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Une saison pour les ombres de Roger Jon Ellory

Editeur : Sonatine

Traducteur : Etienne Gomez

Moi qui ai lu presque tous les romans de Roger Jon Ellory, je peux ressentir derrière ce nouveau titre à la fois l’évolution de l’auteur et sa passion pour la psychologie humaine, la faculté de l’homme à prendre des décisions et les assumer … ou pas. Le Ellory nouveau est arrivé !

Montréal, 2011. Jack Devereaux parcourt la maison qui a été la proie de l’incendie avec son comparse Ludovick Caron. En tant qu’enquêteur pour la compagnie d’assurance, il s’aperçoit vite qu’un court-circuit dans un appareil ménager est à l’origine du sinistre. Jack est surpris de recevoir un coup de fil d’un numéro inconnu. Le shérif de Jasperville l’informe que son frère Calvis a été arrêté pour tentative de meurtre.

Calvis, son petit frère, vient se rappeler à ses souvenirs, de même que Jasperville, qu’il a voulu oublier ;Jasperville, que l’on surnomme Despairville, petite commune située à l’extrême nord-ouest du Canada et qui vit uniquement grâce à ses mines de métaux ferreux. Pour Jack, Jasperville représente son pire cauchemar, un endroit inhumain ne connaissant que rarement des températures positives, une ville de 5000 habitants enclavée par les monts Torngat, surnommés le lieu des esprits mauvais par les indiens ayant vécu là auparavant.

Canada Ironexploite les minerais issus des roches éruptives de Jasperville. A cause de la crise économique, en 1969, Henri Devereaux accepte un poste de contremaître et y emmène sa famille, Elisabeth sa femme et ses deux enfants Juliette et Jacques, ainsi que le grand-père William. William raconte les légendes indiennes et le Wendigo, un esprit malfaisant qui prend possession des hommes et leur fait faire des meurtres. Dès 1972, un corps de jeune fille est retrouvé dans les bois. Le policier en poste en déduit vite qu’elle a été attaquée par un animal, un ours ou un loup.

Le Ellory Nouveau est arrivé ! cela peut paraitre bizarre comme entrée en matière, comme si je le comparais au Beaujolais. Détrompez-vous, le but de cette phrase d’introduction est bien de mettre l’accent sur tout ce qui change chez cet auteur incontournable dans le paysage du polar contemporain.

Commençons par le contexte : Roger Jon Ellory reste sur le continent américain mais change de pays : direction le Canada et en particulier l’extrême nord du pays, avec son climat rigoureux, inhumain, où les températures descendent à -40°C et la population ne voit quasiment jamais le soleil. L’auteur utilise cet aspect pour les conséquences sur la psychologie des gens, enfermés chez eux, renfermés sur eux-mêmes.

Il apparait donc logique que de nombreuses légendes fassent leur apparition, et en particulier celles émanant des tribus indiennes. Avec la proximité des Monts Torngat qui pèsent sur le village comme une main maléfique se refermant sur la petite ville, Roger Jon Ellory utilise à merveille le contexte pour faire monter l’angoisse et introduire les meurtres de jeunes filles qui vont se succéder.

Utilisant des allers-retours entre le présent (le retour de Jack dans sa ville de jeunesse) et le passé (sa jeunesse, ses drames familiaux), Roger Jon Ellory place au centre de son intrigue Jack qui a amputé son prénom comme s’il voulait laisser derrière lui ces mauvais souvenirs. Prévu pour être sympathique, nous allons avoir affaire à une histoire introspective, une méticuleuse analyse de sa réaction d’homme.

Car le sujet, au-delà de la recherche du ou des tueurs, se situe bien au niveau de ce jeune homme qui a quitté sa ville 26 ans plus tôt à l’âge de 19 ans, laissant derrière lui sa famille, ses amis, son amour de jeunesse. Et une fois sa décision prise, la difficulté d’assumer son choix, surtout quand le passé se rappelle à lui d’une façon particulièrement cruelle et fait ressortir son lot de culpabilité.

De la même façon que le paysage est brutal, les événements violents, le contexte sans pitié, le style de Roger Jon Ellory évolue pour s’adapter à son histoire. Finies les digressions ou la volonté d’expliquer les réactions de ses personnages, place ici à un style plus direct, plus franc, sans pour autant délaisser les qualités de narration, ni les événements placés au bon moment de l’histoire. Indéniablement, cette Saison pour les ombres est remarquable et fait partie des meilleurs romans de l’auteur avec Seul le silence et Papillon de nuit.

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Epaulard de Thierry Brun

Editeur : Jigal

Sauf erreur de ma part, j’ai dû lire tous les romans de Thierry Brun, admirant son évolution, son monde et ses thèmes cachés (j’avoue être passé au travers de certains). Il centre toujours ses intrigues autour de personnages forts psychologiquement et a l’art de prendre le lecteur par surprise. Bingo !

Béatrice s’appelle en réalité Epaulard pour son travail. En tant que garde du corps, ils portent toujours des surnoms étranges, mais celui-ci correspond bien à son état d’esprit. Son équipe a parfaitement repéré les pièges et les issues de sortie au Negresco et Eric, via l’oreillette la rassure en observant les alentours. Aujourd’hui, elle doit assurer la sécurité de Philippe Viale, spécialiste en solutions d’armement. Arrivés à destination, elle peut repartir comme si de rien n’était.

