Ska cru 2021 :

Comme tous les ans, je vous propose une petite revue des derniers titres parus chez Ska, ou du moins certains d’entre eux. Voici donc quelques lectures électroniques noires, pour notre plus grand bien. L’ordre des billets ne respecte pas mon avis mais l’ordre de mes lectures. Tous ces titres et plus encore sont à retrouver sur le site de Ska : https://skaediteur.net/

Je voudrais juste vous signaler deux choses : La saison 2 d’Itinéraire d’un flic de Luis Alfredo sera traitée dans un billet à part, ainsi que la nouvelle série écrite par plusieurs auteurs à la manière d’un Poulpe et qui s’appelle : Il était N.

Sous la carapace d’Aline Baudu :

Lulu, Lucienne, vit avec son mal-être, et ses dizaines de kilogrammes en trop. Après avoir commencé par un médicament, elle en prend vingt deux aujourd’hui, et intègre un centre d’amaigrissement.

En quelques pages, l’auteure se met à la place de cette jeune femme, malheureuse de son physique, et qui ne se rappelle plus pourquoi elle pèse si lourd, pourquoi elle se sent si mal, pourquoi elle avale tant de barres sucrées. D’une expression si simple, Aline Baudu arrive à atteindre ce qu’il est si difficile à réaliser : une honnêteté et une véracité et les deux font mouche directement dans notre cœur.

Inch’Allah de Jean-Luc Manet :

Romain a pour seule habitation un banc situé non loin du commissariat du 5ème arrondissement. Tous les matins, le commissaire vient le saluer et Virginie lui raconte avoir connu sa femme, libraire morte du cancer. Il va faire ses emplettes chez Menad, qui tient une petite épicerie. Après une nuit alcoolisée, les flics l’embarquent. Menad vient d’être tué à coups de boite de conserve.

Jean-Luc Manet arrive avec beaucoup de simplicité à créer un lien entre le lecteur et ce SDF. Cette histoire sonne juste, elle nous atteint directement au cœur, nous fait visiter l’autre Paris, celui des mendiants, et on s’embarque dans cette nouvelle accompagné de personnages attachants. On termine cette trentaine de pages l’air satisfait, heureux d’avoir lu une belle histoire en se rendant compte qu’on a eu entre les mains une formidable perle noire qu’on n’oubliera pas de sitôt.

Deux anges en enfer de Sébastien Gehan :

L’auteur nous brosse une peinture très stylisée et littéraire de la ville du Havre au sortir de la première guerre mondiale. Les petites rues, les jeunes revenus estropiés ou défigurés nous montrent un avenir bien sombre et cette nouvelle débouche sur une conclusion qui tient en quelques mots, en guise de dernière phrase. Du grand art !

Condé de Jérémy Bouquin (4 nouvelles) :

Une colline avant l’enfer : A voir Damien, on comprend vite qu’il a connu l’enfer du front avec sa mâchoire en cuivre rafistolée de fils de fer. Ses supérieurs l’envoient enquêter sur des meurtres de prostituées.

Folles années : Carmen, un ancien amour de jeunesse, devenue patronne d’une usine de voitures, fait appel à Damien après avoir reçu un tract appelant à la grève générale.

Jour de dérouille : Le Condé est appelé en bord de mer, dans un petit port pour y retrouver un suspect nommé La Grenouille, alors que sont organisés des combats de boxe. Ce soir, c’est jour de dérouille.

Ô Madeleine : Marguerite tient sa ferme avec son benêt de fils Pierrot depuis que son mari Gabin est parti pour la guerre. Non loin, dans un fossé, ils découvrent un corps de femme, qu’ils décident de déplacer dans les bois pour ne pas avoir d’ennuis.

