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Oldies : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet

Editeur : Seuil (Grand format) ; Points (Format poche)

En cette année 2020, sur Black Novel, nous fêtons les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier.

Quand ce roman est sorti à l’automne 2006, j’étais déjà un grand fan de Thierry Jonquet et sa faculté à analyser notre société. L’auteur avait commencé son roman avant les émeutes de 2005 et l’affaire du Gang des Barbares, et je me rappelle qu’à l’époque, il avait fait scandale, étant taxé de raciste quant à son propos. J’avais acheté le livre à ce moment là, et comme à chaque fois qu’on parle beaucoup d’un livre, je préfère laisser passer les débats passionnés et le lire bien plus tard.

Thierry Jonquet est une des figures majeures du Roman Noir, prouvant pour chacun de ses écrits que le polar et le Roman Noir ont des choses à dire. Comme pour chacun de ses romans, il va décrire ce qu’il connait, puisqu’il a été instituteur dans les banlieues Nord de Paris, ayant eu en charge une section d’éducation spécialisée. Ce livre est un roman, et son titre est un terrible alexandrin d’un texte intemporel de Victor Hugo sur les Communards : A ceux qu’on foule aux pieds, que mon ami Jean le Belge a inséré dans son billet.

Thierry Jonquet invente une ville du 9-3, la séparant entre différents quartiers pour imager son message, faire un bilan de la répartition territoriale et créant ainsi des communautés. Cette façon de faire s’apparente à une caricature, brossant d’un trait bien épaissi les trafics qui ont lieu dans cette ville, au demeurant bien paisible … en apparence. Au milieu de cette géographie francilienne, chacun possède son trafic.

A Certigny-Nord, la cité des Grands-Chênes abrite le clan des frères Lakdaoui, maître du shit et des pièces automobiles volées, caché derrière une pizzeria tranquille. A Certigny-Est, La cité des Sablières est le domaine de Boubakar, d’origine sénégalaise et roi incontesté de la prostitution. A Certigny-Ouest, la cité du Moulin est le quartier des musulmans et a vu naître une mosquée dans un entrepôt désaffecté. A Certigny-Sud, la cité de la Brèche-aux-Loups renferme un jeune aux dents longues Alain Ceccati qui développe la vente d’héroïne. Et, au-delà, derrière le parc départemental de la Ferrière, Certigny cédait la place à Vadreuil, une petite ville faite de pavillon en pierres meulières habitée par une communauté juive.

Dans ce décor explosif, Thierry Jonquet y place des personnages communs qui vont tous subir l’abandon dans lequel les laisse les responsables de tous bords, politiques, judiciaires et autres. Anna Doblinsky est une institutrice apprentie qui débarque à la Cité scolaire Pierre-de-Ronsard ; elle y rencontre des élèves typés, comme Moussa, fort en gueule ou Lakhdar Abdane, handicapé de la main droite suite à une erreur médicale et très intelligent. Il y a aussi Adrien Rochas, un adolescent renfermé sur lui-même, suivi par un psychiatre et sa mère qui n’est pas mieux. Enfin, Richard Verdier, substitut du procureur de Bobigny, rêve de faire le ménage dans son secteur. Il suffit donc d’une étincelle pour que tout explose dans cette zone sous tension.

On peut lire ce roman à différents niveaux, mais on ne peut pas lui reprocher d’aborder un sujet épineux avec ce qu’il faut de détachement, de distance pour tenter d’éviter des polémiques inutiles. Et pourtant, ce roman, à sa sortie, et même encore récemment, n’est pas exempt de coups bas, alors qu’il est juste parfait dans sa manière de traiter ce sujet.

Avec son ton journalistique, ce roman balaie à la fois les différentes actualités mondiales que nationales et leurs implications au niveau local. Certes, Certigny est une caricature de ville banlieusarde mais elle illustre fort bien le propos. Et puis, il y a tous ces personnages qui vivent avec ce quotidien pesant, imposé par une force supérieure et contre laquelle ils ne peuvent rien.

Ces personnages justement, formidablement illustrés par Anna qui veut bien faire son boulot et qui se heurte à la lourdeur de sa hiérarchie ou Lakhdar, victime d’une erreur médicale, qui se retrouve condamné à vie à être handicapé et va plonger dans l’extrémisme. Et devant ce mastodonte qu’est l’état et toutes ses ramifications, personne ne sait ce qu’il doit faire pour faire avancer les choses dans le bon sens.

Tout le monde en prend donc pour son grade, de l’éducation nationale à la justice, de la police aux services médicaux, des trafiquants aux religieux. Le but n’est pas de prendre parti pour les uns ou pour les autres, mais de faire un constat d’échec sur une société qui a parqué les gens dans des cages dont les animaux eux-mêmes ne voudraient pas et qui ne veut pas assumer ses erreurs et surtout pas ses conséquences. L’état a donc divisé ses compétences en services qui deviennent tellement gros qu’ils sont ingérables. Comme cette vision est encore d’actualité !

Les excités du bulbe de tous genres pourront soit détourner des passages de ce roman pour alimenter leur philosophie nauséabonde soit insulter l’auteur ou descendre le livre parce qu’il va trop loin. Je le répète, ce livre est un roman, c’est de la littérature, de l’excellente littérature noire qui, si elle ne propose pas de solution, a le mérite de mettre les points sur les i, de façon brutale mais aussi avec beaucoup de dérision. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte a le mérite d’être explicite et malheureusement intemporel. Il est l’illustration même de ce que doit être un roman social, dramatique et noir. Superbe !

Le canard siffleur mexicain de James Crumley

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

Illustrateur : Rabaté

Après Le dernier baiser, James Crumley revient avec son personnage de détective privé CW.Sughrue pour une aventure des plus déjantées. Sorti tout d’abord chez Gallimard dans la Série Noire, puis chez Folio, Gallmeister nous donne l’occasion de redécouvrir ce roman dans une nouvelle traduction et agrémenté d’illustrations en noir et blanc de toute beauté.

