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Un coin de ciel brûlait de Laurent Guillaume

Editeur : Michel Lafon

Parmi mes lectures estivales, celle-ci figurera parmi les plus marquantes, autant par son sujet que par sa construction. Laurent Guillaume fait partie des auteurs qui ont des choses à dire et quand le fond rejoint la forme comme c’est le cas ici, cela donne un excellent polar. Pour ne pas oublier …

Mars 1992, Sierra Leone. A la sortie de l’école, Eden, Saad et Neal décident d’aller dans la forêt pour voir un trésor. Il s’agit en fait d’une genette qui allaite ses petits. Saad sort une souris congelée pour nourrir la mère. Quand le bruit d’une brindille cassée perce le silence, ils se cachent pour apercevoir des rebelles fortement armés. Ils les suivent et Neal voit qu’ils pénètrent dans leur maison. N’écoutant que son courage, il se précipite et voit son père en sang. Arrivant trop tard, il est fait prisonnier et le chef des rebelles oblige Neal à tuer son père.

De nos jours, Genève. Tanya Rigal, journaliste d’investigation à Mediapart, se fait déposer à l’Hôtel des Bergues. A l’entrée, elle se fait intercepter par l’inspecteur Chenaux de la police judiciaire. L’homme avec qui elle avait rendez-vous vient de se faire assassiner, un pic à glace planté dans l’oreille. Une femme de l’ambassade des Etats-Unis, Madame Sharp leur montre le corps de Franck Metzinger et leur annonce qu’un reçu postal prouve que la victime a envoyé un colis à Tanya. Alors qu’elle n’a jamais rencontré le mort, elle est relâchée et va voir le service de sécurité de l’hôtel pour visionner les caméras de surveillance. Elle aperçoit alors le meurtrier qui regarde frontalement la caméra.

De nos jours, Royaume-Uni. Un homme descend du bus devant la prison de Frankland, qui accueille les criminels les plus dangereux. James Songbono rajuste sa cravate et demande à voir M.Rappe, directeur de l’établissement. James vient postuler pour le poste de médecin de l’établissement pénitencier. Etant donné ses diplômes et le peu de candidats, il est tout de suite embauché.

Dès le début de ce roman, la construction attire l’intérêt et le contexte nous prend à la gorge. Dès le premier chapitre, on est plongé en Sierra Leone dont le rôle de fournisseur de diamants est bien mis en scène, et le suspense tout de suite mis en place. Il en est de même avec Tanya qui se retrouve dans un interrogatoire dans la cadre d’un assassinat d’une personne avec qui elle avait rendez-vous et qu’elle ne connaissait pas.

Cette faculté de plonger le lecteur dans une intrigue complexe basée sur trois personnages se poursuit tout au long du roman, aidé en cela par une plume remarquablement concise et précise. En termes de romans à suspense, on sent dès les premières pages que l’on tient entre nos mains un polar costaud de haut de gamme. Et Laurent Guillaume sait de quoi il parle, puisqu’il a travaillé en Afrique et est encore consultant contre le crime organisé pour l’Afrique de l’Ouest.

Laurent Guillaume nous montre donc le sort des enfants soldats, utilisés comme des armes au profit des voleurs de diamants, à travers le destin de Neal. Il nous montre la pauvreté et ne nous épargne rien des massacres ni des vrais instigateurs, mettant en cause à la fois les pays développés (Etats-Unis entre autres) et les terroristes (Al Qaïda). On est loin du film Blood Diamonds d’Edward Zwick, bien lisse qui ne faisait qu’aborder le sujet en occultant la réalité infâme.

Les deux intrigues viennent s’entremêler à la fois pour maintenir l’intérêt du lecteur et pour y apporter un soupçon de mystère. L’enquête de Tanya est plus classique et on ne comprendra qu’à la fin pourquoi elle est embarquée dans cette série de meurtres. Quant au docteur, cette partie se révèle être une sacrée pirouette scénaristique qui apporte une superbe cerise sur le gâteau. Un superbe polar !

La maison du commandant de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traductrice : Florence Rigollet

Tous ceux qui ont lu un des romans relatant les enquêtes du commissaire Soneri ne rateraient pour rien au monde le dernier opus en date. Si ce n’est pas votre cas, je vous recommande d’entamer dès cet été Le fleuve des brumes.

Alors qu’il poursuit en voiture de potentiels braqueurs de distributeurs automatiques d’argent, le commissaire Soneri se retrouve dans la Bassa, la région qui suit le cours du Pô. Soneri finit la poursuite dans une zone humide, brouillardeuse et inhospitalière. Souvent, le Pô sort de son cours, en fonction des pluies en amont et Soneri descend vers les rives boueuses du fleuve. Il y découvre un homme avec une balle tirée derrière la tête, vraisemblablement un étranger.

Après avoir contacté ses collègues, il se rappelle que la maison du vieux commandant Manotti se situe à proximité. Il rejoint la vieille demeure mais personne ne répond. Quand il entre dans la demeure de l’ancien résistant, il découvre son corps dans un état de décomposition avancé. Apparemment, cet illustre personnage est mort dans l’indifférence générale. Comment peut-on oublier un tel personnage, le laisser pourrir dans sa maison, voire même oublier, tirer un trait, gommer le passé ?

Alors que son chef l’avait envoyé après des voleurs, le voilà avec deux morts sur les bras. Comme à son habitude, il interroge les gens qui habitent aux environs. Il se rend compte que les gens sont furieux contre les étrangers qui pillent le Pô en braconnant le silure et qu’ils n’ont plus confiance dans la loi, que les responsables politiques bafouent. Mais Soneri va se rendre compte que cette affaire est bien plus compliquée que prévu.

