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La frontière de Don Winslow

Editeur : Harper & Collins

Traducteur : Jean Esch

Attention, coup de cœur !

Eh bien voilà, il fallait bien que le cycle consacré à Art Keller, policier de la DEA (Drugs Enforcement Agency) arrive à son terme. Ce cycle est une trilogie, qui a commencé par la Griffe du chien, s’est poursuivie avec Cartel pour se terminer avec La frontière. Trois romans pour suivre un personnage hors-norme, mais surtout pour décrire et nous expliquer comment le trafic de drogue s’est développé, à tel point qu’aujourd’hui, il est impossible de lutter contre un tel monstre.

Trois romans, mais aussi trois reportages, trois documents indispensables pour comprendre un large pan de notre vie d’aujourd’hui. Comment tout cela a commencé, quelles décisions ont été prises, quelles ont été leurs conséquences et les désastres humains que nous ramassons aujourd’hui. Ces trois romans, ces trois coups de cœur pour moi, sont des œuvres que nous devrions être obligés de lire, pour mieux comprendre, même s’ils sont avant tout centrés sur les relations mexico-américaines.

C’est en 2007 que sort La griffe du chien, chez Fayard avant de paraître au format poche aux éditions Points. C’est lors de cette dernière sortie que Jean-Bernard Pouy en fait l’éloge. Commence alors pour ce roman, un succès de bouche à oreille (qui continue d’ailleurs) car on n’a jamais lu un tel roman avec un tel souffle, une telle volonté de démontrer tous les aspects du trafic de drogue entre le Mexique et les Etats-Unis. Personnellement, pour l’avoir lu pendant les fêtes de fin d’année 2008, je me rappelle avoir été littéralement happé par l’ampleur et l’ambition (réussie) de ce livre, qui figure dans mon Top10 de tous les temps.

Simple officier de douane à la DEA, Art Keller va voir se développer le trafic de la cocaïne. La mort de son équipier va le forcer à se lancer dans une croisade personnelle contre le clan Barrera, clan qui de son coté va tenter d’éliminer les concurrents en créant La Federacion. En mêlant les événements réels avec des personnages fictifs, Don Winslow montre l’ascension terrible et inéluctable d’un cartel, ainsi que l’implication de la police, de l’armée, des gouvernements et de la religion. Ce roman, qui couvre la période allant de 1975 à 2004, c’est juste un roman incroyable tant il est juste, vrai, lucide, violent et courageux dans ses dénonciations. Don Winslow aura mis 8 ans à l’écrire et semble prendre ce sujet comme sa propre croisade, à l’instar de son personnage principal.

En septembre 2016, débarque aux éditions du Seuil (et début 2018 aux éditions Points), Cartel, la suite de la Griffe du chien, suite que l’on n’attendait pas. Dans une interview, Don Winslow a vu la guerre civile se dérouler devant ses yeux effarés au Mexique. Il ne pouvait pas la passer sous silence et se lance dans sa deuxième croisade, Cartel, qui va balayer la période de 2004 à 2012. Comme le Mexique qui plonge dans une véritable guerre civile, le roman nous montre comment les différents cartels vont se livrer une guerre de territoire sans merci, en tuant, découpant et affichant les membres du clan ennemi.

Art Keller est obligé de reprendre du service quand Adan Barrera s’évade de sa prison mexicaine. Et Art Keller pense que puisque son pays ne veut rien faire, il ira mener sa guerre sur le propre terrain des cartels, au Mexique. D’une violence insoutenable et basée sur des faits véridiques, ce roman se transforme en livre de stratégie de guerre sans jamais être ennuyeux ou pompeux. Au contraire, comme dans le précédent roman, Don Winslow place les hommes et les femmes au centre de l’intrigue et transforme ce qui aurait pu être un roman gore en un plaidoyer d’une force incroyable pour tous ceux qui souffrent, qui subissent les conséquences du trafic de drogue.

Quelques mois après la sortie de Cartel en France, on a appris que Don Winslow écrirait un troisième et dernier tome dédié à la vie d’Art Keller. Et nous, fans de son personnage, étions prêts à attendre, à être patients. Avec une certaine fébrilité, je ne vous le cache pas. Comment faire aussi bien, voire dépasser les deux premiers volumes ? La tâche semblait impossible mais impossible n’est pas Winslow, surtout quand il s’attaque à son sujet de prédilection. Et ce troisième et dernier tome clôt de façon admirable et grandiose une trilogie inédite qui fera date dans le monde du polar voire dans le monde de la littérature tout court.