CW Sughrue a abandonné son métier de détective privé pour devenir tenancier au Hell Roaring Liquor Store à Meriwether. Parce que les agents de maintenance ont viré Hank Snow, il décide de se débarrasser de l’engin sur la voie de chemin de fer. Qu’elle aille au diable, cette machine ! Quand Sughrue est poursuivi par une horde d’avocats, ceux du cheminot, du juke-box, de la société de chemins de fer, et de sa femme, il laisse tomber l’affaire et trouve refuge chez Solly.

Solly, c’est Solomon Rainbolt, avocat impitoyable dans les affaires de drogues, craint de tous les procureurs, mais aussi trafiquant de substances illicites. Sughrue et lui se sont connus au Vietnam, où Solly a perdu une jambe mais gagné quelques kilos de médailles ainsi que des contacts chez des producteurs de drogue. Solly accepte de loger Sughrue dans son sous-sol, et lui trouve même une affaire pour se remplumer.

Sughrue se rend donc chez les Dhalgren, frères jumeaux que l’on n’arrive pas à distinguer tant ils se ressemblent. Ils veulent récupérer un poisson tropical qui vaut 5000 dollars et dont ils font commerce chez un client qui leur a fait un chèque en bois. L’argent ne les intéresse pas, ils veulent le poisson. Le seul problème réside dans l’identité du client malotru et mauvais payeur : Norman Hazelbrook.

Norman Hazelbrook, dont le surnom est l’Anormal, est le Président Directeur Général d’un gang de bikers appelé les Snowdrifters. Avec lui, on ne discute pas, on se prend du plomb dans la couenne. Coup de chance, les Dhalgren sont prêts à aider Sughrue en lui prêtant un char Sherman. Finalement, après une bataille mémorable, une entente est trouvée entre les frères jumeaux et la fiancée de Norman, Mary. Mais tout a un prix : il devra retrouver la mère de Norman pour son futur mariage, mère qui est recherchée par toutes les polies et le FBI et la CIA et que personne ne retrouve …

Voilà pour les 50 premières pages ! C’est vous dire combien les événements s’enchainent vite. Après, le rythme se calme, redescend, ce qui permet à James Crumley de parler du passé de Sughrue, au Vietnam, mais aussi de ses rencontres passées. Au passage, il ne se gêne pas pour égratigner les Américains, leur police, leur FBI … bref, tout le monde y passe, avec une bonne fessée.

Si j’emploie cette boutade, c’est bien parce qu’on a l’impression d’écouter parler Sughrue, ce détective à moitié raté, qui se laisse mener par les indices qui lui tombent dessus, à moitié saoul, à moitié drogué, à moitié déjanté. Et puis, il nous sert des scènes d’un visuel incroyable dans des décors hallucinants, avant de nous raconter une bonne blague à laquelle il n’est pas possible de ne pas rire.

En fait, même si ce roman n’est pas le meilleur de cet auteur, il y a sa patte incomparable, cet équilibre fort maîtrisé entre action et pause humoristique, entre retour vers le passé et description décalée. Et sous ces dehors pas très sérieux, il en ressort une société aux mains des pires salopards que l’on puisse imaginer, qui dérive vers sa propre destruction, à l’inverse de Sughrue qui se retrouve avec un bambin. Mais ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus, courez le lire.

Deux balles de Gérard Lecas

D’après une idée originale de Gérard Lecas et Jean-Pierre Pozzi

Editeur : Jigal

Je ne me rappelle pas avoir lu un roman de Gérard Lecas, donc ce sera une découverte d’un nouvel auteur. Deux balles, c’est le genre de polar coup de poing, qui va droit aux tripes, efficace à souhait.

Afghanistan, Vallée de la Kapisa, janvier 2013. Vincent Castillo et Willy se sont tous les deux engagés et sont devenus amis, inséparables pour la vie. Willy est réunionnais et sa compagne Marion l’attend là-bas. Leur rêve est d’ouvrir une cantine ambulante, c’est tellement simple, il faut juste acheter et aménager une camionnette. Mais ce jour est maudit et la troupe tombe dans un traquenard. Willy se prend deux balles, qui vont le laisser paralysé du bas du corps. Deux balles qui vont changer deux vies.

Après deux engagements de quatre ans, Vincent décide de ne pas rempiler. Il rend visite à Willy, pensionnaire d’une clinique où il doit apprendre à marcher avec des jambes mécaniques. Mais Vincent n’a pas oublié leur rêve et il va faire tout ce qui en son pouvoir pour remonter le moral en berne de son ami.

Et puis, c’est le retour dans la famille. Le père de Vincent tient un hôtel, dans lequel logent des migrants. Cela ramène plus d’argent. Il retrouve aussi ses deux frères, Denis et Jordan, qui subsistent de petits trafics. Tout est bon pour ramener du beurre dans les épinards. Vincent va les aider jusqu’à ce qu’il soit impliqué trop loin, dans une situation qu’il n’a pas voulu. Le retour à la vraie vie s’apparente à une spirale descendant vers les enfers.

Une fois le décor et les personnages plantés, Gérard Lecas déroule son intrigue avec une assurance digne des meilleurs auteurs de polar noir. Cette lecture est d’ailleurs étonnante devient l’économie des mots aussi bien dans les descriptions que dans les dialogues, ce qui en fait une lecture rapide et efficace. Et au fur et à mesure que l’intrigue avance, la spirale nous enfonce vers une conclusion noire et dramatique.

Outre les magouilles et petits trafics que sont obligés de faire pour survivre, Gérard Lecas va surtout insister sur le sort des migrants, que le gouvernement accueille, que les services gouvernementaux contrôlent, que les associations aident mais dont personne ne se soucie. A partir de ce moment-là, il n’est pas étonnant d’inventer le fond de cette histoire totalement révoltante de façon à dénoncer les contradictions et les injustices qui en découlent.