En dehors de son travail, Béatrice fait du sport, beaucoup de sport pour maintenir son corps en état et repense sans cesse à Anista, la chanteuse qu’elle a protégée et aimée. Quelques jours plus tard, Vialle la rappelle : il veut qu’elle escorte seule sa femme et ses deux filles. Sans préparation, c’est de la folie, mais pour 100 000 euros … malheureusement, le transfert se passe mal, un guet-apens où la femme et les deux filles meurent et Béatrice reçoit plusieurs balles dans le corps … presque morte.

Après plusieurs semaines de rééducation, elle a du mal à oublier. Elle doit couper les ponts et décide de se perdre dans un village, se faire oublier, s’oublier. Là-bas, elle rencontre un curé et retrouve son sens de la vie. Et petit à petit, elle va découvrir la vie du village, de ses habitants, et ses secrets aussi.

Si ce roman commence comme un polar, il va tranquillement se refermer sur lui-même avec un talent remarquable. On entre dans le vif de l’action, les phrases sont courtes, coupées, parfois juste quelques mots pour faire ressentir l’adrénaline qui court dans les veines, mais aussi le stress et l’attention nécessaire de tous les instants … jusqu’au drame aussi brutal que rapide.

Le passage à l’hôpital va nous montrer une Béatrice seule, irrémédiablement seule, noyée dans ses regrets et ses amours ratées. De son travail où elle était reliée aux autres par une oreillette, elle est rattachée à des tubes. Cette période va la conforter dans une vie d’ascète, loin des autres, par culpabilité probablement, par besoin d’oublier son échec, ses écueils. Car elle vient d’échouer dans le seul domaine où elle était excellente.

N’ayant plus rien, le curé Pôl va la révéler à elle-même. Il va l’apprivoiser comme on le fait d’un animal sauvage. Et elle va se rendre compte que pour s’ouvrir au monde, il faut qu’elle s’ouvre elle-même, qu’elle s’accepte. De polar, on passe donc à un roman introspectif, réflexion intense sur le sens de la vie et la relation aux autres. Tous les auteurs de thriller auraient créé un personnage cherchant les coupables et semant sur son sillage des dizaines de truands.

Thierry Brun nous prend à nouveau par surprise en se concentrant sur son personnage, et interroge les liens que nous avons avec les autres et les réactions que nous avons. Il nous démontre enfin que pour avoir des relations sociales, le mieux est encore de faire le premier pas, dans ce très joli et très surprenant roman.

La vengeance des perroquets de Pia Petersen

Editeur : Les Arènes – Equinox

Derrière ce titre étrange se cache le roman le plus intelligent que j’aurais lu en 2022, un roman que je n’hésite pas à placer dans mon TOP10 tant il pose des questions dérangeantes pour un scientifique de formation, humaniste comme moi.

Il est enfermé dans cette geôle, sans fenêtre, sans repère temporel, sans nom, dans le noir. Il a perdu le sens de la réalité, mais il a conservé la conscience de ce qu’il est. Malgré les moqueries du gardien, il garde une once d’espoir, celle de sortir au grand air, au grand jour ; à défaut celle de voir son avocat comme il devrait en avoir le droit. Se battre, faire des efforts, des mouvements pour sentir son corps, voire d’enfoncer ses ongles dans sa paume pour ressentir une douleur, une preuve d’être encore vivant. Seul, mais vivant.

Emma se définit elle-même comme nordique et européenne et n’a jamais choisi de nationalité, se déclarant citoyenne du monde, « éternelle touriste ». Artiste reconnue pour ses portraits des plus éminents hommes d’affaire, elle vient d’accepter de peindre celui de Henry Palantir, le célébrissime propriétaire de Vision Technologies, l’entreprise chargée de la sécurité par et grâce à la maitrise du numérique, client incontournable des multinationales et des grands pays industrialisés.

Emma souffre de claustrophobie et ne peut se contenter de rester dans le bureau jouxtant celui de Palantir. La force de son art réside dans sa faculté à exprimer la psychologie d’un homme derrière les traits peints sur sa toile. Mais face à un mur sans émotion, elle demande du temps pour comprendre le magnat, le sonder en profondeur via ses actes et ses quelques paroles. Lors d’une de ses sorties, elle rencontre Achille, un homme noir plus âgé qu’elle pour qui elle va éprouver un coup de foudre.

Loin de n’être qu’un roman d’amour, Pia Petersen choisit de placer Emma en tant que narratrice, personnage libre d’agir et de penser. Le génie de cette idée va soutenir tout le roman et opposer l’art à la logique. Relativement peu concernée par les technologies numériques, elle va petit à petit lever le voile sur leurs possibilités, leurs capacités et nous proposer, à nous lecteurs, le choix qui se présente devant nous : devenir esclave des machines ou garder notre liberté de penser, de rêver, de créer.