La frontière commence en 2012, juste après Cartel et la réunion des cartels au Guatemala, qui s’est terminée dans un bain de sang. Il décide de mettre un terme à sa carrière et de retourner à ses racines à commencer par retrouver sa femme mexicaine Marisol. Alors qu’Obama vient de se faire réélire, le sénateur O’Brien lui propose la direction de la DEA, proposition qu’il va accepter, en pensant pouvoir continuer son combat personnel contre le trafic de drogue.

Du Guatemala, personne n’a de nouvelles d’Adan Barrera et on n’a pas retrouvé son corps. Partout au Sinaloa, des affiches affirment « Adan Vive ». L’absence du chef incontesté des cartels donne lieu à des doutes puis à une guerre de succession entre les différents prétendants. Alors que le Mexique semblait acquérir une forme de calme, l’horreur va à nouveau ensanglanter ce pays.

En suivant le trajet d’Art Keller, Don Winslow a voulu aussi montrer tout ce qui a été fait (ou pas) contre le trafic de drogue. Dans La guerre du chien, il montrait comment la lutte contre le communisme était prioritaire sur le trafic de drogue, quitte même à favoriser les cultures pour financer la lutte contre les factions rouges, impliquant la CIA mais aussi les gouvernements mexicain et américain. Et l’ascension d’Art Keller dans l’organigramme de la DEA lui permettait de découvrir les parties impliquées, jusqu’aux religieux qui bénissaient ce travail des champs qui nourrissait les pauvres.

Dans Cartel, Art Keller a cru que pour abattre le trafic de drogue, il fallait abattre les chefs de cartel. Don Winslow nous a donc décrit un pays en proie à un massacre permanent, à la fois d’un point de vue stratégique et à la fois d’un point de vue humain. Car la force des deux romans qui suivent La griffe du chien est de placer les humains au cœur d’un combat qui les dépasse. Cartel, roman de guerre autant que roman désespéré, s’avère un roman des cimes, tant Don Winslow n’a jamais atteint un tel sommet de violence ni de dénonciation des politiques (le terme est au pluriel et c’est volontaire).

Avec La frontière, Art Keller ne peut que s’avouer vaincu. Quand un chef est abattu, il est remplacé par un autre. La drogue ne cesse d’affluer dans le pays (les USA). Et comme les médicaments y sont chers, les cartels vont proposer des médicaments opioïdes moins chers et donc exploser le marché auprès de tout le monde, y compris ceux qui ont peu d’argent. C’est le retour en force de l’héroïne. Art Keller ne voit plus qu’une solution : s’attaquer à l’argent de la drogue et à son blanchiment.

Don Winslow (pardon, Art Keller) va donc nous montrer avec tout son art et son génie, comment cet argent sale va inonder les marchés, prendre des parts dans des sociétés ou des immeubles sans que cela se voit. Il démonte tous les mécanismes et démontre même comment Donald Trump (pardon, John Dennison) est arrivé à se faire élire à la présidence. Il semble que rien ne puisse arrêter Don Winslow dans sa croisade, et ce roman va tout enfoncer, les portes ouvertes (quand il s’agit d’informations connues) que des portes fermées que l’on espère imaginées par l’auteur.

Ce roman, comme les autres, ne laisse pas de coté la bataille de chefs au Mexique, alternant les points de vue puisque la narration est chronologique. Nous allons donc retrouver quelques événements réels dans ce récit, tel ce massacre d’étudiants se rendant à une manifestation et exécutés sur le bord d’une route. Et comme il faut un gagnant, il y en aura un après de nombreux bains de sang. On y est habitués mais c’est toujours aussi choquant.

Dans ce roman, on aura l’occasion de suivre l’itinéraire de quelques personnages tels Jacqui, une héroïnomane ou bien Nico petit guatémaltèque de 10 ans, obligé de fuir sa ville et de délaisser sa mère pour essayer de survivre aux USA. Ce dernier, personnage phare de ce roman pour moi, montre toute l’hypocrisie du système, qui a créé ces malheureux et arrive au bout du compte à en retirer de l’argent. C’est un parcours réaliste et hallucinant, qui donne envie de hurler.

Pour autant, le roman n’est pas sans espoir : Don Winslow nous offre dans un formidable dernier chapitre des pistes qui peuvent résoudre ce problème de société. Loin de la répression à outrance, il ouvre de nouvelles pistes. Je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’il aurait écrit un tel chapitre quand il a commencé cette trilogie. Ce dont je suis sûr, ce que j’ai ressenti, c’est que ce dernier chapitre était personnel, et qu’il justifiait ses romans, sa croisade, ce pour quoi il se bat, à son niveau. Don Winslow a voulu nous ouvrir les yeux, il a créé un plaidoyer unique pour l’humanisme.