Si le parti-pris de l’auteur est d’aller au fond du sujet, son style est à réserver à ceux (dont moi) qui apprécient les styles efficaces que l’on trouve souvent chez les Américains et parfois chez les auteurs français. Ce style froid et clinique, distant et direct est d’autant plus frappant quand arrive la conclusion comme un chapitre qui se referme, une boucle que l’on termine de dessiner. Personnellement, j’ai pris deux balles dans le corps, et ça fait mal.

Ne ratez pas le formidable avis de Jean le Belge

Hommage : La tête dans le sable de G.-J. Arnaud

Editeur : Fleuve Noir

Collection : Spécial Police N°1313

Le 26 avril 2020, l’un des auteurs populaires français les plus prolifiques nous a quittés. Outre le fait que je suis en train de lire La compagnie des glaces, je tenais à évoquer une autre facette de son talent, à travers un polar, bien noir et bien social.

Photo récupérée grâce à mes amis de l’Association 813 (Black Jack)

Hélène Chapelle vient de perdre son mari, chauffeur routier, dans un accident de la route et n’a qu’une hâte : retourner au travail pour oublier son quotidien dans son appartement de quatre pièces trop grand pour elle seule. Elle vient d’être promue chef de service chez Transit-Flore qui gère le transport de fleurs à l’international et a avec elle quatre personnes.

Ce matin-là, elle apprend qu’une de ses collaboratrices, Mme Campéoni a eu un accident la veille au soir, renversée par un chauffard qui a pris la fuite. Elle est bouleversée et se rend compte que cela fait deux personnes malades dans son service avec l’absence de Régine Douaire, victime de dépression et qui ne veut pas quitter son appartement. Bientôt, c’est une troisième absence qu’elle va devoir affronter en la personne de Mme Simon, victime d’une grave crise d’asthme.

Heureusement, Transit-Flore a souscrit des contrats avec des prestataires qui lui permettent de ne pas perdre ni en rendement ni en efficacité. Il y a tout d’abord Efficax qui diligente des médecins privés pour s’assurer que les absents sont bien malades. Il y a ensuite Travail-Service, sorte de boite d’intérim, capable de trouver en moins de 24 heures la personne adéquate.

Hélène, en voulant soutenir ses collaboratrices malades va se rendre compte qu’Efficax fait du harcèlement auprès des malades pour qu’ils reprennent le travail au plus vite, en la personne du docteur Jocour. Et plus elle va creuser le sujet, plus elle va s’enfoncer dans une machination infernale.

Si le roman est très implanté dans les années 70, le sujet de ce roman est toujours d’actualité. Il suffit de lire certains polars récents (Les visages écrasés de Marin Ledun ou Elle le gibier d’Elisa Vix) ou bien d’écouter les informations. Le harcèlement professionnel, la pression, le chantage, voilà des termes qui reviennent souvent et qui constituent la base de ce roman.

A partir de ce thème, Georges-Jean Arnaud créé un petit bijou de polar, une intrigue incroyablement tordue et retorse dont le final est très réussi. Au centre, nous avons Hélène Chapelle, qui comme le titre le suggère, s’est contentée de se laisser vivre comme une autruche, impassible par rapport à ce qui l’entoure. Et quand elle doit se prendre en main toute seule, elle découvre un monde horrible, inhumain. Et plus le roman avance, plus on la plaint, et plus on doute de sa santé mentale. N’est-elle pas en train d’imaginer tout cela et de devenir paranoïaque ?

Les événements sont nombreux et démontrent, s’il en était besoin, tout le génie créatif de l’auteur. Georges-Jean Arnaud accumule les scènes, nous donne des pièces d’un puzzle qu’on ne sait pas situer sur le jeu. Quand certaines pièces s’emboitent, on commence à apercevoir une machination incroyable. Ecrit avec un style fluide, nous sommes là en présence d’un polar populaire de haute volée. La seule chose qui m’a gêné, ce sont les quelques fautes de frappe qui jalonnent le livre.

Si vous avez l’occasion de trouver ce roman, lisez le. J’en profite pour ajouter que la revue Rocambole de fin 2019 a édité un numéro spécial consacré à ce gigantesque auteur. L’oncle Paul en parle ici. Pour l’avoir commencé, ce numéro est indispensable. Pour le commander, c’est ici

Oldies : Les effarés de Hervé Le Corre

Editeur : Gallimard Série Noire (1996) ; L’éveilleur (2019) ; Points (2020)

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. C’est l’occasion de revenir sur un roman paru à l’origine à la Série Noire et réédité à juste titre, qui est le troisième de ce grand auteur français du Noir.

L’auteur :

Hervé Le Corre, né le 13 novembre 1955 à Bordeaux, est un auteur de roman policier.

Hervé Le Corre fréquente le lycée Michel-Montaigne, où il obtient son baccalauréat, série littéraire, en 1972. Il suit ensuite des études de Lettres à l’Université Bordeaux Montaigne.

Professeur de lettres dans un collège de Bègles, il est un lecteur passionné entre autres de littérature policière. Il commence à écrire sur le tard à l’âge de 30 ans des romans noirs et connaît un succès immédiat.

Son écriture, le choix de ses personnages, l’atmosphère assez sombre de ses livres le placent d’entrée parmi les auteurs français les plus noirs et les plus primés du roman policier hexagonal. Ses romans ont été primés à de nombreuses reprises.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Des jeunes désœuvrés qui matent des revues pornos, un trio de petites frappes qui commettent l’irréparable pendant le braquage d’un camion dont ils tuent le chauffeur, un commanditaire sans scrupule qui se fait confier une gamine tentant d’échapper aux griffes de son beau-père, une inspectrice de police lâchée au milieu de ce microcosme adipeux où règne la loi du plus fort ou du plus crapuleux…

Les figures de ce roman naviguent dans les eaux troubles d’un quartier à l’abandon en bord de Garonne, à l’ombre d’un immense immeuble voué à la démolition. Violent et réaliste, sans concession ni pathos, Hervé Le Corre déploie dans l’un de ses premiers romans, enfin réédité, sa vision d’une société corrompue où peut sourdre une lumière pas toujours si inquiétante qu’on le craindrait.