Surtout n’ayez pas peur, le roman ne possède aucune notion scientifique absconse ou de théorie incompréhensible. Il reste sur le terrain des réflexions d’Emma et de ses questionnements vis-à-vis de la liberté qui lui est chère. Et elle nous explique que, l’homme étant faillible, il est nécessaire de le remplacer par des machines pour certaines tâches, ce qui est le cas pour les usines par exemple. Si on pousse le raisonnement un peu plus loin, on arrive à justifier l’épanouissement du numérique par une volonté de minimiser les risques, gommer les imprévus.

Si cela peut sembler bien théorique, Pia Petersen situe l’opinion sur le terrain des usagers communs, c’est-à-dire nous et en déduit quelques vérités. Rien de tel qu’occuper l’esprit des gens par du divertissement, pour leur éviter de réfléchir, de se rendre compte de leur nouvelle servilité, sous couvert de nouveaux services. Par voie de conséquence, on vend la rapidité, la faculté d’éviter de perdre du temps. La notion d’immédiateté, d’urgence implique de gommer le passé, de ne pas penser au futur … seul compte le présent.

On commence à discerner l’étendue de l’influence d’une telle politique, quand elle touche tous les domaines. Il suffit de regarder les programmes scolaires d’histoire où l’on survole les événements importants, leurs causes et leurs conséquences, ou même la philosophie réduite à sa portion incongrue, sans parler des mathématiques qui deviennent une option en terminale. Notre société ne veut pas que les gens réfléchissent.

Derrière son intrigue, Pia Petersen nous invite donc à une réflexion sur notre société, un peu comme l’ont fait auparavant les grands visionnaires. Sauf que la situation est bien contemporaine et que l’auteure appuie son argumentaire en faisant apparaitre la COVID au milieu du roman, comme pour mieux illustrer son propos tout en faisant monter la tension dans le duel entre Emma et Palantir.

J’aime bien cette expression, ce roman est une sorte de duel, un combat entre l’homme et la machine, entre le matériel et le spirituel. On pourrait le taxer de paranoïaque mais les exemples foisonnent avec toutes les applications sur smartphones. Je vois plutôt ce roman comme un perturbateur, un poseur de questions qui appuie là où ça fait mal. J’ai adoré aussi les titres farfelus des chapitres qui ressemblent à des phrases que la machine ne peut comprendre, ne peut créer, ne peut envisager même. J’espère que je vous aurais donné envie de lire ce roman, car le combat se déroule maintenant. Et l’Humanité a du souci à se faire !

L’eau rouge de Jurica Pavicic

Editeur : Agullo

Traducteur : Olivier Lannuzel

Bénéficiant d’avis unanimes chez les blogueurs ainsi que d’un bouche-à-oreille plus que positif, j’avais acheté ce roman et l’avais mis de côté pour ce mois de décembre. Si je devais trouver un qualificatif à cette lecture, il tiendrait en un mot : Magnifique !

Le roman nous présente une famille habitant Misto, à coté de Split. Dans ce petit village de pêcheurs, la vie y est paisible et imperméable aux remous de la fin des années 80. Jakob Vela, le père de famille occupe un poste de comptable et Vesna, sa femme travaille au collège en tant que professeur de géographie. Ils ont eu la chance d’avoir deux jumeaux hétérozygotes, Silva et Mate, adolescents de 17 ans.

En ce 23 septembre 1989, après le repas du soir, Silva monte dans sa chambre et en redescend habillée pour sortir. Elle leur annonce qu’elle va à la fête des pêcheurs. Ses derniers mots sont : « J’y vais… Allez salut. ». Le lendemain matin, la chambre ne montre aucun signe attestant qu’elle est rentrée. Toute la famille va donc signaler la disparition et rencontre Gorki, l’inspecteur qui sera en charge de l’enquête.

Après avoir interrogé les jeunes gens qui ont rencontré Silva à la fête, les policiers vont fouiller la maison et découvrent un paquet de drogue caché dans la gouttière. Toute la famille va se mettre à chercher Silva en arpentant la Yougoslavie, devant la lenteur de l’enquête. Bientôt, la mort de Tito, la chute du communisme et le conflit serbo-croate vont reléguer Silva aux oubliettes, mais pas pour Jakob, Mate et Vesna.

Autant le dire de suite, ce roman est une pure merveille, à tel point qu’il en devient vertigineux par moments. Si l’intrigue peut faire penser à celle d’un polar, l’auteur choisit de montrer l’impact de cette disparition, dans une spirale qui part de la famille pour s’étendre à l’échelle du pays. Cette histoire dramatique va s’étaler sur trente années pendant lesquelles la vie de chacun et de tous va connaitre des changements irrémédiables.

L’auteur va donc décrire la famille, et sa volonté de ne jamais baisser les bras. Jakob et Mate vont donc arpenter les routes de l’Europe à la recherche de la moindre trace, collant des affiches, interrogeant la moindre personne, utilisant Internet pour créer un site dédié à Silva. Puis, Jurica Pavicic va étendre son observation aux habitants du village, Gorki bien-sûr, marqué par cette affaire qui va résonner comme un terrible échec, mais aussi les jeunes qui vont la fréquenter lors de cette dernière soirée.