A l’instar de ses autres romans, les scènes s’enchaînent à un rythme d’enfer, les personnages sont nombreux et le roman est porté par un style efficace et imagé, agrémenté de dialogues géniaux. L’ensemble est si réaliste, si marquant, qu’on ne peut que se laisser emporter par cet ouragan et tant d’inspiration. Evidemment, je ne peux que vous conseiller de les ces trois romans, si ce n’est déjà fait, car il serait dommage de commencer celui-là et de passer à travers les deux autres monuments qui forment cette trilogie.

Car c’est bien de cela que l’on parle : ces trois romans forment un monument du polar, un monument d’intelligence, un monument de dénonciation contre ce phénomène néfaste. Et cela dépasse le simple cadre du polar : c’est un monument d’humanisme, un monument de sociologie, un monument de littérature. Pour moi, ces trois romans, cette trilogie, ce sont sont des coups de cœur que seul un James Ellroy est capable d’égaler.

COUP DE CŒUR ! COUPS DE CŒUR !

Il était une fois dans l’Est d’Arpad Soltesz

Editeur : Agullo

Traducteur : Barbora Faure

Les éditions Agullo ont l’habitude de dégoter de sacrées pépites noires. Quand j’ai lu la quatrième de couverture de ce roman, j’étais dubitatif. Ce sont les avis de Yan et Jean-Marc qui m’ont décidé. Ils avaient une nouvelle fois raison.

Veronika Bodnarova, dit Nika sort d’un supermarché et marche sur la route, en faisant de auto-stop. Une voiture s’arrête, avec à bord deux énergumènes qui se présentent comme étant Vasil’ et Mammouth. Puis ils changent de route au lieu d’aller à Roztoka, et après quelques baffes, se dirigent vers une maison esseulée. Pendant quelques jours, ils vont la séquestrer et la violer. Simulant une crise d’allergie, elle obtient des médicaments qu’elle leur donne pour les endormir et s’enfuit.

Son père s’est inquiété de l’absence de sa fille et s’est rendu au poste de police. Mais ils n’ont pas l’air de s’en faire plus que cela. Il faut dire que les disparitions de jeunes filles, ce n’est pas ce qui manque en Slovaquie. Quelques jours plus tard, c’est le lieutenant Miko qui la recueille. Quand Nika lui dit que l’un des deux hommes s’appelle Mammouth, Miko sait que c’est un homme de Sasà, le caïd du coin. Il va donc mener l’enquête avec son coéquipier Valent le Barge.

Quand Mammouth se réveille, il appelle Sasà et lui demande un service. Vasil’ ne s’est pas réveillé, il est mort à cause du somnifère de Nika. Mammouth a besoin des services du nettoyeur Maxo. Sasa va débarquer, accompagné de ses deux sbires Pat et Mat. Effectivement, il va falloir faire disparaître le corps et se préparer à des difficultés. Heureusement que Sasà le Grand les tient tous sous sa coupe. Quoique …

A la manière d’un Robert Altman, Arpad Soltesz va petit à petit introduire ses personnages dans cette intrigue qui se veut une vision de la société slovaque. On va donc passer en revue plus d’une dizaine de personnages dans des situations qui en d’autres temps pourraient être comiques ou traitées d’une façon comique. Mais on est dans le noir, le vrai de vrai, le pur.

Car il vaut mieux avoir le moral avant d’attaquer ce roman, ce premier roman, au style détaillé, descriptif mais jamais bavard. La vision que l’auteur nous partage est noire, je l’ai déjà dit, et sert presque de témoignage devant tant de pourris qui tiennent les gens par leurs trafics et leur corruption. Des flics aux juges, en passant par les avocats, les journalistes ou même les politiques, l’héritage du communisme est bien noir.

Si vu de chez nous, on peut penser que ce peuple a enfin atteint à la démocratie, au Graal du bonheur politique, on s’aperçoit que tous sont bien pourris, bien dégueulasses, et qu’il n’y en a pas un pour relever l’autre. La force du discours est étayée par une intrigue déroulée comme un métronome, d’une précision suisse, mais aussi par ces personnages forts et réels auxquels on croit d’emblée.

