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La chronique de Suzie : Expiations – Celles qui voulaient se souvenir de Kanae Minato

Editeur : Atelier Akatombo

Traducteurs : Dominique Sylvain, Saori Nakajima et Frank Sylvain

Quand j’ai un roman japonais, je fais appel à ma spécialiste du genre, qui adore aussi les polars : Suzie. Et comme l’Atelier Akatombo est spécialisée dans les romans japonais, je les achète et les lui donne pour avis. A ton tour, donc, Suzie, et encore un grand, un énorme merci pour ces avis et ta contribution :

Bonjour amis lecteur,

Voici un moment que je n’étais pas sortie de mon antre. Cette fois-ci, je pense que je vais rester un moment à l’extérieur pur vous parler de mes différentes lectures. En ce moment, je suis dans une phase « romans japonais » et c’est de ces derniers dont je vais vous parler en commençant par le plus récent « Expiations : Celles qui voulaient se souvenir de Kanae Minato (en japonais shokuzai / 贖罪).

Cette auteure a à son actif une quinzaine de livres dont seulement deux ont été traduits en français : « Les Assassins de la 5e B » (Kokuhaku /告白), son plus grand succès, et « Expiations ». Elle n’est publiée que depuis 2008.

Comme souvent au Japon, « Expiations » a fait l’objet d’une adaptation télévisuelle, plus précisément une mini-série de cinq épisodes. Cette dernière sera remontée, un peu plus tard, en un long-métrage en deux parties.

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Mais revenons au livre. L’histoire est simple. Alors que cinq petites filles d’une dizaine d’années jouent ensemble pour la fête d’O-Bon, l’une d’elles part avec un inconnu et on la retrouve assassinée à la fin de la journée, à quelques mètres de ses amies. Bien que les autres filles aient vu l’assassin, bizarrement, ce dernier reste un inconnu car la police n’arrive pas à obtenir une description de la part des enfants. Et, lorsque la mère de la petite fille assassinée s’en mêle, comment les survivantes vont-elles réagir? Doivent-elles vraiment expier pour une faute qu’elles n’ont pas commise?

Ce livre se décompose en plusieurs chapitres. Chacun de ces chapitres va correspondre à une des protagonistes. Chacun des titres des chapitres est axé sur une caractéristique de chaque personnage. L’auteure va expliquer la vie telle qu’elle était perçue par chacun et ce qui a changé avec l’homicide. On va suivre la vie de chaque personnage et leur évolution jusqu’à la prescription du crime, environ quinze ans plus tard. Aux quatre fillettes, va se rajouter une personne supplémentaire. De plus, chaque protagoniste va raconter son histoire à la première personne du singulier pour appuyer encore plus ce qui a pu lui arriver dans sa vie. Le dernier volet, de quelques pages, donne la solution et la raison de cet homicide.

Bien que court (moins de deux cent cinquante pages), l’auteur a un rythme et un style tout en finesse. La description de certains passages, qui serait pénible et douloureuse à lire, est juste évoquée. Elle va donner un élément qui va faire comprendre aux lecteurs l’horreur de la scène. A chaque chapitre, elle distribue des miettes d’information qui vont permettre de raisonner et de se poser des questions pertinentes. Au fur et à mesure de l’histoire, ce qui paraissait aller de soi n’est qu’un faux-semblant. La vérité n’est pas ce qu’elle semble être. La tension monte avec les découvertes et les questionnements de chacun. Et, la conclusion n’est qu’une explication d’une ignorance.

Outre cette histoire d’homicide, l’auteure va confronter deux univers, deux types de culture différents en rajoutant la notion de « hiérarchie » très présente au pays du soleil levant. Ce duel va être symbolisé par les enfants. Ce qui leur paraissait le summum de la classe va être dégradé par rapport aux nouveaux arrivants. Les uns essaient de trouver leurs marques dans un monde qui leur semble ancien alors que les autres envient les premiers et ne veulent pas les intégrer. Les deux univers ont du mal à se comprendre et à communiquer. Les préjugés vont bon train. Tout cela est évoqué par de légères touches au niveau de la vie quotidienne par des choses qui sembleraient étranges dans l’un ou l’autre de ces deux univers. Les enfants vont le démontrer tout au long de l’histoire.