Valerio Varesi est arrivé à trouver le bon style et le bon personnage pour parler de cette région de Parme, empreinte de mystères et poésie. Comme je le disais, quand on a commencé cette série, on ne peut que continuer tant le plaisir d’arpenter les rues ou les bords du Pô en sa compagnie semble naturel. Valerio Varesi a réussi à créer une connivence, une complicité entre ce commissaire et le lecteur grâce à sa façon d’aborder ses intrigues.

Soneri est dépeint comme un commissaire d’une cinquantaine d’années qui ne fait pas confiance à la technologie et fait confiance à son esprit de déduction et son instinct. La plus grande de ses qualités est sans aucun doute sa capacité à écouter les gens et à éprouver de l’empathie pour eux, ou au moins à chercher à comprendre leurs réactions.

Avec Soneri, Valerio Varesi a trouvé le personnage parfait pour aborder beaucoup de sujets importants, qu’ils soient du passé ou du présent, qu’ils soient intimes (le fantastique La pension de la Via Saffi) ou sur son pays l’Italie. Les deux corps de cette intrigue vont donner l’occasion à l’auteur de parler de la situation contemporaine de l’Italie et il se démarque de beaucoup de ses confrères en parlant des gens qui, voyant la corruption aux plus haut niveau de l’état, ne croient plus en la loi et trouvent des boucs émissaires dans la présence des étrangers sur leur sol. Rien d’étonnant à cela que les partis extrémistes y trouvent des voix !

Soneri qui se trouve en plein doute, à la fois personnel et professionnel, va prendre de plein fouet cette grogne populaire et se retrouver ébranlé dans ses croyances en son travail, sa mission. Il ne pourra se justifier que par le respect qu’il doit aux morts, les vivants ayant déjà choisi une voie extrémiste qui n’est pas une solution. Le ton, contrairement aux précédents volumes, n’est plus nostalgique mais révolté par la façon dont laisse partir à vau-l’eau un pays si riche de son passé et de ses gens.

Par sa façon d’écouter les gens, Valerio Varesi donne à son personnage le rôle de témoin, mais aussi de sociologue, fournissant des explications sur une situation qui se dégrade dont on peut trouver des résonances dans beaucoup de démocraties occidentales. Et plutôt que d’entrer dans un débat, je préfère laisser la parole à l’auteur par le biais de quelques extraits, qui démontre clairement que ce polar dépasse le cadre du polar et s’avère un livre important pour nous tous :

« Certaines générations naissent dans l’espoir, d’autres, dans la désillusion. Les changements balancent toujours entre les deux. Vous, par exemple, vous avez grandi dans l’espoir. Ceux d’aujourd’hui ont perdu toutes leurs illusions. La destruction est porteuse d’espoir, et la désillusion nous rend conservateurs. Vous et vos contemporains aviez envie d’abattre tout ce que vos pères avaient construit, mais les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas de père. Ils ne connaissent pas l’autorité, ils ne peuvent pas la contester. Ils n’ont aucun repère, Ils cherchent désespérément quelqu’un qui leur ressemble. Voilà pourquoi ils rêvent d’un chef de meute, du discours unique. » (Page 80)

« La loi est faite pour les poissards. Les friqués s’en foutent, ils ne la respectent pas. Nos gouvernants sont des voleurs, des corrompus. Tous mouillés avec les mafias. On a même droit à des assassins. Et on devrait accepter de respecter leurs lois ? » (Page 127)

« Si je pouvais revenir en arrière, je ne m’occuperais plus de rien et j’en profiterais le plus possible. Je ne penserais qu’à moi, je ne prendrais pas parti, je ne m’exposerais pas. Sous le fascisme, j’aurais mieux fait de porter la chemise noire pour mes petits intérêts et puis après, quand Mussolini est tombé, j’aurais mieux fait de me mettre avec les démocrates-chrétiens, pour reprendre mes petites affaires. Aujourd’hui, j’aurais du choisir la droite pour les mêmes raisons. C’est comme ça qu’on vit le mieux : penser à soi et faire place nette dans tout le bazar, tous ces rêves et ces idéaux que je me suis trimballés pendant des années. J’ai gâché mon talent à travailler et à risquer ma vie pour les autres. Ça n’en vaut pas la peine. Aucune reconnaissance, et personne qui va me rendre les années que j’ai perdues à cracher du sang. Et ça suffit avec cette histoire de conscience. Tu parles d’une belle satisfaction de pouvoir te dire quand tu es vieux que tu as toujours été cohérent ! C’est quoi, la cohérence ? ça veut dire quoi, ce petit tas de mots que plus personne ne dit, par rapport à ce que j’ai perdu ? » (Extrait du journal du commandant Manotti – Page139)

Tarmac blues de Gérard Carré

Editeur : Jigal

Auréolé d’articles élogieux des collègues blogueurs, je me suis lancé dans la lecture de ce polar avec envie, ayant besoin d’un polar costaud. J’ai été surpris par le rythme, la maitrise et la construction implacable. Bonne pioche !

Premier chapitre – Salomé : Chez son gynécologue, elle observe les deux formes qui se portent à merveille sur l’écran de l’échographie. Quand le docteur lui demande si elle a choisi les prénoms, elle lui répond naturellement Igor et Grichka. En sortant elle prend un taxi et appelle son mari, Léonard Delevigne, à la tête de la brigade des stupéfiants de Paris. Mais le chauffeur se trompe de route et Léonard assiste en direct à l’enlèvement de sa femme. Il a trente minutes pour leur donner le nom de la balance au sein du réseau Viking de Villiers sur Marne.