Et puis, il y a cette opposition entre les truands (globalement ils le sont tous !) et les honnêtes gens (Nika et ses parents) écrasés par tous les trafics possibles et imaginables, sans limites, sans aucune considération de l’humain. Et la chute finale, entrecoupée de quelques figures qui tombent dans des chapitres au présent, est énorme de cynisme. Bref, ce roman a tout pour me plaire, il est lucide, vrai, honnête et franc dans sa démonstration. Il aide à arrêter de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et c’est un premier roman fantastique, écrit avec une telle passion que l’on se demande ce que Arpad Soltesz va pouvoir écrire ensuite. En tous cas, je serai au rendez-vous, c’est sûr.

La Colombienne de Wojciech Chmielarz

Editeur : Agullo

Traducteur : Eric Veaux

La Colombienne est la troisième enquête du Kub, l’inspecteur Mortka, après Pyromane (bien aimé) et La ferme aux poupées (pas encore lu). Comme toutes les séries mettant en scène un personnage récurrent, je ne peux que vous conseiller de les lire dans l’ordre pour suivre l’évolution du Kub.

Le travail de Polaco, c’est de faire du rabattage, trouver des naïfs jeunes dans une discothèque, qui veulent gagner de l’argent facile. Polaco se pointe dans une discothèque, et rameute quelques jeunes pour leur proposer de tourner une publicité pour Coca-Cola avec son van rouge. Polaco emmène le groupe de jeunes dans un hôtel de luxe, sur la mer des Caraïbes, all inclusive, tous frais payés. Quelques jours après, la mauvaise nouvelle tombe : le tournage de la pub est annulé, mais les frais sont payés. Quelques jours plus tard, les jeunes doivent payer leur séjour auprès d’un groupe armé ou faire un travail pour eux : ramener en Pologne de la cocaïne. Cette fois-là, Agnieszka se rebelle. Elle sera battue puis arrêtée par la police.

Deux clochards, frère et sœur, finissent de cuver leur vin quand ils aperçoivent une voiture qui s’arrêtent un peu plus loin. Le conducteur porte un colis sur le pont enjambant la Vistule. Apercevant le clochard, le conducteur leur ordonne d’appeler la police pour venir constater son œuvre. L’inspecteur Mortka arrive sur les lieux pour découvrir un corps suspendu et éviscéré. Embringué dans ses affaires familiales et sa séparation d’avec sa femme, il doit aussi faire face à une épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête : Il doit impérativement vérifier s’il est atteint du virus du SIDA. Malheureusement pour lui, il va devoir mener cette enquête seul : son adjoint est assigné à une affaire étrange : le corps d’une femme a été retrouvé les poignets tailladés dans sa baignoire alors que l’appartement est fermé à clé : un suicide évidemment. Quoique …

Comme vous pouvez le lire sur mon résumé, les intrigues foisonnent dans cet excellent roman policier, troisième de la série. Par rapport au premier roman, Pyromane, le style s’est affermi et le mélange entre vie privée de Jakub Mortka et vie professionnelle se fait plus consistant. Il en ressort que l’on partage ce que le Kub traverse et que l’on compatit (plus qu’on ne s’identifie) à ce qui lui arrive.

On y voit un personnage de père fort, attaché à ses deux garçons, et toujours aussi meurtri de sa séparation avec sa femme. Professionnellement parlant, il se retrouve affublé d’une nouvelle collègue, l’aspirante Suchocka, dite La Sèche, eu égard à son physique, et doit reprendre du service avec un bras dans la plâtre. Avec la menace du SIDA, cela créé autour du Kub une tension émotionnelle intense que l’on ressent très bien à la lecture, que l’on vit même.

Outre le trafic de cocaïne, qui grandit en Pologne, Wojciech Chmielarz aborde nombreux autres thèmes, dont les loisirs faciles, l’acceptation des homosexuels, les malversations financières et la facilité de détourner de l’argent ou de le blanchir, et enfin, la maltraitance des femmes. Tous ces thèmes se mêlent, s’entremêlent, se fondent dans les différentes intrigues pour donner un roman plus qu’intéressant, passionnant par ce qu’il montre, et c’est d’autant mieux fait que tout se fond de manière parfaite avec les différents personnages.

Par rapport à Pyromane, j’ai trouvé le style plus fluide (merci pour cette formidable traduction), et la multiplicité des intrigues font qu’il ressort de ce roman une puissance fictionnelle et émotionnelle intense. A la limite, c’est un roman où on est plus concerné par le devenir de son personnage principal que par le dénouement des intrigues, ce qui est paradoxal. En tous cas, cela m’inspire un regret : celui de ne pas avoir lu (encore) La ferme aux poupées. Ne ratez pas cette série polonaise !