Les personnages sont stéréotypés surtout les enfants avec une caractéristique mise en exergue : la petite timide, la grande sœur responsable, la sportive ou celle qui est en bonne santé. Chacune va percevoir le traumatisme de l’homicide ainsi que leur incapacité à se souvenir de l’agresseur de façon différente. Leur psyché va les protéger, soit en niant un aspect de leur corps, de leur aspect, soit en les convaincant que leur vision d’elle-même est fausse. Cela va engendrer des conséquences graves dans leur vie future. De plus, elles vont devoir gérer un deuxième traumatisme : l’expiation demandée par la mère de la victime. Cette dernière ne considère que son propre malheur. Elle considère que les camarades de sa défunte fille ont échoué dans leur rôle premier : retrouver l’assassin de sa fille. Elle va leur imposer une pression supplémentaire qui va peser lourdement sur leur psyché. La question que l’on peut se poser est de savoir si c’est l’homicide ou les paroles de la mère qui va conditionner leur futur. L’auteur rajoute un doute significatif sur le sujet. Elle laisse au lecteur le choix de trancher.

Etant dans ma période de romans japonais, celui-ci est le plus récent en termes d’écriture. Et, je peux vous dire que l’auteure est très efficace pour mettre en place une atmosphère. J’ai vite senti la différence de comportement entre les nouveaux venus s’installer à la demande de leur entreprise et les natifs qui se contentaient de peu car c’était ce qu’ils avaient toujours connus. On ressent les disparités de vie, de culture comme si on y était, comme si on pouvait se mettre à la place de chacun des protagonistes en se demandant comment on aurait réagi dans de telles circonstances. La culpabilité des fillettes va les poursuivre tout au long de leur vie, alourdie par la sanction de la mère de la victime.

Et, on sent ce poids qui écrase chacune d’elle lorsqu’on prend connaissance de leur histoire. Mais, là où l’auteur est proprement diabolique, c’est qu’elle va vous expliquer que « l’ignorance est la mère de tous les crimes », qu’elle « est la mère de tous les maux ». Car ce qui semble être la vérité n’est qu’une vengeance. Contre qui et pourquoi, difficile de le savoir. Il faudra attendre la conclusion pour comprendre. Ce sont des faux-semblants qui gouvernent les différents protagonistes. On ne peut effacer le passé car il interviendra toujours sur le futur. Le passé se vengera toujours de ce qui a pu se passer, quitte à détruire tout le monde. Il m’a fallu lire quelques pages deux fois pour comprendre certains des sous-entendus de l’auteur car mon cerveau avait décidé de passer outre le message. Efficace, diabolique, manipulateur et tout en sous-entendus, avec une précision dans la description des différences entre les protagonistes qui vont arriver au même point, voici un succinct résumé de ce roman. A lire absolument pour découvrir la noirceur de l’âme humaine. Auteur à suivre.

Sur ces dernières paroles, je m’en vais voguer de librairies en bibliothèques avant de vous parler d’une autre œuvre japonaise. A très bientôt.

Je ne suis pas un monstre de Carme Chaparro

Editeur : Plon

Traductrice : Judith Vernant

J’ai bien hésité avant de lire ce livre, faute à la quatrième de couverture qui donne l’impression que l’on va lire un énième roman sur une disparition d’enfant. Il aura fallu l’avis de Jeanne Desaubry (http://jeanne.desaubry.over-blog.com/2019/10/vous-avez-dit-monstrueux.html) pour que je me décide. En fait de thriller bas de gamme, j’ai eu entre les mains un excellentissime roman choral. Et c’est un premier roman !