Mon avis :

Richard et Manuel sont deux petites frappes que l’ont charge d’un braquage : quand le chauffeur du Poids Lourd ira se chercher un sandwich, ils devront voler le camion empli de magnétoscopes. Mais en fait de braquage, cela se termine en tabassage à mort quand Richard perd le contrôle. Puis ils conduisent leur chargement jusqu’à un hangar où les attend leur commanditaire, François.

Bienvenue dans la cité Lumineuse du quartier de Bacalan, dans le Nord de Bordeaux. De ce fait divers violent, Hervé Le Corre va se faire le témoin de la vie des cités dans les années 90. Mais est-ce que cela a tant changé ? Avec son style direct, brut et violent, ne dépassant jamais les 10 pages, ce roman se lit d’une traite et parle de la société d’alors comme le ferait un reportage.

Car au-delà de ces voleurs, Hervé Le Corre y ajoute beaucoup de personnages, tant trafiquants que flics, simples habitants que femmes maltraitées ou violées, et nous assène des scènes d’une violence non pas démonstrative mais crue. Sans vouloir être trop explicite bien que certaines figures de style démonstratives soient bavardes, il nous plante le décor de cette société en transformation vers le pire, que ce soit vis-à-vis de la place de la femme dans la société, de la violence dont celle faite aux femmes ou de l’irrespect qui mène au crime.

C’est une société sans espoir, noire au possible que l’auteur nous décrit, comme une sorte de prémonition de ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Et l’écriture est parfois noire, parfois poétique, parfois rouge sang pour décrire ce contexte de déchéance. A ce titre, ce roman a sa place aux cotés des romans de Thierry Jonquet entre autres. Un roman effarant, comme son titre.

La défaite des idoles de Benjamin Dierstein

Editeur : Nouveau Monde

J’ai laissé passer le premier roman de Benjamin Dierstein, La sirène qui fume ; mais je ne pouvais pas rater son deuxième. Ce pavé de 634 pages denses est un roman à mi-chemin entre polar et roman politique, et c’est une sacrée découverte !

Jeudi 20 octobre 2011. Un militaire portant un tatouage de serpent dans le dos et le cou observe un immeuble à Syrte. Cet immeuble, le District 2, renferme les derniers dignitaires du régime libyen, Mouammar Kadhafi et sa garde rapprochée. Ils tentent une sortie avant d’être pris pour cible par des missiles. L’homme les suit, et se rapproche de la caverne où ils se sont terrés. Le peuple arrive à attraper Kadhafi après une interminable fusillade, le roue de coups. Alors, l’homme s’approche et lui tire deux balles dans la poitrine ; Kadhafi n’est plus.

Christian Kertesz, ancien lieutenant de la Brigade de Répression du Proxénétisme, sort libre, après trois mois d’incertitude. L’IGS a réussi à le faire virer mais pas emprisonner. Il va pouvoir reprendre les affaires. Sa première visite est pour Clotilde Le Maréchal, la victime de sa précédente enquête, enfermée à l’institut Robert Merle d’Aubigné spécialisé dans les appareillages suite à des amputations. Clotilde, cette jeune pute de 17 ans dont il est fou amoureux. Puis il rejoint Didier Cheron, qui après un passage aux RG, est à la tête de Noticia, une entreprise de sécurité et renseignement. Ses clients, Patrick Rougier et Elias Khoury veulent décrocher le contrat de construction d’un hôpital à Tripoli, donc il faut des informations croustillantes sur leur concurrent. Enfin, il finit sa soirée au Liberty, un club d’entraineuse tenu par les Corses les plus recherchés de France. Ils veulent revenir sur la marché de la drogue et lui proposent un plan.

Laurence Verhaeghen est une jeune capitaine de la Police judiciaire, ambitieuse et divorcée, mère d’une petite Océane. Elle se retrouve en charge d’un meurtre dans un hôtel en réfection et, à six mois de la présidentielle, a la libération de Kertesz à gérer ; car elle ne veut pas le laisser en liberté. Dominique Muller, la victime avait reçu des menaces, peut-être le rackettait-on ? Cet hôtel appartient au groupe Bessin, qui sert à blanchir l’argent de la mafia. Zimmerman, son directeur l’appelle. Bien qu’elle ne soit pas syndiquée, elle a beaucoup de relations, certaines haut placées, et elle pourrait jouer un rôle important dans la déstabilisation de la Gauche. Il lui demande de tout faire pour trouver des armes contre Flanby, François Hollande, le candidat de la Gauche.

Je n’ai pas lu La sirène qui fume, son premier roman ; et je peux vous dire que je vais le lire très vite. Ce roman est totalement bluffant, totalement surprenant, totalement addictif. Malgré ses 640 pages, je l’ai lu en à peine quatre jours, et c’est tellement passionnant que j’aurais pu en reprendre encore quelques centaines de pages. Pourquoi ? Parce que cela me rappelle les meilleurs moments de lectures de mes auteurs favoris.

Ce roman est à la fois un polar et à la fois un roman politique. Le contexte se situe entre l’assassinat de Kadhafi et l’élection présidentielle de François Hollande, un contexte fort pour tout ce qui concerne la police, surtout si on se rappelle que Nicolas Sarkozy a été Ministre de l’Intérieur et a toujours gardé une relation particulière avec les forces de l’ordre. On va y voir une vraie bataille entre les différents services de la police, que la nouvelle structure n’a pas su effacer. Cette bataille, c’est la droite contre la gauche, un syndicat contre l’autre, une guerre idéologique contre l’autre.

Mais c’est aussi une période trouble quant à la politique extérieure de la France, en Lybie tout d’abord, ce qui est au centre de ce roman, mais aussi ailleurs, avec l’avènement de l’état islamique, tout juste abordé dans le roman. Et quand le grand banditisme, la mafia corse, veut redorer son blason sur le marché de la drogue, elle se retrouve face à des clans bien plus cruels que ce qu’elle est capable de faire. Face aux Albanais ou aux libyens, c’est toute une machination qui rapporte des millions d’euros par mois que nous démontre ce roman.