Deuxième chapitre – Léonard : Il se branche sur l’application lui permettant de tracer le portable de Salomé. Le signal le dirige vers un entrepôt dans lequel il pénètre rapidement. Il y découvre un taxi en train de brûler. Le corps à l’intérieur a été abattu d’une balle dans la tête et finit de se consumer. Léonard cherche alors sur son ordinateur de bord le réseau Viking, et tombe sur le nom de l’indic : Omar Faraoui. Le flic en contact avec Omar n’est autre que Milovan Milosevic, son presque frère.

Troisième chapitre – les deux orphelins : Léonard vit débarquer Milo dans sa classe de quatrième. Issu de la DDASS car abandonné à la naissance, Milo avait un caractère violent mais était beau comme un apollon. Ils firent connaissance lors d’un vol de la recette de la cantine où Léonard et ses parents innocentèrent Milo. Milo fut accepté dans la famille Delevigne, jusqu’à cet accident de voiture qui tua les deux parents. Léonard et Milo se retrouvèrent orphelins, frères pour la vie dans leur malheur.

Quatrième chapitre – Léonard : Quand Milo appelle Léonard, il lui propose de débarquer pour fêter les deux bébés à venir. Mais Léonard ne veut pas dire la vérité à son ami et frère, il invente une histoire où Salomé est partie se reposer chez ses parents. Car Léonard a pris sa décision : pour sauver sa femme et ses deux enfants à venir, il va trahir Milo et donner Omar aux ravisseurs.

Les chapitres ne dépassant que rarement les quatre pages, le résumé que je vous ai concocté donne une image de la construction du roman et de sa célérité. Nous allons rencontrer plus d’une dizaine de personnages, chacun ayant droit à un chapitre dédié et les scènes vont s’amonceler à une vitesse folle pour construire une intrigue passionnante. Il ne serait pas étonnant d’ailleurs d’imaginer cette histoire adaptée en film ou en série tant le découpage fait penser à un scénario … et quel scénario !

Car, outre les chapitres qui donnent un rythme élevé à la lecture, le style se veut direct et efficace, ne laissant que peu de temps au lecteur pour reprendre sa respiration. Soutenu par des dialogues qui sonnent tous justes (c’est assez rare pour être signalé), il est bien difficile de s’arrêter de tourner les pages tant on veut à tout prix savoir la suite pour connaitre enfin le fin mot de l’histoire.

L’air de rien, ce roman est un sacré pavé, car s’il affiche 365 pages au compteur, la fonte utilisée est petite et d’autres éditeurs auraient sortis ce livre en 500 pages. Mais que cela ne vous arrête pas, le scénario est en béton, et on n’y voit aucune fissure, les personnages sont passionnants et on se prend rapidement de d’affection pour eux, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, les morts vont s’amonceler au fil de l’histoire.

Avec son style efficace, ses personnages attachants, son scenario de trafic de drogue alimentant les réseaux terroristes et sa forme qui apporte une célérité à l’ensemble et une célérité à sa lecture, ce roman se classe d’emblée parmi les excellentes lectures et s’avère un divertissement très haut de gamme. Avant de l’entamer, je vous conseille tout de même de vous munir de provisions et de reprendre votre souffle. Car une fois commencé, vous ne pourrez plus vous arrêter.

THC sans ordonnance d’Olivier Kourilsky

Editeur : Editions Glyphe

Ce roman est le petit dernier en date de cet auteur, professeur honoraire au Collège de Médecine dans la civil et père de neuf romans policiers, dont le surnom, Docteur K., montre son degré d’humour. Une nouvelle fois, c’est une réussite.

Septembre 2019. Dans les Pyrénées, le commissaire Claude Maplède (Hommage caché) et le lieutenant Pierre Leroy sont appelés pour constater la présence d’un corps éviscéré et décapité. L’identification du corps va s’avérer difficile, d’autant plus que le morceaux manquants sont retrouvés dans une porcherie. Qui a bien pu s’amuser à éparpiller un corps sur plusieurs kilomètres ?

Après une bière bien méritée au chalet Le Pic-Noir à Aulon, les deux flics commencent par interroger les habitants puis le maire ; le résultat est bien entendu négatif : personne n’a rien vu, rien entendu. Il ne leur reste plus qu’à espérer sur le résultat de l’autopsie. Outre qu’il s’agisse d’un homme dans la cinquantaine, celle-ci ne leur apporte rien d’autre. Seule l’analyse d’ADN leur procure un nom : Pedro Ramirez, connu en tant que trafiquant de drogue.

Le commissaire compose immédiatement le numéro de téléphone de la gendarmerie pour les informer de la nouvelle. Malheureusement, on lui annonce que Pedro Ramirez est mort d’une crise cardiaque trois ans auparavant, et enterré dans un petit village espagnol proche de la frontière. Il ne reste plus qu’à nos deux policiers à aller voir sur place ce qu’il peut bien y avoir dans le cercueil.

Je viens de vous proposer le résumé des 15 premières pages de ce roman policier, ce qui vous indique à quelle vitesse progresse l’histoire. Nous retrouvons ici un certain nombre des personnages rencontrés dans les romans d’Olivier Kourilsky, et encore une fois, cette histoire peut être lue totalement indépendamment des précédentes. Et encore une fois, je trouve que c’est un sacré coup de force.

Depuis quelques romans, l’auteur se débarrasse des fioritures, dégraisse ses phrases pour ne garder que le strict minimum. Nous ne sommes pas encore dans un minimalisme cher à James Sallis ou plus récemment rencontré chez Davide Longo. Mais nous avons entre les mains un roman policier qui va vite et qui se révèle très agréable à suivre. En fait, on n’a pas le temps de se poser de questions, tant on est est happé par le rythme insufflé.