Après deux ans d’enquête, la Yougoslavie va entrer dans une terrible et meurtrière guerre qui va reléguer leur recherche au second plan. Pour autant, l’auteur va continuer à nous montrer l’itinéraire de chacun, tout en élargissant son scope au pays, plongé dans une guerre fratricide, qui va inaugurer des changements irrémédiables et mener la Croatie à se laisser séduire par les chants de la modernité : le tourisme, l’argent facile, les créations de lotissements en bord de mer, la perte de leur identité.

Jusqu’aux dernières pages, nous ne saurons pas comment va finir cette histoire. Mais tout au long de ces 360 pages, nous aurons vécu trente années de transformation d’un pays, en se positionnant au niveau des gens. Avec une forme de roman psychologique, l’auteur a su créer une spirale époustouflante qui va mêler et mélanger les petites histoires avec la Grande Histoire, sans jamais juger, mais en nous montrant clairement que l’on ne peut lutter contre un bulldozer, juste observer les conséquences. Magnifique !

Le carnaval des ombres de Roger Jon Ellory

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

Roger Jon Ellory fait partie des auteurs incontournables dans le paysage du polar, situant ses intrigues aux Etats-Unis et présentant à chaque fois des personnages complexes et des sujets toujours très intéressants. Ce dernier roman en date risque de surprendre son lectorat, par son aura mystérieuse.

1958. Le corps d’un homme a été découvert sous le manège d’un cirque ambulant à Seneca Falls. L’agent spécial superviseur du FBI Tom Bishop confie cette enquête à Michael Travis, et le nomme pour l’occasion agent spécial sénior. Il devra se rendre sur place en solo, ce qui est inhabituel, et déterminer s’il s’agit d’un meurtre local donc de la responsabilité du shérif ou d’un crime fédéral.

Arrivé sur place, Travis fait la connaissance du shérif Charles Rourke. Ce dernier lui assure qu’il fera tout ce qui est en pouvoir pour l’aider, ce qui veut dire qu’il veut se débarrasser d’une enquête qui vient troubler la quiétude de cette petite ville. Rourke ne lui cache pas que l’arrivée du Carnaval Diablo, mené par Edgar Doyle, avec ses magiciens, ses géants et ses membres difformes gêne la tranquillité des habitants.

A la morgue, l’examen du corps ne lui apprend rien de plus : l’homme a été tué ailleurs et son corps glissé sous un manège tournant. Une lame l’a poignardé à l’arrière de la tête. Le corps comporte un nombre impressionnant de vieilles blessures ce qui laisse penser à un membre de gangs ou un soldat. Sur l’arrière du genou, Travis remarque un tatouage en forme de point d’interrogation inversé.

On pourrait penser à un simple roman policier, à la lecture de ce bref résumé qui parcourt les premières dizaines de pages. Puis, quand on entend parler de monstres exhibés dans un cirque, on se dit qu’on va avoir droit à un défilé de Freaks. En fait, le roman aborde plusieurs thèmes, beaucoup de thèmes qui vont bien au-delà du rejet de la population envers des gens différents.

Le personnage principal est remarquablement bien construit. Son passé montre un enfant issu d’une famille violente, son père alcoolique battant sa mère. Un jour, celle-ci tue le père et se livre aux autorités. Travis va alors aller dans une maison de correction avant d’être adopté par sa tante. Il recevra une éducation lui inculquant de suivre les règles, de ne pas sortir des limites qu’on lui a fixées.

Et le Carnaval Diablo va faire voler en éclats ce qu’il considère comme acquis et ce que lui demande son travail au FBI. Sortir des règles et dénicher ce qui se cache derrière les apparences lui permettra de découvrir l’identité du mort mais aussi des exactions du FBI et de la CIA, en particulier l’Opération Paperclip, à la fin de la 2ème guerre mondiale, consistant à récupérer les scientifiques nazis. J’ai trouvé remarquable la façon dont l’auteur nous oppose un esprit matérialiste et cartésien avec l’irrationnel des membres du cirque.

A tout cela, il faut rajouter, et c’est ce que j’ai préféré, une ambiance mystérieuse, où on voit Travis perdu dans ses convictions, dans une affaire, qui, au fur et à mesure de son avancement, va devenir obscure. Les artistes bizarres du cirque vont ajouter une aura brouillardeuse à des événements étranges tels que la disparition du corps et l’accumulation de mystères ou même la possibilité de lire les pensées d’autrui.

La plume de Roger Jon Ellory s’avère toujours aussi hypnotique (et la traduction lui rend un formidable hommage), même si j’y ai trouvé des moments longuets où l’auteur en rajoute. Et le fait qu’il multiplie les thèmes donne une impression qu’il ne sait pas où il veut nous emmener. Décidément, ce roman détonne par rapport aux précédents opus de l’auteur et on passe un bon moment à parcourir ce pavé de plus de 600 pages.

True story de Kate Reed Petty

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

J’ai déjà dû le dire par le passé : il faut être vigilant sur les sorties du mois d’août des éditions Gallmeister, en ce qui concerne les premiers romans. Une nouvelle fois, ils nous ont déniché un sacré roman, époustouflant.

