutique génétique sont devenues des intouchables. Autant de sujets qui nous poussent à réfléchir sur ce que peut devenir ce monde.

La plongée dans ce monde futuriste est brutale, abrupte, violente. On rentre dans le livre d’un coup, au travers d’un personnage qui semble en dehors du système. Dire qu’il nous est sympathique serait exagéré, mais c’est plutôt un personnage classique que l’on rencontre dans tout polar : un écorché solitaire qui dérive après son échec amoureux, qui se plonge dans le travail pour oublier.

L’intrigue est fort bien faite, elle nous fait voyager de France à la Norvège comme un thriller, sauf que ce roman est plutôt un roman policier d’anticipation à mon goût.  J’ai trouvé Régis Descott plus à l’aise dans les scènes intimes ou intimistes et dans les dialogues que dans les scènes d’action. Et à part les premières pages que j’ai trouvées un peu lourdes, et quelques descriptions scientifiques un peu longues que j’ai sautées, on est vite pris dans le rythme, avançant dans cette histoire hallucinante qui finira par vous faire faire des cauchemars … comme à moi. Et puis la fin … fantastique !