Car cette enquête va remonter dans la hiérarchie de la police, impliquer plusieurs services de police, entre la brigade des stupéfiants et l’évasion d’un prisonnier sanguinaire. La multiplicité des lieux et des personnages font que l’on saute d’un endroit à l’autre et on se retrouve secoué comme dans un grand huit. A la fin de ce roman, on éprouve un sentiment de plénitude, celle d’avoir passé un bon moment de divertissement. Le but de ce roman est pleinement atteint.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

07 07 07 d’Antonio Manzini

Editeur : Denoël

Traducteur : Samuel Sfez

Si vous ne connaissez pas le sous préfet Rocco Schiavone, il va falloir rapidement rattraper votre retard, puisque quatre enquêtes sont déjà parues avant celle-ci : Piste noire, Froid comme la mort, Maudit printemps et Un homme seul. Et comme toute série qui se respecte, je ne peux que vous conseiller de les lire dans l’ordre, d’autant plus que 07 07 07 est la suite de Un homme seul, un polar dont la chute est une des meilleures (et les plus noires) que j’aie lues avec Le Dramaturge de Ken Bruen (rien de moins). Bref, si vous choisissez de vous lancer dans la lecture de ces romans, ne lisez pas le paragraphe suivant.

Eté 2013. Rocco Schiavone est réveillé par du Heavy Metal, que son voisin écoute à fond. A peine habillé, il se jette sur la porte du malotru pour lui expliquer la vie. De mauvaise humeur, il achète le journal et trouve un article relatant la mort d’Adèle Costa, la compagne de son ami Sebastiano, tuée à sa place (voir le tome précédent). Arrivé au commissariat, le préfet Baldi et le juge Costa le convoquent. Ils savent que ce meurtre est lié au passé de Rocco et lui demandent de s’expliquer.

Eté 2007. Quand Rocco se réveilla par cette chaleur étouffante de fin juin, ce fut pour trouver son lit vide. Il trouva sa femme Marina assise à la table du salon, en train d’éplucher les comptes en banque. Elle venait de découvrir les sales activités rémunératrices de son mari. Déçue, dégouttée, elle se leva et s’en alla, arguant qu’elle avait besoin de temps pour réfléchir. Heureusement, il allait être convié à une affaire qui occuperait son esprit.

Un jeune homme a été retrouvé mort dans une carrière, poignardé derrière la tête. La carrière était gardé par un vieil homme alcoolique qui dormait pendant ses gardes et n’a rien vu ni  entendu. Le grillage n’enfermait pas totalement la carrière, il suffisait de le suivre pour se retrouver près d’une route, en face d’une station service. Et si le jeune avait été en mauvaise compagnie, avait réussi à s’enfuir avant d’être rattrapé puis tué ?

En revenant en arrière, en plongeant dans le cauchemar de cette journée du 07 juillet 2007, Antonio Manzini nous permet à la fois de mieux comprendre son personnage et son attitude quand il a été muté à Aoste. On s’attendait à un livre fort, et l’auteur est au rendez-vous, dans une histoire remarquablement menée, porteuse d’une charge émotionnelle immense, digne des plus grands drames noirs que le polar est capable de nous offrir.

On comprend mieux les origines de Rocco, d’une famille pauvreuse, on rencontre sa femme Marina, belle comme le jour, dont il est fou amoureux (et c’est réciproque), on rencontre ses amis unis comme les doigts de main, Sébastiano l’ours lent, Furio le généreux rapide, et Brizio le beau gosse un peu bête. On participe à leurs repas, leurs discussions pleines de dérision de d’humour. Antonio Manzini réussit le coup de force de nous inviter dans ce cercle fermé grâce à des dialogues formidablement savoureux même si certains auraient mérité d’être mieux traduits.

Et puis, il y a cette intrigue qui part d’un meurtre d’un jeune, et qui se déploie comme une toile d’araignée pour monter vers des sommets de maîtrise. Ce roman se suit comme une évidence, l’enquête se révèle totalement logique et les scènes se suivent avec plaisir tant on démonte les rouages en même temps que Rocco.

Et puis, Antonio nous convie dans une visite de Rome, pas celle des touristes, celle des résidents, entre les boutiques de receleurs et les entrepôts, des ports environnants aux restaurants amicaux avec ces repas savoureux. C’est à la fois un cri d’amour envers la culture italienne, un cri de rage devant les assassinats, un cri de désespoir devant une fin tant attendue alors qu’on sait très bien qu’elle ne peut être que dramatique. C’est aussi dans cette façon de nous faire attendre que l’auteur est fort : on connait la fin et malgré cela, on est surpris comme une balle de revolver qui nous frappe en plein cœur. Ce roman nous frappe en plein cœur. Terrible !

Dehors les chiens de Michaël Mention

Editeur : 10/18

Michaël Mention n’arrête pas de nous surprendre. Cet auteur que j’affectionne particulièrement s’essaie à tous les genres tout en ne sacrifiant pas son style personnel. Derrière ce Western dans la plus pure tradition se cache autant de thèmes contemporains qu’une formidable ambiance désertique d’un monde qui se créée.

2 juin 1886, Caroline du Nord. Brad O’Herlihy, colporteur, conduit son charriot sous un soleil de plomb. Il aperçoit une silhouette au loin, puis entend le galop d’un cheval, un appaloosa. Méfiant, il sort son fusil et enlève le cran de sureté. L’homme lui demande un bijou, pour un cadeau. Ils font affaire autour d’une broche, mais quand le cavalier lui donne de l’argent, il le braque avec son revolver. L’homme se nomme Crimson Dyke, agent secret au service du gouvernement, chargé de traquer les faux-monnayeurs. Crimson attache Brad à son cheval pour l’emmener à un juge à Gold Creek.