Nick entre dans sa dernière année de lycée. Il a vite appris que, pour être accepté parmi un groupe d’amis, il faut entrer dans l’équipe de crosse. Les deux meilleurs amis de Nick sont Max et Richard. Max est un jeune homme volubile, immature et toujours prêt à faire des bêtises, alors que Richard est plutôt mutique et discret. Par voie de conséquence, max a beaucoup de succès auprès des jeunes filles alors qu’on n’a jamais vu Richard sortir avec une fille. A la fin du trimestre, Nick réussit à sortir avec Haley, une jeune fille du lycée privé.

Les soirées de week-end sont mémorables, surtout celles où il y a des cigarettes, et de l’alcool. Les lycéens ont trouvé une parade pour récupérer de l’oxycodin. Quand l’un d’entre eux est blessé, il doit mettre des pilules de coté pour les soirées entre potes. Et puis, il y a les après midi chez Denny’s. Les discussions vont bon train, on se vanne, on s’envoie des piques et on raconte n’importe quoi.

Lors d’une de ces discussions, devant les bières, ils se remémorent la fête mémorable, la FOOTBRA : Fête Où On Baise Tous (Richard Aussi). Ils sont tous là, Max, Richard, Nick, Haley, ainsi que Ham et Alan. Max raconte alors comment, aidé de Richard, ils ont raccompagné Alice, une amie d’Haley, chez elle. Elle était saoule, inconsciente, et Max raconte qu’eux deux ont abusé d’elle. La rumeur ainsi lancée va faire bien des ravages dans la vie de ces jeunes.

Epoustouflant, ce roman, disais-je, car il faut avoir une sacrée dose de courage pour s’attaquer à un tel sujet. Ne nous trompons pas, le sujet n’est en aucun cas les débordements lors des fêtes estudiantines mais bien les conséquences d’une rumeur lancée dans un bar sur chacun des protagonistes, d’autant plus qu’Alice va se retrouver harcelée et Haley va se battre pour faire reconnaitre le viol.

Outre le courage de s’attaquer à un tel sujet, et de trouver cette fin mémorable qui va vous prendre par surprise, l’auteure a décidé non pas de faire un roman choral, mais de faire raconter cette histoire par Nick, qui est l’innocent de l’histoire, impliqué émotionnellement par son amitié pour ses potes et son amour pour Haley. Et j’y ai trouvé une allégorie de la religion, au sens où c’est Nick qui va être puni pour les crimes des autres …

Là où le roman atteint des cimes, c’est dans le choix de l’auteure pour la forme de la narration. Kate Reed Petty ose tout, passant de la narration à la première, deuxième, troisième personne, incluant des lettres de motivation d’Alice pour entrer à l’université ou même des extraits de scenario co-signés par Alice et Haley. J’ai trouvé extraordinaire qu’une jeune auteure prenne le risque de proposer un tel puzzle dont la colonne vertébrale est cette rumeur mais dont le paysage d’ensemble dessine une société de groupes avides de sensations qui ne doivent toucher que les autres.

On ressort de ce roman véritablement impressionné, par l’ampleur de l’ambition affichée, par la qualité de l’écriture (ainsi que la formidable traduction de Jacques Mailhos) et surtout par la cohérence de l’ensemble. De toute évidence, ce roman occupera une place à part dans ma mémoire, par son indéniable originalité et par sa faculté à avoir abordé tant de thèmes importants et surtout avec autant de réussite. Voilà un roman à ne pas rater, un des plus forts de cette rentrée littéraire.

Déstockage : Chaleur de Joseph Incardona

Editeur : Finitude (Grand Format), Pocket (Format poche)

Je n’ai lu que deux romans de Joseph Incardona, et à chaque fois, j’ai été impressionné par ses romans, que ce soient par les sujets ou par leur traitement. Une nouvelle fois, j’ai été époustouflé pour Chaleur !

La Finlande passe six mois de l’année dans le froid. Quand vient l’été, ils organisent donc des concours qui sont autant d’occasions de faire la fête. On y trouve pêle-mêle les championnats du monde de porter d’épouse, de football en marécage, de lancer de botte ou d’écrasement de moustiques. Nous sommes en 2010, pour l’organisation des championnats du monde de sauna, où il s’agit de rester le plus longtemps à une température humide de 110°C.

Cette année-là, 102 candidats sont inscrits dans la petite ville d’Heinola, au nord d’Helsinki. Tout le monde s’attend à un duel, comme l’année passée entre Niko Tanner et Igor Azarov. Niko est acteur professionnel de pornographie qui approche de la cinquantaine. Il est affublé d’une débutante dans le métier Loviisa Foxx et lutte contre les âges qui affaiblissent ses capacités sexuelles. Igor Azarov, âgé de 60 ans, est un marin à la retraite et considère ce championnat comme son dernier défi.

Aux cotés des deux prétendants à la victoire, on y trouve un révérend fortement attiré par la bagatelle, un Turc poilu et imposant ainsi qu’un outsider. Le concours comporte des qualifications, deux tours éliminatoires avant d’attaquer la demi-finale et la finale tant attendue. La compétition peut démarrer …

Même si ce roman se base sur un événement réel, le contexte de ce roman donne l’occasion à l’auteur de se pencher sur la motivation des compétiteurs qui participent à ce concours incroyable. Les deux principaux protagonistes sont des personnages très différents et en fin de vie : Niko sent que sa vie de hardeur touche à sa fin et Igor, à la retraite, veut briller pour une raison que vous découvrirez vers la fin du roman.