Inès est une journaliste pour une chaîne de télévision Canal Onze. Elle a un vrai don pour présenter des événements dramatiques et faire naître des émotions incroyables chez ses spectateurs. C’est pour cela qu’elle a eu un succès phénoménal quand elle a écrit son premier thriller, premier et unique pour le moment. Alors, son éditeur la pousse à se lancer dans l’écriture de son deuxième roman, mais elle ne tient pas le sujet. C’est lui qui lui propose d’assister à une réunion de thérapie de groupe. Là, elle entend un témoignage d’une femme prise dans une inondation avec ses enfants, obligée de sacrifier l’un de ses petits pour sauver les autres.

Ana Arén est inspectrice-chef à la brigade des mineurs de Madrid avec un dossier plus que parfait. Comme elle est physiquement superbe, elle attire forcément les convoitises. Ce matin-là, le commissaire Luis Bermudez convoque tout le monde : il leur annonce qu’il va y avoir du changement ; la direction lui demande de partir pour laisser la place à David Ruipérez, un homme à la réputation impitoyable. Au même moment, des appels téléphoniques font état de la disparition d’un petit garçon, Kike. Ana veut réussir cette enquête à tout prix. En effet, deux ans auparavant, un petit Nicolas a disparu au même endroit. On ne l’a jamais retrouvé, et c’est le seul échec d’Ana. La légende créée par les médias dit qu’il a été enlevé par Slender man.

Quand on commence la découverte d’un nouvel auteur (en l’occurrence une nouvelle auteure), il y a toujours une adaptation à faire quant au style ou à la construction du roman. C’est ce que j’ai ressenti lors des 2 premiers chapitres (soit 12 pages), étant surpris par le punch et la brutalité de l’écriture. Les phrases claquent, il n’y a pas de temps mort et je n’ai pas l’habitude de lire ça dans un roman psychologique.

Car si la quatrième de couverture peut nous faire croire à un thriller, c’est bien un roman psychologique que nous propose Carme Chaparro, avec un scénario d’enfer et une fin que je qualifierai d’anthologie. Si la construction est classique, proche d’un roman choral, ce roman se détache par son acuité à présenter les réactions des différents protagonistes aux événements dramatiques auxquels ils vont être confrontés.

Ana et Inès vont constituer le fil conducteur de cette histoire et donner l’occasion de présenter des problématiques telles que la guerre des polices, les influences des politiques dans une enquête, les relations conflictuelles avec les chefs, ou même le rôle des médias dans les résolutions des enquêtes. Dans chacun de ces thèmes, Carme Chaparro excelle car elle y place au centre un être humain avec ses sentiments, ses problèmes, ses réactions humaines (ou non).

Et je dois dire que j’ai été totalement bluffé par les émotions qui déferlent de ces pages malgré un style brut, la justesse des réactions et cette capacité à trouver les mots justes au bon moment. Je peux vous assurer qu’à certains moments, votre gorge va se serrer, ou vos yeux vont s’ouvrir devant l’horreur. Quant à la chute de ce roman, et chute est le bon terme, elle ouvre sur une dénonciation des monstres de notre société (et ce ne sont pas ceux que vous croyez, mais je ne peux vous en dire plus).

Je ne suis pas un monstre s’avère au final une belle dénonciation de cette société avide de sensations, avide d’opportunités au nom de l’argent, avide de sang et surtout celui des autres. C’est aussi et surtout un premier roman impressionnant, époustouflant, émotionnellement très fort et qui ne peut que vous faire réagir. J’espère sincèrement que mon avis vous donnera envie de lire le livre et qu’il n’en a pas trop dit quant à l’intrigue …

Vaste comme la nuit d’Elena Piacentini

Editeur : Fleuve noir

Je savais, après avoir lu Comme de longs échos, qu’il allait y avoir une suite à ce roman, pour creuser la vie et le passé de Mathilde Sénéchal, la capitaine de la Police Judiciaire de Lille. Elena Piacentini me l’avait dit. Et ce roman est une complète surprise.