Ce roman, c’est aussi l’itinéraire de deux personnages forts, ni gentils ni méchants. Ils sont tous deux d’un coté de la ligne jaune, mais pour autant, leurs méthodes sont les mêmes. De la manipulation au chantage, des interrogatoires musclés aux meurtres, tous les moyens sont bons pour arriver à leur objectif. Ils sont tous deux forts, impressionnants, inoubliables, mais ils ont aussi chacun leur point faible qui causera leur perte ou une partie de leur vie. Kertesz et Verhaeghen, ce sont l’illustration parfaite de deux faces d’une pièces qui n’est rien d’autre que la société française actuelle, aux mains des mafieux de tous bords.

Ce roman, c’est un style extraordinaire. Les phrases sont courtes, les rebondissements abondent, les événements se suivent à fond de train. Caryl Ferey disait du précédent : « Un putain de bon roman … du DOA sous amphets, précis, nerveux, sans fioritures ». Et je suis totalement d’accord avec lui. Je vais même en rajouter une couche. Car ça pulse à toutes les pages, ça fuse, ça va vite et je n’ai pu empêcher mon rythme cardiaque d’accélérer à chaque instant. Les dialogues sont toujours bien placés, et bigrement bien faits, justes. Ce roman rappelle DOA, certes, mais aussi Dominique Manotti (par le sujet, le style) sans oublier le Grand James Ellroy, celui du Grand-Nulle-Part. Impressionnant !

Avec sa construction, qui insère dans sa narration des extraits de programmes radiophoniques, l’auteur nous plonge dans l’époque (pas si lointaine), à laquelle l’auteur a décidé de consacrer une trilogie. Après la Sirène qui fume, La défaite des idoles en est le deuxième. Et je peux vous dire que je piaffe d’impatience à l’idée que je doive attendre un an avant de lire le troisième. Je termine juste par un conseil : Ne ratez pas ce roman, c’est de l’or en barre !

Santa Muerte de Gabino Iglesias

Editeur : Sonatine

Traducteur : Pierre Szczeciner

Si on ne me l’avait pas conseillé, notamment par les billets de Yan, Jean-Marc, Velda ou LauLo, mais aussi par mon dealer de livres Coco, je n’aurais pas dépassé le premier chapitre. Car c’est à partir du deuxième (chapitre), que j’ai été pris dans la tornade.

Pour Fernando, tout a commencé à déraper dans une boite de Mexico, El Colmillo. Quand il reçoit un appel d’Isabel, sa sœur, qu’elle lui raconte qu’un type l’a pelotée, il répond à sa loi de protéger sa famille plus que tout. Il embarque aux toilettes le type avec ses deux complices, Javi et Luis. Sauf que trois autres gars armés arrivent et c’est la fusillade. Luis reste sur le carreau, et Javi emmène Fernando parmi les petites ruelles de Mexico. Quelques jours après, Javi est assassiné dans les mêmes toilettes à coups de tesson de bouteille dans le cou. Fernando apprend qu’il a descendu un mec du cartel de Sinaloa. A force de prier Santa Muerte, il a réussi à sauver sa peau, mais maintenant il doit fuir aux Etats Désunis.

A Austin, Julio lui trouve un boulot dans de plongeur dans une pizzeria. En vidant les poubelles, il voit Collin, le gérant essayer de violer une serveuse. Il s’interpose et le tabasse. Là aussi, il est grillé. On lui propose de travailler pour Guillermo et de devenir dealer avec Nestor. Cinq ans plus tard, il est kidnappé et se retrouve dans un hangar. Nestor est attaché, vivant, pour le moment. Le gang fait partie de la Salvatrucha et exige l’exclusivité du commerce en centre-ville, entre l’I35 et l’autoroute 1. En guise de bonne foi, ils coupent les doigts de Nestor et finissent par le décapiter, avant de le laisser partir. Fernando va devoir prier longtemps la Santa Muerte pour s’en sortir.

Après un premier chapitre violent, très violent, l’auteur entre dans son sujet : montrer à travers la vie de Fernando, le quotidien des immigrés aux Etats Unis. Il sort donc du lot des romans noirs démonstratifs par sa faculté à nous plonger dans la psychologie du personnage, et surtout, il a un vrai talent de conteur qui nous donne l’impression que l’on écoute une histoire, la vie d’un jeune homme lâche.

Lâche, il l’est et ne se le cache pas. Quand on n’a pas de diplômes, qu’on n’a pas d’éducation, on cherche à survivre. On est prêt à accepter des studios sales pour avoir la chance de voir se lever le soleil le lendemain. Et quand il se retrouve face à un gang ultra-violent qui veut reprendre le commerce de la drogue, il cherche une main protectrice. Fernando, c’est le bébé qui cherche la protection de ses parents, un bébé qui n’a pas grandi. Et il ne lui reste plus que la croyance en cette sainte, Santa Muerte,

Il faut dire que la situation aux Etats-Unis ne fait rien pour aider les immigrés. C’est même grâce à cela qu’ils ont des salaires bas. Le chapitre 6 est à cet égard remarquable, car il nous interpelle dans notre culture française sociale. D’ailleurs, l’auteur nous prend à témoin, il nous tutoie, nous montre son quotidien qui devient le nôtre. C’est un chapitre remarquable qui participe à notre immersion dans cet environnement.

Avec toutes ces qualités, il serait bien dommage de passer au travers de ce roman, de cette nouvelle voix du polar, qu’il va falloir suivre à l’avenir. Il y a une vraie personnalité, un vrai ton, une vraie originalité en même temps qu’une véracité dans ce qu’il raconte, sans en rajouter. Et dans la description de l’environnement, les personnages secondaires y sont pour beaucoup et ils sont tous très réussis. D’ailleurs, le seul reproche que l’on pourrait lui faire, c’est la longueur du roman. En tournant la dernière page, on regrette aussitôt que ce soit déjà fini. C’est un très bon signe.