Ils parcourent des plaines désertiques pendant des jours et des jours, Brad à pied, Crimson monté sur Butch, avant d’arriver à Gold Creek. Crimson dépose Brad auprès du Marshal, en l’absence du Sheriff. Crimson repart à la recherche de son prochain trafiquant, après avoir biffé le nom de Brad, et passe devant ce projet fou de créer une ligne de chemin de fer traversant les Etats-Unis vers la Californie, pleine de promesses d’Or.

Arrivée à Providence avec un autre trafiquant. L’accueil est froid, armé aussi. Les armes sont prohibées et le sheriff George Kowalski et son adjoint Clarke y veillent. Crimson entre au bar, où les clients le regardent comme un étranger, comme une menace. Il prend une chambre, en profite pour se laver et aperçoit une belle jeune femme. Dorothy est institutrice et va de ville en ville pour enseigner aux élèves les rudiments de la lecture. Crimson, lui, ouvre Richard III, allongé sur son lit.

Michaël Mention est un touche à tout. N’abandonnant pas son style à la fois direct et imagé, il nous partage sa vision du Far-West, avec un souci de réalisme loin des fantasmes que nous montrent les films. Doté d’une documentation impressionnante mais sans faire le professeur hautain, l’auteur nous peint des paysages vides, des villes espacées de plusieurs jours de randonnée à cheval, les folies des hommes et le malheur des femmes, le silence tout juste troublé par le galop de voyageurs.

Crimson Dyke nous est présenté comme un homme droit, dont le but est de faire respecter la loi, mal payé et solitaire. Il rencontre les habitants de ces recoins perdus où la loi est celle du plus fort, du plus rapide à dégainer. Ce mélange d’hommes et de nature fonctionne à merveille, aidé en cela par un nombre incalculable de scènes marquantes, qui vont dérouler une intrigue magnifiquement menée.

Le Western en tant que genre n’est pas mon préféré, et pourtant, j’y ai trouvé ce que j’aime dans les films de Sergio Leone, ce petit plus de crasse qui fait la différence par sa volonté de toucher à une véracité historique. Et puis, on y trouve des personnages fantastiques, en particulier les Seasons Brothers, quatre assassins qui arpentent les villes pour éliminer les gênants et remplir les contrats qu’on leur a passés.

Sur la première page, on peut lire « Les errances de Crimson Dyke I ». Quelle joie de se dire qu’on aura droit à une suite ! car au-delà de cette histoire, Michaël Mention parle des thèmes qui lui sont chers, l’humanité telle qu’elle se construit, avec ses bons cotés et ses erreurs, ses crimes aussi, sur des sujets malheureusement encore contemporains. Avec cette première aventure foisonnante, il inaugure une série qu’il a écrite avec beaucoup de plaisir, que l’on partage sans aucune réticence. Vivement la suite !

La soustraction des possibles de Joseph Incardona

Editeur : Infinitude

Comme je le disais précédemment pour un de ses romans, Chaleur, Je considère Joseph Incardona comme un des auteurs les plus intéressants. Ce roman nous présente le monde de la finance de la fin des années 80, un monde pourri par l’argent, sans limites; pourtant, comme le dit l’auteur en introduction de son roman, La soustraction des possibles est un roman d’amour !

Dans un palace de Genève, Les Eaux-Vives, le moniteur de tennis Aldo Bianchi donne des cours à de riches clients qui veulent faire croire à leurs connaissances qu’ils savent jouer au lieu de juste renvoyer la balle jaune. Jeune, il a rêvé de devenir champion, avant de trouver ses limites, et de s’apercevoir qu’avec son physique, il pouvait faire de l’argent facilement auprès de la gent féminine.

L’une de ses cliente, Odile, arrive à un âge où elle a besoin de se sentir aimée. A la fin d’un de ses cours, Odile entraine Aldo dans sa chambre. Aldo se rend compte de l’avantage qu’il peut en tirer ; devenir gigolo lui parait une bonne opportunité professionnelle. Afin de le garder dans ses filets, Odile le présente à son mari René qui organise pour le compte d’une banque, des transports de valises pleines de billets entre la France et la Suisse.

Aldo se retrouve donc à convoyer des valises entre Lyon et Genève, tous frais payés et grassement rétribué. Il doit déposer ses colis dans une consigne en arrivant. Odile pense avoir mis la main sur son Apollon et se permet même de l’inviter à des soirées privées organisées par la banque. Curieux de nature, il attend devant la consigne un jour, et aperçoit la femme qui reçoit les valises. Un coup de foudre pour cette jeune femme Sveltlana Novák va lui faire changer la vision de son avenir.

Sveltlana Novák est conseillère particulière de Max, un directeur de la banque et totalement dévouée à son travail. Elle s’arrange pour amener sa fille à l’école le matin et passe le reste de ses journées au travail. Ambitieuse et intelligente, elle laisse peu de place aux sentiments, visant d’atteindre le nirvana de la finance internationale. Sa rencontre avec Aldo va totalement changer sa vision de la vie, faisant entrer le Grand Amour dans son cœur.