La capitaine Mathilde Sénéchal est en vacances à Goulier en Ariège chez son amant Pierre Orsalhièr. Elle est toujours obsédée par son amnésie et l’accident de vélo qu’elle a eu à l’âge de 9 ans, ainsi que son allergie envers la menthe qui en a suivi. Adèle, la jeune adolescente rencontrée précédemment, pense à rejoindre ses amis Pierre et Mathilde depuis que son nouveau beau-père avec ses gestes équivoques a emménagé chez eux.

Mathilde doit rejoindre Lille en urgence. Le voilier du commandant Lazaret, son mentor, est remorqué dans le port d’Etaples avec aucun pilote à bord. Elle sait que Lazaret a contracté un cancer, à 6 mois de la retraite mais ne s’attendait pas à une fin si brutale, si rapide pour les autres. C’est Lazaret qui a insisté pour qu’elle aille se reposer chez Pierre, en Ariège, loin de lui. Un beau suicide organisé.

Quand elle décide d’aller fouiller la maison de Lazaret, Il a même nettoyé sa maison de fond en comble avant de prendre la mer. Le voisin lui apporte une lettre, qui porte les fragrances de tabac de son auteur. Il lui annonce sa décision et sa dernière demande : il lui a réservé un train pour Dieppe, afin qu’elle lève le voile d’ombre qui pèse sur son passé. Au même moment, Pierre reçoit une lettre de Lazaret lui intimant de lui fournir toute l’aide possible, surtout si elle dit le contraire. Mathilde, Pierre et Adèle vont partir en croisade contre le passé de la capitaine.

Ceux qui ont adoré la précédente enquête du capitaine Sénéchal vont être surpris par ce roman, tant il est différent. Alors que nous avions droit à un scénario d’enfer et une enquête rythmée, nous avons ici un roman introspectif, psychologique où les sentiments des personnages occupent toute la scène, entre passé et présent pour démêler les fils de secrets profondément enfouis dans ce petit village de Normandie, au lieu-dit d’Arcourt.

Construit autour de chapitres très courts, alternant entre les différents personnages, voyageant entre passé et présent, Elena Piacentini n’utilise qu’un seul lieu mais nous balade dans la tête de tous les protagonistes de ces trois familles qui peuplent ce hameau. Comme beaucoup de villages, certains secrets passent de génération en génération sans que personne ne veuille en parler mais que tout le monde garde en soi, comme une crevasse au fond de la quelle dort et gémit le pire des maux.

De ce voyage, Mathilde respecte avant tout les désirs de son mentor, parce que la vie est trop courte pour être gâchée. Mais elle va aussi découvrir des vérités qu’elle aurait probablement préféré ne pas connaitre, et qui vont bien vous surprendre. Et par moments, nous allons avoir des extraits de dialogues entre Mathilde et Lazaret qui sont fondants de vérité et particulièrement émouvants.

Avec une atmosphère toujours brumeuse et mystérieuse, Elena Piacentini va nous mener dans cette histoire glauque à son rythme, selon sa bonne volonté, creusant les motivations de chacun ainsi que les faits irrémédiables. La plume de l’auteure n’a jamais été aussi précise, aussi subtile, aussi éthérée, et la psychologie de ses personnages jamais aussi fouillée, détaillée, disséquée. Si vous êtes adeptes de romans psychologiques, vous allez avoir un coup de cœur pour ce roman.

La baleine scandaleuse de John Trinian

Editeur : Gallimard Série Noire

Traducteur : Philippe Marnhac

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Claude Mesplède écrivait des rubriques dans une revue consacrée au polar qui s’appelait Alibi, dans laquelle il proposait des polars édités par la Série Noire qui sortait de l’ordinaire. C’est comme cela que je me suis procuré ce roman décidément pas comme les autres, dont il disait dans son Encyclopédie des littératures policières qu’il était le meilleur de son auteur.