Les autres personnages servent de décor même si on sent bien que Joseph Incardona s’amuse beaucoup avec le révérend et le Turc. Autour de cet événement « sportif », on sent l’effervescence et la pression, augmentée par la présence des journalistes télévisés. Il ne faudra pas oublier Alexandra, la fille d’Igor, qui viendra ajouter un peu de piment à cette histoire.

On ne peut qu’être pris par l’enjeu, ébloui par la psychologie mais aussi enchanté par le style de l’auteur, à la fois minimaliste mais aussi pointilleux quand il s’agit de décrire un personnage par ses actes. Cela donnera quelques scènes chaudes qui, grâce à un certain recul dans la narration, viendront ajouter au suspense de ce roman, un suspense de haute volée pour un roman qui me confirme que Joseph Incardona est décidément très fort, un des meilleurs auteurs du Noir Contemporain.

Cette idée de lecture m’avait été inspirée de l’avis de Claude Le Nocher

Ce roman existe aussi en format poche chez Pocket

Toute la violence des hommes de Paul Colize

Editeur : HC éditions

Je suis fan de Paul Colize pour plusieurs raisons. Tout d’abord, chacun de ses romans est différent ; cela peut passer du polar au roman policier, du roman psychologique à la comédie, et tout ça avec une facilité que beaucoup peuvent lui envier. Ensuite, ses personnages sont criants de vérité. Enfin, Paul Colize pointe du doigt des événements importants, en rappelant ce qui est important : l’Humain. Et ce roman est aussi grand que son titre … et quel titre !

Nikola Stankovic est arrêté pour suspicion de meurtre. Ivanka Jankovic, une jeune femme a été retrouvée chez elle, poignardée de 9 coups de couteau, 5 dans le dos et 4 dans le ventre. Pour la police, sa culpabilité ne fait aucun doute : Empreintes, traces de sang appartenant à Ivanka sur ses chaussures, semelles de ses chaussures marquées dans le sang coagulé. Ivanka était connue pour s’adonner à la prostitution pour payer ses études. Règlement de comptes ou jalousie, nul ne le sait. Car Nikola ne prononce qu’une seule phrase : « Ce n’est pas moi ».

Il faut dire que Nikola est fortement soupçonné d’être le « funambule », cet artiste croate qui peint des fresques géantes en une nuit sur des pans d’immeuble, laissant les passants ébahis devant la grandeur de l’œuvre. Œuvre gigantesque mais aussi œuvre choquante, puisqu’il a peint des meurtres, des scènes de viol avec un réalisme affolant. Son premier avocat n’arrive pas à lui soutirer une autre phrase. Alors, il abandonne la partie.

Nikola est envoyé dans un institut psychiatrique pour déterminer s’il était ou non conscient de ses actes. L’institut est dirigé par Pauline Derval, qui va suivre cette affaire de près, aidée en cela par Sébastien, infirmier dévoué à sa cause. Son nouvel avocat, Philippe Larivière va aussi chercher à établir un contact. Car soit Nikola est conscient donc responsable de ses actes et il risque 10 ans de prison, soit il ne l’est pas et il sera enfermé à vie dans cet asile.

1991, Vukovar. Le petit Niko a 8 ans quand sa vie, sa ville s’écroule. Il est obligé de vivre dans une cave avec sa mère, pour survivre aux 87 jours de bombardements serbes. Son père est parti un matin, et n’est jamais revenu. Résister ou mourir sont les deux choix qui lui restent à sa mère et lui. Car Vukovar est l’enfer sur Terre …

On peut lire ce roman à plusieurs niveaux, comme à chaque fois chez Paul Colize ; ce n’est pas pour autant un roman intellectuel, mais une formidable démonstration du message qu’il veut nous faire passer, et qu’il serine à chaque roman. Il y a la résolution de l’enquête, à propos de laquelle je ne m’étendrais pas. Coupable, pas coupable ? vous ne saurez le fin mot de l’histoire qu’à la toute fin du roman … mais auparavant vous aurez parcouru tant de chemin, tant de pages pour vous sentir concerné et vous révolter.

La construction du roman, en alternance entre le présent et la vie de Niko à Vukovar est faite pour mettre en valeur les personnages. Si Niko enfant (vous l’aurez compris Niko et Nikola ne font qu’un) va vous montrer une ville détruite avec toute l’horreur associée, les autres personnages sont aussi importants. Sébastien est l’inverse de ce que l’on pense d’un infirmier, puisqu’il fait preuve d’empathie et c’est grâce à elle qu’il va pénétrer dans le monde intérieur de Nikola. Pauline Derval est une femme de poigne, froide, distante mais surtout perfectionniste ; elle ne veut pas se tromper sur ce cas. Quant à Philippe Larivière, il veut bien faire son travail et est intrigué par son client. Ce qui est extraordinaire dans ce roman, c’est que Pauline et Philippe, qui sont des personnages froids et distants par leur fonction, vont petit à petit s’ouvrir à l’émotion, et peut-être réaliser qu’ils ont en face d’eux un être humain et non juste un cas psychiatrique de plus. C’en est d’autant impressionnant qu’à la fin de roman, j’ai versé ma petite larme …

Rapidement, Paul Colize va pointer les aberrations d’un système judiciaire (c’est le cas en Belgique, mais je suis sûr que nous avons la même chose en France). Si Nikola est considéré comme non responsable de ses actes, il passera plus de temps enfermé que s’il est jugé responsable de ceux-ci. Cette assertion est martelée plusieurs fois et on peut se demander s’il ne faudrait pas, à la lumière des avancées juridiques et psychologiques actuelles, revoir des lois qui ont été mises en place il y a plusieurs décennies.