L’auteur nous l’a dit : La soustraction des possibles est un roman d’amour, mais pas du tout un roman à l’eau de rose, une visite du monde des Bisounours. Tout au long de cette histoire, nous allons plonger dans un monde sans pitié, rencontrant des banquiers ou clients ultra-riches se payant tout ce qu’ils désirent, des mafieux plaçant leur argent sale dans des casiers immaculés, des hommes politiques profitant d’avantages innombrables. En dessous d’un monde fait d’ors et de diamants, nous retrouvons ceux qui profitent du système, ceux qui s’approprient des miettes, et les victimes telles les jeunes femmes que l’on « dresse » à devenir des prostituées. Et nous avons les rêveurs, Aldo et Svetlana, qui croient pouvoir louvoyer dans ce monde de requins, qui pensent qu’ils peuvent vivre d’amour et d’eau fraiche tout en espérant piocher dans des poches pleines d’argent sans risques.

A la fois roman de personnages et roman littéraire, il bénéficie aussi d’un scénario ingénieux, à la mécanique implacable et remarquablement huilé, passant de l’un à l’autre ; ce scénario s’avère si bien fait qu’on regarde les pièces du puzzle ou plutôt les engrenages s’assembler avec un pur plaisir de lecture, et nous emporte par l’ambition affichée, tant dans les psychologies que les décors décrits ou le mode de fonctionnement du monde d’en haut, dans la peinture du monde des traders des années 80.

Le plaisir ne serait pas suffisant sans le style de l’auteur. Ne doutant jamais de la forme choisie, Joseph Incardona ose tout, des digressions sur l’histoire d’un monument ou sur la vie d’un scientifique, des ellipses génialement utilisées, des passages où l’auteur lui-même se met en scène, s’engage et nous prend à parti, des scènes purement cinématographiques où il décrit les mouvements de la caméra, et les moments où il se place en retrait, en tant que conteur et maître de cette tragédie, avec beaucoup d’humour. A cet égard, il ne se gène pas pour nous rappeler qu’il est aux manettes et qu’il est le seul à décider où doit aller l’histoire et ce qu’il va advenir des personnages. On aime ou pas. J’adore ! et quel formidable conteur fantasque !

De cette structure qui peut paraitre déstabilisante, l’ensemble ressort formidablement entier, cohérent, doux et dur à la fois, choquant, provocant, et bigrement lucide. De ce monde définitivement noir, ceux qui font preuve d’humanité, qui ont des sentiments ressortiront en tant que victimes. Seuls les salauds, les requins s’en sortiront, évitant une mort violente. Les immondes salauds de cette histoire, non contents de bénéficier de tous les biens matériels imaginables, cherchent à posséder les êtres humains qu’ils convoitent. Et ce roman, aux allures de tragédie shakespearienne, trouvera une place de choix dans ma bibliothèque, aux côtés de Brett Easton Ellis, du Bûcher des Vanités de Tom Wolfe ou de Nos Fantastiques Années Fric de Dominique Manotti pour le sujet et d’un Francis Rissin de Martin Mongin pour la forme osée. La soustraction des possibles, un roman protéiforme comme on en rencontre que trop rarement, propose une lecture jouissive, intelligente et instructive. Fantastique !

Terminal 4 de Hervé Jourdain

Editeur : Fleuve noir

Ce roman est déjà le sixième de cet auteur, ancien capitaine de police, et ce sera pour moi le premier, une sorte de découverte. Bien qu’il mette en avant des personnages récurrents, je n’ai ressenti aucune gêne dans ma lecture ; j’ai même plutôt été emporté par le rythme insufflé à l’histoire.

Un incendie se déclare sur le chantier aéroportuaire du nouveau terminal de Roissy. Les pompiers se précipitent pour circonscrire le feu qui a pris dans des voitures. Quelle n’est pas la surprise de trouver un cadavre calciné dans le coffre de l’une d’elle !

Le fameux 36 quai des Orfèvres a déménagé au Bastion. Suite à une précédente affaire, le commissaire divisionnaire Hervé Compostel, le commandant Guillaume Desgranges, la capitaine de police Lola Rivière, et la brigadière Zoé Dechaume ont été placardisés dans le service anti-terroriste. Le service des douanes les appelle pour interpeller un homme qui transporte dans ses bagages des pièces d’or à l’effigie de l’Etat Islamique.

Sauf que sur le chemin, le dégagement de fumée attire l’attention de Lola et Zoé. Arrivées avant la police judiciaire, elles font les premières constatations et devraient passer la main à leur collègue. Mais de retour au Bastion, Zoé insiste pour conserver l’affaire du cadavre brûlé. Hervé Compostel va appeler sa hiérarchie et obtenir un passe-droit, étant donnée la charge de la Police Judiciaire en ce moment.

A partir de ce moment-là, Hervé Jourdain va nous décrire comment fonctionne l’aéroport, tout le microcosme qui tourne autour, toutes les entreprises qui en vivent et surtout tous les enjeux économiques et politiques. Tout en étant rigoureux sur les démarches policières, et les obligations administratives, le roman devient de plus en plus énorme, de plus en plus intéressant, nous dévoilant l’arrière du décor dont on n’a aucune idée quand on prend un avion pour une destination lointaine.

Les entreprises visibles sont bien évidemment celles ayant trait à la construction, que ce soit des bâtiments ou les nouveaux moyens de transport qui doivent être prêts pour les Jeux Olympiques de 2024. Mais il y a aussi les ouvriers qui dégèlent les avions, les transporteurs de bagages, les taxis, les vrais et les faux, (il faut savoir qu’il y a la guerre entre les taxis français et les taxis chinois), les SDF, les sans-papiers et enfin, je ne crois pas en oublier, les ZADistes, manifestant contre ce nouveau terminal, qui va ajouter de la pollution à une région qui n’en a pas besoin.