Comme le style sec et haché de Jérémy Bouquin fait merveille dans ces 3 nouvelles mettant en scène un monstre au milieu d’un monde monstrueux. Dans la première histoire, on est plongé au front, dans le bruit et la fureur. Dans la deuxième, l’avènement du capitalisme, de l’anticommunisme et du travail à la chaine tiennent le haut du pavé. Dans la troisième, l’auteur rappelle l’absurdité de la guerre. Les énigmes sont simples et Damien un sacré fin limier pour découvrir l’indice qui lui permettra de mettre la main sur le coupable.

Vlad de Pascal Pratz :

Vladimir passe ses dimanches en famille, considérant en bon délégué CGT qu’on ne doit pas travailler … au moins un jour par semaine. Ce jour-là, son adjointe Gaëlle lui demande de l’aide : on vient de découvrir un corps auquel on a prélevé le foie … au moins.

Cette novella est probablement ma plus belle découverte de ce cru 2021. L’auteur y va à fond, dès le début, créant un personnage de flic borderline, qui assume sa vie de couple ratée et ses envies extrêmes. Le style est à l’avenant, phrases rapides, dialogues frappants, et on n’a qu’une hâte, continuer l’enquête … que l’on trouve trop courte. Et même si parfois, Pascal Pratz grossit le trait, on lui pardonne les deux ou trois écarts trop faciles par rapport au plaisir que l’on a ressenti. Voilà un personnage que l’on a hâte de retrouver !

Chères familles de Jean-Hugues Oppel :

A travers quatre nouvelles, Jean-Hugues Oppel nous offre quatre éclats de rire irrésistibles, que ce soir Conseil de famille avec son ton féroce et sans appel, Maman a toujours raison, portrait d’un vrai con irrattrapable, Le Père Noël est en or pur qui offre une belle collection d’imbéciles ou enfin 2500 votes, une nouvelle surprenante et très drôle jusqu’à sa conclusion excellente. Bref dans ce recueil, nous avons droit à quatre bijoux noirs et hilarants.

La savate à Marceau de Jean-Marc Demetz :

Marceau était doué pour la boxe française, jusqu’à ce qu’il rencontre le Molosse. En ces temps troubles de 1916, le conflit laissera des traces et la vengeance est programmée.

Adoptant le rythme des coups de pied, Jean-Marc Demetz arrive avec cette courte nouvelle à ajouter juste quelques coups de pinceau pour nous faire ressentir la sueur, les coups et les victimes de la Grande Guerre. Il faudra compter aussi sur une chute fort bien trouvée.

Jours de neige d’Etel :

Germaine prépare sa soupe alors que son mari Albert somnole devant son verre de vin de table, de l’Oberlin. Quand il s’impatiente, c’est la goutte (de vin) qui fait déborder le vase.

D’un drame domestique, Etel tire une histoire simple mais remarquablement construite. Car après le drame, il nous donne à lire les témoignages de ce couple à propos duquel personne n’aurait pu deviner ce qui allait arriver. A la fois original et bigrement réaliste, Jours de neige est une excellente nouvelle.

Carnaval *** de Jean-Hugues Oppel :

La signorina Pescatore se fait arrêter pour un contrôle de papiers par des gendarmes. Ils la laissent partir avant de stopper une voiture conduite par un Allemand. Ils vont lui demander de se garer sur la place du village où on organise une fête.

Avec son humour noir qui le caractérise, Jean-Hugues Oppel commence par une scène commune pour mieux nous surprendre dans une conclusion bigrement horrible. La facilité à peindre le décor et le contexte, c’est un pur plaisir de lecture féroce.

Une mort trop douce d’Odile Marteau-Guernion :

Alex, complexé dans sa jeunesse pour son poids et sa lenteur, est devenu un trader à succès. Alors qu’il boit un café avec son collègue Francis, il aperçoit dans une vitre une jeune femme dont il tombe amoureux.

Encore une fois, la simplicité de narration l’emporte dans cette histoire terriblement d’actualité, et va se dérouler d’une façon limpide jusqu’à un dénouement tout à fait inattendu, où le sang va couler. Excellent.

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