Car la loi est dure, cruelle et bigrement matérialiste, factuelle. A l’opposé, on trouve l’esprit et l’importance de l’art. Evidemment, Paul Colize met en valeur les beautés de l’esprit, même si elles représentent des horreurs. Il montre l’importance de l’art, de la relation au présent, de la représentation de la réalité, et de l’importance des jugements. A tel point, que Paul Colize a eu l’occasion d’interviewer un peintre graffeur et que l’interview, présente en fin de roman, montre a quel point il y a une performance technique (peindre en équilibre sur un mur) mais aussi le moment d’absence, de folie, qui lui permet de créer son œuvre.

Enfin, et je voulais le garder pour la fin, il y a Vukovar et cette bataille, qui a eu lieu en 1991, durant trois mois, un véritable massacre à propos duquel tout le monde a fermé les yeux. Pourtant ce n’était pas si loin de chez nous ! Ce roman, c’est l’illustration de la violence des hommes, la peinture de l’ignominie, quelques pages pour que l’on n’oublie pas le plus terrible acte guerrier depuis la deuxième guerre mondiale. Choisir ce fait historique, c’est aussi la démonstration que Paul Colize est un des meilleurs auteurs humanistes, et qu’avec ce roman, il a écrit, à mon avis, l’un de ses meilleurs romans depuis Un long moment de silence.

Vous devez lire ce roman, car vous n’avez pas le droit de fermer les yeux.

Et toujours les forêts de Sandrine Collette

Editeur : Jean-Claude Lattès

Sandrine Collette est une auteure que je suis depuis son premier roman, Des nœuds d’acier, coup de cœur Black Novel. C’est déjà son huitième roman et pour l’occasion, elle passe chez un nouvel éditeur après Denoël, Jean-Claude Lattès. Pour autant, ce n’est pas un changement de direction littéraire. C’est toujours aussi impressionnant.

Marie est une jeune femme comme les autres. Sauf qu’elle est amoureuse de deux garçons, Jérémie et Marc et qu’elle est enceinte du mauvais, celui qu’elle aime le moins. Alors, cet enfant à venir, elle ne pouvait pas le désirer, ne pouvait pas l’aimer. Elle a tout fait pour le perdre mais il est né, le petit Corentin. Elle l’a délaissé, le laissant crier quand elle partait toute la journée travailler, le laissant pleurer la nuit.

Et puis, vers cinq ans, elle n’en peut plus, veut partir. Elle laisse le petit dans les forêts qui entourent le village, à proximité de la maison d’Augustine, l’arrière-grand-mère de Corentin. Il ne la reverra plus. Il va avoir du mal, mais va apprendre à vivre sans sa mère, et va apprendre de la vieille Augustine qui va l’élever comme un enfant de sa famille. Il va aller à l’école, et poursuivre ses études à la Ville, laissant Augustine derrière lui, le cœur gros.

Là-bas, ce sont la joie, la jeunesse, l’insouciance, les amis, les lumières, les fêtes. Il se retrouve vite parmi un groupe de douze gamins, et se retrouvent dans les catacombes. Ils s’en moquent de la température qui augmente, ils s’amusent. Jusqu’à ce qu’un souffle chaud balaie toute vie sur Terre. Les douze se séparent, et Corentin sait ce qu’il doit faire : retourner à ses racines et retrouver Augustine.

Après avoir ancré ses romans dans le monde d’aujourd’hui, Sandrine Collette parle du monde de demain à l’occasion de son changement d’éditeur. En effet, elle passe de Denoël à Jean-Claude Lattès, de la collection Sueurs Froides à la littérature blanche. Mais cela n’a en rien changé sa façon de raconter une histoire ni son talent de parler des hommes ou femmes placés dans un contexte noir.

Annoncé comme post-apocalyptique, ce roman parle de l’après catastrophe, d’une vague de chaleur anéantissant tout sur Terre, brûlant les biens et les gens. Evidemment, Sandrine Collette n’a jamais fait dans le gigantisme, dans des scènes époustouflantes de fin du monde. Elle va s’intéresser à la psychologie humaine, à la poursuite d’un objectif quand on a tout perdu, à la recherche de nos racines, de nos familles et à la survie.

On se retrouve donc avec un roman au rythme lent, centré sur le personnage de Corentin, et Sandrine Collette va fouiller ses sensations, ses sentiments, ses pensées, dans un paysage gris, noir, totalement brûlé, détruit. Elle va nous montrer la hargne, la rage de vivre, en mettant en avant la nécessité de survivre, même quand il arrive à destination et commence à reconstruire de quoi vivre.