L’auteur :

John Trinian, nom de plume de Zekial Marko, né en 1933 aux États-Unis et mort le 9 mai 2008 à Centralia (Washington), est un écrivain, scénariste et acteur américain.

Sous son nom il n’écrit qu’un seul roman, Scratch of Thief en 1961. Pour les autres, il utilise le pseudonyme de John Trinian, nom sous lequel sera traduit Scratch of Thief en français.

En 1960, il écrit The Big Grab qui sera traduit en français l’année suivante mais ne sera édité aux États-Unis qu’en 1963 avec pour titre Any Number Can Win. De même, The Whale Story sera publié aux États-Unis avec pour titre Scandal on the Sand. C’est un roman atypique, une étude des comportements d’individus ordinaires confrontés à des événements perturbants.

Il écrit également des scénarios pour des séries télévisées comme 200 dollars plus les frais ou Dossiers brûlants. Il joue quelques rôles dans trois films et séries télévisées dont celui de Luke dans Les Tueurs de San Francisco.

Quatrième de couverture :

«Y’a jamais un chat», lui avait assuré Willie. Joe s’était donc imaginé que ce bout de plage allait être complètement désert et il avait accepté le rendez-vous. Mais qu’est-ce qu’il voit ? Une putain de baleine grise échouée sur le sable, une bande de tordus en train d’admirer le phénomène et par-dessus le marché un flic ! Et à cheval, encore !

Si ça se trouve, il va demander du renfort, cette ordure. Ça va grouiller de poulets. Pour un tueur en cavale, c’est pas joice.

Mon avis :

Une baleine se baladait dans les ténèbres glacées des profondeurs marines quand elle se laissa surprendre par un courant qui la projeta sur une plage d’une petite ville des Etats-Unis.

Karen se réveille dans une chambre d’hôtel, ne se rappelant rien de la veille. Elle avait bu, avait dansé avec Hobart et apparemment, a fini la nuit avec lui. De méchante humeur, elle décide d’aller faire un tour sur la plage.

Joe Bonniano est un tueur à gages qui vient d’éliminer un caïd de la mafia, Herbert Betseka. Recherché par toutes les polices, il appelle un pote nommé Willie pour qu’il lui fournisse une planque. Ce dernier lui donne rendez vous sur la plage.

Karen demande à Hobart d’aller chercher un flic. Pas motivé plus que ça, il traine jusqu’à tomber sur un membre de la police montée, l’agent Mulford, connu pour sa violence inconsidérée et inutile.

A partir d’un fait divers insolite, John Trinian va décrire une journée à la plage et la réaction des estivants, autour des trois personnages principaux. Du comique d’une situation décalée, il va montrer ceux qui sont concernés, ceux qui n’en ont rien à faire et ceux qui veulent en profiter. Si les dialogues sont parfaits et enchaînement des situations d’une logique implacable, on avale ce roman avec un plaisir énorme en se délectant du déroulement de la situation, jusqu’au dénouement final finalement très noir et très moral. Ce roman pas comme les autres, subtile analyse psychologique, mériterait bien une réédition en format de poche, chez Folio par exemple, mais je dis ça, je ne dis rien.

Il est à noter que l’on retrouve une baleine échouée dans Le Mondologue d’Heinrich Steinfest (Carnets Nord) qui est une comédie délirante et qu’un sujet analogue a été traité dans Si belle mais si morte de Rosa Mogliaso (Points) mais avec le corps d’une femme abandonné.

Un jour comme les autres de Paul Colize

Editeur : HC éditions

Les romans de Paul Colize se suivent et ne se ressemblent pas. J’adore cet auteur belge doué pour inventer des intrigues solides tout en adaptant son style à son histoire, capable aussi de se fondre dans différents genres. Après Zanzara, un roman qui nous emmenait à 100 km/h, ce roman change totalement de registre pour nous plonger dans un roman psychologique complexe.