Ne ratez pas l’avis de Velda

Adieu Oran d’Ahmed Tiab

Editeur : Editions de l’Aube

Ce n’est un secret pour personne, je suis fan de cet auteur algérien, dont c’est déjà le 5ème roman, après Le Français de Roseville, Le désert ou la mer, Gymnopédie pour une disparue et Pour donner la mort, tapez 1.

A Oran, les Chinois ont débarqué en force, en particulier pour construire des quartiers entiers abritant à court terme des failles asiatiques. Les autorités ne disent rien, pourvu que l’argent rentre. C’est sur un chantier que Kemal Fadil est appelé, pour prendre en charge une affaire de meurtres de deux Chinois, dans un quartier malfamé de la ville. Mais quand il arrive, il apprend que les corps ont disparu, qu’ils ont été rapatriés par les autorités asiatiques.

L’Algérie est aussi aux premières loges des vagues de migrants, ce qui est mal vu de la population. Fatou, originaire d’Afrique noire est sensible à cela, et en tant qu’infirmière, aide ces pauvres gens pour les soigner. C’est d’ailleurs elle qui alerte Kemal Fadil sur la disparition de quatre enfants. S’agit-il d’un enlèvement ?

Entre Chinois et migrants, les Algériens n’ont plus l’impression d’être chez eux. D’autant plus que les rivalités entre bandes font l’objet de fusillades avec de nombreuses victimes à déplorer. Si l’on ajoute que le pouvoir est déficient ou absent, tous les ingrédients sont présents pour une situation explosive, dont la conclusion va se révéler plus noire que tout ce que l’on peut imaginer.

On avait l’habitude de lire des romans policiers de la part d’Ahmed Tiab. Nous voici dans un roman d’une noirceur prégnante qui flirte avec la géopolitique. Mais Ahmed Tiab pose cette problématique au niveau des gens, du peuple, à travers Kemal qui doit faire face à une société de plus en plus cosmopolite et violente, de Fatou qui en tant qu’infirmière s’efforce de rester humaine et de respecter le serment d’Hippocrate et de Léla, la mère de Kémal, qui désespère de voir son fils se marier, et qui, du fond de son fauteuil roulant ne souhaite qu’une chose : que rien ne change, que rien ne vienne impacter ses souvenirs.

J’ai l’habitude d’une certaine originalité dans la façon de mener une intrigue. Ici, Kemal ne va pas rester au premier plan puisqu’une bonne moitié du roman va être consacrée au trafics d’humains, pour fournir de la chair fraîche aux réseaux de prostitution et de pédophilie. C’est vrai que les migrants sont des cibles faciles puisque personne ne va s’inquiéter de leur absence ou disparition. Et quand les services de police sont impliqués dans ce trafic pour toucher leur part du butin, cela contribue à déstabiliser un pays.

C’est un roman bien noir que nous offre Ahmed Tiab, comme un écho aux événements récents survenus en Algérie cet hiver. Il ne se veut pas une explication ou une démonstration, il ne propose pas de solutions, mais nous assène juste une illustration d’un pays qui se réveille alors que le monde a changé, un pays qui dérive et tombe. A l’image de ce monde qui repousse les limites et nie la légalité et tout humanisme, ce roman se termine dans le chaos. Espérons que cela ne soit pas prémonitoire.

Ahmed Tiab a écrit son meilleur roman à ce jour, à mon avis, bien sur.

Claude, qui nous manque, avait chroniqué ce roman ici

Des romans policiers chez de petits éditeurs

Récemment, j’ai lu deux romans policiers édités par deux petits éditeurs. D’où l’idée de regrouper mes deux avis pour faire un billet thématique. Si Théâtre au sang est un polar sympathique, Le train pour Tallinn vaut largement le détour.

Théâtre au sang d’Eliane Arav

Editeur : Le Chant des Voyelles

Au théâtre Charles Victor, la pièce de Samuel Beckett bat son plein depuis six mois. Et la présence de la grande, l’immense actrice Tessa Saguine y est pour quelque chose. Tout le gratin de Paris s’est déplacé ce soir, mais la diva se fait attendre. Pour faire patienter le public, on leur propose une lecture, jusqu’à ce qu’un corps tombe des cintres. Tessa est morte. Didier Daille, dit Didaille, commandant de police est dans la salle. Il va devoir trouver le coupable parmi tous ceux qui disent aimer l’actrice et tous ceux qui la détestent réellement … c’est-à-dire tous !