Outre qu’Hervé Jourdain va les faire intervenir dans le roman, il va les insérer dans l’intrigue, ajoutant ainsi autant de pistes potentielles pour les enquêteurs et autant de fausses pistes pour le lecteur qui cherche aussi à dénouer les liens. Malgré la multiplicité des suspects potentiels, le lecteur, justement, n’est jamais perdu, car l’auteur prend le temps de bien leur donner des caractéristiques reconnaissables. Un sacré tour de force !

Mais ce qui m’a énormément emballé, c’est le rythme qui est insufflé dans ce roman. Les chapitres sont courts, découpés eux-mêmes en scènes, et les enquêtes avancent en parallèle. L’auteur fait preuve d’une imagination et d’une construction implacable pour ne jamais baisser le rythme. Et c’est tout bonnement passionnant, à tel point que j’ai avalé les 315 pages en deux jours. Ce roman est impossible à lâcher, nous entraînant dans sa course folle, à la résolution d’une énigme remarquablement retorse.

Enfin, l’auteur en profite pour nous alerter sur la pollution des transports aériens, que tout le monde croit moins polluants. Il nous donne des chiffres, s’amuse même à nous proposer en fin de livre, des problèmes mathématiques. D’ailleurs, on se demande pourquoi nos énarques n’ont pas encore mis en œuvre des mesures pour lutter contre la pollution. A moins qu’ils y trouvent leur intérêt … mais c’est un sujet que je n’aborderai pas ici.

Pour moi, cette découverte d’un nouvel auteur est une bonne pioche et je vous encourage à vous jeter sur ce roman passionnant, rythmé et intelligent.

Harry Bosch 2 : La glace noire de Michael Connelly

Editeur : Seuil & Calmann Levy (Grand Format) / Points & Livre de Poche (Format Poche)

Traducteur : Jean Esch

Je poursuis ma (re) découverte des enquêtes de Harry Bosch avec cette deuxième enquête qui va nous faire découvrir une nouvelle facette de Los Angeles, en prise avec le trafic de drogue.

Lors de cette veille de Noël, Harry Bosch est seul dans son appartement et est de garde à la brigade de Hollywood. Il aperçoit de la fumée du coté de Cahuenga Pass, puis intercepte un message sur la fréquence du LAPD : un corps vient d’être découvert dans la chambre 7 du minable motel Hideaway. Il aurait du être prévenu en premier et la brigade criminelle a pris l’affaire en charge. Bosch décide de se rendre sur les lieux.

Le cadavre repose dans la chambre depuis plusieurs jours, dans la salle de bains. Calexico Moore, membre de la brigade des stupéfiants, selon les papiers retrouvés sur la table de nuit, s’est tiré une balle de fusil en pleine tête. Il y retrouve le chef adjoint Irvin Irving, qui ne tient pas à ce qu’il s’occupe de cette affaire, d’autant plus que Moore est soupçonné par les Affaires Internes pour corruption. On trouve un mot énigmatique expliquant le suicide : « J’ai découvert qui j’étais ».

Irvin Irving autorise Bosch à aller annoncer la mort de Moore à sa femme, dont il est séparé. Il se retrouve en compagnie de Sylvia, au charme indéniable. Mais elle ne lui apprend rien, à part le fait que Moore était originaire de Mexicali, de l’autre coté de la frontière. De toute évidence, Irving veut conclure cette affaire en démontrant que Moore était un flic pourri. Cela expliquerait pourquoi il n’a pas été prévenu.

De retour au bureau, le chef Pounds le convoque dans son bureau. Il lui rappelle que la fin de l’année approche, et que les statistiques de résolution des crimes ne sont pas bonnes, en dessous de 50%. Comme Lucius Porter, un des enquêteurs, s’est fait déclarer pâle, Pounds demande à Bosch de reprendre ses dossiers pour en résoudre quelques uns rapidement, avant la fin de l’année. Dans un de ces dossiers, il y a la découverte du corps d’un mexicain derrière un bar. En fouillant un peu, Bosch s’aperçoit que le corps a été découvert par Moore. Le suicide de Moore et la mort du mexicain sont peut-être liés dans une affaire de drogue, la Black Ice par exemple qui vient de débarquer et qui fait des ravages.

Rares sont les auteurs capables de vous plonger au cœur d’une intrigue et de ne plus vous lâcher jusqu’à la fin. Cette deuxième enquête est moins complexe que la première mais plus recentrée sur le problème de la drogue. On y retrouve tout le talent de l’auteur pour mener cette intrigue de façon passionnante et avec une logique formidable. Cela amènera même Bosch à faire la chasse aux trafiquants de drogue jusqu’au Mexique dans des scènes d’actions très prenantes. Connelly nous offrira même un ultime retournement de situation comme une cerise sur la gâteau.

Quant au personnage de Harry Bosch, on le retrouve plus solitaire que jamais, aussi bien dans sa vie privée qu’auprès de ses collègues. Seuls ceux qui sont irréprochables ont foi à ses yeux. Détestant l’incompétence et la corruption, il ne se fait pas d’amis. Et on le retrouve aussi de plus en plus miné par son passé, la mort de sa mère, sa jeunesse, et le fait qu’il soit le fils naturel du vieil avocat Haller, dont le fils Mickey Haller fera l’objet de romans par la suite.

La ville de Los Angeles partage la vedette avec Harry Bosch. Alors qu’il l’observe du haut de sa maison perchée sur les collines, Bosch (et donc Connelly) va nous faire visiter les quartiers pauvres, les rues parsemées de drogués, et les bars sombres et glauques où les informations circulent. En ce sens, la fin, qui se déroule au Mexique, ne m’a pas fait oublier ces rues paumées et la criminalité qui augmente à Los Angeles.