Un matin Eric Deguide, chargé de cours à l’université libre de Bruxelles, dans sa voiture, jette un coup d’œil à sa maison. Sa femme dort encore. Il tourne la clé de contact et démarre.

Cela fait 614 jours que son compagnon a disparu. Emily ne perd pas espoir, ne veut pas lâcher, abandonner Eric qui a disparu sans laisser de traces. Traductrice de son état, elle se perd dans la musique classique, en chantant des morceaux de soprano. La seule trace qu’il reste de lui est son véhicule SAAB, retrouvé sur le parking de l’aéroport de Zaventem. Mais même en regardant les caméras de surveillance, personne ne peut déterminer comment elle est arrivée là.

Michel Lambert, la cinquantaine, est un grand solitaire, divorcé, atteint d’insuffisance rénale, passionné d’affaires criminelles. Il a ouvert un forum sur Internet, où les gens peuvent poster des avis de recherche, mais aussi discuter des cas en cours. Il ouvre une rubrique consacrée à la disparition d’Eric Deguide. Suite à ses recherches, il est persuadé qu’Emily est innocente et commence ses recherches. Quand il la rencontre, il est subjugué par sa beauté calme et douloureuse.

Emily reçoit un témoignage sur le site de Michel. Une femme affirme avoir vu « cet homme » à la station service de Barchon sur l’autoroute E40. Le message est signé Axe-L. Emily décide, avec l’accord de Michel de prendre contact avec le mystérieux informateur. Son témoignage va confirmer Emily dans sa détermination à retrouver son compagnon, à connaitre la vérité.

Déstabilisant et psychologique. Comme je le disais, ce roman est totalement différent du précédent et des autres. Divisé en quatre parties, comme un opéra, le roman va nous présenter Emily, par des chapitres à la première personne et Michel, son amoureux fou et sans espoir. Cette première partie est remarquable dans sa façon d’aborder une femme en prise au vide, à l’absence, et c’est probablement le meilleur passage que Paul Colize ait écrit tant tout y est fait avec minutie et subtilité.

Déstabilisant et policier. Dans une deuxième partie, suite à un événement majeur survenu quelques pages plus tôt, nous changeons de personnages et passons à deux journalistes au Soir : Frédéric Peeters et son patron Alain Lallemand. Si l’enquête commence, l’accent est encore une fois mise du coté de la psychologie, et en particulier du jeune Peeters, passionné et Lallemand plus posé, mesuré et sachant guider le jeune journaliste dans son travail. Avec un auteur chevronné tel que Paul Colize, on s’attend à ce que l’intrigue soit bien menée. Elle l’est, fouillée, précise, et multipliant les pistes … en même temps que les mystères se nimbent de brouillard, en particulier en ce qui concerne les personnages d’Eric et Emily.

Déstabilisant et brillant. Je ne vais pas vous raconter de quoi le roman parle, mais sachez juste que le sujet est important et qu’il faut le savoir. Il passe juste un peu au second plan devant la force des caractères et devant le talent à avoir construit un roman aux confins de tous les genres. Paul Colize semble s’être lancé un défi : tenir en haleine le lecteur pendant 420 pages avec un roman psychologique. Vous avez bien lu : en haleine ! Impossible à lâcher, ce roman décidément inclassable se révèle un défi pleinement réussi qui déstabilisera beaucoup mais qui au bout du compte s’avère un bel exercice de style.

Ne ratez pas les avis de Fred K, Musemania et Yvan bien sur

Dix petites poupées de BA.Paris

Editeur : Hugo & Cie

Traducteur : Vincent Guilluy

Après Derrière les portes et Défaillances, voici le dernier roman en date de BA.Paris, cette jeune auteure qui a débarqué il y a deux ans avec des intrigues fouillant l’intimité des couples. Une nouvelle fois, c’est un roman psychologique réussi.