La petite maison d’édition Le Chant des Voyelles nous propose un roman policier classique, dont la forme peut sembler surannée. On a en effet l’impression de lire une enquête de Maigret, où l’on voit le commandant Didaille enquêter seul, sans être obligé de faire de point pour le procureur ou sa hiérarchie. Pour autant, il a accès à la technologie moderne telle que l’analyse ADN. Cela en fait un roman doucement décalé.

C’est aussi un sacré pavé, avec un format de livre plus long que large, qui se lit avec un grand plaisir, grâce à la fluidité du style et à ses nombreux dialogues. D’ailleurs, l’enquête va surtout avancer par dialogues, avec une scène par chapitre, ce qui est tout à fait classique mais très bien fait. De même, les indices sont parsemés de ci de là, et l’auteure a même ajouté une touche de fantôme, une touche de mystère bienvenue.

Et ce que j’ai apprécié, c’est cette plongée dans le monde du spectacle, plongée aidée par l’utilisation de termes spécifiques liés au théâtre (expliqués dans un lexique en fin de roman), mais aussi la peinture de ce monde de faux-semblants. Et donc, tout le monde ment et / ou joue la comédie … Aidé en cela par une bonne dose de dérision et de sarcasme, ce roman s’avère être une lecture bien agréable et surprenante.

Le train pour Tallinn d’Arno Saar

Editeur : La Fosse aux Ours

Traducteur : Patrick Vighetti

Dans le train qui relie Saint Petersburg à Tallinn, le contrôleur essaie de réveiller un homme qui s’est endormi après avoir bu une bouteille entière de vodka bon marché. Depuis la chute du communisme et l’indépendance des pays baltes, cette ligne de train doit faire des arrêts prolongés aux douanes. L’homme décédé est allé boire au bar pendant le trajet en Russie et ne s’est plus déplacé ensuite. Peut-être s’est-il contenté de boire sa bouteille d’alcool bon marché ? Et comme on ne vend pas cette marque dans le train, peut-être l’avait-il avec lui ? Toutes les hypothèses sont permises quand on apprend son identité : Igor Semenov, un homme d’affaires russe.

L’inspecteur Marko Kurismaa a la cinquantaine et souffre de narcolepsie. Seul Kalio Kuslap, le commissaire-chef le sait et le couvre. Il n’est pas apprécié, surtout parce que son père était un fervent opposé à l’ancien régime politique. N’ayant pas d’enfant, ni de femme (il a une liaison avec Kristina Lupp, une policière), il se consacre à son travail. Affublé d’une jeune recrue, Kasper Mand, il préfère travailler en solitaire, sans compter ses heures.

C’est une vraie curiosité que ce roman à plusieurs égards. Tout d’abord, l’auteur Arno Saar est italien, et il n’est autre qu’Alessandro Perissinotto, auteur de littérature blanche. Ensuite, il situe son intrigue dans un pays balte après la chute du mur et l’indépendance de l’Estonie. Si le déroulement de l’intrigue est classique, avec une enquête à base d’entretiens, beaucoup de pistes et un inspecteur immédiatement sympathique, ce roman est réellement une excellente surprise.

Sans en rajouter outre mesure, Arno Saar nous présente un pays scindé en deux, une partie de la population regrettant la rupture des liens avec les Russes, les autres détestant l’époque communiste et les exactions du KGB. Le contexte est un pays froid, où le soleil est peu présent dans la journée. Et ce petit pays possède aussi ses casseroles, et quelles casseroles ! La fin de ce roman en est une illustration éloquente.

Savoir que ce roman est la première enquête de Marko Kurismaa est une excellente nouvelle. Car la lecture de ce roman est un pur plaisir, le dépaysement est garanti sans en rajouter et on a hâte de retrouver notre commissaire dans sa deuxième enquête qui s’appelle La neve sotto la neve, La neige sous la neige. Tout un programme !

 

Amère Méditerranée de Philippe Georget

Editeur : Editions In8

Alors qu’on avait l »habitude de lire les romans de Philippe Georget chez Jigal, voici que son petit nouveau sort aux éditions In8. Honnêtement, je n’avais pas l’information. Il aura fallu un petit message de Philippe lui-même pour que je sois au courant, et quelques semaines pour que je le lise. Un mot : Ne ratez pas ce roman !