Il y a donc très peu de dialogues, juste de beaux moments d’introspection, aidés en cela par LE style Sandrine Collette : des chapitres courts, des paragraphes courts, des phrases courtes, des morceaux de sensations emplis de justesse, des répétitions de mots pour mieux s’imprégner de l’ambiance de fin d’humanité. Sandrine Collette ne porte jamais le même costume, celui-ci est noir, à la fois désespéré et plein d’espoir. Et même si la fin est noire et brutale, on gardera longtemps en mémoire le parcours hors du commun de Corentin, emporté par une plume rare.

Point de fuite de Jeanne Desaubry

Editeur : Ska (Numérique) ; Horsain (Papier)

Je n’avais pas lu de roman de Jeanne Desaubry depuis l’excellent Poubelle’s girls. Jeanne m’a permis de lire en avant-première son tout nouveau roman et je l’en remercie. Ce roman sortira en version numérique chez Ska et en version papier chez Horsain.

Ce roman aborde la période 1980-1981, quand Coluche s’est porté candidat pour les élections présidentielles. J’avais 14 ans à l’époque, je ne m’intéressais pas à la politique mais j’ai vécu l’après crise pétrolière, la hausse du chômage, les manifestations, les magouilles de Giscard, et cet espoir (chez les ouvriers) d’une candidature de gauche. Et puis, il y avait Coluche, cet humoriste non conformiste, provocateur interdit à la télévision. Pour moi, sa candidature était une blague, et vu notre situation familiale, cela ne faisait pas rire à la maison. On ne plaisantait pas avec la fonction présidentielle, à l’époque. Par contre, les médias ont largement couvert la mort de son régisseur, René Gorlin, et je m’en rappelle parfaitement.

Ce roman commence le 23 novembre 1980, et Marie, l’amante de René est inquiète de son absence. Elle est enceinte de 7 mois et cela ne ressemble pas à René de la laisser aussi longtemps sans nouvelles. Elle fait le tour de la troupe de Coluche pour savoir s’ils sont au courant de quelque chose mais elle revient bredouille. Deux jours après, deux policiers se présentent chez elle et son monde s’effondre.

On lui apprend, en effet, que le corps de René a été découvert dans un terrain vague de banlieue, assassiné de deux balles dans la nuque. Comme un vulgaire mafieux. Elle se retrouve totalement abasourdie et est bousculée entre les interrogatoires et le rejet des proches de René. Surtout, elle ne comprend pas et se rend compte qu’elle ne connaissait pas l’homme avec qui elle vivait, avec qui elle va avoir un enfant.

Avec ce roman, prenant comme base de départ un fait divers connu, Jeanne Desaubry nous offre un roman puissant, émotionnellement fort. Comme elle le dit (ou l’écrit) en prologue, Tout est vrai et tout est faux. Et la question que je me pose est : quelle importance que ce soit vrai ou faux ? Les émotions que j’ai ressenties, les larmes que j’ai versées, la rage qui m’a tenaillée le ventre, la compassion qui m’a serrée la gorge, elles sont vraies.

Le roman nous propose de suivre Marie, amante et concubine de René, enceinte de 7 mois. René a une femme, Dany et deux enfants. Marie sait tout cela mais ne s’est jamais posée de questions sur ce qu’il a fait par le passé, ses magouilles, ses trafics. Elle sait juste qu’il est régisseur pour le comique qui compte, et qu’elle accueille comme un pur plaisir sa présence, quand il n’est pas en tournée. Ou ailleurs, car elle ne sait pas où il passe ses journées. Seuls comptent pour elle les moments passés ensemble.

Elle est d’autant plus étonnée, quand elle apprend sa mort, ressemblant à celle d’un mafieux qui a trahi la cause. Elle prend de plein fouet le déni de la troupe qui entoure Coluche, elle souffre lors des interrogatoires de la police car la seule réponse qu’elle peut leur donner est : « Je ne sais pas ». Et forcément, ceux-ci ont du mal à la croire. Et ce n’est pas le soutien et le mutisme de ses parents qui vont la soulager. Bien qu’entourée, elle se sent jugée sans raison, accusée au lieu d’être soutenue dans son épreuve.

C’est un portrait de femme aux abois, comme une biche prise dans les phares d’une voiture, c’est le portrait d’une femme en souffrance, qui place son malheur d’aujourd’hui avant son bonheur d’être mère de demain. Ce sont surtout toutes ces phrases si justes, si vraies, qui font mal au cœur, qui nous mettent à sa place sans que l’on ne puisse rien y faire. Le personnage de Marie est simple, juste humain, ne voulant qu’une chose : retrouver son amour, puis comprendre, puis expliquer.

De cette simplicité, Jeanne Desaubry a juste tiré le plus important : celui des sentiments. Elle a créé une connivence, un lien entre son personnage et le lecteur, évitant des scènes qui vous en mettent plein la vue, pour se concentrer sur ce qu’elle pense, sur ce qu’elle est. Cela pourrait tourner au larmoyant, mais la retenue et la subtilité en font un roman poignant, de ceux qui nous donnent envie de hurler. C’est juste magnifique, d’une force qui emporte tout, de celle à laquelle on ne peut pas résister. C’est une démonstration de la puissance de la littérature, le roman le plus fort émotionnellement de 2019 pour moi.

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