Finn et Layla s’aiment comme rarement un couple le vit. De retour de vacances à Megève, ils s’arrêtent sur un parking de l’autoroute A1 pour une pause. Finn prend une pause alors que Layla va aux toilettes. Mais Layla se fait attendre. Finn déplace la voiture vers les toilettes, puis, à force d’attendre, va se renseigner en l’appelant. Personne ne répond. Quand il entre, il n’y a personne. Il la cherche puis va à la prochaine station service pour appeler la police. Layla a disparu. Voilà comment cela s’est passé. Voilà du moins ce que Finn a raconté à la police.

Il s’est passé tant de choses en 12 ans. Layla n’est jamais reparue, son corps n’a jamais été retrouvé. Harry, l’ami de Finn, a tout fait pour l’aider, le soutenir. Depuis, ils travaillent dans une entreprise d’investissements. Finn a surmonté sa peine et a rencontré la sœur de Layla, Ellen. Ils vivent ensemble maintenant, dans une maison à coté de Londres. Tout va bien pour lui, jusqu’à ce qu’une poupée russe apparaisse sur le mur de l’entrée, entourant la maison.

Ces poupées ont une histoire : quand Layla et Ellen étaient jeunes, elles avaient chacun leur lot de poupées russes. Mais Ellen a perdu la plus petite d’entre elles et a accusé sa sœur de l’avoir volé. Quelques jours plus tard, une deuxième poupée apparaît, sur le pare brise de la voiture … puis une troisième … puis une quatrième. Cela devient vite obsédant, entêtant, inquiétant … à devenir fou pour Finn.

C’est déjà le troisième roman de BA.Paris, et le contexte reste toujours le même : Nous allons suivre un couple et ses difficultés, jusqu’à aboutir à une conclusion que l’on ne voit venir que les dernières dizaines de pages. C’est donc à nouveau un roman psychologique, pendant lequel nous allons suivre Finn et ses mensonges, Finn et ses atermoiements, Finn et ses sentiments, Finn et ses hésitations, Finn et ses décisions, du moins dans la première partie.

Le roman est donc construit en trois parties, et je ne vous parlerai que de la première, pour ne pas déflorer l’intrigue. Car la construction est redoutablement vicieuse, pour nous mener en bateau … même si dans la troisième, les pièces du puzzle se mettent en place et qu’on arrive à deviner le pourquoi de l’intrigue à une cinquantaine de pages de la fin. Et cela nous fait passer un sacré moment de stress.

C’est bien dans la façon de construire son histoire que réside l’intérêt de ce roman. Dès le premier chapitre, Finn nous dit ce qu’il a raconté à la police suite à la disparition de Layla et il termine en avouant qu’il a menti. Les chapitres sont entrecoupés de passages en italique, dont on va comprendre qu’il s’agit d’une lettre que Finn a écrit à Layla, juste après sa disparition. BA. Paris nous prend par le bout du nez et on n’a pas le temps de respirer ni de se poser de questions.

Dans la deuxième partie, il va y avoir un gros retournement de situation, qui fait que nous sommes bousculés dans nos certitudes. Toutes les hypothèses échafaudées auparavant tombent à l’eau. C’est tellement bien fait qu’on se laisse malmener au rythme cardiaque de Finn qui n’y comprend plus rien. Et là où c’est fort, c’est qu’on ne commence à se poser des questions que quand Finn se remet en cause.

C’est donc une nouvelle réussite de cette auteure décidément surprenante. Son style est toujours aussi simple, aussi fluide, un peu moins basique que dans ses deux précédents romans. Et je vous garantis que ce roman procure des émotions simples telles que le stress, l’étonnement, le questionnement et on en tire du plaisir, celui de lire une bonne histoire qui fait passer un bon moment.

La disparition d’Adèle Bedeau de Graeme MacRae Burnet

Editeur : Sonatine

Traductrice : Julie Sibony

Ayant raté son précédent roman L’accusé du Ross-Shire, qui est en fait son deuxième, je me rattrape avec La disparition d’Adèle Bedeau, qui vient de paraître et qui est son premier roman. Amateurs de romans psychologiques et d’ambiance, celui-ci est pour vous.