La précédente enquête et première de la série s’appelle Les égouts de Los Angeles et est chroniquée ici. 

Oldies : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet

Editeur : Seuil (Grand format) ; Points (Format poche)

En cette année 2020, sur Black Novel, nous fêtons les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier.

Quand ce roman est sorti à l’automne 2006, j’étais déjà un grand fan de Thierry Jonquet et sa faculté à analyser notre société. L’auteur avait commencé son roman avant les émeutes de 2005 et l’affaire du Gang des Barbares, et je me rappelle qu’à l’époque, il avait fait scandale, étant taxé de raciste quant à son propos. J’avais acheté le livre à ce moment là, et comme à chaque fois qu’on parle beaucoup d’un livre, je préfère laisser passer les débats passionnés et le lire bien plus tard.

Thierry Jonquet est une des figures majeures du Roman Noir, prouvant pour chacun de ses écrits que le polar et le Roman Noir ont des choses à dire. Comme pour chacun de ses romans, il va décrire ce qu’il connait, puisqu’il a été instituteur dans les banlieues Nord de Paris, ayant eu en charge une section d’éducation spécialisée. Ce livre est un roman, et son titre est un terrible alexandrin d’un texte intemporel de Victor Hugo sur les Communards : A ceux qu’on foule aux pieds, que mon ami Jean le Belge a inséré dans son billet.

Thierry Jonquet invente une ville du 9-3, la séparant entre différents quartiers pour imager son message, faire un bilan de la répartition territoriale et créant ainsi des communautés. Cette façon de faire s’apparente à une caricature, brossant d’un trait bien épaissi les trafics qui ont lieu dans cette ville, au demeurant bien paisible … en apparence. Au milieu de cette géographie francilienne, chacun possède son trafic.

A Certigny-Nord, la cité des Grands-Chênes abrite le clan des frères Lakdaoui, maître du shit et des pièces automobiles volées, caché derrière une pizzeria tranquille. A Certigny-Est, La cité des Sablières est le domaine de Boubakar, d’origine sénégalaise et roi incontesté de la prostitution. A Certigny-Ouest, la cité du Moulin est le quartier des musulmans et a vu naître une mosquée dans un entrepôt désaffecté. A Certigny-Sud, la cité de la Brèche-aux-Loups renferme un jeune aux dents longues Alain Ceccati qui développe la vente d’héroïne. Et, au-delà, derrière le parc départemental de la Ferrière, Certigny cédait la place à Vadreuil, une petite ville faite de pavillon en pierres meulières habitée par une communauté juive.

Dans ce décor explosif, Thierry Jonquet y place des personnages communs qui vont tous subir l’abandon dans lequel les laisse les responsables de tous bords, politiques, judiciaires et autres. Anna Doblinsky est une institutrice apprentie qui débarque à la Cité scolaire Pierre-de-Ronsard ; elle y rencontre des élèves typés, comme Moussa, fort en gueule ou Lakhdar Abdane, handicapé de la main droite suite à une erreur médicale et très intelligent. Il y a aussi Adrien Rochas, un adolescent renfermé sur lui-même, suivi par un psychiatre et sa mère qui n’est pas mieux. Enfin, Richard Verdier, substitut du procureur de Bobigny, rêve de faire le ménage dans son secteur. Il suffit donc d’une étincelle pour que tout explose dans cette zone sous tension.

On peut lire ce roman à différents niveaux, mais on ne peut pas lui reprocher d’aborder un sujet épineux avec ce qu’il faut de détachement, de distance pour tenter d’éviter des polémiques inutiles. Et pourtant, ce roman, à sa sortie, et même encore récemment, n’est pas exempt de coups bas, alors qu’il est juste parfait dans sa manière de traiter ce sujet.

Avec son ton journalistique, ce roman balaie à la fois les différentes actualités mondiales que nationales et leurs implications au niveau local. Certes, Certigny est une caricature de ville banlieusarde mais elle illustre fort bien le propos. Et puis, il y a tous ces personnages qui vivent avec ce quotidien pesant, imposé par une force supérieure et contre laquelle ils ne peuvent rien.

Ces personnages justement, formidablement illustrés par Anna qui veut bien faire son boulot et qui se heurte à la lourdeur de sa hiérarchie ou Lakhdar, victime d’une erreur médicale, qui se retrouve condamné à vie à être handicapé et va plonger dans l’extrémisme. Et devant ce mastodonte qu’est l’état et toutes ses ramifications, personne ne sait ce qu’il doit faire pour faire avancer les choses dans le bon sens.

Tout le monde en prend donc pour son grade, de l’éducation nationale à la justice, de la police aux services médicaux, des trafiquants aux religieux. Le but n’est pas de prendre parti pour les uns ou pour les autres, mais de faire un constat d’échec sur une société qui a parqué les gens dans des cages dont les animaux eux-mêmes ne voudraient pas et qui ne veut pas assumer ses erreurs et surtout pas ses conséquences. L’état a donc divisé ses compétences en services qui deviennent tellement gros qu’ils sont ingérables. Comme cette vision est encore d’actualité !

Les excités du bulbe de tous genres pourront soit détourner des passages de ce roman pour alimenter leur philosophie nauséabonde soit insulter l’auteur ou descendre le livre parce qu’il va trop loin. Je le répète, ce livre est un roman, c’est de la littérature, de l’excellente littérature noire qui, si elle ne propose pas de solution, a le mérite de mettre les points sur les i, de façon brutale mais aussi avec beaucoup de dérision. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte a le mérite d’être explicite et malheureusement intemporel. Il est l’illustration même de ce que doit être un roman social, dramatique et noir. Superbe !