Dans la gueule de l’ours de James A. McLaughlin

Editeur : Rue de l’Echiquier

Traducteur : Brice Matthieussent

Quand j’ai lu la quatrième de couverture de ce roman, je me suis dit qu’il fallait que je le lise. Parce que cela parle de la nature, de la relation de l’Homme avec elle. Parce que c’est un premier roman. Et c’est un superbe roman, beau et profond.

Rice Moore, après un passage par la case prison, a réussi à décrocher un poste de garde forestier dans une réserve animale proche de Turk Mountain, dans les Appalaches. Ce matin-là, il se retrouve aux prises avec un essaim d’abeilles qui s’est installé dans les murs d’un des bâtiments qu’il doit entretenir. Sans équipement particulier, il arrive tant bien que mal à s’en sortir au prix de quelques piqûres mais arrive à mettre l’essaim à nu.

Alors qu’il est en train de se nettoyer après ce combat numériquement inégal, un homme vient le voir et lui demande de le suivre. Alors qu’il était en train de ramasser des champignons, il a découvert le corps d’un ours massacré : le corps a été ouvert et on a coupé les pattes. Rice a d’abord cru que c’était le corps d’une femme. Rice se renseigne et apprend que la vésicule des ours est prélevée et vendue aux asiatiques car elle entre dans la confection de médicaments.

Rice décide donc d’enquêter pour savoir qui massacre les ours, malgré les risques pour lui. Entre les chasseurs et les braconniers, les animaux dangereux et les trafiquants de drogues du coin, Rice doit faire très attention. D’autant qu’il a caché un pan de son passé. Quand il rencontre sa prédécesseuse, Sara Birkeland, il apprend que les braconniers l’ont enlevée, tabassée et violée, ce qui a entraîné sa démission. Indubitablement, il a atterri dans un coin de sauvages.

On peut lire sur la quatrième de couverture : « Dans la gueule de l’ours » a été classé par le New York Times comme l’un des dix meilleurs « Crime Fiction » de l’année 2018 et a reçu le prix Edgar Allan Poe 2019 du premier roman. Si je préfère me faire ma propre opinion et accorde peu d’importance à ce genre de compliments, je ne peux que plussoyer après avoir dévoré ce premier roman.

Ce roman déborde de qualités, à commencer par son écriture, à la fois fluide et détaillée, respectueuse et passionnée, profonde, belle et introvertie, avec très peu de dialogues. Ceux qui cherchent des romans rapides au style haché et efficace devront passer leur chemin. Les adeptes de belle littérature, eux, vont être comblés. Il y a des descriptions d’une beauté fascinante, il transpire de ces phrases une admiration pour la nature ; on y lit dans ces chapitres toute la passion de l’auteur pour la défense de la nature.

Et il y a aussi une histoire, et quelle histoire ! Rice Moore est un ancien délinquant, mais on ne va découvrir que petit à petit son passé, et ses exactions avec sa partenaire Apryl. Et on ressent une menace planante au-dessus de la tête de Rice, de la même façon que la nature qui est décrite peut s’avérer mystérieuse, étrange, pleine d’une aura impénétrable, réservée à ceux qu’elle accepte. Ce qui fait planer au dessus de ces pages une tension sourde, toujours cachée derrière les mots.

Outre ses qualités littéraires, c’est un roman qui pose la question de la place de l’Homme sur Terre, au milieu de la nature. Et on se demande qui de l’Homme ou de la Nature est le plus dangereux. Ceci dit, l’Homme détruit tout ce qu’on lui offre, car il est incapable de savourer les cadeaux. C’est un fantastique et magnifique premier roman, qui rend hommage à la nature, un roman de passionné, incroyablement maîtrisé autant dans la forme que dans le fond, un beau moment de littérature qu’il ne faut pas rater.

J’aimerais ajouter un dernier mot : Le travail du traducteur a été remarquable, car jamais je n’ai ressenti de faute. Au contraire, j’ai l’impression qu’il s’est mis au diapason avec la plume de l’auteur. Chapeau !

 

Laisse le monde tomber de Jacques Olivier Bosco

Editeur : French Pulp

Jacques Olivier Bosco, dit JOB, est un des meilleurs dans la littérature française en termes de polars d’action. Il est capable de vous construire des scènes visuelles telles que l’on se trouve plongé en plein milieu d’un champ de bataille. On en baisserait presque la tête pour éviter de se prendre un projectile. Son petit dernier rajoute une corde à son arc.

Budapest, au début de l’hiver. Deux flics ramassent une jeune fille mineure pour la ramener au poste. Il faut dire qu’il fait froid et qu’elle est mignonne, elle pourrait rassasier des collègues frustrés. Alors qu’ils la laissent dans une pièce chauffée, elle va ouvrir une porte de secours pour faire entrer un commando de choc. Armés de couteaux et de mitraillettes, ils assassinent tout l’effectif policier.

Meudun, banlieue de Paris. Dans un terrain vague, au milieu de barres logeant des milliers de gens pauvres, un corps est retrouvé atrocement mutilé. Découpé, le visage arraché, il semblerait que le jeune garçon a été attaqué par un fauve. On se croirait dans un roman, Le chien des Baskerville pour ne pas le nommer. Après l’autopsie, il semblerait que quelques morceaux du visage aient été découpés avec un instrument tranchant.

La substitut du procureur est bien tentée de confier cette affaire à la Police Judiciaire. Mais pour faire une fleur à JEF, elle laisse l’affaire à la police locale. JEF, c’est Jean-François Lenantais, alcoolique notoire. Il est affublé d’Hélène Lartigue, dite La Trique pour son physique de petite femme costaude. Bientôt ils vont faire la connaissance de Tracy de la brigade des stupéfiants.