A Saint Louis, petit village proche de Mulhouse, le restaurant de la Cloche trône sur la place. Tous les midis, Manfred Bowman vient y manger, ainsi que le jeudi soir. Bowman est le directeur de la banque. C’est un personnage renfermé, mystérieux et discret. Il n’est pas marié, même pas en couple et on ne lui connait pas de liaison. Par contre, il aime regarder Adèle Bedeau, la serveuse, se déplacer se déplacer dans la salle, se pencher sur les tables pour les nettoyer. Il aime regarder son chemisier s’ouvrir légèrement pour apercevoir les bretelles de son soutien-gorge.

Un soir, Adèle a fini son service et Bowman sort juste après elle. Comme ils prennent la même direction, il la suit à quelques mètres de distance. Il s’imagine qu’elle va lui adresser la parole, qu’ils pourraient peut-être prendre un verre. Soudain, elle s’arrête à un coin de rue. Ils échangent quelques mots puis une moto débarque et un jeune homme l’embarque après lui avoir passé un casque. Le lendemain, Adèle ne vient pas au travail.

L’inspecteur Georges Gorski est en charge de cette enquête. D’un naturel plutôt débonnaire, il va interroger plusieurs personnes. En parallèle, des battues sont organisées pour retrouver la jeune femme. Quand il interroge Bowman, l’entrevue est cordiale et Bowman décide mentir quand on lui demande s’il a vu Adèle. Gorski fait montre d’une belle obsession, liée à une affaire qui date de 20 ans, où le corps d’une jeune femme a été retrouvé étranglé dans les bois autour de Saint Louis. La disparition d’Adèle remue de douloureux souvenirs et son incapacité à trouver le coupable.

Adeptes de romans d’action, passez votre chemin. Ce roman est un roman psychologique, qui va décrire dans le détail les réactions des deux personnages principaux, Bowman et Gorski. Pour chaque événement, somme toute banal, Bowman va s’inquiéter des interprétations des autres sur lui, de sa possible implication dans une disparition à propos de laquelle il n’y est pour rien. Gorski va lui se poser des questions sur ce qu’il est, sur ce qu’il fait et sur ce qu’il devrait faire, se dévalorisant tout le temps par rapport à ce que les autres attendent de lui.

Bowman est du genre à se glisser dans le trou d’une souris, du genre à ne pas vouloir faire de vague, du genre à vouloir qu’on l’oublie. Pour vivre heureux, vivons caché, serait sa maxime. Gorski porte sa croix depuis la condamnation d’un innocent lors d’une affaire qui date de 20 ans. Il ne se remet pas de cette affaire, et veut donc toutes les preuves avant d’avancer quoi que ce soit. Même sa femme, sa belle famille le considèrent comme un mauvais policier, alors que lui ne cherche pas la gloire mais juste redorer son blason, sa réputation, l’estime qu’il a de lui-même.

Le rythme est lent, lancinant comme la vie des petits villages, où il ne se passe pas grand’chose. L’auteur va nous montrer finalement la vie normale des gens normaux, y ajoutant les angoisses des protagonistes. C’est une des forces de ce roman. On arrive à s’imprégner de l’ambiance d’un petit village, de suivre le rythme nonchalant et de se passionner par les réactions de Bowman ou Gorski. C’est cette grande qualité qui le rapproche des romans d’Albert Simenon.

Et ce n’est pas une référence jetée au hasard. On peut aussi y ajouter Claude Chabrol, cité dans la préface, par l’auteur lui-même. D’ailleurs, dans cette préface, l’auteur imagine la biographie imaginaire de Raymond Brunet qui aurait écrit ce roman en 1982, roman qui aurait été porté à l’écran en 1989 par Claude Chabrol. Ce roman est un bel hommage envers ces auteurs qui ont su recréer la vie des villages, sans esbroufe.