Au large de l’île d’Ostiolum, Ugo et Elena sont en pleine partie de pêche à bord de leur Yacht Aurélia. L’ïle d’Ostiolum est un bout de terre de 83 km² situé entre l’Afrique et l’Europe, comme un lien entre la pauvreté et la richesse. Alors qu’Elena descend vers la petite cuisine, elle entend Ugo et son cousin Javier crier. Mais en guise de grosse prise, il s’agit du corps d’un homme. D’autres flottent autour, et ils en distinguent quelques uns qui bougent encore. Immédiatement, ils lancent un signal d’alarme.

Elle est dans l’eau, accrochée à son espoir, à son désespoir, qui n’est autre qu’une caisse en bois. La caisse lui permet de ne pas couler, et elle bat des jambes de temps en temps pour avancer. Ce qui la tient encore en vie, c’est ce petit corps qui proteste dans la caisse : un petit chat qu’elle a nommé Mouna se met à miauler.

Louka Santoro est résident sur l’île et a fait ses études sur le continentavant de revenir pour exercer le métier de journaliste. Assis à la terrasse du Café de la Gare, il boit son café qui devrait finir de le réveiller. Corto, un pêcheur qui embarque les touristes, vient de recevoir un appel d’Ugo : un chalutier vient de chavirer au large avec des migrants à bord. Louka et Corto se mettent de suite en route pour en sauver le maximum et récupéreront une vingtaine de personnes. Mais pourquoi le chalutier a-t-il sombré ?

Philippe Georget nous a habitué à insérer dans sa bibliographie des romans orphelins, entre deux enquêtes de Gilles Sebag et Jacques Molina, ses inspecteurs récurrents. C’est le cas ici, où il situe l’intrigue de son roman sur une île imaginaire, sorte de pont entre l’Afrique, affamée et déchirée par ses conflits et l’Europe riche et hautaine. Et on sent que cet auteur, que j’adore pour son humanisme, a choisi ce sujet parce qu’il lui tient à cœur.

On y trouve une passion, sous-jacente, qu’il n’a pas voulu mettre au premier plan, optant pour un style grave, solennel, pour bâtir son roman. Il y met aussi beaucoup de recul, se plaçant en retrait par rapport à ce qui arrive à ces pauvres gens qui, en définitive, ne veulent que survivre. Car il y a bien une intrigue policière, puisque Louka va plonger pour observer l’épave du chalutier, et découvrir qu’un couple est menotté à une barre du bateau. Il y a donc bien eu assassinat.

Louka va donc avancer à pas comptés, rencontrant les naufragés survivants, les membres de la police locale, ceux de la métropole et même ceux des services secrets. Pour asseoir son sujet, Philippe Georget va insérer des chapitres consacrés aux migrants, et nous donner quelques clés à propos de l’énigme. Mais surtout, il va nous montrer la complexité des tensions qui se jouent entre les différentes nationalités et les conditions déplorables du voyage, orchestrées par des passeurs marchands de viande !

Et c’est dans ces moments là que le roman décolle et nous place en face de nos responsabilités. Sans vouloir être un brûlot, il nous pose des questions. Car nous sommes responsables. Comment pouvons-nous mettre au pouvoir des dictateurs sanguinaires et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ? Comment pouvons-nous ruiner, voler leurs ressources naturelles et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ? Comment pouvons-nous nous empiffrer de nourriture et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ?

Si ce roman est d’une construction admirable, complexe mais redoutablement bien menée, si on y trouve des scènes d’action et même angoissantes, le fond du sujet, élaboré avec beaucoup de subtilité, rend ce roman un livre important. Et par moments, on y trouve des phrases éloquentes telles celle-ci que j’ai pioché à la page 232 : « On ne peut pas se revendiquer des Droits de l’Homme tout en fermant nos portes à ceux qui fuient l’Enfer. » Voici un des grands romans humanistes de l’année 2018, à ne pas rater.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

 

 

Corruption de Don Winslow

Editeur : Harper & Collins

Traducteur : Jean Esch

Attendu comme un monument en cette fin d’année 2018, Corruption est la dernière parution en date de l’auteur des géniaux La griffe du chien et Cartel. On reste dans le domaine du trafic de drogue, mais vu du coté de la police, au travers de la Task Force de New York.

Devant la recrudescence du trafic de drogue à New-York, la mairie et le New-York Police Department se sont mis d’accord pour créer une force d’intervention de terrain, la Task-Force. Cette équipe comporte quatre personnes chevronnées, Denny Malone, Bill Montague dit Big Monty, Phil Russo et le jeune Billy O’Neill. Malone a presque 20 années de service, et il a choisi ses hommes pour faire régner l’ordre dans son quartier, Manhattan North, sa ville, son fief, son royaume.