Ces trois-là ont bien des points communs. Ils ont tous des cicatrices, de celles qui vous marquent à vie, pire que des tatouages, qui eux ne font mal qu’en surface. Mais ils ont tous la même rage qui les habite et la même volonté d’agir devant une société et une hiérarchie qui ont baissé les bras. Le titre est d’ailleurs tiré d’un dialogue : « Que veux-tu que l’on fasse ? Qu’on laisse le monde tomber ? »

JOB ajoute donc une corde à son arc, celle d’une plongée dans un quotidien noir, sale, glauque. En prenant comme décor la banlieue parisienne, JOB nous propose presque un document, une enquête journalistique sur la réalité qu’on ne voit pas. Il y ajoute aussi un scénario rondement mené. Si les personnages sont un peu caricaturaux, la démonstration de leur motivation est exemplaire sans être balourde, et est aussi passionnante que ce que nous montre un Didier Fossey, par exemple.

Avec son style toujours aussi efficace, avec sa science de montrer des scènes d’action fantastiques, avec son sens du rythme, JOB nous emmène dans les bas-fond des banlieues, ceux des trafiquants, des tueurs, mais aussi des gens normaux qui doivent subir cette situation au quotidien. Et au milieu de ce décor de guerre latente, il y a les flics, pour qui plus personne n’a de respect, puisqu’ils sont plus gênants qu’autre chose. D’ailleurs, JOB évite le poncif du flic corrompu, et c’est tant mieux !

Tout cela donne un roman policier fort, noir et dérangeant. Dérangeant par ce qu’il montre, dérangeant par ce qu’il nous assène, dérangeant aussi par sa violence crue. Ne voulant pas prendre parti, il ne nous épargne rien ce qui nous amène à éprouver du respect pour ces flics dans un monde sans espoir. Ce n’est pas un roman militant, mais un roman vrai qui soufre à mon avis d’une violence débridée, explicite qui m’a personnellement gêné. Ce sera mon seul bémol, vous êtes prévenus.

 

La frontière de Don Winslow

Editeur : Harper & Collins

Traducteur : Jean Esch

Attention, coup de cœur !

Eh bien voilà, il fallait bien que le cycle consacré à Art Keller, policier de la DEA (Drugs Enforcement Agency) arrive à son terme. Ce cycle est une trilogie, qui a commencé par la Griffe du chien, s’est poursuivie avec Cartel pour se terminer avec La frontière. Trois romans pour suivre un personnage hors-norme, mais surtout pour décrire et nous expliquer comment le trafic de drogue s’est développé, à tel point qu’aujourd’hui, il est impossible de lutter contre un tel monstre.

Trois romans, mais aussi trois reportages, trois documents indispensables pour comprendre un large pan de notre vie d’aujourd’hui. Comment tout cela a commencé, quelles décisions ont été prises, quelles ont été leurs conséquences et les désastres humains que nous ramassons aujourd’hui. Ces trois romans, ces trois coups de cœur pour moi, sont des œuvres que nous devrions être obligés de lire, pour mieux comprendre, même s’ils sont avant tout centrés sur les relations mexico-américaines.

C’est en 2007 que sort La griffe du chien, chez Fayard avant de paraître au format poche aux éditions Points. C’est lors de cette dernière sortie que Jean-Bernard Pouy en fait l’éloge. Commence alors pour ce roman, un succès de bouche à oreille (qui continue d’ailleurs) car on n’a jamais lu un tel roman avec un tel souffle, une telle volonté de démontrer tous les aspects du trafic de drogue entre le Mexique et les Etats-Unis. Personnellement, pour l’avoir lu pendant les fêtes de fin d’année 2008, je me rappelle avoir été littéralement happé par l’ampleur et l’ambition (réussie) de ce livre, qui figure dans mon Top10 de tous les temps.

Simple officier de douane à la DEA, Art Keller va voir se développer le trafic de la cocaïne. La mort de son équipier va le forcer à se lancer dans une croisade personnelle contre le clan Barrera, clan qui de son coté va tenter d’éliminer les concurrents en créant La Federacion. En mêlant les événements réels avec des personnages fictifs, Don Winslow montre l’ascension terrible et inéluctable d’un cartel, ainsi que l’implication de la police, de l’armée, des gouvernements et de la religion. Ce roman, qui couvre la période allant de 1975 à 2004, c’est juste un roman incroyable tant il est juste, vrai, lucide, violent et courageux dans ses dénonciations. Don Winslow aura mis 8 ans à l’écrire et semble prendre ce sujet comme sa propre croisade, à l’instar de son personnage principal.

En septembre 2016, débarque aux éditions du Seuil (et début 2018 aux éditions Points), Cartel, la suite de la Griffe du chien, suite que l’on n’attendait pas. Dans une interview, Don Winslow a vu la guerre civile se dérouler devant ses yeux effarés au Mexique. Il ne pouvait pas la passer sous silence et se lance dans sa deuxième croisade, Cartel, qui va balayer la période de 2004 à 2012. Comme le Mexique qui plonge dans une véritable guerre civile, le roman nous montre comment les différents cartels vont se livrer une guerre de territoire sans merci, en tuant, découpant et affichant les membres du clan ennemi.

Art Keller est obligé de reprendre du service quand Adan Barrera s’évade de sa prison mexicaine. Et Art Keller pense que puisque son pays ne veut rien faire, il ira mener sa guerre sur le propre terrain des cartels, au Mexique. D’une violence insoutenable et basée sur des faits véridiques, ce roman se transforme en livre de stratégie de guerre sans jamais être ennuyeux ou pompeux. Au contraire, comme dans le précédent roman, Don Winslow place les hommes et les femmes au centre de l’intrigue et transforme ce qui aurait pu être un roman gore en un plaidoyer d’une force incroyable pour tous ceux qui souffrent, qui subissent les conséquences du trafic de drogue.

Quelques mois après la sortie de Cartel en France, on a appris que Don Winslow écrirait un troisième et dernier tome dédié à la vie d’Art Keller. Et nous, fans de son personnage, étions prêts à attendre, à être patients. Avec une certaine fébrilité, je ne vous le cache pas. Comment faire aussi bien, voire dépasser les deux premiers volumes ? La tâche semblait impossible mais impossible n’est pas Winslow, surtout quand il s’attaque à son sujet de prédilection. Et ce troisième et dernier tome clôt de façon admirable et grandiose une trilogie inédite qui fera date dans le monde du polar voire dans le monde de la littérature tout court.

La frontière commence en 2012, juste après Cartel et la réunion des cartels au Guatemala, qui s’est terminée dans un bain de sang. Il décide de mettre un terme à sa carrière et de retourner à ses racines à commencer par retrouver sa femme mexicaine Marisol. Alors qu’Obama vient de se faire réélire, le sénateur O’Brien lui propose la direction de la DEA, proposition qu’il va accepter, en pensant pouvoir continuer son combat personnel contre le trafic de drogue.

Du Guatemala, personne n’a de nouvelles d’Adan Barrera et on n’a pas retrouvé son corps. Partout au Sinaloa, des affiches affirment « Adan Vive ». L’absence du chef incontesté des cartels donne lieu à des doutes puis à une guerre de succession entre les différents prétendants. Alors que le Mexique semblait acquérir une forme de calme, l’horreur va à nouveau ensanglanter ce pays.

En suivant le trajet d’Art Keller, Don Winslow a voulu aussi montrer tout ce qui a été fait (ou pas) contre le trafic de drogue. Dans La guerre du chien, il montrait comment la lutte contre le communisme était prioritaire sur le trafic de drogue, quitte même à favoriser les cultures pour financer la lutte contre les factions rouges, impliquant la CIA mais aussi les gouvernements mexicain et américain. Et l’ascension d’Art Keller dans l’organigramme de la DEA lui permettait de découvrir les parties impliquées, jusqu’aux religieux qui bénissaient ce travail des champs qui nourrissait les pauvres.

Dans Cartel, Art Keller a cru que pour abattre le trafic de drogue, il fallait abattre les chefs de cartel. Don Winslow nous a donc décrit un pays en proie à un massacre permanent, à la fois d’un point de vue stratégique et à la fois d’un point de vue humain. Car la force des deux romans qui suivent La griffe du chien est de placer les humains au cœur d’un combat qui les dépasse. Cartel, roman de guerre autant que roman désespéré, s’avère un roman des cimes, tant Don Winslow n’a jamais atteint un tel sommet de violence ni de dénonciation des politiques (le terme est au pluriel et c’est volontaire).

Avec La frontière, Art Keller ne peut que s’avouer vaincu. Quand un chef est abattu, il est remplacé par un autre. La drogue ne cesse d’affluer dans le pays (les USA). Et comme les médicaments y sont chers, les cartels vont proposer des médicaments opioïdes moins chers et donc exploser le marché auprès de tout le monde, y compris ceux qui ont peu d’argent. C’est le retour en force de l’héroïne. Art Keller ne voit plus qu’une solution : s’attaquer à l’argent de la drogue et à son blanchiment.

Don Winslow (pardon, Art Keller) va donc nous montrer avec tout son art et son génie, comment cet argent sale va inonder les marchés, prendre des parts dans des sociétés ou des immeubles sans que cela se voit. Il démonte tous les mécanismes et démontre même comment Donald Trump (pardon, John Dennison) est arrivé à se faire élire à la présidence. Il semble que rien ne puisse arrêter Don Winslow dans sa croisade, et ce roman va tout enfoncer, les portes ouvertes (quand il s’agit d’informations connues) que des portes fermées que l’on espère imaginées par l’auteur.

Ce roman, comme les autres, ne laisse pas de coté la bataille de chefs au Mexique, alternant les points de vue puisque la narration est chronologique. Nous allons donc retrouver quelques événements réels dans ce récit, tel ce massacre d’étudiants se rendant à une manifestation et exécutés sur le bord d’une route. Et comme il faut un gagnant, il y en aura un après de nombreux bains de sang. On y est habitués mais c’est toujours aussi choquant.

Dans ce roman, on aura l’occasion de suivre l’itinéraire de quelques personnages tels Jacqui, une héroïnomane ou bien Nico petit guatémaltèque de 10 ans, obligé de fuir sa ville et de délaisser sa mère pour essayer de survivre aux USA. Ce dernier, personnage phare de ce roman pour moi, montre toute l’hypocrisie du système, qui a créé ces malheureux et arrive au bout du compte à en retirer de l’argent. C’est un parcours réaliste et hallucinant, qui donne envie de hurler.

Pour autant, le roman n’est pas sans espoir : Don Winslow nous offre dans un formidable dernier chapitre des pistes qui peuvent résoudre ce problème de société. Loin de la répression à outrance, il ouvre de nouvelles pistes. Je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’il aurait écrit un tel chapitre quand il a commencé cette trilogie. Ce dont je suis sûr, ce que j’ai ressenti, c’est que ce dernier chapitre était personnel, et qu’il justifiait ses romans, sa croisade, ce pour quoi il se bat, à son niveau. Don Winslow a voulu nous ouvrir les yeux, il a créé un plaidoyer unique pour l’humanisme.

A l’instar de ses autres romans, les scènes s’enchaînent à un rythme d’enfer, les personnages sont nombreux et le roman est porté par un style efficace et imagé, agrémenté de dialogues géniaux. L’ensemble est si réaliste, si marquant, qu’on ne peut que se laisser emporter par cet ouragan et tant d’inspiration. Evidemment, je ne peux que vous conseiller de les ces trois romans, si ce n’est déjà fait, car il serait dommage de commencer celui-là et de passer à travers les deux autres monuments qui forment cette trilogie.

Car c’est bien de cela que l’on parle : ces trois romans forment un monument du polar, un monument d’intelligence, un monument de dénonciation contre ce phénomène néfaste. Et cela dépasse le simple cadre du polar : c’est un monument d’humanisme, un monument de sociologie, un monument de littérature. Pour moi, ces trois romans, cette trilogie, ce sont sont des coups de cœur que seul un James Ellroy est capable d’égaler.

COUP DE CŒUR ! COUPS DE CŒUR !