La devise de la Task-Force est simple : pas de bordel chez nous. Ils font donc en sorte de maîtriser les dealers et d’éviter les guerres entre gangs. Ce matin-là, ils font une descente chez Diego Pena, le Dominicain, le boss de New-York qui doit recevoir un chargement de 100kg d’héroïne. Cette opération n’est pas forcément un succès mais au moins Pena est tué et la drogue saisie. Mais le jeune Billy n’y survit pas.

Billy n’était même pas marié, sa petite amie était enceinte. Elle n’aura droit à aucune aide de la part de la police. Mais la Task-Force met de l’argent de coté pour ses hommes. Denny Malone décide de prélever 50 kg d’héroïne afin d’assurer un avenir à ses hommes. C’est la première fois qu’il se permet un vol de cette ampleur. Toucher des commissions, ça lui arrive, mais jouer avec des millions de dollars, jamais ! Cet acte va l’entraîner dans une spirale infernale …

Don Winslow est probablement le plus doué et le plus moderne des auteurs américains actuels. Il a adapté son style à un rythme fou, et a allié cette qualité à des dialogues géniaux parce qu’évidents. Quand on lit un roman de Don Winslow, on a donc l’impression de voir un film, de suivre des scènes qui se suivent sans temps mort, et de vivre avec des personnages plus vrais que nature.

Si ce roman n’atteint pas la force de ses deux grands romans (chef d’œuvre est un terme que je n’utilise jamais), à savoir La griffe du chien et Cartel, il n’en reste pas moins un roman puissant, prenant, passionnant et édifiant par ce qu’il montre et dénonce. Il est donc à ranger juste à coté des romans sus-nommés, et un cran au dessus de Savages, qui était déjà génial mais plus simple dans sa construction.

Personnage central de l’intrigue, Denny Malone est un personnage puissant, imposant, qui impose sa présence. Fils de pompier, il est devenu orphelin tôt avec dans l’idée d’aider les gens. Son entrée dans la police était une évidence, et il a gravi tous les échelons, jusqu’à sa position centrale dans la Task-Force. En instance de divorce et père de deux enfants, il voit souvent Claudette, une infirmière en pleine désintoxication.

Faire régner le calme plus que la loi dans la rue, cela veut dire flirter avec la ligne jaune. Malone la chevauche, un pied à gauche, l’autre à droite. Il n’hésite pas payer ses indics, user de chantage, faciliter certaines affaires passant en justice. Avec l’affaire Diego Pena, c’est la première fois que Malone franchit allègrement la ligne jaune. Et le FBI va lui tomber dessus, ce qui va révéler l’ampleur de la corruption aux Etats Unis, à tous les niveaux.

Et c’est bien ce que veut démontrer ce roman, et constituer une véritable charge contre un système policier, politique, judiciaire vérolé du bas de l’échelle jusqu’aux plus hauts sommets. Chacun va œuvrer pour son propre bien, et va avancer ses pions en fonction de celui ou celle qui les paie. Le tableau décrit là est d’une noirceur terrible, tant on en vient à penser qu’il vaut mieux couper l’arbre que d’essayer de sauver quelques branches.

Et malgré la complexité de l’intrigue, malgré le grand nombre d’intervenants, les scènes s’accumulent allègrement pour former un formidable polar passionnant de bout en bout. Et une fois commencé, on est vite emporté par la tornade déroulée par Don Winslow et son style coup de poing. Reste au bout du compte le personnage de Denny Malone, policier trouble, aux multiples visages, avec un fond d’humanité, une loyauté envers son rôle, mais qui n’en est pas moins un truand de grande envergure et un trafiquant qui s’assoit sur les lois, peut-être parce qu’elles ne veulent plus rien dire dans un pays qui est devenu une véritable jungle.

Mais, car il y a un mais, outre le fait que ce roman soit un polar génial, je ne peux m’empêcher d’y ajouter deux bémols. La Task-Force de Denny Malone ressemble à s’y méprendre à la Strike Team de Victor « Vic » Mackey, que j’ai adoré dans la série The Shield au début des années 2000. De nombreuses scènes sont semblables d’ailleurs. Enfin, le dernier chapitre vire au grand guignolesque, comme s’il fallait se débarrasser d’un personnage de façon spectaculaire. Je vous conseille donc d’éviter de le lire et de vous plonger dans l’enfer de New-York tout au long des 550 pages de ce formidable polar.